INNOCENT II ET EUGENE III LUTTENT CONTRE LA DEMAGOGIE
La paix que Galixte II avait donnée à la Ville et au monde se perpétua sous le règne d'Honorius II, son successeur. Le nouveau pontife avait vu son nom acclamé au milieu d'un tumulte excité par la faction des Frangipani. Craignant que cette élection ne fût entachée de violence, il se dépouilla de la tiare et de la chape en présence des cardinaux ; mais ceux-ci se prosternèrent à ses pieds, le supplièrent de garder son rang et lui prêtèrent serment de fidélité. Cet acte d'humilité et de grandeur d'âme inaugura un gouvernement plein de prospérités. L'Église se reposa enfin de ses longs orages; mais la mort d'Honorius fit renaître tous les troubles. Innocent II et Anaclet furent élus le même jour pour lui succéder, le premier par la majorité du sacré collège, le second par quelques cardinaux dissidents. S. Bernard, qui était déjà l'oracle de son siècle, se prononça en faveur d'Innocent. La France, l'Angleterre, l'Allemagne et presque toute la chrétienté embrassèrent la même cause ; il ne resta à Anaclet qu'une partie du peuple romain avec Roger, duc de Sicile, et Guillaume, comte de Poitou et d'Aquitaine. Mais l'éloquence de S. Bernard valait une armée. Il ramena le pontife légitime de France en Italie, le fit reconnaître dans toutes les villes où il se présenta, revint en France pour gagner le duc d'Aquitaine à la bonne cause, rentra en Italie, où il persuada le cardinal Pierre de Pise de se détacher du schisme
et défaire sa soumission. Cet exemple entraîna le reste de la Péninsule; cependant Roger, duc de Sicile, qui avait encouru les censures du Saint-Siège, vint ravager la Fouille et se rendit maître de tout le midi de l'Italie. Il marchait sur Rome quand Innocent II vint à sa rencontre et proposa de négocier. Au mépris du droit des gens et de la foi jurée, le fils de Roger surprit le pape dans une embuscade et le fit prisonnier. On pouvait tout craindre, mais le cœur du prince changea soudain. Les négociations furent reprises, et Innocent, touché de la soumission du Normand, se montra facile. Il accorda à Roger le titre de roi de Sicile, à un de ses fils le duché de Pouille et à l'autre la principauté de Gapoue, le tout sous la suzeraineté du Saint-Siège et sous la condition d'un tribut annuel. Roger resta dès lors fidèle à l'Église.
A peine rendu à la liberté, Innocent II reprit les séances du concile de Latran, que ces événements venaient d'interrompre. C'était le dixième œcuménique. Plus de mille évêques y avaient pris rang ; on y promulgua trente canons sur la discipline et on y renouvela les peines portées contre l'usurpation des privilèges ecclésiastiques parles princes séculiers, et contre la simonie et l'incontinence des clercs. Au milieu de ces abus, dont l'Église achevait la réforme, s'éleva une erreur nouvelle, qui fut examinée dans le concile. Un jeune Italien, devenu fameux sous le nom d'Arnaud de Brescia, avait quitté sa ville natale pour se faire en France le disciple d'Abélard. Son imagination était ardente, sa figure empreinte d'une sensibilité rêveuse, sa parole persuasive. Simple catéchiste, il prit l'habit monastique ; mais il ne prononça jamais de vœux. De retour dans sa patrie, ce rêveur, moitié orateur moitié sophiste, se mit à dogmatiser. Il demandait en religion la réforme de l'Église, et en politique la restauration de l'ancienne république romaine. « De même, disait-il, que les biens spirituels appartiennent exclusivement à l'Église seule, de même les biens temporels appartiennent aux princes et sont incompatibles avec l'existence de la puissance ecclésiastique. »
De ce faux principe, où la distinction des deux pouvoirs est habilement confondue avec leur compatibilité, il concluait nettement que l'Église n'a pas le droit de posséder des biens temporels, et que l'exercice de l'autorité séculière lui est interdit. Le novateur commença par semer la discorde entre le clergé et les fidèles de Brescia. Signalées par l'évêque, ses erreurs furent déférées par Innocent II au concile de Latran. Les évèques les réprouvèrent, et le pape les condamna au silence (1139).
