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CHAPITRE PREMIER

Toute œuvre humaine a nécessairement des défauts et amène à la longue d'inévitables abus. Mais l'abus qu'on fait d'une chose ne prouve ni qu'elle est mauvaise ni même qu'elle est inutile. Il faut, pour l'apprécier, s'assurer si le bien qu'elle produit est plus grand que le mal qu'elle occasionne, et si en faisant le bien on ne pouvait se promettre d'éviter le mal.

Telle fut l'alliance conclue sous Gharlemagne entre la papauté et l'empire. Cette alliance avait ses périls. Le titre de patrices donné aux rois des Francs par Adrien, et celui d'empereurs que Léon III leur conféra, avaient fait d'eux des protecteurs et non des maîtres dans les États pontificaux. Mais le danger d'être asservi est assez voisin du droit d'être protégé. Du vivant même de Gharlemagne , le libre exercice de la souveraineté pontificale fut quelquefois entravé (1), sans cesser d'être continu. Les papes n'eurent pas à se féliciter toujours de leur alliance avec les Césars : en les rapprochant de leur personne et en les associant à leur pouvoir dans la ville de Rome, ils s'étaient donné, à leur insu, d'abord des voisins incornmodes et jaloux, ensuite des tyrans insupportables.

Ces funestes conséquences n'apparurent guère sous Louis le Débonnaire, parce que l'esprit chrétien et généreux de Pépin se perpétuait dans son petit-fils. Sans parler du testament de Charlemagne, dressa en 806 dans la diète de Thionvillc,

(1) Theine.r, Codex tliplamaticus, i. 1, p. 7.

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qui réserve tous les droits de la souveraineté pontificale et qui implique le droit qu'avait le pontife de choisir l'empereur d'Occident (1), on voit qu'Etienne IV, élevé sur le siège de S. Pierre à la place de S. Léon (816), fît jurer fidélité à Louis le Débonnaire par tout le peuple romain, comme au patrice de Rome et au défenseur de l'Église (2). Ce serment, prêté par les ordres du pontife, est la preuve évidente que la souveraineté de Rome appartenait à Etienne IV, et que les droits de l'empereur étaient subordonnés à ceux du pape (3), puisque c'est le pape lui-même qui fait reconnaître l'empereur.

A Etienne IV succède S. Pascal. Le premier soin du nouveau pontife est de notifier son élection à Louis le Débonnaire (817). Ensuite il lui envoie une ambassade pour renouveler le pacte d'alliance que ses prédécesseurs avaient conclu avec Charlemagne. L'empereur promulgua alors son fameux diplôme Ego Ludovicus, confirmant les donations de Pépin et de Chaiiemagne. En voici la teneur (4) :

(1) Gosselin, Pouvoir du pape au moyen âge, 281.

(2) Rohrbacher, Hist. de V Eglise, liv. LV.

(3) Gorini, /Vf. de l'Église, ïU, 407-415.

(4) L'authenticité de ce diplôme a été contestée par Pagi (Critica in Ann. Baronii, an. 817) et par Muratori [An. medii œci, t. III. p. 29). Mais Cenni, dans son remarquable ouvrage sur les monuments du pouvoir temporel des papes (t. I, Prœf., 53; t. IL, p. 83), et après lui Orsi et Marini ont victorieusement défendu la valeur de la pièce. M. Bonjean, qui l'appelle naturellement une prétendue donation, se fonde, pour l'infirmer, sur le silence d'Anastase, sur la production tardive que la cour de Rome aurait faite du diplôme, sur la donation de la Sicile et de la Calabre, et enfin sur le droit d'élire et de consacrer le pape sans le consentement de l'empereur , choses qui semblent au critique en contradiction avec l'histoire.

