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CHAPITRE III

Succéder à Grégoire VII dans des circonstances si critiques, était bien moins un honneur qu'une charge. Mais le saint pape avait désigné à son lit de mort les trois hommes qui devaient, selon l'ordre des temps, monter après lui sur le trône de S. Pierre. Didier, abbé du Mont-Cassin, était le premier. Il fallut un an pour triompher de sa résistance et le décider à accepter les insignes de la papauté. Il fut accueilli à Rome par des cris d'enthousiasme, chassa l'antipap'e Guibert avec le secours de la princesse Mathilde et régna moins d'un an sous le nom de Victor III.

Il avait pu, d'un regard mourant, saluer les premières expéditions contre les infidèles : car une troupe d'Italiens s'était embarquée par ses ordres, au mois de septembre 1087, pour aller combattre les Sarrasins en Afrique. Ce fut Urbain II qui bénit leur victoire et leur retour. Élu. le 12 mars 1088, conformément aux instructions de S. Grégoire VII, il continua contre Henri IV et Guibert la lutte sainte que ses prédécesseurs avaient entamée ; lança l'excommunication contre le roi de France, Philippe Ier, qui entretenait, au mépris des lois les plus sacrées, un commerce adultère; soutint S. Anselme, archevêque de Gantbrbéry, qui s,' opposait aux empiétements de Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, sur les droits de l'Église, et s'illustra surtout par la gloire immortelle de la première croisade. Son vœu le plus ardent et le plus cher était de voir

le tombeau de Jésus-Christ rendu à la chrétienté. Ce fut, pour nous servir des expressions du temps, du haut de la Jérusalem céleste qu'il contempla ce spectacle : car on ne connut en Europe la prise de la Jérusalem terrestre par les croisés que quelques jours après la mort d'Urbain II. Alors vînt le tour du troisième cardinal désigné par Grégoire VIL II prit le nom de Pascal II (13 août 1099), et commença son pontificat au milieu des troubles que les investitures avaient fait naître entre le sacerdoce et l'empire. L'antipape Guibert, réduit à un petit nombre de partisans, prolongeait son schisme à Albane. Après l'élection de Pascal II, il se vit chassé de ce dernier asile et alla mourir, fugitif et abandonné, à Gif ta di Castello. Il y avait vingt-trois ans qu'il avait levé pour la première fois l'étendard de la révolte contre S. Grégoire YII. Le sort de Henri IV avait été plus malheureuxe ncore que celui de l'antipape. Méconnu par ses enfants aussi bien que par ses sujets, il fut réduit à solliciter, pour vivre, une place de chantre dans la cathédrale de Liège. Sa mort fut celle d'un excommunié, et son corps demeura sans sépulture pendant vingt ans à la porte de l'église dont il n'avait pu obtenir l'entrée, même à titre de mercenaire.

Henri V, son fils et son successeur, tint dès le commencement une conduite fort inquiétante. Il se mit à investir les évêquesetles abbés par la crosse et l'anneau, et à violer sur d'autres points encore les décrets des conciles. Pascal réclama hautement l'abolition de ces abus et la liberté des élections épiscopales. Il excita ainsi la colère du prince, qui se mit à la tète d'une armée et marcha sur Rome pour y terminer la querelle par la force. Mais, arrivé aux portes de la ville, il employa les protestations au lieu des menaces et finit par toucher le cœur du pape. Un accord intervint alors entre les représentants des deux puissances. Henri renonçait aux investitures, confirmait le Saint-Siège dans la possession des régales et des domaines de S. Pierre, et renouvelait toutes les générosités de Pépin, de Charlemagne, de Louis et de Henri IL Cet

accord fut signé à Sutri par les ambassadeurs des deux souverains (1111), et Henri, qui ne portait encore que le titre de roi, entra solennellement dans Rome pour recevoir l'onction sainte de la main du pape. Ce n'était qu'une vaine démonstration et une promesse menteuse. Au moment où Pascal, prenant la couronne sur l'autel, la mit sur la tête de l'empereur, ce prince se refusa à ratifier la convention que ses plénipotentiaires avaient souscrite. Il se saisit ensuite de la personne du pape et lui fît subir pendant deux mois les rigueurs de la prison.

