CHAPITRE IX
Innocent IV était à Lyon lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort de Frédéric. Il quitta aussitôt la cité qui lui avait offert un si noble asile, et se mit en chemin pour retourner en Italie. Sa marche ne fut qu'une suite de triomphes. Les Milanais le retinrent près de deux mois dans leur ville ; ils lui déférèrent le droit de nommer le podestat et reçurent des indulgences et des grâces en retour des honneurs dont ils l'environnèrent. Brescia, Ferrare, Mantoue, Bologne, Pérouse éclatèrent, comme Milan, en démonstrations de joie et d'actions de grâces. Rome ne reçut qu'une visite passagère, à cause des ferments de discorde que les empereurs y avaient semés, et des sentiments de défiance qui restaient encore contre le pape. Mais la fidélité des provinces dédommageait le pontife de la légèreté de la capitale. On le voit occupé pendant le reste de son règne à récompenser ceux qui l'avaient servi et à faire grâce à ceux qui l'avaient méconnu. Il donne ou renouvelle des fiefs et des charges à titre de fiefs (1) ; il félicite les habitants de Viterbe de leur soumission à l'Église romaine (2), confirme leurs droits et privilèges et leur remet toutes les peines qu'ils ont encourues; il accorde à ceux de Pérouse de n'être point appelés en
(1) Theiner, Codex dipl., 1. 1, n. ccxviii et ccxxxn.
(2) Ici,, ibid., n. ccxl, p. 130.
264 RECONNAISSANCE DEFINITIVE DU POt VOIR TEMPOREL
justice hors de leur ville (1) ; ceux deFano obtiennent des magistrats avec une juridiction dans les affaires civiles et criminelles (2) ; les statuts de Civita-Castellana sont renouvelés (3) : tout respire autour du pape la confiance, la liberté et la paix. Innocent IV mourut au milieu de ces soins si dignes d'un pontife et d'un roi, le 7 décembre 1254.
Cette mission réparatrice fut continuée sous Alexandre IV, qui monta sur le siège de S. Pierre dès le 15 décembre 1254 et qui l'occupa jusqu'au 25 mai 1261 . Pérouse, déjà si chère à Innocent IV, reçut de son successeur des faveurs nouvelles (4\ Plusieurs villes rentrèrent dans le domaine immédiat des papes ; des accommodements heureux intervinrent entre les principaux seigneurs et les cités voisines ; le droit de bourgeoisie, étendu par des concessions faites à propos, contribua à repeupler les places désolées par la guerre (5).
Le pontificat d'Urbain IV fut plus fécond encore en utiles mesures. Les trois années dont il se compose, sont marquées presque chaque jour par des actes de justice, de répression, de grâce, de prévoyance ou de réparation, à Pérouse, à Assise, à Anagni, à Spolète, à Ancône, à Bologne. Le marquis d'Esté, qui avait été si fidèle au Saint-Siège sous Honorius, sous Grégoire et sous Innocent IV, vint à mourir. Urbain IV se plut à louer ses services et à les rappeler à son petit-fils dans une lettre pleine d'affection et de conseils (6).
Après s'être assuré ainsi de nobles auxiliaires pour garder lesfrontières de ses États, lepontife songea à confier le gouvernement municipal de Rome à un sénateur capable de contenir le peuple et de dominer les factions rivales. Cette pensée lui fut inspirée par la conduite de Brancaléone del Andalo, Bolonais d'origine, qui, ayant été élevé vers le milieu du xin* siècle
'!) Theinor, Coder dipl., t. I, n. ccxly, p. 132. (2) là., ibhh, n. ccxxxvm, p. 129.
3) là., ibiïd., n. ce xl VI, p. 132.
14) Id., ibiil., ii. oci.x, p. 137.
•V M., ibid., il. CCLIII, et soq.
