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CHAPITRE III

Le contre-coup des entreprises que la France et l'Allemagne venaient d'essayer contre la papauté ne tarda pas à se faire sentir à Rome. Ce fut l'essai d'une république. Il n'eut pas plus de durée que le triomphe de Philippe le Bel et de Louis de Bavière.

Benoît XII avait repris, dès son avènement (20 décembre 1334) le grand dessein de son prédécesseur. Il n'avait pas le génie de Jean XXII; mais l'étendue de ses connaissances, l'austérité de ses mœurs, la rigidité de ses principes ne lui laissaient pas le moindre doute sur ses devoirs. Il soupirait après le jour où il pourrait sortir d'Avignon, et dans une maladie qu'il fit au commencement de son règne, désespérant de rentrer à Rome, il ordonna qu'on y porterait ses cendres. Revenu à la santé, il disposa tout pour son départ. Ce fut alors que Pétrarque, se faisant l'interprète des désirs de Rome et de la Péninsule, adressa au pontife une épître fameuse, dans laquelle il représentait la Ville éternelle sous l'emblème d'une veuve désolée qui rappelle son époux. Cette voix, qui semblait celle du peuple, toucha Benoît XII. Il envoya à Rome et à Bologne des légats chargés d'annoncer son retour et de préparer le palais apostolique. Les légats peignirent les dispositions des esprits sous des couleurs bien différentes des vers de Pétrarque. Bologne, qui avait commencé à remuer sous le règne précédent, se plaignait encore du cardinal Poyet ; les marquis

d'Esté et les Malatesta tâchaient de s'agrandir aux dépens du Saint-Siège; les Ursins tenaient la campagne de Rome; la ville, non moins agitée que les environs, servait de retraite aux brigands qui infestaient les chemins, dépouillaient les voyageurs et venaient cacher ensuite dans les cloîtres profanés les fruits de leurs odieuses rapines. Pétrarque, après avoir voulu aller à Rome, avait été forcé de renoncer à ce projet. Il se retira à Cornéto et vint se mettre en sûreté dans le château seigneurial de Gapranica : c'est de là qu'il écrivait à un de ses amis :

« Le paix est la seule chose que je n'aie pas trouvée dans cet agréable séjour. Est-ce une fatalité, ou bien quelque crime de la nation a- t-il attiré le fléau de la guerre? Je l'ignore. Le berger va tout armé dans les bois pour se défendre contre l'ennemi et non contre les loups. Le laboureur cuirassé se sert d'une lance au lieu d'un aiguillon pour piquer les bœufs ; l'oiseleur couvre ses rets d'un bouclier; le pêcheur porte une épée au lieu d'une ligne pour suspendre ses hameçons. On entend la nuit des hurlements affreux autour des murailles, et le jour des voix terribles qui crient sans cesse : Aux armes! aux armes ! Quelle musique ! au lieu des sons doux et harmonieux que je tirais de mon luth à Avignon! cette contrée est l'image des enfers. Tout y respire la haine, la guerre et le carnage (1). »

Pétrarque, en peignant ainsi la situation des États de l'Église, justifie assez Benoît XII de n'avoir point entrepris à cette époque un voyage qui eût été si dangereux pour sa sécurité. Forcé de rester en France, il commença le palais d'Avignon et en acheva toute la partie septentrionale. Mais en s'assurant pour le présent une demeure digne de lui, il tenait ses regards constamment fixés sur ses domaines italiens et s'efforçait d'y ramener la tranquillité et le bon ordre. Ses soins ne furent pas sans résultat. Dès 1336, il travaille à réconcilier les

(1) Pétrarque, Lettres familières, liv. II, xm. — De Sade, t. I, p. 326. — M. l'abbé Magnan, Histoire d'Urbain V, 1T.

Colonna et les Ursins, et ses légats, après avoir examiné les différends de ces deux maisons, concluent entre elles, sinon une paix définitive, du moins une trêve utile au peuple (1). Le pape, qui employait à cette œuvre les prélats les plus habiles, prolonge ensuite la trêve qu'il a obtenue d'abord, et partage entre les deux partis réconciliés la dignité de sénateur (2). Quand les deux seigneurs qu'il a élevés à cette charge en négligent les devoirs, il les leur rappelle avec énergie (3). Si on méconnaît leur autorité, il fait savoir au peuple qu'ils la tiennent de lui (4). Tous les impôts qu'il n'a pas autorisés sont déclarés nuls (5); toutes les dignités usurpées, mises à néant (J&) ; une réforme heureuse rend aux offices des avocats et des procureurs le crédit qu'ils avaient perdu (7); enfin les Romains obtiennent du pape une charte qui les autorise à nommer eux-mêmes leur sénateur (8). Ces traits, choisis entre mille, attestent la sollicitude persévérante et le paternel gouvernement de Benoît XII.