La réponse est facile : 1° Le silence d'Anastase ne saurait être invoqué ni pour ni contre une pièce dont il ne parle pas; mais on peut invoquer en faveur de cette charte tous les diplômes qui la citent , notamment la charte de l'empereur Henri II, donnée en 1020, et qui parle expressément des donations de Pépin, de Charles, de Louis et des Othon. (Theiner, Codex diplom., t. I, n° VII, p. 7.) 2° La donation de Louis le Débonnaire a été insérée dans le plus ancien recueil des chartes pontificales , connu sous le titre de Census Camerarius qui date du xme siècle. M. Bonjean ne trouvera guère de recueils plus respectables, et nos érudits ne sont pas si difficiles; mais au besoin la date de 1020 peut le rassurer. Si l'empereur Henri II a vérifié au commencement du xie siècle les diplômes du ixe, on doit se contenter de ce témoignage huit cents ans après. 3° La raison tirée des droits que la donation attribue au Saint-Siège sur la Sicile n'est pas meilleure. Il ne faut pas oublier que le Saint-Siège avait été dépouillé injustement par les empereurs grecs des patrimoines considérables qu'il possédait en

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a Moi, Louis, empereur Auguste, assure et concède parce pacte de confirmation à vous, bienheureux Pierre, prince des apôtres, et par vous à votre vicaire le seigneur Pascal, souverain pontife et pape universel et à ses successeurs à perpétuité, comme depuis ses prédécesseurs en ont disposé en votre puissance et souveraineté, la ville de Rome avec son duché, ses faubourgs, villages, territoires de montagnes et maritimes, ponts, cités, châteaux, bourgs et hameaux ; du côté de la Toscane, Porto, Centumcelles, Géré, Sutri, Népi, Améria, Todi, Pérouse, avec ses trois îles et toutes les frontières appartenant auxdites villes; de même, du côté de la Campanie, Segni, Anagni, Ferentino, Alatri, Patricum, etc., avec toutes les frontières de la Gampanie.

« Pareillement l'exarchat de Ravenne dans son intégrité, avec les villes, bourgs et châteaux que le roi Pépin et notre père l'empereur Charles ont autrefois restitués par acte de donation au bienheureux apôtre Pierre et à ses successeurs, savoir: Ravenne et l'Emilie, Bobio, Gésenne, Forlimpopoli, Forli, Faenza, Imola, Bologne, Ferrare, Gommachio, Adria, avec tous les territoires et les îles qui appartiennent à ces villes. De même le territoire de Sabine dans son intégrité, comme il est écrit dans la donation de notre père l'empereur Charles. De même, du côté de la Toscane des Lombards, Orviéto, etc.. et les îles de Corse, de Sardaigne et de Sicile, avec tous les territoires, côtes et ports appartenant auxdites îles et cités. De même, du côté de la Campanie, Sora, Aquino, Arpinum, Téano, Capoue, et les patrimoines qui appartiennent à votre puissance et domaine : comme le patrimoine de Bénévent et de

Sicile et en Calabre; que les incursions des Sarrasins lui ôtaient de plus en plus l'espoir de les recouvrer , et que les empereurs francs, en les revendiquant, ne faisaient pas autre chose que l'office de protecteurs et de gardiens des droits de l'Eglise. 4° Enfin le droit reconnu aux Romains d'élire le pape sans le consentement de l'empereur est tout à fait différent du droit accordé à l'empereur de confirmer les élections des papes. M. Bonjean confond les prétentions des Othon avec les règles établies par les premiers carlovingiens. Pour mettre en doute des droits constatés par un diplôme du ixe siècle, il faut autre chose que les abus du siècle suivant.

Salerne, le patrimoine de la Galabre inférieure et supérieure, le patrimoine de Naples, ainsi que les provinces qui se trouvent en quelque partie que ce soit de notre royaume et empire. Toutes ces provinces, villes, cités, bourgs, châteaux, villages et territoires, ainsi que patrimoines, nous les confirmons à votre Église, bienheureux apôtre Pierre, et par vous à votre vicaire, notre Père spirituel, le seigneur Pascal, souverain pontife et apôtre universel, ainsi qu'à ses successeurs jusqu'à la fin du monde, afin qu'ils les détiennent en leur droit, principauté et souveraineté. »>

Louis confirme ensuite les donations particulières, lestons, pensions et redevances annuelles que son aïeul Pépin et son père Gharlemagne avaient assignés à l'église de Saint-Pierre, « sauf en tout, dit-il, notre domination sur ces mêmes duchés. » Il ajoute que, pour les réfugiés des États de l'Église, il ne les accueillera que pour intercéder en leur faveur si leur faute est pardonnable, ou pour leur faire rendre justice s'ils ont été opprimés par les puissants. Quant aux criminels, il les arrêtera et les remettra en la puissance du pape.