Les plus terribles menaces et les plus cruels traitements furent employés pour fléchir la constance de Pascal II et le déterminer à reconnaître le droit d'investiture. Les évêques d'Italie venaient lui représenter la misère des prisonniers que Henri V retenait dans les fers, la désolation de l'Église, la fuite ou l'exil des cardinaux, le péril du schisme. Vaincu parleurs larmes et pleurant lui-même, le malheureux pape s'écria : « Je suis donc contraint de faire- pour la paix et la liberté de l'Église ce que j'aurais voulu éviter au prix de tout mon sang. » Il signa, le 3 avril 1 111, une bulle accordant les investitures : acte de faiblesse, extorqué par la violence et par conséquent nul de plein droit; acte blâmable, qui toutefois n'allait pas jusqu'à l'hérésie, puisque cette reconnaissance n'entraînait pas la collation de la puissance spirituelle par la puissance temporelle, mais seulement le droit de recevoir, par la crosse et l'anneau, l'hommage dû par les évêques au suzerain pour les domaines qu'ils tenaient de lui en qualité de vassaux. L'œuvre de S. Grégoire VII était détruite, l'Église retombait dans la servitude, l'Europe catholique allait rentrer dans la barbarie.

Au milieu des clameurs qui condamnaient sa faiblesse, Pascal convoqua un concile dans l'église de Latran, avoua sa faute, et, se dépouillant des habits pontificaux, déclara qu'il était prêt à abandonner la chaire de S. Pierre. Tous les Pères le supplièrent de conserver sa dignité. Il raconta alors

les violences dont il avait été victime, et, renouvelant tous les décrets de ses prédécesseurs, il fît annuler et casser par le concile le privilège que Henri lui avait extorqué. Cet acte, signé par les Pères, fut envoyé à toutes les Églises, où l'on apprit avec indignation la captivité du pape. Sa faute excita un sentiment de pitié ; mais on accueillit avec un pieux attendrissement l'éclatant désaveu qu'il venait de publier.

Les papes n'échappaient guère aux mains des empereurs que pour tomber dans celles des factions. Rome comptait alors dans son sein des partisans du sacerdoce et des partisans de l'empire. A la tête des premiers étaient les Pierléone; à la tête des seconds, lesFrangipani. Ceux-ci demandaient pour le chef de leur maison la dignité de préfet de la cité. Le pontife hésita; on lui fît violence jusque dans le sanctuaire, au milieu même des cérémonies du jeudi saint. Un peuple n armes vint réclamer avec des cris impérieux l'investiture de la charge, et, sur le refus de Pascal, les voûtes du sanctuaire -retentirent de menaces et de blasphèmes. Aux fêtes de Pâques de l'année suivante, pendant que le pape et le clergé visitaient les tombeaux des martyrs, le cortège sacré fut assailli à coups de flèches au pont Saint-Ange et auprès du Capitole. La foule se porta ensuite vers les maisons qui appartenaient à la famille Pierléone, les saccagea et les démolit de fond en comble. Pour éviter l'effusion du sang, Pascal se retira à Bénévent. Là s'écoula le reste de sa vie, entre les devoirs de la pié(é et les afflictions de la guerre civile.

A Pascal succéda Gélase ; à la guerre civile , la violence et l'intrusion. Gencio Frangipani, que l'empereur avait gagné à sa cause en lui donnant sa fille en mariage, brisa les portes du conclave, se saisit de l'élu et l'amena dans sa maison en l'accablant de coups et d'injures. Les Pierléone, accourus dans ce tumulte, semèrent l'alarme parmi les partisans des papes, soulevèrent le peuple et forcèrent Cencio à abandonner sa victime. Ce ne fut qu'une victoire d'un jour. L'empereur, qui venait d'apprendre l'élection de Gélase,

TERMINE LA QT'ERELLE DES INVEBTITl'BES. ISô

marcha sur Rome, s'empara de la cité Léonine pendant la nuit et mit en fuite à son tour le nouveau pape, qui avait donné, ce jour-là même, audience à la noblesse romaine. Le dessein de Gélase était de descendre le Tibre jusqu'à la mer; mais une tempête affreuse empêcha de prendre le large, et, comme les Allemands gardaient toutes les rives du fleuve, le cardinal d'Alatri prit sur ses épaules le pape infirme et malade et le porta en sûreté au château d'Ardée (1). De retour à Home après le départ de l'empereur, Gélase fut assailli par les Frangipani dans l'église Sainte-Praxède. Ni la sainteté du lieu, ni les habits sacrés dont le pontife était revêtu, ne purent conjurer leur fureur. Gélase se retira devant l'émeute populaire comme il s'était retiré devant l'empereur. Ainsi la papauté , que se disputaient la démagogie et le despotisme, demeurait leur victime pour ne pas devenir leur jouet.

