‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 70 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La lutte qui éclata entre la France et la papauté au commencement du xive siècle fut précédée, dans les États de l'Église, par vingt années d'une administration presque sans entraves et d'une paix à peine troublée sur quelques points.

En droit, le patrimoine souverain des papes n'était plus contesté; en t'ait, leur autorité était reconnue dans toutes les terres de leur domaine. Parmi les cinq provinces dont il était formé avec le duché de Rome, une seule ville, à l'avènement de Martin IV (1281), refusait hommage et obéissance à l'Église : c'était Forli (1). Guy de Montfeltre, l'irréconciliable ennemi du Saint-Siège, y dominait avec orgueil. Il comptait, pour s'y maintenir, sur le concours des gibelins de la Toscane et de la Lombardie et sur l'appui secret des Lambertazzi de Bologne. Monfeltre, les armes à la main, appelait à la révolte toutes les Romagnes. Mais ses efforts échouèrent contre les sentiments de fidélité qui animaient la province. Bologne pressa Martin IV de marcher contre Monl-

(1) M. Henri de l'Epinois qui a déjà donné, d'après le P. Theiner, d'intéressants fragments sur l'histoire des États de l'Église au xme et au xive. siècle (Revue du Monde catholique, 1862), cite, à l'appui des documents édités par le savant théatin, une chronique florentine composée par Leone Corbelli et publiée il y a quelques années dans ÏArchivio storico Italiano [Append. xxiii, au tome VII, p. 12). Voici le texte de cette chronique : » Questo papa Martino IV, era signore di moite provincie. Tra le altre città signorizava Roma nel patrimonio ditto di S. Pietro, signorizava ancora la provincia d'Unbria detta ducato, e la Toscana ciô è Viterbo e tutta la parte verso Roma. Tutta Romagna daseva obediencia a la sauta chiesa eccepto Forlovesi... li quali dicono che Forlivio è terra de Imperio. »

314 BOxMFACE VIII ET PHILIPPE LE BEL.

feltre ; Pérouse envoya au pape deux cents cavaliers ; les villes de la Marche se réunirent pour en entretenir trois cents à leurs frais, sous le commandement de Bonavinto, de l'ordre de Jérusalem; les milices de Iiavenne se joignirent à celles de Bologne, et, après de nouveaux enrôlements faits parmi les écuyers français de la suite de Charles d'Anjou, une armée considérable fut remise aux mains de Jean d'Epa, capitaine général des troupes de l'Église.

L'an 1281 ne fut marqué que par les marches et les cantonnements des troupes pontificales, qui se contentèrent de tenir l'ennemi en respect. Au printemps de l'année suivante, le pape, avant de commencer les hostilités, tenta encore des moyens de pacification. Guy de Montfeltre, cité à son tribunal et déjà chargé des anathèmes du Saint-Siège, refusa de comparaître. Il fut excommunié de nouveau ; la sentence fut affichée sur les portes de la cathédrale d'Orviéto, où résidait Martin IV, et le comte condamné à une amende de 5,000 marcs d'argent, comme il avait juré de la payer lui-même s'il oubliait jamais ses serments envers l'Église.

L'armée pontificale, forte de 18,000 hommes, chercha Guy de Montfeltre, qui n'en avait que 14,000 répandus autour de Forli. La ville investie souffrit bientôt de la famine; mais Guy, pour prévenir ce fléau, n'hésita pas à venir offrir le combat. Une partie des troupes de l'Église avait réussi à entrer dans Forli, quand Montfeltre, se repliant sur les remparts, y engagea un combat acharné et anéantit en quelques heures un'ennemi trop confiant dans son premier succès.

Il fallait se résoudre à une nouvelle lutte. Ce fut la France qui en fit les frais. Gauthier des Fontaines, chapelain du pape, prévôt d'Ingray au diocèse de Chartres, vint en France enrôler des chevaliers, des écuyers et des gens exercés au service des balistes. Philippe III envoya une troupe sous les ordres de deux frères, Colard et Pierre de Molans, et permit au délégué du Saint-Siège de prendre 100,000 livres tournois sur l'argent de la dime déposé à Paris dans le trésor du Temple.

Cette seconde campagne fut plus heureuse que la première. L'armée pontificale se partagea en deux troupes; l'une, sous les ordres de Simon de Montfort, fit la guerre dans les Romagnes; l'autre, confiée à Jean d'Epa, alla attaquer dans la Gampanie Àinolfi d'Anagni, qui s'était emparé de Frosinone. Montfort, digne héritier d'un nom illustré dans la guerre des albigeois, alla camper à Gavingniola, tandis que Guy de Montfeltre organisait la défense à Bagnolo, à Forlimpopoli et à Forli. Les consuls de Forli, effrayés par les armes de Montfort, ouvrirent eux-mêmes les portes de la ville rebelle, et Montfeltre vaincu à trois lieues de là, près de l'église de Saint-Lazare, passa les Apennins et renonça à la lutte. Jean d'Epa eut le même succès contre Ainolfi, et les États pontificaux furent complètement pacifiés. C'est l'honneur de la France d'avoir donné au pape, dans ces circonstances difficiles, de l'argent, des soldats et des chefs. Guillaume Durand, qui fut depuis évêque de Mende, et qui s'illustra dans les sciences sacrées, était alors recteur des Romagnes. Son zèle, son activité, son intelligence sont des titres de gloire et pour la France qui l'avait élevé, et pour le Saint-Siège qui lui avait confié un si noble emploi (1).

Tout le reste du pontificat de Martin IV s'écoula dans les soins obscurs, mais incessants, d'une administration vigilante et paternelle. Il réprimait à la fois la violence des feudataires qui pratiquaient le vol au milieu des désordres de la guerre (2), l'ambition des villes qui attaquaient les communes plus faibles qu'elles (3), le zèle avide et intéressé de ses propres officiers quand ils chargeaient le peuple de taxes arbitraires (4). Citons un trait qui honore sa prévoyance et sa bonté. Des députés de Rome vinrent trouver le pape à Orviéto pour lui exposer que le blé man-

(1) M. Henri de l'Epinois, Pevue du Monde catholique, 10 juin 1802.

(2) Theiner, Codex dipl., t. I, n. cdxxiv et seq.

(3) Tdv Oii.,âÉ. 1283, t. I, n. cdxxii.

(4) Id., tôt*., an. 1283, t. I, n. cdxv.

qua.it dans les provinces, et que la capitale était dépourvue de vivres et de ressources. Martin IV fit acheter du blé en Sicile, donna ensuite des ordres pour le revendre à Rome à un prix raisonnable, et employa le produit de la vente à l'acquisition de provisions nouvelles. Ses sacrifices assurèrent ainsi la subsistance d'un peuple si prompt à se révolter, si lent à obéir ; mais si empressé à reconnaître, dans tous ses besoins, la seule autorité qui pût lui assurer l'abondance et la paix. Martin IV mourut àPérouse le 28 mars 1283, après un règne que les soucis de la guerre et les soins de l'administration avaient rempli de travaux, de peines et de mérites.

Le Saint-Siège ne vaqua que cinq jours ; mais Honorius IV, qui fut appelé à le remplir, ne l'occupa que pendant deux ans (2 avril 1285-3 avril 1287). Sobre, pacifique, sage, discret, ne cherchant que le bien et se faisant tout à tous, il fut du nombre de ces pontifes qui ont trop peu régné pour laisser un grand nom, mais qui ont donné assez d'espérances pour laisser de grands regrets. Fidèle à la politique de son prédécesseur, il acheva de réparer par sa bienfaisance les maux que Martin IV avait prévenus par sa fermeté. Les coupables bannis sous le règne précédent obtinrent de revenir dans leur patrie; les biens confisqués furent rendus; les villes qui avaient pris part à la guerre, et contre lesquelles des condamnations générales avaient été portées, obtinrent ou la remise ou la diminution de leurs amendes. Les juifs mêmes, dont les exactions étaient notoires, mais que l'on molestait par de cruelles représailles, ne furent point repoussés par le maître bienfaisant qu'ils allèrent implorer. Grégoire IX avait ordonné, en 1235, par une bulle écrite en termes aussi touchants que magnifiques, qu'on leur accordât aide et protection. Nicolas IV, successeur d'Honorius, rappela ce devoir au vicaire qui administrait la ville de Rome et mit fin à des vexations injustes (1).

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. cdlxxvi.

BOXIFACE YIII ET PHILIPPE LE BEL. 317

Ainsi les papes se succèdent ; mais l'esprit qui les anime dans l'administration de leurs États demeure le même. Tel avait été Honorius, tel fut Nicolas IV ^22 février J 288 — 4 avril 1299). Il termina, par le traité de Tarascon, la longue querelle qui, depuis les Vêpres siciliennes, divisait les maisons d'Aragon et d'Anjou, remplissait de troubles les familles princières, et faisait du midi de l'Italie le théâtre des plus sanglantes batailles. Pendant que son influence rendait ainsi la paix à l'Europe, la prise de Ptolémaïs, dernier boulevard du royaume latin de Jérusalem, vint le plonger dans le deuil. L'Egypte, la Palestine, la Syrie, restaient définitivement au pouvoir des musulmans. La vive douleur que cet événement causa à Nicolas IV, hâta sa fin ; mais elle ne le détourna point de ses devoirs. On le voit jusqu'à ses derniers jours appliqué à rendre la justice, à faire la remise des amendes, à consacrer la séparation des juridictions civile, criminelle ou ecclésiastique, à pacifier les villes et à accroître par d'utiles concessions les privilèges des communes. Une administration chargée de tant de soins occupait, sous la direction du pape, tous les membres du sacré collège. On en trouve la preuve dans un acte solennel donné par Nicolas IV en 1289 et signé par treize cardinaux, dont cinq de l'ordre des évêques, trois de l'ordre des prêtres et cinq de l'ordre des diacres. Le souverain pontife déclare « que les cardinaux sont les membres les plus capables de servir la tête, qu'ils portent sur leurs épaules le fardeau de l'Église universelle et qu'ils partagent avec le pape la sollicitude de toutes les affaires. Ce sont eux , dit-il encore , que le Seigneur chérit particulièrement ; ils sont les colonnes de l'édifice ; leur collège, qui s'étend dans le monde entier, offre un spectacle magnifique, et leurs conseils sont remplis d'élévation, de zèle et de prudence.» Après ce pompeux éloge, Nicolas IV décide qu'ils recevront la moitié du revenu net de l'Église romaine, et que l'autre moitié restera à la trésorerie. Le pontife termine en exprimant l'espérance que, grâce à leur expérience et

à leur dévouement, la justice sera plus fidèlement rendue, ses droits mieux protégés, et les abus réparés plus efficacement (1).

