S. GRÉGOIRE VII
Ce n'était pas en vain que les Normands s'étaient constitués les ardents défenseurs du Saint-Siège. Robert Guiscard, apprenant que le pape était, comme on Ta vu, assiégé au château Saint-Ange, leva des troupes et se mit en marche pour délivrer le pontife. A son approche, Henri se retira, et Grégoire, devenu libre, tint un concile au palais de Latran. Il sortit ensuite de la ville, passa quelques jours au Mont-Cassin et accepta à Salerne l'hospitalité de Robert. Sa grande âme était dans toute sa vigueur ; mais son corps succombait de fatigue et d'épuisement. Il consacra à Salerne la basilique de Saint-Matthieu, réunit encore un synode et parla pour la dernière fois à la chrétienté : « Rome s'est soulevée contre moi, disait-il, parce que je n'ai rien épargné pour arracher l'Église àla servitude. Non, jamais je n'ai pu consentir à voir des hérétiques, des intrus, des parjures soumettre à leur pouvoir des enfants fidèles, ni souiller l'Église elle-même de leur déshonneur et de leurs crimes. » Ses forces diminuaient; une maladie aiguë vint ajouter à ses infirmités ; les cardinaux et les clercs qui étaient à Salerne reconnurent bientôt que sa dernière heure approchait. Ils l'entourèrent, sur son lit de mort, de leurs soins et de leurs larmes, et reçurent ses recommandations. Les uns lui témoignèrent quelque inquiétude sur l'avenir ; il éleva ses mains vers le ciel , en s'écriant : « C'est là que je monterai bientôt et que je prierai pour vous le Dieu souverainement bon. » Les autres lui demandèrent qui l'on devait élire à sa place ; il désigna trois personnes, qui se succédèrent en effet sur le trône de
L'œuvre à laquelle il a travaillé était au-dessus de la portée humaine. Dieu l'avait faite à l'aide du temps : c'est l'auxiliaire qu'il emploie d'ordinaire dans ses desseins. Tous les papes eurent le devoir de comprendre et de développer cette pensée, de la rappeler quand le monde l'oubliait, de l'appliquer à l'avènement de chaque empereur, de protester contre la force, quand la force était contre eux, et de profiter de toutes les circonstances pour reprendre une autorité aussi nécessaire au bien de leurs peuples qu'à leur propre indépendance. Le génie des Grégoire, des Calixte, des Innocent a laissé sans doute sur une telle œuvre une empreinte profonde ; mais en creusant cette empreinte on y trouve la trace, plus indélébile encore, d'une grande tradition que tous les papes ont comprise, appliquée, continuée, parce qu'ils y ont tous reconnu le doigt de Dieu même.
S. Pierre, dans l'ordre même qu'il avait marqué. Après avoir révoqué les sentences d'excommunication portées contre les ennemis de l'Église et les envahisseurs de ses domaines, sous la condition que les coupables reconnaîtraient leurs torts , il ordonna de ne recevoir pour chef de l'Église qu'un pape canoniquement élu, et, élevant la voix pour la dernière fois, il dit d'un ton animé : « J'ai aimé la justice et détesté l'iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil. — Non, seigneur, répondit un des clercs qui étaient présents, vousne mourez pas en exil: car toute la terre est au Dieu que vous avez servi. » Mais le saint pontife ne l'entendit point : son âme était déjà dans la véritable patrie. Le comte César Balbo, dans son Histoire d'Italie, juge ainsi Grégoire VII : « Au bout de peu d'années, on voit s'accomplir tout ce qu'il avait commencé ou inspiré : le célibat ecclésiastique établi (1) ; la simonie et les investitures ecclésiastiques disparues ; la confirmation même du souverain pon-
(1) S. Grégoire VII n'a point établi le célibat ecclésiastique; mais il en a rappelé l'obligation sacrée aux clercs qui la méconnaissaient. L'illustre auteur italien que nous venons de citer, confond ici le mariage avec l'incontinence. Ses expressions manquent au moins de justesse. 