LES PAPES ET LES EMPEREURS D ALLEMAGNE
ment les princes chrétiens à prendre une part active au choix des pontifes. De là un usage qui ne tarda pas à devenir un droit, par suite de la déférence que l'Église crut devoir témoigner à l'État. Ce droit était exercé surtout quand il s'agissait de pourvoir aux sièges patriarcaux. En Orient, les empereurs ne cessèrent de le réclamer; mais on n'en trouve aucune trace en Occident jusqu'à la fin du ve siècle. Ce fut Thèodoric le Grand qui vint le premier revendiquer son influence et ses droits dans l'élection du pape. Cette intervention ne tarda pas à devenir préjudiciable aux intérêts de l'Église : caries successeurs de Thèodoric outrepassèrent tout ce que les pontifes avaient bien voulu concéder dans l'intérêt de la paix publique. Quand l'autorité des empereurs eut été rétablie en Italie par 'eunuque Narsès', Justinien retint ce droit avec l'agrément du pape Yigile. On sait combien il fut fatal à la paix publique. Les papes le respectèrent cependant, comme on le voit par leurs lettres et parles faits de l'histoire. Tantôt les empereurs l'exerçaient par eux-mêmes, tantôt par l'entremise des exarques. Mais, quand l'incapacité des princes fut devenue aussi éclatante que leur tyrannie était odieuse, et que les derniers liens de la subordination se brisèrent entre Rome et Byzance, l'intervention du pouvoir civil cessa naturellement dans le choix des papes. Grégoire III fut le dernier dont on soumit l'élection à la ratification impériale. L'Église, affranchie par la nécessité, garda son indépendance pendant trois siècles. Charlemagne, malgré l'étendue de son autorité, ne songea point à l'entraver. Non content d'avoir rétabli par un capitulaire la liberté des élections épiscopales dans toute l'étendue de son empire (1), il la fît sévèrement respecter pendant tout son règne, en donnant à ses envoyés l'ordre de s'assurer si rien ne l'avait compromise (2). Louis le Débonnaire, à la fin de son acte de donation, défendit, à l'exemple de son père, de
(1) Capit. reg. Franc, éd. Baluz., t. I, p. 779.
(2) DeMarca, de Concord., lib. VI1Ï, c. xu.- Baronii Annales, ad an. 774, n° 13 et seq.
troubler les Romains dans l'élection des papes (1). Ce ne fut qu'au milieu du ixe siècle que la protection des empereurs commença à devenir dangereuse, et que les tentatives d'intervention recommencèrent. La première date de l'élection de Sergius II en 844. Ce pontife avait été élevé sur le trône de S. Pierre malgré l'opposition d'un diacre ambitieux, qui cherchait à usurper le pouvoir. En apprenant que l'élection avait eu lieu avant l'arrivée des députés impériaux, l'empereur Lothaire envoya à Rome son fils Louis, à la tète d'une armée indisciplinée et avide de pillage, pour réclamer ses droits d'intervention. Sergius montra autant de fermeté que Lothaire avait fait voir de mécontentement. Il ne consentit à couronner le jeune prince en qualité de roi des Lombards, que sur sa déclaration expresse de ne rien entreprendre contre le Saint- Siège. L'élection de Léon IV, successeur de Sergius, qui eut lieu en 847, n'eut pas non plus pour témoins les commissaires impériaux, parce que les Sarrasins menaçaient de près la ville pontificale ; on se contenta de réserver les droits de l'empereur. Benoît III, élevé au souverain pouvoir en 855, est le premier qui trouva un obstacle à sa consécration. Les députés impériaux, séduits par le prêtre Anastase, qui avait été déposé huit mois auparavant dans un concile de Rome, entrèrent avec lui dans la cité Léonine , se rirent ouvrir les portes de Saint-Pierre, dépouillèrent Benoît, le chargèrent d'injures et entreprirent de faire recommencer l'élection en faveur d' Anastase. Le clergé et le peuple s'y refusèrent avec une obstination qui attestait leurs droits. « Le pape légitime est Benoît, criaiton de toutes parts, nous n'en reconnaîtrons point d'autre. » Les députés cédèrent enfin, et le pontife fut consacré. Ce trait marque clairement, d'une part la liberté que revendiquait la Ville éternelle, de l'autre le rôle qui restait au pouvoir impérial. Les empereurs ne devaient envoyer au sacre des papes que pour constater qu'ils avaient été canoniquement élus.