La mort de Nicolas IV laissa vaquer le Saint-Siège pendant deux ans ; mais l'élection qui suivit cette longue vacance ne remplit pas l'attente de l'Église. S. Pierre Morone, instituteur de l'ordre des célestins , avait été arraché malgré lui à sa chère solitude, et sacré le 29 août 1294 sous le nom de Gélestin V. En acceptant le souverain pontificat, il avait cru céder à la volonté de Dieu; mais l'énergie manquait à son caractère, et l'expérience du monde à ses vertus. Les plaintes des gens de bien l'avertirent promptement qu'il s'était trompé, et que les répugnances de sa modestie auraient dû être la règle de sa conduite. Il déposa volontairement la tiare, cinq mois après son élection, guérit un boiteux en descendant du trône pontifical et mourut, deux ans après, avec les mérites et la réputation d'un grand saint.

Dix jours après l'abdication de Gélestin V, les vingt-deux cardinaux qui composaient la cour romaine entrèrent au conclave, et avant la fin du premier jour tous les suffrages étaient réunis sur le cardinal Gaëtano, qui prit le nom de Boniface VIII. C'était un de ces hommes d'élite en qui la vigueur du caractère égale la distinction de l'esprit, et qui savent avec la même supériorité penser, juger, vouloir et agir. Il était d'un âge avancé, mais son âme n'avait rien perdu de l'ardeur de la jeunesse. L'un de ses premiers soins fut de révoquer les grâces accordées par S. Gélestin, dont la religion avait été surprise ; il ne le fit d'ailleurs qu'après .avoir pris l'avis des cardinaux. C'était annoncer d'une manière éclatante l'énergique résolution qu'il avait prise d'observer la justice et de poursuivre, en dépit de tous les obstacles, le noble but de sa carrière apostolique. Il voulait régner dans ses États comme un roi, et gouverner l'Église universelle comme un père.

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, cdlxviii.

Ses prédécesseurs, dégoûtés du séjour de Rome, n'y avaient fait depuis vingt ans que d'assez courtes apparitions. Contents d'y avoir été couronnés, ils laissaient aux mains d'un vicaire l'administration de la ville et fixaient leur cour tantôt à Yiterbe, tantôt à Orviéto : c'était l'effet des factions rivales qui se disputaient les dignités ecclésiastiques et civiles. Les Orsini et les Colonna représentaient, dans la ville et même dans le sacré collège, les partis des guelfes et des gibelins. Les Orsini étaient moins riches, mais ils avaient plus d'influence parce qu'ils étaient guelfes ; le peuple les aimait, et les papes les favorisaient davantage. Les Colonna étaient plus redoutables, à cause de leurs sympathies pour les derniers restes du parti allemand; ils avaient avec eux les ennemis secrets ou publics que la royauté pontificale comptait encore dans le monde. Pendant les pontificats de Nicolas III, de Martin IV et d'Honorius IV, les Orsini gardèrent l'avantage ; mais les Colonna se relevèrent sous le règne de Nicolas IV; Jacopo, leur chef, fut un moment proclamé seigneur de Rome et salué par la foule du nom de César. Si les deux partis ne contestaient plus l'autorité du pape, ils n'en troublaient pas moins la ville sous ce nom vénérable, qu'ils mettaient tour à tour au service de leurs passions et de leurs rancunes. Rome devint ainsi un théâtre d'émeutes, d'incendies et de carnage. En 1292, à la suite d'un combat terrible, les deux maisons rivales se décidèrent à transiger. Stéphano Colonna et Orso Orsini furent élevés conjointement à la dignité de sénateurs. La démission du premier et la mort du second furent le signal d'une sédition nouvelle. Telle était à Rome la situation des esprits à l'avénement de Boniface VIII.

Moins timide que ses prédécesseurs, il voulut, malgré son âge et les rigueurs de l'hiver, se rendre sans délai dans la capitale de ses États. Il se mit en marche vers les premiers jours de janvier 1295, passa par Anagni, sa ville natale, qui le reçut avec les marques de la plus grande joie, et y fut rejoint par les principaux membres de la noblesse romaine.

Son couronnement se fît à Rome au milieu de l'allégresse publique. Les rois de Sicile et de Hongrie assistèrent, comme témoins et comme vassaux, à cette prise de possession; mais les acclamations de la foule formaient au pontife un cortège bien plus imposant encore. Il se rendit en cavalcade à Saint-Jean de Latran. Les deux rois qui avaient tenu la bride de son cheval, le servirent encore, couronne en tète, au festin qui termina la journée. Gel enthousiasme éclata dans l'Italie tout entière. Florence, Bologne, Orviéto, érigèrent des statues à Boniface VIII; les habitants de Pise le prièrent de recevoir le titre de podestat et de recteur de leur ville (1); ceux d'Orviéto lui donnèrent la charge de capitaine de la cité (2) pour six mois; Vellétri, Tusci, Gornéto, l'appelèrent, à titre limité ou perpétuel, au gouvernement de leur cité; et Rome, qui l'avait élevé pour sa vie à la dignité de sénateur, reconnut le lieutenant qui exerça cette charge au nom du pontife (3). Devant de tels témoignages il faut bien avouer que l'autorité de Boniface VIII était non-seulement réelle, mais complète ; qu'on voyait en lui le plus ferme adversaire du despotisme et l'ami le plus vrai de l'indépendance italienne; enfin qu'en lui déférant et tant d'honneur et tant de pouvoir, on devançait, d'un siècle et demi, la fin du moyen âge pour concentrer dans les mains d'un pontife dont la capacité était avérée, l'exercice des libertés les plus chères aux communes des États pontificaux.

L'inflexible équité de Boniface VIII faisait l'espoir de tous les opprimés. Les Golonna invoquèrent son intervention dans un procès de famille ; mais la décision qu'il rendit déplut à quelques-uns d'entre eux, notamment aux deux cardinaux Pierre et Jacques, qui entretenaient des intelligences avec les ennemis du pape et s'efforçaient de ressusciter le parti gibelin. Sommés de rendre les châteaux forts de Palestrina et

(1) Theiner, Codex dtp/., t. I, n. di.

(2) Id., ibid., n. dix.

(3) Id., ibid.y n. dxvi.

de Zagarolo, les deux cardinaux s'enfuirent de Rome et lancèrent un libelle contre la validité de l'élection de Boniface. C'était préparer un^chisme. Le pape, ayant pris l'avis du sacré collège, priva les rebelles de leurs dignités et bénéfices, mit sous le séquestre leurs propriétés temporelles et envoya des troupes pour faire le siège de Palestrina, où ils s'étaient retranchés. Trois de leurs neveux, Àgapet, Etienne et Jacques, qui partageaient tous leurs sentiments, partagèrent aussi leur disgrâce et leur rébellion. Le dernier, à qui son humeur querelleuse fit donner le surnom de Sciarra, avait enlevé à main armée le trésor pontifical, que l'on transportait d'Anagni à Rome ; la révolte dégénérait en brigandage et en guerre civile. De tels attentats ne pouvaient demeurer impunis. Palestrina, investie par les troupes du pape, se rendit sans condition, et les Colonna, en habits de deuil, pieds nus, la corde au cou, vinrent à Riéti se prosterner aux pieds de Boniface VIII en reconnaissant leur faute. « J'ai péché contre le Ciel et contre vous, dit l'un d'eux, et je ne suis plus digne d'être appelé votre enfant. » Un autre ajouta : « Vous nous avez affligés à cause de nos crimes. » Boniface traita les vaincus avec bienveillance, et leurs forteresses avec rigueur. Palestrina fut détruite pour avoir servi d'asile à la révolte, et remplacée par une autre ville, qui prit le nom de Citta-Papalc. Une seconde prise d'armes, non moins malheureuse que la première, força Boniface VIII à prononcer contre les rebelles la peine de l'exil et de la confiscation. Les deux cardinaux, privés de la pourpre, se tinrent cachés dans Pérouse; leurs neveux cherchèrent un refuge, les uns en Sicile, les autres en France. Sciarra, qui s'était d'abord enfui à Antium, finit par débarquer à Marseille. Cette terre, qui avait jusque-là abrité le pape dans ses disgrâces, allait pour la première fois accueillir ses ennemis et prêter secours à leur vengeance.