La charte se termine ainsi : « Lorsque Dieu appellera de ce monde le pontife de ce très-saint Siège, nul de notre royaume, Franc ou Lombard, ni aucun autre de nos sujets n'aura la permission de contrarier les Romains, soit publiquement soit secrètement, ni de faire l'élection. Nul ne se permettra de faire du mal à personne dans les villes et territoires qui appartiennent à l'église de Saint-Pierre. Mais les Romains donneront, avec toute vénération et sans aucun trouble, une sépulture honorable à leur pontife ; et celui que, par l'inspiration divine et par l'intercession du bienheureux Pierre, tous les Romains auront élu au pontificat, d'un commun accord et sans aucune promesse, ils pourront, sans aucune difficulté ni contradiction, le consacrer suivant l'usage canonique. Quand il aura été sacré (1), on nous enverra des légats, à nous ou à nos succes-

(1) Le texte porte dum consecratus fuerit. En le traduisant ainsi nous avons suivi la version commune. Mais nous ne dissimulerons pas qu'une autre traduction

seurs les rois des Francs, pour renouveler l'amitié, la charité et la paix, comme c'était la coutume de faire au temps de Charles Martel, notre bisaïeul de pieuse mémoire; de notre aïeul Pépin et de l'empereur Charles, notre père. »

Les bonnes relations établies entre le pape et l'empereur se continuèrent sous Eugène IL Le jeune Lothaire, qui était venu recevoir de Pascal l'onction impériale par les ordres de son père, et qui avait pris sur l'autel du prince des apôtres le titre d'empereur et l'épée de défenseur de l'Église, revint à Rome après l'élection d'Eugène II, pour y maintenir l'autorité du pape légitime et régler par une constitution les rapports de la puissance pontificale avec la puissance impériale. On voit, d'après cette pièce, que l'autorité est au pape, le protectorat à l'empereur, et que c'est de ce protectorat que l'empereur tire son autorité sur les Romains et sur les autres sujets du souverain pontife (824).

Il importait singulièrement que la royauté pontificale fût solidement établie, puisque Grégoire IV, second successeur d'Eugène II, se trouva bientôt le seul rempart de la chrétienté contre les invasions des Sarrasins. Maîtres de l'Egypte, de l'Afrique et de l'Espagne, ils venaient de prendre possession de la Sicile, et, du fond de cette île où s'entassait leur butin, ils exerçaient leurs pirateries sur toutes les côtes de la Méditerranée. Grégoire IV remplit alors les devoirs d'un roi avec une vigilance, un courage et une fermeté qui sauvèrent l'Europe. Tandis que Michel le Bègue, empereur d'Orient, se

nous semblerait plus d'accord avec les faits, et qu'il faudrait peut-être entendre dum dans le sens de donec : avant que le pape n'ait été consacré. Ce sens indiquerait qu'après l'élection, mais avant la consécration, on envoyait une ambassade à l'empereurpourrinstruirednchoixdesRomainsetl'inviter àen constater par ses commissaires la parfaite canonicité. Il est justifié par les lignes suivantes d'Eginhard, qui se rapportent à l'an 827 et à l'élection de Grégoire IV : Gregorius electus, sed non prius ordinatus est quam legatus imperatoris Romani venit, et electionem populi, quaîis esset e.vaminavit. L'annaliste distingue clairement l'élection de la consécration, et il indique l'objet de l'intervention impériale. Cette intervention, maintenue dans les limites dont parle Eginhard, n'a jusqu'à présent rien de contraire à la liberté de l'Église. Elle sert au contraire à constater et à garantir l'exercice des droits qui lui sont le plus chers.