(1) Morin, Hist. de V origine et des progrès du pouvoir temporel, p, G40 et suiv.
SOUS LA DOMINATION DES EMPEREURS d"aLLEMAGNE. 123
Ainsi, qu'on ne s'y trompe pas, l'intervention du prince, quelque abusive qu'elle ait paru, n'avait été jusque-là qu'indirecte et secondaire. Les empereurs grecs n'avaient jamais réclamé d'autre privilège que celui de confirmer l'élection faite par le clergé et le peuple. La clécrétale du pape Agathon porte expressément : Qu'il ne soit point procédé à P ordination de Velu avant que le décret général de son élection n'ait été envoyé à la cité impériale, selon V antique usage (i). Ce fut aussi toute l'intervention des empereurs francs. Ils envoient des députés pour assister à l'élection; si les circonstances sont pressantes, on y procède sans les attendre; sur l'avis qu'elles ont eu lieu avant qu'on les en eût informés, ils acceptent les excuses des papes et ratifient leur élévation ; enfin dans le déclin de l'empire de Charlemagne les papes s'affranchissent de ces entraves, et déclarent, par l'organe de Marin (882) et d'Adrien III (884), que le souverain pontife sera consacré sans qu'on ait besoin d'attendre l'agrément de l'empereur.
Tous ces faits établissent que le droit du pouvoir civil dans les élections pontificales fut imposé par les Goths, exercé violemment par les empereurs d'Orient, oublié par les rois francs , et qu'après avoir été réclamé par le successeur de Louis le Débonnaire, il avait complètement disparu dans les ruines de la monarchie carlovingienne.
Les monarques allemands n'introduisirent donc pas une nouveauté en demandant une part à l'élection des papes. Mais ce qui est vraiment inouï, c'est la part qu'ils osèrent s'adjuger. Nous allons les voir exercer non-seulement une influence prodigieuse, mais une autorité dont l'usurpation est flagrante. Il n'y a rien qu'ils ne prétendent et presque rien qu'ils n'obtiennent. La papauté sera entre les mains des Othon : l'Église ressemblera à un fief, le pape à un vassal, la chrétienté entière à un camp où toutes les tètes se courberont sous la loi du sabre.
(1) Décret. Grat., dist. lxiii, prim. part., c. xxi.
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S. Agapit était mort sans avoir accepté pour le Saint-Siège les secours d'Othon le Grand (956). Mais il était impossible de mettre à son service un autre bras. La dynastie carlovingienne s'éteignait dans les Gaules; l'empire grec, toujours facile au schisme et prompt à l'oppression, pouvait à peine repousser les Russes, qui le menaçaient au nord, et les Arabes, qui le pressaient au midi: l'Allemagne seule devenait l'arbitre des affaires, et Othon, aussi obéi au dedans que respecté au dehors, était l'unique souverain de ce siècle qui portât dignement la couronne et le glaive.
