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CHAPITRE VI

LUTTE DU PAPE ALEXANDRE III CONTRE LE DESPOTISME DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE.

Le prince qui venait de mettre fin aux violences d'une révolution ne devait pas tarder à être lui-même le fléau de l'Italie et l'oppresseur de la papauté. Frédéric détestait les démagogues, mais il n'aimait pas les papes. C'était, par son éducation et par ses tendances, l'un des types les plu* complets du despotisme et de l'ambition. La nature lui avait donné des grâces naturelles dans la figure et dans la parole ; il avait de la science plus qu'aucun prince de son temps ; sa cour était le temple des arts ; sa mémoire est encore chère aux beaux esprits. Avec toutes les ressources réunies de la naissance, du savoir et de la force, Frédéric s'était tout promis. Les princes dont il s'entoura, n'étaient que des flatteurs et ne devaient parler que pour l'applaudir ; les diètes dans lesquelles il feignait de consulter la volonté des autres , n'avaient au fond d'autre objet que de consacrer la sienne. S'il dotait des écoles, c'était pour répandre les maximes du despotisme; s'il récompensait les poètes, il ne leur laissait guère à sa cour que la liberté de le louer ; s'il attirait des évêques auprès de lui, tout leur rôle se bornait à enregistrer ses volontés et à se taire devant ses caprices. Il voulait aussi un pape; mais un pape esclave de ses vues et de ses désirs, un pape qui lui dût tout, même son élection, et qui, lui prêtant au besoin les armes spirituelles, pût frapper et excommunier dans l'occasion ceux qu'il aurait poursuivis lui-même avec le glaive des combats.

La chimère de Frédéric Barberousse était la monarchie universelle. Sous le pontificat d'Adrien, comme sous celui d'Eugène III, les esprits judicieux avaient déjà pénétré ses projets : on pressentait qu'il chercherait à s'emparer de la considération et de l'influence du pape pour fonder l'empire auquel son ambition ne mettait d'autres bornes que celles du monde (1). Adrien, qui avait pu deviner son caractère et ses desseins le jour même où il l'avait couronné, ne tarda pas à s'en apercevoir encore mieux. On apprit à Rome que l'empereurvenait de donner, contrairement au concordat de Worms, l'investiture à l'évèque de Verdun et qu'il avait mis en prison Eskyl, évêque de Lund. Des attentats aussi graves aux conventions précédentes et aux libertés ecclésiastiques émurent naturellement un pape jaloux de l'indépendance de l'Église. Il chargea deux cardinaux, Roland et Bernard, de venir trouver l'empereur, et leur remit une lettre clans laquelle il exposait au prince ses plaintes et ses griefs, en lui rappelant les bienfaits dont le Saint-Siège l'avait comblé.

Frédéric était alors à Besancon, où il venait de se faire reconnaître comme souverain du pays, avec Béatrix, sa femme, l'unique héritière de Rainaud III, comte de Bourgogne. La cour était fort brillante, et les nations étrangères y disputaient le pas aux grands de la contrée. « On y voyait, dit un contemporain, Romains, Apuliens, Vénitiens, Francs, Anglais, Espagnols, fêtant par ambassadeurs l'arrivée de l'empereur (2). » Ce fut au milieu de cette cour plénière que les deux légats du pape arrivèrent dans la ville. On y donna lecture des lettres d'Adrien, qui débutaient ainsi : « Vous devez vous rappeler, très-glorieux fils, avec quel plaisir et quelle joie votre mère

(1) Ecoutons un contemporain : Scio quid Teutonicus moliatur. Eram enim Romœ, prœsidentc beato Eugenio, quando prima legatione missa in regni sui initio, tanti ausi impudentiam , tumor intolerabilis, lingua incauta detexit. Promittebat euim se totius orbis reformaturum imperium, Urbi subjiciendum orbem , eventuque facili omnia subacturum, si ei ad hoc solius Romani pontifiais favor adesset. Id enim agebat ut, in quemcumque demutatis inimicitiis mater ialem gladium imperator, in eumdem Romanus pontifex spiritualem gladium ererceret (Jean de Salisbury, Ep. lix.)