Hen-ri compléta son œuvre en créant un antipape. Ce fut Maurice Bourdin, archevêque de Braga, qui accepta ce titre sous le nom de Grégoire VIII. Pendant que l'intrus se revêtait de la chape rouge, Gélase se rendait d'abord à Pise, qu'il érigea en métropole ; puis dans l'île de Corse, qui se soumit au Saint-Siège; ensuite à Gênes et enfin en France, où .Suger, abbé de Saint-Denis, le reçut avec les plus grands honneurs. L'abbaye de Cluny, qui avait été le berceau de tant de papes, devint l'asile et la tombe de Gélase. Il y mourut le 29 janvier 1119.

Il y avait près de cinquante ans qu'un moine sorti de ce monastère était venu engager vaillamment la querelle des investitures ; c'est du même lieu que sortira Calixte II pour la terminer heureusement.

Fils de Guillaume le Grand, comte palatin de Bourgogne, et d'Etiennette, comtesse de Vienne, ce pontife, dont le mérite égalait la naissance, avait reçu le jour au château de Quingey ,

h Muraturi. Amiali fUnlkt, an. III", -I 118.

dans la Haute-Bourgogne. Son enfance s'était écoulée dans l'abbaye de Gluny, sa jeunesse dans le chapitre de Saint-Jean de Besançon, son âge mûr sur le siège archiépiscopal de Vienne. Ses vertus, son caractère, son grand nom, les alliances de sa famille, tout contribuait à attirer sur lui les regards de ses contemporains. Il était proche parent de l'empereur d'Allemagne et du roi d'Angleterre; une de ses sœurs avait épousé Humbert II, comte de Maurienne, et leur fille Adélaïde devint reine de France par son mariage avec Louis le Gros. Ce n'était pas trop de tout ce que peuvent donner de plus glorieux la noblesse, la fortune, le génie et la piété pour achever la grande entreprise de Grégoire VII: Les cardinaux, assemblés autour du lit de mort de Gélase, portèrent à l'unanimité leurs suffrages sur l'archevêque de Vienne, qui prit le nom de Galixte IL Ce ne fut pas sans effroi que le saint prélat accepta cette charge dans des circonstances si difficiles. Il écrivait à Adalbert, archevêque de Mayence : « Le pape Gélase, d'heureuse mémoire, m'ordonna, en partant de Vienne, d'aller le rejoindre à Gluny. Voulant satisfaire à cette obligation, je quittai Vienne quelques jours après; mais j'appris en route que Gélase était mort. Toutefois, afin de consoler mes frères qui étaient venus avec lui, j'allai à Gluny, touché d'une sensible douleur. Gomme je ne songeais qu'à prendre part à leurs regrets, ils m'ont imposé un fardeau bien au-dessus de mes forces : car les évêques, les cardinaux, les clercs, les laïques romains m'ont pris, d'un consentement unanime et malgré ma résistance, pour gouverner l'Église sous le nom de Galixte IL » Les cardinaux qui étaient à Gluny firent savoir la mort de Gélase et la nomination de son successeur à Pierre, évêque de Porto, que le pape défunt avait laissé pour vicaire dans la ville de Rome. Dès qu'il eut reçu les lettres qui lui étaient adressées, il monta au Gapitole et les fit lire en présence du peuple. L'assemblée tout entière approuva l'élection de Galixte, en louant Dieu d'avoir donné à l'Église un pontife d'un si grand

mérite. Ensuite F évêque de Porto transmit la nouvelle au cardinal Hugues , archevêque de Bénévent et légat du Saint- Siège; elle fut accueillie à Bénévent aussi bien qu'à Rome par des acclamations unanimes, et les citoyens prêtèrent serment au nouveau pape entre les mains du légat. Quand Galixte II eut été informé de ces faits, il consentit à prendre les insignes de la papauté. Lambert, évêque d'Ostie, le couronna solennellement à Vienne, le dimanche de la Quinquagésime, 9 février 1119. Son élection fut publiée dans la diète de Tribur, et les évêques réunis dans cette ville lui jurèrent fidélité; enfin il indiqua à Reims un concile général pour le 18 octobre; les évêques l'approuvèrent, et l'empereur lui-même promit de s'y rendre.