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console d'avoir perdu la Sicile en félicitant un de ses ministres de n'avoir plus le soin d'administrer une île si éloignée, et que Louis le Débonnaire, empereur d'Occident, épuise ses forces à réprimer les révoltes de ses fils, c'est un pauvre vieillard, faible de santé, modeste de caractère, qui entreprend de fortifier les côtes de l'Italie, de mettre Rome à l'abri d'un coup de main et d'offrir un asile aux laboureurs et à leurs troupeaux. Il restaure l'ancienne Ostie, qui n'était plus qu'un monceau de ruines, l'entoure de murailles fort élevées défendues par des machines de guerre, creuse au pied des fossés profonds et munit les portes de chaînes de fer et de ponts volants. Ces précautions militaires furent complétées sous le règne de S. Léon IV. Il y avait longtemps que les papes projetaient d'enfermer Saint-Pierre dans l'enceinte de Rome. Adrien Ier et Léon III avaient tracé le plan de ce travail; Grégoire IV avait voulu le reprendre; mais il était réservé à Léon IV de l'exécuter avec une célérité et une magnificence dignes de la Ville éternelle. Le pape animait tout par sa présence, visitant les travaux, bravant le froid, la pluie, le chaud pendant quatre ans pour accélérer les progrès de l'ouvrage, repeuplant et fortifiant Porto, rebâtissant Civita- Vecchia et faisant sentir partout l'action vigilante d'un roi en même temps que la prévoyance miséricordieuse d'un pontife. Cependant, lés Sarrasins avaient essayé d'entraver ses entreprises. « Attaqué par eux, dit un historien, le pape Léon IV se montra digne, en défendant Rome, d'y commander en souverain. Il avait employé les richesses de l'Église à réparer les murailles, à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea les habitants de Naples et de Gaëte à venir défendre les côtes et le port d'Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d'eux des otages, sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous défendre le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes, et reçut les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerre, mais comme un pon-

tife qui exhortait un peuple chrétien, et comme un roi qui veillait à la sûreté de ses sujets (849). Il était Romain. Le courage des premiers âges de la République revivait en lui, dans un temps de lâcheté et de corruption , tel qu'un beau monument de l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois sous les ruines de la nouvelle. Son courage et ses soins furent secondés. On combattit les Sarrasins courageusement à leur descente, et, la tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie de ces conquérants, échappée au naufrage, fut mise à la chaîne. Le pape rendit cette victoire utile, en faisant travailler aux fortifications de Rome et à son embellissement les mêmes mains qui devaient la détruire (1). »

Ce magnifique témoignage rendu à la royauté pontificale du ixe siècle, a été écrit par Voltaire. Constatons-le à l'honneur de la vérité.

Le règne de S. Nicolas le Grand, qui s'étend de 858 à 867, fut encore plus glorieux que celui de Léon IV. Intrépide défenseur des droits de l'Église et de la sainteté du mariage, ce grand homme maintient la discipline ecclésiastique, combat le schisme de Photius, travaille à la conversion des Scandinaves, des Slaves et des Bulgares, et, se montrant aussi grand roi que grand pontife, il pourvoit au soulagement des pauvres, veille à la sûreté de Rome et arrête, dans toute l'étendue de ses États, les entreprises des dépositaires infidèles de son autorité. Pour ne citer qu'un seul trait de son gouvernement temporel, on le voit réprimer, malgré la protection de l'empereur, un archevêque de Ravenne qui insultait les gouverneurs et les juges nommés par le pape, et qui était devenu, par «es exactions, l'effroi de l'Emilie et de la Pentapole. Nicolas

(1) Voltaire, Essai sur les Mœurs, ch. xxviii. — M. Bonjean, qui a passé bien des jours et des nuits à dresser le bilan du pouvoir temporel (a), a omis, dans ses calculs, les invasions et les défaites des Sarrasins, Grégoire IV, Léon IV , Nicolas V, toutes les gloires et tous les services du ixc siècle. Il ne s'est pas même souvenu de Voltaire. Décidément, le bilan est à vérifier, Voltaire à la main, après M. Bonjean.

(a) Vu Pouvoir temporel de la papauté, p. 25.

