‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 18 sur 93 · DEPUIS CONSTANTIN JUSQL^A S. GREGOIRE LE GRAND · texte numérisé non relu

DEPUIS CONSTANTIN JUSQL^A S. GREGOIRE LE GRAND

viléges personnels ou réels accordés aux ministres de la religion ou aux lieux qu'elle sanctifiait par ses mystères : tout développa l'immense action des papes , tout les prépara à exercer bientôt la domination la plus légitime et la plus nécessaire qu'on puisse imaginer.

Théodose avait, comme Constantin, réuni les deux empires sous l'autorité de son sceptre : sa mort les sépara encore une fois; mais ce fut un mal sans remède et une séparation sans retour. L'Occident et l'Orient furent également à l'abandon, et le règne des deux empereurs Honorius et Arcadius marque , en Occident comme en Orient, un nouvel accroissement dans le pouvoir temporel de l'Église. L 'histoire nous montre les plus saints papes se servant de leur autorité pour empêcher les assemblées des hérétiques, fermer leurs églises, les dépouiller de leurs biens et condamner à l'exil leurs principaux chefs (1 ). C'est ainsi que l'hérétique Célestius est banni de l'Italie par l'ordre du pape S. Célestin, que les papes Gélase et Symmaque prononcent l'exil des manichéens, et ({Lie S. Augustin conjure le souverain pontife de ne point employer la force armée pour rétablir dans le siège de Fussalle, en Afrique, l'évêque Antoine, qui avait appelé d'une sentence de déposition prononcée contre lui dans un concile provincial (2). En usant ainsi de son autorité, l'Eglise n'en était pas moins soumise aux lois, même à celles qui lui étaient le moins favorables. Les empereurs louaient les évèques de leur fidélité à payer les tributs, et S. Ambroise exprimait le sentiment de tout l'épi scopat, lorsque, se refusant à livrer un temple aux ariens protégés par Valentinien le Jeune , il faisait cette profession si explicite et si solennelle : « Si l'empereur demande un tribut, nous ne le refusons pas : les terres de l'Eglise le payent. Nous donnons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Le tribut appartient à César, on le lui

(1) Fleuty, liist. eccles., t. VI, liv. ..

(2) L'abbé Gosselin, Pouvoir du pape au moyen âge, p. 91).

paye ; mais l'Église appartient à Dieu, elle ne peut être donnée à César (1). »

Ici l'action de l'Eglise va s'agrandir, et le théâtre change. Ce n'est plus l'ancienne Europe qui la persécute , c'est une Europe nouvelle, habitée par des races étrangères, qui s'avancent en renversant la domination romaine, et qui, descendant le cours des grands fleuves, passent hardiment sur la rive opposée pour planter leurs tentes au milieu de l'empire ouvert et envahi de toutes parts. Dans ces contrées et dans ces temps, où la barque de l'Eglise portait le sort du monde, les papes nous apparaissent avec une influence qu'ils n'avaient pu exercer jusqu'alors. Une seule hiérarchie demeurait debout, celle de l'Eglise. Ce fut elle qui, à la chute de l'empire romain , soutint et dirigea seule l'humanité éperdue et croulant de toutes parts. Après s'être approprié, dans les beaux ouvrages du siècle précédent, les trésors de l'érudition, de l'éloquence et de la poésie que l'antiquité lui avait légués, elle se trouva éclairée, forte, vraiment grande, sans rivale comme sans contrôle pour le gouvernement du monde. La mission sainte de l'Eglise élevait naturellement ses pensées, l'unité de sa hiérarchie fortifiait sa puissance : elle va devenir la seule école , le seul refuge et la seule autorité que l'on connaisse désormais. Laissons-la pénétrer dans toutes les relations publiques et privées, étendre sa juridiction sur les affaires politiques et civiles, prendre en main la cause des cités que les barbares menacent ou que les rois oppriment, et devenir d'abord par ses larmes et ses prières, puis par sa parole et ses conseils, aujourd'hui le sauveur des peuples et demain leur arbitre et leur juge.