(tt) M., ihitl.. n. CCLI.
a la dignité de sénateur, signala son administration par les extrêmes rigueurs de sajustice. Son despotisme, favorisé par l'absence des papes, s'emporta aux dernières extrémités. « Il ne pardonnait jamais, dit un historien moderne; Toute demeure particulière, toute forteresse donnant refuge à un fugitif étaient rasées. Il condamna plusieurs nobles à être pendus aux croisées de leurs palais, et la tranquillité ne fut rétablie dans Rome qu'au prix du plus illustre sang de la capitale (1). » Mais c'était la vengeance plus que la justice qui dirigeait la main de Brancaléone (2). Son excessive sévérité révolta ses propres partisans et leur fit prendre les armes. Jeté en prison et remplacé par Manuel de Maggi, il fut aussi facilement regretté qu'il avait été promptement honni. En le rétablissant dans son autorité, les Romains donnèrent à sa vengeance l'occasion de s'exercer de nouveau. Deux seigneurs de la maison des Annibaldi devinrent bientôt, ses victimes : il les fît saisir et pendre sans forme de procès. Alexandre IV l'excommunia et se retira devant lui . Ce départ redoublant sa fureur, il sévit avec une nouvelle rage contre les membres de la noblesse, abattant leurs tours et leurs palais, poursuivant et emprisonnant leurs personnes, jusqu'à ce qu'une mort subite l'eût emporté au milieu de ces odieux excès (1258).
Ce fut au milieu de ces sanglants souvenirs qu'Urbain IV jeta les yeux sur Charles d'Anjou et de Provence, frère de S. Louis, le plus ambitieux peut-être, mais aussi le plus vaillant des princes d e son siècle , pour en faire à Rome un sénateur et à Naples un souverain. Le choix du pontife l'avait indiqué au peuple ; son élection fut acclamée plutôt que votée (3). En allant prendre possession de la couronne des Deux-Siciles, il s'arrêta à Rome, fut logé avec magnificence au palais de Latran, prêta serment au pape et reçut lui-même le serment du peuple. Le lieutenant qu'il laissa en quittant la ville, se conci-
(1) Sismondi, Hist, des républ. ital., t. II, p. 95.
(2) Muratori, Annal. d'Ital., 1250-1258.
(3) Theiner, Codex dipl., t. I, n. cccl.
lia l'affection du pape et les respects du peuple. Urbain IV recourut à lui pour faire bannir Pierre de Yico d'un château qu'il avait usurpé dans les domaines de l'Église, et lui envoya les fonds nécessaires pour construire des machines de siège (1). Il confia au cardinal de Saint-Martin la charge de recteur dans le duché de Spolète, dans la Marche d'Ancône et dans la Massa-Trabaria, réprima les troubles dans les communes et les dissensions entre les villes, et rappela aux habitants de Gornéto qu'ils ne .devaient point procéder à l'élection d'un podestat sans l'assentiment du Saint-Siège (2) . Cette lettre fut le dernier acte de son gouvernement temporel. Sa sagesse, sa modération, sa fermeté avaient fait présager un grand règne ; une mort prématurée l'emporta au milieu des espérances du monde, le 2 octobre 1264.
Les cardinaux, réunis à Viterbe, élurent à sa place Guido Fulcodi, l'un d'entre eux, qui remplissait alors en Angleterre les fonctions de légat. Il s'était mis en route pour rentrer en Italie quand il apprit la nouvelle de son exaltation. Mainfroy, qui faisait ses derniers efforts pour reprendre la couronne de Sicile, cherchait à s'emparer de sa personne. Le nouveau pape ne put échapper à ses embûches qu'en prenant un habit de mendiant. Il ne se fît connaître qu'à Pérouse, reçut dans cette ville les hommages du sacré collège et prit le nom de Clément IV. Son caractère était énergique, son désintéressement absolu, sa vigilance universelle. Il continua à résider à Viterbe tant que les affaires de Sicile ne furent pas terminées, et qu'il eut à redouter un coup de main de la part de Mainfroy. Par une bulle du 5 février 1265, il nomma solennellement roi de Sicile Charles, comte d'Anjou et de Provence, déjà désigné par son prédécesseur pour occuper ce trône, que le Saint-Siège avait déclaré vacant. Charles l'accepta en promettant hommage et tribut au souverain pontife. Quatre cardinaux, délégués par Clément IV, vinrent le sacrer à Rome. La cérémonie
(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. ccciv.
(2) Id., ibid., n. ccci-cccvm.
