LES PAPES ET LES MARQUIS DE TOSCANE
d'arsenaux ou de remparts. C'est là que les nobles abritaient leur puissance, méditaient leurs intrigues et préparaient aux papes, victimes de leurs passions, le poison, le fer ou les tortures de la misère et de la faim. Quand ces crimes étaient accomplis, on voyait les usurpateurs descendre de ces redoutables forteresses pour mener à une heureuse fin les brigues qu'ils avaient ourdies. Ils venaient diriger sur la place publique, au milieu de la foule séduite à prix d'or et du clergé tremblant sous la menace, l'élection des nouveaux pontifes, livrant ainsi le Saint-Siège à ceux qu'ils croyaient les plus complaisants, et que l'opinion jugeait les plus indignes.
A ce tableau en succède un autre. L'empereur d'Allemagne, que les papes appellent à leur secours, ou qui, n'obéissant qu'à sa propre ambition, vient essayer de reprendre à Rome la couronne impériale, descend des Alpes et ne tarde pas à paraître dans la Ville sainte. La terreur le précède, la tyrannie le suit. Il est rare qu'il ne laisse pas à Rome, en se retirant, le trouble ouïe schisme, et qu'on n'ait, sinon deux papes, du moins deux factions. Entre les mains des grands, la papauté était avilie ; entre les mains des empereurs, elle sera dépendante et contrainte. Le Saint-Siège ne fera que changer de servitude. Toute la différence, c'est que la première est anarchique et violente, tandis que la seconde paraît légale et consentie.
Interrogez, en effet, l'histoire sur l'élection, la vie et la mort des papes du xe siècle : vous reconnaîtrez tout ce que vaut leur indépendance temporelle. Que d'efforts leur zèle infructueux a faits pour la reconquérir, et que de vertus, dignes d'un meilleur temps, on voit même encore sous la tiare humiliée !
Pour mettre quelque ordre dans ce chaos, on peut diviser en trois époques, chacune d'environ cinquante ans, cette histoire, qui est si triste à lire et qui, après avoir commencé dès la fin du ixc siècle, se prolonge jusqu'au milieu du xie.
La première s'étend de l'avènement de Formose à la mort de S. Agapet (891-956) ; la seconde commence avec Jean XII et finit à Sylvestre II (956-1003); la troisième se termine à l'avènement de Clément II (1046). Dans ces trois périodes l'ennemi de la papauté est toujours le pouvoir civil, à cause de l'abus qu'il fait de la force. Les successeurs de S. Pierre ne cessent d'être en butte à ses outrages que pour déplorer ses prétentions, et quand la papauté est délivrée de la honte, elle gémit dans la servitude. Si l'ambition féodale domine à Rome, le trône pontifical devient la pâture de toutes les passions ; si les empereurs y reprennent le dessus, c'est presque toujours au détriment de la liberté des élections, des droits de la souveraineté, de l'influence naturelle à la religion. Des trois périodes que nous venons de marquer, la première est caractérisée par la domination des marquis de Toscane, la seconde par celle des empereurs saxons, la troisième par l'influence alternative des maisons de Tusculum et de Franconie, et le mélange odieux de tous les abus causés par la rivalité de ces deux puissances.
Le pape Formose avait succédé à Etienne V en 891. Son expérience, son activité, l'édifiante régularité de sa vie le rendaient digne de s'asseoir dans la chaire de S. Pierre. C'est de son règne que datent le commencement des factions et l'abaissement de la papauté. Il avait offert la couronne impériale à Arnoul, roi de Germanie; mais quand ce prince arriva à Rome , le parti contraire au souverain pontife y dominait ; l'élu fut obligé d'assiéger la ville pour s'y faire reconnaître comme empereur, et le peuple, réduit à l'obéissance, prêta le serment suivant : * Je jure par tous les mystères de Dieu que, sauf mon honneur et ma loi, ainsi que la fidélité due au seigneur pape Formose, je serai fidèle tous les jours de ma vie à l'empereur Arnoul. » On voit que le peuple continuait à subordonner la fidélité due à l'empereur à celle qu'il devait au pape. Mais la protection d' Arnoul ne fut guère utile à Formose. Deux compétiteurs, Lambert et Bérenger, luidispu-
taient le sceptre ; on eut tout à la fois trois partis, trois armées et trois empereurs ; et quand le pape mourut, la division avait dégénéré en anarchie.
