‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 23 sur 93 · DU POUVOIR TEMPOREL DE GRÉGOIRE II A CHABLEMAGNE · texte numérisé non relu

DU POUVOIR TEMPOREL DE GRÉGOIRE II A CHABLEMAGNE

Voilà les odieuses provocations de l'empereur grec; voici la ferme et sage réponse du pape Grégoire IL Héritier des grands principes de ses prédécesseurs, gardien de la liberté religieuse et de l'honneur du Saint-Siège, il s'éleva avec force contre la prétention qu'avait Léon III de dicter des lois à l'Eglise. « Dieu m'est témoin que j'ai fait recevoir vos lettres et vos images par les rois d'Occident, et que je vous ai comblé de louanges devant eux pour vous assurer la paix. Maintenant, ils ont vu que vous aviez fait briser l'image du Sauveur, mettre à mort je ne sais combien de femmes , en présence de tant d'étrangers romains et vandales, goths et africains ! Et voilà que vous pensez nous effrayer, et vous nous dites : « J'enverrai à Rome, je briserai l'image de S. Pierre et j'en- « lèverai Grégoire chargé de fers, comme Constant, mon pré- « décesseur, fit enlever Martin. » Cependant, vous devez savoir et tenir pour certain que les pontifes sont à Rome comme un mur inébranlable, comme un double rempart, comme des arbitres de paix et des modérateurs entre l'Orient et l'Occident. Plût à Dieu qu'il nous fût donné de marcher dans la même voie que le pape Martin, encore que pour l'amour de notre peuple nous voulions bien vivre, puisque tout l'Occident a les yeux sur notre humilité, et sur celui dont vous menacez de renverser l'image, c'est-à-dire S. Pierre. Essayez et vous verrez tous les Occidentaux prêts à venger les injures dont vous effrayez l'Orient... Une seule chose nous contriste, c'est qu'au moment où les barbares adoucissent leurs mœurs, vous, prince d'un peuple policé, vous retourniez à la barbarie (1). »

N'est-ce pas là et la vive liberté d'un apôtre et l'influence toujours croissante d'une sorte de dictature chrétienne? On sent dans ces lignes les émotions de l'Occident indigné, qui va se lever pour le pape et pour l'Eglise, en brisant les derniers liens de la servitude.

(1) Voir la dissertation du cardinal Orsi : Délia origine del dominio et délia sovranità de' Rornani pontifici.

Dans une autre lettre, le môme pape disait au même empereur : « Autre est le caractère des choses de l'Eglise, autre le caractère des choses du siècle. De même que le pontife n'a pas le pouvoir de regarder dans le palais et de conférer des dignités, ainsi l'empereur n'a pas le droit de s'occuper de l'intérieur des églises et de régler les élections sacrées dans le clergé (1). »

Le pape avertissait ainsi l'empereur de se renfermer dans ses attributions et de ne pas touchera l'encensoir. Mais Léon l'Isaurien voulait être pontife; clans son aveuglement il ne s'apercevait pas que cette tyrannie sacrilège indisposait déjà tout l'Occident, et que bientôt les papes n'auront qu'un mot à dire pour trouver au delà des Alpes les vengeurs de leurs droits. La superstition avait poussé Léon à proscrire les images ; l'orgueil et l'esprit de rapine le firent persévérer dans cette funeste voie. Ce qu'il y mit de passion et de fureur est incroyable. Il semblait attacher à cette œuvre la gloire et le salut de l'empire. Après avoir rempli l'Orient de bruit, de sang et de ruines, sa folie se déchaîna sur l'Occident, et il y envoya l'ordre de détruire partout les images des saints et des martyrs. Il osa promettre ses bonnes grâces au pape, s'il

(1) M. Bonjean, qui était trop habile pour citer la première lettre, ne paraît pas avoir bien compris la seconde. Voici le texte et la traduction qu'il en donne : Alia est ecclesiasticarum rerum constitutio , et alius sensus sœcularium. Nam quemadmodum pontifex introspiciendi inpalatiutn potestate-m non habet, ac dignitates deferendi ; sic neque imperator in ecclesias introspiciendi, et electiones sacras in clero peragendi. (Gregouius II, Ep. il, ad Leonem Isauricum.) « Il ne se peut rien de plus clair, s'écrie M. Bonjean, que les paroles de Grégoire II. » En effet, elles établissent très-clairement l'indépendance de l'Église et elles en rappellent les droits méconnus. M. Bonjean, qui essaye de s'en faire une arme contre la souveraineté pontificale (86), les a singulièrement défigurées en les traduisant. Qui pourrait croire que ces mots si faciles à comprendre : Sic neque imperator in ecclesias introspiciendi et electiones sacras in clero peragendi , se transforment ainsi en français : « De même l'empereur n'a point le pouvoir de régler les affaires ecclésiastiques, ni d'ordonner les ministres de l'Église, ni de consacrer, ni d'administrer les sacrements? » Évidemment la paraphrase est bien voisine du contre-sens. Il n'est question dans le texte latin ni d'ordonner, ni de consacrer, ni d'administrer les sacrements, mais de régler les élections sacrées dans le clergé. M. Bonjean, qui croit que les empereurs ont ce droit, n'a eu garde de donner une traduction qu'on pût opposer à sa thèse. Mais, en rapportant dans la même page le latin et le français, il a proposé lui-même un remède à l'inadvertance du lecteur.