à peine achevée, il rassembla ses troupes et s'avança vers Naples à la rencontre de Mainfroy, contre lequel le pape avait prêché une croisade. La bataille eut lieu à Bénévent (1266) : Mainfroy désespéré vint chercher la mort au milieu des escadrons français et tomba percé de mille coups; Charles compléta cette victoire en écrasant près du Tagliaccozzo le jeune Conraclin, dernier et malheureux rejeton de Frédéric II. L'exécution de ce prince, qui sortait à peine de l'adolescence, a laissé une tache de sang sur la mémoire de Charles d'Anjou ; Clément IV blâma énergiquement sa conduite, et pressentit les Vêpres siciliennes, qui devaient venger bientôt un supplice par des massacres. ■
Lamort de Clément IV, arrivée le 29 novembre 1268, obligea les cardinaux à tenir un nouveau conclave. Leurs propres divisions, jointes aux intrigues de Charles d'Anjou, prolongèrent pendant près de trois ans cette vacance nouvelle. Ils s'entendirent enfin pour réunir leurs suffrages sur Théodaldo de Visconti, archidiacre de Liège. C'était un des personnages les plus savants et les plus saints de son temps, et l'influence de S. Bonaventure avait déterminé son élection. Il en reçut l'avis à Saint-Jean d'Acre, où il remplissait les fonctions de légat apostolique, et, s'embarquant aussitôt pour l'Italie, il descendit àBrindesle 1er janvier 1272, au milieu des démonstrations de la joie publique.
Le nouveau pape avait pris le nom de Grégoire X. A la nouvelle de son arrivée, Charles d'Anjou s'empressa d'aller le trouver à Bénévent, où il lui rendit ses hommages. Il l'accompagna avec honneur, remplit, en sa qualité de premier feudataire du Saint-Siège, l'office de grand écuyer pendant tout le voyage du pontife, assista à son sacre dans l'église de Saint- Pierre, lui prêta serment de fidélité et le reconduisit en grande pompe au palais de Latran, où il le servit à table avant de s'asseoir à côté de lui (1).
(1) Vit. Greg. A', t. III, part. I R$r. ItaJ.
26tt RECONNAISSANCE DEFINITIVE DU POUVOIR TEMPOREL
Chacun savait que Grégoire X était doué d'une grande âme; chacun espérait qu'il ne tarderait pas à se signaler par de nobles entreprises. Il songea, en effet, dès son avènement, à la réunion des Grecs avec l'Église romaine, à la pacification de l'Allemagne, à la reconnaissance définitive des domaines du Saint-Siège et à la croisade contre les infidèles. Plein de ces grandes pensées, Grégoire X choisit pour les produire la ville de Lyon, connue pour sa fidélité et son dévouement au Saint- Siège et déjà célèbre par la tenue du treizième concile œcuménique. Ce fut dans cette pieuse cité qu'il invita tous les évoques et tous les princes de la chrétienté à un nouveau concile, dont l'ouverture se fit le 2 mai 1274. L'empereur Michel Paléologue y envoya des ambassadeurs, et les évêques grecs des lettres contenant une profession de foi complètement orthodoxe. L'ambassadeur renonça au schisme au nom de son maître, et les lettres des prélats de l'Orient furent entendues avec autant de joie que d'édification. Le pape était appelé danscette pièce le premier et souverain pasteur, le pape œcuménique, le père commun de tous les chrétiens. Après la lecture de ces lettres et l'abjuration de l'empereur, Grégoire X se leva et entonna le Te Deum en versant des larmes de joie. Le concile terminé, Grégoire X quitta la France, après avoir obtenu du roi Philippe le Hardi la cession du comtat Venaissin. Cette province faisait partie du marquisat de Provence, que Raymond VII avait abandonné, en 1229, à Grégoire IX. Les papes, en revendiquant le Comtat, abandonnaient leurs droits sur le reste du pays. Ils se préparaient sans le savoir un asile dans le malheur et fondaient le second siège de leur souveraineté temporelle.
Mais le plus signalé service que Grégoire X rendit à l'Église, fut de mettre fin au grand interrègne et de pacifier enfin l'Église et l'empire. Près de trente ans s'étaient écoulés depuis la déposition de Frédéric II, et sa succession était toujours incertaine. Le souverain pontife manda aux électeurs de procéder à un choix définitif; il témoigna en même temps le
désir de voir élever au trône Rodolphe, comte de Habsbourg, landgrave de la Haute-Alsace. Ce prince descendait par sa mère de la race de Charlemagne ; sa piété était louée, comme son courage ; tout jeune encore, on l'avait remarqué à la suite de Frédéric II, soit en Italie soit en Allemagne; ses biens étaient modestes et sa puissance bornée. On le choisit soit par politique, soit pai^déférence pour le pape, soit par estime pour lui-même. Élu à l'unanimité dans la diète de Francfort, le 1er septembre 1273, il fut reconnu aussitôt par les États italiens qui relevaient de la couronne impériale. Milan se soumit la première, et Napoléon délia Torre, seigneur de cette ville, envoya saluer Rodolphe. Pour le récompenser de cette prompte adhésion, le pape nomma son frère Raymond patriarche d'Aquilée et primat de Frioul.