(2) Radevicus, de Gestis Friderici, lib. I.

la sainte Église vous a reçu l'année dernière, de quelle dignité et de quel honneur elle vous a revêtu, et comment, en vous conférant [contulit) si volontiers l'insigne de la couronne impériale, elle a voulu exalter votre puissance dans son sein maternel. Nous ne nous repentons pas d'avoir accompli ainsi tous les désirs de votre volonté, et nous nous réjouirions même de vous avoir donné, si nous l'avions pu, des bienfaits [bénéficia) encore plus signalés, sachant qu'ils ne pourraient tourner qu'à l'avantage de l'Église (1). » Il n'y avait rien de plus clair que ce préambule. Mais Frédéric entendait mal le latin, et la cour ne l'entendait pas du tout. Son chancelier et les légistes qui l'entouraient, traduisirent contulit par concéder et bénéficia par bénéfices ou fiefs. Frédéric s'emportera ce mot. Le cardinal Roland est interpellé :« De qui, réplique-t-il avec plus de justesse que cle prudence, l'empereur tiendrait-il l'empire, sinon du Saint-Siège? » Mais des cris couvrent la voix du légat, le comte palatin de Witelsbach tire son épée. l'empereur se répand en termes injurieux contre le pape et somme les ambassadeurs de quitter aussitôt et la ville et l'empire;! 153). .

L'interprétation donnée à la lettre pontificale était aussi bien contraire au sens véritable des paroles qu'aux intentions de son auteur. Ce fut l'objet d'une correspondance entre les deux souverains, dans laquelle Adrien montra autant de dignité que Frédéric laissa percer d'arrogance et de prétentions. Le pape eut beau expliquer, conformément à l'usage, le sens des deux mots qui avaient blessé l'empereur (2) ; le fier et irascible

(1) Harduin, t. VI, p. II, p. 1335.

(2) Adrien avait répondu à Frédéric : Licet hoc nomen, quod est beneficium, apud quosdam in alla significatione quam ex impositione habeat assumatur, tune tamen in ea sigmficalione accipiendum fuefat quam nos ipsi posuimus, et quam ex institution sua noscitur retinere. Hoc enim.nomen ex bono facto et est editum, et dicitur beneficium apud nos, non feudum, sed bonum factum. Per hoc vocabulum contulimus, nihil aliud intelleximus, nisiquod superius dictum es<, imposuimus. (Apud Mansi, t. XX, p. 793 ; Harduin., loco cit., 133G.) « Quoique le mot beneficium soit pris par quelques-uns dans un sens différent de celui qu'il a dans notre lettre, il faut l'entendre selon la signification que nous lui donnons, et qu'il a d'ailleurs d'après son étymologie. Ce mot est composé avec bonum et factum, et il signifie pour nous, non pas fief ou bénéfice, mais

Frédéric n'en demeura pas moins résolu à poursuivre dans la papauté un ennemi, puisqu'il ne pouvait s'en faire un vassal.

Tout rempli de ce projet, il revint en Italie en 1 158, et après avoir soumis la ville de Milan, qui s'était révoltée, il assembla une diète à Roncaglia, où les plus célèbres jurisconsultes de Bologne déclarèrent par ses ordres que la puissance absolue des empereurs romains lui appartenait. Il régla en conséquence les monnaies et les impôts, comme s'ils eussent été des droits régaliens dont il venait de faire le recouvrement ; et, malgré le vœu solennel qu'il avait prononcé le jour de son sacre, il envahit les possessions du Saint-Siège, les chargea d'impôts, donna à Guelfe l'investiture de l'héritage de Mathilde et disposa arbitrairement des sièges archiépiscopaux de Cologne et de Ravenne. Adrien passa des prières aux reproches et aux menaces : « Que dirai-je, lui écrivait-il, de la fidélité que vous avez jurée à S. Pierre et à nous? Est-ce l'observer que d'exiger des évoques l'hommage des investitures, de les forcer à venir mettre dans vos mains leurs mains consacrées, et de fermer à nos légats et les églises, et les villes de vos États (1)? » Frédéric répondait en citant l'exemple du Christ faisant payer le denier à Pierre et les paroles de S. Paul sur le respect dû aux puissances. Il rappelait hypocritement que Jésus-Christ a recommandé à ses disciples d'être doux et humbles de cœur, et qu'ils avaient obéi, même à Néron (2). >»