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obéissait à ses injonctions; mais il le menaçait de la déposition s'il essayait de résister. Que pouvaient ces menaces contre Grégoire II? Sa science, sa vertu, sa fermeté faisaient de lui un autre Grégoire le Grand. Son attachement aux empereurs devint alors d'autant plus admirable qu'il était plus méconnu. L'Italie entière était soulevée contre les édits de l'iconoclaste; les Romains foulaient aux pieds les statues impériales ; toutes les villes de la Gampanie et de la Pentapole résistaient ouvertement ; le peuple entier s'insurgeait contre les empereurs, qui depuis si longtemps ne savaient plus le défendre, et dont l'autorité ne se révélait plus que par des exactions ou des insultes à la foi. Ge n'est pas tout. Léon avait chargé l'exarque de Ravenne de le débarrasser du pontife par l'assassinat; et, lorsque la conjuration eut été découverte, l'exarque, changeant de moyens mais non de sentiments, avait marché sur Rome pour faire élire un antipape.

Evidemment l'occasion était belle pour briser le dernier lien qui attachait encore le pape à l'empereur, et Rome à Byzance. Si Grégoire II eût été ambitieux, les bras des peuples indignés l'eussent porté au trône de l'Italie. Ils accoururent en foule pour défendre Rome contre l'exarque, et demandèrent à grands cris de n'être plus gouvernés que par le souverain pontife. Grégoire éloigna encore une fois la couronne qu'on lui offrait de toutes parts. Malgré l'attachement des Italiens au Saint-Siège, malgré les menaces de l'empereur et les violences des exarques, après six tentatives d'assassinat essayées par la cour de Byzance sur sa personne sacrée, sa fidélité envers ies Césars ne se dément jamais. Il se contente d'employer auprès de Léon les remontrances, les exhortations et les conseils ; il invite le doge de Venise à venir au secours de l'empire, dont les Lombards se disputaient les lambeaux ; il prévient la révolte par son ascendant ou la réprime par ses soldats (1).

(1) Paul Diacre, de Gestis Longobardorum , lib. VI, cap. xlix

Cependant Luitprand, roi des Lombards, avait profité de ces troubles pour agrandir ses États. Ravenne, l'Emilie, la Pentapole, Narni étaient tombées en son pouvoir; il donne Narni au pape et essaye de se concilier par là et le cœur du pontife et la faveur populaire. Mais Grégoire avait un cœur plus grand que la fortune. Les Vénitiens, appelés par le pape, battent les Lombards, et Ravenne rentre encore une fois sous la domination de l'empereur. Ecoutons ici Daunou, qui a publié en 1810, par ordre du gouvernement français, un Essai historique sur la puissance temporelle des papes : « Dans la conjoncture la plus critique qui fût jamais, lorsque d'un côté l'hérésie, armée de la puissance impériale, s'efforçait de s'introduire en Italie, et que, de l'autre côté, l'Italie ne semblait pouvoir repousser l'hérésie qu'en se révoltant contre son souverain, le pape Grégoire II remplit également deux devoirs qui paraissaient alors incompatibles. Chef intrépide de l'Eglise, il s'opposa constamment à l'exécution d'un édit contraire à la pratique du christianisme ; il fît tous ses efforts pour détourner l'empereur de son dessein impie ; il fortifia les peuples dans la résolution de rejeter les ordres auxquels ils ne pouvaient obéir sans trahir leur religion. Mais, en même temps, fidèle sujet du prince, il se tint lui-même et maintint les peuples dans une juste obéissance; il étouffa l'esprit de révolte, et, malgré les noirs complots que le prince même tramait contre sa vie, prélat vraiment apostolique, supérieur à tout sentiment de vengeance ainsi que de crainte, il fut assez généreux pour conserver au prince l'Italie, prête à lui échapper (1). »

Chose incroyable ! l'exarque Eutychius, à qui Grégoire II avait rendu Ravenne, se ligua presque aussitôt avec Luitprand pour enlever Grégoire II à la ville de Rome et l'emmener captif à Constantinople. En 729, ces deux hommes, ennemis la veille, se rencontrent sous les mêmes drapeaux au pied du

(1) Daunou, ch. i , p 23.

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château Saint-Ange. Toute résistance était impossible. Grégoire fit auprès de Luitprand ce que S. Léon avait fait auprès d'Attila. Il s'avança à la tête de son clergé une croix à la main, et conjura le Lombard d'épargner la Ville éternelle. Ce spectacle toucha le prince jusqu'aux larmes. Il se jeta aux pieds du pape et lui demanda sa bénédiction : « Jamais, dit-il d'une voix émue, je ne troublerai le repos de la ville qui garde les cendres des saints Apôtres. » Quelques heures après, ses troupes se retiraient, et Luitprand, conduit par le pape, allait faire sa prière sur le tombeau de S. Pierre, en y déposant solennellement son baudrier, son épée et sa couronne d'or. Rome était sauvée de nouveau par les papes. « Rome, dit Gibbon, après avoir perdu ses légions et ses provinces, voyait sa suprématie rétablie par le génie et la fortune des papes (1). »

A la tête des Francs se trouvait alors un homme dont la victoire avait toujours couronné les armes, et qui semblait le défenseur naturel de la civilisation et de la foi. Les Saxons, les Allemands, les Ravarois redoutaient son bras; les Sarrasins allaient le connaître : c'était Charles Martel. En tournant ses regards vers lui, Grégoire II sembla avoir pressenti la race élue par la Providence pour l'affranchissement définitif de la papauté. Les empereurs grecs étaient trop loin, et on ne pouvait se fier à leur astuce; les Lombards étaient trop près, et on devait tout craindre de leur ambition. Le génie du pontife remarqua au delà des Alpes cette nation dont S. Grégoire le Grand avait déjà entrevu, du temps de Rrunehaut, les hautes destinées. Il y voyait croître et grandir, à côté d'un trône occupé par des rois fainéants, une maison ducale en qui la valeur était héréditaire, et qui, par une destinée semblable à celle des papes, remplissait en France les charges redoutables de la souveraineté sans en avoir les droits. Ce rapprochement si frappant et si ancien entre les

(lj Hist. de la dccad. de f empire romain.