Au milieu des tempe les populaires, tout devient incertain : l'autorité impériale, l'élection des papes, le caractère et les actes de leur vie. Ainsi Boniface VI et Etienne VI déchirent la mémoire de Formose ; Romain et Théodore II la rétablissent. Les premiers actes sont l'effet de l'esprit de parti ; les derniers semblent l'expression de la justice. Alors paraissent Jean IX et le diacre Sergius. Deux factions rivales se disputaient l'honneur de les porter au trône pontifical. Jean triomphe, et Sergius est exilé (898). Le premier soin du nouveau pape fut de réunir un concile à Rome. Les Pères qui le composaient, confirmèrent T élection et le titre impérial dans la personne de Lambert. On prit ensuite des mesures pour mettre fin aux abus que les guerres civiles et les fréquentes vacances du Saint- Siège avaient introduits à Rome. « A la mort de chaque souverain pontife, disent les Pères, l'Église romaine est en proie aux plus odieuses violences. La multitude armée pille le palais de Latran, et étend la dévastation jusqu'aux maisons particulières. Pour prévenir le retour de semblables désordres, nous statuons qu'à • l'avenir l'élection et la consécration du pape ne pourront être faites qu'en présence des députés de l'empereur, qui veilleront à en maintenir la liberté. » Tel était alors le patronage impérial dont l'Église invoquait le secours. L'empereur le promit, et l'on pouvait fonder encore une fois quelque espérance de paix sur une alliance aussi solennelle entre la papauté et ses protecteurs. Mais la Providence en disposa autrement. En moins d'un an la mort emporta Arnoul et Lambert, qui avaient tour à tour exercé l'empire et promis leur appui au souverain pontife. Elle mit ainsi les deux rivaux d'accord. Jean IX les suivit de près clans le tombeau (900). La papauté et l'empire vont éprouver de nouvelles vicissitudes.
L'héritage de S. Pierre échut à Benoît IV, et celui de Char-
lemagne, à Louis III roi d'Arles. Tout promettait dans Benoît IV un pontife accompli. Il avait un caractère affable et doux; sa charité ne connaissait point de bornes; les pauvres étaient ses amis, et les orphelins ses enfants. Une mort prématurée vint interrompre ce pontificat, et les factions rentrèrent en lice. Léon V, successeur de Benoît IV, élu par une d'elles, ne tarde pas à être la victime du parti contraire. On le charge de chaînes, on le jette dans un cachot, on l'y fait mourir de privations et de chagrins. Il avait régné moins de six mois. Christophe, qui était son ennemi, devint son successeur. Il eut dans un pontificat presque aussi court clés disgrâces non moins éclatantes. Adalbert, marquis de Toscane, le fit reléguer dans un cloître, où il périt misérablement. L'influence de ce personnage ne fut pas étrangère à l'élection de Sergius III, que le peuple avait banni sept ans auparavant, et qui avait trouvé un asile dans les états d'Adalbert. « Rappelé, dit Flodoard, aux applaudissements unanimes du peuple, il reçut la consécration qui lui était depuis longtemps destinée. Monté sur le trône de S. Pierre, l'univers triomphant s'en réjouit pendant plus de sept ans. » Le clergé trouva en lui un défenseur cle ses privilèges, et les usurpateurs des domaines du Saint-Siège furent frappés de censure. Le diacre Jean, contemporain de Flodoard, rend à Sergius un témoignage favorable ; Muratori le déclare calomnié et prend sa défense; enfin l'épitaphe placée, sur son tombeau parla reconnaissance des Romains, confirme toutes ces voix par un titre de la dernière authenticité. Ce monument est décisif en faveur de Sergius III : « Revenu de son exil, aux instantes prières du peuple, le bon pasteur airna également toutes les classes de son troupeau et déploya une vigueur apostolique contre les usurpateurs (1). »
Nous venons de nommer Adalbert, marquis de Toscane.
