‹ Le pouvoir temporel des papesChapitre 73 sur 93 · URBAIN V ET LES VISCONTI. — LEGISLATION D ALBORNOZ · texte numérisé non relu

URBAIN V ET LES VISCONTI. — LEGISLATION D ALBORNOZ

Après la mort d'Innocent VI, tout le monde tourna les yeux sur le cardinal Albornoz, et plusieurs de ses collègues le pressèrent de se rendre au conclave.. L'illustre légat eût sans doute été élevé au siège de S. Pierre s'il eût cédé à ces vives et honorables instances ; mais, aussi modeste que grand, il refusa de poursuivre une dignité dont la responsabilité est bien plus effrayante que l'éclat n'en est radieux. Les cardinaux, étant convenus de choisir le pape hors du sacré collège , élurent l'abbé de Saint- Victor, Guillaume de Grimoard , qui prit le nom d'Urbain V. Ses vertus, sa science, sa fermeté, ce qu'il venait de souffrira Milan pour le service de l'Église, tout faisait concevoir les plus grandes espérances. Quoique Français, on n'ignorait pas qu'il regardait Avignon comme un lieu d'exil. On espérait qu'il reporterait à Rome le siège de S. Pierre, qu'il réformerait les mœurs du clergé et qu'il ferait refleurir l'ancienne discipline. Pétrarque ne faisait qu'exprimer la pensée de toute l'Église, quand il écrivait à Urbain V au sujet de son exaltation : « Si vous voulez savoir ce que je pense de ce grand événement, je vous dirai qu'autant qu'un oiseau de nuit" peut fixer le soleil, et qu'un misérable pécheur peut scruter les desseins de Dieu, le Christ, à mon avis, commence à prendre pitié de ceux qu'il aime. Il veut, j'en suis persuadé, guérir tous nos maux, qui sont bien grands. Il veut faire revivre l'âge d'or et ra-

mener à son antique siège l'Église, qu'il a laissé errer si longtemps pour châtier les crimes des hommes (1). »

Cette lettre fut suivie d'instances plus pressantes : « Considérez, disait Pétrarque, que l'Église de Rome est votre épouse. Vous m'objecterez que l'épouse du pontife romain est l'Église universelle : certainement', saint-père!, et Dieu me préserve de restreindre votre juridiction! Si je le pouvais, je ne lui donnerais pas d'autres bornes que les rivages de l'Océan. Je confesse que votre chaire est élevée au-dessus de tous les adorateurs du Christ; mais cela n'empêche pas que Rome n'ait avec vous des rapports particuliers. Les autres villes ont chacune leur évêque ; vous seul, vous êtes évêque de Rome. » •

Dans une dernière lettre datée de Venise, Pétrarque mit sous les yeux du pape la brièveté de la vie, et le terrible compte qu'il aurait à rendre s'il laissait plus longtemps dans la désolation la première de toutes les Églises. « Lorsque vous paraîtrez, dit-il, devant le tribunal où vous serez dépouillé de la dignité de prince pour n'être plus qu'un misérable vassal semblable aux autres hommes, vous entendrez le Christ vous demander ce que vous avez fait de son Église ; Pierre, ce que vous avez fait de son tombeau et de son peuple. Aimez-vous mieux ressusciter parmi les pécheurs d'Avignon,, les plus grands qu'il y ait au monde, que dans la compagnie de Pierre, de Paul, d'Etienne, de Laurent, de Sylvestre, de Grégoire, de Jérôme, d'Agnès, de Cécile et de tant de milliers de saints qui reposent dans la confession du Christ,, ou qui, plus heureux encore, moururent pour la vérité? >»

Urbain V, en recevant ces lettres, s'animait de plus en plus dans la pensée de revoir sa ville et son peuple. En attendant ce jour heureux, il rétablit la discipline, réforme les mœurs,, protège les études, favorise les savants et fonde de nouvelles universités. Les yeux tantôt sur l'Occident tantôt sur l'Orient,.

(1) Stniles, lib. VII; /</.. i.