Mais la vengeance était encore loin. Avant que son pontife ne fût trahi par un Judas, jugé par des scribes et livré, comme Jésus-Christ, aux mains d'un soldat brutal, l'Italie devait le

voir dans tout l'éclat de sa double royauté, tel enfin que Rome s'estime heureuse et fière de l'avoir pour roi. Ce fut par les soins de Boniface YIII que s'ouvrit le fameux jubilé de la fin du xme siècle, qui attira dans Rome et dans l'Italie un si grand concours de pèlerins. Dès le soir du 1er janvier 1300, la population de Rome accourut autour de la basilique de Saint-Pierre pour faire la visite séculaire à laquelle la piété des fidèles attachait le plus grand prix. Les rues et les places de la cité- Léonine et la voie d'Ostie, sur laquelle s'élevait la basilique de Saint-Paul, offraient le même spectacle. Boniface VIII, voulant encourager cette dévotion, accorda, par une bulle en date du 22 février, une indulgence plénière à tous ceux qui viendraient visiter la basilique des Apôtres. La publication de cette bulle ébranla l'univers entier. Deux cent mille pèlerins, accourus des extrémités du monde, remplirent continuellement durant l'année les rues de la Ville sainte. On eût dit, selon l'expression des chroniqueurs, la marche d'une armée pacifique qui envahissait l'Italie et qui se dirigeait sur Rome par toutes les routes ouvertes à la piété. L'ordre, la sécurité, l'abondance régnaient dans toutes les villes de l'Italie et dans toutes les parties des États romains; et les pèlerins qui avaient quitté leur patrie pour visiter les seuils apostoliques, emportaient, en sortant de Rome, l'idée de la monarchie la plus tranquille et la plus florissante qui fût au monde.

Ils ne pouvaient non plus parcourir la Péninsule sans rencontrer, à chaque pas, des preuves vivantes de l'heureuse influence des papes et de leur protection toute-puissante. Les principales villes de l'Italie s'étaient enrichies par le commerce; les arts, les sciences, les lettres rivalisaient d'efforts, de grandeur et d'éclat ; les artistes disputaient aux j urisconsultes l'honneur de former l'esprit et de développer le culte du beau à côté de celui du vrai. Au-dessus de ces nobles écoles, la poésie commence à déployer les grandes ailes du génie. Les sculpteurs et les peintres se perfectionnent, les poètes naissent : l'Italie est faite; sa langue et ses beaux-arts vont lui donner ainsi sa

véritable unité : conquête merveilleuse, qu'elle doit au nombre de ses écoles, à l'ardeur et à la vivacité de ses querelles politiques qui ont passionné les âmes, à l'action populaire de ses prédicateurs, de ses confréries et de ses monastères, mais surtout à l'ascendant si marqué de ses pontifes. Depuis qu'ils dominent l'Italie, et que tous les esprits reçoivent d'eux une vive impulsion, la multiplicité confuse des idiomes tend à disparaître. Parmi les différents parlers qui sont en usage à Pise, à Florence, à Padoue, il se forme une sorte de langue choisie qui devient la langue commune des lettrés. Elle est à la fois langue savante et langue vivante. Le Dante l'appelle un parler cardinal, illustre, aulique. C'est la langue italienne, la langue des papes. Devant cette conquête la féodalité s'était retirée peu à peu. D'ailleurs, la domination régulière de l'Église s'accommodait fort bien de l'esprit commercial qui régnait dans les républiques et des institutions municipales qui animaient l'indépendance des plus petites villes. Elle était dans l'Italie ce que la tête est au corps ; l'Italie lui devait tout : la pensée qui dirigeait son génie, la langue qu'elle parlait, les richesses dont elle était pleine. On peut en juger par ces lignes dans lesquelles Yillani, au début de son histoire, décrit le jubilé de 1300.

« Une grande partie des chrétiens qui vivaient alors firent ce pèlerinage, les femmes comme les hommes, de divers pays, de loin et de près; et ce fut la chose la plus étonnante que l'on vît jamais, que pendant toute Tannée il y ait eu chaque jour à Rome, outre le peuple romain, deux cent mille pèlerins, sans compter ceux qui étaient sur les routes, pour aller ou pour revenir; et des vivres étaient fournis à tous, aux chevaux comme aux personnes, avec une grande patience, sans bruit ni désordre; et j'en puis témoigner : car je fus présent et j'ai vu. Des offrandes faites parles pèlerins, il y eut un grand trésor pour l'Église, et les Romains par le commerce devinrent tous riches. »

Cependant deux grandes querelles divisaient l'Europe et

attiraient l'attention de Boniface VIII. La première avait pour objet la succession impériale, vacante depuis la mort cle Rodolphe de Habsbourg et longtemps débattue entre Albert d'Autriche, fils du défunt, et le comte Adolphe de Nassau. La préférence qu'Adolphe avait obtenue d'abord ne l'empêcha pas de se rendre insupportable par ses exactions; mais Albert d'Autriche, proclamé à son tour roi des Romains, se rendit odieux en assassinant son rival dans un lâche guet-apens. Le meurtrier, excommunié par Boniface VIII, songea à faire pénitence et à rentrer en grâce auprès du Saint-Siège. A l'exemple de son père, il reconnut par des lettres patentes que l'empire romain avait été fondé par l'Église pour la défense de ses droits, et que le pape seul pouvait le conférer. Il promit de n'employer l'autorité impériale que pour l'honneur de la religion et l'exaltation de la sainte Église. Il confirma toutes les donations précédentes et j ura de ne faire avec les ennemis du Saint-Siège ni trêve ni alliance. Boniface VIII, que cette soumission avait apaisé, publia en 1303 une bulle pour confirmer l'élection d'Albert. « En vertu de la plénitude cle notre autorité apostolique, disait le pape, nous vous choisissons pour roi des Romains et pour fils de la sainte Église romaine. Nous ordonnons à tous les sujets du saint-empire de vous rendre obéissance en cette qualité, et nous vous absolvons par ces présentes de tout ce que votre élection et votre administration ont pu avoir de défectueux (1). »

Le droit public, qui investissait les papes de cette suprématie, leur donnait aussi le caractère de médiateurs dans les querelles des princes. Ce fut le rôle que Boniface VIII voulut remplir clans la seconde querelle qui partageait, non pas comme la précédente, l'Allemagne seulement, mais l'Europe entière. Philippe le Bel, roi de France, et Edouard Ier, roi d'Angleterre, se faisaient une guerre acharnée. L'un avait pour alliés les ducs de Brabant et de Savoie, elle comte de Bre-

(1) Tlieiner, Codex clipl., t. 1, n. dlxx.

fagne; l'autre, les rois d'Ecosse et de Norwége. Adolphe de Nassau et Albert d'Autriche avaient aussi pris couleur , le premier pour l'Angleterre, le second pour la France. La chrétienté semblait menacée d'une conflagration générale. Boniface VIII, après avoir vainement offert sa médiation aux deux princes, les cita devant son tribunal pour y répondre de leurs exactions et de leurs injustices, et, le 18 août 1296, il lança la bulle Clericis laicos par laquelle il interdisait, sous peine de censure, à tout membre du clergé de payer quelque subside que ce fût sans la permission expresse du Saint-Siège. Il menaçait d'excommunication les princes, ducs, barons et ministres qui les exigeraient, et jetait l'interdit sur les villes et communautés qui consentiraient à les payer.

A la bulle Clericis laicos le roi de France répondit par un édit qui interdisait l'entrée du royaume à tout étranger, tout appel au Saint-Siège et l'envoi de tout subside au souverain pontife. Cette violence ne provoqua que des représailles toutes paternelles, exprimées d'abord dans la bulle Ineffabilis, où Boniface déclarait qu'il ferait plutôt vendre les vases sacrés et les croix des églises que d'exposer au moindre danger le royaume de France, de tout temps si cher et si dévoué au Saint- Siège; ensuite dans le décret de canonisation de Louis IX, qui excita en France une vive allégresse et rétablit un moment la bonne harmonie entre les deux puissances.

Philippe le Bel avait enfin accepté la médiation du pape dans ses querelles avec Edouard, roi d'Angleterre. Mais l'évêque de Durham, légat du Saint-Siège, qui apporta au roi de France la sentence arbitrale, vit cette pièce arrachée de ses mains et jetée au feu par le comte d'Artois, tandis que le roi déclarait lui-même qu'il ne s'y soumettrait pas. Un second légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, fut encore moins agréable au roi de France, parce que le siège qu'il occupait, avait été établi par le pape contre le gré de la cour. Sa mission était de presser la mise en liberté du comte de Flandre et de ses enfants, et de rappeler à Philippe, qui les violait tous les

326 BONIFACE Mil ET PHILIPPE LE BEL.

jours, les droits et les immunités de l'Église. On le jette en prison comme un traître, on instruit son procès, on demande au pape sa dégradation. Cet acte de violence était un attentat au droit des gens, et le caractère du légat en faisait un sacrilège. Sommé de se justifier, le roi de France donne ce soin à un légiste arrogant, Pierre de Flotte, qui vint dire au pape que sa souveraineté n'était que nominale et ses foudres spirituelles impuissantes. A ces indignes bravades, Boniface répondit par deux bulles fameuses : l'une, Salvatormundi, suspendait toutes les faveurs accordées à Philippe et à ses conseillers ecclésiastiques; l'autre, Ausculta fili, rappelait au roi que, tout élevé qu'il pouvait être, il avait à respecter la justice et à réparer les exactions et les violences dont ses sujets étaient victimes.

Quand on relit aujourd'hui cette seconde bulle, on ne s'explique ni les rumeurs qu'elle excita, ni les troubles qui la suivirent. Il paraît que les ministres, au lieu de la mettre sous les yeux de Philippe, fabriquèrent une pièce fausse dont les copies répandues en France provoquèrent l'indignation générale. Ce fut sous cette pénible impression que les États s'assemblèrent en 1302. Pierre de Flotte les ouvrit par un discours, aussi insidieux que violent, contre le Saint-Siège, et demanda aux mandataires de la nation de prêter au souverain une assistance énergique par une protestation unanime. Les représentants de la noblesse et des communes répondirent qu'ils étaient prêts à faire le bon plaisir du roi; le clergé hésita un moment; puis, craignant d'être proclamé traître au roi et à l'État, il se rangea à l'avis des, deux autres ordres et s'excusa, le lendemain, dans une lettre adressée au pape, d'avoir cédé à la nécessité.

