CHAPITRE VII
Le dernier pape était mort en Italie, au milieu des sollicitations qui le pressaient de quitter la Péninsule pour rentrer en France. C'était marquer leur place à ses successeurs et leur tracer leur devoir. Les Romains demandaient avec instance un pape italien. Ils furent exaucés : car l'unanimité des voix se déclara en faveur du vénérable archevêque de Bari, qui accepta la tiare après quelque résistance et prit le nom d'Urbain VI. Trois mois s'écoulèrent sans protestation : tous les cardinaux avaient prêté serment au nouveau pape; son élection était notifiée à tous les princes chrétiens ; l'Église avait un chef avoué du clergé et du peuple et reconnu dans l'univers entier.
Urbain VI apportait sur le siège de S. Pierre beaucoup de vertus et un peu d'inexpérience; son énergie parut de la violence, sa sévérité du rigorisme, sa franchise de l'emportement, Ainsi le peignent quelques-uns de ses contemporains dès les premiers jours de son exaltation. Il avait annoncé l'intention de rétablir l'obligation de la résidence, de diminuer le luxe de sa cour et de réformer les mœurs. Ces mesures étaient nécessaires, mais la prudence devait en régler l'application. « Ceux qui connaissent l'humanité et son orgueilleuse faiblesse, a dit un savant historien, savent qu'on n'arrive à réformer les imperfections que par une pente insensible, et qu'on ne la retient jamais plus fortement dans
le mal qu'en voulant la précipiter dans le bien (1). » L'esprit de certains cardinaux, déjà hostile au pape, acheva de se troubler et de s'aigrir quand Urbain YI annonça l'intention formelle de rester en Italie. Ils répandirent alors le bruit que la dernière élection n'avait pas été libre, et, nlalgré l'intervention de Ste Catherine de Sienne, qui leur rappelait avec une vive éloquence et leur première adhésion et leurs premiers serments, ils quittèrent Anagni pour se réunir en conclave dans les États napolitains, et proclamer Robert de Genève sous le nom de Clément VII. Le grand schisme était commencé.
Le vrai pape restait en Italie ; l'antipape chercha naturellement en France un refuge et des appuis : Rome et Avignon devinrent plus que jamais hostiles l'une à l'autre, et la chrétienté se partagea en deux obédiences. Elles étaient, il est vrai, d'une inégalité sensible pour les esprits sans prévention. L'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Suède, le Danemark, l'Angleterre , la Bretagne , la Flandre , presque toute l'Espagne et l'Orient tout entier demeurèrent fidèles à Urbain. Le parti de Clément n'avait de racines qu'en France ; mais la reine de Naples, le comte de Savoie et les rois de Chypre et d'Ecosse, accoutumés à subir l'influence française, furent gagnés peu à peu à la cause de Clément et contribuèrent à accréditer le schisme. La douleur était chez les uns, l'illusion chez les autres, le doute et l'inquiétude dans les meilleurs esprits.
Il n'y a plus aujourd'hui d'excuses pour l'illusion ni de motifs pour le doute, et le souvenir du grand schisme n'est plus dans l'Église que le souvenir d'une grande douleur. Les préjugés nationaux qui déterminèrent ce triste événement sont effacés ; les passions du temps sont éteintes. L'histoire, entourée de tous les documents, peut déclarer avec plus de lumières et de liberté qu'Urbain VI a été un souverain pontife légitime et Clément VII un antipape.
(1) Hist. de la papauté pendant le xive siècle, t. I, p. 19.
Les docteurs d'Oxford se prononcèrent pour le premier, ceux de Paris pour le second. Ceux-ci se fondaient sur ce que l'élection n'avait pas été libre ; ceux-là répondirent, d'une manière victorieuse, que l'arche vêque de Bari avait refusé la tiare, et qtfè les cardinaux en le suppliant de l'accepter parurent l'élire une seconde fois ; que ceux mêmes qui n'avaient point pris de part à l'élection vinrent assister au couronnement ; qu'ils reçurent la communion de la main d'Urbain, lui prêtèrent serment, en sollicitèrent et en obtinrent des grâces et demeurèrent trois mois attachés à sa cause. Ils terminaient en concluant avec toute la rigueur de la logique : de deux choses l'une, ou les cardinaux ont regardé comme pape l'archevêque de Bari ou ils l'ont regardé comme un intrus. Dans le premier cas, pourquoi élire Clément VII? dans le second, pourquoi notifier à la chrétienté la nomination d'Urbain VI? C'est un intrus qu'ils ont élu ou qu'ils ont proclamé sciemment. Quel sacrilège ou quelle légèreté! quand on n'échappe à un de ces deux reproches que pour mériter l'autre, mérite-t-on quelque confiance aux yeux de l'histoire?