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il exhorte les princes chrétiens à la concorde, réprime les honteuses débauches des cours du Nord, intervient avec autorité dans les sanglantes querelles des rois de France et d'Angleterre, et montre aux Grandes Compagnies, qui étaient alors le fléau de l'Europe méridionale, le chemin de la Terre sainte, de la gloire légitime et des nobles conquêtes. Les Turcs envahissaient la Thrace et menaçaient la Grèce : Urbain jette le cri d'alarme, publie la croisade, et, après avoir réuni les forces éparses de l'Europe et de l'Asie, en remet la direction au B. Pierre Thomas, avec le titre et les pouvoirs de légat. L'île de Chypre est sauvée, l'Egypte reçoit des garnisons chrétiennes, Alexandrie ouvre ses portes à l'envoyé d'Urbain. Partout s'opèrent ou se préparent les grands desseins ou les grandes réformes.

Mais de tous les lieux où se portaient les regards du pontife, l'Italie était le plus cher à son cœur. Dès son avènement Barnabo était venu lui offrir la paix. Urbain l'avait acceptée à condition que le tyran rendrait à l'Église les terres usurpées, se corrigerait de ses vices et obéirait au Saint-Siège. C'était démasquer l'hypocrisie en la forçant à refuser. Le pape renouvela alors contre Barnabo les excommunications de son prédécesseur, les aggrava par de nouvelles peines, et, implorant d'une voix émue l'aide puissante de Jésus-Christ, dont il était le vicaire, il supplia S. Pierre, S. Paul et toute la cour céleste de lier du haut du ciel ce qu'il venait de lier sur la terre.

Cet anathème n'avait point réduit le fier Yisconti; mais Albornoz, qu'Urbain avait maintenu dans tous ses titres, lui fît bientôt sentir toute la pesanteur de son bras. Le tyran avait réuni ses troupes et il les dirigeait sur Bologne. Pour arrêter sa marche, le légat envoya une armée à sa rencontre jusqu'à Solora, petite ville située entre Bologne et Modène. La victoire fut encore fidèle aux drapeaux d' Albornoz, et le succès eût été sans mélange, si le neveu du cardinal, le jeune et intrépide Garcias, n'eût été enseveli, avec toutes les espérances d'un heureux avenir, dans le triomphe des armées pontificales.

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Urbain pleura le héros, mais il donna aussi des larmes aux soldats du tyran. Il écrivait à Nicolas d'Esté, un de ses alliés : « Nous ne pouvons nous réjouir de la perte de ceux que le Christ a rachetés de son sang ; nous en gémissons profondément. Cependant, nous voyons avec de grandes actions de grâces l'humiliation de l'impie Barnaho et de tous ses adhérents. Fort de leur appui, il a osé lever sa tête orgueilleuse contre Dieu, contre la foi catholique et contre l'Église. Nous rendons grâces au Très-Haut, qui, de sa main puissante, met en fuite les superbes, exalte l'Église et ses enfants (1).

Ce grand revers avait humilié le Milanais , sans décourager son ambitieuse impiété. Après avoir fait des propositions d'arrangement, il rompit les négociations et se prépara de nouveau à la guerre. Les rois de France et de Chypre lui envoyèrent inutilement des députés pour le détourner de cette entreprise. Il persistait encore, lorsque l'empereur Charles IV et le roi de Hongrie vinrent offrir au pape le secours de leur bras. Cette nouvelle croisade détermina enfin Barnabo à rendre toutes les villes qu'il avait usurpées, et à reconnaître l'inviolable intégrité des domaines du Saint-Siège. La paix fut signée à Milan; mais Barnabo, vaincu par Albornoz sur le champ de bataille, trouva le secret de le vaincre dans le cabinet. Il obtint de ne point traiter avec lui et de ne rendre Bologne qu'à un autre légat, le cardinal Androïn, dont les talents lui inspiraient moins d'ombrage. C'était trop céder : le pape se trompait, et la suite fît assez voir combien Barnabo était peu digne d'un tel sacrifice. Albornoz ne jugea point son maître. Il quitta les Romagnes, abandonnant au nouveau légat Bologne , Forli, Ravenne, et se réduisit désormais à ne gouverner que les Marches, l'Ombrie, le duché de Spolète et toute la 'partie méridionale des États de l'Église.