Le pape parvint aussi à rétablir la concorde dans la plus grande partie de ses États. Bologne et les Romagnes, revenues à de meilleurs sentiments, obtinrent l'absolution des peines portées contre eux. Les Malatesta et quelques autres seigneurs enaient encore des biens ecclésiastiques : les censures de l'Église les firent rentrer dans le devoir. La Marche d'Ancône, le duché de Spolète, la Gampanie et la Maritime ressentirent à leur tour les heureux effets de la sagesse de Benoît XII. Pour pacifier toutes les querelles et rétablir l'autorité pontificale dans tous les lieux où elle avait été méconnue, le pape confia à Jean d'Amélio les pouvoirs les plus étendus, avec le titre de réformateur général dans les terres de l'É-

(1) Theiner, Codex dipl., t. II, n. xxi.

(2) Id., ibid., n. lxi, 1338.

(3) Id., ibid., n. lxxv, 1339.

(4) Id., ibid. n. lxxx, 1339.

(5) Id., ibid., n. lxxxviii, 1339.

(G) Id., ibid., n. lvii, 1340.

(7) Id., ibid., n. cxiv, 1340.

(8) Id., ibid., n. cxxm, 1341.

glise (1). Sa principale mission était d'examiner la conduite des recteurs dans les provinces et des gouverneurs dans les cités. Il devait mettre fin à leurs extorsions, faire droit aux plaintes qui étaient fondées et rendre à tous bonne et briève justice (2). Le roi de Sicile, qui avait été si fidèle au Saint-Siège dans ces graves conjonctures, lui prêta aide et assistance et assura, sous la protection de ses armes, le succès de ce ministère pacificateur (3).

C'est par de tels bienfaits que Benoît XII cherchait à se frayer un chemin vers la Ville éternelle. Personne ne doute que s'il eût vécu plus longtemps, le plus cher de ses vœux n'eût été accompli. Mais sa mort, arrivée le 25 avril 1342, donna aux affaires une face nouvelle ; le siège pontifical va connaître un autre pape, et Rome, au lieu de voir une restauration définitive, va subir les péripéties , tantôt ridicules tantôt sanglantes, d'une constitution républicaine.

Ce nouveau pape fut Clément VI. Élu le 7 mai 1342, il fit monter avec lui sur le trône la générosité du meilleur des pères et la magnificence du plus grand des rois. C'était le plus riche et le plus puissant monarque de son temps. Il avait à sa disposition le trésor amassé par Jean XXII et augmenté par Benoît XII. L'empire acceptait un maître de sa main paternelle; Casimir, roi de Pologne, réformait sa vie pour lui obéir; les princes italiens remplissaient sa cour ; tous les yeux et tous les cœurs semblaient tournés vers lui. En citant des traits qui attestent une si haute puissance, on s'étonne que Clément VI n'ait pas profité cle son ascendant dans les affaires, pour reporter aussitôt à Rome le principal siège de ses États. Les historiens du temps lui ont reproché son indifférence à l'égard de l'Italie. Ils rappellent que les Romains, dès les premiers jours de son avènement, lui envoyèrent une ambassade solennelle pour le presser de rentrer à Rome et d'ac-

(1) Theiner, Codex dipl., t. II, n. lxx.

(2) Id. ibid., n. lxxi.

(3) Id. ibid., n. lxxiii.

corder à cette ville tous les cinquante ans le bienfait d'un nouveau jubilé. Clément accorda la seconde demande; il répondit, sur la première, que le temps de son retour n'était pas encore arrivé.

Plusieurs raisons, de la plus haute importance, devaient en effet le dissuader de ce projet. La guerre venait de se rallumer entre la France et l'Angleterre, et Clément YI regardait comme un devoir de travailler à réconcilier Edouard III et Philippe YI, pour épargner à leurs peuples des malheurs sans fin. Le pape toucha cette raison en répondant aux ambassadeurs de Rome; mais l'ambassade même ne tenait plus un langage propre à déterminer ses résolutions. Elle offrait le titre de sénateur et de gouverneur de la ville, non au pape Clément, mais au seigneur Roger, indiquant clairement qu'elle saluait en lui, non le souverain, mais l'homme. Les Romains étaient trop subtils pour inspirer de la confiance ; le pape était trop clairvoyant pour leur en accorder. Robert, roi de Naples , mourut sur ces entrefaites ; l'Église perdit en lui un vassal dévoué, et, au lieu d'une épée mise à son service, elle n'avait plus dans Jeanne, héritière de Robert, qu'une enfant placée sous sa tutelle. Cet événement obligeait Clément YI de retarder son retour, jusqu'à ce qu'il eût formé des alliances avec les républiques de la Péninsule et assuré au Saint-Siège de nouveaux appuis.