S'il y a eu dans les deux obédiences de saints personnages et d'éminentes vertus, cette considération ne les rend pas pour cela également douteuses. Les saints de ce siècle doivent être jugés selon les lumières de leur siècle ; ils en ont pu partager les préventions sur une question qui divisait les royaumes et les esprits, et vivre, même dans la communion la moins rassurante pour la foi, avec tous les signes de la prédestination et de la sainteté. Partagés sur le fait, les fidèles ne l'étaient point sur le droit. Ils croyaient tous qu'il n'y a qu'un seul Dieu, une seule Église,. un seul pape, successeur légitime de Pierre. Pierre vivait toujours à leurs yeux, selon les uns dans Urbain VI, selon les autres dans Clément VII ; mais au jugement de tous la papauté demeurait immuable, quels que fussent le nom et le séjour de celui qui l'occupait. Dieu n'attache point le
salut des peuples à la décision de ces questions difficiles. Quand elles s'élèvent dans le cours des siècles, c'est une épreuve pour la raison et non point un obstacle pour la foi. La sainteté, qui constitue comme la vie intime du christianisme, se développe au milieu des périls comme au sein de la paix, et quand les intelligences étaient les plus troublées, les cœurs droits n'en étaient pas moins à Dieu et à l'Église.
Après ces considérations préliminaires, si nous examinons en particulier la conduite des papes dans chaque obédience, l'histoire du pouvoir temporel ne manque ici ni d'autorité ni d'enseignements. Le pape français, content du luxe de sa cour, percevait les revenus ecclésiastiques du royaume et humiliait sous la main de Charles V la dignité de sa tiare usurpée. « Lamentable situation ! s'écrie ici le célèbre Nicolas Clémengis, qui était le principal organe de la Sorbonne, notre pontife Clément s'était tellement rendu l'esclave des hommes de cour qu'il recevait d'eux, sans oser se plaindre, les traitements les plus indignes. C'était aux courtisans qu'il conférait les évêchés et les autres dignités de l'Église. Il s'attachait les princes par des présents, par des décimes qu'il leur accordait sur le clergé, par l'ascendant qu'il leur laissait prendre sur les ecclésiastiques ; en sorte que les seigneurs séculiers étaient plus papes que le pape Clément lui-même. » Yoilà l'abaissement simultané des deux pouvoirs énergiquement dépeint par un témoin oculaire, et une forte présomption contre la légitimité de Clément fournie par un de ses propres partisans. Quand il mourut (16 novembre 1394), les suffrages se réunirent sur Pierre de Lune, qui prit le nom de Benoît XIII. Pierre de Lune avait juré, avant d'entrer en conclave, que, s'il était élu, il travaillerait de tous les moyens au rétablissement de l'unité de l'Église, fût-il obligé de renoncer pour cela au souverain pontificat. Mais l'amour du pouvoir changea bientôt ses sentiments. Ni les instances du roi de France, ni les démarches de l'as-
semblée du clergé ne purent lui faire abdiquer la tiare. Plus elle se dégradait entre ses mains , plus il mettait d'obstination à la garder. La ruse, les faux-fuyants, les flatteries auprès des princes , la déconsidération aux yeux des peuples, rien ne lui coûtait pourvu qu'il demeurât pape. Son légal déclara à Paris qu'il ne consentirait jamais à descendre du rang où l'avait placé le choix des cardinaux. Le maréchal de Boucicaut, sur l'ordre du roi, l'assiégea au château d'Avignon. Il en sortit sous un déguisement, simula des sentiments de conciliation, et, après avoir ramené la France à ses intérêts, prolongea par de nouveaux subterfuges le malheur du schisme. Tels furent les antipapes d'Avignon. Sans autorité, sans considération en France, avilis de leurs propres mains aux yeux de leurs partisans mêmes, transportant leur cour et leurs désordres à Gênes, à Savone, à Monaco, à Nice, à Marseille, ils finirent par n'avoir plus ni sujets ni fidèles, aussi peu papes qu'ils étaient peu souverains et également paralysés dans l'exercice des deux pouvoirs.
