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CHAPITRE VI

GRÉGOIRE XI ET LES VISCONTI. ADMINISTRATION d'aNGLICUS.

Le grand homme que l'Église venait de perdre fut remplacé par le cardinal Pierre Roger de Beaufort, neveu de Clément VI. Élu pape le 30 décembre 1370, dans un conclave qui ne dura qu'une nuit, il fut couronné sous le nom de Grégoire XI. Tous les historiens s'accordent à louer sa modestie, sa prudence, sa libéralité, sa douceur et surtout sa piété. D'une complexion délicate et maladive, il avait jusque dans sa débilité corporelle je ne sais quoi d'attrayant, qui captivait les regards et qui gagnait les cœurs. Agé de quarante ans à peine, il charmait aussi par sa jeunesse et semblait promettre, malgré sa mauvaise santé, un long règne à l'Église. Les affaires qui l'occupèrent au début de son pontificat, tenaient toute l'Europe sous les armes. Il offrit inutilement sa médiation pour pacifier la France et l'Angleterre. Mais les royaumes chrétiens d'Espagne, qui n'étaient pas moins divisés eurent la sagesse de l'accepter, et le cardinal Guy de Boulogne, envoyé par le pape, étouffa, entre Henri de Transtamare, roi de Castille, et Ferdinand, roi de Portugal, une querelle qui eût rempli la péninsule de sang et de ruines. Cette première paix fut bientôt suivie d'une seconde entre la Castille, la Navarre et l' Aragon. Guy de Boulogne termina, par cet heureux accommodement, une vie qui n'avait été employée qu'aux œuvres d'une noble et pacifique diplomatie. Jean de Revellon, évêque de Sarlat, fut employé

avec non moins de succès à la réconciliation de la Sicile avec le royaume de Naples.

Les négociations que Grégoire XI suivait ainsi dans presque toutes les cours de l'Europe, ne le rendaient pas moins attentif aux grands intérêts de la Péninsule et aux détails de l'administration de ses propres États. Il avait, comme son prédécesseur, senti la nécessité de rétablir la papauté sur son siège naturel; plus heureux que lui, il termina cette grande entreprise. Urbain Y avait été précédé dans ses États par le cardinal Albornoz. Grégoire XI eut aussi son précurseur dans le cardinal Anglicus. La France vante à bon droit Richelieu et Mazarin; Albornoz et Anglicus ne font pas moins d'honneur à l'Italie. Le premier eut, comme Richelieu, le génie des conquêtes et des affaires; il eut, de plus que lui, l'intelligence et la pratique des lois. Anglicus acheva l'œuvre d' Albornoz, comme Mazarin avait achevé celle de Richelieu ; mais au lieu de la ruse et de la souplesse, c'est par la sagesse de ses conseils et la rare prudence de son administration qu'il assure le triomphe de la politique pontificale : le parallèle est tout à l'avantage du vicaire de Grégoire XL

C'est sous le nom du cardinal Anglicus que l'Italie se rappelle encore, avec une reconnaissance bien méritée, Anglic Grimoardde Grissac, le frère d'Urbain Y. Après avoir administré l'Église d'Avignon avec une rare prudence, il avait reçu le chapeau des mains de son frère, à la demande réitérée des cardinaux. Urbain Y craignit d'abord que la chair et le sang n'eussent quelque part dans cette promotion ; il aurait pu se rassurer en consultant l'opinion publique. On disait du prélat que peu d'hommes lui ressemblaient, et que personne n'était au-dessus de lui. En le revêtant de la pourpre, Urbain Y lui donna le titre de Saint-Pierre aux Liens (1) ; en 1367, il le fit évêque d'Albano, le mit à la tête des Marches, du duché de Spolète, de la Gampanie et de la Maritime, et lui conféra le titre de

(1) Tlieinar, Codex dipl., t. II, n. cnxxx.

vicaire général du Saint-Siège Un autre diplôme, adressé au cardinal Androïn, enjointà ce légat d'exécuter les ordres d'Anglicusmême dans lesllomagnes. C'était donner à Albornoz un successeur cligne de lui, et aux États de l'Église un nouveau législateur, capable d'achever l'œuvre du premier (1). Urbain se reposa sur lui, dans ses derniers jours, des principaux soins de sa politique, en le chargeant de prêcher la croisade contre Barnabo (2), de former la ligue italienne contre le tyran de Milan (3), et d'investir Nicolas, marquis d'Esté, du commandement de l'armée (4).