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n'hésite pas à se rendre sur les lieux pour mettre fin au désordre, et s'occupe d'en réparer efficacement les suites. Telle était sa sollicitude pour le bien de ses sujets et pour la gloire de l'Église universelle, que les neuf ans de son pontificat semblent être, tant ils sont remplis de bonnes œuvres, une des plus longues vies de son siècle. La puissance royale qu'il exerçait, n'avait fait qu'ajouter à ses mérites. Loin de la croire incompatible avec son autorité spirituelle, il en réclame hautement les privilèges et les insignes, et c'est lui qui, le premier, ajoute à la mitre papale un cercle d'or comme symbole de la puissance civile. Les évêques zélés le trouvèrent toujours doux et affable ; les évêques lâches et rusés le virent toujours inflexible. Il vengea l'innocence en prenant vigoureusement le parti de Theutberge, épouse dédaignée de Lothaire II; il déposa Gunther, archevêque de Cologne et Thietgand, évêque de Trêves, qui avaient flatté bassement les passions de Lothaire; il excommunia et soumit à la pénitence Lothaire et Yaldrade. Ni les intrigues des prélats condamnés, ni la demande du divorce faite par Theutberge elle-même, ni l'empereur Louis qui vint l'assiéger à la tête d'une armée, ni l'invasion de Rome, ne purent le décider à casser un mariage dont la légitimité était certaine à ses yeux et à bénir une union illicite. Il rappelle Élie par son zèle et il annonce Grégoire VII par sa fermeté. C'est le modèle du prince qui ne demande rien de déraisonnable quand il est écouté, mais à qui on n'arrache rien de faible ni d'injuste quand il est méconnu.

Le caractère de S. Nicolas a forcé l'admiration dans une époque où la dynastie franque commençait à déchoir, et où les mœurs des grands et des évêques se relâchaient de plus en plus : il apprit aux souverains à être grands, et aux prêtres à demeurer fidèles. Sa mort arriva le 13 novembre 867. Il laissait les princes avertis de leurs devoirs, la discipline ecclésiastique maintenue, l'hérésie réprimée, le schisme de Photius entravé dans ses progrès, les Scandinaves, les Slaves et les Bulgares convertis. Les bons le pleurèrent, les mé-

chants se réjouirent en secret dans l'espoir qu'ils pourraient désormais se livrer impunément à leurs passions; mais Dieu, qui veille sur son Église, déjoua ces coupables espérances, en lui donnant des successeurs jaloux de le suivre et de l'imiter. Tel fut Adrien II, qui, malgré la faiblesse naturelle à son âge et la timidité propre à son caractère, maintint contre Lothaire et contre Valdrade les jugements de son prédécesseur, et fit inscrire Nicolas au nombre des saints. L'infatigable activité de Jean VIII fut exercée pendant un règne de dix ans au milieu des plus graves débats. On vit alors jusqu'où allait la puissance des papes et comment l'empire d'Occident, restauré par Léon III au profit de Gharlemagne, demeurait sous la direction suprême delà papauté. D'après le principe solidement établi que le successeur de Pierre élit et couronne l'empereur, Jean eut à choisir dans la postérité de Charlemagne entre les deux prétendants à la dignité impériale, Louis le Germanique et Charles le Chauve. Le pape préféra le Franc au Germain et le couronna à Rome (875). Mais, deux ans après, l'empire devenait encore vacant, et le pontife était tenu de choisir un nouvel élu parmi les nombreux compétiteurs de la race carlovingienne. Il pencha d'abord pour Louis le Bègue, tourna ensuite ses regards sur Boson, duc de Lombardie, et finit par se déclarer en faveur de Charles le Gros, à qui des États plus étendus, des ressources plus nombreuses, des moyens de défense plus puissants, permettaient, ce semble, de s'opposer avec plus de succès aux envahissements des Sarrasins. Mais autant l'empire de Charles le Gros était vaste, autant son génie était médiocre. L'épée que l'Église avait remise entre ses mains y demeura oisive et honteuse, et Jean VIII, après avoir demandé du secours à Alphonse le Grand, roi des Asturies, fut réduit à n'attendre plus que de lui-même le salut de l'Italie. Il mit Rome à l'abri d'un coup de main, consolida ses remparts et en agrandit l'enceinte pour y enfermer la basilique de Saint- Paul. L'isolement du pontife était trop complet pour qu'il