Adrien IV rappela alors à Frédéric combien les prétentions des empereurs sur Rome étaient mal fondées. Il lui fît observer que dans cette ville toute magistrature dépendait du pape, puisque le pape y possédait toutes les régales; que l'empereur n'avait pas le droit d'y envoyer des légats à l'insu du Siège apostolique; que les évêques d'Italie ne lui devaient point

bienfait. Par le mot contulimus nous avons voulu dire placer, conférer et non pas octroyer. »

(1) Hadriani Epist. ad Frid., an. 1159. — Baronii Ann.

(2) Muratori Script., t. VII, p. 360.

l'hommage féodal ; qu'il fallait restituer à l'Église romaine la terre tout entière de la comtesse Mathilde, le duché de Spolète, les îles de Corse et de Sardaigne (1). Ce sont toujours les mêmes prétentions repoussées, les mêmes droits revendiqués, la même politique de réclamations, la même obstination dans le droit. L'empereur hésite dans sa réponse : il demande du temps, il veut délibérer. Ce qui concerne l'envoi de ses légats lui paraît surtout très- grave : « Car, continue-t-il, ayant le nom et le caractère d'empereur romain, ce n'est vraiment posséder qu'un pouvoir nominal si la ville de Rome n'est pas dans nos mains (2). » Frédéric laisse apercevoir dans cette réponse qu'il sent toute la justice des réclamations d'Adrien ; mais que son ambition l'empêche de les accueillir (1159). Enfin le pape, décidé à maintenir les droits, les possessions et la liberté de l'Église romaine, allait anathématiser l'empereur, quand il mourut le 1er septembre 1 159.

Frédéric apprit à la fois et la mort d'Adrien et l'élection de son successeur. La joie que lui causa la première nouvelle fut singulièrement tempérée par l'amertume de la seconde. Le sacré collège venait d'élire, après trois jours de conclave, le cardinal Roland de Saint-Marc, l'un des légats dont la mission auprès de l'empereur s'était terminée, à Besançon, par une scène si violente. L'empereur, qui en conservait un amer souvenir, jura en lui-même que le nouveau pontife ne siégerait jamais sur le trône de S. Pierre. De son autorité, au nom de Dieu et de l'Église, le chef de l'empire convoqua un conciliabule à Pavie pour examiner l'élection. Pendant le conclave trois cardinaux dévoués à l'empereur, s'étant séparés des autres, avaient élu l'un d'entre eux, Octavien, qui prit le nom de Victor III. Alexandre, emprisonné par son rival, mais délivré par la population romaine, se fit sacrer et couronner à Cisterna; Victor alla chercher un refuge et des partisans dans les armées

(1) Radevic, tib. II, c. xxx.

(2) Grat. Décret., Dist. VIII, c. i.

de Frédéric. Le vrai pape avait refusé de comparaître à rassemblée de Pavie; l'intrus s'y fit reconnaître, et le schisme commença sous la protection de l'empereur.

Ce schisme dura seize ans et troubla toute l'Europe. Frédéric, qui n'avait pu avoir un pontife légitime pour servir d'instrument à ses desseins, fut réduit à se contenter d'un antipape. Mais les deux partis n'étaient pas égaux, et il n'y avait pas ombre de doute sur la véritable élection : « L'antipape Victor, dit Helmold, dans la Chronique des Slaves, fut reconnu par Reynold et par Conrad, élus l'un au siège de Cologne, l'autre à celui de Mayence, et par tous ceux que dominaient la crainte ou la faveur du maître. Mais Alexandre fut reçu par l'Église de Jérusalem, par celles d'Antioche, par la France, l'Angleterre, l'Espagne, le Danemarck et tous les royaumes chrétiens de l'univers. Tout l'ordre de Cîteaux se déclara pour lui, ordre qui comptait alors dans son sein un grand nombre d'archevêques, d'évêques et une multitude innombrable de moines. Cette invincible unanimité fortifia singulièrement la cause d'Alexandre. César en conçut une si grande colère, qu'il ordonna par édit que tous les moines cisterciens eussent à se soumettre à Victor ou à sortir de ses États. Aussi, il est difficile de dire combien de chefs de communautés, combien de congrégations de moines furent contraints de s'exiler et de chercher en France un refuge. Par la violence du prince un grand nombre d'évêques renommés en sainteté furent, dans la Lombardie et dans tout l'empire, chassés de leurs sièges, et d'autres furent mis à leur place. »

