CHAPITRE IV
INNOCENT VI ET LES VISCOXTI. — CONQUÊTES d'aLBORNOZ.
L'absence des papes, leur séjour à Avignon était le plus grand châtiment que Dieu pût infliger à l'Italie. Le jubilé de 1350 avait mis à découvert, aux yeux de la catholicité tout entière, les malheurs de la Péninsule. Privées de leur protecteur naturel, les cités italiennes ne tardèrent pas à se voir déchirées par de nouvelles factions, et comme on n'entendait plus assez la seule voix qui fût capable de les défendre, le despotisme prit à peu près dans tous les États la place de la liberté. Il s'éleva alors des maisons puissantes par le commerce, l'industrie ou les armes, qui, profitant de ces circonstances critiques, s'attribuèrent tous les pouvoirs, confisquèrent à leur profit les franchises les plus anciennes et devinrent, sous un nom ou sous un autre, de véritables tyrans.
Au fléau des tyrannies particulières se joignirent les ravages des grandes compagnies. C'étaient des soldats de fortune, sortis de toutes les contrées de l'Europe, et qui, après avoir fait la guerre au profit de quelque république ou de quelque prince, allaient la continuer pour leur propre compte , en promenant de ville en ville les vices qu'ils avaient contractés dans les camps. Les uns étaient des proscrits, d'autres des aventuriers, presque tous des brigands. Le pillage, le meurtre, l'incendie, le viol signalaient, comme autant de traces, le passage de ces bandes indisciplinées. L'Italie
était pour elles une proie facile à conquérir ; et plus il y avait de haines dans les familles et de divisions dans les États, pluf les grandes compagnies trouvaient d'impunité dans leurs excès. Au dedans des villes on ne voit que troubles et factions, au dehors que dévastations et ruines. Les rues et les palais sont ensanglantés par le meurtre ; le poignard frappe dans l'ombre, le poison tue ceux que le poignard ne peut atteindre; rivalités des familles puissantes, vengeances odieuses, vertus découragées ou affaiblies, vices honorés ou triomphants : voilà l'histoire des cités. Les moissons tombent sous le fer des grandes compagnies ; des villages entiers sont rançonnés ou détruits; les églises mêmes n'offrent plus de refuge, et la terre, ruinée tout à la fois par les impôts, par la guerre, par la famine, semble entrevoir le jour où elle sera sans culture et sans habitants : voilà le spectacle des campagnes. Un historien, qui a tracé ce tableau, le termine en ces termes : « Les calamités de l'Italie en l'absence des papes surpassaient tout ce qu'elle avait pu endurer anciennement des hordes les plus barbares (1).
Quand la chute de Rienzi eut laissé Rome sans gouvernement, l'anarchie redoubla d'horreur, et les factions de hardiesse. Les Orsini, les Golonna, les Savelli se disputèrent les misérables restes de la ville en ruine. Orsini fut lapidé, et le tribun Baroncelli, élu à sa place, mena une vie plus menacée encore en exerçant une autorité plus précaire. Pendant ce temps-là, Jean de Yico, qui était resté jusqu'à ce jour fidèle aux papes, se forma une principauté au nord de Rome, avec les villes de Viterbe, d'Orviéto, de Terni et tout le pays qui va de la mer jusqu'aux Apennins. Dans les Marches régnèrent les deux Malatesta. Leur père Pandolphe était guelfe et très-attaché à l'Église ; mais il était mort en 1326, et ses deux fils, Galeotto Malatesta et Malatesta le Hongrois, se firent gibelins et se déclarèrent indépendants. Ancône et Rimini
(l) Ugbelli, Italia sacra, t. I. — Muratori, Annal. Sltal.
étaient les deux villes les plus importantes de ce petit État. Fermo reconnut pour maître Gentil Moliano ; Gésène et Forli obéirent à François Ordelalfi ; Faenza, à Jean Manfredi. Signalons encore les Polenti et les Traversais à Ravenne, les Aledosi à Imola, les Trenci à Foligno, les Gasili à Gortone, les Varani à Camérino, les Tarlati à Arezzo. La maison d'Esté, déjà puissante et qui avait depuis plus d'un siècle joué un rôle considérable à Ferrare, oublia alors qu'elle devait tout au Saint-Siège, et que la reconnaissance l'obligeait, autant que le devoir, à remplir envers le pape absent et méconnu le rôle honorable d'un vassal. Elle commence à prendre place parmi les maisons souveraines et se déclare indépendante dans son fief. Enfin, Bologne jusque-là si fîère de ses libertés municipales, semble ne pas souffrir encore assez des factions rivales que suscitent dans son sein les Bentivogli, les Pépoli et les Lambertazzi. Jean de Pépoli se vend aux Yisconti, qui gouvernaient Milan, leur ouvre les portes de sa patrie, et, content de cet odieux marché, il semble s'apercevoir à peine que l'étranger règne à Bologne.
