CHAPITRE III
DV POUVOIR TEMPOREL DES PAPES DEPUIS l' EMPEREUR CONSTANTIN' JUSQU'AU PAPE S. GRÉGOIRE LE GRAND.
Le départ des empereurs pour Gonstantinople laissait en apparence la ville de Rome aux mains du paganisme : le sénat s'assemblait encore dans le temple de Jupiter; les corporations de métiers, fières de devoir leur origine à Numa et à Servais Tullius, se réunissaient chaque année à des jours solennels pour rendre leurs adorations à des rois élevés au rang des dieux ; les médailles frappées en l'honneur de Constantin associaient son nom à celui des divinités païennes; on sacrifiait en grande pompe au maître des dieux, et, soit dans le sénat, qui était presque tout entier attaché aux antiennes mœurs, soit dans le petit peuple, où dominait la superstition, l'idolâtrie avait encore tout le prestige des traditions antiques. Rome était comme le camp retranché du paganisme expirant au milieu des vertus chrétiennes, qui venaient d'envahir le monde.
C'est l'honneur des papes du ive siècle d'avoir purifié à force de vertu, et converti à force de zèle une ville si rebelle à la grâce. L'éminente sainteté de ces pontifes méritait bien une telle récompense. S. Sylvestre, qui vit la paix donnée à l'Eglise par Constantin (314-335); S. Jules Ier, qui lui succéda après le court pontificat de S. Marc et qui occupa le siège de Rome pendant quinze ans (337-355' ; S. Libère, qu'on a accusé si longtemps d'avoir trahi la foi de Nicée, mais en faveur de
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qui on peut invoquer les témoignages de S. Basile, de S. Epiphane, de Cassiodore et de S. Ambroise, et dont la mémoire a été vengée de la fausse science des siècles passés par les consciencieuses recherches de l'érudition moderne (1); S. Da« mase, le compagnon de l'exil de S. Libère, le guide, l'ami el le défenseur de S. Jérôme; S. Sirice, le contemporain de Théodose, non moins attentif que ses prédécesseurs à maintenir l'unité de la foi et la pureté de la discipline : tels sont les saints qui ont gouverné l'Eglise dans le premier siècle de son émancipation. C'est le temps où S. Athanase et S. Hilaire combattent Tarianisme, l'un en Orient, l'autre4 en Ocefaent, S. Basile et S. Grégoire4 de Nazianze offrent alors dans leurs ouvrages des modèles de goût el dans leur vie, des modèles d'amitié chrétienne, de courage civil et de vertu épiscopale; S. Martin évangélise les Gaules; S. Ambroise, l'Italie; S. Augustin, l'Afrique; S. Jérôme instruit dans le ministère si délicat de la charité les dernières descendantes des Grarques, des Fabius et des Scipions; S. Paulin de Noie rachète les esclaves en se substituant à leur place; et le plus grand de tous par le caractère4, le génie et le malheur, S. Chrysostome met le sceau à tant de gloire en laissant jusque dans son nom même l'impérissable souvenir de4 son éloquence. Quelles vies! quels ouvrages! Il n'est aucun de ces Pères qui n'ait préconisé l'autorité des papes, réclamé leur protection ou leurs suffrages, invoqué et reconnu leurs décisions. Il n'en est aucun qui n'ait contribué à leur fortune temporelle, en versant des aumônes entre leurs mains (M eft augmentant ce qu'on appelait déjà leur patrimoine. Quand cette fortune s'accroîl aux applaudissements ele l'Eglise encore teinte du sang ele4 ses martyrs, et qu'elle a pour fauteurs et pour garants les plus vénérables confesseurs de4 la foi et l<4s plus beaux génie4s qui aient honoré l'humanité, on no peut re-
(1) S. Basile l'appelle très-bienhetereua ; S. Sirice le regarde comme un de ses plus illustres prédécesseurs.
DEPUIS CONSTANTIN JUSQc'a S. GREGOIRE LE GRAND. 43
connaître dans cet accroissement (pie le développement régulier d'un grand dessein providentiel.