La mort de Robert avait ajourné le départ de Clément YI ; l'usurpation de Rienzi ne tarda pas à le rendre impossible.

Nicolas Rienzi, né de parents pauvres dans un quartier de Rome qui n'était habité que par des juifs et des ouvriers, avait pour père un aubergiste et pour mère une blanchisseuse. Elevé àAnagni jusqu'à l'âge de vingt ans, il revint à Rome en 1333, y étudia la grammaire et la rhétorique et fit de Cicéron, de Sénèque, de Tite-Live, de César, ses lectures favorites. Son imagination s'enflamma dans le commerce de ces grands hommes. Il cherchait avec passion les statues et les inscriptions de l'ancienne Rome, et parlait avec feu de

sa splendeur passée. On l'entendait s'écrier au milieu des jeunes gens de son âge : « Où sont les Romains d'autrefois? Que sont devenues leurs vertus, leur justice, leur puissance? Hélas ! que ne suis-je né dans ces temps heureux ! »

L'enthousiasme de ces regrets était plus politique peut-être qu'il n'était sincère. Rienzi avait un but, que l'on ne découvrit pas d'abord. Elu consul des pauvres, des veuves et des orphelins, il se servit de ce titre pour acquérir du crédit sur l'esprit de la multitude et se mit à flatter ses intérêts, ses passions, ses souvenirs. Sa popularité alla si loin qu'on décida, sur sa demande, d'envoyer une ambassade au pape pour le supplier de revenir à Rome, et qu'il fut choisi lui-même pour être avec Pétrarque l'organe de l'ambassade. Clément YI lui accorda quelques entretiens particuliers. Le jeune député peignit avec des larmes le triste état où Rome se trouvait , accusa les factions qui gouvernaient tour à tour la cité et s'attira ainsi la haine puissante des Golonna. Un cardinal qui appartenait à cette maison le fît chasser de la cour pontificale ; mais son propre persécuteur prit ensuite pitié de sa misère et obtint pour lui l'emploi de notaire apostolique (1).

Cette dignité, tout obscure qu'elle était, lui permit de jouer plus facilement, à son retour à Rome, le rôle de tribun. L'assassinat d'un de ses frères rendit ce rôle plus pathétique encore : car l'impunité des assassins donnait à sa vengeance l'air de la justice même. D'ailleurs l'abus des armes particulières était devenu universel : on se plaignait, avec une égale vérité, de l'arrogance de la noblesse et de la corruption des magistrats; l'anarchie était partout. Au milieu de ces abus, les déclamations de Rienzi achevaient de passionner les Romains. Le notaire apostolique était sans cesse au milieu du peuple, lui parlant de Brutus et d'Horatius Coclès, lui montrant des ruines, inventant l'histoire quand il ne la savait pas. On conservait dans l'église de Saint- Jean de Latran une-

(1) Theiner, Codex dipl., t. II, n. cxxxix.

table d'airain portant un sénatus-consulte qui autorisait Vespasien à étendre le pomœrium ou l'enceinte de la ville. Rienzi prenait ce mot pour pomarium , jardin fruitier, et en concluait que l'Italie, ce jardin de Rome, devait lui être soumise. Ce contre-sens agitait un peuple ignorant et déguenillé, lui faisant entrevoir l'empire de la Péninsule.

Au prestige de la fausse science Rienzi joignait celui du costume. Il frappait ainsi les yeux, les oreilles et l'esprit, tantôt amusant la foule par ses menaces et ses prédictions, tantôt lançant des invectives contre les nobles, et mêlant toujours à ses plaisanteries et à ses injures l'espoir de rétablir le bon état, statto buono. Cette expression favorite devint bientôt un mot d'ordre parmi ses partisans. Cent bourgeois réunis sur le mont Aventin le 20 mai 1347, dans une assemblée nocturne, apprirent de sa bouche le projet qu'il avait médité. Il leur représenta que les nobles étaient désunis et sans ressources, que la puissance et le droit étaient entre les mains du peuple , qu'ils pouvaient attaquer les ennemis communs de la liberté et de l'Église, et que le pape lui-même approuverait leur victoire.