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papes et les maires du palais était trop naturel pour ne pas plaire à l'esprit du pontife. Il résolut de chercher un allié dans une nation dont le caractère lui garantissait un dévouement généreux, et dans un prince dont le rôle avait tant de rapports avec le sien. Au moment où Luitprand parut devant Rome avec son armée, Grégoire II demanda à Charles Martel sa bienveillante intervention auprès du Lombard, dont il était l'ami. Luitprand renvoya ses troupes avant que le courrier du pape n'eût franchi les Alpes; mais la pensée de ce grand pontife fut recueillie et interprétée par son successeur, et Grégoire III ne tarda pas à accomplir un dessein que les circonstances rendaient plus nécessaire que jamais.

Un des premiers actes du pontificat de Grégoire III avait été d'écrire aux empereurs Léon et Constantin, pour les' exhorter par de sages remontrances à revenir à de meilleurs sentiments sur le culte des images (1). Un concile tenu à Rome peu de temps après, décida que ceux qui condamneraient ce culte seraient retranchés de la communion de l'Église catholique, et une ambassade composée de prêtres et de laïques prit le chemin de Constantinople, pour porter à l'empereur les actes du concile avec des paroles de paix de la part du pape. Léon III, non content d'emprisonner les envoyés romains, donne à Manès, duc de Chypre, le commandement d'une flotte pour entrer dans l'Adriatique, surprendre Rome, arrêter le* pontife et le conduire enchaîné à Constantinople. Une furieuse tempête1 dispersa près de Ravenne ces vaisseaux sacrilèges, et l'évêque, à la tête des habitants, se précipita sur les Byzantins, les battit et les chassa de l'Italie. Ce fut par un redoublement de persécution que l'empereur se vengea de cette défaite. Il accabla le peuple d'impôts, saisit les patrimoines de l'Église romaine en Sicile et en Calabre, et détacha de la juridiction du Saint-Siège les évèchés de l'Illyrie et de la Grèce.

(t) Ànastnie le Bibl., Vie de Grégoire III.

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Pendant ce temps Luitprand, qui guettait l'occasion d'agrandir ses Etats, apprend que son ennemi Trasimund, duc de Spolète, a trouvé un refuge dans Rome. Le Lombard, saisissant ce prétexte, menace Grégoire III d'assiéger la ville des papes, si on ne lui livre pas Trasimund. La guerre suit de près la menace; Rome, pressée par les Lombards, est bientôt réduite aux dernières extrémités ; à peine échappée à une tyrannie, la malheureuse ville allait passer sous un joug plus dur encore. Jamais l'autorité pontificale n'avait été plus près d'être asservie sans retour : c'est de l'extrême péril que va sortir l'entière indépendance.

Abandonné et trahi par les empereurs, menacé et assiégé par les Lombards, Grégoire III reprit alors le dessein de son prédécesseur et implora le secours des Francs. Après quelques lettres, qui demeurèrent sans résultat (1), un légat partit de Rome et arriva auprès de Charles Martel. Il apportait au maire du palais de magnifiques présents, le titre de consul et de patrice, les clefs delà Confession de S. Pierre et les liens de ce saint apôtre, emblème touchant de la servitude qui menaçait le pape. Dans la lettre présentée par le légat, Grégoire III disait qu'en conséquence « d'un décret adopté par les seigneurs de Rome, le peuple romain renonçait à la domination de l'empereur, suppliait Charles de prendre sa défense et recourait à sa protection invincible. »

Cette démarche du pape et des seigneurs de Rome, que les circonstances justifient assez, brisait les liens de dépendance qui tenaient encore l'Italie attachée à l'empire d'Orient. C'était le droit de Grégoire III (2), père d'un peuple en péril, de

(1) Anast. le Biblioth., VU. Gregorii III, Zachahœ et Âdrianiï. apud Labbe Concil., t. VI.

(2) « Tout le monde convient, a dit Pufendorf, que les sujets d'un monarque, lorsqu'ils se voient sur le point de périr sans avoir aucun secours à attendre de leur souverain , peuvent se soumettre à un autre prince. » Grotius n'est pas moins explicite. « Aucune partie de l'État, dit-il, n'a droit de se détacher du corps, à moins que sans cela elle ne soit manifestement réduite h périr : car tous les établissements humains semblent renfermer l'exception tacite du cas d'une extrême nécessité , qui ramène les choses au seul droit naturel. •• A l'appui de ce principe,

demander pour lui asile et protection. Il fît acte de souveraineté en envoyant au héros austrasien le titre de patrice, et ce titre indique assez que ni le pontife ni les Romains, dont il était l'organe, n'entendaient se donner un maître dans le prince français, mais un défenseur.

Le vainqueur des Sarrasins combla de présents le légat du pape, en déclarant que ni l'empereur de Constantinople ni le roi des Lombards n'ouvriraient sans sa permission le tombeau de S. Pierre. A défaut d'une expédition, que les affaires des Gaules ne lui permettaient pas d'entreprendre, il exhorta Luitprand à ne pas inquiéter le pape. L'année 741, si célèbre par la démarche que nous venons de raconter, vit descendre au tombeau Grégoire III, Charles Martel et Léon III.