Grégoire XI continua à l'évêque d'Albano cette haute confiance, et i^nglicus demeura, pendant un an encore, à la tête des Romagnes, avec la double autorité spirituelle et temporelle de vicaire du pape. Sur ses vives instances, on le rappela enfin au mois d'octobre 1371 (5). En quittant le gouvernement, Anglicus décrit, dans un compte rendu d'une rare exactitude, l'état de cette province. Il en énumère les villes, les châteaux et les bourgs, en marquant leur position, le nombre de feux qui les remplissent, les autorités qui les gouvernent et les impôts qu'on y prélève (6). C'est un modèle de statistique militaire, administrative et judiciaire, dans un siècle où tant d'archives n'offrent que des comptes si abrégés et si incomplets. La description de Bologne et de son district est l'objet d'une autre relation. Anglicus peint à merveille cette ville entourée de murailles et garnie de tours, à laquelle neuf portes ouvraient l'entrée de la campagne et les principales routes des Romagnes. L'université qui faisait depuis longtemps la gloire de la ville, comprenait alors le droit canonique, le droit civil, la médecine et les arts ; trente docteurs en occupaient les chaires ;

(1) Theiner, Codex dipl., t. II, n. dxv.

(2) Id., ibid., n. cdlxvii.

(3) Id., ibid., n. cdlviii.

(4) Idv ibid., n. cdlxxxii.

(5) Id., ibid., n. cdxxxiii.

(G) Id., ibid., n. dxxvi.

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leur salaire était élevé, leur condition honorable et le nombre de leurs élèves s'accroissait chaque jour. À côté du podestat qui gouvernait Bologne, siégeait une cour composée de cinq juges, d'auditeurs, de chanceliers et de notaires. Les autres officiers de la cité sont les ingénieurs, les trésoriers, les intendants chargés des approvisionnements, les gardiens des portes et des prisons. La force armée, composée de fantassins et de cavaliers, se divise en troupes commandées par des Allemands, des Bourguignons, des Anglais et des seigneurs du voisinage; les uns portent le titre de capitaines, d'autres celui de châtelains; leur service, leur solde, le nombre de leurs soldats, tout est réglé avec une précision bien remarquable dans une époque où il n'y avait dans les autres contrées de l'Europe ni armée permanente, ni paye régulière (1). Les soins d'Albornoz et d'Anglicus avaient prévenu, grâce à ces détails d'une administration si attentive, les excès des gens de guerre, l'un des fléaux de l'Europe.

A ces deux relations, pleines de notices de la plus grande exactitude et du plus haut intérêt, Anglicus ajouta une sorte de cahier des charges, que son successeur pouvait consulter pour connaître l'étendue et l'importance de ses devoirs, les besoins du pays et les moyens d'y satisfaire (2). Cette règle, tracée par l'expérience autant que par le génie, peut encore être proposée à ceux que leurs fonctions appellent à gouverner les autres. Le légat recommande d'abord à son successeur de bien composer sa maison et de ne prendre pour officiers que des hommes dont les mœurs soient intègres, les mains pures et la vie à l'abri de tout reproche. Que le représentant du Saint-Siège soit accessible à tous; qu'il donne audience deux fois par jour : le matin après sa messe, qu'il dira de bonne heure en toute saison, et le soir avant de prendre son repas; que les riches et les pauvres soient admis indistinctement auprès de lui ; que les uns n'aient rien

(1) Theiner, Codex dipl., t. II, n. dxxvi.

(2) Id. jibid., n. dxxvii.

à attendre, les autres rien à craindre des gens de sa maison, et s'il y a quelque préférence, que les misérables soient toujours entendus avant les puissants. Anglicus rappelle ici qu'il avait coutume de se faire rendre compte des affaires par un docteur en droit qui possédait sa confiance, et qui lui présentait un résumé de toutes les suppliques. Après l'avoir entendu, il donnait, sur ce rapport, une réponse immédiate à chacune d'elle.