Nous venons de nommer la maison des Yisconti, la plus redoutable de la Péninsule et l'ennemie la plus déclarée du pouvoir temporel des papes. Maîtres de l'Italie septentrionale, ils s'étaient élevés au rang des familles régnantes à force de courage, de génie, de politique et de richesses. Ils savaient à la fois effrayer les faibles, corrompre les pervers, précipiter ou retarder, selon les circonstances, l'exécution de leurs vastes desseins. Lucchion Visconti jeta les fondements de cette puissance et en traça le plan à ses successeurs. Ce fut Jean, son frère, qui le développa avec le plus d'habileté et qui l'exécuta avec le plus d'audace. Actif autant que rusé, également capable de tout entreprendre et de tout cacher, plus redoutable encore dans les traités que dans la guerre, il profita de l'anarchie où la Péninsule était tombée et vint élever le drapeau de son ambition parmi les tyrans qui se disputaient , comme des lambeaux de
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pourpre, les villes et les terres de l'Église. Jean de Visconti était archevêque de Milan. Ce titre, qui aurait dû le retenir, accroissait encore ses moyens d'influence et de corruption. Par une trahison odieuse, il ne fit servir qu'à sa propre maison tout l'ascendant que lui donnait son caractère sacré : enlevant à l'Église ses villes et ses terres; employant les trésors qu'il avait amassés à gagner des cardinaux à sa cause, évitant, tantôt par sa souplesse tantôt par une feinte soumission, les foudres des souverains pontifes, et quand ses indignes manœuvres avaient réussi, disant assez agréablement qu'il avait fait boire la cour romaine à la coupe de S. Ambroise. Mais quand il se fut emparé de Bologne à la suite de la trahison de Jean de Pépoli, cet acte attira enfin sur sa tête les anathèmes du Saint-Siège. L'archevêque comprit alors qu'il fallait s'arrêter, s'il ne voulait pas s'exposer à perdre tout ce qu'il avait acquis.* Il envoya donc ses députés à Avignon pour y traiter de la paix, et il eut l'adresse de la conclure, en 1352, à des conditions qui satisfaisaient bien plus la politique de l'archevêque que les intérêts de la papauté. Le prélat obtint pour douze ans la ville de Bologne. Il est vrai qu'il devait payer une forte somme d'argent, apporter au pape les clefs de la place et lui faire hommage à titre de vassal : c'était sauver le principe et l'honneur de la souveraineté pontificale, mais pour en remettre l'exercice et les droits aux mains de son plus irréconciliable ennemi.
La cour d'Avignon ne tarda pas à reconnaître à quelles mains elle s'était livrée. L'archevêque de Milan, profitant d'une guerre qui venait d'éclater entre Gênes et Venise, guetta le moment où la marine de Gênes était ruinée pour lui offrir le soin de la venger. Ce secours fut accepté, et Gênes fut aussitôt administrée par l'archevêque. Maître de la mer aussi bien que des Romagnes, le rusé Visconti augmentait ses troupes, reculait ses frontières,, s'avançait sur' le centre de l'Italie et menaçait de plus en plus les États de l'Église.
Ce fut Innocent VI, qui recueillit les fruits amers de la paix trop précipitamment conclue par Clément VI. Elu le 18 décembre 1352, il corrigea heureusement la magnificence de son prédécesseur par sa propre austérité. Le changement ne fut pas moins sensible dans la politique. A la place de la patience et de la longanimité, qui avaient dominé sous le dernier règne, on commença à sentir l'action et on bénit la vigueur. Les qualités de Clément VI avaient eu leur grandeur et leur utilité ; celles d'Innocent VI parurent d'autant plus nouvelles qu'elles étaient alors plus nécessaires.
Deux hommes devinés par Clément VI firent toute la gloire du nouveau pontificat : en Orient, le B. Pierre Thomas ; en Occident, l'illustre Albornoz.