Le légat n'était pas de ces hommes vulgaires ou vindicatifs

(1) Regestes, t. I, fol. 175.

qui ne pardonnent pas aux rois de les avoir un moment méconnus. Il excusa l'acte de faiblesse auquel le pape s'était laissé entraîner, soit sur l'amour de la paix si naturel à l'Église, soit sur les espérances de la croisade qu'une guerre avec Barnabo pouvait ajourner encore. Son dévouement, en s'exerçant sur un théâtre plus restreint, n'en fut pas moins admirable, et les plus belles œuvres continuèrent à attester l'étendue et la puissance de son génie. On le voit en moins de deux ans réconcilier les Pisans et les Florentins, disperser les Grandes Compagnies, qui avaient envahi le territoire pontifical, remettre la ville d'Assise sous la dépendance du Saint-Siège, condamner et détruire les derniers restes de la secte impure des fratricelles , et recevoir à Naples le serment de la reine à titre de feudataire du Saint-Siège. Son séjour dans ce royaume dura un an. Il y fît partout acte de suzeraineté. Rentré dans les domaines de l'Église, il consolida par une admirable législation le rétablissement de l'autorité pontificale, voulant que les papes, en revenant dans leurs États, trouvassent autant d'appui dans les lois que clans les armes. Les lois auxquelles il a donné son nom méritent ici une étude particulière.

Ces lois, connues sous le nom de Constitutions jEgidiennes, se divisent en six livres, dont les trois premiers regardent l'administration et la politique, et les trois derniers, la justice. Le premier comprend les lettres pontificales qui confèrent au cardinal ses pouvoirs; le second a pour objet les constitutions relatives aux recteurs et aux officiers chargés de protéger et de maintenir les droits de l'Église et de l'État; le troisième règle l'office des recteurs en matière spirituelle. Des trois derniers livres, l'un détermine la pénalité, l'autre, la jurisprudence en matière civile, le sixième, les cas d'appel et les fonctions des juges.

Ce qui frappe dans cet ouvrage, c'est la connaissance approfondie des hommes et des choses, le bon sens pratique et l'esprit politique de l'auteur. Toutes les dispositions

administratives ou judiciaires répondent aux besoins moraux ou matériels de la société à laquelle elles s'adressent. La longue expérience du cardinal lui avait appris que les peuples ne sont pas faits pour les lois, mais les lois pour les peuples; qu'il n'y a de sérieux et de durable qu'une constitution adaptée au génie d'une nation, et que la meilleure règle, en toute matière, n'est pas celle qui approche le plus de la perfection, mais celle qui se réduit le mieux en pratique.

Dans la partie politique et administrative des Constitutions Mgidiennes , on retrouve les divers degrés du pouvoir tels que le xme siècle les offrait et d'après le détail que nous en avons donné : au sommet le cardinal légat, exerçant au nom du pape le pouvoir souverain; puis le recteur de la province, avec le trésorier qui reçoit l'impôt, le maréchal qui commande la force armée et les juges qui composent la cour provinciale ; enfin les cités et les seigneuries, dont les statuts et règlements sont conservés, pourvu qu'ils ne soient pas contraires aux droits de l'Église.

Mais il y a dans ces Constitutions un progrès sensible et un esprit nouveau. Le recteur de la province, qui prend le plus communément le nom de gouverneur, doit convoquer un parlement composé des évèques , des nobles et des représentants des communes, pour voter et répartir l'impôt. Cette liberté, si chère aux nations modernes, est établie dèsle xive siècle dans tous les États de l'Église. Albornoz commence par abolir toutes les tailles et gabelles qui n'ont pas été consenties par le peuple. Il rappelle que l'excès de l'impôt appauvrit les États; que les trésors ainsi amassés fournissent à ceux qui gouvernent un moyen de commettre une foule d'actes illicites ; que ce qui regarde la nation entière doit être approuvé de tous. 11 ajoute : « Il n'est pas juste que les uns recueillent ce que les autres ont semé, ni qu'ils s'engraissent du bien des pauvres sans leur consentement : ce qui a lieu quand le bien des particuliers ou des communautés-

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passe directement ou indirectement, par le moyen des impôts ou des gabelles, dans les mains de ceux qui sont comme des taureaux parmi les vaches, et se servent de leur puissance et de leur tyrannie pour usurper ce bien et l'appliquer à leur usage. Nous défendons à tout homme, quelque élevé en dignité qu'il soit, de prélever des impôts sans le consentement de la communauté. La province assemblée en parlement le votera (1). » La répartition de l'impôt a lieu selon l'importance des communes : Albornoz en distingue cinq classes dans chaque province : les plus grandes, les grandes, les médiocres, les petites et les moindres. Il frappait ainsi à différents degrés et dans une juste proportion, qu'on ne connaissait point alors chez les autres peuples, la richesse, l'aisance et le travail, en tenant compte de l'abondance du numéraire dans les grandes villes et de sa rareté dans les petites (2).