Arnaud de Brescia s'enfuit alors auprès d'Abélard et fît connaître à la France son caractère et ses doctrines. S. Bernard, qui en pressentit tout le danger, ne négligea rien pour en prévenir les ravages. Apprenant qu'il venait d'entrer en Suisse et qu'il s'y faisait des partisans, il écrivait à l'évêque de Constance : « Si le père de famille savait à quelle heure viendra le larron, il veillerait pour ne pas se laisser surprendre. Or je vous dis que le larron est venu et qu'il rôde dans l'ombre de la nuit autour de la maison du Seigneur confiée à votre garde. Je veux parler d'Arnaud de Brescia, qui serait digne de prendre place parmi les anges, si sa doctrine était aussi pure que sa vie ; mais c'est un homme qui ne mange ni ne boit, et ne vit que du sang des âmes. Le Seigneur nous le désignait d'avance en disant : « Vous les verrez accourir vers « vous couverts d'une peau de brebis; mais prenez garde, « car ce sont des loups ravisseurs. »
Forcé par l'éloquence de l'abbé de Glairvaux de quitter Zurich et Constance, Arnaud repassa les Alpes et déclama avec une violence nouvelle contre la souveraineté temporelle du pape. S. Bernard eut à peine appris son arrivée en Italie qu'il écrivit au souverain pontife : « Craignez l'enfant de Brescia ; ses discours sont plus doux que le miel et ses doctrines plus dangereuses que le poison. C'est un scorpion avec une tête de colombe. Brescia l'a vomi, la France l'a banni, l'Allemagne le honnit, il faut que Rome le maudisse. »
Mais tant de zèle et d'éloquence eurent moins de succès
à Rome que dans le reste de la chrétienté. Arnaud de Brescia connaissait bien la ville des pontifes. Il vint s'établir près du Gapitole, sur la rive gauche du Tibre, et, réveillant au milieu d'un peuple ignorant les souvenirs mal compris de l'ancienne Rome, il l'exhorta, pour les faire revivre, à briser le joug des papes. « Quand une fois, dit Bossuet, on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom. » Cette réflexion, applicable à tant de peuples, s'est vérifiée à Rome à toutes les époques de l'histoire. La querelle des investitures et le dernier schisme favorisaient d'ailleurs la nouvelle doctrine. Arnaud fut exilé, mais ses partisans s'échauffèrent de plus en plus et coururent aux armes. En 1142, le Gapitole fut envahi par la foule, la charge de préfet abolie, la souveraineté du peuple proclamée et le gouvernement du sénat établi sur le modèle de l'ancienne Rome. Tandis que la rive droite du Tibre demeurait fidèle au pape, les meneurs de la rive gauche déclarèrent qu'ils avaient restauré l'empire comme au temps de Justinien, et pressèrent l'empereur Conrad de leur prêter main-forte. « A bas, écrivaient-ils, ceux qui résistent à César! Voilà notre cri et nous avons la ferme volonté de rendre votre domination universelle et sans rivale. » Telle était la bassesse de ces démagogues qui agitaient les esprits. Innocent mourut au milieu de tant de troubles. Célestin,qui lui succéda, eut àpeine le temps de s'asseoir sur un troue ébranlé par ces orages; mais le fort de la tempête éclata sous Lucius II, qui remplaça Célestin le 10 mars 1144. Dès son avènement, les partisans d'Arnaud de Brescia soulevèrent le peuple de nouveau. Les factieux demandaient un patrice pour chef, exigeant que le pape renonçât en sa faveur à tous les revenus perçus dans la ville et hors de son enceinte. Lucius, réduit à assiéger le Capitole, où l'émeute avait concentré ses forces, fut atteint d'un coup de pierre et mourut quelques jours après (25 février 1145). Le triomphe des démagogues semblait assuré. Il rappe-