Le lendemain Rienzi, tête nue, mais armé jusqu'aux dents, parut environné des conspirateurs et accompagné de l'évêque d'Orviéto, vicaire du pape, dont la simplicité avait été surprise et dont la complicité ignorante acheva d'abuser la multitude. Trois grands étendards s'élevaient au-dessus du cortège. Le premier élait celui de la liberté : on y voyait Rome assise sur deux lions, ayant une palme dans une main et dans l'autre un globe. Les deux autres bannières représentaient la justice sous les traits de S. Paul avec une épéenue, et la concorde sous les traits de S. Pierre portant les clefs du ciel. Cette procession s'avança du château Saint- Ange au Capitole, monta sans opposition les degrés de la citadelle et se termina par une harangue de Rienzi. Le discours à peine achevé, un tumulte populaire s'éleva contre les nobles; les Colonna ne durent leur vie qu'à la

fuite, et l'agitateur, maître de la cité, leur donna l'ordre de se retirer dans leurs terres pour assurer par leur absence la tranquillité des bourgeois de Rome.

Une révolution si prompte et si pacifique parut le chefd'œuvre de la sagesse. Rienzi aurait pu prendre les titres les plus capables de flatter la vanité humaine ; il fut assez habile pour se contenter de celui de tribun, déclarant, comme Auguste, que ce titre lui suffisait pour protéger le peuple. Il justifia d'abord toutes les espérances qu'on avait mises en lui, rétablit le règne des lois et inaugura un gouvernement régulier : une milice, tirée de la bourgeoisie, faisait respecter les propriétés et les personnes; les finances furent restaurées ; les villes de l'État ecclésiastique resserrèrent les liens qui les unissaient à Rome, et les nobles, rappelés de leurs châteaux, prêtèrent serment entre ses mains. Tout prospérait au gré de ses désirs. L'évêque d'Orviéto, gagné à la cause du tribun, avait accepté de partager avec lui, non son pouvoir, mais son titre. Rienzi se vantait alors d'avoir délivré le patrimoine de S. Pierre des divisions et des excès de l'aristocratie, et Clément VI, ajoutant foi à ses protestations, avait confirmé tous les pouvoirs de celui qui se disait le plus fidèle de ses serviteurs (J).

On citait avec admiration, à la cour d'Avignon, les actes par lesquels cette dictature signalait sa vigueur. Elle s'exerçait également sur les factions opposées, et les Orsini aussi bien que les Golonna ne purent en fléchir la justice. Pierre Colonna, qui avait été sénateur de Rome, fut arrêté dans les rues pour offenses ou pour dettes ; Martin Orsini, mis à mort pour avoir pillé un navire naufragé à l'entrée du Tibre. De tels exemples inspiraient la crainte aux plus redoutables et rendaient la confiance aux plus timides.

Mais l'écueil n'était pas loin. Rienzi avait moins de jugement que d'éloquence et moins de résolution que d'initiative. La

(1) Tlieiner, Codex dipl., t. II, n clxxiv et seq.

prudence et le sang-froid lui manquaient ; habile à entraîner les hommes, il était incapable de les conduire. Sa justice dégénéra en cruauté, sa libéralité en profusion, sa popularité en vaine gloire. On ne tarda pas à remarquer que le fils du cabaretier s'oubliait dans le faste et même dans l'ivresse ; sa conduite, qui avait été j ugée sublime , parut ensuite extravagante ; la confiance publique s'altéra, les murmures commencèrent, et l'ancienne animosité . des Colonna et des Orsini, suspendue par leur commune disgrâce, se changea en une ligue contre le tribun. On voulut l'assassiner : le dessein fut découvert; Rienzi pardonna encore ; mais la révolte éclata, et le supplice des conjurés sembla l'avoir noyée dans le sang. Ce fut le dernier triomphe du dictateur. La joie indécente qu'il avait montrée en visitant les cadavres de ses ennemis , souleva contre lui toute la multitude. Pendant ce temps-là Clément YI avait ouvert les yeux sur le caractère et sur les desseins du cruel tribun : un cardinal légat, que le pape avait envoyé en Italie, après avoir fait quelques tentatives pour ramener Rienzi à une conduite plus sage, fulmina un bulle d'excommunication par laquelle il était dégracié de son office, accusé du crime de révolte, de sacrilège et d'hérésie (1). Ce coup fut mortel. Rienzi, tout chargé des anathèmes du Saint-Siège, cède à une terreur irréfléchie et abandonne le pouvoir avec autant de facilité qu'il avait mis d'ambition à le conquérir. Il sort de Rome en fugitif et y rentre en pèlerin. Le roi de Naples lui donne un asile; l'empereur le livre entre les mains du souverain pontife (2); Pétrarque le défend et gagne sa cause. La cour d'Avignon devient sa prison, les faveurs de Clément YI sont ses liens : Rienzi expatrié semble encore tout-puissant dans son repentir.