Ou'on se représente cette foule immense de barbares don! l'Occident se trouva couvert pendant tout le ve siècle. Les Francs et les Burgondes ont envahi les Gaules ; les Yisigoths ont campé en deçà et au delà des Pyrénées; les Vandales,

(I) S. Ambroise, Sernw contr* Auicnlimv, ad culcein; Epistt xxi, Ojicr, t. 111.

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opprimés en Espagne et appelés par le Romain Boniface, mettent le comble aux maux de l'Afrique, font douter, tant leurs excès sont cruels , si Dieu n'a pas abandonné sans retour le gouvernement des choses humaines, et obligent l'éloquent prêtre de Marseille à prendre la plume pour venger la Providence de ce doute odieux. Mais ces peuples étaient inquiétés et poussés en avant par les mouvements des Huns. Attila, leur chef, dont le souvenir rappelle la dévastation et la ruine, marchait à la tête d'une multitude subjuguée par son glaive et entraînée, comme un tourbillon de poussière, derrière le char de ses conquêtes. Cologne, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, Metz, Trêves, Besançon disparaissaient, pour ainsi dire, sous ses pas, avec leurs monuments, leurs églises el leurs peuples. Le pillage, le meurtre et le sang signalaient partout le passage de ces bandes affreuses, et le monde crut toucher à sa dernière heure.

On cherche sur le trône les appuis de cette société en ruine, et on n'y rencontre que des empereurs indignes de ce nom ou des femmes indignes de l'empire. L'empire et le monde avaient besoin d'un souverain pontife qui se trouvât, par l'énergie de son caractère, l'ascendant de sa vertu et l'autorité même de son éloquence, à la hauteur de ces tristes événements. La Providence, qui veille aux destinées de son Église, tenait prêt pour l'heure marquée l'homme de son choix. Ce fut S. Léon le Grand. Il résume tout ce siècle, et il mérite bien de lui donner son nom .

S. Léon le Grand avait eu de dignes précurseurs, qui faisaient déjà pressentir sa mission. Sans parler de S. Anastase, retiré du monde avant d'avoir vu les invasions et les ravages des barbares, il faut citer Innocent Ier, que l'empereur Honorius députa à Marie pour lui porter des propositions de paix, et que Dieu fit sortir de Rome, dit Paul Orose, comme il fit sortir Lotll de Sodome, afin qu'il ne fût pas enveloppé dans la ruine d'un peuple pécheur. Mais la majesté de la religion eôntiût les barbares : les églises furent épargnées, les

ÛO IH POUVOIR TEMPOBJEL DES P,APES

vases sacres rendus aux prêtres, et les vierges chrétiennes préservées des derniers outrages. Les Zozinie, les Bonifa.ee, les Gélestin, les Sixte III luttent contre les fléaux réunis de la guerre, de la famine et de l'hérésie; tous sont honorés du titre de saints. Le dernier distingua et employa S. Léon. Élevé le 29 septembre 440 au souverain pontificat, ce grand pape se trouva aux prises avec les mêmes fléaux, et il sut les conjurer tous. On le voit presque en même temps délivrer Home des manichéens, venger la doctrine de l'Incarnation des outrages d'Eutyches, employer le bras des empereurs pour la répression des hérésies, encourager dans leurs travaux apostoliques S. Patrice qui évangélisait l'Irlande, S. Yalentin qui portait la parole de vie sur les bords de l'Inn et du Danube, S. Se vérin qui civilisait la Germanie et la Norique. Mais son principal titre de gloire est d'avoir sauvé Rome des fureurs d'Attila. Celui qui se nommait le fléau de Dieu, reconnaissait dans les saints les amis du Dieu qui l'avait envoyé. Il avait déjà fléchi à. Orléans devant S. Aignan, à Troyes devant S. Loup, à Paris devant Ste Geneviève. L'Italie eut aussi son sauveur, et ce sauveur fut le pape. L'empereur, le sénat, le peuple se tournèrent vers Léon et lui firent accepter la dangereuse mission d'aller à la rencontre d'Attila. Il se présenta à lui sur les bords du Mincio, revêtu de ses ornements sacrés et suivi de ses prêtres et de ses diacres. Après l'entrevue, Rome et l'Italie n'avaient plus d'ennemis : Attila avait donné l'ordre du départ, et la paix était faite pour la première fois entre la civilisation et la barbarie.