S. Zacharie, successeur de S. Grégoire III, ne fut pas plutôt monté sur le Saint-Siège qu'il employa tous ses soins à pacifier l'Italie. Luitprand se rapprocha du nouveau pape, et lui restitua directement les villes dont il s'était injustement emparé dans la Sabine, dans l'Ombrie et dans la Marche d'Ailcône. Le pape, en sollicitant ces restitutions auprès du roi des Lombards, ne les réclamait point au nom de l'empereur, mais au nom de la république romaine, c'est-à-dire des villes et provinces de l'Italie qui l'avaient librement choisi pour leur chef (l). Le roi des Lombards, cédant aux instances du pape, accorda ces restitutions, non à l'empereur, mais au Saint-Siège et à la république romaine. Enfin Luitprand conclut avec Zacharie une trêve de vingt ans, dans laquelle l'exarque n'est pas compris, tant le pouvoir impérial était effacé dans l'esprit des contractants. Cependant le pape considérait encore ?iavenne comme une possession impériale, et lorsque Luit-

Grotius cite un passage de S. Augustin, qui n'est pas moins formel : « Parmi toutes les nations on a mieux aimé se soumettre au joug d'un vainqueur que d'être exterminé en s'exposant aux derniers actes d'hostilité : c'est comme 1 voix de la nature. » (Gkotius, Lb. II, cap. vi.) (1) Anastase le Bibl., Vita Zachariœ.

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prand allait s'en rendre maître , il intervint énergiquement en faveur de l'exarque et maintint pour la dernière fois son autorité méconnue.

De telles conditions ne pouvaient être longtemps respectées par le peuple lombard. Ces sauvages étrangers, dont le christianisme avait à peine adouci le caractère, poursuivaient avec un égal acharnement, tantôt contre les papes, tantôt contre les empereurs, le but que leur ambition s'était promis d'atteindre. Ils voulaient mettre leur trône à Rome et gouverner l'Italie entière. Réduits à la possession de l'exarchat, les Grecs, de plus en plus affaiblis et déconsidérés, furent enfin bannis de la Péninsule en 752. Ce faible et dernier reste de la domination impériale disparut après deux siècles d'une histoire pleine de chutes et de honte , et les Lombards ne virent plus d'obstacle à leurs desseins que dans le pouvoir naissant des papes. Ce pouvoir, qui avait en Italie des racines profondes, avait déjà cherché au delà des Alpes un appui redoutable. Mais les conditions d'une alliance définitive n'avaient pas encore été arrêtées, soit que Pépin, successeur de Charles Martel, craignit les suites d'un tel acte, soit que les Lombards, devenus moins agressifs, n'en fissent pas autant sentir aux papes la nécessité politique.

Etienne III, successeur de Zacharie, s'était flatté peut-être qu'Astolphe respecterait le traité de paix qu'il lui avait fait signer au commencement de son règne. Cette paix, qui devait durer quarante ans, fut violée au bout de quatre mois, et le roi lombard déclara au pontife qu'il n'épargnerait Rome qu'à condition que chaque habitant lui payerait tribut. Dans cette extrémité, le pape sollicita pour la dernière fois les secours de l'empereur. On le repoussa encore, et il tourna, comme il le dit lui-même, ses yeux vers la France, à l'exemple de ses prédécesseurs Grégoire II, Grégoire III et Zacharie T. Le pèlerin qui avait porté à Pépin le Rref la lettre d'Etienne II,

(1) Anast., apud Labbe Concil., t. VI, p. 1G20 et seq.

no précéda que de quelques mois ce pontife sur le sol de France. Au mois de janvier 754, le vicaire de Jésus-Christ, après avoir fait un dernier effort à la cour du roi des Lombards pour obtenir la restitution de Ravenne, de l'exarchat et des autres places usurpées sur la république romaine I , arriva au château royal de Pontyon dans le Perthuis. Pépin descendit de cheval à la vue du pontife, le salua jusqu'à terre et le conduisit, la bride en main, jusqu'au perron du château. C'était le souverain pontife qui agissait ce jour-la. Le lendemain il n'y eut plus en lui que le suppliant. Il se présenta devant le roi avec tout son clergé sous la cendre et le cilice, se prosterna aux pieds de Pépin et le conjura, par la miséricorde de Dieu et par les mérites de S. Pierre et de S. Paul, de le délivrer, lui et le peuple romain, de la domination des Lombards. Il demeura dans cette humble posture jusqu'à ce que le roi lui eût tendu la main, en gage de l'assistance qu'il lui promettait. Le roi franc envoya aussitôt un messager à Astolphe pour le sommer de restituer au Saint- Siège les terres et les villes qu'il lui avait prises; mais, comme on prévoyait assez que cette sommation resterait sans effet, une assemblée nationale fut indiquée à Quiersy-sur-Oise, pour exposer aux leudes et aux évèques les griefs du pontife romain .. A la suite de longues délibérations, l'assemblée résolut la guerre, et Pépin jura de la faire bravement. Ce ne fut donc pas un homme seul qui décida l'expédition d'Italie ; mais la nation des Francs, représentée, en champ .de mai, par ses mandataires les plus vénérables et ses chefs les plus vaillants.