Le légat expose ensuite l'état des partis qui divisent la cité ; il rappelle leur origine et leurs caractères; il indique leur force et leur faiblesse ; il recommande d'éviter toute partialité et de garder entre les factions un juste milieu. Ce que les Bolonais souhaitent avant tout, c'est l'exercice d'une salutaire justice, surtout dans la répression de l'adultère, du vol, du rapt et de l'homicide. Les faux poids, la fausse monnaie, les faux témoignages doivent être surveillés et poursuivis.

« Bologne, continue le cardinal, a aussi des droits municipaux. Les uns sont raisonnables, les autres excessifs, plusieurs à mon sens manquent de solidité : quels qu'ils soient, il faut les respecter. Tout le droit écrit des Bolonais se réduit à un petit nombre de statuts. J'ai été prié de les réviser et de les interpréter; ce que j'ai rédigé, après avoir tenu conseil, n'a encore été ni promulgué ni exécuté. »

D'autres indications sont relatives aux cours des rivières, aux limites du territoire, à la garde des châteaux et des portes. Il est deux points sur lesquels le légat insiste davantage. Il faut d'abord que son successeur prenne les mesures nécessaires pour mettre Bologne à l'abri de la disette. La cherté des grains y a produit de tout temps des rumeurs, des dangers et des troubles. Les Romagnes fourniront des approvisionnements suffisants; mais après les avoir reçus dans la ville, il faut les distribuer avec ordre. Le second point regarde les magistrats de la cité. Bologne est partagée en quatre quartiers ; seize Anciens l'administrent, mais ce conseil, qui se renouvelle chaque année, n'a aucune juridiction. Le

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légat y est représenté, et le sceau dont se servent les Anciens porte les armes du souverain pontife ou de son vicaire. Anglicus n'a point eu à regretter d'empiétements de la part de ce conseil ; il se contente de le signaler comme un corps jaloux de garder sa liberté et d'étendre ses droits.

Après avoir décrit, dans un long exposé, l'état des autres villes des Romagnes, le génie et les ressources de leurs habitants, les dangers et les espérances que présente le pays, Anglicus s'adresse en ces termes à son successeur :

« Je supplie mon seigneur de ne point s'en rapporter aux impressions qu'on lui donnera : car les habitants de ces contrées sont très-passionnés ; ils ne craignent point de produire ni de propager des calomnies, heureux s'ils peuvent faire par une main supérieure ce qu'ils souhaitent ou ce qu'ils attendent. Prenez garde, seigneur, ou bien vous ne tarderez pas à être trompé.

« Ne négligez pas de faire recueillir les traits notables qui intéressent dans ces contrées les annales de l'Église, d'en déposer le récit dans les archives, et de constater par une information régulière tous les droits du Saint-Siège.

« J'aurais encore beaucoup de remarques à faire : les principales sont consignées dans cet écrit; j'ai omis les détails, mais la pratique de l'administration les enseigne suffisamment. »

La sagesse qui respire dans ces paroles est trop sensible pour qu'il soit nécessaire de la faire remarquer. Peut-on imaginer un esprit plus libéral, des mesures plus prudentes, une administration plus éclairée? Le respect des franchises, l'amour de la justice, la juste horreur des exceptions et des privilèges, l'égalité véritable que le christianisme a établie et non l'égalité soupçonneuse, jalouse et tracassière qui est le fruit des révolutions, la douceur et la miséricorde que l'on trouve au fond de toutes les constitutions rédigées sous l'inspiration de l'Église, voilà le caractère de l'administration d' Anglicus et la règle proposée à ses successeurs.

