ET DE L'INFLUENCE DU POUVOIR TEMPOREL
DEUXIÈME ÉPOQUE
Autant le pouvoir temporel est sacré dans son droit, légitime dans son origine, populaire clans ses progrès et courageux dans ses luttes, autant sa politique a été éclairée et son influence utile au monde.
Les papes l'ont exercé au xive siècle au milieu des douleurs de l'exil, au xve en dépit des incertitudes du grand schisme, au xvie et au xvne malgré la Réforme, au xvme et au xixe malgré la Révolution.
L'exil d'Avignon et le grand schisme, qui en fut la suite, ont fait voir, l'un combien la royauté pontificale est nécessaire aux Romains, l'autre combien elle est chère à l'Église : c'est le pouvoir temporel justifié par les besoins réciproques de la grande ville qui en est le siège et de la grande société qui en garde le dépôt.
La Réforme, en voulant réviser les titres du pouvoir temporel, n'a réussi qu'à en rendre l'exercice plus attentif et les vues plus pures. Elle n'a pu empêcher les papes de faire sentir leur autorité au monde par des bontés infinies, d'étendre leur action dans le nouveau continent à mesure qu'on la contestait dans l'ancien, et de poursuivre une politique également honorable à leurs propres États, à l'Italie, à la chrétienté tout entière : c'est le pouvoir temporel justifié par les bienfaits de l'ordre public, de l'indépendance nationale et de la foi vengée et répandue partout.
La Révolution, qui ne fait que reprendre et appliquer les idées de la Réforme, n'a point aigri le cœur des papes en troublant leurs possessions. Ils demeurent pères autant que souverains au milieu des formes accidentelles de désordre ou de rébellion, qui naissent avec l'éclat de la foudre et qui s'évanouissent avec l'obscurité de la fumée : troisième et dernier tableau, où l'on verra le pouvoir temporel justifié par son empressement au bien, sa résistance au mal, son amour des saines lumières et des vrais progrès, sa sérénité dans l'orage, sa modération dans le succès, et cette bonté, sans mesure et sans terme, qui sera jusqu'à la fin des temps le caractère incommunicable d'une institution si providentielle.
PREMIÈRE PÉRIODE
LE POUVOIR TEMPOREL DES PAPES PENDANT L EXIL D AVIGNON ET PENDANT LE GRAND SCHISME.
Les épreuves réservées aux papes dans la première période de la deuxième époque ont un caractère tout particulier. Les unes se rapportent à leur séjour à Avignon, les autres au grand schisme, les unes et les autres à des circonstances uniques dans les annales de toutes les souverainetés temporelles.
C'est d'abord l'épreuve de l'exil avec tous les dangers de l'oubli pour le prince et de l'endurcissement pour le peuple; c'est ensuite l'épreuve d'un schisme qui laisse le monde chrétien dans une cruelle incertitude, non sur la foi qu'il professe, mais sur la personne qui en est le véritable organe. Ces deux épreuves ont dans l'histoire une égale longueur. Il faut que soixante et dix ans d'absence viennent apprendre aux Romains quel est leur vrai roi (1309-1379), et ce n'est qu'après soixante et dix ans d'assemblées, de débats et d'écrits de tout genre que le monde , revenu tout entier des dernières erreurs du grand schisme, reconnaît dans ce roi le vrai pape (1379-1449).
Si jamais le pouvoir temporel avait dû périr, c'était, ce semble, dans des circonstances si critiques. Or ce fut le contraire qui arriva. Par un phénomène sans exemple dans
312 POUVOIR TEMPOREL DES PAPES PENDANT L'EXIL d' AVIGNON, ETC.
les annales des peuples, ce qui devrait détruire la souveraineté pontificale la consolide et l'enracine; les lois ordinaires qui président aux événements humains sont bouleversées. Plus les papes sont éloignés de leur siège, moins on les oublie ; quand ils y remontent, une législation excellente, préparée en leur absence et promulguée en leur nom, leur en assure la possession définitive, et pendant que le monde chrétien, partagé en plusieurs obédiences, se demande où est le pape, Rome, guidée par l'instinct de sa fidélité, le montre assis tranquillement sur le trône qu'elle lai a rendu.
Mais ce qui redouble l'admiration, c'est que dans toutes ces épreuves, c'est la force qui cède et la Caiblesse qui triomphe. Toutes les puissances attaquent ce trône qui semble toujours près de s'écrouler, et ce trône, toujours restauré, s'élève audessus de toutes les puissances. Entre Philipe le Bel et Boniface VIII l'histoire prononce pour la justice désarmée contre la surprise triomphante ; entre Louis de Bavière et Jean XXII, elle décide pour la papauté exilée à Avignon contre un empire d'un jour inauguré à Rome; Rienzi entre en lutte avec Clément YI, Yisconti avec Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI ; celui-là possède toute la faveur du peuple, celui-ci toutes les ressources de la politique et de la valeur : n'importe, le sort de la papauté ne changera pas, et la victoire restera à son pouvoir temporel. Enfin, après que le grand schisme a fait succéder l'anarchie des consciences à l'anarchie de la politique, la souveraineté pontificale n'en est pas même atteinte, et quand on remet en question tant de principes , celui en vertu duquel régnent les pontifes reparaît, au milieu des discussions et des ruines, plus populaire, plus affermi et plus inébranlable que jamais.