Il n'en était pas ainsi des papes de Rome. Les efforts d'Albornoz et d'Anglicus avaient porté leurs fruits, et, pendant que le schisme divisait l'Église, les papes généralement reconnus pour légitimes gouvernaient leurs États avec une autorité presque absolue. Ils s'étaient rendus également utiles et redoutables et aux feudataires dont ils avaient abaissé l'orgueil, et aux communes dont les libertés étaient devenues moins turbulentes sans être moins étendues, parce qu'ils en réglaient l'exercice. Urbain YI avait fait monter avec lui sur le trône l'austérité et l'indépendance. Bien différent de l'antipape Clément VII, si connu par ses complaisances envers les rois, ils savait refuser, résister, se roidir, et prononçait hardiment, du haut de son trône restauré, le non licetqxxi rappelle l'exemple du Précurseur à la cour d'Hérode et qui résume si bien les devoirs du pape. Il sévit contre Jeanne de Naples, qui avait donné à l'Italie le scandale du schisme en embrassant le parti d'Avignon, et, après avoir déposé cette reine fameuse, il
donna l'investiture de son royaume à Charles de la Paix. La mort violente de Jeanne suivit sa déposition; mais Charles, ingrat envers le pape, qui venait réclamer l'exécution des traités, osa l'enfermer et le retenir prisonnier. Un complot fut formé contre la vie d'Urbain VI, six cardinaux y entrèrent, et le pape, qui était parvenu à s'échapper, 'se réfugia dans la citadelle de Nocéra. Les cardinaux rebelles eurent la tête tranchée. Dans cette circonstance la justice l'emporta sur la miséricorde; on en fît un crime à la mémoire d'Urbain. La malignité, quia appelé son inflexibilité un acte de rigueur, aurait appelé sa clémence un acte de faiblesse. Il mourut à Tivoli le 15 octobre 1389, après un règne de sept ans troublé par des orages, assombri par des exécutions sanglantes; mais honoré par des traits d'indépendance, de justice et de piété, auxquels l'histoire ne peut refuser son estime.
Elle a recueilli sur son successeur des traits plus nombreux encore qui attestent la fermeté de son gouvernement. Piétro Thomacelli, élu sous le nom de Boniface IX, eut d'abord à lutter contre l'esprit séditieux du peuple romain, qui croyait avoir retrouvé dans le schisme une occasion favorable de ressaisir sa liberté et de constituer cette république imaginaire rêvée depuis tant de siècles. Mais Boniface trouva un appui dans le jeune roi Ladislas, que son prédécesseur avait appelé au trône de Naples et qui le disputait à la maison d'Anjou. Le parti de Ladislas semblait à jamais abattu, Boniface IX le releva. Ce pontife était napolitain : il connaissait mieux que personne le caractère, les habitudes, les mœurs de sa patrie; il savait que la domination française y était profondément impopulaire. Les relations qu'il avait avec toutes les familles dévouées au parti vaincu, servirent Ladislas. Les trésors du pape lui vinrent aussi en aide, et les savantes combinaisons de la politique de Boniface IX achevèrent de faire triompher le parti national contre le parti français. Ladislas entra triomphant dans Naples, et Louis d'Anjou, abandonné de ses sujets, reprit la route de France.