Que les richesses de l'Eglise, augmentées chaque jour par les libéralités des princes et des peuples, aient déjà fait du pape, dans le temps qu'on a si justement appelé l'âge d'or du christianisme, un personnage politique de la plus haute importance, c'est ce que reconnaissent tous les historiens. « Toutes les vies des papes, dit Fleury, depuis S. Sylvestre et le commencement du ive siècle jusqu'à la fin du ixe, sont pleines de présents faits aux églises de Rome par les papes, parles empereurs e1 par quelques particuliers; et ces présents ne sont pas seulement des vases d'or et d'argent, mais des maisons dans Rome et des terres à la campagne, nonseulement en Italie, mais en diverses provinces de l'empire (1). » Ces richesses étaient déjà assez considérables pour exciter l'envie des païens. Prétextât, sénateur romain, étant désigné consul de Rome, disait agréablement au pape S. Damase : « Faites-moi évêque de home, et à l'instant je me fais chrétien (2). »
Le premier et plus précieux résultat de ces richesses fut le soulagement des pauvres et l'établissement des hospices. De là naquit l'influence du clergé sur le peuple, et, dans le clergé, l'influence prédominante des papes. On se tournait naturellement vers ceux qui possédaient le plus, et à qui leur ministère, aussi bien que leurs ressources, faisait un devoir de donner davantage. Mais l'influence née de la charité ne tarda pas à s'accroître par l'effet des immunités et des privilèges. Voici le second degré de la fortune temporelle de l'Eglise, et comme un pas nouveau dans son histoire.
L'origine des immunités se trouve dans une lettre adressée par Constantin, dès l'an 313, au proconsul d'Afrique. L'em-
fi) Fleury, Mœurs des chrétiens, h.
(2) Miserabilis Prœte.rtatus, qui designutus consul est mortuus, homo sacrileyus, idolorum cuit or, solebat ludens beatn papœ Damaso dicere : a Fatite me Koinanœ nrbis tpiscopum, et ero protinus Christiatws; •• (S, HssR. Epis t. xxxviu.)
pereur fait savoir qu'il a résolu de récompenser ceux qui se consacrent au service de la religion par la sainteté de leur vie et par l'assiduité de leur ministère. Il exempte en conséquence de toutes les charges publiques tous les clercs de la province deCarthage (1). A l'exemple de Constantin, ses successeurs confirmèrent et augmentèrent ces privilèges. Ils étaient de deux sortes : les uns personnels, les autres réels.
Les immunités personnelles comprenaient l'exemption des fonctions curiales ou municipales, des servitudes et des corvées, de la capitation et de la juridiction séculière.
Les immunités réelles s'appliquaient aux lieux et aux choses. Généralement toutes les grandes Eglises de l'empire, cl l'Église romaine avant toutes les autres, étaient exemples, sinon de toutes les contributions publiques , du moins des charges extraordinaires. Outre cet avantage purement matériel, elles avaient dans le droit d'asile un avantage bien plus précieux encore. Ce droit n'a point été établi pour dérober les criminels aux poursuites de la justice, mais pour ouvrir aux innocents un lieu de refuge, pour mettre les accusés à couvert de la violence et des voies de fait, et pour laisser aux juges le temps d'examiner mûrement les délits avant de leur infliger la peine convenable. Contenue dans de justes bornes, une telle immunité suppléa souvent au silence des lois, arrêta les violences des particuliers, prévint ou modéra les premiers mouvements d'une vengeance souvent injuste, toujours dangereuse, et contribua à entretenir parmi les peuples un profond respect pour le lieu saint. « La Divinité, dit Montesquieu, est le refuge des malheureux; » ajoutons qu'elle est bien plus encore le refuge des innocents, et que dans une société, ou naissante comme la société barbare, ou bouleversée comme la société romaine , rien n'était plus nécessaire que le droit d'asile, pour mettre le bras protecteur de Dieu partout où le bras de l'homme demeurait impuissant.
1 Y.m. Hist. e<çl,. lib, X, cap. vu.
lies souverains pontifes revendiquèrent cette immunité avec zèle, parce qu'ils en sentaient les avantages; mais une lecture attentive des monuments de la législation romaine démontre jusqu'à l'évidence que, loin de l'étendre démesurément ou de la soutenir imprudemment, ils ont dès le ive siècle concouru avec les princes pour en corriger les abus (1).