En récompense de ce secours, Etienne sacra Pépin, sa femme et ses deux fils. Il conféra en même temps aux trois princes le titre de patrices, comme l'empereur Anastase l'avait donné à Clovis. Le fondateur de la première race l'avait reçu de l'empereur, celui de la seconde le reçoit du pape. Qui ne voit que les droits de la souveraineté ont été transférés

(1) Anast., Vit Sfpph II, \>. IG3&

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de l'empereur au pape, et que ce trait seul suffit pour caractériser la révolution qui s'est accomplie entre ces deux époques? Cependant Astolphe n'avait répondu aux ambassadeurs que par des paroles de mépris. Pépin se décide alors à entrer en Italie. Il franchit, vers la fin de l'été 754, les hauteurs du mont Genis, défait les Lombards au Pas de Suse , assiège leur roi dans Pavie et l'amène à composition. Le pape Etienne n'avait pu voir couler le sang autour de lui sans verser d'abondantes larmes. Il se contenta des promesses d'Astolphc el agréa son repentir. L'astucieux Lombard s'était engagé à restituer au pape les villes de l'exarchat, à ne jamais commettre d'hostilités contre le Saint-Siège ni contre la république romaine et à payer à Pépin une rançon et un tribut annuel. Mais les Francs avaient à peine repassé les Alpes, qu'Astolphe, oubliant ses serments , rassembla ses soldats et revint sous les murs de Rome pour en faire le blocus. C'était le 1er janvier 755. L'année s'ouvrait au milieu du pillage, des massacres et des ruines. Après cinquante-cinq jours de siège, Etienne, pressé par la famine autant que par la guerre, conjura le roi des Francs, au nom de l'apôtre S. Pierre, de délivrer enfin sa basilique et son tombeau. Ce pressant appel fît sur Pépin et sur les Francs une impression extraordinaire. Aussi prompt que la foudre, le roi franchit les Alpes, investit Pavie, arrache ainsi le perfide Astolphe du siège de Rome et l'oblige à rendre toutes les villes usurpées. On vit alors Jean, silentiaire de l'empereur Constantin Copronyme, revendiquer auprès du vainqueur les places qu'il venait de conquérir. Ces prétentions surannées ne firent qu'exciter les railleries des Francs. Pépin répondit à l'envoyé qu'aucune considération humaine ne lui avait fait prendre les armes, et qu'ayant été uniquement guidé dans son entreprise par l'amour de S. Pierre, il n'ôterait point à S. Pierre ce qu'il lui avait donné. Pour punir Astolphe de sa perfidie, il le dépouilla de la ville et du territoire deComachio, dans le Ferrarais, et les ajouta aux possessions apostoliques, que le Lombard s'engageait à respecter.

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Enfin, le roi des Francs, jaloux d'assurer l'exécution du traité, laissa en Italie Fulrade, abbé de Saint-Denis, qui se rendit en personne dans toutes les villes cédées à l'Église, en reçut les clefs et les déposa sur la Confession de S. Pierre avec les actes signés par Astolphe.

Ainsi fut constitué le pouvoir temporel des papes. Il s'étendait alors sur quatre domaines distincts, qui furent l'objet de quatre actes authentiques.

Le premier acte regarde le duché de Rome, avec les châteaux, bourgs et villages situés sur la rive toscane du Tibre, la plus grande partie de l'ancien pays des Sabins et le Latium tout entier. Ces Etats, que possède déjà Grégoire II en 725, se détachent, dans l'extrême nécessité, de l'obédience de l'empire et forment le noyau du patrimoine de S. Pierre.

Le second acte se rapporte aux villes de Narni, Ancône, Osimo et Numano, ajoutées à la circonscription précédente lorsque Luitprand la restitua au Saint-Siège, sous le pontificat du pape Zacharie.

Le troisième acte, qui est encore une restitution, nomme vingt villes : Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, Césène, Sinigaglia, Jési, Forlimpopoli, Forli, Castrocaro, Montefeltro, Aceragio, Montelucari aujourd'hui Nocera, Serravalle, San-Marini, Robio, Urbin, Caglio, Luccoli et Gubio : ces villes formaient l'exarchat de Ravenne et laPentapole. Sous le nom de Pentapole on désignait Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia et Ancône. La restitution en fut faite sur l'ordre de Pépin en 754, après la première expédition en Italie ;1).

(I) Dans l'ancien exarchat se trouvent les villes principales de ce qu'on appelle aujourd'hui les Romagnes : Ravenne, Rimini, Forlimpopoli, Forli, etc. M. Dupin, pour excuser les Piémontais de les avoir enlevées au Saint-Siège, a prétendu « que c'était la portion la moins intime des domaines de l'Eglise, la plus contestée dans tous les temps, celle qui n'y a jamais été attachée d'une manière complète, et qui, en réalité, n'a jamais constitué que bien imparfaitement un véritable domaine pour l'Eglise, dont le siège capital est Rome et dans la campagne de Rome. » (M. Dupix aîné, Discours au sénat , 29 mars 18G0.) Plaidoyer où l'on n'invoque guère autre chose que des circonstances atténuantes. On permettra bien à un avocat du Saint-Siège de dire ici que les Romagnes faisaient partie de

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Le quatrième acte, nouvelle et dernière restitution des Lombards, fut dressé après la seconde expédition de Pépin. Il cite de nouveau vingt villes de l'exarchat et de la Pentapole, et y ajoute Gomachio et Narni (1).

la première donation de Pépin et de la première restitution des Lombards, et qu'à ce titre elles étaient aussi bien acquises , aussi anciennes et aussi inviolables que le reste.