lui fût donné de préserver la Péninsule entière. La paix qu'il acheta des Sarrasins par un tribut annuel de vingt-cinq mille marcs d'argent sauva du moins les États de l'Église. Cette paix fut sans honte, parce que la nécessité l'imposa. La responsabilité .de ces maux retombe sur l'indigne faiblesse de Charles le Gros. Jean VIII avait été, au jugement de Muratori, également ferme et modéré, d'une rare habileté politique. S'il ne lui a manqué, pour compter parmi les grands papes, que d'avoir vécu dans des temps moins orageux, l'Église, plus équitable que l'histoire, demande pour lui la reconnaissance de ceux qui ne se laissent maîtriser ni aux événements ni à la fortune.

Il était digne de Marin de succéder à Jean. La faiblesse de Charles le Gros était trop manifeste pour laisser encore au nouveau pape quelque motif raisonnable de compter sur sa protection. Il rendit un décret par lequel il déclarait qu'à l'avenir on n'attendrait plus les ordres des empereurs d'Occident pour l'élection des papes. Si les Césars avaient pris quelque part aux affaires de l'Église, ils la devaient à leur utile influence, à leur concours toujours plein de zèle, à leur bras toujours armé. C'était une faveur .en retour d'un service. Mais, en cessant de remplir les devoirs du protectorat, ils en perdirent naturellement les droits. Attendre leurs ordres pour élire un pape, c'était prolonger la vacance du Saint-Siège, faire naître les cabales et favoriser le désordre. Ce décret fut comme le testament de Marin ; Adrien III, son successeur, le renouvela et mourut, comme lui, avant d'avoir pu réaliser les grandes espérances que sa liberté apostolique avait fait concevoir.

Que pouvaient contre les maux publics des pontifes qui se succédaient si rapidement ? Aux désastres causés par les Sarrasins se joignaient alors la peste et la famine. Les barbares s'introduisaient clans Home, profanaient les autels, pillaient les trésors de l'Église, et ne se retiraient qu'avec un riche butin, suivis d'une troupe de captifs. Le clergé était à l'aumône;

les troupes, mal entretenues, vivaient de pillage; à la mort de chaque pape le palais de Latran devenait la proie du plus fort. Ce fut dans ces lamentables conjonctures que le clergé et le peuple de Rome jetèrent les yeux sur Etienne, bibliothécaire du Saint-Siège, pour l'élever au suprême pontificat. L'humble prêtre, qui redoutait le fardeau, s'était enfui. On découvrit sa retraite, on en brisa les portes et on l'obligea à se montrer. « Laissez-moi, disait-il, mes épaules sont trop faibles pour supporter le poids dont vous voulez les charger. » Il céda enfin, répara les maux publics à force d'aumônes, de prières, et même de miracles, condamna Photius à l'exemple de ses prédécesseurs, vit descendre du trône impérial le faible et indigne héritier de Charlemagne, déposé à la diète de Tibur, et mourut (891) en pressentant les maux sans nombre dont l'Église allait devenir la victime. La couronne impériale sera disputée sans fin et donnée sans profit; l'Occident n'aura plus de chef, les peuples plus de frein, les papes plus de protecteurs; une multitude de petits tyrans se disputeront la terre en Italie, l'influence et les charges à Rome ; enfin, l'indépendance du Saint-Siège étant méconnue, on verra la religion affaiblie, les mœurs corrompues et la tranquillité publique compromise : voici l'âge de fer.

Reposons-nous, avant de le retracer, sur le spectacle des œuvres et des conquêtes de la religion dans le ixc siècle.