Cette lâche condescendance mérita à l'Église de France le titre de fille insensée : verba delirantis fiiiœ. Ge fut dans un consistoire public que Boniface lui imprima cette flétrissure. Les prélats prévaricateurs furent menacés des censures canoniques, s'ils refusaient de se conformer aux ordres du Saint-

Siège et de se rendre au concile qui devait s'ouvrir à Home le 1er novembre 1302. Cette voix sévère fut entendue. Quatre archevêques, trente-cinq évêques et six abbés, aimant mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, bravèrent, pour aller auprès du pape, les défenses réitérées du roi et mirent en défaut les précautions de la police. Le concile, après avoir écouté le récit des douleurs du pontife, en approuva les conclusions, qui furent promulguées le 18 novembre dans la bulle Unam sanctam. On y rappelle la distinction des deux puissances et la subordination des rois aux papes, non en raison du domaine, mais en raison du péché ; c'est-à-dire, non comme souverains, mais comme chrétiens et comme pécheurs. Boniface n'exagérait rien : il ne faisait que renouveler un grand principe admis alors par tous les juristes comme par tous les docteurs, et dont l'application universellement reconnue était pour les princes le frein le plus sûr, pour les peuples la meilleure constitution. En réponse à la bulle, Philippe le Bel fit déclarer, dans une nouvelle assemblée des États généraux, Boniface hérétique, intrus, simoniaque, et le déposa comme tel de toute fonction ecclésiastique.

On ne pouvait guère déposer le pontife, mais on pouvait le surprendre; la violence acheva l'œuvre de la calomnie. Guillaume de Nogaret avait médité, de l'aveu de son maître, de se saisir de Boniface VIII et de l'enchaîner comme un perturbateur de la tranquillité générale. Il chercha des complices parmi les Golonna, et choisit Sciarra comme le plus propre à servir ses desseins. Ces deux hommes se communiquèrent mutuellement leur impiété et leur haine, et, après quelques pourparlers, tout fut aisément convenu entre le conspirateur italien et le ministre de Philippe le Bel. Nogaret mène quelques Français, Sciarra réunit quelques gibelins, et le 7 septembre 1303 les deux misérables, à la tête de trois cents chevaux, envahissent tout à coup la ville d'Anagni, où Boniface VIII était venu depuis trois mois respirer l'air natal. Les cris : Mort au pape ! Vive le roi de France ! remplissent la ville en un ins-

tant. Le palais est forcé, et les conjurés entrent, le fer à la main, jusque clans l'appartement du pontife.

Boniface, en entendant leurs pas, s'était fait revêtir de ses ornements pontificaux. Il monte sur son trône, la tiare en tête, tient d'une main les clefs symbole de sa puissance , et prend de l'autre l'image du Dieu crucifié dont il est le vicaire. « Ils m'ont trahi comme Jésus-Christ, disait-il, je mourrai pape. » Sciarra et Nogaret s'approchent de ce trône qui est devenu une croix. Le premier vomit un torrent d'injures, le second menace Boniface de le conduire à Lyon pour y subir le jugement du prétendu concile général. Le magnanime souverain ne répondit rien à Sciarra; mais, fixant Nogaret d'un regard profond : « Voici ma tête, dit-il, voici mon cou; catholique, pape légitime, vicaire de Jésus-Christ, je me verrai avec joie condamner et déposer par des patarins; j'ai soif de la mort pour la foi de Jésus-Christ et pour la liberté de l'Église. » A ces mots Nogaret se trouble , les forces et la voix lui manquent en même temps, il s'arrête en se rappelant que son grand-père avait été brûlé comme patarin. Mais le brutal Sciarra, abordant le pontife, l'accable d'injures et le frappe, diton, au visage de son gantelet de fer. L'intrépidité de Boniface ne se démentit pas un instant. Après trois jours de pillage et de sacrilèges, le peuple d'Anagni se révolte enfin contre ce ramas d'aventuriers et d'étrangers, qui avait dévasté le palais et dispersé les reliques des saints. Le cri : Vive le pape! Mort aux traîtres! est le signal d'un soulèvement général. Boniface est délivré, Nogaret chassé de la ville, et ce fut au tour de Sciarra de trembler pour sa vie. On le voit, quelques jours après son criminel attentat, au'x genoux du pape, qui l'accueille et qui lui pardonne avec une générosité dont il était indigne. Les Romains, en apprenant la surprise d'Anagni, avaient mis leurs troupes sur pied pour délivrer leur souverain. Boniface VIII rentra avec elles dans sa capitale, où il fut accueilli par des transports d'enthousiasme. Son corps était brisé, mais sa grande unie demeurait debout sur ces

BOiMFACE VIII ET PHILIPPE LE BEL. 329

ruines que la brutalité avait faites. Il pardonna de nouveau à ses ennemis, récita les prières de l'Église en présence de huit cardinaux et mourut le 13 octobre 1303. On le comparerait aux héros qui tombent sur le champ de bataille, s'il ne ressemblait pas mieux encore à Jésus expirant sur la croix (1).

Nous ne saurions passer sous silence le sort de ceux qui avaient pris parti contre Boniface YIII. Sciarra Golonna périt dans l'exil ; Nogaret, dans la disgrâce et l'abandon ; Philippe le Bel, d'une chute de cheval; Pierre Flotte, à la bataille de Courtray ; et le comte d'Artois, frère du roi, qui avait jeté au feu les lettres apostoliques, étant tombé, dans ce combat, entre les mains d'un boucher de Bruges, mourut, la main droite abattue et la langue tranchée par ce furieux dont il ne put obtenir ni grâce ni répit.

Ainsi fut vengée l'injure la plus insolente qu'ait jamais reçue la majesté du souverain pontife. Dieu fit voir, par ces traits éclatants, que la main de l'homme ne touche jamais impunément aux trois couronnes de son vicaire.

(1) M. Bonjean prétend que •< le gantelet de fer de Colonna sur la joue de Boniface VIII, les misères des papes d'Avignon, les scandales du grand schisme, qui absorbent, tout le xive siècle et une partie du xve, témoignent assez hautement qu'en cherchant la souveraineté temporelle la papauté avait perdu sa souveraineté morale. » (Du Pouvoir temporel de la papauté, 34.) Il est im possible d'accumuler plus d'erreurs et de confondre plus de notions en moins de mots.

Que témoigne le gantelet de fer de Colonna, sinon la brutalité sacrilège d'un sujet rebelle et la responsabilité odieuse" que cet acte fait peser encore sur la mémoire de Philippe le Bel ?

Que témoignent les misères des papes d'Avignon, sinon la nécessité de rentrer à Rome comme ils le souhaitaient si fort, et comme les Romains le réclamèrent si longtemps ?

Que témoignent les scandales du grand schisme, sinon l'impérieuse loi qui est faite aux papes de garder leur souveraineté pour garder leur indépendance, de peur que l'Église ne se divise, si elle vient à suspecter la liberté des conclaves ?

M. Bonjean voit dans ces faits le châtiment du pouvoir temporel et il en conclut qu'il faut y renoncer. Nous y voyons, avec toute l'Eglise, un avertissement pour le garder quand on le possède, et le reconquérir quand on l'a perdu. Il n'y a qu'un mot à changer dans la proposition de M. Bonjean pour la réfuter par elle-même. Nous dirons, l'histoire en main, avec le texte même de notre contradicteur : « Le gantelet de fer de Colonna sur la joue de Boniface VIII, les misères des papes d'Avignon, les scandales du grand schisme témoignent assez hautement qu'en perdant sa souveraineté temporelle la papauté avait perdu sa souveraineté morale. »

JEAX XXII ET LOLIS DE BAVIERE.

La France n'avait fait qu'un coup de main sur le temporel des papes; l'Allemagne va essayer une usurpation. Après Philippe le Bel, la papauté connaîtra Louis de Bavière. Mais Philippe attaquait les pontifes dans leurs États; Louis, plus heureux en apparence, profitera de leur absence et de leur exil.

Après la mort de Boniface VIII, le choix de son successeur n'avait pas été douteux un seul instant. Benoît XI, élu à l'unanimité, quitta Rome, où triomphaient les gibelins et où les Golonna venaient de reparaître. Il était de l'intérêt du pape de se soustraire aux passions qui menaçaient sa liberté. Il eût pris moins de soins s'il ne se fût agi que de sa vie.

Benoît XI, retiré à Pérouse, flétrit l'attentat d'Anagni en déclarant, par la bulle Flagitiosum scelus, tous ceux qui y avaient pris part par leur approbation ou leur conseil retranchés de la communion catholique. Une maladie soudaine emporta le pape un mois après la publication de cette bulle, et les cardinaux assemblés à Pérouse décernèrent la tiare à Bertrand de Got , archevêque de Bordeaux , qui ne faisait point partie du sacré collège (14 novembre 1305). Il plaisait aux gibelins parce qu'il était Français , aux guelfes parce qu'il avait été fidèle à Boniface VIII, et que sa conduite, pleine de loyauté et de courage dans les deux assemblées des États généraux, lui avait valu les honneurs de l'exiL

En notifiant à Bertrand de Got son élection , les cardinaux lui disaient : « Nous vous en supplions, très-saint père, rendez-vous clans le lieu de votre siège : car la barque de Pierre est agitée par les flots, le filet du pêcheur se rompt, la sérénité de la paix a disparu soas les nuages de la tempête, les domaines de l'Église et les provinces adjacentes sont désolés par la guerre. Père saint! venez nous secourir par votre présence. »

Clément Y ne se rendit point à ces vœux. Il redoutait de trouver la Péninsule troublée par la discorde , et le sacré collège partagé, comme la ville de Rome , entre les deux maisons rivales des Golonna et des Ursins. L'exemple des Etienne, des Gélase, des Eugène et des Innocent, qui avaient cherché un refuge en France quand on les persécutait en Italie, lui revint à la mémoire. Il crut que la terre hospitalière où les papes avaient eu un asile assuré, pourrait servir momentanément de résidence à leur successeur, et il donna aux cardinaux résidant à Pérouse l'ordre de venir à Lyon dans le plus bref délai pour y assistera son couronnement.

