PIE, PP. IX
Quand la question du pouvoir temporel du Pape eût été soulevée, une foule de journalistes et d'écrivains se bornant, les uns à des assertions sans preuve, les autres à des allégations vulgaires, tous à des considérations tirées du moment, demandèrent l'abolition ou l'amoindrissement de la royauté pontificale, au nom du progrès, des lumières et des idées nouvelles. Personne ne songea d'abord à appeler l'histoire au secours de l'injustice, ni à justifier par le moyen âge l'entreprise la plus inique des temps modernes.
Il en est tout autrement aujourd'hui. La déchéance temporelle du Pape est demandée au nom de l histoire, comme au nom de la raison. Ce n'est pas seulement à Pie IX que l'on cherche querelle, c'est le procès de deux cent cinquante-neuf Papes qu'on instruit solennellement aux yeux de la postérité. L'abolition d'un ordre de choses établi depuis des siècles ne serait donc plus, comme on le disait , une utile modification à
INTBODUCTIOX.
faire aux traités, le besoin impérieux d'une société nouvelle, une triste nécessité des temps troublés où nous vivons; mais la réparation enfin comprise d'une erreur quinze fois séculaire et le retour trop longtemps attendu du bien, de la justice et de toutes les vertus de la primitive Église !
Nous ne dirons point qu'on ne s'est préparé sur cette question ni par des études sérieuses ni par des réflexions mûres. 11 nous semble, au contraire, que le coup a été amené d'assez longue main, et que plusieurs plumes ont travaillé de concerta dresser ce que Ton a appelé le bilan de la Papauté (1).
En 1860 paraît une brochure intitulée : Les Papes princes italiens. C'est le coup d'essai, à peine aperçu, de la nouvelle tactique. L'auteur, qui a, dit-on, quelque renom dans la science et de hautes fonctions dans l'université, découvrant tout à coup une thèse historique et théologique dans une question que les habiles avaient déclarée jusque-là purement politique et nullement religieuse, s'est évertué à prouver combien le pouvoir temporel avait été nuisible à la Papauté, de quelles misères et de quels excès il avait été la source, et dans quelle dépendance il avait placé la tiare. Il ne restait plus qu'à mettre fin à ce qu'il appelait la troisième captivité de Babylone, et il plaçait ces conclusions sous la protection assez inattendue de
(1) Discours de M. Bonjean au Sénat, 28 lévrier 1862.
INTHODl'CTIOK.
S. Bernard et de Bossuet, en terminant par ces lignes plus inattendues encore, qu'il attribue à S. Boniface : « Quand les calices étaient de bois, les prêtres étaient d'or (1). »
Deux ans après, M. Bonjean relève et développe cette thèse par un discours et un ouvrage qu'il a rendus publics sous sa responsabilité personnelle. Après avoir défendu éloquemment la propriété contre les théologiens socialistes, qui invoquaient avec bruit l'autorité de S. Paul, de S. Jacques, de S. Augustin et de S. Chrysostome , cet écrivain savait mieux que personne combien des textes incomplets et des mots détournés de leur véritable sens fournissent peu d'arguments, et produisent peu d'effet sur les esprits sérieux. Il n'en a pas moins appelé à son secours S. Bernard etSte Catherine de Sienne, pour persuader au Pape de renoncer au pouvoir temporel, et il se plaisait à voir dans leurs paroles mêmes le langage qu'avec moins d'autorité que S. Bernard, disait-il, moins d'onction que Ste Catherine, mais avec un dévouement non moins pieux, notre gouvernement n'a cessé d'adresser au Saint-Père (2). La brochure de 1860 reparut ainsi dans les discours de 1862.
Après les saints, M. Bonjean a interrogé l'histoire de dix-huit siècles, « pour montrer qu'à l'inverse d' Antée, la Papauté n'a jamais touché la terre sans perdre
(1) Les Papes princes italiens. Paris, Dentu, 1860»
(2) M. Bonjean, Discours au Sénat, 24.
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de sa force, et que les deux puissances, spirituelle et temporelle, ont été constamment comme les plateaux d'une balance, dont l'un ne peut s'élever sans que l'autre s'abaisse à l'instant. » Il ne demandait au Sénat qu'une minute d'attention par siècle; mais il affirmait qu'on pouvait l'en croire : car, dans une question de cette importance, sa conscience ne lui avait pas permis de marchander sa peine, et, depuis deux ans que cette question s'agite, il avait passé bien des jours et bien des nuits à méditer l'histoire de l'Église. M. Bonjean aurait pu s'épargner cette peine : car ses arguments, ses considérations, ses conclusions se retrouvent dans la brochure anonyme de 1860, et, s'il l'avait connue, son travail eût été bien diminué, le tableau étant presque le même, trait pour trait.