Trois ans s'écoulent, et Rome voit aux pieds de ses murailles une horde de Vandales mêlés d'Alains et de Maures^ et commandée par Genséric. S. Léon vivail encore : moins heureux qu'auprès d'Attila, il parvint non à empêcher le pillage, mais à sauver les habitants de la mort et la ville de l'incendie. Ainsi Rome fut deux fois conquise et gagnée par ce grand pape. S. Léon fondait, sans s'en apercevoir* la royauté de ses successeurs. Quel titre plus légitime pour

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régner sur un peuple que de l'avoir arraché à la ruine et à la mort ?

Cette glorieuse victoire de l'esprit sur la force» matérielle se renouvela encore quelques années après. L'apparition merveilleuse de S. Séverin à Odoacre, roi des Hérules, fît courber la tête à ce fier barbare, qui venait de conquérir l'Italie et de mettre fin à l'empire d'Occident (476)". Quoique arien, il assura quelque paix à l'Église durant les onze années de son règne, et ce fut encore l'ascendant de la sainteté qui adoucit les destinées de Rome et lui épargna le joug d'une servitude humiliante.

Cependant les Ostrogoths, sortis de la Pannonie sous la conduite de Théodoric (488), vinrent chasser les Hérules à leur tour et ranger sous leurs lois l'Italie, la Sicile, la Rhétie, la Norique et la Dalmatie. Ce nouvel empire ne dura guère plus que la vie du conquérant. Théodoric et son peuple étaient ariens; néanmoins, grâce aux sages conseils de son savant conseiller Cassiodore, ce prince eut pour l'Eglise et pour les papes des égards et souvent de Fimpartialité. La vénération qu'il professait pour S. Césaire d'Arles avait conquis à l'humanité ce conquérant de l'Italie, et, sous le sceptre d'un prince ainsi gagné à la civilisation, les lettres ne furent pas sans éclat. Mais, après trente-six ans de règne, Théodoric devinl un tyran, conçut de l'ombrage contre l'Église, s'empara de la personne du pape Jean Ier, le jeta en prison et l'y fit mourir par l'odieuse torture de la faim (526). C'était la dernière vengeance de la barbarie contre la civilisation. Les papes avaient obtenu la victoire par leurs prières; ils la consolidèrent par leurs supplices.

L'oppression que l'Église venait de subir se renouvela après la mort du pape S. Félix, successeur de Jean Ie\ Athalaric, roi des Ostrogoths, mécontent de l'élection de Boniface, que le clergé et le peuple de Rome venaient de faire, lui suscita un compétiteur dans l'antipape Dioscore. Cette épreuve fut Courte : car Dioscore mourut quelques jours après son intru*

sion. Athalarie recommença ses brigues quand Boniface eut cessé de vivre, mais il ne put empêcher le pape Jean II de flétrir la simonie et de revendiquer, autant que la violence le permettait, la liberté des élections pontificales.