Cette résolution surprit et attrista le sacré collège. L'influence française portait naturellement ombrage, on craignait pour l'indépendance du pontife ; le caractère de Philippe le Bel autorisait toutes les suppositions, et au souvenir de l'attentat d'Anagni il était difficile de ne pas redouter toutes les violences. Le pontife, tout entier à ses devoirs, ne semblait pas partager ces alarmes. Pendant longtemps , ce semble, il n'eut pas de dessein arrêté sur le choix de sa résidence. Il pouvait la fixer à Bordeaux ; Lyon vit son couronnement ; Poitiers le posséda quelques mois. Mais le sentiment qui le tenait éloigné de Rome pour échapper aux factions, l'empêcha de s'établir en France, pour ne pas rester sous la main du roi. Il avait naturellement jeté les yeux sur le comtat Venaissin, qui appartenait au Saint-Siège depuis 1274. En s'arrêtant, à quelques milles de ce petit État, clans la ville d'Avignon, il n'y trouvait, selon Pétrarque, ni belles églises,

ni palais somptueux ; mais il s'accommodait autant qu'il le pouvait au besoin de son indépendance et aux tristes nécessités de son siècle. Avignon dépendait alors du roi de Naples, qui ne tarda pas à la vendre au pape. Située non loin de l'Italie, cette ville offrait, par sa position, des garanties à l'indépendance des pontifes, et c'était hors de la Péninsule la seule qui pût devenir la résidence de leur cour et le centre de leurs affaires. Pour garder sa liberté , Clément Y avait pris le parti de ne pas rentrer à Rome ; pour se créer une souveraineté, il demeurera à Avignon (J). C'est toujours la politique pontificale : les papes s'exilent pour rester libres ; mais leur liberté est dans la souveraineté, et ils seront rois à Avignon comme à Rome. C'est à dater de 1309 que commence leur séjour dans cette seconde capitale.

La translation du Saint-Siège fut un malheur pour l'Italie et une épreuve pour l'Église. Mais ce malheur profita à l'Italie, puisqu'elle demeura fidèle au pape pendant quatre siècles , une fois que le pape lui fut rendu ; cette épreuve profita aussi à l'Église, puisqu'elle fit voir, d'une part, l'immortelle durée de son pouvoir spirituel qui change de siège sans changer de nature, de l'autre son invincible alliance avec le pouvoir temporel qui l'a suivie dans toutes ses destinées. Dieu, en marquant à Rome la place de ses vicaires, les en

(1). A peine installés en France, les papes furent regrettés en Italie et rappelés à Rome ; mais les obstacles qui retardèrent leur rentrée pendant un demisiècle donnèrent à ces regrets la violence d'une haine. Ce fut surtout Clément V qui en porta le poids pour avoir pris l'initiative de la mesure. On a imaginé de lui faire son procès dans l'histoire, en attribuant son élection à un contrat simoniaque passé entre Philippe le Bel et l'archevêque de Bordeaux dans la forêt de Saint-Jean-d'Angely, et l'on a affirmé que la translation du Saint- Siège en France était une des conditions du contrat. Cette fable ne fut longtemps qu'une rumeur, dont on trouve le premier écho dans le xixc chant de l'Enfer. Elle ne prit de consistance que sous la plume de Villani, écrivain dévoué aux gibelins et antipathique aux papes. Un historien moderne, M. Rabanis, a fait de ce sujet une étude spéciale, et les documents irréfutables qu'il a produits ne laissent plus de doute sur la conclusion de son ouvrage : il n'y a eu ni pacte, ni entrevue, ni pression sur le conclave. « Le fait est, dit M. Rabanis, que le conclave a agi dans sa pleine liberté comme dans sa pleine conviction, et lorsqu'il nomma un pape français, il lit volontairement ce qu'il crut lui être commandé à la ibis par la nécessité du moment, par l'intérêt du Saint-Siège et par le bien de la chrétienté. » (Clément V el Philippe le Bel, Lettre à M. Ch. Daremberg.)

éloigne ou les y ramène selon les nécessités des temps. L'histoire en main, il est facile de prouver que leur absence n'affaiblit jamais leurs droits.

Clément V, malgré les agitations et les épreuves de son pontificat, n'oublia pas Rome un seul jour. Ni les menaces du roi de France, qui le pressait de condamner la mémoire de Boniface VIII, ni le procès des templiers, ni les travaux du concile de Vienne ne l'empêchèrent de porter ses regards au delà des Alpes. Il suivait d'un regard ému tous les mouvements qui agitaient ses États, et y faisait sentir, quoique absent, le bras d'un maître et le cœur d'un père. Les détails de cette administration, que l'éloignement rendait si gênante, sont trop instructifs pour que nous les passions sous silence.

Après avoir attendu pendant cinq ans l'arrivée de leur souverain, les États pontificaux commençaient à se remplir de troubles. Dans la Marche d'Ancône, Paul Orsini se met à la tête des rebelles, fait la guerre aux officiers du pape, attaque la ville d'Ésina et ravage tout le pays. Les juges de Toscanella et de Viterbe, profitant de cette agitation, se font nommer, l'un juge général de la Marche, l'autre juge de tous les cas d'appel. Les représentants du pape, dans l'administration comme dans la justice, s'arrogeaient ainsi tous les pouvoirs. Le pape évoqua à son tribunal cet acte d'usurpation, et en envoyant dans la Marche d'Ancône deux vicaires généraux, l'un pour le spirituel, l'autre pour le temporel, il se réserva formellement l'examen de la cause et l'absolution des coupables (1).

Clément V obtint une réparation plus complète encore dans la ville de Ferrare. Azzo, marquis d'Esté, mort en 1308, y avait longtemps gouverné au nom des pontifes; mais ses fils légitimes, héritiers du fief pontifical, furent supplantés par Fresco, leur frère naturel. Les exactions dont il se rendit

(1) Chartes des années 1308, 1309, 1310, apud Tlieiner, Codex. dipl.,t. I.,n. dxci et seq.

coupable animèrent contre lui les habitants, et les légats du pape, intervenant au milieu des troubles, firent à la fois reconnaître et bénir l'autorité qui les envoyait. Ils obtinrent facilement l'obéissance de ceux à qui ils apportaient la paix (1). Le podestat et les capitaines se soumirent à ces ordres souverains. Ferrare avait recouvré la tranquillité quand les troupes de Venise vinrent en former le siège. Le pape, pour détourner les coups de ce puissant ennemi, recourut d'abord à la médiation du roi de Sicile, et écrivit lui-même au doge une lettre capable de toucher des esprits moins superbes que ceux des Vénitiens. « Mais c'était, dit Muratori, parler à des sourds (2). » L'entreprise continua, les terres de Ravenne furent ravagées, les rives du Pô insultées chaque jour par les troupes que la république avait prises à sa solde. Il restait au pape la ressource de l'excommunication et la voie des armes. Après avoir retranché le doge et ses officiers de la communion des fidèles, Clément V fît prêcher contre eux une croisade en Italie. Il pria les rois de Sicile, d'Aragon et de Portugal de leur fermer les ports de leurs États et de saisir leurs biens (3). Les communes de Gésène, Cervie, Ravenne, Récanati, Fermo, Ancône, Fano, Pésaro, Rimini, reçurent ordre de confisquer les marchandises et les vaisseaux de la fière république.

La croisade, dirigée par Arnaud de Pelagrue, cardinaldiacre du titre de Sainte-Marie du Portique, eut tout le succès que le pape en pouvait attendre. Les Vénitiens, battus sur les rives du Pô (28 août 1309), demandèrent leur absolution (4), et les Bolonais, qui demeuraient fidèles à l'Église, furent agréés par le souverain pontife comme arbitres de la querelle entre Venise et Ferrare (5). Clément V, en les louant de leurs bons offices, accorda à leur podestat et au commandant

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. dc et seq.

(2) Annali d'Italia, t. VIII, p. 38.

(3) Theiner, Codex dipl., t, I, dxciv.

(i) Id., ibid., dciv.

(&) M., ibid., dci.

de leurs troupes tous les privilèges dont jouissaient les officiers de sa maison. A la suite de cette guerre, l'administration de Ferrare fut réorganisée, et Guillaume, vicomte de Brunekello, reçut du pape le titre de vicaire général pour le temporel de la cité. Clément V confia à Robert, roi de Sicile, le rectorat de la Romagne et du comté de Bertinoro ; mais il se réserva le gouvernement direct de Bologne, de Ferrare et de leur territoire. Cette charge fut acceptée par le prince à ses frais, risques et périls. Quelque difficile que fût le service de l'Église, il voulait, disait-il, lui consacrer tous ses efforts et s'en remettait à Dieu du succès de sa mission (1).

