CHAPITRE VI
La dignité de patrice, créée par Constantin, était une des plus considérables de l'empire. Elle ne conférait par ellemême aucune fonction particulière ; mais on la joignait souvent à d'autres dignités, telles que le consulat et la préfecture du prétoire.
On distinguait deux sortes de patrices : les uns purement honoraires, les autres revêtus de quelque charge importante. Parmi les premiers, on peut citer les barbares qui obtinrent ce titre en se rendant redoutables aux empereurs, comme Adalgise, fils de Didier, roi des Lombards; Vitigès, roi des Goths; Clovis, roi des Francs (1). Les autres étaient investis d'un commandement supérieur et dépendaient des provinces éloignées. Tels furent les patrices de Sicile, d'Afrique et de Rome. Le titre de patrice des Romains fut toujours attaché à l'exarchat de Ravenne, et quand la ville de Rome, abandonnée par les empereurs, dut, pour assurer son salut, s'en remettre1 à la prudence et au zèle des papes, ceux-ci offrirent et conférèrent aux rois francs le titre de patrices et les déterminèrent par là à devenir les défenseurs du Saint-Siège.
C'est ainsi que Charles Martel, Pépin et Charlemagne furent substitués aux exarques, lieutenants des empereurs, par le choix des papes, comme les papes furent substitués aux empereurs par le choix des peuples.
L'autorité du patrice était donc une autorité subordonnée
(!) Lebeau , Hist. du Bas-Empire, t. X, liv. XLV, n. 48.
et non indépendante. Ce titre ne conférait pas la souveraineté, mais seulement le droit et l'obligation de gouverner au nom du souverain. Cette conséquence, qui résulte des rapports établis entre le pape et les rois francs, ressort aussi du langage de l'histoire. Les souverains pontifes, le sénat et le peuple romain, le roi des Francs, bien loin d'attacher à ce titre la souveraineté de Rome, n'y attachaient d'autre idée que celle de protecteur et de défenseur de l'Église romaine (1). Les papes Paul Ier et Adrien Ier, qui s'attribuent la souveraineté de Rome et de l'exarchat, donnent au roi des Francs tantôt la qualité de patrice, tantôt celle de tuteur, de défenseur ou de libérateur de l'Église (2); le sénat et le peuple s'expriment de même dans une lettre à Pépin sous le pontificat de Paul Ier (3) ; Gharlemagne prend indistinctement le titre de patrice et celui de défenseur de l'Eglise, et ces deux titres sont toujours placés après ceux de roi de France et des Lombards. Il écrit au pape Léon III pour le féliciter de son exaltation au pontificat et pour le prier de confirmer sa dignité de patrice, promettant de contracter avec lui une alliance semblable à celle qui l'attachait au pape Adrien, et de défendre avec zèle le Saint-Siège de l'Église romaine (4). Ce langage n'est pas, comme on le voit, celui d'un suzerain. Le véritable souverain de Rome, c'est le pape, puisqu'on lui demande la confirmation d'une dignité romaine, et l'objet de cette demande est de continuer une alliance nécessaire à la défense de l'Église. Enfin S. Léon, pour témoigner sa reconnaissance à Gharlemagne, éleva à son patriciat un monument qui subsiste encore et qui caractérise, par un emblème, les fonctions dont S. Pierre investissait le roi des Francs. Le pape fît représenter
(1) Ducange, verbo Fatricius. — Alamanni , de Latcranemibus parielinis , cap. xi
— De Marca, de Concordia, lib I, cap. xn. — Pagi, Critica in An. Baronii, an. 740
— De Maistre, du Pape, liv. IT, ch. vi, p. 257. — Gosselin, 239.
(2) Codex Carol., Epist. xxv (alias xxxiv). — Cenni, p. 153 et 175.
(3) Codex Carol. Epist. xv (alias xxxvi). — Cenni, p. 143. (4)Leonis III Epist. ad Carol. n, III, iv, v; apud Cenni, p. 151, 59, G2.
en mosaïque, dans la grande salle à manger du palais de Latran, S. Pierre assis donnant à Charlemagne, agenouillé à sa gauche, un étendard orné de six roses, et l'étole au pape Léon, qui est agenouillé à sa droite. Au-dessus du pape, on lit cette inscription : Notre seigneur le très-saint pape Léon; et au-dessus du roi : A notre seigneur le roi Chaînes. Au pied des trois figures sont ces paroles : Bienheureux Pierre, donnez la vie au pape Léon et la victoire au roi Charles. Ce drapeau, ce titre, ces souhaits adressés au héros, que signifient-ils, sinon la protection dont il couvre le Saint-Siège et le serment qu'il a prêté de le défendre?