lèrent Arnaud de l'exil et relevèrent sa chaire condamnée par les conciles. Mêlant avec un art hypocrite les textes de S. Paul et les maximes de l'Evangile aux souvenirs de la république, il égarait à la fois le peuple et les grands. Celui-là croyait sortir de la servitude, ceux-ci se laissaient flatter par l'espoir chimérique d'obtenir les dignités consulaires ou sénatoriales. Ce fut au commencement de cette insolente dictature que Bernard de Pise, de l'ordre de Cîteaux,fut élu pape sous le nom d'Eugène III. A peine eut-il été intronisé dans l'église de Saint-Jean de Latran qu'il fut obligé de quitter Rome, où l'anarchie était à son comble. Il choisit Viterbe pour sa résidence, et reparut deux fois dans sa capitale, tantôt sur les réclamations des Romains, fatigués du joug d'Arnaud de Brescia ; tantôt avec le secours de Roger, roi de Sicile, dont les armes soumirent les rebelles les plus opiniâtres. Après avoir été le disciple de S. Bernard, Eugène était demeuré son ami. Non content de consulter ce grand saint, il vint le voir en France et vécut à Clairvaux dans la simplicité de la vie religieuse. La correspondance que S. Bernard eut avec lui et les livres qu'il écrivit pour l'édifier, sont pleins de détails curieux sur le caractère des Romains : « Qui ne connaît, disait le saint abbé de Clairvaux, la vanité et l'arrogance de ce peuple ? Nourris dans la sédition, cruels, intraitables, ils méprisent toute obéissance à moins qu'ils ne se sentent trop faibles pour résister. S'ils promettent d'obéir, ils n'aspirent qu'à commander ; s'ils jurent obéissance, c'est pour attendre l'occasion de se révolter. Et cependant iis viennent exhaler leur mécontentement en clameurs de toute espèce , s'ils s'aperçoivent que vous leur fermez vos portes ou vos conseils. Habiles à faire le mal, ils n'ont jamais appris à bien agir; odieux à la terre et au ciel, impies envers Dieu, séditieux entre eux-mêmes, jaloux de leurs voisins, sans humanité pour les étrangers, ils n'aiment personne et sont détestés de tout le monde, et, pendant qu'ils cherchent à inspirer la crainte, ils vivent dans une basse et continuelle appréhension. Ennemis de toute soumission, ils ne savent comment
se gouverner ; sans foi envers leurs supérieurs, insupportables à leurs égaux, ingrats envers leurs bienfaiteurs, ils ne sont pas moins imprudents clans leurs demandes que dans leurs refus. Hautains dans leurs promesses, ils sont pauvres dans l'exécution. L'adulation et la calomnie, la perfidie et la trahison sont les seuls arts familiers à leur politique (1). »
En traçant ce portrait, malheureusement trop ressemblant, d'une grande partie de la population romaine, S. Bernard ne renonçait pas à la convertir. Il s'adressa aux Romains euxmêmes, tantôt avec l'accent du reproche, tantôt avec celui de la tendresse, toujours avec éloquence et autorité. « A quoi avez-vous pensé, ô Romains, en offensant ainsi les princes du monde, ceux qui sont si particulièrement vos patrons? Pourquoi, par une fureur aussi intolérable que déraisonnable, avezvous provoqué celui qui est le Roi de la terre et le Seigneur du ciel, en vous efforçant avec une audace sacrilège d'attaquer et de dépouiller d'une partie de sa gloire le Saint-Siège, si singulièrement élevé par les privilèges de Dieu et des rois, le Saint-Siège que vous auriez dû, s'il l'eût fallu, défendre seuls contre tous!... Vos pères ont soumis l'univers à votre ville, et vous, vous faites de votre ville la risée de l'univers ! L'héritier de Pierre est par vous éloigné du siège et de la ville de Pierre ; les cardinaux et les évêques, ministres du Seigneur, sont par vos mains dépouillés de leurs biens et chassés de leurs demeures ! 0 peuple insensé et déraisonnable ! ô colombe séduite et n'ayant plus de cœur! le pape n'était-il pas ton chef, et les cardinaux les yeux de ton chef. Qu'est-ce que Rome aujourd'hui, sinon un corps sans tête, un front sans yeux, une face sans lumière? »
A ces reproches succédaient les supplications : « Réconciliez-vous, nous vous en supplions au nom de Jésus-Christ ; réconciliez-vous avec Dieu et avec vos princes les apôtres Pierre et Paul, que vous avez chassés en chassant leur vicaire et
(1) S. Bernard, de Considérât., lib. IV, c. il, p. 44.