Frédéric ne pouvait lutter contre l'entraînement universel qu'en recourant à la voie des armes. Mais les armes étaient trop lentes au gré de sa colère. Pendant qu'il assiégeait Milan, dans le cours de l'année 1 161 , il brûla deux fois les campagnes environnantes, envoyant |au dernier supplice les prisonniers qu'il faisait autour de la ville, et poussant la barbarie jusqu'à couper le poing aux paysans qui portaient des vivres aux as-

sièges. Après quatorze mois d'une héroïque résistance, les magistrats se présentèrent le 1er mars 1162 au palais de l'empereur à Lodi, déposèrent leurs armes à ses pieds et se rendirent au nom de la ville de Milan. L'armée, la cour, les princes pleuraient de compassion à la vue de tant de noblesse et de malheur ; seul Frédéric demeura sans entrailles. Il donna l'ordre de faire sortir tous les habitants de l'enceinte des murs. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tout fut banni de cette enceinte déserte ; on n'y épargna que les églises ; la charrue passa sur les ruines, et le barbare vainqueur y fît semer du sel en signe de malédiction.

Au bruit de tant de cruautés, toute la Péninsule tourna les yeux vers le pape. Alexandre, menacé dans Rome, n'hésita pas à excommunier aussitôt le destructeur de Milan. Il s'exila ensuite, mais son exil fut un triomphe. Les républiques italiennes, le roi de Sicile, l'empereur de Gonstantinople envoyaient des députés sur son passage et le pressaient d'accepter un asile dans leurs États. Alexandre préféra la terre de France, refuge ordinaire des pontifes persécutés. On croira à peine que Frédéric essaya de lui fermer cette terre hospitalière. C'est cependant ce qu'atteste la lettre suivante, écrite au chancelier de Louis VII : « Le prêtre qui , à cause de nos fidèles répandus autour de Rome, n'a ni ne trouve un lieu où reposer sa tète, veut, avec ses honteux fauteurs, affronter le danger de la mer pour entrer dans la terre des Francs. Ne recevez ni ne laissez recevoir nulle part cet atroce ennemi de l'empire ; autrement il pourrait surgir entre les États du roi et les nôtres telle haine que nous ne pourrions facilement ni prévenir ni calmer (1). »

Alexandre III aborda en France, et l'empereur, n'ayant pu lui en fermer les portes, imagina un autre expédient. Il proposa à Louis YII une entrevue aux confins de leurs États dans la ville de Saint-Jean de Losne, pour examiner, disait-il, les titres

(1) Lettre du mois de janvier 11G2.

d'Alexandre et de Victor, dans une grande assemblée composée de dignitaires ecclésiastiques et laïques, en présence des deux prétendants et des deux souverains. Il annonçait un concile et il préparait une armée. On voyait pêle-mêle autour de Frédéric des Danois, des Allemands, des Bourguignons ; les rois du Nord lui servaient d'escorte ; prélats, comtes et barons, chacun avait sa tente et son bouclier ; et des émissaires de l'empereur répandaient de l'argent pour gagner tous les pays à sa cause. Cet appareil de guerre fut déployé en pure perte. Le roi de France avait été exact à l'entrevue, mais Alexandre y manquait : car le dénoûment en était connu et réglé d'avance, Frédéric ayant déclaré dans les lettres de convocation qu'il n'allait à Saint-Jean de Losne que pour faire reconnaître et proclamer Victor. La confusion dont Frédéric fut couvert n'eut pas même, pour se déguiser, la ressource de la violence. Quoiqu'il pût garder le roi de France comme prisonnier, il préféra se retirer, le dépit sur les lèvres, la rage dans le cœur; car la saison était trop avancée pour commencer une campagne, la famine se faisait déjà sentir dans son armée, et le roi d'Angleterre, prévenu par le pape, s'avançait au secours du roi de France.

