‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 47 sur 93 · GRÉGOIRE VII · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE VII

gagner les juges et de les disposer à reconnaître la Sardaigne comme un fief de S. Pierre. Ceux-ci, préférant traiter avec le pape, envoyèrent à Rome un de leurs collègues. La négociation, commencée dès 1073, traîna en longueur. Dans une seconde lettre concernant l'île, mais adressée à Orzoe, juge, Grégoire dit que, si on ne lui répond pas, il ne négligera pas de faire valoir le droit et l'honneur de S. Pierre. Une troisième atteste que les habitants ont fait leur soumission, car Grégoire promet de les secourir de toutes manières. L'île de Corse demanda à être reçue sous la protection de l'Église romaine. Grégoire y envoya Landolphe, évêque de Pise, pour prendre possession du pays au nom du Saint-Siège.

Ce n'était pas pour lui qu'il souhaitait ni qu'il acceptait ces biens périssables. Il donna la preuve la plus éclatante de son désintéressement dans sa réponse à la pieuse Mathilde, reine d'Angleterre. Cette princesse lui offrait de riches présents; Grégoire lui répondit : « Ce que je préfère à l'or, aux diamants, aux trésors de ce monde, ce que je veux de vous, c'est une vie chaste, charitable envers les pauvres, pleine d'amour pour Dieu et le prochain (1). »

Il y a loin de cette modestie et de cette abnégation au projet que l'on rfrète à Grégoire VII, d'avoir voulu fonder une monarchie universelle dans laquelle tous les princes et les rois seraient les vassaux du pape. Il cherchait seulement des instruments capables de l'aidera réformer l'Elglise et de lui assurer son indépendance ; il frappait sans pitié tous ceux qui entravaient son action, usurpaient ses biens et vendaient ses dignités. Son zèle poursuit avec une égale charité, d'une part les princes et les prêtres simoniaques, de l'autre les détenteurs des domaines ecclésiastiques. Toutes les fois qu'il intervient dans les élections des princes, en Sicile comme en Allemagne, il ne revendique pas autre chose que la liberté de l'Eglise, avec les possessions qui lui appartiennent et les hommages

(l)Gi-eg. Ëpist., lib. Vil, xxvi.

auxquels elle a droit. Nous n'en eiterons qu'un seul exemple. Quand l'empereur Rodolphe vint à mourir, les électeurs, plutôt que de reconnaître Henri IV, élevèrent au trône le comte de Salms, Hermann de Luxembourg (1080). Grégoire, consulté par les évèques, écrivit une lettre pour indiquer à quelles conditions on pouvait élire un nouveau roi d'Allemagne. On verra par cette pièce qu'il prétendait non pas en faire un vassal, mais l'obliger à garantir à l'Église romaine ses droits et ses possessions. Voici, d'après cette lettre, le serment qu'on doit faire prononcer par le prince élu : « A dater de ce jour, je nie montrerai fidèle au bienheureux Pierre, prince des apôtres et à Grégoire, son vicaire, qui le représente aujourd'hui. Tout ce que le pape m'ordonnera et me fera jurer au nom de la véritable obéissance, je l'observerai fidèlement, comme il convient à un chrétien. Quant aux terres, aux revenus, aux églises et aux biens que Constantin et Charles ont donnés à S. Pierre, ou qui ont été offerts ou concédés au Siège apostolique par quelque personnage, je ferai avec le pape un accord pour ne point encourir la perte de mon âme en commettant quelque sacrilège. Dieu, le Christ et S. Pierre aidant, je rendrai au pape honneur et service, et le jour où je le verrai pour la première fois, je prêterai en ses mains le serment d'un tidèle soldat de S. Pierre. »

Mais ce n'était pas de l'Allemagne que le Saint-Siège pouvait attendre secours et protection. Les Normands, que nous avons vus s'établir au midi de l'Italie, et devenir, dès le règne de Nicolas II, les vassaux du Saint-Siège, avaient alors pour duc Hobert Guiscard, l'un des plus rusés et des plus vaillants de sa race. L'ambition de Robert supporta d'abord impatiemment le joug, d'ailleurs si paternel, de la suzeraineté pontificale. Plus il faisait de progrès par les armes, moins il respectait le lien fédéral qui l'attachait au siège de Rome. Dès la première année de son pontificat, Grégoire, comprenant la nécessité de contenir ce turbulent vassal, avait fait un assez long séjour dans le midi de l'Italie ; Il avait visité le Mont-Cassiii, s'était assuré de l'appui