En Campanie, les troubles dataient du règne de Boniface VIII ; mais le caractère qu'ils y avaient pris était celui de la guerre civile plutôt que de la sédition. On y distinguait les partisans de la France et des Colonna de ceux du pape et des Caetani. Les seigneurs et les villes, partagés entre ces deux factions rivales, se faisaient une guerre acharnée. Clément V intervient, au nom de l'Église, dans toutes ces dissensions. Il impose la paix aux uns, et aux autres une trêve (2). Il remet, sur les instances du roi de France et à la prière des condamnés, les peines portées par les recteurs contre ceux qui avaient pris part à la révolte d'Ànagni et à l'enlèvement du trésor pontifical ; mais il excepte de cette grâce les auteurs et les complices du meurtre commis sur Bernard de Duco, vicaire de la province (3).

Rome avait aussi ses divisions. Le Vatican, le Borgo et le Ponte-Molle étaient occupés par Jean, prince de Morée, frère du roi Robert, tandis que les Colonna, chefs des gibelins, vivaient retranchés au Colysée et au palais de Latran. Cependant Clément V, que les Romains avaient nommé sénateur à vie, n'en déléguait pas moins cette charge, soit à un indigène soit à un étranger (4), tantôt pour un an, tantôt pour six

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, dcviii.

(2) Id., ibid., dcxxv, an. 1312.

(3) Id., ibid., dcxxiv, an. 1312.

(4) Id., ibid., dlxxxix-dcxxxii, an. 1307 et 1313.

mois. Il parlait et agissait en maître. C'est le môme langage que l'on retrouve dans toutes les pièces relatives au couronnement de Henri VII. Cet empereur, que le pape avait déclaré habile à recevoir la couronne et dont il avait confirmé l'élection, sur la demande des princes qui l'avaient choisi (1), prêta d'abord serment au Saint-Siège entre les mains de l'archevêque de Trêves (2). Des cardinaux légats, désignés par Clément V, l'accompagnèrent dans son voyage en Italie (3) ; les évêquesde Sabine et d'Ostie reçurent de nouveau son serment au nom du souverain pontife (4) ; la formule en fut. réglée à Avignon avec tous les détails de la cérémonie 5 , ej quand le sacre eut été accompli, Henri confirma et renouvela solennellement tous les privilèges du pouvoir temporel en déclarant qu'il s'en ferait l'intrépide défenseur (6).

Henri VII ne se souvint pas longtemps des devoirs que la reconnaissance lui imposait envers le souverain pontife. Il croyait que l'éloignement de la cour romaine lui faciliterait les moyens de faire revivre les prétentions de l'empire sur l'Italie. Tout se borna à des tentatives infructueuses. Clément V n'en fut pas moins obligé de l'excommunier dans l'année même de son couronnement, et comme si Dieu luimême eût voulu ratifier cet;te sentence par un châtiment solennel, Henri succomba à une courte maladie, qui l'enleva à la fleur de l'âge (1313). Cet événement changea la face des affaires. Les troupes allemandes, privées de leur chef, se débandèrent et repassèrent les Alpes ; les guelfes reprirent l'avantage ; et l'Italie, protégée par les papes, échappa encore une fois à la domination germanique. Clément V ne survécut que d'un an à Henri VII. Le Saint-Siège vaqua deux ans, et la lutte que la mort venait de prévenir entre

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. dxcvi.

(2) Id., ibid., n. dcvi.

(3) Id., ibid., 11. dcx.

(4) Id., ibid., n. dcxx.

(5) Id., ibid., n. dcxvii.

(G) Id., ibid., n. dcxxvi.

le pape et l'empereur éclata, à la gloire de l'un et à la honte de l'autre, sous le règne de Louis de Bavière et sous le pontificat de Jean XXII.

Les cardinaux réunis à Lyon proclamèrent sous ce nom Jacques d'Euse, le 7 août 1316. Ce pontife était né à Cahors dans une condition noble ; mais ses études avaient été faites en Italie, et il avait rempli à la cour de Naples les fonctions de précepteur. Italien par l'éducation, le langage, les idées et les mœurs, il eût songé plus qu'un autre, malgré sa naissance, à reporter à Rome le siège principal de la religion, dès les premiers jours de son règne, si la connaissance même qu'il avait de la Péninsule ne lui eût fait une loi de mettre d'abord l'indépendance de la papauté à l'abri de toute injure. Mais en se fixant à Avignon, il s'y regarda comme en exil, refusa d'y bâtir un palais et choisit pour sa résidence le monastère des frères prêcheurs. C'était assez dire aux peuples, aux princes de l'Église, aux rois de la terre, que ce cloître n'était pas pour lui une demeure permanente , et qu'il soupirait après le moment où il pourrait habiter à Rome le palais des papes. Ce fut du fond de ce cloître qu'il gouverna le monde pendant dix-huit ans, avec une rare sagesse. Etranger à toute distraction, ennemi de toute dépense superflue, appliqué à tous ses devoirs, capable de tous les sacrifices, il fut dans sa vie privée un exemple de foi, de régularité et de travail ; dans l'administration des revenus du Saint-Siège un modèle d'économie ; dans sa politique un prodige de grandeur, de fermeté et de persévérance. Son pontificat dura près de vingt ans ; sa vie se prolongea jusqu'à quatrevingt-dix ; mais Jean XXII demeura le même sous les glaces de l'âge et finit, comme il avait commencé, les yeux tournés vers Rome, le pied prêt à quitter le sol de la France, l'esprit appliqué aux grandes affaires et embrassant tous les détails de la vie spirituelle et temporelle de l'Église.

L'ordre qu'il mit dans les finances lui a valu plus d'un reproche; ce n'était cependant à ses yeux qu'un moyen

nécessaire autant que légitime d'entretenir ses armées, de pourvoir à l'administration de la cour pontificale et de payer les frais du rétablissement du Saint-Siège à Rome. Les sept royaumes d'Angleterre, d'Aragon, de Portugal, de Pologne, de Norwége, de Danemark et de Suède étaient placés sous la protection spéciale de l'Église et lui payaient des tributs annuels; mais l'avarice des princes tarissait souvent cette source de revenus. Les offrandes des fidèles avaient été diminuées par les mesures arbitraires et vexatoires de Philippe le Bel ; les droits féodaux prélevés sur les deux États de Naples et de Sicile et sur les îles de Sardaigne et de Corse étaient tantôt contestés, tantôt amoindris ; enfin les revenus domaniaux n'étant plus sous la main du pape, la perception en était difficile, et l'infidélité ou l'avarice des collecteurs la rendait quelquefois plus onéreuse que profitable. Pour réparer ces pertes, Jean XXII, continuant la pensée de son prédécesseur, étendit à un plus grand nombre de bénéfices les droits d'annate et d'expectative, préleva des dîmes sur les biens ecclésiastiques, et assujettit à une contribution les clercs qui obtenaient de l'avancement dans les bénéfices. Ces taxes assurèrent une position honorable aux ambassadeurs et aux légats de la cour pontificale, le maintien de l'ordre général, l'entretien de l'armée, les progrès des missions lointaines, les secours nécessaires aux chrétiens d'Orient, les expéditions tantôt heureuses tantôt désastreuses, mais presque permanentes, entreprises par les papes contre les Turcs, ces irréconciliables ennemis du nom chrétien. L'Église peut avouer et ces revenus et ces dépenses : elle s'en honore, parce qu'ils n'ont communément servi qu'à la gloire de Dieu et à la défense de l'humanité.

On ne comprendrait pas le règne de Jean XXII si l'on ne voyait dans sa personne que le prince ou le pontife. Ces deux rôles sont inséparables l'un de l'autre. Dieu les a unis dans son vicaire ; et les ennemis de Dieu, en attaquant l'un des pouvoirs, ont toujours pour but d'affaiblir ou de renverser le second.

Le triomphe des révolutions serait de les séparer ; le devoir des papes est de les défendre et de les garder. Jean XXII l'avait bien compris. C'était dans sa destinée de lutter à la fois, comme ses prédécesseurs les plus éprouvés , contre les passions populaires et contre les ambitions impériales. Ce fut le souffle des mauvaises doctrines qui les réveilla, en Italie, en France et en Allemagne , contre le pouvoir temporel des papes.

Il s'était élevé, dans l'ordre de S. François, des divisions au sujet de la pauvreté absolue, les uns soutenant avec raison que les frères mineurs doivent garder chez eux des provisions nécessaires à la vie, les autres prétendant avec une exaltation dangereuse qu'ils ne peuvent pas même avoir la propriété de leurs aliments. Ceux-ci prirent le nom de spirituels ou fratricelles. Ils gagnèrent par un extérieur pénitent la faveur populaire, soulevèrent plusieurs provinces contre les monastères de S. François et renouvelèrent l'hypocrisie et les excès de tous les hérésiarques. Le concile général de Vienne les avait condamnés par la voix de Clément V; mais Jean XXII, dès la première année de son pontificat, fut obligé de remettre en lumière les points contestés par les fratricelles. Ce fut l'objet de ladécrétale Quorumdam exigit, dans laquelle il recommandait aux dissidents de pratiquer la soumission plutôt que d'affecter la pauvreté : « La pauvreté est grande, leur disait-il, la chasteté l'est encore davantage ; mais l'obéissance est supérieure à ces deux vertus. » Ces avis ne les touchèrent point. Sous le nom de liberté spirituelle, les hérésiarques revendiquaient en réalité la liberté de faire ce qui leur plaisait, rejetant les croyances de l'Église, insultant les papes, se livrant à des actes impurs. Rome, aies entendre, était la grande prostituée dont parle l'Apocalypse. Leurs mains conjurées pour le mal se tournaient instinctivement contre elle.