Apôtre, guerrier, diplomate, le B. Pierre Thomas, que de nombreuses missions avaient familiarisé avec les besoins et les mœurs des populations orientales, organisa une croisade par les ordres d'Innocent VI pour porter secours à l'empire d'Orient, dont la ruine était imminente. A la tête d'une flotte fournie par la république de Venise et l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, il visita Smyrne et Constantinople en libérateur, emporta Lampsaque à la vue de la flotte turque, remit les îles de Crète et de Chypre sous la suprématie de l'Église latine, et fit bénir partout le nom du pontife qui l'envoyait.
Mais le libérateur de l'Italie opérait, pendant ce temps-là, des œuvres sinon plus héroïques, au moins plus durables. C'était Albornoz. Né à Cuença, en Castille, il appartenait, par son caractère comme par sa naissance, à cette race intrépide qui devait bientôt produire Ximénès. De grands caractères se formaient alors dans la péninsule hispanique à la politique en même temps qu'aux batailles, et le spectacle, toujours émouvant, des luttes entreprises contre les Maures faisait naître et mûrir des âmes propres à remplir tous les rôles avec une égale dignité et un égal succès. Albornoz devint à cette noble école homme de guerre et homme
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de loi, homme d'Église et homme d'État. D'abord conseiller et porte-étendard du roi de Cas tille, il s'était illustré en combattant les Maures dans l'ordre de Calatrava. On citait parmi ses plus beaux faits d'armes la bataille de Tarifa, gagnée sur les infidèles par Alphonse XI, après laquelle le monarque castillan voulut recevoir de sa main l'épée de chevalier. Elevé ensuite au siège de Tolède, il devint suspect à Pierre le Cruel, résigna son bénéfice et n'évita la mort qu'en prenant la fuite. Le noble exilé vint mettre au service des papes sa valeur, ses talents et sa longue expérience des affaires. Clément VI l'avait revêtu de la pourpre; Innocent VI le nomma son légat en Italie : « Allez, lui dit-il, étouffer l'hérésie, comprimer la licence , restaurer l'honneur du Saint- Siège, relever la majesté du culte divin, imposer silence à la discorde, prêter secours aux malheureux et procurer le salut des âmes ; annulez les alliances, les confédérations et les ligues formées contre l'Église romaine ; forcez à la restitution les injustes détenteurs des biens ecclésiastiques; restaurez l'autorité de l'Église et faites en son nom la paix, la guerre et les traités. »
Quelle mission! Albornoz l'accepte et la remplit. Le cardinal forme une petite armée avec des troupes françaises et saxonnes, déploie le drapeau de l'Église et se met en marche vers l'Italie , avec Dieu pour appui et la bénédiction du pape pour espérance (1353). Milan lui ouvre ses portes ; Pise et Florence le reçoivent avec des acclamations de joie ; Sienne l'attend avec les mêmes honneurs. Pendant ce tempslà les habitants de Pérouse, chez qui la guerre civile est sur le point d'éclater, le choisissent pour arbitre et remettent leur ville entre ses mains. Ses premiers coups sont dirigés contre Jean de Vico, préfet de Rome, qui tenait presque toutes les places de l'Emilie et del'Ombrie. Il réussit à opérer une défection parmi les soldats de cet ennemi de l'Église, le bat dans plusieurs rencontres, soumet Viterbe et Orviéto, et, après l'avoir chassé de ces deux positions redoutables,
assure en quelques mois la soumission de tout le pays. Narni, Sutri, Assise, Nocéra se donnent au légat; Spolète suit leur exemple; Civita-Castellana, qui veut résister, est emportée d'assaut, et Albornoz, qui est entré partout soit en conquérant soit en libérateur, se tourne vers les Marches.
Dans l'armée du cardinal se trouvait Rienzi, que l'on croyait guéri de sa folle ambition. Albornoz lui donna le titre de sénateur et l'envoya à Rome. Le vieux tribun y était à peine arrivé que le chef des Grandes Compagnies, Fra Morial, l'y rejoignit. Mais Rienzi ne l'accueillit que pour l'emprisonner, le condamner et lui faire trancher la tête au bas de l'escalier du Capitale. Ce fut quelques jours après le tour de Rienzi. Le peuple, fatigué de sa tyrannie, se souleva contre lui et lui fît trouver clans une émeute la mort qu'il venait de donner à son rival.
