INNOCENT III CONTINUE LA LUTTE EN FAVEUR DU POUVOIR
Une ère difficile semblait s'ouvrir pour la papauté à la mort d'Alexandre. A peine eut-il fermé les yeux que les Romains, toujours prêts à s'engager dans de nouvelles querelles, s'armèrent contre leshabitantsde Tusculum. LuciusIII, dont le ponlificat dura trois ans, refusa de se mettre à leur tête et se retira à Yellétri. Il se rendit ensuite à Vérone pour conférer avec Frédéric sur la donation de la comtesse Mathilde , qui était toujours en litige entre le sacerdoce et l'empire. Frédéric refusa de s'en dessaisir; le pape, de son côté, refusa la couronne impériale au roi Henri, que l'empereur voulait, de son vivant même, associer à sa puissance.
Déterminé dès lors à reprendre l'offensive vis-à-vis du Saint-Siège, le prince gagne les Milanais par ses caresses et les attire dans son parti en les comblant de privilèges. Ceux-ci lui promettent leur appui pour retenir ou recouvrer les droits qu'il avait usurpés en Italie, et l'empereur, sûr de ne point laisser d'ennemi derrière lui, parcourt, la vengeance à la main, toutes les villes de la Romagne et de la Toscane, les dépouillant de leurs privilèges , leur imposant des officiers impériaux, punissant avec éclat la fidélité qu'elles avaient gardée au Saint-Siège durant le règne d'Alexandre III. Faenza se révolta contre cette odieuse tyrannie ; mais le chan-
celier Berthold, à la têle de toutes les forces de la Romagne, se présenta devant la place et la força à capituler (1).
Le Milanais Urbain III, qui succéda à Lucius et qui régna deux ans (1185-1187), non moins ferme que ses prédécesseurs dans l'exercice de ses droits temporels, suspendit de ses fonctions le patriarche d'Àquilée pour avoir donné à Henri, fils de Frédéric Ier, la couronne d'Italie au mépris des droits de l'Église romaine. La lutte s'était donc réveillée dans toute sa vivacité première, quand Grégoire VIII succéda à Urbain III (décembre 1187). On venait d'apprendre la prise de Jérusalem par Saladin. Cette nouvelle retentit en Europe comme un éclat de tonnerre, l'enthousiasme des croisades se ranima, et le pape publia la guerre sainte. Frédéric, Richard Cœur-de-Lion et Philippe-Auguste se mirent à la tête de l'armée ; ceux qui ne purent s'y joindre payèrent la dîme saladine; l'Occident tout entier oublia ses querelles et se tourna vers l'Orient. Mais pendant que Barberousse, rajeuni par l'élan de cette pieuse entreprise, s'avançait à travers l'empire grec et trouvait la mort dans ie Cydnus, son fils, à qui il avait laissé le gouvernement de la Péninsule, envahissait les provinces du Saint-Siège, brûlait et saccageait les villes et les châteaux qui essayaient de résister ises armes. Cette guerre sacrilège, continuée sous le pontificat de Clément III, annonçait assez le caractère égoïste et cruel lu nouvel empereur. Henri était dans toute la force de l'âge ît dans tout l'éclat de la puissance. Il vint à Rome, accompagné de la reine Constance, son épouse, fille de Guillaume II, •oi de Sicile. Quoiqu'il fût à la tète d'une nombreuse armée, e pape Célestin III, qui venait de succéder à Clément, et dont e grand âge n'avait pas épuisé la vigueur, le reçut comme il on venait à la papauté méconnue dans ses droits et jalouse te les recouvrer. Il fit ouvrir à l'empereur les portes de la ité Léonine; mais celles de la ville même de Rome restèrent ermées, et le peuple ne voulut pas qu'il y entrât un seul Alle-
(1) Muratori, Annali d'Italia, an. 1186.— Strig., de Regno Ital., lib. XV.— Hieron. ub. llist. Ravenn., lib. VI.