Sur ces entrefaites, arrival'élection d'un nouveau pontife. On comprenait si bien, même au xe siècle, la nécessité d'affranchir le Saint-Siège de toute domination séculière, que le peuple et le clergé, pour mettre un terme à l'esclavage de la papauté en réunissant dans les mêmes mains les deux puissances, résolurent d'élever au trône de S . Pierre le j eune Octavien, fils du comte Albéric II, qui était déjà patrice de Rome. Heureuse pensée si elle eût été justifiée par un autre choix! Mais Octavien n'avait que dix-huit ans; sa jeunesse et ses passions lui firent commettre beaucoup de fautes : sa vie est une tache dans l'histoire de la papauté. Incapable de se défendre contre Pandolphe, prince de Capoue, qu'il avait témérairement attaqué, et contre Adalbert, vice roi de la Haute-Italie, dont les entreprises se renouvelaient incessamment sur les États de l'Église, le jeune pape appela à son aide Othon le Grand et lui donna la couronne impériale. Le peuple, le pontife et l'empereur paraissent ici dans le rôle que les traditions carlovingiennes avaient assigné à chacun d'eux. Le peuple jura fidélité à Othon le Grand ; le pape lui promit de ne jamais s'allier avec ses ennemis; l'empereur, après avoir renouvelé les donations de Pépin et de Charlemagne dans un acte quifutécriten lettres d'or et déposé au château Saint-Ange, déclara qu'il ne réservait, ni pour lui ni pour ses successeurs, aucune puissance de juridiction ou de gouvernement sur les États pontificaux, à moins d'en être officiellement requis par celui qui tient le gouvernement de la sainte Eglise. Yoilà le
pouvoir temporel encore une1 fois reconnu, confirmé et rétabli. Enfin le décret d'Eugène II fut renouvelé solennellement. Ce décret porte : « Le clergé et la noblesse de Rome, à cause de la nécessité des circonstances, feront serment d'observer exactement les canons dans l'élection du pape, et de ne pas souffrir que l'élu soit consacré sans la présence de l'empereur (1). » Par ce nouveau diplôme, le Saint-Siège recouvra son indépendance et ses domaines ; les empereurs, leur protectorat et leur droit dans l'élection des pontifes. Le bon accord semblait rétabli entre les deux puissances, et on croyait revoir les temps de Gharlemagne.
Cette attente fut trompée. Jean XII ne tarda pas à se plaindre d'Othon, parce que ce prince se faisait prêter serment à luimême et non au pape dans les lieux qu'il réduisait à son obéissance, etqui appartenaient àl'Eglise romaine. L'empereur avait fait arrêter à Gapoue deux ambassadeurs que le pape envoyait à Constantinople : c'était violer le droit des gens. Il avait empri-
(I) Theiner, Coder diplomatieus, 1. 1, p. 4. — • Ce diplôme d'Othon , rapproché de celui de Louis le Débonnaire, en reproduit toutes les dispositions et assez souvent les termes. Il en justifierait au besoin l'authenticité, puisqu'il semble avoir été écrit pour le renouveler. — Quelques remarques sont nécessaires à faire pour montrer l'importance de cette pièce. D'abord elle distingue clairement l'élection du pontife de sa consécration. La première doit être libre , et il est interdit aux envoyés impériaux de l'influencer ou de la troubler : Insuper etiam ut nullus 7nissorum nostrorum cvjuscumque impeditionis argumentum componere m prœfatam eleclionem audeat prohibemus. La seconde doit avoir lieu en présence des députés impériaux, qui recevront le serment du pape.
Les détails dans lesquels entre Othon au sujet des misai sont très-précieux.
Il rappelle que l'on doit observer une juste obéissance envers le Siège apostolique et reconnaître la qualité qu'ont les chefs militaires et les juges institués par le pape. Il distingue deux sortes de missi, les uns relevant du Saint-Siège, les autres de l'empereur. Ces délégués rendront compte, chaque année, à lui ou à son fils de la manière dont on administre la justice. Mais cette constitution doit être observée de la manière suivante : d'abord toutes les réclamations seront portées à la connaissance du Saint- Siège. Quand le pape en sera instruit, il choisira ou de faire réprimer les abus par les officiers qui les auront découverts, ou de les déférer à l'empereur, qui, sur le rapport de son missus, enverra des délégués spéciaux pour remédier au mal.