L'époque inaugurée par le couronnement de Charlemagne et l'affermissement du pouvoir temporel des papes, fut pour la foi une des plus brillantes et des plus fécondes de l'histoire. Le héros qui l'avait ouverte avait établi des collèges dans toutes les cathédrales et dans tous les monastères, et les évèques, actifs propagateurs de ses hautes pensées, suivirent cet exemple en fondant dans leurs diocèses des écoles populaires. Le goût de la science, l'amour de l'étude, le zèle de la discipline ecclésiastique fleurirent longtemps dans les savantes retraites deCorbie, de Reims, de Saint-Gall, de Lyon, de Trente

et de Mayence. Alcuin, Pierre de Pise, Eginhard, Paul d'Aquilée, les uns Italiens, les autres Saxons, formèrent des maîtres à leur tour, et Gharlemagne, qui avait rapporté de l'Italie la noble passion de l'érudition et des langues, ne mourut pas sans l'avoir communiquée autour de lui dans l'académie dont il était l'âme, et dans les écoles dont il était le bienfaiteur. On a trop peu remarqué l'heureuse influence qu'avaient eue les papes sur ce mouvement intellectuel. Adrien l'inspira; l'empire des Francs en devint le centre, et Gharlemagne le porta avec ses armes victorieuses jusqu'aux extrémités du monde civilisé. Mais, quand le grand empereur eut cessé de vivre, la papauté, libre, forte, honorée, continua à présider à ce magnifique apostolat, qui était à la fois celui de l'Évangile et celui de la science. La sainteté brillait sur la plupart des sièges épiscopaux, et celle des papes réglait et dominait toutes les autres. Il suffit de citer les Boniface, les Yillibrod, les Eucher, les Paulin, les Ludgie, les Odille, pour rappeler des prodiges de zèle, de pureté, d'érudition avec les conquêtes les plus glorieuses pour la foi. Le nord de l'Europe, jusque-là rebelle aux prédications, s'ouvre de toutes parts au zèle des missionnaires. La Saxe, la Pologne, le Danemark, la Russie, entrent dans le sein de l'Église. On voit pour la première fois des évêques chez les Croates, chez les Serbes et chez les Carinthiens. La Moravie unit sa jeune Église à celle de Rome ; S. Méthodius, son évêque, est sacré par le pape, et la liturgie slave se maintient sous la protection d'Adrien II et de Jean VIII. S. Anschaire, l'apôtre du Nord, visite la Suède et la Norwége ; les sièges de Brome et de Hambourg sont fondés; et l'Islande elle-même, cette île inculte, à peine encore découverte parles Normands (861), se trouve, vingt ans après, grâce à l'action des papes et au zèle de leurs missionnaires, le siège le plus florissant delà littérature, de la civilisation et du christianisme dans les contrées septentrionales cle l'Europe. Enfin le ixe siècle n'est pas encore achevé, que les Irlandais découvrent et convertissent le Groenland. Ils traçaient au nord la route du

nouveau monde cinq siècles avant que Christophe Colomb l'eût cherchée au midi. L'Europe entière sera chrétienne quand sonnera l'heure fatale de l'an J 000, et cette heure, qui semblait devoir être la dernière du monde, sera seulement la dernière du siècle de fer.

La désorganisation sociale qui suivit la déposition de Charles le Gros (888) fut telle, que les annales de l'humanité n'ont jamais rien signalé de pareil. L'anarchie était partout, mais surtout en Italie. Les invasions des Normands au nord et les ravages des Sarrasins au midi vinrent ajouter aux troubles de la féodalité naissante. Le Saint-Siège n'était plus protégé. Il perdit alors peuàpeu, au milieu de la turbulente ambition des seigneurs, la plus grande partie des possessions territoriales qui formaient son patrimoine. Sans renoncer à leurs droits, qui sont inaliénables, les papes se virent obligés de céder à long bail ou à titre perpétuel, moyennant l'hommage et le cens, un certain nombre de domaines aux ambitieux dont ils étaient entourés. Ils suivirent en cela l'exemple des rois de France, d'Italie et d'Allemagne. Ainsi l'âge où l'on ne connaissait ni roi ni juge, selon l'expression d'un chroniqueur, vit aussi le pape asservi et l'Église humiliée. Le sort de l'Italie fut celui du reste du monde, et Rome va devenir, comme les autres villes, la proie du plus fort.

Qu'on se représente la chaîne des Apennins couverte de châteaux, et ses deux versants hérissés d'armes, de machines et de soldats. Le spectacle de la Ville éternelle était plus navrant encore. Elle ressemblait plutôt à un camp qu'à la capitale du monde chrétien. Les tombeaux, les arcs de triomphe, les églises même , envahis par les factions , leur servaient

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