(1) Exul erat patria , septem volventibus annis , Post populi multis urbe redit precibus ;
Suscipitur , papa sacratur ; secle recepta
Gauclet , amat pastor agmina cuncta simul.
Ici commence la triste et honteuse domination de cette famille. Des circonstances uniques dans l'histoire favorisèrent son élévation, et la rendirent aussi redoutable par sa puissance qu'odieuse par ses mœurs. Le nord de la Péninsule était le théâtre des ravages des Hongrois; les Sarrasins, retranchéssur les bords du Garigliano, infestaient tout le midi ; les princes et les villes étaient divisés ; l'empire demeurait toujours incertain, et, pendant les pontificats éphémères qui venaient de se succéder si rapidement, les factions se fortifièrent de toute l'autorité que chaque décès nouveau semblait ravir au Siège apostolique. Ce fut à la faveur de ces circonstances qu'Adalbert vint étaler à Rome les scandales de sa maison. Théodora, sa parente, y exerça une sorte d'autorité, et ses deux filles, Marozie et Théodora la Jeune, plus détestables encore que leur détestable mère, continuèrent la réputation odieuse qu'elle s'y était acquise. Marozie épousa d'abord Albéric, comte de Tusculum, puis Guido, duc de Toscane et enfin Hugues de Provence, roi d'Italie. Sa sœur Théodora lui disputait la possession de la ville; mais le château Saint-Ange demeura au pouvoir de Marozie. C'est là, ô douleur ! qu'il faut chercher les véritables maîtres de Rome et les arbitres des élections pontificales. Ce qui étonne dans un tel abaissement des caractères et des mœurs, ce n'est pas qu'il y ait eu de mauvais papes, mais qu'il y en ait eu si peu (1). Il entrait dans les vues de Dieu
(1) L'histoire ecclésiastique du Xe siècle n'a été longtemps connue que par un seul annaliste, Luitprand, qui, après avoir rempli des fonctions ecclésiastiques à Tolède et à Pavie, devint évêque de Crémone. Dans les factions qui divisèrent l'Italie, il fut constamment opposé au parti qui avait pour chef Adalbert, marquis de Toscane, et qui domina à Rome jusqu'à l'intervention des Othon. Prodigue de louanges envers les étrangers, il est plein d'injures pour les Italiens. Son caractère était irascible et variable; son style est emphatique et pédantesque. Il avait tous les défauts qui peuvent rendre un écrivain justement suspect. Les six livres de son Histoire de l'empire d'Occident ont fait autorité jusqu'à la fin du xvne siècle. Le cardinal Baronius, tout en révoquant en doute quelques-unes de ses insinuations sur les papes du xe siècle, avait reproduit et confirmé par là même la sévérité de ses jugements. Le premier qui les démentit avec autorité fut Muratori. Il faut signaler ici une chronique contemporaine que Baronius n'avait point connue, et qui peut servir à vérifier les assertions de Luitprand. C'est l'ouvrage de Flodoard, né à Epernay en 894 et mort chanoine de Reims en 9GG. Flodoard était estimé pour sa vie exemplaire; on a dit de lui qu'il avait fait admirer dans sa personne une sagesse surhumaine; il voyagea en Italie et fut reçu à Rome par Léon VII; enfin, comme
d'éprouver son Eglise par les scandales ; mais les scandales n'ont été qu'une exception dans la chaire de S. Pierre, et la vertu a continué d'être la règle. Le défaut de liberté dans les élections et d'indépendance temporelle dans les pontifes, suffit à expliquer les choix mauvais ou suspects ; mais l'intervention de Dieu même peut seule expliquer comment ces papes, les uns imposés par la contrainte ou la menace, les autres attachés aux grands ou aux empereurs par les liens de la famille ou de la reconnaissance , ceux-là soupçonnés de simonie, ceux-ci convaincus d'ambition, ont été sur la chaire de S. Pierre tout différents de ce qu'ils avaient paru d'abord. Là, en effet, ils ont presque toujours déployé l'humilité au lieu du faste, et montré . le caractère le plus énergique au lieu de s'abaisser à de lâches et indignes complaisances.