La liberté des élections, l'autorité militaire et judiciah'e du souverain pontife, la distinction des deux pouvoirs, l'initiative donnée au Saint-Siège pour corriger les abus, le recours à l'empereur librement consenti par le pape : telles sont les dispositions principales du diplôme d'Othon, qui furent renouvelées mot à mot en 1020 par l'empereur Henri IL (Theiner, Codex dipl. S. Sedis, t. I, n° vu.)
sonné un évèque et un prêtre chargés d'évangéliser les Hongrois : c'était entraver la liberté ecclésiastique. Quand l'empereur eut manqué à la foi jurée, le pape y manqua à son tour, et conclut une alliance offensive et défensive avec Adalbert pour chasser les Germains de l'Italie. Othon revint alors devant Rome avec son armée pour en former le siège. Mais le pape n'osa pas l'attendre et s'enfuit avec Adalbert. Maître de la ville, l'empereur y réunit un concile composé de prélats allemands, qui firent le procès à Jean XII, le déposèrent et mirent Léon VIII à sa place. Ils avaient oublié que Jean XII, quelle que fût sa conduite, était le vrai pape, et que, dans une semblable conjoncture les évêques de France réunis à Rome par Lothaire s'étaient refusés à juger Léon III (860). L'assemblée des évêques allemandsn'est donc qu'un conciliabule ; leurs décrets étaient contraires à toutes les règles : le pontife qu'ils élurent fut un antipape.
Voilà le premier fruit de la protection des empereurs saxons. Le second ne se fit pas attendre. Pendant qu'Othon célébrait à Rome la fête de Noël avec Léon VIII, les Romains formèrent le projet de le chasser de leur ville. Le complot fut découvert. Othon livra Rome à la fureur des soldats, et se retira les mains souillées de sang. A peine avait-il quitté la ville que Jean XII y fut rappelé par les suffrages du peuple. Après avoir maltraité ignominieusement les principaux coupables, il réunit et présida un concile qui cassa les actes de l'assemblée précédente et excommunia Léon VIII. La mort de Jean XII fut, comme sa vie, l'objet d'une vive critique : l'histoire ne saurait ni l'absoudre ni le condamner sans restriction. Disons avec un historien des papes : « Si la conduite privée du jeune homme ne doit pas être excusée, les actes du pape ne peuvent qu'être loués. »
Les Romains, qui avaient une haine prononcée pour la domination allemande, ne voulant pas reconnaître l'antipape Léon VIII, élurent Benoît V, cardinal de l'ordre des diacres. Ce choix était aussi honorable que régulier. Il déplut à
Othon, qui vint, les armes à la main, faire valoir devant Rome les droits de sa créature. La ville, réduite par la famine plutôt que par les armes, ouvrit ses portes à l'empereur. L'antipape réunit un conciliabule formé par les évéques de sa nation. Amené comme un criminel devant cette assemblée sacrilège, Benoît Y fut dépouillé de la chasuble et de l'étole par les mains de son rival ; on brisa dans ses mains le bâton pastoral, et on le condamna à l'exil. C'était assez pour la vengeance de .l'antipape; mais il restait à satisfaire l'ambition de l'empereur. Léon VIII rendit un décret par lequel il accordait à Othon et à ses successeurs le droit d'établir le pape et de donner l'investiture aux évéques, en sorte qu'on ne pouvait plus élire, sans le consentement impérial, ni pape, ni évêque, ni patrice : le tout sous peine d'excommunication, d'exil et de mort. C'était adjuger la papauté à l'empereur. Othon se fît le geôlier du pape légitime, après avoir été le protecteur du pape intrus. Exilé à Hambourg, Benoit s'y fit admirer par sa sainteté et par sa science. Il mourut dans l'exil, pendant que Léon VIII achevait sa vie sur le trône. Jean XIII (965-972) recueillit les droits du pasteur légitime. Ses mœurs étaient irréprochables; son caractère ne manquait ni de noblesse ni de fermeté. Attaché à Othon le Grand, on ne put le décider à entrer dans les complots que certaines factions de Rome formaient contre l'empereur. Pierre, préfet de la cité, et Rotfrède, comte de Campanie, l'enfermèrent d'abord au château Saint- Ange, puis le reléguèrent en exil. Mais un mouvement populaire éclata, l'année suivante, en faveur du pape; Rotfrède fut tué, on rappela Jean XIII, et Othon, qui vint à sa suite pour rétablir l'ordre, assura la tranquillité publique par les actes de la plus rigoureuse justice. Le pape et l'empereur moururent presque en même temps. Il nous reste de Jean XIII une charte, datée du 17 décembre 970, par laquelle il cède à la patricienne Stéphanie , à ses fus et à ses petits-fils, la ville de Préneste, moyennant un cens annuel de dix sous d'or. Cette cession
n'est que temporaire, et la ville doit rentrer, après la troisième génération, sous la domination immédiate des papes. Il est donc manifeste que les droits du pouvoir temporel continuaient à s'exercer. Les concessions avaient alors un caractère viager et non perpétuel. Le système féodal, qui était déjà devenu la loi de l'Europe, ne s'était pas encore introduit dans les États pontificaux (1).