Cette retraite forcée fut une atteinte portée à la réputation de cette toute-puissance qui faisait trembler, non-seulement les peuples du voisinage, mais les nations les plus éloignées. Frédéric avait pu assujettir la Bourgogne, dominer l'Allemagne, tromper le roi de France, subjuguer l'Italie, prendre Milan et lui infliger un châtiment inouï dans l'histoire ; impuissant contre la papauté, il ne pouvait venir à bout du plus faible de ses ennemis. Les exils se multipliaient ; il sacrifiait les évêques qui lui étaient le plus chers, violait le droit d'élection des villes, et la persécution n'aboutissait point. Victor meurt, et le schisme se continue sous un nouvel antipape ; mais la protection de l'empereur ne peut rendre populaire le nouvel intrus. Frédéric, comme tous les rois absolus, croyait au droit de la force, même dans l'ordre

moral et le domaine de la conscience. La cour qu'il assembla à Wurtzbourg, pendant les fêtes delà Pentecôte de l'année 1 165, offrit les scènes les plus incroyables. L'évêque élu de Cologne, pleinement associé aux vues politiques et religieuses du maître, proposa, en présence des prélats et des princes, que dans les six semaines suivantes, princes, évoques, abbés et autres fussent tenus de jurer qu'ils resteraient àjamais attachés à la cause de Pascal, à peine de bannissement et de confiscation de biens et d'honneurs. Frédéric s'avança et jura le premier. Vint le tour des évêques. Après beaucoup de tergiversations, ils obéirent, la conscience troublée, les uns avec des larmes, les autres avec des réserves. Un seul, celui de Mayence, se retira et la nuit suivante vint rejoindre le pape sur la terre de France.

Après cette victoire remportée par la terreur, Frédéric adressa une lettre à tous les peuples de l'empire, et notifia aux abbés ses volontés suprêmes arrêtées à Wurtzbourg. Son décret ne permettait ni observations, ni délai : il fallait dans six semaines prêter serment à l'antipape. Les abbés de Lure, de Luxeuilet de Saint-Claude, feudataires de l'empire, se mirent en route vers l'Allemagne et rencontrèrent Frédéric à Worms. On voit dans la même assemblée Herbert, archevêque élu de Besançon, le trésorier de Saint-Jean, deux chanoines de Saint-Étienne, les abbés de Corneux et de Faverney. Tel était l'effet de la persécution dans le seul diocèse de Besançon : les couvents cisterciens, où dominait l'influence de S. Pierre de Tarantaise, partisan dévoué d'Alexandre, bravèrent les menaces du tyran et n'envoyèrent aucun représentant à la cour impériale ; ceux d'Acey et de Bellevaux se distinguèrent par leur courage, et, pour les punir de cette résistance, les juges impériaux abandonnèrent leurs terres au pillage des seigneurs voisins. Outrages, violences, excès de tout genre, tout, dit Othon de Frisinghen, fut commandé ou toléré par l'empereur en Italie, en Bourgogne et en Allemagne, contre les prélats qui osaient prendre le parti d'Alexandre. Frédéric

en était venu à cette impatience fébrile qui ne supporte plus ni la dissidence ni la contradiction. Dans ses lettres, dans sa cour, en toute occasion, il parlait du pape avec autant d'aigreur que de mépris. Il disait : « Ce Roland, cet ennemi public de mon empire, qu'on le sache bien, nul de ses adhérents, s'il ne revient de son erreur, n'aura près de moi faveur ni grâce (1). »