Avant de rentrer en Italie, Grégoire eut une entrevue à Lausanne avec Rodolphe de Habsbourg. Le nouvel empereur jura, en présence des archevêques de Lyon, de Ravenne, de Besançon et d'Embrun, premiers témoins cités dans la charte, de conserver les biens et droits de l'Église romaine, de la rétablir dans tous ceux qu'elle avait perdus, de reconnaître Charles d'Anjou comme roi de Sicile et de ne jamais l'inquiéter dans la possession de l'île. La solennité de cet acte en égala l'importance. Non-seulement Rodolphe prêta serment suivant la formule ordinaire ; mais on y fit encore une mention particulière de l'exarchat de Ravenne et de la Romagne, auxquels le roi des Romains renonçait solennellement. C'était la reconnaissance des domaines de l'Église dans toute leur intégrité primitive et le retour complet aux traditions de Pépin et de Charlemagne. Il fut convenu en même temps que le roi d'Italie viendrait, l'année suivante, accompagné de deux mille cavaliers, recevoir à Saint-Pierre la couronne impériale, le jour de la Toussaint (1).
Le pape prit ensuite la route de Milan, où il fut reçu avec de
(1) Theiner, Codex dipi., t. T, n. eccxvr et sea.
grands honneurs. Il visita aussi Plaisance et y apaisa, par sa douceur autant que par son éloquence, les dissensions intestines. On le vénérait partout comme l'arbitre des peuples et l'organe de Dieu même. Ce n'était pas assez pour sa sainte ambition d'avoir terminé du même coup le grand interrègne et la lutte séculaire des papes et des empereurs. La. paix glorieuse qu'il venait de donner au monde, n'était que le prélude de la grande entreprise qu'il méditait contre les infidèles. Ses légats allaient partout réchauffer le zèle de la guerre sainte ; ses lettres, plus éloquentes encore que ses envoyés, pressaient également les peuples et les rois, le clergé et les fidèles. A sa voix les Guelfes et les Gibelins oublièrent leurs querelles et s'allièrent ensemble pour assurer le succès de la nouvelle entreprise ; l'Italie se remuait de toutes parts ; il ne restait plus qu'à tourner contre l'ennemi commun de la chrétienté des forces employées depuis trop longtemps à des luttes intérieures. Mais le temps manqua à l'heureux et vaillant pontife. La mort le surprit à Arezzo, le 10 janvier 1276, au milieu de ses vastes desseins. Grégoire X est du petit nombre des papes à qui le protestant Sismondi n'a pu refuser ses éloges : « Son pontificat fut glorieux et aurait laissé sans doute dans la mémoire des hommes des traces plus profondes, s'il avait duré plus longtemps. L'Italie fut presque entièrement pacifiée par son esprit impartial, après que la fureur des guerres civiles avait semblé détruire tout espoir de repos. L'interrègne de l'empire fut terminé par l'élection d'un prince qui se couvrit de gloire, et qui fonda l'une des plus puissantes dynasties de l'Europe. Les Églises grecque et latine furent réconciliées. Enfin un concile œcuménique, présidé par le pape, s'occupa de lois utiles à la chrétienté et dignes, à tous égards, d'une si auguste assemblée (1). »
En donnant Innocent V pour successeur à Grégoire X, les cardinaux ne pouvaient choisir un homme plus capable
(1) Hist. des républiques itaL, t. II.