mand. Henri VI, pour être couronné, n'en prêta pas moins entre les mains du pape le serment que ses prédécesseurs avaient fait. Il jura de maintenir intacts tous les droits de l'Eglise romaine, de suivre dans son gouvernement les lois de la justice et de l'équité et de restituer tous les domaines usurpés par ses prédécesseurs sur le patrimoine de S. Pierre (1). Malgré la solennité de ce serment, il envahit les Deux-Siciles, vendit l'évêché de Liège, défendit au clergé et aux laïques d'en appeler à Rome, se gorgea de richesses, s'enivra de vengeances et mérita trop bien les odieux surnoms de C y dope et de Cruel que lui donnèrent les Siciliens. '
Tout présageait à l'Église et au pape les plus grands malheurs. La tyrannie était partout, et les consciences en souffraient plus que tout le reste. Tout à coup on apprit qu'une mort subite venait de frapper Henri à Messine. Sa mort causa une joie générale en Sicile et en Italie. On ouvrit son testament et on y trouva la preuve qu'il détestait ses propres injustices. Cet acte, scellé de la bulle d'or, offrait un éclatant témoignage de la légitimité des droits du souverain pontife. Il laissait sa succession à son fils, Frédéric II, alors âgé de trois ans et qui n'avait pas encore recule baptême; mais il ordonnait à ce prince de reconnaître la suzeraineté du pape sur la Sicile, ajoutant que s'il mourait sans héritier, ce . royaume ferait retour à l'Église romaine. Enfin il statuait que si le pape consentait à donner au jeune Frédéric la dignité impériale, celui-ci lui restituerait l'héritage de la comtesse Mathilde, le duché de Ravenne et toutes les provinces données au Saint-Siège par Pépin et par Charlemagne (2). La mort, qui emporta l'empereur, en 1197, frappa le pape Gélestin l'année suivante. Ces deux événements, indépendants de tout calcul humain, changèrent en un clin cl'œil la face des affaires. Henri VI laisse un enfant pour héritier : c'est l'anarchie au lieu du despotisme. Gélestin est remplacé par Innocent III : c'esl
(1) Vita Innocenta III, Rerum Ital. t. III, part. I, apud Muratori, an. 1197.
(2) Ibid.
l'espérance que donne la maturité du génie, après les craintes qu'inspirait la vieillesse. L'empire est épuisé, la papauté se relève. Innocent III va compléter et agrandir l'œuvre d'Alexandre III.
Né dans l'illustre famille des Gonti, ce pape, qui portait pendant sa jeunesse le nom de Lothaire, avait été d'abord dans les universités de Paris et de Bologne un des plus brillants élèves de son temps. Il n'était que diacre et il n'avait que trente-sept ans quand le suffrage unanime des cardinaux l'éleva au trône pontifical. Son humilité y résistait ; son zèle finit par s'y résigner, et il ne songea plus qu'à porter courageusement ce grand fardeau. Il était d'une activité infatigable, d'une pénétration prodigieuse, d'une science consommée. Mais deux traits, plus rares et plus précieux encore, formaient surtout le fond de son caractère : l'énergie et la persévérance. Il voulait fortement et toujours la même chose. Ses décisions étaient tout à la fois vigoureuses et irrévocables. Voilà le génie qui va se trouver aux prises avec toutes les difficultés d'un siècle agité et pervers.