Ces réflexions sont justifiées par les détails de leur vie. L'histoire cite à peine Anastase; mais elle loue sa douceur, sa sagesse et sa prudence. Le pontificat de Landon ne fut que de cinq mois ; mais il obtint une trêve des deux compétiteurs qui se disputaient l'empire : Bérenger, roi d'Italie, et Rodolphe, roi de Germanie. Cet acte, le seul qu'on connaisse de lui, atteste encore l'exercice d'une autorité si utile à l'Italie et au monde. JeanX lui succéda. Il était archevêque de Ravenne depuis neuf ans, et son élection au trône pontifical eut lieu le 30 avril914. Accusé de mauvaises mœurs par Luitprand, loué au contraire Flodoard, il laisse la critique incertaine entre ces deux chroniqueurs contemporains. Mais, si on hésite à se prononcer sur la conduite privée du pontife, on ne saurait méconnaître ni son esprit magnanime, ni sa pénétration politique, ni les efforts qu'il fit pour rendre au Saint-Siège son indépendance
il demeura étranger aux déchirements de la Péninsule , on peut voir en lui un témoin aussi désintéressé qu'il semble grave et consciencieux. Son livre, qui a pour objet les vies des papes depuis S. Pierre jusqu'à Léon VII, finit en 939. On voit par ces détails que M. Bonjean n'est pas assez au courant de l'histoire ecclésiastique , quand il reproduit de confiance les assertions de Luitprand sur les papes du xc siècle, en ajoutant que Baronius a essayé inutilement de les contester. Il ne soupçonne pas même l'existence de Flodoard et il se garde bien de citer Muratori. (Dm Pouvoir temporel des papes, 154-160.)
et ses domaines. Après avoir assuré la couronne impériale à Bérenger, il ménagea au nouveau Gésardes alliances avec la cour «de Constantinople et sut rapprocher, dans l'intérêt de la défense •commune de l'Italie, les princes de Gapoue, de Spolète, de Salerne et de Bénévent, qui se partageaient presque toute la Péninsule. Les dangers de la patrie étaient imminents. Plus hardis et plus nombreux que jamais, les Sarrasins annonçaient hautement le projet de soumettre l'Italie entière. Ils allaient franchir le Garigliano, et d'affreux ravages signalaient partout leur présence . Les forces coalisées des petits souverains réunies autour du pape dans la Ville éternelle, formèrent une armée redoutable. Jean X en prit le commandement. Les suffrages unanimes des chefs le lui avaient déféré ; le succès de l'entreprise fit assez voir qu'on ne s'était point trompé sur l'autorité que l'on attribuait à sa parole, ni sur l'énergie présumée de son caractère. Il mena jusque sur le Garigliano les troupes italiennes à la rencontre des Sarrasins. Pendant qu'une flotte grecque croisait le long des côtes pour fermer à l'ennemi toutes ses communications avec la Sicile, les soldats de la Péninsule, soutenus par la présence du pape, attaquèrent les ennemis avec autant d'impétuosité que de promptitude. Leur victoire fut complète, et Jean X fut reçu dans Rome au milieu des acclamations de son peuple , qui célébrait l'Italie délivrée, les menaces d'un ennemi tournées à sa honte et le retour d'un pontife visiblement soutenu par la protection de Dieu (915).