Pendant que le sang coulait à Rome, le cardinal entra dans les Marches pour combattre les Malatesta. Leurs alliés étaient nombreux, leurs troupes disciplinées, leurs villes bien défendues ; ils avaient même pris à leur service les troupes que l'empereur Charles IV venait de congédier après avoir reçu à Rome la couronne de Charlemagne. Une sanglante défaite ruina toutes leurs espérances. Il était décidé qu'on ne tiendrait contre Albornoz pas plus dans les Marches que dans l'Ombrie.
Faenza et Ravenne, que leurs tyrans ne purent défendre, se rendirent à discrétion. Mais Césène et Forli étaient entre les mains d'un maître plus redoutable. On vantait le courage d'Ordelafh, et ses talents militaires égalaient ceux du légat. Il se prépara d'abord à une vigoureuse résistance, confia à sa femme la garde de Césène, qui passait pour imprenable, et s'enferma lui-même dans Forli. Cia était digne de défendre la place que son mari lui avait remise. Elle résista jusqu'à la dernière extrémité; mais les mines d'Albornoz éclatèrent au milieu des remparts, une tour s'écroula, la ville fut rendue, etForli, se voyant menacée du sort de Césène, l'imita dans sa soumission.
Il restait à reconquérir Bologne. Au milieu des expéditions
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et (les succès d'Albornoz, cette ville avait déjà changé de destinées et de maîtres. En sortant des mains des Pépoli, elle était tombée sous la domination de l'archevêque de Milan, qui lui avait fait sentir toute la rigueur de son joug. On eût dit que la Providence voulait faire expier à la ville son infidélité envers l'Église, en lui apprenant combien la domination des papes est préférable à celle des tyrans. Après son traité avec Clément VI, l'archevêque Visconti y envoya pour gouverneur Giovanni d'Oleggio, qui chargea ses sujets de taxes arbitraires, confisqua les biens des citoyens opulents, envoya en exil ceux dont il voulut bien épargner la vie, et finit, malgré l'oppression qu'il faisait peser sur la ville, par y faire reconnaître sa souveraineté au grand déplaisir des Visconti. Quelque odieux qu'il fût au dedans, il s'était rendu redoutable au dehors par ses alliances. Il entretenait des rapports bienveillants avec le chef de la grande compagnie, secondait avec zèle les entreprises d'Albornoz, et, se retournant à propos du côté des Visconti, il leur envoyait des secours pour les aider dans leur guerre contre le marquis de Montferrat.
L'archevêque de Milan vint à mourir sur ces entrefaites. II laissait deux neveux, Galéas et Barnabo, à qui il avait appris à ne respirer que l'ambition et que la guerre, et qui se partagèrent ses États. Galéas domina à Pavie, Barnabo à Milan. Ce fut surtout Barnabo qui hérita de la haine de sa maison contre l'Église. Il avait des talents supérieurs, des vues étendues, un esprit fécond en ressources et une activité infatigable. C'étaient les qualités naturelles à sa race. Mais l'ambition, qui les avait altérées dans l'archevêque de Milan, n'avait pas empêchéce prélat de répandre sur ses actes un vernis de grandeur et de libéralité qui en palliait l'injustice. Barnabo, au contraire, était d'un cœur pervers et d'un caractère ignoble. La politique de l'oncle se couvrait des voiles de l'honneur ; celle du neveu étalait, au mépris cle la religion et de la morale, tout le cynisme de la bassesse.
Barnabo, jaloux de reprendre Bologne, envoya, au mois de
décembre 1359, François d'Esté, son général, sous les murs de la place. Les châteaux voisins ne tardèrent pas à tomber au pouvoir des Milanais, et Giovanni d'Olegio, qui n'avait qu'une faible armée, se vit bientôt hors d'état de soutenir le siège. Redoutant la cruauté de Barnabo, plutôt que de se rendre au tyran, il offrit Bologne au légat. Albornoz s'assura de l'assentiment du pape, qui lui fut accordé dès le mois de février 1360, et le 17 mars suivant il reprit possession de la ville, en rappelant les exilés, en révoquant les confiscations et en effaçant partout les traces odieuses de la servitude (1). A cette nouvelle, la fureur de Barnabo ne connut plus de bornes. Il se plaint au pape de l'entreprise cl' Albornoz, l'accuse de violer le traité de 1352, et envoie tout à la fois des ambassadeurs à Avignon pour réclamer Bologne et des troupes devant cette place pour la reprendre.