C'est ici qu'd faut se donner le spectacle du monde pour mieux juger le pape qui va l'instruire et le gouverner. L'Italie, loin d'être en repos, semblait plus divisée et plus affaiblie que jamais : au nord, les républiques libres d'un côté et les Allemands de l'autre se disputant, sous le nom de Guelfes et de Gibelins, un pouvoir éphémère; au centre, Rome partagée entre la fidélité qu'elle devait au pape, les rêves mal éteints de la liberté ancienne et les ferments encore chauds de ses révolutions récentes ; au midi, la Sicile ensanglantée par les troubles qui élevaient et abaissaient tour à tour la maison de Souabe et la race normande, aussi acharnées l'une que l'autre à garder ou à reprendre dans cette île un sceptre si incertain. : En Allemagne, trois prétendants se disputaient la couronne impériale : Philippe, duc de Souabe ; Othon, duc de Brunswick ; et Frédéric II, fils du dernier empereur. La France gémissait
sur le divorce de Philippe- Auguste ; l'Angleterre allait perdre son roi Richard Cœur-de-Lion pour devenir la proie de Jean sans Terre ; l'Espagne enfin semblait destinée à retomber tout entière aux mains des Maures, depuis que l'émir Almanzor avait gagné sur Alphonse IX, roi de Castille, la sanglante bataille d'Alarcos. C'était peu que les fruits de la troisième croisade fussent perdus en Orient ; la foi avait dans les plus belles contrées de l'Europe occidentale des ennemis plus redoutables que les musulmans, et l'hérésie des albigeois, propagée et soutenue dans le midi de la France, travaillait dans l'ombre à la ruine déjà avancée de toute religion, de toute morale et de toute société.
Innocent III règne dix-huit ans, et le monde a changé de face. Parcourez des yeux tous les points de ce vaste théâtre sur lesquels son doigt sévère et paternel a réveillé la foi, signalé l'hérésie, cicatrisé les plaies de la discipline ou de la morale, arrêté les envahissements de l'oppression ou tracé une nouvelle route aux apôtres de l'Évangile. En France il a obligé Philippe-Auguste à reprendre Ingerberge, en frappant son royaume d'un interdit. En Espagne, les rois ont reconnu son autorité , celui de Léon en se séparant de sa nièce, ceux d'Aragon et de Portugal en payant le denier de Saint-Pierre , et la victoire remportée près de Las Navas de Tolosa a paralysé la puissance des Maures. En Angleterre, il a annulé la double élection faite pour remplir le siège de Cantorbéry, excommunié Jean sans Terre, meurtrier d'Arthur, puis réconcilié ce prince avec l'Église et avec son peuple, et changé ce royaume en fief du Saint-Siège. En Pologne, il a relevé d'une main le clergé dégénéré, de l'autre la royauté méconnue. La Hongrie l'a choisi pour arbitre entre les deux fils de ses rois ; la Dalmatie s'est soumise à sa domination spirituelle ; l'Arménie , la Bulgarie , la Servie révèrent désormais la règle qu'il a donnée à leur foi et les rois qu'il a mis à leur tète. Il a propagé le christianisme en Prusse, l'a consolidé en Livonie et a envoyé ses légats jusqu'en
Norwége. La quatrième croisade, prêchée par ses ordres, a retardé les invasions des Turcs, fondé l'empire latin de Constantinople, agrandi le renom de l'Occident, fait briller les armes chrétiennes et préparé la réunion de l'Église romaine à l'Église grecque. Plus près de lui, l'hérésie des Albigeois a été démasquée et sa fureur abattue. Il a eu des avertissements sévères pour le comte de Toulouse, qui les protégeait, et des encouragements paternels pour Simon de Montfort, qui venait les combattre. Sa voix a provoqué cette croisade ; ses conseils en ont assuré la réussite; sa justice en a condamné les excès quand sa prudence n'a pu les prévenir ; la guerre, équitable et sainte dans ses motifs, a eu pour effet de remettre dans le domaine immédiat des rois de France des peuples qui les connaissaient à peine comme suzerains, et de faire rentrer dans le giron de l'Église les malheureuses victimes d'une hérésie séculaire. Enfin deux grands hommes, enfantés sous les regards du grand pontife, S. Dominique et S. François, ont établi l'un la réforme de la chaire chrétienne, l'autre celle de la vie monastique. L'Église a tenu dans le palais de Latran le douzième concile œcuménique (1215), et le xme siècle a commencé. La science refleurit, les arts s'éveillent; on entend les Thomas et les Bonaventure ; on bénit les Blanche de Castille. S. Louis est né, Innocent peut mourir. La grande âme de ce pape va continuer d'animer l'Église, et les traditions qu'il a laissées la gouverneront d'elles-mêmes. Il n'a vécu que dix- huit ans sur la chaire de S. Pierre, il régnera près d'un siècle sur la Ville et sur le monde subjugués par son influence, remplis de son nom et régénérés par ses bienfaits.