176 S. GREGOIBE VIL

du prince de Bénévent par un traité (1), et, après cette importante négociation, continuant sa route jusqu'à Capoue, il y avait passé plusieurs jours, soit à régler des affaires avec Richard Ier, duc de cette ville, soit à surveiller les entreprises de Robert. En 1074, ses démêlés avec les Normands duraient encore. « Après avoir fait la paix avec eux, écrivait le pape au comte de Bourgogne, nous passerons à Gonstantinople pour donner aux chrétiens le secours qu'ils nous demandent inutilement (2). » Mais, au lieu de la paix qu'il espérait, le pape fut réduit à continuer la guerre avec les armes spirituelles, et, dans le concile de Rome tenu en 1076, il excommunia Robert Guiscard comme usurpateur des domaines du Saint-Siège. Les terribles effets de cette peine réduisirent le Normand à l'obéissance. Le pape reçut à Aquin son serment, en 1080. Robert promit solennellement de secourir l'Église de Rome par ses conseils et l'appui de son bras au risque de la vie et de la liberté, de l'aider à reconquérir et à défendre contre tous ses ennemis les droits princiers de S. Pierre (3), de contribuer de tout son pouvoir à affermir le pape dans la possession de sa dignité et de ses domaines, de lui rendre toutes les églises qui se trouvent sur son territoire avec leurs dépendances, et de les défendre au besoin.

Mais, avant que les Normands n'eussent fait leur soumission, la Providence avait préparé, dans le centre même de l'Italie, un appui plus sûr et plus désintéressé au Saint-Siège. La célèbre comtesse Mathilde, fille deBoniface, marquis de Toscane, avait montré dès sa jeunesse un attachement profond à l'Église. Le pape Alexandre II, qui connaissait ses dispositions, n'avait rien oublié pour la seconder. Il donna pour directeur à la jeune princesse Anselme, évêque de Parme, homme d'une vertu consommée, qui unissait le savoir à la sainteté

(1) Apud Labb. Concil., t. X, p. 2G.

(2) Greg. Epist., lib. Il, xxxi.

(3) Sanctœ Romance Ecclesiœ tibi adjutor ero ad teiteiidum cl acquireitdmn et dcfendoi' <lum regalia S. Pelri. (Apud Labbe Concil., t. X, p. 23.)

et la prudence à la perspicacité politique. Ses conseils enflammèrent de plus en plus le zèle de Mathilde pour les intérêts de la religion. La princesse mit d'abord au service de cette grande cause toute l'influence que lui donnaient la puissance, le génie et la vertu. Ses États, les plus riches et les plus florissants de toute l'Italie, comprenaient la Toscane, Mantoue, Reggio, Parme, Ferrare, Plaisance, Modène, Vérone, une partie de l'Ombrie, le duché de Spolète, le patrimoine de S. Pierre depuis Viterbe jusqu'à Orviéto et une portion de la Marche d'Ancône. Les hautes qualités qui la distinguaient la rendirent particulièrement chère à Grégoire VII : car tous les contemporains s'accordent à louer en elle la grandeur et la suite de ses desseins, la noblesse de son caractère, une rare capacité administrative, un courage au-dessus de son sexe et une piété supérieure encore à tous les talents. Le but constant de sa vie avait été l'élévation du Saint-Siège, et, tant qu'elle vécut, tous ses efforts furent dirigés vers cet unique objet. Veuve et sans enfants, elle songea naturellement à remettre entre les mains du pape le riche héritage de ses ancêtres, et à réparer ainsi les injures que le temps et les tyrans avaient faites au patrimoine de S. Pierre. Dès 1077, elle donna au pape la Ligurie et la Toscane. Cette cession fut suivie quelque temps après d'une donation pleine et entière de tous ses États (1).

(1) Ces faits établissent jusqu'à l'évidence deux choses qui ont été également méconnues : 1° Grégoire VII n'a point fondé le pouvoir temporel des papes; 2° il l'a revendiqué et agrandi. Deux sortes de critiques et d'historiens se sont trompés à ce sujet , les uns reprochant à Grégoire de s'être posé le premier en juge des rois et en dispensateur des couronnes, pour fonder l'autorité temporelle du Saint-Siège à l'aide de la confusion des deux pouvoirs ; les autres prétendant que ce que voulait ce sublime ambitieux, ce n'était pas une royauté matérielle, qui ne l'aurait fait, après tout, que l'égal des princes, mais la souveraineté morale des intelligences dans l'univers entier (M. Bonjean, p. 184). Lesfaits contredisent ces deux théories. Le pouvoir temporel des papes existait avant Grégoire VII. Quelque affaibli qu'il fût, on ne contestait ni son origine, ni ses titres,, et si l'exercice en avait été troublé, jamais l'interruption n'en avait été complète. Grégoire VII n'a donc pas hésité à affirmer sa souveraineté sur Rome et sur les territoires environnants ; il a perçu des taxes qui ont accru les trésors de l'Eglise, cherché des protecteurs qui en ont défendu les biens, reçu des donations qui en ont étendu le territoire. Grégoire VII n'a fait que continuer la tradition du Saint-Siège, répéter la voix de ses prédécesseurs, marcher dans la route que la papauté lui traçait depuis trois siècles. Son noble cai-açtère lui a donné plus de relief, et ses épreuves plus de gran 'leur; mais il n'a ni usurpé, ni négligé ou abdiqué les soins du pouvoir temporel.

Page 1