A dater de l'an 800, le titre de patrice des Romains disparut dans les actes, et c'est celui d'empereur d'Occident qui le remplace. Plusieurs lettres écrites à Charlemagne par le pape S. Léon, supposent clairement que cette dignité nouvelle n'a porté aucune atteinte à la souveraineté du pape ; mais qu'elle implique, sous une forme plus majestueuse, l'obligation sacrée de veiller à la défense de l'Église avec une sorte de suprématie sur tous les peuples et tous les princes de l'Occident (1). Il est à remarquer que c'est le pape qui confère le titre d'empereur; que le pape est nommé avant l'empereur dans un acte de 805 émané à la fois de Léon III et de Charlemagne, pour assurer la possession de quelques biens-fonds au monastère des Trois-Fontaines, situé aux environs de Rome (2); qu'à partir du ixe siècle et pendant tout le cours du moyen âge, les Romains ne prêtent de serment à l'empereur qu'en réservant les droits du pape , et que les empereurs au contraire prêtent serment de fidélité au pape avant de recevoir la pourpre (3). Ces actes établissent assez clairement que le couronnement de Charlemagne n'eut pas pour effet de dépouiller la papauté au profit de l'empire, mais plutôt d'atta-
(1) Leonis III Epist. ad Carol. j). n, iv, v; apud Cermi, t. I.
(2) Bullarium Bomanum, t. I, p. 161.
(3) Cenni, Monument., t. II, Dissert, i, 25, 20. — Pagi, Critica in Baronii Annales, an. 89G, n«> 3. — Muratori, Script, rer. Ttal. t. II.
cher le héros et ses successeurs à la défense du Saint-Siège par un titre plus auguste et un caractère plus sacré.
Ces conclusions ont paru trop favorables aux souverains pontifes, et on en a éludé la rigueur en leur opposant certains textes et certains faits que l'on essaye d'interpréter dans un sens contraire. Ainsi, on argumente contre l'indépendance de la souveraineté pontificale du titre de seigneur donné aux empereurs, des jugements portés par Charlemagne contre les rebelles qui avaient méconnu la souveraineté de Léon III, des hommages rendus par ce pontife au prince qu'il venait de couronner, de l'ère impériale marquée dans les actes des papes et des monnaies frappées à la double effigie du successeur de S. Pierre et de l'empereur d'Occident. En examinant •en particulier chacune de ces objections, on n'y trouve rien de solide. La dénomination de seigneur est commune aux papes et aux empereurs dans les actes du temps, et les traits qui attestent la déférence de Léon III envers Charlemagne, ne sont que l'expression de ses sentiments envers un prince investi désormais des redoutables fonctions de défenseur du Saint- Siège (i). Quant aux actes que Charlemagne fit dans Rome en
(1) Eginhard raconte qu'après les acclamations que le peuple romain fit entendre en rhonneur du nouvel empereur, le pape rendit le premier à Charlemagne l'adoration : Post quas laudes ab omnibus , atque ab ipso pontijice, more antiquorum prinvipum , adoratum , atque, omisso patricii nomuie , imperatorem et augustum appellatum fuisse. {Annal., an. 801.)
Ce texte fait triompher M. Bonjean, et il en conclut que l'Église continua à être dans l'État, puisque les empereurs francs succédaient ainsi à tous les droits des empereurs grecs et recevaient comme eux V adoration.