de le remplacer. Son règne ne dura que six mois (21 janvier 1276 — 18 juin 1276) ; mais chacun de ses actes révéla autant de fermeté dans le caractère que de désir et d'amour de la paix au fond du cœur. Rodolphe de Habsbourg se préparait à se rendre à Rome pour y recevoir la couronne impériale. Le nouveau pape lui écrivit pour le prier de différer son voyage jusqu'à la conclusion de son traité avec Charles d'Anjou (1), et il chargea l'archevêque d'Embrun, témoin de l'entrevue de Lausanne, de rappeler au prince les promesses qu'il avait faites à Grégoire X (2). PiseetLucques étaient en guerre : le pape rétablit l'union entre ces deux villes. Le sang des troubles civils commençait à couler à Florence : il prévint de plus grands malheurs par son intervention. Adrien, qui lui succéda, passa plus rapidement encore sur ce trône, où la mort frappait à coups redoublés (4 juillet — 18 août 1276). Le cardinal Pierre Julien, Portugais de naissance, élu la même année sous le nom de Jean XXI, pressa encore l'exécution des promesses de Lausanne au sujet de l'exarchat, toujours gardé par les armées de Rodolphe (3). Il mourut le 16 mai de l'année suivante, avant de l'avoir obtenue ; et les cardinaux réunis pour donner un pape à l'Église retracèrent à Rodolphe, dans une longue lettre, les épreuves du Saint-Siège et les désirs souvent exprimés des derniers pontifes (4). Le 25 novembre 1277, leurs suffrages se réunirent sur le cardinal Gaëtano des Ursins, qui prit le nom de Nicolas III. A peine eut-il été intronisé que Rodolphe envoya à Rome, avec le titre de procureur, le supérieur des franciscains de la Haute-Allemagne pour régler avec le pape les questions secondaires' relatives à l'heureux accord intervenu entre les deux puissances. Les diplômes donnés en faveur de l'Église romaine par les rois et les empereurs
(1) Theiner, Codex dipl., t. 1, n. cccl, p. 19"
(2) Id., ibid., n. cccli, p. 197.
(3) ïd., ibid., n. cccliii, p. 198.
(4) Id., ibid., n. ccclvi, p. 2(V>
furent renouvelés et confirmés (1) ; Nicolas III obtint satisfaction sur les points qui restaient en litige, soit dans l'exarchat, soit dans la Romagne ; enfin il congédia le procureur de Rodolphe après lui avoir donné, en témoignage de reconnaissance, une lettre pleine de louanges pour les frères mineurs. C'est ainsi que Rodolphe, d'accord avec ses serments et la charte qu'il avait donnée, remit entre les mains du pape toutes les places du patrimoine de S. Pierre que tenaient encore les feudataires de l'empire. C'était le premier des princes allemands qui agissait de bonne foi à l'égard du souverain pontife; sa charte fut la première qui reçut enfin son exécution complète et qui rendit leurs véritables limites aux États de l'Église. Leur étendue, déjà fixée par Pépin, ne variera plus désormais.
Nicolas III, attentif à tous les événements de l'Europe, rétablit la paix entre les rois de France et de Castille. Non moins zélé pour le bien de ses propres Etats, il les gouverne en maître et les administre en père. Après avoir été un moment rebelle, Rimini se soumet (2) ; le cardinal Latino, son neveu, fut envoyé dans les Romagnes avec la qualité de légat, et Berthold des Ursins avec celle de recteur (3) ; Bologne, qui reconnut ces deux autorités, les prit pour arbitres dans les divisions qui partagèrent la ville (4) ; les habitants de Fermo obtinrent la remise des condamnations prononcées contre eux, et le recteur de la Marche d'Ancône fît rentrer dans le devoir toutes les populations qui en avaient secoué un moment le joug.
Cependant l'envoyé de Rodolphe était de retour en Allemagne. Le prince, non content de ratifier tout ce que son plénipotentiaire avait fait à Rome, demanda aux électeurs de l'empire d'approuver sa conduite. Ce fut l'objet de la charte suivante.
(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. ccclxxxv, p. 228,
(2) Id., ibid., n. ccclxix, p. 215.
(3) Id., ibid., n. ccclxxv, p. 225.
(4) Id., ibid., n. ccclxxxvi. p. 231.