Cette espérance fut encore trompée. L'assemblée sainte entendit d'abord la cause de plusieurs princes qui étaient en guerre les uns contre les autres, d'un évêque chassé de son siège et de la comtesse de Poitiers abandonnée par son époux. Le pape ordonna ensuite la trêve de Dieu. Enfin, sur un rapport relatif à la querelle des investitures, on renouvela toutes les censures portées contre le trafic des choses saintes ; l'antipape fut solennellement excommunié, et le souverain pontife, après avoir raconté les promesses de Henri, ses délais calculés, ses tergiversations habiles, les pièges qu'il lui avait tendus pour l'attirer à Mousson et pour s'emparer de sa personne, délia ses sujets de leur serment de fidélité, à moins qu'il ne vînt à résipiscence et qu'il ne donnât pleine satisfaction à l'Église. Ainsi finit le concile de Reims, et Galixte s'achemina vers l'Italie.

Son voyage fut un triomphe. De Paris à Corbeil il eut des princes pour escorte. Il célébra les fêtes de Noël à Autun; l'église de Vienne reçut de lui le titre de primatiale parmi les transports de la joie publique-; la Lombardie et la Toscane l'acclamèrent avec la même unanimité : partout le peuple se mêlait au clergé pour saluer son passage, et nulle part on ne pouvait se rassasier de le voir. A Lucques, la milice vint

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à sa rencontre et le conduisit en procession au palais de l'évèque. Il consacra la cathédrale de Pise au milieu d'un triomphe encore plus magnifique. Ces nouvelles, portées à Rome, effrayèrent l'audace des méchants et ranimèrent la fidélité des bons. L'antipape s'éloigna, ses partisans se cachèrent, et la citadelle de Sutri devint le refuge de Bourdin et de sa petite troupe. Rendus à eux-mêmes, les citoyens vinrent en armes jusqu'à trois journées de marche au-devant de leur roi légitime. Les enfants, portant des branches d'arbres et semant des fleurs sur ses pas, le reçurent avec des acclamations de louange. Il entra dans Rome la tête ceinte de la double couronne, et parcourut comme un triomphateur les rues et les places, ornées de riches tapisseries. Les grecs et les latins chantaient de concert autour de lui; les juifs mêmes applaudissaient à sa venue. Les processions étaient si nombreuses qu'elles durèrent depuis le matin jusqu'au soir. Enfin, au milieu de ces chants d'allégresse, le pape fut conduit et installé parles magistrats au palais de Latran.

Malgré ces démonstrations, Calixte ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas en sûreté à Rome, à cause des menées de son compétiteur. Il se rendit d'abord au Mont-Cassin, où l'abbé de ce monastère pourvut avec magnificence aux frais de son voyage et de son séjour; ensuite il reçut à Bénévent l'hommage de Guillaume de Normandie, duc de laPouille et de la Galabre; mais les actes de brigandage commis par Bourdin et l'approche des fêtes de Pâques le décidèrent à rentrer dans la Ville éternelle. Il chargea le cardinal Jean de Crème d'assiéger l'antipape dans sa forteresse. L'expédition eut un plein succès. Dès que les habitants de Sutri virent battre leurs murailles, ils se saisirent du schismatique et le livrèrent aux soldats de Calixte. Voici comment l'abbé Suger raconte la défaite de Bourdin : « A peine le pape Calixte eut-il séjourné quelque temps dans la ville du Saint-Siège, que les Romains, charmés de sa libéralité et de sa grandeur, s'emparèrent du schismatique et intrus Bourdin,

créature de l'empereur, qui faisait sa résidence à Sutri et forçait à fléchir le genou devant lui tous les clercs qui se rendaient dans la cité des apôtres. Ensuite, ces hommes, plaçant en travers sur un chameau, animal tortu, ce tortueux antipape, ou plutôt cet antechrist, le revêtirent d'un manteau de peau de bouc encore crue et sanglante, pour figurer la chape rouge ; puis, pour venger sur lui avec la plus grande publicité les douleurs de l'Église, ils le conduisirent par la route royale à travers la ville de Rome, le jetèrent dans une prison voisine du monastère de Saint-Benoît, le condamnèrent à y finir ses jours, et, pour conserver la mémoire de cette punition exemplaire, le peignirent dans une des salles du palais pontifical foulé aux pieds du seigneur pape (1). » Galixte écrivit aux évêques et aux fidèles des Gaules en ces termes : « Dernièrement, après avoir célébré les fêtes de Pâques, ne pouvant plus souffrir les clameurs des pèlerins et des pauvres, nous sommes sorti de Rome et nous avons assiégé Sutri jusqu'à ce que la puissance divine ait livré Bourdin dans nos mains. » Cette lettre est datée du 27 avril 1121. Le roi de France, à qui elle fut adressée aussi bien qu'aux évêques, fit une réponse au pape pour le féliciter d'avoir triomphé de ses ennemis.