Les châteaux forts construits par les seigneurs avaient souvent abrité la tyrannie. Défense est faite d'en construire de nouveaux ; l'excommunication atteindra tous ceux qui tenteront ces entreprises, et si le peuple les souffre, le pays sera frappé d'interdit (3). Yoilà les armes spirituelles de l'Église mises au service de la liberté. D'autres dispositions administratives prohibent l'exportation de certaines subsistances : c'était assurer la nourriture du peuple (4) ; les sorties nocturnes : c'était prévenir les tentatives de complots et d'assassinats ; le port d'armes chez le légat ou le gouverneur : c'était rendre hommage à leur dignité.

Les Constitutions ^Egidiennes s'expliquent assez longuement sur les franchises des citoyens et les obligations des communes. Le législateur reconnaît aux communes le droit d'élire leurs magistrats, mais sous la condition qu'elles choisiront un étranger. On voulait par là apaiser les divisions intestines

(1) Lib. II, c. xxxvii.

(2) Ibid., c. xxxiv.

(3) Ibid., c. xlv.

(4) Ibid., c. l.

qui les déchiraient. A la suite des guerres civiles, plusieurs communes exigèrent de leur capitaine, gonfalonier ou gouverneur, qu'il jurât , avant d'entrer en charge, s'il était guelfe ou gibelin. Alhornoz proscrivit ces odieux serments, si capables de perpétuer les haines des partis. Il défendait de crier : Vivent les guelfes ou les gibelins! car, disait-il, l'Église toute seule est vivante (1).

Parmi les droits reconnus aux personnes, citons l'exercice de la chasse permis en tout temps et à tout le monde (2), et la jouissance de la liberté individuelle, qui ne laissait qu'au gouverneur et aux juges le droit d'incarcérer les citoyens (3). On punira sévèrement quiconque osera les séquestrer, ne fût-ce qu'un instant (4).

Dans la partie judiciaire des Constitutions ^Egidiennes , on remarque des peines portées contre les usuriers, contre les calomniateurs, contre les maraudeurs et les pillards. Les premières avaient pour but de prévenir les excès du luxe et de la misère ; les autres, les dénonciations, si naturelles aux Italiens ; les dernières, les ravages si communs dans les guerres et tous les excès qui en étaient la suite. La culture des terres avait beaucoup souffert. Pour réparer le mal, Albornoz fit de sévères règlements contre ceux qui coupaient les vignes et les arbres fruitiers. Par une disposition qui n'appartient qu'à ce genre de délits, le juge n'a pas besoin d'attendre les preuves légales pour appliquer la peine. Il suffit que les coupables soient désignés par l'opinion publique (5).

Il faut rappeler quelques traits relatifs à la justice criminelle. Tout accusé qui avoue son crime avant d'être convaincu juridiquement, mérite l'indulgence du tribunal. Dans le cas d'homicide, si plusieurs complices ont concouru à donner la mort, il n'est pas convenable qu'ils la reçoivent tous. Les parents de

(1) Theiner, Codex dipl., t. II.

(2) Constit. /Egid., lib. IL

(3) Ibid., Jib. IV, c. v.

(i) Ibid., lib. IV, c. xlv.

(5) Ibid., lib. IV, c. xxiv.

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la victime, et, à leur défaut, le gouverneur, désignent celui qui paraît le plus coupable ; les autres sont graciés (1). Quand la peine du délit n'est pas indiquée dans la loi, le gouverneur a le droit d'appliquer une peine arbitraire. Mais comme il pourrait pencher vers la douceur ou la sévérité, la loi lui ordonne de réunir les quatre chambres de la cour et d'y joindre le trésorier et l'avocat du fisc, pour délibérer sur la peine qu'il convient d'appliquer (2).