SOLS GRÉGOIRE X ET NICOLAS lil. 273
« Nous, princes électeurs du saint empire romain, à tous ceux qui verront les présentes. La Mère Église de Rome, embrassant depuis longtemps l'Allemagne d'un amour quasifraternel, l'a honorée d'une dignité terrestre dont le nom est au-dessus de tout nom parmi les pouvoirs temporels. Elle y a établi des princes comme des arbres choisis, a répandu sur eux des grâces particulières et leur a donné ainsi cet accroissement d'une admirable puissance, afin que, soutenus par l'autorité de cette Église, ils fissent germer par leur élection, comme une semence précieuse, celui qui devait tenir les rênes de l'empire romain. C'est lui qui, semblable à l'astre secondaire de l'Église militante, reçoit sa lumière de l'astre suprême, le vicaire du Christ; c'est lui qui, à la volonté de ce dernier, prend et dépose le glaive matériel, afin que, aidé par son secours, le pasteur des pasteurs donne la paix et la vie aux brebis qui lui sont confiées en les protégeant de son glaive spirituel, et qu'avec le glaive temporel il réprime et corrige, punissant les coupables, mais honorant les bons et les croyants. Afin donc que toute cause de dissension et de scandale, ou même toute occasion de froideur disparaisse entre cette Église et l'empire, et que ces deux glaives établis dans la maison du Seigneur, unis par une juste alliance, puissent concourir à l'utile direction du gouvernement du monde ; afin que notre volonté et nos actes montrent que nous sommes des fils dévoués et pacifiques, nous qui sommes tenus à défendre ensemble dans notre amour l'Église et l'empire, nous faisons la déclaration suivante : Tout ce qu'à notre très-saint père et seigneur le pape Nicolas III, et à ses successeurs, et à l'Église romaine, notre seigneur Rodolphe, par la grâce de Dieu roi des Romains, toujours auguste, a reconnu, confirmé, ratifié ou donné, récemment déclaré ou concédé, puis fait ou accompli par acte spécial ou par quelque acte écrit en quelques ternies que ce soit, au sujet des reconnaissances, ratifications, approbations, innovations, confirmations, donations, concessions, faits
ou gestes, tant des autres empereurs et rois des Romains ses prédécesseurs que de ce roi lui-même , et spécialement au sujet de la fidélité, honneur, obéissance et révérence que les empereurs et rois des Romains doivent rendre aux pontifes de l'Église de Rome et à l'Église elle-même ; comme aussi au sujet des possessions, prérogatives et droits de cette Église, nommément sur toute la terre qui s'étend de Radicofani à Géprano, la Marche d'Ancône, le duché de Spolète, la terre de la comtesse Mathilde, la ville de Ravenne et l'Emilie, Bohbio, Gésène, Forlimpopoli, Forli, Faenza, Imola, Bologne, Ferrare , Comachio, Adria, Gabello, Rimini, Urbin, Montefeltro, le territoire de Bagno, le comté de Bertinoro, l'exarchat de Ravenne, la Pentapole, laMassa-Trabaria avec les terres adjacentes et toutes autres appartenant à la susdite Église, avec tous les domaines, territoires et îles sur terre et sur mer qui appartiennent en quelque manière que ce soit aux provinces, villes, territoires et lieux susdits ; et aussi sur la ville de Rome et le royaume de Sicile, avec toutes les possessions de l'Église tant en deçà qu'au delà du cap de Faro ; et aussi la Corse et la Sardaigne et les autres terres et droits appartenant à ladite Église : nous, de notre auto rite princière, nous approuvons, ratifions, tant en général qu'en particulier, tout ce qu'a fait le môme roi, voulant montrer par les présentes notre assentiment et consentement, et promettant que, loin de violer une seule de toutes ces choses, nous en procurerons, selon notre pouvoir, la rigoureuse observance et l'inviolable accomplissement. Telle est notre volonté.
« Pour donner à ces engagements, ratifications et promesses toute autorité, nous avons fait dresser cet écrit et nous l'avons muni de nos sceaux. Donné l'an 1279, la sixième année du règne de Rodolphe, glorieux roi des Romains. »
A cette pièce sont appendus lés sceaux des sept électeurs, c'est-à-dire des archevêques de Trêves, de Cologne et dé
Mayence, du comte palatin du Rhin, des ducs de Bavière et de Saxe, et du marquis de Brandebourg (1).
Rien ne manquait désormais à la solennelle reconnaissance du domaine temporel de l'Église. Elle était avouée non-seulement par l'empereur, souverain électif; mais par les électeurs, souverains héréditaires. La force de cette reconnaissance n'en est pas moins remarquable que la grandeur. Elle devient comme une loi sacrée de l'empire et même de la chrétienté tout entière, puisque, selon la remarque du P. Theiner, les empereurs allemands résumaient en eux la suprême advocatie de l'Église et la protection de tous les royaumes chrétiens.