La chute de l'antipape fortifia l'autorité de Galixte et ajouta encore à la haute réputation de courage et de vertu que ce pontife s'était acquise. On le consultait de toutes parts dans les affaires importantes, et, soit par son intervention directe, soit par le ministère de ses légats, il mit fin avec un rare bonheur aux guerres qui divisaient les princes, comme aux difficultés moins graves, mais non moins épineuses, qui s'élevaient quelquefois dans les Églises ou dans les monastères. Mais la querelle des investitures durait toujours ; le pape en gémissait, et l'empereur, excommunié au concile de Reims, commençait à sentir lui-même tout le poids des

(I) Vie de Louis le Gros, p. UG.

anathômes du Saint-Siège. Henri, sur l'avis qui lui fut donné dans une assemblée de la nation allemande, tenue à Wurtzbourg, députa à Rome Brunon, évêque de Spire, et Arnoulphe, abbé de Fulde. Ces deux députés amenèrent en Allemagne trois cardinaux : Lambert, évèque d'Ostie, Saxon, prêtre, et Grégoire, diacre, que le pape avait revêtus des fonctions de légats. Les plénipotentiaires ouvrirent une diète à Worms et conclurent enfin la paix entre l'Église et l'empire, après douze jours de conférence. L'empereur renonça à l'investiture par la crosse et l'anneau ; promit de respecter la liberté des élections ; rendit à l'Église romaine les terres et les régales de S. Pierre, qui lui avaient été ôtées dès le commencement de la querelle ; offrit son appui pour obtenir la restitution de tout ce qu'il ne possédait pas lui-même ; donna une vraie paix, . selon les expressions de la charte, au pape, à l'Église et à tous ceux qui les avaient appuyés et défendus, et termina en assurant que l'Église le trouverait toujours prêt à écouter ses plaintes et à lui porter secours. Galixte, de son côté, reconnut à l'empereur le droit de donner l'investiture aux évêques et aux abbés par le sceptre, qui est l'attribut de la puissance humaine. On dressa deux écrits, qui furent lus et échangés entre les parties le 23 décembre 1 1 22., dans une plaine située sur les bords du Rhin, où s'était rendu un peuple innombrable. L'évêque d'Ostie célébra la messe et donna à l'empereur le baiser de paix ; les légats accordèrent au peuple et à l'armée une absolution générale, et l'assemblée se sépara en manifestant par des démonstrations éclatantes la joie qui l'animait. Au mois de décembre suivant, Calixte écrivit à l'empereur pour le féliciter de sa soumission envers l'Église. Il s'en réjouissait particulièrement à cause de la parenté qui les unissait, le remerciait de ses présents elle priait de renvoyer au plus tôt les légats* à cause du concile dont le temps était proche.

La paix étant rétablie, le pape tint en effet un concile a Rome pendant le carême de 1 1 23. C'est le premier de Latran et le neuvième qui mérite le titre d'œcuménique. Il s'y trouva