En étudiant l'origine et les progrès de la juridiction ecclésiastique, on la voit, dès le iv* siècle, changer «visiblement de caractère. L'arbitrage des évèques, qui, en matière civile, était avant Constantin un pur ministère de charité, devient dès lors une véritable juridiction. Les sentences épiscopales, qui n'avaient d'abord d'autorité qu'en vertu des conventions des parties, commencèrent à en avoir en vertu de la loi, et les tribunaux séculiers purent être récusés par tous ceux qui désiraient soumettre leurs procès au tribunal ecclésiastique (2). Pour l'exécution de leurs sentences, les évèques étaient ordinairement obligés de recourir au bras séculier. Cependant ils avaient déjà, vers la fin du ive siècle, des prisons, des corps d'officiers et tout l'appareil de la justice humaine. Les fonctions judiciaires exercées par S. Ambroise, S. Grégoire, S. Jean Chrysostome, S. Augustin (3), n'étaient qu'une faible partie du pouvoir temporel des évèques. Le droit romain en avait lait les hommes de confiance du gouvernement impérial, qui croyait devoir se décharger sur eux des soins les plus graves. Ainsi, dès 368, Yalentinien et Yalens chargent les évèques dVinpècher les injustices des marchands et de les réparer (4). Plus tard, les empereurs étendront cette juridiction aux esclaves, aux prisonniers et généralement à toutes les personnes faibles ou misérables. Ils choisiront parmi les évèques les défenseurs des villes,' et leur donneront à ce titre l'ordre de sur-
(i) Cod. Theod.^ lib. IX, tit. xj.v. — Cad. Justin., lib. I, tit. xn. 2) Thomassin, Ane. etnouv. discipline, t. II, liv. III, ch. cil, n° 1J). :?) S. August. Epist. cxxxiii (alias < lix), ad Marcellmum, — D. Cellier, Hisi. des nu t. ecclés., t. XIV, p. 256.
fi) Cod. Justin., lib. I, tit. iv, n° 1.
veiller l'exécution des travaux publics , l'observation des lois de police, l'équitable répartition des charges civiques et des dépenses de la cité (1). Enfin, une dernière constitution impériale chargera les évêques de la conservation des poids et mesures, et pour cet effet on en doit déposer le type dans la principale église de chaque ville (2).
Dans un empire où les lois donnaient aux évêques tant d'influence et de pouvoir, les patriarches, qui étaient supérieurs aux évêques par l'étendue de leur juridiction et l'autorité de leur siège, obtinrent naturellement, sinon une plus grande puissance temporelle, du moins un ascendant plus marqué dans les affaires. A la fin du ive siècle, cette puissance prit un accroissement très-considérable. Tout en signalant celle des patriarches d'Orient , les historiens de l'époque n'oublient pas celle du pape. « L'évèque de Rome, dit Socrate, comme celui d'Alexandrie, joignait depuis longtemps à l'autorité spirituelle une domination temporelle (3). » Ces paroles s'appliquent au pape Gélestin et au patriarche S. Cyrille ; mais on voit qu'elles s'entendent aussi de leurs prédécesseurs, et elles montrent clairement que cette autorité n'était pas nouvelle. Elle s'exerçait, au témoignage du môme historien, sur les hérétiques, dont S. Cyrille et S. Célestin fermèrent les églises, l'un à Alexandrie, l'autre à Rome, soit avec le concours des magistrats, soit par le ministère des officiers et des gardes que l'empereur avait mis à la disposition de l'autorité ecclésiastique (4).
Tels sont les principaux monuments du pouvoir temporel de l'Église au ive siècle. L'abandon de Rome par Constantin, les richesses accumulées dans la Ville éternelle par le respect et la piété des peuples, la part offerte aux pontifes dans l'administration des cités et dans l'exercice de la justice, les pri-
(1) Vod. Just., lib. I, tit. iv, n» 25.
(2) Cod. Just., lib. I, tit. v, n° 18.
(3) Socrat. Hist. cccles., lib. VII, cap. vu. {ï) Ibidi, lib. VII, cap. xm.