Telle fut la révolution dont Rienzi fut l'auteur. Commencée par des harangues et terminée par des exécutions sanglantes, elle demeura ridicule sans cesser d'être coupable. Ce n'était

(1) Theiner, Colc.r dipl., t. II, clxxxiv et seq.

(2) Id., t'Wrf., n. ce et cciv, an. 1331.

qu'un plagiat de l'antiquité, semblable aux plagiats de style que faisaient des écrivains du temps, en tâchant d'imiter Tite-Live ou Gicéron. On peut ressusciter aisément des titres, des costumes, des lois ; on ne ressuscite point des mœurs. La forme était copiée, mais le génie manquait. Le génie de Rome, c'est le pape : le talent de Rienzi avait été d'associer d'abord le nom de Clément VI à ses entreprises ; sa faute fut de séparer sa cause de celle du pontife. Ce n'était pas là l'homme de la papauté. Il faut, pour la servir, plus de noblesse et de désintéressement dans le cœur, plus d'élévation et de conviction dans l'esprit.

Deux circonstances extraordinaires étaient venues mêler de vives émotions aux dernières années de Clément YI : la première fut la peste noire, la seconde, le jubilé de 1350.

La peste noire faisait alors le tour de la terre en enlevant à l'Europe les deux tiers de ses habitants. Nulle part elle ne fut aussi terrible qu'à Avignon ; mais la générosité du pontife n'en brilla qu'avec plus d'éclat. Il resta au milieu de son troupeau, payant des médecins pour soigner les pauvres, organisant à prix d'or un service régulier pour le transport et l'inhumation des cadavres, maintenant la plus exacte police pour empêcher la contagion de se répandre. Les ordres religieux, encouragés par ses exemples, se distinguèrent dans ces tristes conjonctures et s'attirèrent la reconnaissance des peuples. Clément YI, pour étendre au dehors la sphère de son action, accorda à tous les métropolitains le pouvoir de donner, par eux-mêmes, par leurs suffragants et par leurs curés, une absolution générale à tous les fidèles qui mouraient de la peste; il y ajouta les indulgences les plus abondantes pour tous ceux qui s'emploieraient au service tant spirituel que temporel des malades. Il consolait ainsi ceux qu'il ne pouvait guérir, et les dévouements se multipliaient à sa parole jusque dans les lieux où sa main généreuse ne pouvait envoyer des secours.

Le jubilé de 1350, semblable à l'arc-en-ciel après le déluge,

rappela le concours de celui qui avait été célébré sous Boniface VIII. Le nombre des pèlerins fut plus considérable encore que la première fois ; mais le spectacle qu'offrait Rome était tout différent de celui de 1300. On volait sur les places publiques, on assassinait en plein jour ; on enlevait les femmes pieuses qui faisaient la visite des basiliques, et Ste Brigitte défendit à Ste Catherine, sa fille, d'aller gagner les indulgences sans être escortée. D'après l'auteur de sa Vie, ces sages précautions ne l'eussent pas sauvée : car à deux reprises différentes un seigneur romain fut sur le point de la ravir à sa mère; elle n'échappa que par miracle (1).

Ces excès, fruit de la dépravation des mœurs, furent accompagnés de tous les maux qu'engendre l'anarchie. Le légat du pape, Jean de Cellano , ne fut accueilli à Rome que par des émeutes et des tentatives d'assassinat. A peine sorti de Rome, on le suit et on l'empoisonne. Son cadavre, rapporté dans la ville, n'obtient pas même les honneurs de la sépulture ecclésiastique. Le clergé était devenu semblable au peuple, et le portrait qu'en trace Ste Brigitte, dans une lettre adressée au pape (2), ne justifie que trop cette parole d'un cardinal : « Si on voulait ramener cette ville à de meilleurs sentiments, on devrait la raser et la reconstruire de nouveau. »

Voilà par quelle conduite les Romains récompensaient le pontife des bienfaits du jubilé. L'ingratitude suivait la corruption, et la violence se signalait partout; tous les malheurs et tous les vices avaient fait de la Ville éternelle un lieu de désolation et de ruine. Le mal était au comble quand la papauté trouva enfin un serviteur digne d'elle. Ce fut Albornoz. De tous les services que Clément VI rendit à l'Église, le plus signalé est d'avoir choisi et distingué ce grand homme. Clément VI va mourir en paix : en appelant Albornoz au sacré ■collège, il a sauvé Rome, l'Italie et l'Église.

(1) Vie de Ste Brigitte, par Olaus Magnus.

(2) Révélations, liv. IV, cli. xxxiv.

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