près de mille prélats avec des laïques sans nombre de tout rang et de toute condition ; Sugcr , abbé de Saint-Denis, y assista au nom de Louis le Gros. Calixte y publia et y ratifia solennellement la paix qu'il avait faite avec Henri. Il promulgua, en outre, vingt-deux canons sur différents points de morale et de discipline, et exhorta les chrétiens à repousser bravement les infidèles. Le Danemark et la Suède reçurent des missionnaires et des évêques. Compostelle fut érigé en archevêché, et S. Oldegaire, qui gouvernait l'Église de Tarragone, fut envoyé avec le titre de légat apostolique auprès des armées chrétiennes qui combattaient en Espagne contre les Maures. Il est beau de voir comment un si grand pape fut aussi un grand roi. Les États pontificaux recouvrèrent enfin, grâce à ses soins, la paix qu'ils ne connaissaientplus depuis longtemps. Il fit détruire les forteresses élevées dans les environs de Rome par Gencio Frangipani et quelques autres petits tyrans ; les barons qui pillaient les biens de l'Église furent soumis ; les chemins qui conduisaient à la Ville sainte devinrent libres; on n'insulta plus les étrangers qui s'y rendaient, et, pendant leur séjour, ils n'eurent plus rien à redouter de l'avidité ou de l'insolence des habitants. Telle fut l'énergie déployée par Calixte II, que l'usage des armes particulières demeura interdit dans la ville de Rome, et que toutes les forces militaires furent réunies dans la main du pape. Calixte ramena ainsi dans Rome l'abondance et la splendeur, remit en honneur les monuments antiques et construisit des aqueducs pour la commodité des différents quartiers de la cité. Les offrandes qu'on apportait à l'église de Saint-Pierre, au lieu d'être pillées impunément comme auparavant, furent rendues à leur destination et employées à l'utilité de l'Église . Le pape les consacra à la restauration de la basilique principale ; il la pourvut d'ornements magnifiques, et toutes les fois qu'il y célébrait le saint sacrifice il y laissait des marques de sa munificence. * En un mot, dit Suger, Calixte II, ce flambleau de la chaire pontificale, ne se cacha point sous le boisseau ; mais, placé

sur le haut de la montagne, il brilla du plus vif éclat ; et les Romains, heureux de vivre sous la protection d'un maître si magnanime, recouvrèrent en peu de temps tous les biens qu'ils avaient perdus (1). » Galixte II mourut le 12 décembre H 24. Sa mort fut regardée dans toute l'Europe comme une calamité ; les princes donnèrent des regrets à sa mémoire, et, quoiqu'il n'eût jamais reçu les honneurs d'un culte public, son nom fut inscrit avec le titre de bienheureux dans plusieurs monuments. Le inonde exprimait ainsi sa reconnaissance envers un des pontifes qui ontlaissé la meilleure mémoire. En moins de six ans, il avait pacifié la terre, rétabli l'autorité de la chaire de S. Pierre et toute la splendeur de l'ordre hiérarchique, repris et exercé dans Rome la puissance d'un monarque obéi et vénéré, fait connaître et bénir son nom dans toutes les parties de l'univers.

Avec les travaux et la vie de Galixte II s'achève la première période de la lutte des papes contre les empereurs. L'indépendance spirituelle du Saint-Siège est reconquise; il reste à la maintenir en affermissant son indépendance temporelle. Ce sera l'œuvre de l'âge suivant. Mais les détails que nous venons de donner sur les pontificats de Grégoire VII et de Galixte II établissent assez que, depuis le jour où la que-, relie des investitures fut engagée jusqu'au jour où le concordat de Worms la termina, les deux grandes causes du spirituel et du temporel demeurèrent inséparables. Quand les empereurs proposent des négociations ou signent des concordats , sous Pascal , sous Gélase , sous Galixte , le renoncement aux investitures est toujours suivi de la restitution du patrimoine de S. Pierre. La négociation échouet-elle ? les Gésars recommencent tout à la fois à trafiquer des choses saintes et à envahir les biens ecclésiastiques. A-t-elle enfin réussi ? les papes reprennent de la même main la crosse et l'anneau usurpés dans l'Église, et le sceptre foule

(1; Vie de Louis le Gros, p. 116.

aux pieds dans leurs États. Grégoire YII n'a plus qu'une motte de terre, mais il s'y renferme et il la défend jusqu'à la mort ; Calixte donne au monde la paix des consciences, mais il en profite aussitôt pour assurer aux Romains les bienfaits d'un règne glorieux . Le pape et le roi combattent ensemble sous le nom du premier ; ils triomphent ensemble sous le nom du second. Tant il est vrai que ces deux œuvres, dont l'objet semble si différent, sont inséparablement unies dans leurs destinées. Les mêmes ennemis les attaquent, les mêmes persécutions s'élèvent contre elles, les mêmes bouches et les mêmes bras vont les défendre. C'était Grégoire VII et Calixte II dans la querelle des investitures; demain ce sera Alexandre III, Grégoire IX, Innocent III dans la guerre des Guelfes et des Gibelins. Les noms sont changés, mais l'intérêt est le même : c'est celui de Dieu, de l'Église, de la papauté.

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