A Jean XIII succéda Benoît VI (972); à Othon le Grand, son fils Othon IL Mais le jeune prince, n'avait pas l'autorité de son père, et la haine des Romains contre les Allemands devenait plus vive encore qu'auparavant. Les Gensi profitèrent habilement de la disposition des esprits pour reprendre à Rome l'influence que les comtes de Toscane y avaient exercée. Ils tirent leur nom du patrice Grescentius, fils de Théodora la Jeune, qui avait vécu dans la retraite au château Saint-Ange pendant tout le règne d'Ôthon le Grand. La mort de l'empereur était favorable à ses projets. Il s'empara du pape Benoît VI, l'enferma dans le château Saint- Ange et l'y fît étrangler (974). A l'imitation des empereurs, Grescentius voulut aussi créer un antipape. Il choisit Boniface Ferrucci, qui prit le nom de Boniface VII, dépouilla les églises de leurs plus riches ornements et s'enfuit à Gonstantinople, sous le poids du mépris public, pour y jouir en paix du fruit de ses rapines. Bonus, qui succéda à Benoît VI, n'occupa que six mois le siège de S. Pierre (974) ; c'en fut assez pour faire voir la modestie de son caractère et l'intégrité de ses mœurs. A sa mort, Othon II et l'impératrice Adélaïde, sa mère, avaient conçu le dessein de lui donner pour successeur S. Mayeul, abbé de Gluny. La résistance obstinée de l'illustre religieux ne permit pas de réaliser cette pensée, et ce fut un Romain, Benoît VII, que le peuple et le clergé de Rome portèrent au trône pontifical. Benoît VII était le neveu du patrice Albéric, et il avait été évêque de Sutri. Ses rela-
; (1) Theiner, Codex dipl, t. I, n° v, p. G.
lions avec les chefs des familles puissantes qui gouvernaient Home, lui permirent de réparer les maux de l'Église. Son pontificat dura dix ans. Il fut attristé par un trait de cruauté qui souille la mémoire d'Othon II. L'empereur avait été appelé à Rome pour y réprimer quelques troubles. Il entra dans la ville sans faire connaître ses desseins, invita à un repas les citoyens suspects et les fit massacrer. Cette conduite sanguinaire n'était pas propre à rallier aux Allemands les esprits de la cité. La mort de l'empereur arriva sur ces entrefaites, et laissa les affaires aux mains d'un enfant de trois ans, qui fut reconnu sous le nom d'Othon III. C'était pour la papauté un défenseur trop peu redoutable. Jean XIV, évêque de Pavie, venait d'être élu pour succéder à Benoît VII ; il avait été chancelier d'Othon II, et cette circonstance le rendait naturellement suspect. Les séditieux de Rome saisirent avec empressement l'occasion de renouveler leurs désordres. L'antipape Boniface VII fut rappelé de Constantinople, et Jean XIV fut enfermé au château Saint- Ange. La même année vit périr les deux compétiteurs, le pape légitime de misère et de faim dans sa prison, le pape intrus dans une émeute populaire, qui perça son cadavre à coups de lance et le laissa exposé sur la place du Capitole aux insultes de la foule (985) .