(1) Après M. Dupin est venu M. Bonjean. Selon lui, les donations de Pépin et de Cliarlemagne seraient assez problématiques : « La cour de Rome n'en a jamais pu produire ni des originaux ni des copies authentiques. On ne saurait nier que ces deux rois n'aient fait quelque chose en faveur des évêques de Rome; mais on ignorerait quelles furent l'étendue du territoire donné et la nature du droit concédé au pape, si les faits ne prouvaient que ces donations ne constituèrent aucun droit de souveraineté, mais seulement un domaine utile. Anastase, qui a parlé de ces donations, devait être assez mal informé; enfin Eginhard, qui devait l'être mieux, n'en dit pas un mot, » (M. Bonjean, 112 à 114.)

Il y a dans ces lignes quatre erreurs capitales, qu'il importe de relever.

1° Eginhard parle très-expressément de ces donations, et il les qualifie de restitutions : « Propter hoc Pippinus re.r iterum cum e.rercitu Italiam intravit,et Haistulphum in Papia civitate se includentem obsedit, et obsidione ad impletionem promissorum suorum compulit. Iiedditamque sibi Rarcnnani et Pentapolim et omnem exarchatum ad Ravennam pertinentem ad S. Petrum tradidit : atque, his peractis, in Galliam reversus est : Pépin entra donc une seconde fois en Italie avec son armée ; il assiégea Astolphe , qui était encore enfermé dans la cité de Pavie , et le força à l'accomplissement de ses promesses. Il se fit restituer Ravenne, la Pentapole et tout l'exarchat pour en faire don à S. Pierre, puis il revint dans les Gaules. » (GEuv. d' Eginhard, t. I, p. 133, trad. de M. Teulet.) — Le même auteur dit plus loin, en parlant de l'expédition de Cliarlemagne : « Les résultats de cette guerre furent la soumission de l'Italie, l'exil perpétuel du roi Didier, l'expulsion de son fils Adalgise et le rétablissement d'Adrien, chef de l'Eglise romaine, dans toutes les possessions que lui avaient enlevées les rois Lombards (a) . » Eginhard affirme donc positivement, et à deux reprises, les restitutions) faites au Saint-Siège et par Pépin et par Cliarlemagne. Que devient l'assertion de M. Bonjean?

2° Le bibliothécaire Anastase, qui vivait au ixe siècle, est, à la connaissance de M. Bonjean, le seul historien qui ait parlé de ces donations; " mais ce qui prouverait qu'il était assez mal informé, c'est qu'il comprend dans la donation de Charlemagne Corse et Venise, que certainement cet empereur ne possédait ni en droit ni en fait. » Il est difficile d'être plus sévère et plus défiant en matière de critique historique . Quoi ! un savant, un bibliothécaire, un contemporain, affirme qu'il a vu les actes de donation, et que de son temps on pouvait encore les voir à Rome, et M. Bonjean déclare Anastase mal informé! Ya-t-il parmi nos contemporains un bibliothécaire qui consente à écrire encore une ligne sur un sujet analogue, si dans mille ans on pouvait suspecter à ce point sa science ou sa bonne foi? Anastase avait sous les yeux la donation : n'est-il pas raisonnable de s'en rapporter à lui? Cette donation est perdue : quelle autorité avons-nous pour l'infirmer aujourd'hui? Anastase le Bibliothécaire cite des villes et des territoires sur lesquels Cliarlemagne n'avait encore aucun droit de conquête ou de souveraineté : ce n'est pas une raison de suspecter son témoignage. Charles ne donnait pas ses Etats : il restituait ceux

(a) Et res Longobardorum regibus ereptœ , Adriano, Ecrfesiœ Romanœ rectori, restitutœ. (Vit. Caroï. imp., c. vu.)

Les actes que nous venons de citer sont appelés avec une égale justesse tantôt des restitutions, tantôt des donations. Les Lombards restituent ces domaines, parce qu'ils les avaient usurpés, et les Francs les donnent, parce qu'ils les avaient conquis,

Le duché de Rome appartenait au pape par le libre choix de ses habitants : c'est le fruit delà nécessité et de la politique. L'exarchat et la Pentapole lui furent attribués en vertu des restitutions des Lombards et des .donations des Francs : c'est la réparation de l'injustice, obtenue par les lois de la guerre.

Trois sortes de droits consacrent donc désormais la royauté temporelle des papes :

•que les Lombards avaient pris. Il ne s'agit pas de savoir ce que Charlemagne possédait, mais ce que le pape réclamait. Or le Saint-Siège avait des patrimoines en Corse, en Grèce, en Orient; il n'est question que de restitutions et non de donations, et Eginlmrd parle là-dessus comme Anastase.

3° M. Bonjean veut bien convenir que Pépin et Charlemagne ont fait quelque chose pour Vévéque de Borne' mais il ignore, dit-il, l'étendue du territoire accordé. Je ne crois pas au contraire qu'il y ait dans l'histoire de ce temps-là un territoire mieux délimité. Comparez Anastase et Eginhard. Anastase donne le nom de vingtdeux villes; Eginhard, sans les citer, dit que Pépin rendit à S. Pierre l'exarchat de Ravenne et la Pentapole. L'un énumère les cités, l'autre détermine la circonscription à laquelle elles appartenaient. Les deux historiens s'accordent parfaitement, et l'on peut dire que peu d'actes ont laissé dans l'histoire des traces aussi profondes et aussi faciles à vérifier que la donation de Pépin.