Le sens du mot est aussi erroné que les conclusions qu'on en tire. 1° Le sens antique du mot adoration {ad os) n'exprime pas autre chose qu'un témoignage de respect rendu à quelqu'un en lui baisant les mains, en portant ses mains à la bouche, en le saluant. On le trouve fréquemment employé dans ce sens dans le code Théodosien et dans le code Justinien : Adorare purpuram prin-.ipis ; adorare serenitatem principis , adorare diulurnitatem itnperii. (Dissertation de Santelli; Robert Estienne, Calepin, Ducange au mot Adorare; Dict. théol. de Bergier, au mot Adoration.) M. Gosselin, après avoir rapporté ces autorités, conclut ainsi : « Le mot d'Eginhard, pris dans le sens propre et naturel, se réduit à dire que le pape fit à l'empereur une profonde révérence, selon l'ancien usage observé à l'égard des princes. » C'est dans le même sens que ce passage est expliqué parle P. Montfaueon (t. I), Muratori (Annales d'Italie, année 800) et le P. Daniel (Hist. de France, t. IL an. 800). — 2» La conclusion que l'on voudrait tirer de ce texte est aussi fausse que le sens qu'on lui donne : ■car l'indépendance du pnpe est démontrée parle testament que Charlemagne fit en
administrant la justice, en tenant des plaids, en publiant des règlements, en envoyant des missi dominici, ils supposent seulement que ce prince avait dans Rome une grande autorité, et qu'il y réglait, de concert avec le pape, tout ce qui regardait l'ordre et la tranquillité publique (1). Si les papes datent leurs actes des années de l'empereur, cette formule n'emporte aucune idée de sujétion ni de dépendance; mais elle sert seulement à fixer les époques selon l'usage du temps et des lieux (2). Enfin si les monnaies frappées à Rome sous Gharlemagne'portent d'un côté le nom du prince, de l'autre celui du pontife ou la figure de S. Pierre, loin d'en tirer quelque preuve contre l'indépendance et l'intégrité du pouvoir temporel, il est plus naturel d'y voir l'expression de l'accord heureux qui régnait entre les deux puissances (3). Les obscurités inséparables de cette question viennent sur-
soc, et dans lequel les Etats du pape ne sont point cités parmi les possessions dont il fait le partage ; par les lettres de Léon III, qui institue des ducs et des gouverneurs dans les villes et qui prend des mesures pour défendre ses États ; par un acte de 805 où le pape est nommé avant l'empereur, et où les années du pontificat de Léon 111 sont comptées avant celles du règne impérial. M. Bonjean a passé sous silence ces trois faits.
(1) M. Bonjean (144) cite trois textes relatifs aux missi dominici de Cliarlemagne : 1° une lettre de Léon III dans laquelle le pontife semble douter de sa compétence dans une affaire : St incompetenter aliquid egimus :ce qui prouve seulement que les deux compétences étaient distinctes ; 2° un texte indiquant que le missus demeurait à Rome : ce qui prouve tout au plus qu'il y exerçait une juridiction, mais qu'elle s'exerçait sous la surveillance du pape, dans le palais de Saint-Pierre : Morabatur quippe missus in palatio Sancti Pétri ; 3° un autre texte où il est question des grands, sujets de l'empereur, impériales homines ■ nouvelle preuve qu'on les distinguait des sujets du pape, et, par conséquent, que le pape avait des sujets. — Ces trois textes, loin d'infirmer la souveraineté pontificale, l'établiraient au besoin.
(2) L'acte relatif à l'abbaye des Trois-Fontaines, et dans lequel l'empereur intervient après le pape (805), énonce d'abord les années du règne pontifical, puis celles du règne impérial : Anno Dominicœ Incarnationis oclingentesimo quinio , indictione décima lertia , domini Leonis summi papœ terlii anno decimn , Caroli imperatoris anno quinio. (Bull. Rom., t. I, p. 161.) Encore un fait omis par M. Bonjean.
(3) M. Bonjean n'y voit qu'une combinaison féodale exprimant très-bien la subordination du pape envers l'empereur. Que répondrait M. Bonjean, si on lui disait qu'elle exprime, au contraire, la subordination de l'empereur envers le pape? Les raisons seraient aussi fortes d'un côté que de l'autre. Il est bien plus vi'aisemblable de supposer que ces monnaies ont été frappées par l'ordre même du pape , qui y a fait représenter tout à la fois la figure de l'empereur et celle du pontife, soit pour bonorer l'empereur, soit pour exprimer le concert de la puissance impériale et de la puissance pontificale dans le gouvernement de Borne. (Gos^elin, 306.)