Après avoir tracé ce rapide tableau du pontificat d'Innocent III, on se demande s'il eut, au milieu de tant de pensées et de soins, quelque souci de l'existence temporelle du Saint- Siège, ou bien si sa sainteté et son génie ont dédaigné de la raffermir. L'histoire va nous répondre.
Personne ne comprenait mieux que lui combien il importe
au souverain pontife d'être indépendant pour faire librement le bien. Aussi, dès les premiers jours de son règne, coneut-il le dessein de reprendre dans Rome et dans les possessions de l'Église l'autorité que les prétentions impériales avaient affaiblie, et que les déclamations d'une république plus imaginaire que réelle combattaient encore. Deux pouvoirs se partageaient alors le gouvernement de Rome sous la suzeraineté du pape, celle du préfet et celle clu sénat. Le premier représentait l'empereur, le second, le peuple. Dans les temps réguliers, ces deux pouvoirs étaient subordonnés et dépendants. Les préfets n'avaient que le caractère d'avoués de l'Église et de défenseurs du Saint-Siège. Malgré les longues agressions de Barberousse et de Henri VI, ils n'avaient jamais cessé de prêter foi et hommage au pape le jour de son couronnement ; mais l'épée impériale qu'ils portaient, leur avait donné un air d'hostilité contre l'autorité pontificale, et ils se montraient tour à tour fidèles ou révoltés selon les circonstances. Le sénat, qui ne devait pas être autre chose que l'avocat des intérêts de la cité, avait pris sous l'influence d'Arnaud de Brescia un autre caractère. Cependant on n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'en affectant un rôle politique, ce corps, où chacun apportait ses passions particulières, manquait d'union et par conséquent de vigueur. Les Romains adoptèrent alors une administration plus simple en réunissant dans la personne d'un seul magistrat, assisté de deux assesseurs, toute l'autorité du corps. Ce magistrat portait le titre de sénateur. Ses fonctions ne duraient qu'une année; mais l'étendue de son pouvoir en compensait la brièveté. Durant cette domination passagère, les sénateurs de Rome trouvaient encore le moyen de satisfaire leur avarice et leur ambition ; ils faisaient asseoir sur leur siège l'intérêt de leur famille et les rancunes de leur parti, ne punissaient que leurs ennemis et ne recevaient d'hommages que de leurs créatures. Ainsi les empereurs transformaient leur protection en souveraineté; le sénateur faisait de sa charge un instrument de faveur pour
les uns, de vengeance contre les autres et d'injustice envers tout le monde.
Innocent III, dès le lendemain de son sacre, fît rentrer dans le néant ces autorités usurpées. Il manda d'abord le préfet auprès de lui et lui fît prêter serment entre ses mains. Ce magistrat promit « de ne vendre, mettre en gage ou donner en fief aucun des domaines à lui confiés, de rechercher les droits et les taxes de l'Église romaine, de s'en saisir et de les conserver, de garder fidèlement les châteaux, de n'y laisser entrer personne et de n'en construire aucun nouveau sans la permission du pape, de rendre compte en tout temps de la gestion de ses fonctions et de s'en démettre au premier ordre. » Ce serment fut prêté par Pierre, préfet de Rome, le 23 février 1198 (1). Au lieu du glaive que l'empereur avait coutume de remettre au préfet en signe d'investiture, le pape lui remit en public une bannière et un manteau, et lui fît présent d'une coupe d'argent, comme symbole de sa bienveillance de suzerain. Ainsi le préfet cessa de représenter l'empereur et devint l'un des premiers ministres du pape. Cet acte était à la fois juste et politique : juste parce qu'il rétablissait l'ordre de choses que Pépin et Charlemagne avaient fondé, mais que les princes saxons avaient bouleversé dans l'intérêt de leur ambition ; politique, parce qu'il affranchissait Rome des liens de la domination allemande. «Ce serait, disait le pape, un reproche permanent et une honte ineffaçable pour la mère et la reine de toutes les Églises, si elle laissait gémir sous un joug étranger ceux qui sont aussi soumis à son pouvoir temporel. »
Il ne fut pas difficile à Innocent III de renfermer dans ses véritables limites la puissance usurpée du sénateur. Après avoir obtenu la démission de celui qui était en charge , le pape en institua un autre et remplaça par de nouveaux magistrats ceux qui avaient prêté serment au premier. Désormais, le sénateur
(1) Theiner, Codex dipl., 1. 1, xxxv, p. 38.