De bonnes lois, appropriées aux besoins des peuples, vivent pendant des siècles, et les accidents passagers qui en troublent l'exercice ne les empêchent pas de s'enraciner dans les mœurs. Telles furent les constitutions d'Albornoz et d'Ànglicus. Pendant que les États de l'Église en goûtaient les fruits, Barnabo Yisconti, l'éternel ennemi des papes, n'avait pas pu rester en repos, et son inquiète ambition bouleversait de nouveau l'Italie. De concert avec son frère Galéazzo, il venait d'attaquer les marquis d'Esté et de Montferrat, alliés du Saint-Siège, quand l'empereur, le roi de Hongrie et le comte de Savoie, déterminés par les sollicitations du pape, formèrent une ligue pour arrêter ses progrès. D'autres renforts arrivèrent de Naples et de Bologne, et le plus fameux des condottieri italiens, l'Anglais Jean Haukood, qui était au service des Yisconti , les quitta pour le service de la ligue. Battus dans le Bolonais, les Yisconti se virent attaqués en même temps du côté des Alpes par Amédée, comte de Savoie. Le condottiere ne souhaitait rien tant que d'opérer sa jonction avec Amédée pour accabler Barnabo par une bataille décisive ; mais si les Yisconti pouvaient être vaincus, il était difficile de les surprendre. La jonction d' Amédée et d'Haukood fut prévenue ; le comte de Savoie, malade et incapable de rien entreprendre, revint dans ses États sans gloire et presque sans armée, et les Yisconti, après des alternatives de succès et de revers, renonçant à la voie des armes, reprirent celle de la politique pour conclure avec la cour d'Avignon, par la médiation du duc d'Autriche, une trêve trop favorable à leurs desseins.

Cette trêve, signée le 6 juin 1374, futune faute, parce qu'elle fournit aux Yisconti le moyen de préparer leur revanche. Pendant ce temps-là les mercenaires d'Haukood, que la trêve rendait inutiles, se répandirent sur les terres de Florence et les ravagèrent. Il n'en fallait pas tant pour soulever la république. Elle reprocha à Guillaume Noellet, légat de Bologne, 4'avoir des desseins d'envahissement sur elle ; l'abbé de

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Montmajeur, légat de Pérousc, fut accusé d'une semblable entreprise contre l'indépendance des Siennois ; et Florence, exploitant ces griefs, se sépara du pape, conclut une alliance avec les Yisconti, déploya un étendard sur lequel était écrit en lettres d'or le mot liberté , et appela à la révolte tous ceux qui étaient mécontents du gouvernement pontifical. La première ville qui répondit à l'appel des Florentins fut Getta di Castello. Cette défection eutraîna celle de Viterbe, de Montéfiascone et de Narni. Pérouse, Assise, Spolete, Gubbio, Gamérino , Radicofani , Urbino, Todi, presque tout le Patrimoine et le duché de Spolète secouèrent le joug de l'Église à la fin de décembre 1375. Cet exemple fut suivi aussitôt dans la Marche d'Ancône et dans les Romagnes. Enfin la ville de Bologne, travaillée par des machinations secrètes, chassa le légat, entraîna toutes les places de son vaste district dans la révolte et entra dans la ligue. C'est ainsi que les villes d'Italie, cédant à quelques mécontentements passagers, se soulevaient contre la puissance tutélaire qui avait jusque-là protégé leurs intérêts, pour s'unir à leur ennemi naturel et consolider sa tyrannie.

Les nonces, qui étaient venus en Italie au premier bruit de la révolte, se virent presque aussitôt forcés de renoncer aux tentatives de conciliation, et ne purent faire au pape qu'un lamentable tableau de ces dispositions de la Péninsule. Grégoire XI, à cette nouvelle, prit la résolution de ne plus rien ménager. Il lança l'interdit sur Florence, frappa les chefs de la république des plus graves anathèmes et les cita à comparaître en personne devant le Saint-Siège apostolique. Poussant plus loin la rigueur, il chassa d'Avignon tous les marchands florentins et les poursuivit sur toutes les places de l'Europe, en permettant de confisquer leurs m?«rchandises et d'emprisonner leurs personnes.