\° M. Bonjean ignorerait la nature du droit concédé « au pape, si les faits qui bientôt succédèrent ne prouvaient que les donations ne constituèrent point au profit du Saint-Siège une souveraineté proprement dite, mais un domaine utile. »

Ici M. Bonjean se trompe deux fois. 1° Il veut ignorer « la nature du pouvoir concédé au pape dans le vme siècle, » malgré les monuments du. temps qui attestent l'indépendance de la souveraineté pontificale. Témoignages des historiens , serments des empereurs, lettres des souverains pontifes, tout confirme ce point. 2° En fermant les yeux sur cette époque, il cherche dans les âges suivants des textes favorables à l'abaissement de la papauté, comme si les prétentions des empereurs du xe siècle avaient empêché Charlemagne d'être équitable au vme, et que l'acte dressé en 1809 pour réunir les États pontificaux à l'empire français eût quelque valeur dans l'histoire pour apprécier le couronnement de l'an 800! M. Bonjean oublie que si Napoléon Ier a pu dire que Léon III n'était que le vassal de Charlemagne, ce témoignage ne vaut ni celui d'Eginhard ni même celui d'Anastase.

Cette histoire paraît bien vague à M. Bonjean, tandis qu'elle est exacte, précise et détaillée. Tout ce qu'il en conclut, c'est que les rois de France firent quelque chose pour Vévêque de Rotne, tandis que personne n'ignore ni la gloire de leurs expéditions, ni la solennité de leurs donations, ni l'étendue, ni la nature de la souveraineté pontificale, dont ils se déclarèrent les protecteurs. Après l'avoir vu amasser tant de nuages sur des faits si connus , il ne reste plus qu'à demander à M. Bonjean ce que Pépin est allé faire en Italie.

jisqi'au couroxaemext de charlemagne. 79

Le droit des gens, qui autorise un peuple aux abois à se détacher du prince qui l'abandonne et à se donner au prince qui le nourrit et qui le défend;

Le droit des traités, qui oblige un usurpateur à restituer ce qu'il a pris et à reconnaître sa faute en la réparant ;

Le droit de la guerre, qui permet au vainqueur de garder le territoire qu'il a conquis ou de le donner à qui il lui plaît.

Les papes sont donc véritablement rois, avec le triple aveu des peuples qui les ont choisis, des ennemis qui les ont attaqués, et des voisins qui les ont secourus.

Italiens, Francs, Lombards ont également reconnu leur pouvoir temporel; les Italiens l'ont invoqué et établi, les Lombards l'ont restitué, les Francs l'ont défendu et affermi.

Le grand dessein préparé et mûri depuis tant d'années dans les conseils de la Providence, s'achève ainsi dans le milieu du vjic siècle. C'est l'œuvre du temps, ou plutôt de Dieu. Les papes l'ont commencée et poursuivie justement, en vertu de la loi providentielle de leur existence et des besoins de leur autorité spirituelle; les empereurs de Gonstantinople l'ont laissée grandir en se retirant ; les rois lombards l'ont consolidée en l'attaquant à outrance; l'épée des rois francs l'a achevée en la prenant sous sa protection.

C'en est donc fait. Depuis cette époque, les papes parleront, écriront, agiront en souverains. Le pape Etienne II, dans plusieurs lettres écrites après 755, réclame la protection de Pépin au nom de la république et du peuple romain, et sans faire aucune mention des empereurs (1). Plus tard, il se félicite de l'alliance qu'il vient de contracter dans l'intérêt de son peuple avec Didier, roi des Lombards (2). Paul Ier, successeur d'Etienne II, apprenant que l'empereur de Gonstantinople songe à recouvrer le duché de Rome et l'exarchat, conjure Pépin de s'opposer à l'exécution de ce projet; et le roi des

(1) Cenni; t. I, p. 78 et suiv. — Orsi, Délia origine del dominio , cap. vin.

(2) Ibid.

Francs, écrivant aux Romains, en qualité de défenseur de VEglise, les exhorte à demeurer fermes dans la fidélité qu'ils doivent à S. Pierre et au pape, leur seigneur (1|. Les Romains répondent à cette invitation en déclarant qu'ils regardent le souverain pontife comme leur seigneur et leur père (2).

Pépin meurt, et Charles lui succède. Le nouveau roi des Francs demandait en mariage, malgré le pape Etienne III, qui occupa la chaire de S. Pierre dès 768, la princesse Helmengarde, fille de Didier, roi des Lombards. Ce projet était coupable : car le prince avait déjà épousé Hinsiltrude. Le vicaire de Jésus-Christ rappela Charles à ses devoirs : « Vous avez épousé une femme de votre nation, vous devez l'aimer et la garder, et il ne vous est point permis de mettre une étrangère à sa place. » Il terminait en disant : « Vous avez promis à S. Pierre et à son vicaire que leurs amis seraient vos amis, et leurs ennemis vos ennemis; vous ne devez agir en aucune manière contrôla volonté du Siège apostolique. » Ces représentations ne furent point écoutées ; mais l'union malheureuse de Charles avec Helmengarde ne donna que trop raison au pape. Répudiée à son tour, la fille de Didier rentre à Pavie , et son père brûle de se venger, par une nouvelle guerre, et des conseils du pape et des outrages du roi des Francs.

Ce fut Adrien, successeur d'Etienne III, qui se trouva en butte à la colère du barbare. Des légats du pape, partis secrètement de la Ville éternelle, viennent implorer le secours de Charlemagne, qu'ils trouvent à Thion ville. A la lecture des lettres dans lesquelles le pontife dépeignait les ravages de l'ennemi, le roi des Francs décide aussitôt une expédition. Les Lombards sont mis en fuite dans le val de Suse, Pavie est assiégée, et, pendant qu'on la presse de toutes parts, Charles, déjà sûr du succès, va célébrer à Rome les fêtes de Pâques.