Cependant, à la prière des Romains, le pape Alexandre III avait quitté la France et s'était remis en route pour l'Italie. De la Sicile, où il avait d'abord pris terre, il alla débarquer à Ostie, accompagné du roi Guillaume et de tous les barons siciliens (1165). Les sénateurs et les grands de Rome, suivis de toutes les corporations de la cité, se présentèrent avec un peuple immense au-devant de leur souverain et le reconduisirent triomphalement à Saint- Pierre. L'Italieavait compris qu'elle recevait son libérateur, Rome qu'elle ouvrait ses portes à son roi. Vérone, Vicence, Padoue, Trévise vinrent le prier de se mettre à leur tête et de les aider, par son influence toute-puissante, à reconquérir leur liberté. Elles s'engagèrent ensuite par un serment à entretenir entre elles une ligue pendant vingt années et à relever Milan de ses ruines. Les Milanais exilés et fugitifs reparurent alors sur tous les points de l'Italie et se réunirent sur les ruines de la terre natale. Ils pleuraient de joie en revoyant leur berceau, devenu naguère une tombe si fameuse ; et, la truelle d'une main, l'épée de l'autre, divisés en petites troupes le long des murs renversés, ils relevèrent leur ville en se tenant prêts à la défendre (1167). Ce n'était pas encore assez pour leur reconnaissance. Une colonie choisie parmi les Lombards alla fonder une nouvelle ville au confluent du Tanaro et de la Bormida, et la nomma Alexandrie, en l'honneur du pape, chef de la ligue et père des fidèles.

Tout prospérait à la ligue lombarde, sous les auspices de ce

(1) M. Ed. Clerc, Essai sur fHist. de la Franche-Comté, t. Ier.

grand pape, quand Frédéric, sentant son pouvoir détruit en Italie, voulut le relever par un coup terrible, et vint à la tête d'une armée formidable mettre le siège devant Ancône. La ville résista pendant un an et n'ouvrit ses portes que devant la famine. Ce succès, si cruellement acheté, conduisit l'empereur jusqu'à Rome, où son premier exploit fut de mettre le feu à la basilique du prince des apôtres pour forcer la ville à capituler. Le château Saint-Ange et le Golisée, où le pape s'était retiré avec les Frangipani, résistaient encore ; Alexandre profita de cette circonstance pour quitter Rome, et, prenant un habit de pèlerin, il alla demander pour la seconde fois un asile au roi des Deux-Siciles.

Le rêve de Frédéric était accompli, ou plutôt il allait finir. L'empereur, qui n'avait vu que le Gapitole, allait être précipité de la roche Tarpéienne. Le lendemain du jour où l'antipape l'avait couronné à Saint-Pierre, à la suite d'une pluie légère, un rayon de soleil, aussi vif que meurtrier, tomba dans son armée triomphante. Alors commença la peste et la mortalité : en peu de jours, nombre de nobles, d'évêques et de barons, le duc Guelfe, l'archichancelier Renaud, l'évêque élu de Cologne, succombèrent au fléau. La mort planait sur toutes les têtes. Dès le quatrième jour, Frédéric s'éloigne et regagne la Haute-Italie. Mais la Haute-Italie se soulève; il fuit encore et s'enferme dans Pavie. « Nous le tenons assiégé, » écrivent les Lombards avec l'accent du triomphe. Il échappa enfin à leurs mains ; ce n'est toutefois'que pour perdre une bataille, repasser les Alpes et rentrer en Bourgogne sous l'habit d'un valet, avec trente hommes pour armée (1).

Frédéric se montrait impatient de laver cette honte, tandis que les princes de l'empire, fatigués des troubles et des désordres que son ambition avait produits, le menaçaient hautement de l'abandonner s'il ne se réconciliait avec le Saint-

(1) Muratori, Annali d'Italia, an. 1168.