Mais le discours de M. Bonjean ne tarda pas à devenir un livre. Le 28 février l'un est prononcé; dès le 8 mars l'autre était achevé; et pendant qu'on l'imprimait, l'auteur trouva encore le temps de faire à une lettre pastorale de Mgr l'évêque de Nîmes une réplique assez vive, insérée en post-scriptum à la suite de son ouvrage, qui n'a pas moins de 533 pages.
11 est vrai que ce volume parle un peu de tout. Ainsi, on y peut lire de longues dissertations sur les fausses décrétâtes, qui n'ont pas beaucoup de rapport avec le sujet; la déclaration du clergé de France de 1682 et les pièces y relatives, où l'on traite des questions d'un tout autre ordre ; le concordat et les articles
organiques , pièces plus étrangères encore au débat, sans compter les lettres , proclamations , allocutions et encycliques du Pape et de l'Empereur. On cite en longs extraits le Manuel de M. Dupin, les discours de M. Billault au Sénat, les notes diplomatiques de la France et de l'Autriche sur la cour romaine, et en totalité une adresse présentée à Pie IX par des catholiques que M. Bonjean répute notables, pour engager le Pape à modifier son pouvoir dans l'intérêt même de la religion. Tous ces documents ont fourni à l'auteur, sinon beaucoup d'arguments, du moins un certain nombre de pages. Je ne m'arrête pas à une lettre sans nom, que l'on trouve déjà dans la brochure intitulée : Les Papes princes italiens, et que M. Bonjean déclare écrite par un évêque français sous la date du 28 novembre 1859. M. Bonjean, rappelant qu'elle a déjà été citée par fragments, ajoute qu'il a reçu communication de la lettre entière. Quelque précise que soit cette lettre, elle est sans autorité puisqu'elle est sans signature. Qui osera jamais opposer une pièce anonyme, unique, controuvée peut-être, composée du moins à une époque où la bonne foi pouvait encore garder quelques illusions, à la déclaration si unanime et si éclatante du 8 juin 1862, souscrite par cinquantecinq évêques français et ratifiée, avec non moins d'unanimité et d'éclat, sans exception ni réserve, partout le reste de l'épiscopat. Remercions M. Bonjean d'avoir tu, s'il le sait, le nom de ce prélat, et convenons que le
témoignage anonyme d'un évêque inconnu ne méritait guère les honneurs de l'impression.
Renfermé dans ses véritables limites, le débat se réduit donc à deux points : le témoignage des saints et le témoignage de l'histoire.
Ces deux témoignages sont-ils ou non favorables au pouvoir temporel des Papes?
J'ai discuté la première question en prouvant, tout au moins, que ni S. Bernard ni Ste Catherine de Sienne n'avaient condamné ou blâmé la royauté pontificale ; que ces deux saints avaient reconnu au Pape le droit du glaive matériel, et que, loin de l'improuver dans l'exercice de sa puissance séculière, ils l'avaient exhorté et conseillé pour en rendre les devoirs plus faciles et les bienfaits plus sensibles (1).
Il reste la seconde question dans toute son étendue, dans toute son importance et dans toute sa grandeur.
Trois sortes d'erreurs tendent à s'accréditer sur ce grave sujet, pour transformer l'histoire en complice de la révolution dans la guerre entreprise contre l'existence temporelle de la Papauté.
Ce sont des erreurs de droit, des erreurs de fait et des erreurs d'appréciation.
Erreurs de droit, quand on conteste la légitimité ou l'intégrité des possessions du Saint-Siège, et que,
(i) Observations du cardinal Mathieu sur l'ouvrage intitulé : Du Pouvoir temporel de la Papauté, par M. Bonjean. Paris, 1802, A. Le Clere.
pour justifier la violation flagrante des règles de la probité, de la justice et de la morale, on attaque la souveraineté pontificale dans son origine, sa constitution et ses titres.
Erreurs de fait, quand on nie l'exercice continu de cette souveraineté, depuis sa fondation jusqu'à nos jours, en représentant l'œuvre de la piété des rois et de l'expérience des siècles comme une entreprise ambitieuse dont on ne trouve presque pas de traces jusqu'à Innocent III, et qui, après avoir été à peine ébauchée par ce grand Pape, n'a été achevée et fondée que par les armes sous Jules II (I).
Erreurs d'appréciation, quand on représente le pouvoir temporel des Papes comme une entrave pour leur indépendance, et un danger sans cesse renaissant pour les intérêts spirituels dont ils sont les gardiens (2).
J'entreprends de réfuter ces trois sortes d'erreurs, en rappelant les titres de la royauté pontificale, en constatant son exercice et en énumérant ses bienfaits.
Au lieu d'une souveraineté illégitime dont l'origine est incertaine et dont les titres sont suspects ou mensongers, les Papes possèdent certainement le pouvoir le plus ancien, le plus juste et le mieux établi qui existe sur la terre.