successeur Eugène. Réconcilie-toi, ô cité glorieuse, avec les milliers de martyrs qui reposent dans ton sein, et avec la sainte Église, qui par toute la terre a été scandalisée de ta conduite.... Mais finissons, et que tous prêtent l'oreille. J'ai prêché la justice et averti du danger; je n'ai point tu la vérité, j'ai exhorté à mieux faire. Il nous reste à nous réjouir bientôt de votre correction; sinon, dans l'assurance d'un châtiment imminent, à verser des larmes inconsolables, séchant de frayeur dans l'attente de ce qui arrivera au monde entier. »
Ces pathétiques exhortations ne portèrent pas d'abord leur fruit ; mais la faction d'Arnaud se déconsidéra enfin par ses propres excès. Eugène III profita de son discrédit pour rentrer définitivement à Rome en 1152. Il mourut l'année suivante, après avoir rallié à lui presque tous les cœurs. Anastase IV, son successeur, ne régna que quatre mois et fut remplacé par Adrien IY (3 décembre 1154). Il y avait dix ans que l'anarchie régnait à Rome, et qu'un moine séditieux en était l'âme. Enivrés de leur triomphe éphémère, ses partisans en vinrent au point d'attaquer et de blesser à mort le cardinal Gérard de Sainte-Pudentienne, un jour qu'il traversait la voie Sacrée pour se rendre au palais pontifical. Adrien IV, justement fatigué de cette criminelle insolence, mit la ville en interdit. Pour la première fois, depuis la prédication des apôtres, les offices cessèrent dans toutes les églises, et depuis les fêtes de Noël jusqu'à Pâques Rome se trouva privée des consolations de la religion. Cette punition, qui frappait les yeux des habitants autant que leur cœur, eut tout l'effet que le pape en pouvait attendre. Ils vinrent se jeter aux pieds d'Adrien, obtinrent leur pardon et bannirent enfin Arnaud de Brescia.
Frédéric de Souabe, à qui la couleur de sa barbe fit donner le nom de Barberousse, descendit alors en Italie pour demander au pape la couronne impériale (1155). Adrien s'avança à sa rencontre jusqu'à Viterbe. Les barons romains envoyèrent de leur côté des ambassadeurs au roi des Aile-
mands pour lui offrir la souveraineté de Rome. Ils mettaient à leur obéissance plusieurs conditions : le prince devait reconnaître le sénat, confirmer les privilèges de la ville, donner au peuple cinq mille marcs d'argent pour sa bienvenue , et jurer de maintenir le gouvernement temporel de Rome sur les bases antiques, à l'exclusion absolue des papes. Quand Frédéric reçut ces propositions, il était en différend avec Adrien pour régler le cérémonial de leur entrée dans Rome. C'était un usage non interrompu depuis Charlemagne que l'empereur tînt l'étrier au pape pendant qu'il descendait de cheval, pour marquer la subordination de la dignité impériale par rapport au Saint-Siège. La fierté de Frédéric s'y refusait; l'humilité d'Adrien maintenait les droits du pontife. Ce débat fut l'objet des conférences de Sutri. Après beaucoup d'hésitation, Frédéric se soumit, et le couronnement fut décidé. L'empereur congédia avec mépris les ambassadeurs du sénat romain, força l'entrée de Rome et fut sacré par le pape dans la basilique de Saint- Pierre. Mais les factieux qui occupaient le château Saint- Ange se jetèrent sur les Allemands et les égorgèrent dans les rues. Frédéric venait de quitter la ville; il y rentra en toute hâte, battit les Romains jusqu'à la nuit, et ne sortit du Vatican qu'avec le pape. L'auteur de tous ces troubles, Arnaud de Brescia reçut enfin le prix de sa rébellion. L'empereur le fit saisir en Toscane, où il s'était réfugié, et le livra au préfet de Rome. Adrien était absent de la ville ; on jugea sommairement le coupable sans attendre les ordres du pape, et sans lui laisser le temps d'accorder un pardon trop dangereux d'ailleurs et trop peu mérité. Le révolutionnaire du xne siècle fut décapité, son cadavre brûlé et sa cendre jetée dans le Tibre : c'était le supplice des parricides et l'exécution littérale des lois du pays. Ainsi finit le premier et triste essai de la démagogie romaine.