Siège. Laissant derrière lui l'Allemagne troublée, où Henri le Lion, duc de Bavière, avait agrandi ses États aux dépens de l'empire, il crut avoir pourvu suffisamment à sa sûreté en faisant reconnaître son fils Henri pour son successeur, et revint une quatrième fois en Italie sous prétexte de recueillir la succession de Welf, duc de Spolète et marquis de Toscane. Le siège d'Ancône fut la première entreprise de l'armée allemande (1174). Le courage des assiégés fut égal à la fureur des assaillants, et la famine, qui avait triomphé d'eux quelques années auparavant, céda cette fois devant l'héroïsme. On vit des mères se faire ouvrir les veines, en tirer un reste de sang et le faire cuire avec quelques herbes- pour le porter à leurs fils qui combattaient sur le rempart. On entendit les filles et les femmes de ce peuple magnanime dire aux magistrats : « Notre chair ne vaut-elle pas celle des moutons et des bœufs? Eh bien ! mangez-nous ou jetez-nous à la mer. Nous aimons mieux mourir que de tomber entre les mains d'un ennemi qui ne sait pas pardonner. » Ancône était digne de servir le pape et de vivre pour la liberté. Bientôt les Lombards la délivrent ; Venise, entraînée par la voix du pape, s'unit à la ligue nationale ; Frédéric perd en quelques jours sa flotte battue dans l'Adriatique par la flotte vénitienne, et son armée est mise en déroute à Legnano par l'armée milanaise. L'empereur lui-même avait laissé dans cette bataille son cheval, son étendard et son bouclier. Seul, errant au hasard, il eut peine à se réfugier à Pavie, où son âme humiliée s'ouvrit enfin au noble sentiment du repentir.

Alexandre III était à Anagni quand Vérémond, archevêque de Magdebourg, Ghristiern, archevêque de Mayence, et Conrad, évêque élu de Worms, vinrent le trouver de la part de leur maître et lui demandèrent l'oubli du passé et la paix pour l'avenir. « Nous ne pouvions, leur dit le pape, recevoir en ce monde un plus agréable message. Nous n'avons jamais refusé de reconnaître Frédéric pour le plus grand des princes de la terre. Puisse la paix qu'il nous offre être définitive et à

jamais irrévocable!» Là-dessus commencèrent les négociations. Le pape stipula la paix, non-seulement pour lui, mais encore pour ses alliés, les Lombards, le roi de Sicile et l'empereur de Gonstantinople. Les députés s'engagèrent au nom de leur maître à reconnaître l'autorité du pape légitime et à restituer à l'Église soit les terres de la comtesse Mathilde, soit les autres domaines pontificaux dont Frédéric s'était emparé. Ils firent régler aussi la condition des abbés et des prélats qui, ayant été investis de leurs sièges par l'autorité de l'empereur, étaient irréguliers aux yeux de l'Église (1). Ces conventions furent portées à Venise, où Alexandre et Frédéric se rencontrèrent dans une entrevue solennelle. L'empereur se rendit à l'église Saint- Marc, où le pontife l'attendait, et, s'approchant de lui, il ôta son manteau pour se prosterner humblement à ses pieds. Le pape le releva avec mansuétude, le bénit et lui donna le baiser de paix. Cette heureuse pacification fut scellée, le jour même, à l'autel , par la messe que célébra le pape et la communion que reçut l'empereur. Allemands et Italiens, tous les témoins d'une entrevue si touchante, firent retentir les airs de leurs acclamations. Mais les députés des villes lombardes furent distingués par le pape dans la foule qui l'entourai t. Il leur dit, les larmes aux yeux : « C'est un miracle de la Toute-Puissance qu'un prêtre, vieux et désarmé, ait pu résister à la fureur du plus grand roi de la terre : c'est afin que tout le monde sache qu'il est impossible de combattre contre le Seigneur et contre son christ. Vous avez partagé nos périls, il était juste que vous eussiez partànos triomphes. Nous n'avons voulu signer la paix qu'au milieu de nos fidèles Lombards. » La trêve conclue avec eux devait durer six ans. La paix de Constance, signée en 1183, transforma en traité définitif les dispositions préliminaires qu'on avait signées à Venise. Cette paix prit pour base le concordat de Worms, annula les odieuses décisions de Roncaglia, reconnut la

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. xxx.

liberté des villes lombardes et les assimila, sous le titre de république, aux grands fîefs de la couronne impériale.