Cette guerre désastreuse que le pape déclarait à la république, déconcerta ses chefs et les fit songer à un projet d'accommodement. Ils choisirent pour médiatrice une jeune

fille dont la vie ressemblait à celle des anges, et dont les miracles accroissaient tous les jours la pieuse renommée. Ste Catherine de Sienne accepta la mission délicate que lui offraient les Florentins, et l'accueil que lui fit Grégoire XI attesta tout à la fois et le désir qu'il avait de pardonner, et la haute confiance que lui inspiraient les vertus de Catherine. Mais la déloyauté de la république cherchait vainement à se couvrir de ce touchant et merveilleux patronage. Le pape devina l'hypocrisie, la mit à jour et aggrava encore les censures qui pesaient sur les Florentins. Il ne lui restait plus que la voie des armes. Dix mille Bretons, qui étaient à la solde du Saint-Siège, réunis sous le commandement du cardinal Robert de Genève, franchirent les Alpes et s'avancèrent par Asti et Alexandrie vers les frontières du Bolonais. En traversant les États des Visconti, le cardinal conclut avec ces seigneurs, au nom du saint-père, une paix particulière, qui les détacha de la ligue. Une compagnie de condottieri, commandée par l'Anglais Haukood, se joignit à eux, et toutes les campagnes comprises entre Bologne, Moclène, Imola et Bertinoro furent occupées militairement parles troupes du Saint-Siège. Le cardinal de Genève ne tarda pas à voir combien il était difficile de réprimer les excès de ces troupes indisciplinées et étrangères, qui ne faisaient la guerre que pour le pillage. Il les envoya à Césène pendant l'hiver, tandis qu'Haukood et sa compagnie étaient cantonnés à Faenza. Le peuple de Césène, poussé à bout, se souleva le 1er février 1377, attaqua brusquement les bandits, en tua une centaine et chassa le reste de la ville. Il distinguait le légat cle ses indignes soldats en criant : Yive l'Église, meurent les Bretons! Cet acte de vengeance fut suivi d'odieuses représailles. Haukood, appelé au secours du légat, ne pénétra dans la ville qu'après trois jours et trois nuits d'un combat acharné. Anglais et Bretons se baignèrent à l'envi dans le sang des rebelles. Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades même, tous ceux qui ne purent trouver leur salut dans la fuite furent passés au fil de l'é-

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pée (1). Le sac de Gésène doit être attribué bien moins au légat qua ses troupes. Mais l'impartiale histoire n'oubliera jamais ni de le raconter ni de le flétrir. Les annales du pouvoir temporel des papes ont de trop belles pages pour que nous songions à effacer, dans les quinze siècles qui les composent, les cinq ou six lignes qui les déparent. Nous gardons le droit de ne rien taire pour conserver toujours celui d'admirer.

Quelque tragique que soit cette histoire, les peuples n'en imputaient point la responsabilité au souverain pontife. Ils avaient réclamé sa présence à grands cris, et pendant que le cardinal de Genève souillait ainsi ses armes victorieuses, Grégoire XI accomplissait le rétablissement du Saint-Siège àliome. La volonté de Dieu, qui l'y rappelait, s'était manifestée plusieurs fois dans le cours de son pontificat. Elle emprunta d'abord la voix de Ste Brigitte, qui, pressée par de nouvelles révélations, recommença auprès de Grégoire XI les instances dont elle avait importuné Urbain Y. Dès le mois de janvier 1371, la sainte avait envoyé Latino Orsini à Avignon, avec une lettre contenant le récit d'une vision qui annonçait au pape les plus grandes douleurs et la mort la plus rapide, s'il différait son retour en Italie (2). Ste Catherine de Sienne joignit bientôt sa voix à celle de Ste Brigitte. Le pape n'avait pas hésité à la consulter comme un des oracles de l'Église : « Mon aimable père, lui réponditelle, vous me demandez mon avis touchant votre retour. Je vous réponds, de la part de Jésus-Christ, que vous reveniez à Rome le plus tôt qu'il vous sera possible. » Non contente de cette réponse, Ste Catherine dans son voyage d'Avignon, entrepris à la sollicitation desFloren ins, redoubla de larmes et de prières (1376) : « Saint- père, disait-elle au pape, accomplissez le vœu que vous avez formé dans votre cœur. » Cette parole de Ste Catherine le frappa vivement : car il

(1) Muratori, Annali dVtalia, an. 1377. — Platina in Gregorium XI. — Crçn. Sanese, t. XV, p. 252. — Cron. Estensc, t. XV, p. 500. — Cron. Riminense, t. XV, p. 917. — L'abbé Christophe, t. II, p. 425.