A ces clameurs populaires se joignirent des efforts plus savants. Les spirituels, bannis de leurs couvents, se réfugièrent dans les écoles de théologie et y soutinrent que Jésus-

Christ etles apôtres, ces modèles de perfection, n'avaient jamais rien possédé, ni en particulier ni en commun. L'Anglais Guillaume Occam, chef de la secte des nominaux, embrassa cette cause avec ardeur et la fit triompher au chapitre général des franciscains tenu à Pérouse. Le pape, après un mûr examen, condamna dans deux décrétâtes cette proposition comme entachée d'hérésie et excommunia Occam (1323). L'hérésiarque se réfugia à la cour de Louis de Bavière, qui commençait sa lutte avec le souverain pontife. En abordant l'empereur, Occam lui dit : « Prince, je vous apporte le secours de ma plume, prêtez-moi celui de votre épée. »» Yoici la force appelée au service de Terreur.

Mais ce n'était pas assez d'une plume pour cette guerre impie. Les pamphlétaires allemands et les légistes italiens viennent appuyer le philosophe anglais. Jean XXII est appelé Yantechrist, Yhérésiarque, le dragon à sept têtes de l'Apocalypse dans des livres où l'on croit entendre d'avance le langage de Luther. Marsile de Padoue formule les maximes du despotisme impérial ; il rêve un pape dépendant de l'empereur au spirituel comme au temporel, des conciles convoqués par les Césars, des évêques institués et jugés par leur volonté, une religion enchaînée aux lois de leur bon plaisir.

Tels étaient les doctrines et les périls du temps. Jean XXII vit le mal et appliqua énergiquement le remède, sans se laisser ni tromper, comme les simples, par les vertus hypocrites des fratricelles ; ni toucher, comme les faibles, parla compassion dangereuse qu'inspirait leur folie. Il reconnut, dès le commencement , combien la promptitude , la vigueur, la persévérance étaient nécessaires pour déraciner l'erreur en accablant les factions. Dans le mouvement insurrectionnel qui travaillait l'Italie, il devine la voix et la main des sociétés secrètes. De là les soins qu'il prend pour les dissoudre ou les entraver. C'est surtout dans la Marche d'Ancône qu'elles redoublent d'activité, en conseillant, en favorisant ou en dirigeant toutes les attaques contre l'Église. Le pape investit des

plus grands pouvoirs le recteur de cette province, Amélius de Lautrec, et fait publier des ordonnances rédigées par les soins de cet habile ministre. Le 14 décembre 1317, le recteur réunit à Monte-Ulmo une grande assemblée de nobles, de gens de loi et de prud'hommes, et rend une ordonnance portant qu'avant un mois toute personne occupant une terre soumise au Saint-Siège doit la rendre, sous peine d'excommunication. Une sommation plus pressante, datée du 3 juin 1318, fixe à six jours seulement le dernier délai accordé à ceux qui n'ont pas obéi, et porte un arrêt contre les sociétés secrètes, avec amende de 10,000 marcs d'argent contre les villes rebelles, et de 500 contre les podestats et les officiers convaincus de trahison (1). Ces mesures prévinrent la révolte sur quelques points; mais les gibelins de Récanati et d'Osimo se soulevèrent contre le recteur, lui tuèrent trois cents hommes, chassèrent l'évêque et ses prêtres, commirent toutes sortes d'excès et appelèrent à les commander Frédéric, comte de Montfeltre, digne héritier d'une famille qui était depuis des siècles hostile au Saint-Siège. Amélius de Lautrec remit les deux villes sous le joug du devoir et les condamna à l'amende ; leurs habitants, excommuniés par le pape, furent privés du droit de faire des testaments , de témoigner en justice et d'occuper des charges et des dignités (2).

Le duché de Spolète, en proie aux mêmes doctrines, ne tarda pas à devenir victime des mêmes désordres. Deux partis le divisaient : les Gibelins qui dominaient à Spolète étouffèrent dans les flammes leurs concitoyens du parti guelfe. Le recteur du duché de Spolète reçut alors l'ordre de convoquer les milices de Pérouse, Orviéto, Sienne, Gubbio, Foligno, Gamérino et de poursuivre les coupables. Assise, qui était au pouvoir des gibelins, fut assiégée et prise par les habitants de Pérouse (3).

(1) Theiner, Codex diplom., t. I,*n. dcxl.

(2) là. ibid., n. dcxlvi.

(3) Ici. ibid., n. dcl.

Venise s'était emparée de Faenza et avait chassé de leurs terres les habitants de Rimini, au milieu d'un conflit élevé entre ces deux villes. Sur les réclamations du pape, le doge protesta du dévouement et du respect de la république envers le Saint-Siège. Il déclarait qu'elle était dans la disposition ferme et sincère de conserver, de défendre et d'accroître les droits de l'Église, affirmant qu'elle avait refusé les clefs de Faenza et exhorté les habitants à obéir aux ordres du pape. Jean XXII ne fut point dupe de ce langage : car il avait entre ses mains les lettres qui contredisaient les assertions du doge. Il donna à Pandolphe de Malatesta l'ordre de faire le procès à la ville rebelle, et d'interpeller le chef de la république vénitienne sur ses hypocrites dénégations (1).

Ce fut au milieu de ces mouvements populaires, excités ou entretenus par les sociétés secrètes, qu'apparut Louis de Bavière, avec toutes les prétentions des anciens empereurs et toutes les espérances d'un meilleur succès.

Louis de Bavière avait été élu roi des Romains par cinq voix contre deux données à Frédéric d'Autriche (1314). Une bataille décisive, gagnée en 1322, justifia le choix des électeurs et assura l'empire à Louis. A peine débarrassé de son compétiteur, ce prince intervient en Italie en faveur des Yisconti, qui commençaient à tyranniser Milan, prétend soustraire l'empire à la confirmation du Saint-Siège et déclare qu'il tient sa couronne de son épée et non de la main du pape. Le 9 octobre 1323, Jean publie une bulle pour reprocher à Louis de Bavière son intervention dans les affaires d'Italie et l'assistance prêtée aux ennemis de l'Église. Cet acte demeure sans effet, et au mois de juillet 1324 Louis de Bavière est excommunié. Ainsi commence la lutte. Le prince envahit bientôt la Lombardieet la Toscane, déclare, au mois défévrier 1327, Jean XXII hérétique et indigne de la tiare, clans une assemblée tenue

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. dcxxxv.

JEAN' XXII ET LOflS DE BAVIERE. 343

à Trente, ceint à Milan la couronne de fer et se met en marche sur Rome avec une armée de deux cent mille hommes. Le pape n'ignorait rien des menées secrètes qui préparaient à Louis un triomphe momentané. Des émissaires, l'or à la main et les promesses à la bouche, avaient précédé les Allemands; Sciarra Colonna, le chef des gibelins, servait l'empereur comme il avait servi le roi de France; la trahison, la haine, les mauvaises doctrines pullulaient et s'agitaient partout. Les Visconti, les Montfeltre, les Colonna, tous les ennemis des papes, s'échelonnaient de ville en ville, le long de la Péninsule, comme pour marquer jusqu'aux portes de Rome les étapes de l'usurpation triomphante. Le 2 janvier 1328, Louis de Ravière était à Viterbe; le 7, il arrive à Rome. Tout, ce semble, souriait à ses vœux; il ira plus loin. Le 18 avril, une grande assemblée est convoquée par ses ordres sur la place Saint-Pierre. Il monte sur un trône, et son chancelier élève la voix : « Qui veut prendre , cria-t-il, la défense de Jacques de Cahors, qui se fait appeler Jean XXII ? » On répéta trois fois cet appel ; personne n'y répondit. Le chancelier lut ensuite un décret portant, « que de l'avis unanime du clergé et du peuple romain, des seigneurs, évêques et fidèles d'Allemagne et d'Italie, Jacques était déposé de l'évêché de Rome et qu'il serait remis aux mains des officiers impériaux pour être puni comme hérétique. » Il fallait achever, car Louis de Ravière était encore heureux. Le 1er mai, il dépose l'évêque de Ferrare et date de Rome, près Saint-Pierre, cet acte d'usurpation; le 12, il élève et proclame un antipape, Pierre de Corbière, qui prend le nom de Nicolas V ; le 22, l'intrus consacré donne à Louis de Ravière la couronne impériale. Louis était au comble de ses vœux : il régnait à Rome ; il avait déposé un pape pour en créer un autre ; les doctrines de Marsile de Padoue étaient appliquées ; Occam et les fratricelles étaient vengés ; l'Église et le pouvoir temporel semblaient crouler sous la même main et mourir du même coup.

Il n'en était rien. Dans la nuit même qui suivit le jour où s'achevèrent ces cérémonies sacrilèges, une main hardie vint afficher aux portes du Vatican la sentence d'excommunication portée contre Louis de Bavière. Ce fut comme la condamnation de l'usurpateur. Dès ce jour, il redouble en vain ses exactions, ses violences et ses cruautés : tout l'abandonne. Il fait brûler deux Romains convaincus d'avoir appelé Jean XXII pape légitime ; mais leur supplice rend au pontife une foule de partisans. Il demande des secours aux gibelins de la Lombardie et à Frédéric de Sicile ; mais ses créatures mêmes s'indignent de tant d'excès et lui refusent de l'argent. Il accable la ville de contributions; mais ceux qui tremblaient devant l'usurpateur se révoltent contre le tyran. Il faut quitter Rome, car le roi Robert, accouru à la voix du pape, s'est rendu maître de toute la contrée entre Anagni et le port d'Ostie ; la ville est cernée et bientôt elle n'offrira plus d'issue à l'empereur. Il sortit donc du Gapitole suivi de son antipape, après septmois d'usurpation, et, dès le lendemain, les serviteurs et les troupes de l'Église rentrèrent au nom de Jean XXII dans l'héritage du pontife. Le cortège impérial reprit la route qu'il avait tenue l'année précédente. Mais combien le retour était différent de l'arrivée ! Les insultes de la populace poursuivaient le prince à coups de pierres ; ses soldats désertaient, ses partisans étaient en fuite ; Marsile de Padoue mourait d'épuisement, de faim et de fatigue. Bientôt l'antipape converti se rendra à Avignon pour implorer le pardon de Jean XXII ; tandis que l'empereur, frappé de crainte et défait sans combat, n'a d'autre ressource que d'aller cacher en Allemagne la honte de ses armes. Voilà le fruit de son passage à Rome ; voilà comment cesse l'usurpation du pouvoir des papes.