Les appels avaient leurs abus. Pendant le séjour de la cour romaine à Avignon, si la partie condamnée en appelait au pape, l'autre devait la suivre aussitôt au delà des mers, s'imposer des frais énormes ou se résoudre à subir l'injustice. Albornoz défendit ces sortes d'appels, omisso medio. L'appel devait se faire du juge au gouverneur de la province, et du gouverneur au pape (3) .

Enfin, dans les causes civiles où il s'agit d'une faible somme d'argent, au lieu des lenteurs de la procédure et des frais ordinaires qu'entraînent les procès, le gouverneur de la province se saisit de l'affaire et remplit les fonctions d'arbitre. Les parties traitent à l'amiable devant lui, sine strepitu forensi (4).

Ces détails, quelque incomplets qu'ils soient, font assez comprendre le caractère politique et judiciaire des Constitutions jEgidiennes. On ne trouvera rien qu'on puisse leur comparer dans la législation de l'époque, tant elles sont libérales et chrétiennes. En politique, elles ont pour objet d'opérer la fusion entre les partis, sans donner de privilèges aux guelfes victorieux, sans humilier les gibelins vaincus, mais en les réunissant tous dans les sentiments d'une honorable obéissance envers l'Église. Cette prudence porta ses fruits. L'État ecclésiastique vécut au milieu d'une paix profonde pendant que le grand schisme désolait l'Église. Les seigneurs firent

il) Lib. V, c. liv.

(2) Lib. IV, c. xcvm.

(3) Lib. VI, c. vi.

(4) Lib. V, c. ii.

alors des tentatives inutiles pour recouvrer leur ancienne indépendance, et cette crise, qui semblait devoir être si fatale au pouvoir temporel, se fit moins sentir en Italie que dans le reste de la chrétienté. Pas une ville ne fit défection, tant étaient forts et durables les rapports par lesquels le cardinal Albornoz avait uni entre elles toutes les municipalités des États de l'Église, et la filiale affection qu'il leur avait inspirée pour le pouvoir paternel des papes (1).

En matière judiciaire, ces Constitutions ont un caractère éminemment libéral. Elles prennent la défense des pauvres et des faibles, dont la cause est confondue avec celle de l'Église; elles supposent et consacrent le repentir, idée touchante qui n'appartient qu'aux États gouvernés par les ministres d'une loi de clémence et de pardon ; elles se montrent avare du sang des hommes, lors même qu'ils méritent la mort : sublime effort de la miséricorde que rêvent inutilement tant de théories modernes, et que les papes seuls peuvent tenter, parce qu'il leur sera toujours plus naturel de se faire aimer que de se faire craindre.

L'État pontifical était reconquis, pacifié et réglé. Urbain V, se dérobant alors au voisinage gênant et à la protection onéreuse du roi de France, reprit le chemin de l'Italie. Une flotte composée de vingt-cinq galères l'attendait à Marseille ; Pise', Gênes, Plorence, Naples en avaient fait les frais avec une louable émulation. C'était la Péninsule tout entière qui venait au-devant du pontife. Il débarqua à Gênes, reprit la mer jusqu'à Gornéto, où il rendit grâces à Dieu d'avoir pu accomplir son retour en Italie, s'arrêta deux jours à Toscanella pour récompenser cette ville de son dévouement au Saint-Siège, et s'établit d'abord à Viterbe, résidence ordinaire d' Albornoz.

Pendant qu'il était dans cette ville, il conçut, sous l'inspiration de l'illustre cardinal, le projet hardi de grouper autour

(1) M. l'abbé Magnan, Histoire d'Urbain V, ch vin.

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de lui tous les États de l'Italie et d'en former une ligue dont il serait le chef. Le duc de Mantoue, le marquis d'Esté, la reine de Naples y entrèrent avec empressement; l'empereur et le roi de Hongrie y adhérèrent, mais les Florentins en méconnurent les avantages et en firent échouer le projet. Ce fut la première douleur d'Urbain V ; la mort d'Àlbornoz lui en prépara une nouvelle : car Viterbe, n'étant plus contenue par la présence du légat, ne tarda pas à se soulever et à faire regretter au pape la grande démarche qu'il avait commencée. Cependant, à l'arrivée du comte de Savoie, du marquis d'Esté et des Malatesta, tous dévoués à l'Église, il quitta Yiterbe et se dirigea sur Rome. Son entrée dans cette ville se fit au milieu de l'allégresse publique le 16 octobre 1368.