Nicolas III recueillit, comme Grégoire X, dans la puissance et dans la joie ce qu'Alexandre III, Grégoire IX et Innocent IV avaient semé dans l'exil et dans les larmes. Après le règlement de ces grands intérêts, il continua à entretenir une correspondance suivie avec Rodolphe de Habsbourg, en concertant un projet destiné à régénérer l'Italie. Il voulait partager la Péninsule en deux royaumes, séparés par les États du pape : au nord celui de la Lombardie, au midi celui de la Sicile, au centre le patrimoine de l'Église. Le pontificat de Nicolas III fut trop court pour un si grand dessein. Il mourut le 22 août 1280, laissant l'Église délivrée, l'empire rajeuni, et les derniers bruits d'une lutte qui avait duré deux siècles et demi, étouffés dans un parfait accord, par la sagesse traditionnelle des papes et les sentiments plus chrétiens des nouveaux empereurs.
Comparons, en finissant, les personnages qui ont figuré dans cette grande lutte et les moyens qu'ils ont déployés. Les papes étaient dans toute leur faiblesse, les empereurs dans toute leur puissance. Ceux-ci avaient des armées dont on ne saurait supputer le nombre , tant l'Allemagne en a fourni et tant l'Italie en a dévoré ; ceux-là , réduits à
(I) Thoinor, Codes diplom^ t. I, u. cecium*
276 REC0i\\AIS8AxNCE DEFINITIVE DU POUVOIR TEMPOREL
quelques châteaux et à quelques sujets, n'ont eu souvent pour refuge que l'exil et pour alliés que les sympathies enchaînées ou muettes des peuples, qui les bénissaient dans leur triomphe, mais qui les délaissaient dans leur inforturne.
Avec des forces si différentes, quelle différence dans la politique et dans la conduite! Les empereurs promettent, menacent, supplient, se parjurent; tour à tour rusés, perfides, hautains ou violents, ils descendent à toutes les dégradations de la bassesse comme ils s'enivrent de toutes les fumées de l'orgueil, faisant la paix par intérêt et la guerre par ambition, signant des traités sanscroire à leurpropre parole, revendiquant tout ce qu'ils avaient abandonné, abandonnant tout ce qu'ils revendiquaient d'abord, jamais sincères, rarement repentants, fidèles seulement à l'instinct de leur despotisme : politique étroite, inconséquente, égoïste, vraiment odieuse, à qui l'on peut reprocher, en toute vérité, d'avoir mêlé et confondu les deux puissances, puisque, pour dépouiller les papes de leur pouvoir temporel, ils n'ont cessé de susciter ou de favoriser des schismes et d'usurper les droits de Dieu au profit de César.
La politique des papes, au contraire, est uniforme, morale, généreuse et décisive pour le bien public : uniforme, puisqu'ils ont toujours réclamé la même liberté en matière spirituelle et les mêmes domaines en matière temporelle, invoqué les mêmes droits et montré les mêmes chartes, sans dépasser jamais le but et sans affecter jamais ni plus d'ambition dans le triomphe ni moins de prétentions dans la défaite ; morale, puisqu'ils n'ont employé d'autres armes que celles qui sont avouées par la conscience, l'honneur et le droit des gens, heureux s'ils font la paix, contraints et forcés s'ils se résignent à la guerre, fermes et nobles dans leur attitude , modérés dans leurs réclamations, loyaux dans leurs engagements; généreuse, puisqu'ils ne combattent ni pour eux ni pour les leurs, mais pour les traditions de leur siège, c'est-à-dire pour la liberté de l'Église, qu'ils défendent encore en portant des chaînes, et pour
l'affranchissement de leurs domaines, auquel ils sacrifient leurs biens, leur repos et leur vie; utile et décisive pour le bien public, puisqu'ils ont assuré la sainteté du mariage, la liberté des élections épiscopales, la pureté des mœurs sacerdotales, recouvré le patrimoine du Saint-Siège, si nécessaire à l'indépendance et à l'universalité de l'action religieuse , travaillé sans relâche à l'affranchissement de l'Italie et à l'amélioration de leurs propres Etats, et réalisé, dans leur politique comme dans leur administration, le type de gouvernement le plus beau, le plus complet, le plus digne d'envie, qu'offre l'histoire du moyen âge.