Pendant que la vengeance de Dieu poursuivait ainsi Louis de Bavière, une ligue s'était formée pour défendre contre ce prince hérétique la liberté de la patrie. Florence, Sienne, Pérouse, Bologne, réunies dans cette pensée nationale, fournissaient des troupes; Robert, roi de Naples, y joignit les

siennes; il n'y avait qu'un cri pour s'élever contre l'usurpation des États de l'Église et pour en embrasser le glorieux service. En quelques mois tout rentre dans le devoir. Les marquis d'Esté envoient au pape deux mandataires pour lui remettre en présence des cardinaux les clefs de la ville de Ferrare (1), consacrent par des libéralités religieuses le souvenir de leur défection et de leur repentir (2), et payent désormais chaque année 15,000 florins d'or à la trésorerie pontificale. Les ambassadeurs de Rome suivirent de près ceux de Ferrare. Introduits dans le consistoire, ils se mirent à genoux et attestèrent, la main sur l'Évangile, tous les droits temporels et spirituels de l'Église romaine, reconnaissant que nul empereur n'a le droit de déposer ou de nommer un pape ; que l'élection du souverain pontife n'appartient qu'aux cardinaux et le couronnement de l'empereur au souverain pontife ; que le pape est leur unique et légitime seigneur et qu'ils ne doivent obéir qu'à lui et à ses mandataires. Ils promirent enfin de poursuivre les hérétiques et de chasser les clercs et les laïques qui avaient reçu des fonctions des mains de Louis de Bavière. Sur cette assurance, le pape leva l'interdit qu'il avait jeté sur Rome et rendit à cette ville tous ses privilèges (3). Sciarra Golonna était mort; ses deux complices, Savelli et Thibaut de Saint-Eustache, obtinrent leur pardon (4). Toutes les villes qui avaient pris part à la révolte demandèrent grâce, et toutes celles qui étaient restées fidèles saisirent cette occasion

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, n. dcxxx et seq.

(2) Les marquis d'Esté promirent de fonder quatre chapelles, d'y entretenir quatre prêtres, et de donner à chaque église cathédrale et à chaque ah baye de leurs terres un plat de vingt florins au moins. Neuf cents pauvres, pourvus à leurs frais de tuniques et de souliers, devaient leur former un cortège le jour où ils se rendraient de leur palais à la cathédrale pour y faire réparation publique au pape et à l'Église et entendre prononcer la levée de l'interdit qui pesait sur eux. Les cierges qu'ils offraient ce jour-là, pendant la lecture des lettres apostoliques, étaient du poids de dix livres chacun. Enfin ils s'engagèrent à nourrir deux mille pauvres pendant deux ans , et à faire célébrer deux mille messes pour le repos de l'âme de tous ceux qui étaient morts pour la défense de la foi catholique pendant la rébellion. (Id., ibld., t. I, n. dcxxxvii.)

(3) Id. ibid., n. dcxlvi.

(4) Id. t'6»'d., n. dccliv.

pour renouveler entre les mains du pape l'hommage de leur dévouement (1). Bologne alla plus loin. Non-seulement elle envoya des ambassadeurs à Jean XXII pour protester de son obéissance envers le Saint-Siège; mais elle le supplia par leur organe de venir résider dans leur ville avec toute sa cour. Le pape n'avait rien de plus à cœur que de revenir en Italie. Il promit aux Bolonais de se rendre à leurs désirs, quand il retournerait à Rome. Mais ce voyage fut ajourné jusqu'à l'arrivée des envoyés du roi de France, qu'on attendait à Avignon pour se concerter avec le pape sur le projet d'une nouvelle croisade. Les habitants de Bologne, voyant le retour du pape différé, exprimèrent par de nouvelles lettres leur obéissance et leur dévouement. Ils demandaient que leur ville restât dans les domaines de l'Église, que le pape en dirigeât l'administration, et qu'il ne souffrît jamais dans leurs murs la domination immédiate d'un autre pouvoir (2). Jean XXII le promit pour les mettre à couvert des vexations et des injures des tyrans. Telle était en 1332 l'autorité du souverain pontife, absent et éloigné, dans les villes les plus indépendantes de ses États.

Un héros acheva la pacification de la Péninsule ; ce fut Jean de Luxembourg. Ce prince portait depuis 1310 la couronne de Bohême ; mais la noblesse de son caractère en avait fait le défenseur des opprimés dans l'Europe entière. Actif, infatigable, toujours à cheval, il était le type le plus accompli de l'ancienne chevalerie. Sa générosité embrassa naturellement la cause des papes. Dès qu'il parut en Lombardie, Breseia, Bergamc, Crémone, Pavie, Novarre, Parme, Modène, Mantoue, Reggio, Vérone se donnèrent à lui. Partout il rappelait les exilés, éteignait les factions et effaçait jusqu'aux moindres traces de discorde. Il combla de faveurs les maisons fidèles aux guelfes et leur rendit leur ascendant dans toute la Péninsule. Bologne le reçut comme un ami du pape, et ce fut de cette ville

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, dcclv, dcclxx et seq.

(2) Id. , iWtf., DCCLXXIX.

qu'il data un diplôme par lequel il créait le comte de Montferrat conseiller de l'empire (1). Rome l'attendait comme le précurseur de Jean XXII, et le retour du pape semblait plus probable que jamais.

L'impatience des Bolonais fît ajourner d'abord l'exécution de ce grand dessein. Le cardinal Poyet qui commandait dans la ville donna avis au pape que le seigneur de Milan, redoutant le voisinage de la cour pontificale, faisait contre elle des préparatifs de guerre. Cette nouvelle força Jean XXII à différer son départ. La prudence conseillait en effet ce parti ; mais les Bolonais, se croyant joués, prirent les armes, se soulevèrent contre le cardinal et vinrent l'assiéger dans la citadelle en criant: Mort au légat ! mort au Français! Obligé de céder au nombre, le cardinal sort de Bologne, prend la route de France et vient faire au pape une peinture effrayante des dispositions de la Péninsule.

Jean XXII n'en fut point ému. Il avait donné en plein consistoire sa parole aux Bolonais; il tenait à l'accomplir. Malgré les quatre-vingt-dix ans qui pesaient sur sa tête, deux projets continuaient à occuper sa grande âme, la croisade contre les infidèles et son retour à Rome (2). Pétrarque, revenant d'Allemagne, le trouva au milieu des préparatifs que ces nobles desseins lui faisaient hâter tous les jours. Le courageux vieillard venait d'apprendre que les Orsini et les Colonna, oubliant la haine séculaire qui divisait leurs maisons, se réconciliaient pour marcher contre les infidèles. Il n'hésita plus dès lors à profiter du répit des factions pour songer à rentrer à Rome. La croisade commençait sous d'heureux auspices : le contingent des puissances chrétiennes était formé; Jean de Ghepoy, chevalier du diocèse de Beauvais, prenait le commandement de la flotte pontificale, et les galères réunies de

(1) Theiner, Codex dipl., t. I, dcclxxiv.

(2) El vicario di Cristo con la somma Délie chiavi, e del manto al nido torna, Sicché s'altro accidente nol distorna Vedra Bologna e poi la nobil Roma.

la France, des chevaliers de Rhodes, des rois de Chypre et de Sicile, de Venise et de Constantinople mettaient à la voile pour aller chercher l'ennemi commun dans les eaux de la Propontide. L'expédition fut couronnée par une victoire ; mais la mort, qui avait paru oublier le pontife, le frappe dans la dix-huitième année de son pontificat et la quatre-vingtdixième de son âge, avant qu'il ait eu le temps d'aller célébrer à Rome la victoire de ses armes et le rétablissement du Saint-Siège.

La vie de Louis de Bavière se prolongea sous les pontificats suivants sans autorité et sans gloire, parmi les rêves de son ambition déçue, entretenus par quelques lettres et quelques sectaires. Sans oser remettre le pied en Italie, il continuait à relever les prétentions des Othon et des Frédéric, mortifiant Benoît XII et Clément VI, chassant de ses États les collecteurs des deniers pontificaux, usurpant les droits les plus sacrés de l'Église, nommant aux bénéfices, aux prélatures et aux abbayes des ecclésiastiques excommuniés ou interdits et tournant en ridicule les anathèmes de l'Église. Quand il se voyait plus menacé, il protestait de son obéissance et de son repentir ; quand il s'agissait de tenir ses promesses, il convoquait une diète, se plaignait du pape et faisait ratifier par des vassaux complaisants ou trompés le refus de tenir sa parole. Cette conduite était comme une parodie sacrilège et impuissante de celle qu'avaient tenue les empereurs de la maison de Souabe. Louis n'avait ni leur génie, ni leurs ressources; mais il jouait leur rôle, c'en fut assez pour mériter leur sort. Excommunié, déposé, déjà remplacé par Charles de Luxembourg, il mourut comme meurent les ennemis des papes. Le 1 1 octobre 1347, au milieu d'une partie de chasse, la mort le frappa sur son cheval, triste et dernière victime de ces illusions qui avaient fait rêver Rome à tant d'empereurs, et dont ils n'ont été désabusés que dans le tombeau.

Page 1