L'année suivante, le peuple romain fut témoin de l'entrée de l'empereur Charles IV. Ce prince, élu depuis le 20 juillet 1346, avec l'assentiment de Clément VI, avait tenu fidèlement toutes les promesses qn'il avait faites au Saint-Siège, en annulant les actes et décrets de Louis de Bavière dans tout ce qu'ils avaient de contraire aux droits des papes. Innocent VI l'avait récompensé de son dévouement en lui faisant donner à Rome, dès 1355, la couronne impériale, et Charles avait quitté la ville aussitôt après la cérémonie de son sacre, pour montrer qu'il n'affectait aucune prétention sur les domaines pontificaux. Urbain V, de retour à Rome, l'invita à faire encore une fois le voyage d'Italie. Il venait d'ouvrir les yeux sur les dispositions et les projets du duc de Milan. L'or et les émissaires de Visconti étaient partout ; des intrigues se reformaient contre l'Église, et le tyran de l'Italie septentrionale était plus dangereux que jamais.

Charles IV, après avoir donné, par un acte rédigé à Vienne le 11 avril 1367, l'assurance positive qu'il reconnaissait tous les droits du pouvoir temporel, se mit en route pour l'Italie. Il était à la tête d'une vaillante armée, escorté d'évêques et de seigneurs, et bien capable de faire rentrer Barnabo dans le devoir. Mais le rusé Milanais, après avoir décon-

ccrté en plusieurs endroits ses plans de campagne, lui offrit de l'argent et conclut une trêve avec lui. La conduite de l'empereur fut la même dans toute la Péninsule. Faible, irrésolu, avide de présents, il se montrait tantôt exigeant, tantôt timide, selon le caractère des peuples chez qui il passait. A Florence il mit la couronne impériale en gage ; à Sienne, il la fit racheter par les habitants. Partout où il s'arrêtait, il excitait la défiance et laissait la discorde. Le pape, attentif aux mouvements de l'opinion, commença à s'apercevoir que Barnabo était toujours aussi redoutable, et que Charles IV ne donnait à la papauté qu'un bien faible appui. Il s'apprêta cependant à le recevoir d'une manière conforme à la majesté des deux puissances. De Viterbe, où il était venu l'attendre, il prit avec lui le chemin de Rome et y entra au milieu de l'appareil le plus magnifique. Urbain V était à cheval, l'empereur à pied et tenant la bride ; le clergé et le peuple semblaient ravis de ce spectacle, et l'union qui régnait entre les deux maîtres du monde semblait réaliser le vœu de tous les cœurs. Un témoin oculaire exprime en ces termes son admiration : « Pour moi, je ne me possédais plus en voyant une chose que nos pères n'avaient jamais vue, et que nous n'osions pas même espérer : le pontificat d'accord avec l'empire, la chair obéissant à l'esprit, la monarchie de la terre soumise à la monarchie du ciel (1). >» Le jour de la Toussaint, l'impératrice Isabelle fut couronnée solennellement dans l'église de Saint-Pierre. L'empereur, ayant terminé les affaires qui l'avaient appelé à Rome, en sortit à la fin de l'année, passa par Florence, Bologne, Ferrare et rentra en Allemagne avec plus d'or que de gloire. Le traité de paix qu'il avait conclu avec Barnabo, au nom du pape et de tous les alliés, fut publié en Italie le 13 février 1369. Mais, par un nouveau trait d'hypocrisie, l'implacable ennemi du Saint- Siège ne profita de la paix que pour songer à la guerre. La

(t) Collectio Salectati, Lettre à Boccace.

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guerre n'était pour lui qu'une occasion de traiter avec ses ennemis, la paix qu'un répit pour s'armer contre eux. Prompt à se rendre quand il redoutait quelque échec pour ses armes, plus prompt encore à se relever quand il avait obtenu quelque trêve, il trompa le pape, gagna l'empereur et demeura pour l'Italie entière un véritable fléau.