n'exercera plus ses fonctions au nom du peuple, mais au nom du pape. Il jurera « de protéger la sûreté personnelle du souverain pontife, des cardinaux et des gens de leurs maisons; de ne tramer, ni par acte ni par conseil, aucun complot contre la vie du pape; de lui faire connaître toute tentative de ce genre ; de le défendre dans la possession de sa dignité pontificale et des droits de S. Pierre. » On voit, par la teneur de leurs serments, que le sénateur était plus particulièrement chargé de la sûreté des personnes ecclésiastiques dans la ville de Rome, tandis que le préfet avait une surveillance à exercer sur les propriétés et les revenus de l'Église romaine dans toute l'étendue de son patrimoine. La juridiction du premier était restreinte à la cité, celle du second s'étendait au dehors. Ce n'était pas assez d'avoir délivré Rome des derniers symboles de la servitude allemande , et rendu au sénateur le vrai caractère de sa charge : il fallait faire jouir des mômes bienfaits le reste des États pontificaux. Henri VI avait usurpé la plupart des terres ecclésiastiques et il en avait donné l'investiture aux seigneurs de sa cour. Parmi les plus puissants étaient Conrad Lùlzenhard et Markwald d'Auwiller. Celui-là possédait le duché de Spolète, celui-ci le marquisat d'Ancône et tout le reste des Marches. Une expédition dirigée contre le premier lui enleva en quelques jours toutes les villes usurpées jusqu'à Pérouse. Le second offrait de payer tribut; mais Innocent III refusa d'accepter sa promesse, et les populations fatiguées du joug, après avoir chassé l'usurpateur, apportèrent aux pieds du pape les clefs de leur cité. L'archevêque de Ravenne, invité à faire valoir les titres de sa principauté, produisit un acte d'investiture signé à Venise par Alexandre III ; on lui laissa provisoirement la possession de l'exarchat avec le comté de Rertinoro. Le rétablissement de l'autorité pontificale s'opéra partout, tantôt par le ministère des légats, tantôt par l'intervention d'Innocent III. Ce grand pontife visita en personne la plupart des villes de ses États, recouvrant directement ce qui restait encore aux mains des
spoliateurs, faisant abattre les forteresses qui avaient servi de repaire à l'ambition ou à la rapine, répandant partout des grâces et des bienfaits, et partout entouré des hommages les plus empressés et les plus flatteurs.
