CHAPITRE IV
DU POUVOIR Ti:MPORKL DEPITS S. GREGOIRE 1,K GRA$D JUSQU'A GRÉGOIRE II.
Le ive siècle avait vu commencer la royauté temporelle ; le ve en démontra la nécessité. On la verra à peu près établie et universellement reconnue au vie, sous le pontificat de S. Grégoire le Grand.
L'avènement de ce pape concourt avec le commencement de la monarchie des Lombards, et marque dans les rapports de l'Italie et de l'empire un notable changement.
Narsès, pour se venger de l'insulte d'une femme, avait invité ces barbares à s'emparer de la Péninsule. Cet appel ne fut que trop compris. En inoinssde deux ans, les Lombards avaient conquis l'Italie entière; mais cette conquête était un deuil sans cesse renouvelé par les ravages, les spoliations el les meurtres. Le Bas-Empire laissait l'Italie sans défense, les villes sans murailles, les habitants sans pain. Le pape Pelage II, élevé en 578 au Siège pontifical, s'adressa d'abord à l'empereur de Constantinople pour en obtenir des secours. Maurice, dont le inonde entier redisait les exploits et les éminentes qualités, harcelé lui-même par les Perses, contre lesquels il soutint une longue guerre, se déclara hors d'état de prendre les armes contre les barbares. Pelage tourna alors ses yeux vers les Francs; mais leur intervention, chèrement payée, demeura sans résultat, et le pape, réduit à négocier avec les Lombards, parvint à leur faire signer la promesse (Je ne jamais mirer dans home,
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Délivrée de la guerre, mais dépeuplée presque aussitôt par une peste affreuse, la Ville éternelle proclama, le 8 février 590, Grégoire chef de l'Eglise universelle. Jamais homme n'eut plus d'éloignement que ce grand pape pour l'embarras et le tumulte des affaires du siècle, ni plus d'attrait pour la vie de retraite et de recueillement qu'il avait longtemps menée dans le cloître, avant son élévation au pontificat. Sa répugnance pour cette dignité était si grande, qu'il employa pour l'éviter la fuite, les larmes, le recours à l'empereur, et qu'il persista dans son refus jusqu'à ce que la volonté de Dieu sur ce point se fût manifestée par des miracles. Il explique lui-même les motifs de sa conduite : « L'évêque de Rome, dit-il, est tellement chargé de soins extérieurs, qu'il y a lieu de douter s'il fait l'office de pasteur ou celui de seigneur temporel T . » Ce sont, en effet, les soins d'un souverain qu'il se donne dès le commencement de son règne. L'Eglise romaine possédait en Afrique, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, en Illyrie, en Dalmatie, en Italie, en Asie et jusque dans les Gaules, des patrimoines, légués par les martyrs dès le temps des persécutions ou provenant, dans les âges suivants, soit des libéralités des empereurs, soit des dons volontaires des fidèles, pçs terres, que S. Grégoire appelle la propriété des pauvres, rçs pauperum, étaient cultivées par des serfs, dont ce grand pape régla la condition. Il fixe le salaire qu'on leur doit; il les autorise à acquérir des biens pour eux-mêmes; il ordonne de traiter les païens et les juifs aussi humainement que les chrétiens; il charge des intendants de lui signaler les agriculteurs laborieux, dont la bonne conduite mériterait une récompense, et cette récompense était l'affranchissement (2 .
Il faut lire dans les lettres admirables de ce grand pontife tout ce qui regarde l'administration des biens ecclésiastiques. Il avait appris que ses intendants augmentaient les fermages;
I) S (ireo-. Èpist., li]b. I, Epiât, xxv, alias xxiv (2) S, Greg. fyfef,, Jib, Vif, Epist. il, Gi> et 7ô.
DEPUIS S. GREGOIRE LE GRAND JVSQI''a GREGOIRE II. 57
sa justice s'en indigne : « Nous ne voulons point, écrit-il à l'un deux, que les coffres de l'Eglise soient souillés par des gains sordides (1). » On voit par une autre lettre que la ville de Naples payait une rente au Saint-Siège, et que des troupes préposées par le pape veillaient à la garde des biens pontificaux et à la sûreté de ceux qui les administraient. Il met à leur tète le tribun Constance et lui recommande de demeurer fidèle aux intérêts de l'empire (2). Sa plume excile et ranime la vigilance et le zèle des évèques pour la défense, la garde et l'approvisionnement des places fortes (3). Ce n'es! pas l'empereur, c'est le pape qui nomme les gouverneurs ou les administrateurs des domaines de l'Église. Remarquez en quels termes il s'adresse aux habitants de Neppi : « Nous avons ordonné à Léontius de se charger du soin du gouvernement de votre ville. Nous voulons que sa vigilance s'étende sur toutes choses, et qu'il décide et règle lui-même tout ce qu'il jugera convenable à votre bien et à la chose publique. Quiconque résisterait à ses ordres, résisterait par là même à notre autorité (4). » Il y a quelque chose de plus significatif encore : S. Grégoire est le véritable pacificateur de l'Italie et l'unique garant de la tranquillité de la Ville. Les Lombards, qui sentaient leurs forces, voulaient avoir la Péninsule sans partage; les empereurs, qui sentaient leur faiblesse, aspiraient du moins à garder les derniers restes de leur domination. De là un état de guerre perpétuelle. Le pape intervient avec une mission vraiment extraordinaire dans ces tristes conjonctures. Tantôt il montre la ville de Rome investie par les barbares, et presse l'exarque de Ravenne de venir au secours de la place menacée ; tantôt il traite lui-même de la paix avec les Lombards, et il facilite le succès des négociations par ses libéralités ou par ses instances. Prince autant que pontife, son au-
(U S. Greg. Ëpist., lib. V, Epi»t. xliv
(2) lbid,tlib. II, Epùt. xxxi.