(1) M. Bonjean, 34-35,
(2) Id., 43,
Il est plus intéressant et plus nécessaire encore de prouver qu'autant le droit souverain des papes est incontestable, autant l'exercice de ce droit souverain est constant, continu, authentique, en sorte que, étant rois au titre le plus légitime, ils en ont rempli la charge avec la même autorité et les mêmes prérogatives que les autres rois.
Enfin, bien loin de reconnaître qu'à mesure que l'autorité temporelle s'élève, l'autorité spirituelle s'abaisse (1), l'histoire proteste hautement contre cette assertion, et elle démontre avec la dernière évidence que, par une loi vraiment admirable, Dieu a voulu jusqu'à présent abaisser et élever ensemble le pontife et le roi, pour rendre les Papes singulièrement attentifs à conserver l'œuvre de sa sagesse, et pour assurer par leur indépendance temporelle l'indépendance de leur autorité spirituelle.
De ces trois questions, la première est presque épuisée pour les lecteurs de bonne foi; je me contenterai de résumer brièvement les titres qui s'y rattachent.
La seconde , toute compliquée et tout obscure qu'elle ait paru jusqu'à présent, sera facilement élucidée à l'aide des documents que le P. Theiner vient d'extraire des archives du Vatican, et qui mettent en lumière les détails les plus curieux et
(I) Discours de M. Bonjean. 43.
les plus authentiques sur les caractères et l'exercice du pouvoir temporel des Papes, depuis la donation de Pépin jusqu'à la révolution française (1).
La troisième ne peut s'étudier et s'éclaircir qu'en suivant de siècle en siècle les mouvements de la civilisation et l'influence de la Papauté. Si l'on voit les Papes ne conquérir, ne recouvrer ou n'agrandir leur pouvoir politique qu'au profit de leur pouvoir spirituel, il faudra bien avouer, après une expérience aussi complète, que les défenseurs du pouvoir temporel défendent par là même le pouvoir spirituel, et qu'en nous séparant des entraînements et des préjugés de notre temps, nous avons pour nous toute la sagesse du passé. C'est bien peu de chose qu'un discours, un journal, un livre même, en comparaison de tant de témoignages et de monuments accumulés en faveur du pouvoir temporel, au milieu des trônes détruits, des empires écroulés et des peuples disparus.
Telles sont les questions générales qui forment la matière de ce livre.
Nous y rattacherons, selon l'ordre des temps, les questions secondaires que la polémique du jour a soulevées, et que les passions défigurent ou aigrissent. Il est profondément triste de rencontrer sur son chemin des contradicteurs qui renouvellent les
(I) Codë&difiïomritiçïis d&rmnivtempomlis S. Sedis.3 vol. in-fol., |86f-62,
erreurs cent fois réfutées de Wiclef , de Luther ou de Calvin, et qui empruntent leurs arguments tantôt aux protestants, tantôt aux révolutionnaires, sans tenir compte ni de l'origine de ces opinions, ni du caractère de leurs auteurs, ni de la discussion qu'on en a faite, ni du discrédit dans lequel elles sont tombées. Tout est bon, ce semble, quand il s'agit d'attaquer les Papes; tout devient suspect quand il s'agit de les défendre. En parlant, après tant d'autres, des décrétâtes, du siècle de fer, de la querelle des investitures , des interdits et des excommunications , du serment des Papes et de leur népotisme, nous ne ferons que redire, en l'abrégeant, ce que les historiens de l'Eglise ont déjà exposé avec tant de clarté et répondu avec tant de justesse. Ces questions, toutes secondaires qu'elles sont, se rattachent par quelque point à notre thèse. Mais les libertés de F Eglise gallicane, la déclaration de 1682, le concordat, appartiennent à un autre ordre. S'il a plu à M. Bonjean d'en invoquer le souvenir, une logique plus sévère nous interdit de le suivre sur ce terrain. Ce n'est pas notre faute si, à force de zèle, il a fini par faire de son livre plutôt un arsenal de vieux arguments contre la Papauté qu'un ouvrage clair et suivi . Qu'on nous permette donc de rester dans les termes précis du grand débat qui tient en suspens l'attente du monde catholique.
On voit par cette Introduction que notre livre
a un double objet, l'exposé de la vérité et la réfutation de l'erreur. Nous ne pouvions établir l'origine du pouvoir temporel, en caractériser l'exercice et en montrer l'influence, sans chercher à écarter les nuages et les difficultés que l'on a amassés sur cette grande question. En nous bornant à exposer, nous aurions prouvé notre thèse sans détruire celle de nos contradicteurs; en nous bornant à réfuter, nous aurions laissé ignorer l'histoire véritable. Ces deux parties se complètent l'une par l'autre, et forment, en se prêtant un mutuel appui, une lumineuse démonstration de la vérité historique la plus odieusement travestie et la plus tristement méconnue.