Ancône, Fermo, Sinigaglia, Spolète, Riéti, Assise, Foligno, Nocéra, Todi, Pérouse, toute la Sabine, le comté de Bénévent et celui de Sora rentrèrent ainsi dans les domaines du Saint- Siège. Narni voulut résister et fut soumise par la force. Heureux de ne l'avoir employée qu'une fois, Innocent III disait avec une expression pleine de bonté : « Je ne dois point ces biens à la puissance de Tare ou du glaive, mais à la prudence merveilleuse de Celui qui gouverne tout. » Maître enfin dans ses États, il s'accommoda sans peine à l'esprit et aux usages de chaque cité, et il en respecta les privilèges avec cette sagesse si libérale et si profonde qui a toujours caractérisé la papauté. Les consuls et le peuple de Montébello viennent faire leur soumission au Saint-Siège en exaltant les vertus d'Innocent III (1) ; Frédéric II félicite lui-même les habitants de Montéfiascone de leur fidélité envers ce pontife et les invite à y persister (2) ; l'évêque et le podestat de Civita-Castellana reconnaissent le pape pour leur souverain et implorent sa protection pour se défendre (3) ; le peuple de Sutri reçoit l'ordre de ne point appeler d'étranger au gouvernement de la ville sans la permission pontificale (4). Le comte Hildebrancl fait hommage à Innocent III pour Montéfiascone ; Azzo, marquis d'Esté, obtient en fief la Marche d' Ancône; le comté de Sorano, dans lequel Frédéric II avait des droits, rentre tout entier sous la juridiction des papes ; le comte Richard en reçoit l'investiture et se déclare vassal du Saint-Siège (5). Si une querelle éclate à Pérouse entre les bourgeois et les soldats, Innocent III envoie ses légats pour j la réprimer ; si des difficultés
(1) Theiner, Codex.dipl., t. I, xxxvin.
(2) Id., ibid., xli.
(3) Id., ibid., lx.
(4) Id., ibid., xlviii.
(5) là.,' ibid., lvii.
s'élèvent au sujet des droits des cités, il confirme ces droits et les renouvelle avec une facilité libérale qui lui concilie tous les cœurs. Qu'une horrible famine vienne à désoler l'Italie (1202), il fait distribuer pendant six mois leur subsistance de chaque jour à plus de huit mille pauvres. Que les monnaies s'altèrent ou tombent en discrédit, il en détermine le titre et en règle le cours (1). Après avoir ainsi renouvelé dans toutes les parties de ses États l'esprit de gouvernement, il convoqua dans une assemblée générale les évêques et les abbés, les comtes et les barons, les podestats et les consuls de toutes les villes qui relevaient du Siège apostolique, et il consacra trois jours à ces grandes assises. Le premier, il rappela les droits de l'Église et en fît jurer l'observation ; le second, il écouta les demandes et les plaintes de ses sujets ; le troisième, il promulgua des statuts et des règles pour assurer partout les bienfaits de la justice et de la paix (2).
Ce n'étaient pas seulement les domaines temporels du Saint- Siège qu'Innocent III administrait avec autant de sagesse que de vigueur. Ses grandes qualités profitèrent aussi aux autres États dont il fut le conseil et l'arbitre. La Sicile, attachée à la dynastie normande, refusait de reconnaître pour roi le jeune Frédéric encore au berceau. L'impératrice Constance ne trouva pas de moyen plus sûr pour consacrer les droits de son fils que de le mettre sous la tutelle du pape. Innocent, ayant accepté cette charge, obtint, pour prix de ce service, la liberté des princes normands que Henri VI avait réduits en captivité et l'abandon de certains privilèges ecclésiastiques devenus une source d'abus. LaSicile fleurit et prospéra, grâce à la vigilance qu'il mit dans l'exercice d'une tutelle si difficile. Il l'administra pendant neuf ans et remit au prince, devenu majeur, le royaume le plus florissant de l'univers. Le jeune Frédéric prit longtemps encore les conseils de son sage tuteur ; mais cette déférence ne dura pas plus que la vie
(1) Theiner, Codex dipl.. t. I, li, p. 41.
(2) ld., ibid., t. I, lu, p. 42.
d'Innocent III, et, après avoir été le pupille chéri du Saint- Siège, il en devint l'irréconciliable ennemi.