(2) Révélations de Ste Brigitte, liv. IV, ch. cxxxix.

avait, en effet, formé le vœu de restaurer à Rome le siège pontifical ; mais il n'avait pris que Dieu et les anges à témoin de sa promesse. Sur ces entrefaites, deux citoyens romains vinrent à Avignon et le supplièrent de rétablir le Saint-Siège dans son antique résidence. Les députés racontèrent que les esprits, irrités de l'absence des pontifes, ne tarderaient pas peut-être à se porter aux dernières extrémités; qu'il était question de renouveler le scandale accompli sous Louis de Bavière; qu'on avait envoyé à l'abbé du Mont-Cassin pour s'assurer de son consentement, au cas où le clergé et le peuple lui offriraient la tiare, et que le prélat avait répondu qu'en qualité de citoyen romain il n'avait rien à refuser. Une lettre du cardinal de Saint-Pierre, légat du pape à Rome, informait Grégoire XI de ces manœuvres et faisait entrevoir le danger d'un schisme. Cette lettre mit fin aux hésitations du pontife; son voyage à Rome fut décidé.

Le 13 septembre 1376, il sortit du palais avec la plupart des cardinaux, et quitta Avignon pour ne plus le revoir. Pierre Amély, évêque de Sinigaglia, premier aumônier de Grégoire XI, qui a écrit en prose rimée la relation du voyage, ne cacha ni les larmes que versa le sacré collège en quittant la France, ni les vives appréhensions avec lesquelles il aborda l'Italie. Tous les cœurs étaient brisés, et le pape pleurait luimême. La flotte qui transportait Grégoire XI en Italie était conduite par le grand maître de Saint- Jean de Jérusalem, accompagné des plus illustres chevaliers de l'ordre. Elle relâcha à Gênes, à Livournc, à Orbitello, et arriva à Cornéto le 6 décembre. Pendant ce temps-là les légats du pape recevaient les serments du peuple romain, avec l'assurance que Grégoire, à son retour, exercerait librement et complètement tous les droits de sa souveraineté (1). Le 13 janvier 1377, le pape quitta Cornéto, remonta le Tibre et vint débarquer le 17 près de la basilique de Saint-Paul. Écoutons le récit d' Amély :

(1) Theiner, Codex dipl.t t. II, n. dcvi.

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« Une foule innombrable couvrait les rives du fleuve, et chacun exprimait son enthousiasme à sa manière : les uns pleuraient, les autres poussaient des cris déchirants, d'autres étaient muets de stupéfaction. De magnifiques chevaux, ornés de belies draperies et de sonnettes argentines, nous attendaient sur cette vaste plaine. Les bannerets du peuple romain et les porte-étendards, sonnant delà buccine, couraient et trépignaient comme des insensés. Des flambeaux en quantité prodigieuse étincelaient sur la rive. A la vue du pape, les vieillards, les enfants, les hommes et les femmes confondirent leurs voix et jetèrent de bruyantes acclamations : Vive le saint-père ! vive notre seigneur Grégoire ! Cependant le pontife passa la nuit sur une galère, sans mettre pied à terre.

« Dès le lendemain matin, la foule, plus nombreuse encore, envahitle rivage etles environs de Saint-Paul. C'était le samedi, 17 janvier 1377. Le successeur de Pierre, prosterné à genoux sur un magnifique tapis d'or, entendit deux messes dans l'église du Docteur des nations, dont la dernière fut célébrée par son serviteur l'évêque de Sinigaglia. Déjà se déroulaient les immenses spirales de la plus belle procession que j'aie jamais vue.