Ainsi s'acheva l'œuvre de l'indépendance italienne. Alexandre III, qui en était l'auteur, rentra dans ses propres États avec tous les honneurs du triomphe. La ville de Rome, où ses sujets le rappelaient, n'avait pas cessé de le reconnaître pendant ses longues épreuves pour le pape légitime. Des quatre antipapes qui s'étaient succédé sous la protection de l'empereur, deux étaient morts, Victor III et Pascal III ; Calixte III était venu se soumettre lui-même à la pénitence ; et le quatrième, Innocent III, fut enfermé dans un cloître pour expier son usurpation. Ils n'avaient eu dans Rome d'autres partisans que ceux de la peur et de l'intérêt; mais les doctrines d'Arnaud de Brescia y comptaient encore des adeptes. Alexandre ne voulut y reparaître qu'après avoir obligé le sénat à reconnaître son autorité et à lui prêter serment. Ce fut à Tusculum qu'il reçut l'hommage des sénateurs. Il entra ensuite dans la ville le 2 mars 1178, précédé des croix et des bannières qui étaient venues à sa rencontre, et reprit solennellement possession de Saint-Pierre. L'année suivante, s'ouvrit dans le palais de Latran le onzième concile général , qui renouvela les décrets des assemblées précédentes contre la simonie, l'abus des investitures, l'usurpation des domaines ecclésiastiques ; décida qu'à l'avenir les souverains pontifes ne pourraient être élus qu'après avoir réuni les deux tiers des suffrages des cardinaux; anathématisa l'hérésie des vaudois et des albigeois, et couronna ainsi, par les plus sages mesures, le pontificat si agité, mais si glorieux, d'Alexandre III.

Après vingt ans de luttes, de persécution et d'exil, ce grand pape se reposa enfin dans la victoire et dans la paix. Il mourut le 30 août 1181, léguant à l'Église un nouvel exemple de courage et de magnanimité. Elle avait appris de Grégoire VII comment les papes combattent et meurent pour sa liberté spirituelle; Alexandre III lui apprit à son tour à

tout entreprendre et à tout souffrir pour son indépendance politique. Le génie des empereurs ne voulait asservir celle-là que pour comprimer l'autre; le génie des papes devine le piège et revendique la seconde pour garder l'honneur de la première.

Tous les historiens sincères ont rendu justice à Alexandre III. Nous ne citerons que trois témoignages choisis parmi les protestants et les philosophes. Sismondi a dit de ce pontife, et de ses successeurs : « Au milieu du conflit des juridictions territoriales, le pape était le seul qui se montrât le défenseur du peuple et le pacificateur des feudataires. La conduite des pontifes inspirait le respect, et leurs bienfaits, la reconnaissance. » Le zwinglien Jean de Muller est plus explicite encore : « Sans les papes Rome n'existerait plus. Grégoire, Alexandre, Innocent opposèrent une digue au torrent qui menaçait la terre. Leurs mains paternelles élevèrent la hiérarchie et à côté de la hiérarchie fondèrent la liberté des États. » Voltaire distingue entre tous les papes le célèbre rival de Barberousse : « L'homme peut-être qui au moyen âge mérita le plus du genre humain fut le pape Alexandre III. Ce fut lui qui, dans un concile au xne siècle, abolit autant qu'il le put la servitude. C'est le même pape qui, dans Venise, triompha par sa sagesse de la violence de l'empereur Barberousse et força Henri II, roi d'Angleterre, à demander pardon à Dieu et aux hommes du meurtre de Thomas Becket. Il ressuscita les droits des peuples et réprima le crime dans les rois. Avant ce temps toute l'Europe, excepté un petit nombre de villes, était partagée entre deux sortes d'hommes : les seigneurs de terres, soit séculiers soit ecclésiastiques, et les esclaves. Les hommes de loi qui assistaient les chanceliers, les baillis, dans leurs jugements, n'étaient réellement que des serfs d'origine. Si les hommes sont rentrés dans leurs droits, c'est principalement au pape Alexandre qu'ils en sont redevables ; c'est à lui que tant de villes doivent leur splendeur. »

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