Les affaires d'Allemagne furent réglées, comme celles de Sicile, avec un irrésistible ascendant. Depuis la mort de Henri VI, trois compétiteurs se disputaient la couronne impériale. Les deux plus redoutables étaient Philippe de Souabe et Othon de Brunswick. Élus presque simultanément, le premier par les Gibelins, le second par les Guelfes, ils recoururent au pape pour faire reconnaître leur élection. A côté d'eux paraissait le jeune roi de Sicile; mais son âge encore tendre devait le tenir pour longtemps éloigné des affaires. Innocent, remettant à une autre époque l'examen des droits de son pupille, fut donc obligé de prononcer entre Philippe et Othon. Il publia sur ce sujet une bulle fameuse, où les droits et le caractère des deux rivaux sont appréciés, et il concluait en donnant la préférence à Othon. Cette décision fut rejetée par Philippe; la guerre éclata entre les deux princes, et on revit pendant plusieurs années la lutte éternelle des Guelfes et des Gibelins. Après l'assassinat de Philippe, Othon, pour concilier tous les intérêts, épousa la princesse Béatrix, la fille et l'héritière de son compétiteur, et se rendit aussitôt à Rome pour y recevoir des mains du pape la couronne impériale. « Voulez-vous rester en paix avec l'Église ? demanda Innocent. — Je le veux, répondit Othon. — Je vous donne la paix comme elle fut donnée par le Seigneur à ses disciples, » reprit Innocent, et il baisa l'empereur au front. « Voulez-vous être vraiment un fils de l'Église ? demanda-t-il encore. — Je le veux, répondit l'empereur. — Je vous reçois donc comme un fils de l'Église. » Et, en disant ces mots, Innocent III couvrit Othon des plis de son manteau pontifical.
L'arrivée de l'empereur à Rome avait été précédée, d'ailleurs, d'un diplôme rempli des meilleurs sentiments envers le Saint- Siège. Aprèsavoirpromisla liberté des élections épiscopales, il déclarait qu'il ne ferait aucune opposition aux appels en cour romaine ; il renouvelait aussi tous les droits , titres et pri-
viléges du patrimoine de S. Pierre et reconnaissait notamment au pape en toute propriété, sans réserve ni retour, la Marche d'Ancône, le duché de Spolète, les terres de la comtesse Mathilde, le comté de Bertinoro, l'exarchat de Ravenne et la Pentapole (1). Après son sacre, il donna encore des marques de sa générosité et de sa reconnaissance à Innocent III (2) ; mais l'année ne s'était pas écoulée qu'au mépris de toutes ses promesses, il réclamait dans Rome des droits de souveraineté et qu'il essayait d'enlever la Sicile à Frédéric IL Le pape l'avertit, le réprimanda et finit par l'excommunier. Il invita en même temps les princes allemands à procéder à l'élection d'un nouvel empereur, et il ne laissa pas ignorer combien il souhaitait de voir élevé au trône le pupille du Saint-Siège. Ses vœux furent accomplis. Frédéric II, désigné par le pape, choisi par les électeurs, acclamé sur toute sa route par la voix des peuples, entra en Allemagne sous les plus favorables auspices. Les censures de l'Église avaient ruiné l'autorité d'Othon ; la bataille de Bouvines, qu'il perdit contre la France, lui ôta son dernier prestige. Il se retira dans son duché de Brunswick, tandis que Frédéric réunissait une diète à Égra et y proclamait Innocent III le défenseur de ses droits et le bienfaiteur de sa race. Le nouvel empereur fut couronné à Aix-la-Chapelle et fît vœu de prendre la croix.
Tout avait changé de face à la mort de l'empereur Henri VI et à l'avènement du pape Innocent III (1198). Mais la querelle n'était pas finie. Par un retour non moins soudain (1216), la mort d'Innocent III et l'avènement de Frédéric II vont remettre aux prises le pape et l'empereur, jusqu'au dénoûment suprême où l'on verra la maison de Souabe, cette implacable ennemie du pouvoir temporel, disparaître et s'abîmer sans retour dans le tombeau qu'elle avait creusé sous ses pieds.
(1) Theiner, Codex dipl., t. I, liv, p. 42.
(2) Id ., ibid., t. I, lv, p. 43.