« Après avoir visité le palais de Saint-Paul, le pape donna le signal du départ. Des histrions, qui opéraient des merveilles étonnantes, ouvraient la marche; puis la troupe des danseurs, qui semblaient ivres de joie ; puis le corps des trompettes et l'armée avec ses étendards déployés. Raymond de Turenne commandait le corps d'élite, composé de jeunes chevaliers. Devant le pontife marchaient les primiciers, les bannerets du peuple et le sénateur romain. Au moment où le pape sortait du palais de Saint-Paul, mille histrions, revêtus d'habits blancs, battaient des mains en mesure, dessinant d'admirables figures de danses au son d'une douce musique ; ils continuèrent ainsi sur la route. Le vieux châtelain d'Emposta portait l'étendard de l'Église. A la porte de la ville, le pape reçut les clefs, avec les ornements pontificaux et impériaux, au son des

cloches, des instruments et des cris répétés de : Vive le saintpère ! Les bannerets, les conseillers, le sénateur et toute la noblesse étaient revêtus de robes de soie ; un luxe éblouissant était étalé partout. Je n'aurais jamais soupçonné tant de magnificence. Dans les rues, les femmes montaient sur les toits pour mieux voir le bon pasteur et jeter en abondance des dragées et des fleurs d'hiver. Le soir, nous arrivâmes sur les degrés de Saint-Pierre. Ce long trajet à cheval avait cruellement fatigué le pontife. Pour nous, nous étions écrasés, essoufflés , mourant de faim : car pendant toute la journée nous avions chanté les louanges du Seigneur (1). »

Telle est la chronique du temps. La mort avait enlevé Pétrarque trois ans auparavant ; mais, à défaut d'un poëte pour chanter ce spectacle, Raphaël en peignit l'immortel souvenir.

Grégoire XI rentrait dans une ville dont la population, réduite à dix-sept mille selon les uns ; 2), à trente mille selon les autres ,3), ne comprenait plus guère que les nobles et les pauvres, parce que l'absence des papes en avait forcément banni cette classe active et nombreuse de citoyens qui vit de l'étude, du travail et des fonctions publiques. Le commerce, les arts et les lettres s'étaient exilés de Rome avec la bourgeoisie. Les monuments païens qui s'étaient conservés jusqu'au xine siècle malgré les ravages du temps, n'étaient plus, au milieu du xve, que des ruines pendantes, comme on le voit par le tableau qu'en a tracé le Pogge. Les séditions innombrables dont Rome avait été le théâtre ; le pouvoir exercé par les nobles, qui se fortifièrent les uns contre les autres en transformant en forteresses les débris amoncelés parles barbares ; le violent tremblement de terre du 10 septembre 1349, qui fit écrouler la plupart des monuments, donnent une explication suffisante de cette dégradation. Ajoutez

(1) M. l'abbé Christophe, Hist. de la papauté pendant le xve siècle, t. II, p. 430.

(2) Cancellieri, Storia délie solenne possessi, p. 32. |3j Gibbon, Hist. de la décad., t. II, p. 956.

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l'absence des papes, qui permit d'arracher les statues et les bas-reliefs pour en décorer les cités voisines, et qui ôta aux membres du sacré collège la facilité et la pensée de restaurer leurs propres palais. Les églises mêmes croulaient de toutes parts. Les quatre cent quatorze basiliques de Rome étaient tombées dans un délabrement facile à concevoir. Les ornements manquaient aux autels; les prêtres étaient réduits à célébrer l'office divin avec de misérables vêtements; et quand même les papes envoyaient des secours pour relever les églises détruites par l'incendie, des ressources passagères ne faisant face qu'aux besoins les plus apparents, la barbarie n'en poursuivait pas moins son œuvre de destruction. Si le bas-relief qui décore le mausolée de Grégoire XI est l'image fidèle de la ville à l'époque où ce pontife y mourut, les édifices sacrés étaient, comme les murailles et les palais, dans la situation la plus déplorable (1).