Rome, remplie de tant de crimes et de sang, respira un peu sous le pontificat de Jean XV. Il était pieux et érudit ; mais son esprit manquait d'élévation, et son caractère de fermeté. Les règnes précédents avaient assez montré ce que pouvait la violence des empereurs et des factions dans un État dont les papes n'étaient plus les maîtres ; celui de Jean XV mit en relief tous les périls d'une dépendance acceptée par les pontifes. Crescentius, profitant de la minorité d'Othon III et abusant de la douceur de Jean XV, prit le titre de consul. Il annonçait le dessein de restaurer l'ancienne république, tandis qu'il ne songeait qu'à établir sa propre tyrannie. Le pape, qui redoutait ses violences, se retira d'a-
bord auprès de Hugue§, marquis de Toscane, en implorant, le secours du roi de Germanie. L'habileté de Crescentius devina que c'en serait fait de son autorité si les Allemands revenaient à Rome. Il gagna Jean XV à force de promesses et le décida à rentrer dans la Ville éternelle. Le consul n'attenta point, en apparence, à la liberté du pontife ; mais, en réalité, cette liberté était toujours mise en doute par les peuples étrangers et souvent contrainte par Crescentius. Pour avoir une audience du pape, il fallait, disent les chroniqueurs, donner au consul de l'or, des bijoux, des chevaux et d'autres objets précieux. On rançonna les députés francs et saxons qui venaient traiter à Rome des intérêts de leurs Églises. Le célèbre Gerbert, qui fut depuis Sylvestre II, se plaignait que l'Église mère et maîtresse eût perdu son indépendance. Jean XV le sentait bien. Malgré sa patience, il ne put échapper aux mauvais traitements ni même aux violences de Crescentius. Après avoir souffert longtemps persécution pour la justice, il implora le secours d'Othon III. Ce prince, qui venait d'atteindre sa majorité, était déjà en route pour l'Italie, où il voulait se faire couronner empereur. La mort du pape hâta encore son arrivée. Il était à Ravenne quand les députés du clergé romain vinrent lui apprendre cette nouvelle. Othon avait alors auprès de lui son neveu Brunon, qui parlait avec une égale facilité l'allemand, l'italien et le latin, et que les qualités de son cœur recommandaient autant que la distinction de son esprit. Il le présenta aux suffrages du peuple et du clergé de Rome, et le fit élire malgré sa jeunesse. Ce fut le premier pape allemand. Brunon prit le nom de Grégoire Vv et sacra l'empereur, son oncle, dans l'église de Saint-Pierre,, le jour de l'Ascension (996).
Les factions, contenues par la présence d'Othon* III, se réveillèrent après son départ. Crescentius chassa Grégoire, et créa un antipape. Mais le pasteur légitime, après avoir tenu à Pavie un concile qui retrancha Crescentius de la communion de l'Église et qui condamna l'intrus, fut ramené dans Rome-
parles armes triomphantes de l'empereur. L'antipape mourut dans un cachot, Grescentius eut la tête tranchée, et Grégoire Y, rétabli dans la tranquille possession de son siège, s'occupa avec une noble activité de l'administration générale de l'Église. Il appela Gerbert au siège archiépiscopal de Ravenne et lui donna, dans cette ville et dans son district, toute la charge de l'autorité civile. Le pape voulait par là maintenir dans l'exarchat le pouvoir temporel du Saint-Siège, et témoigner de la déférence à Othon III, protecteur de Gerbert. Le choix qu'il faisait, conciliait ses devoirs avec les égards dus au premier prince de la chrétienté (1). Grégoire Y mourut à fleur de l'âge (18 février 999). Il avait pratiqué toutes les vertus, il emporta tous les regrets, et on fait suffisamment son éloge en disant qu'il a mérité dans l'histoire le titre de Gregorio minore par allusion à S. Grégoire le Grand, dont il rappelait le nom glorieux, la science profonde et la douceur pastorale. La seconde période de l'âge de fer se termine par la vie de Grégoire Y, qui fut le premier pape allemand ; la troisième s'ouvre par la vie de Sylvestre II, qui fut le premier pape français.
(1) Histoire du pape Sylvestre II, par M. Hock.