Cette paix, qui ne servait en apparence que les intérêts du tyran de Milan, eut cependant pour l'Église d'incontestables avantages. Urbain Y put vaquer avec loisir aux grandes occupations de sa charge, canoniser Elzéar de Sabran, approuver la règle de Ste Brigitte, réformer le Mont-Cassin, et prolonger pendant trois ans son séjour soit à Rome, soit à Montéfîascone, soit à Yiterbe. Partout où il résidait, les effets de sa présence étaient sensibles ; mais on ne les vit nulle part plus évidemment qu'à Rome. Les mœurs publiques étaient perdues, il en rétablit la pureté ; les pratiques religieuses n'étaient plus suivies ; vingt mille hommes gagnés par ses soins reçurent pour la première fois les sacrements de l'Église ; les monastères et les hôpitaux étaient sans règle , il y fît refleurir la charité, la discipline et l'économie (1). En réformant les mœurs, il s'efforçait d'affermir son autorité temporelle. Les barons et les chefs du peuple étaient souvent introduits en sa présence et admis à sa table. Il voulait, à force de bienveillance, les déterminer à abolir le gouvernement populaire, et à accepter de sa main un chef unique, étranger aux passions de la cité. Ses vues furent mal comprises ou mal secondées. Il n'en redoubla pas moins de charité envers son peuple. Pendant une famine, il acheta du blé et le fit distribuer chaque jour jusqu'au temps de la moisson. Ses encouragements animaient tous les travaux utiles. Il répara les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul, restaura le Vatican, fît dessiner et planter d'arbres le jardin de ce palais et inaugura les chapelles papales (2).

(1) Wadding, Annales Minorum.

(2) Theiner, Codex dipl., t. II.

A ces soins quotidiens se mêlèrent de grands événements. Urbain Y reçut l'abjuration de Jean Paléologue, empereur d'Orient, vit rentrer dans le sein de l'Église la Bosnie, l'Albanie, la Moldavie, la Yalachie, et recommanda les missionnaires de la foi catholique à Tamerlan, si célèbre par son courage et si redoutable aux Turcs par ses conquêtes. La papauté triomphait à Rome dans tout l'éclat du pouvoir temporel, et cet éclat, rajeuni par un grand pontife, rayonnai du centre aux extrémités de l'univers.

Tout semblait prospérer au gré d'Urbain Y, quand une révolte éclata à Pérouse et l'avertit que le peuple des États romains comprenait encore assez mal son devoir et ses intérêts. Les Yisconti crurent le moment favorable pour reprendre leur ascendant dans la Péninsule. Barnabo leva des troupes, appela les routiers sous ses drapeaux, tenta des entreprises contre Pise et Lucques et se prépara à une lutte décisive. Le pape se tourna alors pour chercher des alliés vers tous les princes de l'Europe. Les princes, les peupies, les événements, tout lui était contraire. Pétrarque, dont il connaissait l'influence, s'excusa de venir le visiter, malgré ses sollicitations. Urbain, se voyant seul, ne prit conseil que de lui-même et s'arrêta à la pensée d'assurer la liberté de son siège par un nouvel exil.

Il quitta Rome le 17 avril et se dirigea sur Yiterbe, où son armée était réunie. C'est là qu'il manifesta publiquement la résolution qu'il avait prise de revenir en France. En apprenant cette nouvelle, les Romains parurent consternés; mais il était trop tard, et l'ambassade qu'ils envoyèrent au pape essaya inutilement de le fléchir. Pierre d'Aragon vint le trouver à son tour et lui fît entrevoir les horreurs d'un grand schisme; Ste Brigitte, admise en sa présence, lui déclara que la volonté divine s'opposait à son départ, et qu'à peine arrivé en France il y mourrait. Ni Pierre d'Aragon ni Ste Brigitte ne purent faire changer son dessein. Il croyait Église menacée; il cherchait, en rentrant en France, la

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liberté, qui a toujours été le besoin suprême des papes. Il n'y trouva qu'une tombe; mais du moins le conclave pouvait librement élire son successeur. Cette espérance le consola dans ses derniers moments. Il remettait à Dieu une âme pure, à la terre un corps dont la sainteté fut signalée par des miracles, à l'Église une autorité dont l'indépendance était encore sans atteinte.

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