‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 15 sur 93 · SOTS CONSTANTIN · texte numérisé non relu

SOTS CONSTANTIN

Le pape a une juridiction souveraine, qui s'étend partout, sur les rois comme sur les peuples, et qui embrasse tout l'univers. Cette juridiction spirituelle, plus étendue et plus haute que celle des empereurs romains, devait être libre à Home pour y demeurer digne, et y rester seule pour y demeurer libre. Sans indépendance, point de dignité; sans isolement, point d'indépendance. On ne fait point sa part au pouvoir spirituel. On le reconnaît en se retirant, ou bien on le combat en demeurant à côté de lui. On peut le faire passer par le martyre, il y survivra; mais si on essaye d'en faire un sujet, on l'avilira.

Ce fut Constantin qui pressentit, ce semble, le premier cette grande puissance et ce grand besoin. Par une conséquence inévitable de la politique qu'il avait inaugurée en se faisant chrétien, il songea dès ce moment à quitter Rome et à laisser monter la foi sur le trône d'où la force descendait volontairement. Reprenant alors l'idée de donner au monde romain une nouvelle capitale, telle que César et Auguste l'avaient déjà rêvée, il transporte son séjour aux extrémités de l'Europe, trace, la lance à la main, le sillon qui devait décrire l'enceinte de Byzance agrandie, change son nom et fait de cette petite ville, jusque-là habitée par des pêcheurs, la nouvelle capitale des Césars.

On doit sans doute attribuer à la politique les causes de cette détermination. Les historiens font observer que l'empereur fut un moment tenté par l'admirable position géographique de la ville d'Arles, qu'ensuite il songea à rebâtir les murs de Troie, et que s'il fixa ses yeux sur Byzance, ce fut pour surveiller de plus près les apparitions incessantes des Perses, des Scythes, des Goths et des Sarmates, dans un lieu ou, foulant encore le sol de l'Europe, il touchait pour ainsi dire de la main les pointes avancées du continent asiatique. Un grand souverain était naturellement touché des avantages qu'offraient l'admirable rade et l'excellent port de Byzance. Mais toutes ces raisons de politique humaine, qui peuvent

justifier le choix de Constantin, n'expliquent guère comment la pensée de quitter Rome le préoccupa toute sa vie. Il y avait dans ce dessein mystérieux quelque chose de plus hau I et de plus fort que l'homme. L'empereur lui-même n'en avail peut-être pas la conscience : car, selon l'expression de Bossuet, les plus grands génies font toujours plus ou moins qu'ils ne pensent. Qu'importe? Il allait dans cette entreprise avec une ardeur démesurée, dont ses contemporains étaient surpris. Les églises, les palais, les bains, le cirque de Constantinople : tout s'élevait à la fois. La cité eut des habitants en même temps que des murailles. Largesses impériales, appât des spectacles, distribution de vivres, intimidations, violences, promesses : tout contribua à la peupler. Ce déplacement de matériaux, d'ouvriers et de nations eut lieu dans moins d'une année. Constantin mandait aux inspecteurs des travaux publics : « Écrivez-moi, non pas que vous avez commencé, mais que vous avez achevé. » Jamais prince ne fut, en créant une capitale, non-seulement plus prodigue, mais plus pressé et plus absolu. C'était toujours le grand homme qui, en décrivant avec la lance l'enceinte de Constantinople, avait dit à ceux qui voulaient ralentir sa marche et retenir sa main : « Je suis un guide invisible qui marche devant moi ; je ne m'arrêterai que quand il s'arrêtera lui-même. »

En se retirant ainsi de Rome, Constantin a marqué d'avance les devoirs de tous les princes et les destins de la Ville éternelle. Ce devoir, c'est de se retirer devant le successeur de Pierre ; ce destin, c'est d'appartenir à l'Église et de demeurer ainsi la reine du monde. Lorsque Théodose partagera l'empire du monde entre ses deux fils, c'est à Milan et non à Rome qu'Honorius viendra régner. Lorsque les Hérules renverseront l'empire d'Occident, c'est à Ravenne et non à Rome qu'Odoacre essayera d'établir la capitale de son royaume. Les Goths succéderont aux Hérules; mais le puissant Théodoric ne songera pas même à revendiquer la ville des pnpes. Les Lombards chasseront les Goths à leur

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four; mais Alboin, leur chef, se fixera à Pavie, et ses successeurs périront pour avoir voulu inquiéter Rome. Charlemagne détruira les Lombards ; mais s'il délivre Rome, c'est pour en assurer la possession au pape; s'il y prend la couronne, c'est pour en porter ailleurs le poids redoutable. Les nouveaux empereurs d'Occident, francs ou saxons, entreront dans la même ville, tantôt en protecteurs, tantôt en ennemis ; mais toujours en étrangers qui viennent y loger comme en passant. Enfin, un conquérant plus redoutable et plus victorieux que Charlemagne, en donnant à son fils le* titre de roi de Rome, n'a pas même osé, malgré l'exil du pape, aborder ce trône qu'il croyait avoir assuré à sa race.' Personne encore ne s'est assis deux jours de suite sur le siège que Constantin a abdiqué volontairement, il y a quinze siècles. On dirait qu'une main invisible n'a cessé d'y attirer, avec une persévérance inexplicable, les peuples les plus farouches et les rois les plus ambitieux, comme pour les en bannir ensuite avec plus d'éclat dans l'excès de la puissance ou dans l'ivresse du pillage, et faire sentir à toutes les passions humaines que le doigt de Dieu est là.

Quand un si grand fait est justifié par une histoire aussi longue, il n'y a plus d'intérêt à examiner si Constantin a donné au pape la souveraineté de Rome par un acte solennel, comme on le croyait au moyen âge; ou si, comme on le croit communément aujourd'hui, le pouvoir temporel des papes a commencé sans titre, non sans droit, par l'effet insensible, mais inévitable, de l'absence des empereurs. La donation de Constantin peut être mensongère, mais ce mensonge dépose d'un fait authentique. Elle ne consacre point la pensée d'un prince, mais elle atteste le sentiment et la reconnaissance du monde entier. Qu'on nie donc, si l'on veut, l'autorité d'un titre suspect à l'érudition. Ce qu'on ne peut nier, c'est que le pape devint, après le départ des empereurs, le premier citoyen de Rome et qu'il absorba peu à peu tous les pouvoirs. A mesure que l'autorité des empereurs déclina, celle des

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