Les papes changèrent de maître sans changer de fortune. Us ne sont pas encore délivrés du voisinage des Ostrogoths par les victoires de Narsès, qu'on les trouve aux prises avec les empereurs d'Orient. S. Agapit inaugure cette nouvelle série de confesseurs. Forcé par le roi ïhéodat de se rendre à la cour de Gonstantinople pour détourner l'empereur Justinien du projet de conquérir l'Italie, il est à peine arrivé qu'on le presse de communiquer avec un patriarche entaché de l'erreur d'Eutychès : « Accordez-vous avec nous, lui disait l'empereur, ou je vous exilerai. — Moi, pécheur, répondit le pape d'un ton calme, je pensais être venu chez un empereur chrétien, et voilà que je rencontre un tyran ! Je veux cependant vous montrer que votre évêque n'est pas digne de l'être. Faites-le venir pour qu'il confesse les deux natures en Jésus-Christ. » Justinien, qui avait été trompé sur le compte du patriarche, reconnut son erreur. Le pape déposa l'intrus, ordonna Menas à la place d'Anthime et fit ainsi, dans la capitale même de l'empire d'Orient, acte de suprême autorité.

La persécution qui avait menacé S. Agapit sévit contre Si!vère. Quel spectacle que la vie de ce pape, dont le roi des Goths Théodat favorise l'élévation, parce qu'il espère opprimer sa faiblesse ! Pendant que son protecteur essaye de l'avilir, l'impératrice Théodora lui suscite un rival dans le diacre Vigile. Silvère avait déjoué les espérances que Théodat fondait sur lui; mais il ne put conjurer la colère de la cour d'Orient. Bélisaire, maître de l'Italie, souille, en persécutant ce pontife, la gloire des plus belles conquêtes. Il l'accuse, sans y croire, d'être d'intelligence avec les Goths; il viole la promesse qu'il a faite de respecter sa personne ; il le retient prisonnier, appose de faux témoins, répand dans Rome le

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bruit qu'il a âté juridiquement déposée l'exile el le fait mourir de misère et de faim!

Vigile était coupable d'avoir ambitionné la papauté; Vigile, devenu pape, fut aussitôt un autre martyr du despotisme. Mandé à Gonstantinople , le malheureux pontife se refuse à infirmer, même indirectement, l'autorité du concile de Chalcédoine, qui avait condamné Eutychès. « Je vous déclare, disait-il, que, quoique vous me teniez captif, vous ne tenez pas S. Pierre. » Menacé de perdre la vie, il trouve un refuge dans une église; l'empereur veut l'en tirer par force, mais le pape embrasse les colonnes de l'autel : l'édifice s'ébranle, et le préteur épouvanté s'enfuit avec ses satellites. Tels étaient les exploits de Justinien : il tourmentait un pape, disgraciait bélisaire et abandonnait ses armées en Italie.

Ainsi s'écoulait le vie siècle. Depuis S. Pierre jusque S. Sylvestre, c'est en résistant jusqu'au sang, selon la parole de l'Apôtre, que les papes accomplissent leur mission. Depuis S. Sylvestre jusqu'à S. Grégoire le Grand, ils jettent les bases du droit écrit de l'Eglise, et ils compriment les hérésies qui attaquent le grand mystère de l'Homme-Dieu. Les premiers sont apôtres, les seconds législateurs, les uns et les autres sont martyrs, ceux-là du paganisme, ceux-ci de l'hérésie, tous de la liberté évangélique. Pendant que l'ancienne société se dissout, la papauté paraît faible encore. Quand des sociétés plus jeunes, mais barbares, menacent de détruire la civilisation, elle a acquis déjà assez de force pour arrêter leur bras et suspendre leurs coups. Enfin, lorsque les barbares, devenus chrétiens, fondent des royaumes puissants, et qu'à la souveraineté unique des empereurs romains succèdent ces souverainetés nombreuses et rivales, la papauté joint à la suprématie spirituelle la suprématie temporelle, et la Providence amène cette transformation en faisant sentir à la longue combien ce nouveau pouvoir est nécessaire au pasteur et utile au troupeau. Quelle nécessité impérieuse pour les papes d'assurer dans une souveraineté indépendante la liberté des élec-

54 Dr pouvoir tkmporkl drpuis coyst.wti.y, etc.

tions pontificales, que les empereurs d'Orient et les rois barbares entravaient avec une égale impatience ! quels avantages pour les peuples de vivre à l'abri du seul sceptre que les nouveaux dominateurs de la terre consentent à respecter et à bénir!

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