(3) Jtnd., lib. II, Epist. ni et xxix. (4) JIM., lib. II, fyfrf, ii.
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torité esl également respectée des empereurs et des Lombards, son intervention également invoquée et par les souverains et par les peuples. La confiance universelle a fait de lui , pendant un pontificat de treize années, l'arbitre de la paix et, de la guerre, et de Rome le centre d'un gouvernement qui commence aux applaudissements de l'univers.
Tandis que la reconnaissance publique élevait ainsi S . Grégoi r(4 sur le trône, la foi marchait de conquêtes en conquêtes. Ce grand saint eut la consolation de voir l'Espagne, que l'hérésie des ariens avait infectée, revenir au catholicisme, et l'Angleterre, encore païenne et barbare, recevoir le baptême des mains du moine Augustin. Ce n'étaient pas seulement des disciples que la foi donnait alors à Jésus-Christ : elle donnait encore à Rome des sujets dévoués. Les ouvriers évangéliques se présentaient aux peuples en qualité de mandataires des papes. Leurs instructions et leurs pouvoirs descendaient directement du siège de S. Pierre; la civilisation et les lumières qu'ils apportaient avec eux émanaient de la même source. Le nom de Rome, invoqué sans cesse, réveillait le souvenir de la domination universelle ; mais, au lieu de la redouter, comme au temps des Césars, on apprenait à la vénérer et à la bénir. Ce spectacle a frappé Gibbon. « Le malheur des temps, dit cet historien, augmenta peu à peu le pouvoir temporel des papes J\ » Il avoue ailleurs que S. Grégoire sauva l'Italie et s'attira l'amour et la reconnaissance des peuples : « la plus douce récompense que puisse trouver un bon citoyen et le meilleur titre de l'autorité souveraine (2); » Un aveu si remarquable n'est pas le seul que la vérité ait arraché à ce libre penseur du dernier siècle. « Ce sont les peuples, dit-il encore, qui ont forcé les papes à régner {compelled) . » S. Grégoire, en effet, loin de s'attribuer le titre et les droits de la Souveraineté, fait hautement profession de suivre, en touï ce qui re-
(1) ffièt. de la décad. de f empire romain, cil. xi,\\
(2) !bid.
DEPUIi s. fïRKGOtRK Ll- GRAND HSQT'a GREGOIRE If. V9
gardai! l'ordre temporel, les inslruetions el les ordres de l'empereur. Il recommande l'obéissance aux lois les plus sévères, pendant qu'il travaille à les adoucir par d'humbles représentations (1). Tel es! l'édil par lequel Maurice excluait des monastères tous ceux qui occupaient des emplois civils ou qui étaient engagés dans la milice. S. Grégoire ne fil aucune difficulté de l'envoyer dans les provinces, tout en pressant l'empereur de le retirer : « J'ai rempli en cela, disait-il, un double devoir : d'un côté en obéissant au prince, de l'autre en lui faisant connaître mes pensées pour l'honneur de Dieu Y. » Ses représentations furent accueillies, et Maurice rapporta son édit (3\
Qu'on décide à présent si S. Grégoire le Grand a été moins pontife parce qu'il a commencé à être prince, et si l'exercice du pouvoir temporel a rendu sa vie moins sainte, la papauté moins vénérable, et les conquêtes de la foi moins rapides ou moins glorieuses. Si la royauté des papes n'existe pas encore de nom, leur paternelle dictature est inaugurée de fait. S. Grégoire possède comme malgré lui une grande partie de l'Italie, de la Sicile et de la Corse; il a de vastes patrimoines dans les Gaules, en Afrique et jusqu'en Asie : voilà l'étendue de ses Etats. Il approvisionne Rome, il assemble des gardes, il donne des tribuns aux soldats et des intendants aux provinces, il fait des trêves et des traités : voilà l'exercice de sa souveraineté. Cet ascendant prodigieux, fruit du génie, de la prudence et de la sainteté, gagne des nations entières au catholicisme, et on accueille volontiers, en Espagne comme en Angleterre, la foi de celui qui a sauvé Rome par sa prudence et nourri l'Italie par ses bienfaits : voilà les premiers résultats du pouvoir temporel des papes.
La grande image de S. Grégoire resta comme le modèle dé
(1) S. (ire,.-. Epist., lib. VIII. Bpiti. V
(2) //,/'., lib. in, Euist. LXV.
(S) Ibié,