(1) Cenni, t. I, p. 143, 344.

(2) Ibid.; Codex Carol., Epist. xv (alias xxxvi). — D. Bouquet, t. V, p. 500 et

jusqu'au couroxxement de charlemagne. 81

Là, se faisant présenter l'acte de donation dressé par son père, il le reconnaît et le confirme. Puis il en fait dresser un autre par son secrétaire Ethérius, en vertu duquel il donne à l'Eglise romaine la Corse, Parme, Mantoue, l'exarchat de Ravenne tout entier, Venise, l'Istrie et les duchés de Spolète et de Bénévent. Cet acte fait en double, dont un pour le pape et l'autre pour lui, est signé par les évêques, les abbés et les seigneurs qui accompagnaient le roi. Enfin Charles se déclare l'ami du pontife et l'aide en toutes choses du Saint-Siège apostolique (1).

Cependant Pavie, ce dernier asile de la royauté lombarde, tenait encore. Le roi des Francs, béni par Adrien, revint, après les fêtes de Pâques, devant les murs de la place, poussa le siège avec la dernière vigueur et n'accorda à Didier et à ses soldats que le bienfait de la vie. Maître de la ville, il y prit solennellement possession de la couronne de fer. La plupart des seigneurs, auxquels il laissa leurs terres, leurs honneurs et leurs lois, se soumirent avec empressement à un sceptre porté par une main si puissante. La seule ville de Pavie reçut une garnison franque; Rome avait ses milices, dont le pape disposait, et qui étaient venues par ses ordres au-devant du vainqueur des Lombards (2) .

Il n'y avait pas un an que le héros avait repris le chemin de la France, quand Adrien fut menacé par une vaste conspiration, dont les ducs de Bénévent, de Frioul et de Clusia étaient les agents; mais dont Byzance se promettait le profit. Le pape en écrivit à Charlemagne dans des termes que tous les critiques ont remarqués. Il signale au prince le dessein que les conjurés ont formé de s'emparer de sa ville de Rome, de piller les églises, de réduire son peuple en captivité et de ravir le patrimoine du bienheureux Pierre (3). Ces mes-

(1) Anastase, Vita Adriani, apud Labbe Concil., t. I, p. 1725.

(2) Henri Martin, Hist. de France, t. II, p. 2G2 , 4e éd.

(3) Cupientes hanc nos tram Bomanam invadere cicitatem.

- Quoniam Tuœ dulcissimœ Sublimitati, per Dei prœceptionem et B. Pétri, sanctam Dei

sages pressants déterminèrent Charlemagne à franchir les Alpes. Il emmena avec lui sa femme Hildegarde et deux de ses fils, Pépin et Louis, alla droit à Rome, fît rentrer les ducs lombards clans le devoir et ne revint en France qu'après avoir organisé dans la péninsule une vaste administration, avec des juges, des lois et des règlements conformes au génie national (781). Un troisième voyage fut accompli cinq ans après (786), pour réprimer une dernière tentative de rébellion; mais le héros n'eut pas cette fois à tirer le glaive. Sa présence seule suffit pour comprimer la révolte, et faire comprendre aux derniers partisans de la dynastie lombarde que leur puissance était descendue pour toujours dans le tombeau.

Rome vit encore Charlemagne en l'an 800. Trente ans passés non-seulement à vaincre ses ennemis, mais à civiliser et à instruire son peuple ; des écoles fondées de toutes parts ; des lois empreintes de sagesse et de douceur ; des États dont l'étendue dépassait déjà les bornes de l'ancien empire d'Occident : c'étaient là des titres à l'admiration de ses contemporains aussi bien qu'à la reconnaissance de la postérité. Le pape Léon III, que des factieux avaient chassé de sa capitale, venait d'y rentrer sous la protection des Francs. Il se fît alors l'interprète des sentiments de l'Europe entière, en proclamant le rétablissement du pouvoir impérial et en déposant, le jour de Noël, la couronne des Césars sur la tète du héros. Le vainqueur des Sarrasins, des Saxons et des Lombards, quittant ce jour-là le nom de patrice, prit celui d'empereur et d'auguste. A genoux sur les marches de l'autel, le diadème en tête, la main sur l'Évangile, il prononça les paroles suivantes : « Au nom du Christ, devant Dieu et le bienheureux Pierre, apôtre, je jure et je promets que je serai le protecteur et le défenseur de cette sainte Église romaine,

Ecclesiam et nostrum Homanorum reipublicœ populum . commisimus protegen-ium.

jC'enm, Cotl. Car., £/>. lvii, p. 344 et seq.)

jusqu'au couronnement de charlemagne. 83

dans toutes ses nécessités, autant que je serai aidé parle divin secours et selon que je le saurai et pourrai (1). »

Ce trait fut comme le couronnement du pouvoir temporel des papes. Les mains de Dieu même en avaient jeté les fondements; la piété des peuples, les donations des rois, le génie de Charlemagne ont achevé l'édifice.

Le pouvoir temporel existe en fait depuis Constantin; il existe en droit depuis le pape Grégoire II : c'est le résumé de toute cette histoire. Le territoire abandonné par les empereurs grecs a été défendu et sauvé plusieurs fois par les papes ; les Lombards l'usurpent, et les Francs les obligent à le restituer; Charlemagne s'en déclare le protecteur : de tels faits sont aussi éclatants que la lumière du soleil. Les nier, ce serait faire croire que, si le soleil luit pour tout le monde, la vérité, la justice, l'histoire s'éteignent quand il s'agit des papes.

(1) Baronius, ad ann. 800.

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