Le pape porta cette affaire devant le consistoire. Ce fut l'objet de longues délibérations, pendant lesquelles le rusé Milanais n'épargna ni l'or ni les instances auprès des cardinaux. S'il y eut quelques âmes assez vénales pour faire espérer à Visconti le succès de ses démarches, la grande majorité du sacré collège resta fidèle aux intérêts de l'Église. On répondit aux envoyés de Barnabo que la convention passée entre le pape et l'archevêque accordait, il est vrai, pour douze ans la souveraineté de Bologne aux Visconti, mais moyennant une redevance ; que cette condition n'avait jamais été remplie par les neveux du prélat; que le Saint-Siège était en droit de regarder comme nul un traité que l'autre partie ne reconnaissait plus ; qu'au reste la seigneurie de Bologne n'était plus depuis quelques années entre les mains des Visconti, mais dans celles d'Oleggio, et que ce seigneur, en la rendant à l'Église, avait par le fait renoncé à tous ses droits. Innocent VI ajouta qu'il était décidé à se maintenir dans la
(l) Lescale, liv. V, p. 238, 2G4 et 2G5.— Sepulv., liv. III, n. xiv.— Matt. Villani, liv. IX, clxxt. — Histoire de la papauté au xive siècle, par l'abbé Christophe, t. II, liv. x.
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possession de la ville, et il menaça Barnabo de l'excommunication s'il ne retirait ses troupes (1).
Ni ces menaces ni ces raisons n'arrêtent le Milanais. Il ourdit à Bologne et à Forli de nouvelles trames, presse le siège de la ville et intercepte les vivres qui l'alimentent encore. Albornoz, voyant l'imminence du danger, se met à la tête de sept mille Hongrois qui venaient d'arriver à son secours, et les mène devant Bologne à marches forcées. Barnabo s'épouvante, lève le siège et prend la fuite. Le légat entre dans Bologne à la tête des étrangers; le peuple l'accueille avec des frémissements de joie ; l'autorité pontificale est reconnue, proclamée et bénie.
Mais le prudent cardinal avait aisément deviné que Barnabo ne tarderait pas à reparaître devant la place et à en reprendre le siège avec plus de vigueur. Il commence par mettre la ville en état de défense , et ses mesures parurent si bien prises que tous les gens de guerre en témoignèrent leur admiration. Tranquille pour quelques mois sur le sort de la place, il part pour la Hongrie et va y chercher de nouveaux secours. Les ambassadeurs de Barnabo, qui ne tardent pas à arriver à leur tour, changent en défiances les sympathies qu'il avait conquises. Le roi de Hongrie se contenta de défendre à ses soldats de servir contre l'Église. Il ne resta au légat que son génie, son courage et son droit.
Dès la fin de mars 1361, les opérations militaires de Barnabo avaient repris leur cours. « Je veux que Bologne soit à moi, » s'était-il écrié en recommençant la campagne. La trahison lui ouvre quelques places, il en force d'autres; bientôt Bologne est resserrée entre deux redoutes formidables, qui ne laissent de communication qu'avec la seule route de Florence ; la famine commence à désoler la place, et les habitants regrettent déjà de s'être donnés à l'Église. Ici la fortune du légat paraît fléchir un moment : ses alliés l'abandonnent , ses
(1) Lescale, liv. V, p. 255 et 256. — M. l'abbé Christophe, t. II, liv. X.
ressources s'épuisent], il faut sortir de la place pour n'être pas enveloppé dans une ruine qui semble imminente et se retirer à Ancône. Mais la cour d'Avignon venait d'envoyer Guillaume de Grimoard, abbé de Saint-Yictor, pour réclamer auprès de Barnabo les droits de l'Église et porter au légat des encouragements. Le tyran milanais, oubliant le caractère sacré dont l'ambassadeur était revêtu, déchire la lettre du pape, et, par une cruelle raillerie, force Guillaume à la manger. Cet outrage, rapporté à la cour d'Avignon, l'indigna moins que la position critique d'Albornoz ne la désolait. Bologne tenait toujours ; mais le cardinal n'avait ni hommes ni argent, et Innocent VI en demandait vainement à tous les princes de l'Europe. Le marquis de Montferrat promet enfin du secours ; Guillaume de Grimoard reçoit l'autorisation du pape pour engager les biens de l'Église : il va repartir, heureux s'il arrive à temps pour sauver Bologne et le cardinal.