11 serait difficile de croire qu'il partage l'erreur de l'école protestante sur le célibat ecclésiastique, et qu'il regarde cette loi comme imposée pour la première fois, au xie siècle, par le génie dominateur et sévère d'Hildebrand. Cette erreur a été réfutée d'une manière victorieuse par l'abbé Gorini (Défense de l'Eglise), et plus récemment encore par Mgr Palma. Ecoutons un moment ce prélat, dont l'érudition égale la logique : « Il n'y a rien de mieux démontré en histoire, dit-il, que l'antiquité de l'obligation du célibat ecclésiastique pour tous les clercs engagés dans les ordres majeurs. Le pape S. Sirice, dans une lettre adressée à Hémérius, évêque de Tarragone, s'exprime en ces termes, en l'an 385 : « Nous tous, prêtres et lévites, nous sommes liés par une loi indissoluble ; et, du «jour de notre ordination, nous avons consacré nos cœurs et nos corps à la chasteté. « Ceux donc qui soutiennent que d'anciens privilèges les dispensent de cette loi, par « l'autorité du Siège apostolique, nous les déclarons déchus de tout honneur ecclé- « siastique. Si à l'avenir quelque évêque, prêtre ou diacre, se rendait coupable en « cette matière, qu'il sache que toute voie lui serait fermée à noti-e indulgence. Car il faut extirper avec le fer le mal rebelle à tous les remèdes. » Cette loi du célibat ecclésiastique, que S. Sirice rappelle comme une tradition universellement suivie dans l'Eglise, reçut une pareille sanction de la bouche de S. Innocent Ier : « L'o- « bligation du célibat, dit-il à Exupère, évêque de Toulouse, est telle, d'après la discipline bien connue des lois divines (divinarum legum manifesta disciplina) et les « resci'its de Siricius, d'heureuse mémoire, que les clercs incontinents doivent être « exclus de tout honneur ecclésiastique, e$ ne sauraient être admis à un ministère « qui n'est réservé qu'à la vertu de continence. »Ces monuments de l'Eglise primitive, auxquels on pourrait joindre, en descendant le cours des siècles, une suite de témoignages non moins précis, prouvent surabondamment que le célibat ecclésiastique est de tradition apostolique.
lb() S. GKÉGOIKE VII ET LES IXVESTIJX'BES.
Life par l'empereur abandonnée; deux des héritiers désignés par lui devenus papes ; la puissance temporelle du Saint-Siège accrue par les donations de Mathilde ; les croisades, auxquelles il avait, dès la première année de son pontificat, encouragé inutilement Henri, effectuées ; la puissance impériale abaissée au point de ne pouvoir plus jamais reconquérir en Italie une autorité absolue, et, par suite, ce qu'il faut noter particulièrement ici, des communes constituées; et le nom de l'homme à qui sont dues toutes ces choses, nom blasphémé par les contemporains, sanctifié ensuite par l'Église, conspué de nouveau dans ces derniers siècles par tous les ennemis de l'Église, par de nombreux et serviles orateurs des puissances de la terre, reparaît enfin dans l'histoire avec l'honneur qui lui est dû, et que reconnaissent loyalement certains libéraux schismatiques. Ainsi s'avance le monde chrétien. Des hommes, grands par la foi dont ils sont pénétrés, souffrent et meurent pour lui faire faire un pas, tandis que rient et triomphent ses débiles ennemis, qui croient avoir arrêté ou détourné sa marche. »
Le protestant Voigt, qui a écrit l'histoire de Grégoire VII, termine son livre par ces mots : « Il est difficile de donner à Grégoire VII des éloges exagérés : car il a jeté partout les fondements d'une gloire solide. Mais chacun doit vouloir qu'on rende justice à qui justice est due, qu'on ne jette point la pierre à celui qui est innocent, qu'on respecte et qu'on honore un homme qui a travaillé pour son siècle selon des vues si grandes et si généreuses, et que celui qui se sent coupable de l'avoir calomnié rentre dans sa propre conscience (1). »
(1) Ce sera toute notre réponse à la note dans laquelle M. Bonjean, après avoir rappelé que les parlements de Paris, de Metz, de Rennes et de Bordeaux avaient proscrit le Bréviaire romain, d'accord avec les évêques de Montpellier, Troyes, Metz, Verdun et A.uxerre (qui n'y ont jamais songé), ajoute que cette prohibition fut fondée sur les maximes pernicieuses répandues dans la liturgie romaine et principalement dans la légende placée à l'office de S. Hildebrand, canonisé plus de cinq cents ans après sa mort. Il termine en disant : « Que Grégoire VII soit exalté comme un grand homme, un puissant génie, cela se comprend ; mais un saint! » Du Pouvoir temporel de la papauté, 42.) Le suffrage de M. Bonjean manquera donc à la canonisation de S. Grégoire VII, malgré le témoignage de l'italien César Balbo et du protestant Voigt !