Un règne inauguré par un si grand trait, où les chroniqueurs du temps ont vu plutôt encore un miracle qu'un fait d'armes, se continuaparmiles sollicitudes apostoliques. On ne cite de Jean X •que des actes utiles à l'Église. Sa piété lui fait tourner les regards vers le tombeau de S. Jacques de Compostelle, et il demande des prières à l'évêque préposé à la garde de ces précieuses reliques ; sa prudence lui fait dicter à Hervé, archevêque de Reims, les règles les plus sages pour assurer la •conversion des Normands, récemment baptisés et soumis à
l'Église. L'Allemagne, qui le consultait comme la France, reçut ses légats pour présider le concile national cl'Alteim (917). L'Orient le vénérait comme l'Occident : car le patriarche de Gonstantinople avertissait le roi des Bulgares, dans une lettre datée de 920, de respecter les remontrances du pontife romain et de voir en lui le successeur de Pierre, de peur que ce grand apôtre, sur les reliques duquel il offre tous les jours le saint sacrifice, ne punît sévèrement la désobéissance commise envers son vicaire.
Tel fut le roi, tel fut le pontife. Supérieur à son siècle par son caractère et par son génie, il est malheureux pour lui qu'il ait vécu dans un temps où les factions divisaient Rome, et où sa bienfaisante influence y fut souvent contrariée. Le duc Albéric, premier époux de Marozie, qui s'était emparé du château Saint-Ange, après s'être allié au pape contre les Sarrasins, avait appelé les Hongrois en Italie. Cette conduite lui aliéna le peuple de Rome : Albéric fut massacré dans une émeute, et Marozie, jalouse de conserver son pouvoir, épousa Guy, duc de Toscane, qui devint ainsi l'ennemi du pape. Jean X, pour se fortifier contre la faction, chercha au dehors un protecteur. Ses regards ne purent s'arrêter longtemps ni sur Charles le Simple, roi de France, dont l'autorité n'était plus que nominale, ni sur Henri l'Oiseleur, roi de Germanie, qui était trop éloigné pour lui porter secours. Hugues, roi de Provence, lui parut plus propre à ses desseins. Les Italiens venaient de l'appeler au trône, et le pape alla lui-même le trouver à Mantoue. Mais cette visite excita les soupçons de Guy et de Marozie, qui craignaient de voir Hugues les forcer d'abandonner le château Saint-Ange. Ils résolurent de se défaire du pape par le crime. Jean X fut saisi dans son palais de Latran par les soldats de Guy, jeté en prison et étranglé quelques jours après.
Deux papes se succédèrent en moins de trois ans sur ce siège frappé de la foudre : Léon VI, qui régna sept mois (6 juillet 928 — 20 janvier 929); et Etienne VIII (Ier fé-
vrier 929 — 12 mars 931). Platina loue dans le premier la modestie et l'intégrité des mœurs. «Il rappela, dit-il, les citoyens à la concorde, s'efforça de recomposer les affaires italiennes et d'écarter les brigues. » Le second a laissé une réputation de piété et de douceur. Tous deux furent peut-être victimes du glaive ou du poison. La fin prématurée de tant de papes a fait penser aux historiens que leur vie, aussi bien que leur règne, fut souvent, dans cette triste époque, le jouet des passions dont Rome était la proie. Il n'y a rien qu'on ne doive craindre ou qu'on ne puisse soupçonner, quand l'indépendance temporelle des pontifes n'est plus assurée.