tout de ce que nous avons une fausse idée des souverainetés du moyen âge, de leurs droits et de leur exercice dans une société où les besoins du temps rapprochaient dans les mêmes États des princes investis d'une égale autorité, et des sujets qui vivaient jusque dans la même ville sous un sceptre différent. Écoutons M. Guizot : « Il ne faut pas croire que Charlemagne , en retenant, sur les territoires qu'il donnait aux papes, une certaine souveraineté, crût devoir se réserver et conservât en effet tous les droits qui aujourd'hui nous semblent inhérents à ce mot. En même temps que le pape, à titre de propriétaire, avait dans ses domaines des administrateurs, des juges, des chefs militaires même, choisis par lui et dépendants de lui, Charlemagne y percevait des impôts, y envoyait, comme dans tout le reste de ses États, des missi dominici chargés de tout inspecter et de réprimer les abus. La souveraineté, en un mot, n'était pleinement attribuée ni au pape ni à l'empereur : elle flottait entre les deux, incertaine et partagée; et de là sont nées toutes les difficultés d'une question qui n'existe pas aux yeux de quiconque connaît et comprend l'époque dont nous parlons (1). »
Ces lignes, écrites par un homme si compétent, nous semblent le plus près possible de la vérité. La souveraineté temporelle des papes n'était ni aussi déterminée et absolue que le veulent certains auteurs, ni dépendante et effacée comme d'autres le prétendent. Les premiers ont le tort de vouloir définir et délimiter, avec la précision rigoureuse de notre époque, ce que la piété filiale des empereurs et la confiance paternelle des papes traitaient dans un concert parfait selon les besoins du moment et le génie de l'époque ; les autres, avec une hardiesse prodigieuse, changent, des traits de protection en des traits de despotisme, et s'obstinent à représenter l'Église continuant à vivre sous Charlemagne clans le servage
(1) M. Guizot, Cours d'histoire moderne, t. III. p. 7f> et 7G.
90 DES TITRES DE PATRICE ET d'eMPERÉI'R.
où les empereurs grecs voulaient la réduire (l). L'histoire n'est pas aussi caractérisée qu'on le voudrait de part et d'autre. Ceux-là transforment Charlemagne en vassal, ceuxci le transforment en despote. Le héros franc ne fut ni l'un ni l'autre. Adrien et Léon étaient ses amis; il pleura le premier comme un frère, et le second le pleura à son tour comme le père temporel du monde. Il se montra généreux envers les papes, prompt à les secourir, habile à les conseiller; les papes se montrèrent confiants envers lui, le consultant dans les affaires douteuses et recevant ses réponses comme des lois inviolables. S'il est de tous les princes celui qui eut le plus de part aux affaires de l'Église, c'est parce qu'il est de tous les princes celui qui eut le plus de respect pour sa liberté et d'amour pour ses lois. « Jamais, dit Bossuet, on n'a su mieux distinguer les bornes des deux puissances ; jamais règne n'a été si fort ni si éclairé que celui de Charlemagne. »
Tels étaient les rapports du pape et de l'empereur. Le serment de fidélité prêté au chef visible de la chrétienté, était moins un devoir féodal qu'une expression de dévouement et d'hommage personnel. Mais ce serment ne rendait pas non plus le pape vassal de l'empereur : car telle la souveraineté pontificale s'était établie dans le courant du vme siècle, telle elle resta après le couronnement de Charlemagne. Cependant, entre deux pouvoirs si rapprochés, les embarras et les conflits étaient inévitables. Ce fut recueil des âges suivants. Comme il était naturel que le pape et l'empereur n'entrassent en charge qu'après s'être réciproquement reconnus, et qu'une mutuelle et cordiale entente était nécessaire à leur mission, le pape, qui avait revêtu Charlemagne de la dignité impériale, conserva pour l'avenir les droits de couronner l'empereur et de recevoir son serinent; l'empereur, par la nature même de l'alliance établie entre l'empire et l'Église, obtint le pouvoirde •confirmer l'élection du pape. On voit déjà comment la dignité
(I) M. Bonjean, Pouvoir temporel Oc la papauté, p. (40.
de patrice et d'empereur, toute sublime qu'elle fut dans son origine, devint pour la papauté une entrave, pour les rois une occasion d'usurpation et de tyrannie, pour l'Église et pour l'Étal une source de troubles, de dissensions et de guerres. Qui protège peut asservir. Les papes le reconnurent aisément, à mesure que l'esprit généreux de Pépin s'affaiblissait dans ses successeurs. L'histoire du pouvoir temporel pendant la seconde période de son existence va mettre cette vérité dans tout son jour.
DEUXIÈME PÉRIODE