Le pape, en reprenant possession de cet héritage désolé, n'avait voulu signaler son retour par aucun acte de rigueur. Les bannerets, qui étaient venus déposer à ses pieds les baguettes emblème de leur pouvoir, ne tardèrent pas à vouloir ressaisir leur indépendance. Ils obéissaient en cela aux perfides conseils des Florentins, qui ne négligeaient aucune occasion pour susciter des embarras au souverain pontife. On écrivait à Rome que Grégoire XI n'était point rentré dans la ville pour y fixer son séjour, mais pour y enchaîner la liberté. Les défiances excitées par ces calomnies , la découverte de plusieurs complots, la révolte de quelques villes, attristèrent le pape plutôt encore qu'elles ne le découragèrent. Il se retira à Anagni pour y respirer un air plus calme et plus libre. Ce fut dans cette résidence qu'il négocia avec Florence, Bologne et Milan la pacification de la Péninsule. Bologne revint à l'obéissance (2) ; Florence, qui avait

(1) Alex. Donato, Roma vêtus et recens, lib. IV, p. 363. — Histoire de la papaui pendant le xive siècle, par l'abbé Christophe, t. II, p. 446.

(2) Theiner, Codex dipl., t. II, n. dcxix et seq.

résisté aux instances de Ste Catherine de Sienne, se laissa persuader par l'évêque d'Urbino ; mais, ce qui parut le triomphe de la politique pontificale, ce fut de déterminer Barnabo Yisconti à prononcer comme arbitre entre le pape et les puissances liguées contre lui. Les députés du roi de France, de la reine de Naples, des Vénitiens et des Florentins se réunirent avec Barnabo et le cardinal d'Amiens, légat du pape, dans la ville de Sarzana. On n'eut point à se repentir d'avoir confié à Barnabo les intérêts du Saint-Siège. Il stipula 80,000 florins pour défrayer le pape des dépenses de la guerre. La grande partie de cette somme devait être à la charge des Florentins, l'autre à la charge des alliés (1) ; enfin, contre toute espérance, une lutte qui avait failli anéantir la puissance de l'Église allait se terminer à son avantage, quand tout fut arrêté par la mort de Grégoire XL Cet événement arriva le 27 mars 1378. On redoutait une guerre; ce fut un schisme qui éclata. Le séjour des papes à Avignon avait duré soixante-dix ans : ce fut aussi la durée du grand schisme, depuis le fatal conclave où il commença jusqu'au jour qui en vit disparaître les dernières traces (1449).

La main de Dieu fut sur les Visconti, comme elle avait été sur tous les autres persécuteurs des papes. Ce fut le sort de presque tous les seigneurs de cette maison de mourir empoisonnés par leurs proches. Barnabo, le plus cruel et le plus débauché, n'évita point, malgré sa politique, une destinée si tragique. Après avoir lutté contre trois papes, déjoué les efforts de trois ligues formées contre lui, noué toutes les intrigues et échappé à tous les périls, il croyait avoir assuré à jamais la puissance de sa race en laissant cinq fils dans la force de l'âge, à qui il fit en 1379 le partage de ses États. Mais Jean Galéas, son neveu, voulant régner seul, le surprit sans défense, l'enferma dans

(1) M. l'abbé Christophe, Hist. de la papauté au xive siècle, t. II, p. 455.

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une prison et l'empoisonna (1385). Ses cinq fils le suivirent rapidement dans la tombe ; aucun ne laissa de postérité, et son neveu essaya sans succès de créer un royaume d'Italie. Le xv6 siècle vit s'éteindre, par l'assassinat et par le poison, les derniers descendants de cette race sur qui pesait, comme sur la race de Cham, l'anathème pontifical. L'un, Jean-Marie, effraye ses sujets par ses cruautés, empoisonne sa mère, périt assassiné et laisse dans l'histoire la réputation d'un monstre qui nourrissait ses dogues de chair humaine ; l'autre, Philippe-Marie, perd peu à peu toutes les conquêtes de sa famille, se voit forcé de donner sa fille à un condottiere, et meurt .avec le regret d'avoir laissé passer son duché aux mains des Sforza (1450). Enfin Louis XII, qui tenait de son aïeule, Valentine de Visconti, des droits sur ce duché, ne peut réussir à les faire valoir, et l'expédition entreprise sous les auspices d'un nom chargé de tant d'anathèmes n'aboutit , malgré des efforts inouïs de courage et de grandeur d'âme, qu'à creuser pendant quinze ans une tombe sous les pas de nos héros et à faire de l'Italie le cimetière de la nation française.

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