Ce fut le sort du malheureux Jean XI (20 mars 931 — 5 février 936). Ce nouveau pape, second fils de Marozie, n'avait pas vingt-cinq ans lorsqu'il fut promu au siège de S. Pierre. Les intrigues de sa mère l'y avaient élevé; le despotisme de son frère Albéric le tint trois ans captif dans le château Saint- Ange, privé de toute autorité temporelle. On doit le plaindre, mais on ne peut rien lui reprocher. Il vécut en tutelle et mourut en prison. L'Église souffrait de la servitude de son chef; elle n'eut pas à gémir sur ses scandales.
Cependant Albéric avait chassé Hugues de Provence, troisième époux de Marozie. Patrice et sénateur, il exerça dans Borne presque tout le pouvoir, gouverna la ville selon ses caprices, et demeura vingt-deux ans maître des affaires sous le nom des papes, dont la dépendance était tantôt plus étroite, tantôt plus supportable. Toutes les fois qu'ils recouvraient quelque liberté dans leur action ou quelque dignité dans leur sort, c'était toujours au profit de la religion ou de la paix publique. Léon VII (936-939), Etienne IX (939-943) et Marin II 9 \ 3-946) n'ont pas laissé planer le moindre soupçon sur leur caractère ni sur leurs mœurs. Ils furent vertueux, appliqués à la prière, grands dans leurs vues, sages dans leurs résolutions et dans leurs démarches, dévoués au rétablissement de la discipline, à la réforme du clergé, à l'embellissement des églises et au soulagement des pauvres. Il faut rapporter à
leur siège tout l'honneur de ces grandes qualités, en avouant que si elles n'ont pas corrigé la perversité de leur temps, ce n'est pas sur eux qu'en retombe la responsabilité, mais sur ceux qui tenaient leur vertu captive , leur main éloignée des affaires et leur influence réduite au rôle cle la prière. Leur pieuse persévérance s'efforça de réconcilier les membres des familles puissantes qui se disputaient le domaine de S. Pierre. C'est ainsi que Léon VII ménagea un rapprochement entre Albéric et Hugues, son beau-père, par l'entremise de S. Odon, abbé de Gluny. Agapit, dont le pontificat dura dix ans, eut plus de temps pour travailler à l'affermissement de la paix publique et au rétablissement de la discipline ecclésiastique. Ses efforts ne furent pas sans succès. Plus libre à Rome que ses prédécesseurs, il tint un concile dans cette ville (949), et imprima au gouvernement de l'Église une impulsion nouvelle. On peut juger de l'étendue et des excès du mal par les cris d'indignation et de détresse que poussaient les âmes saintes. S. Brunon. archevêque de Cologne ; S. Udalric, évêque d'Augsbourg; Atton, évêque de Yerceil, s'efforçaient de rendre à l'Église la beauté de ses premiers âges. Atton flétrissait les abus d'une voix éloquente, pendant qu'il les réprimait d'une main vigoureuse. Il signale, comme la source de tous les maux, dans son Traité des souffrances de l'Église, les évêchés donnés à des enfants, l'incontinence des clercs, la simonie , l'usurpation des biens ecclésiastiques, la dépendance à laquelle on réduit les Églises en les privant de leurs ressources et en leur imposant des idoles pour pasteurs.
Cependant le pouvoir d'Othon le Grand, consolidé en Germanie, commençait à s'étendre sur les anciens États des rois lombards. Son mariage avec Ste Adélaïde, veuve de Lothaire, lui assura la couronne de la Haute-Italie. Il conçut alors le dessein de relever l'empire de Charlemagne, que les ambitions rivales de tant de rois avaient inutilement brigué depuis près d'un siècle, et d'offrir à la papauté le secours de son bras en
SOUS LA DOMINATION DES iMARQUIS DE TOSCANE. 119
échange de la couronne impériale. Le pape Agapit, dont on ne saurait qu'admirer la rare prudence, n'accueillit pas cette ouverture. Il déplorait la tyrannie des comtes de Toscane ; mais il redoutait la protection des princes allemands. Othon se retira devant les refus du pontife, en se promettant de mériter par sa vertu le titre qu'ambitionnait sa grande âme.