Cependant le génie d'Albornoz avait suppléé à toutes les ressources de la guerre. Après avoir commencé les travaux du siège, Barnabo^ en avait laissé la conduite à Billeggio, qui les poussait avec vigueur. Celui-ci, sur un faux avis qu'on lui donna, commit la faute de dégarnir son camp pour aller ravager les alentours de Rimini, où il comptait battre l'armée pontificale. Pendant qu'il exécutait cette fausse manœuvre, un des lieutenants du légat, Galéotto Malatesta, s'échappe de Bologne comme pour aller secourir Rimini, rallie Farnèse et les Hongrois, et , retournant brusquement sur ses pas, il rentre dans la ville au milieu de la nuit. Sa marche avait été si rapide, que le camp ennemi ne s'en aperçut nullement, et que les habitants de Bologne, en entendant les pas de tant de nouveaux soldats, crurent simplement entendre le mouvement accoutumé de la garde qui relevait ses postes. Billeggio ignorait que la place avait reçu de si puissants renforts. S'apprêtant à lui porter le dernier coup, il s'avança jusqu'au pont de San-Ruffello, sur la Savenne,
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-sans trouver aucune résistance. Là, sous les murs de la place, il élève une nouvelle redoute, et, après trois jours de travaux, il croit enfin que l'heure du triomphe est arrivée.
Ce fut l'heure de la défaite. Au lieu d'une garnison réduite à quelques hommes et incapable même de se défendre, voici les troupes pontificales renforcées et encouragées, débouchant par toutes les portes de la ville et se précipitant sur l'ennemi, qui croyait y entrer. Le peuple de Bologne, armé de faux et de bâtons, se joint aux troupes pontificales. La mêlée commence sans combat ; on ne voit plus que carnage, et les Milanais s'enfuient par tous les chemins. Bientôt la victoire est assurée, la déroute complète, le siège fini, Bologne délivrée. A la nouvelle de cette défaite, Barnabo prend le deuil, se renferme dans son palais et le remplit des cris de sa rage et de son désespoir. Albornoz est maître de tout : la Péninsule reconnaît la victoire de San-Ruffello comme une preuve de la supériorité du légat ; toutes les villes viennent renouveler entre ses mains leur serment de fidélité ; il envoie dans les unes des évêques, dans les autres des capitaines pour reprendre possession de l'autorité au nom du Saint-Siège. L'ordre social se rétablit, la paixrègne , et Jnnocent YI , après avoir reçu des mains d'Albornoz un magnifique volume contenant tous les actes officiels qui concernent la pacification de ses États, meurt plein de consolation et de joie, les yeux tournés vers l'Italie , dont son légat venait de luir ouvrir le chemin (1).
Le volume présenté par Albornoz avait été rédigé par les notaires apostoliques. On y trouve une sorte de préambule qui fait, dans le style du temps, l'éloge du légat. Nous le reproduisons comme l'expression de l'admiration que le xive siècle professait pour ce grand homme :
(1) Ce magnifique volume, écrit sur parchemin, contient quatre cent trente-quatre feuilles grand in-folio. Le P. Theiner a donné la table des actes qu'il renferme, et il a reproduit ceux qui regardent la pacification d'Urbino, de Sinigaglia, d'Ancône, de Fermo et d'Iési. Voir le Codex diplom., t. II, ccxlii, et seq.
« Honneur à notre révérend père et seigneur iEgidius, évêque de Sabine, cardinal de la sainte Église romaine, légat du Saint-Siège et vicaire général du souverain pontife dans toutes les provinces de l'Église qui sont en Italie. C'est lui dont le prophète a dit : Yoici l'envoyé du Seigneur, venez à sa rencontre. C'est lui que le Seigneur a ordonné à Moïse d'établir pour être entendu de tous les enfants d'Israël. C'est lui qui brille avec le plus d'éclat parmi les colonnes et les fondements de l'Église. C'est lui que l'Apôtre désigne quand il dit : Prenez soin de tout le troupeau, dont la conduite est réservée aux évêques. C'est lui qui courbe les superbes sous une verge de fer et qui traite les humbles avec douceur. Son visage est plein d'éclat et de joie ; mais les rebelles entendent dans sa voix les rugissements du lion. On peut lui appliquer ces paroles de l'Écriture : Heureuse la terre dont le roi est plein de noblesse ! et cet autre texte : Tout Israël a entendu ses jugements et a reconnu que la sagesse de Dieu habite en lui. Il n'est allé, en effet, ni à droite ni à gauche, mais il a aplani les chemins devant ses pas, a rétabli les droits méconnus, a délivré les fils de l'Église qui gémissaient sous le joug tyrannique et a rendu aux enfants le lait du sein maternel (1). »
(1) Theiner, Codex dipl., t. H,"p. v.