Ladislas, par reconnaissance pour le souverain pontife, l'aida à consolider son autorité soit à Rome soit dans le reste de ses États. Des vicaires furent établis à Fermo, à Ferrare, à Urbin, à Rimini, à Fano, à Fossombrone. Les marquis d'Esté et de Montferrat et les comtes de Malatesta, investis par Boniface IX de ces hautes fonctions, donnaient l'exemple de la fidélité (1). Les habitants de Pérouse vinrent renoncer d'eux-mêmes aux privilèges qu'ils tenaient de la libéralité d'Urbain VI, et se soumirent pleinement et sans restriction à l'autorité du pape (2). Ceux de Bologne, au contraire, obtinrent pour vingt-cinq ans, et moyennant le cens annuel de cinq mille florins, le vicariat de leur cité et de ses vastes dépendances (3). Gornéto, dont on venait d'envahir le territoire, implora le secours de Boniface IX et obtint l'assurance d'un prompt secours (4). Pendant ce tempslà l'esprit turbulent des Romains avait décidé le pontife à s'éloigner de sa capitale. Il résida successivement à Pérouse et à Assise, mais dès 1393 les Romains le priaient de rentrerdans leur ville et d'y ramener l'abondance et la paix. Le pape ne déféra pas d'abord à leurs désirs. Il laissa le feu de la sédition s'éteindre de lui-même, et quand le temps l'eut apaisé, son retour n'en fut que plus triomphant et son autorité mieux affermie. Il mérita ainsi l'éloge de tous ses contemporains. Les Romains lettrés, qui, en se rappelant la république, prenaient trop souvent des souvenirs pour des espérances, firent cette fois une application ingénieuse d'un mot fameux chez les anciens. Ils décernèrent à Boniface IX l'éloge que Fabius avait mérité dans sa guerre contre Annibal : « Cunctando restituit rem : C'est en temporisant qu'il parvint à rétablir les affaires. »
Le peuple de Rome, que Boniface avait contenu, renouvela ses mouvements séditieux sous Innocent VII, dont le pon-
(1) Theiner, Codex dipl., t. III, n. i. xx.
(2) Id., ibid., xxin.
(3) Id., ibid., xxn.
(4) Id., ibid., xxvn.
tifîcat dura deux ans (17 octobre 1404 — 6 novembre 1406). Ce nouveau pape, connu déjà sous le nom de cardinal de Bologne, menait une vie exemplaire, jeûnait presque tous les jours et répandait d'abondantes aumônes. Les fautes de son neveu font une tache dans son règne : il eut le tort de le combler de richesses et de dignités, et de laisser à ses mains indignes l'exercice de l'autorité temporelle. Quelquesuns des citoyens les plus considérables furent, sur un simple soupçon de conspiration, arrêtés, jugés et mis à mort à l'insu d'Innocent VII. Cette précipitation, si différente de la conduite ordinaire des papes, souleva les Romains, et Innocent se retira à Viterbe. Ce ne fut qu'un exil de quelques mois. Jean Golonna, chef des gibelins, exerça son autorité avec tant de despotisme, que le pontife fut rappelé par ses sujets repentants avant même d'être rétabli et soutenu par les armes de Ladislas. L'élection qui suivit sa mort mit Grégoire XII sur le trône ; le schisme continua, mais Rome, continuant à voir dans Grégoire le vrai pape, lui rendit, comme à son souverain, respect, obéissance et affection (30 décembre 1406 — 5 juin 1409).
La légitimité du pape, certaine jusque-là, semble douteuse après le concile de Pise. La grande assemblée ecclésiastique réuniedans cette ville déposa, le 5 juin 1409, Grégoire XII et Benoît XIII, et élut presque aussitôt le cardinal Pierre Philargi, de Candie, sous le nom d'Alexandre V. Mais cet événement, au lieu d'éteindre le schisme, ne fît que le compliquer davantage. Le concile de Pise n'avait été convoqué par aucune autorité légitime ; il s'était déclaré lui-même œcuménique ; le refus de comparaître fait par les deux prétendants ne donnait à l'assemblée ni le droit de les déposer, ni celui de les remplacer. On n'avait réussi qu'à donner à l'Eglise trois papes au lieu de deux, et à partager le monde en trois obédiences. Grégoire XII, retiré à Gaëte, était reconnu par les États napolitains, la Hongrie, la Pologne et les royaumes du Nord. La Castille, l' Aragon, la Navarre, l'Ecosse, les îles de
Corse et de Sardaigne obéissaient à Benoît XIII. La France, l'Angleterre, le Portugal, la Haute-Italie se soumirent à Alexandre V. Rome suivit leur exemple. Avignon, si longtemps le siège des antipapes, rentra sous la même obédience; et les députés du peuple romain, étant venus trouver Alexandre V à Bologne pour lui apporter les clefs de la ville, le pressèrent de l'honorer bientôt de sa présence. Le pape les accueillit avec bonté et promit de se rendre à leurs vœux ; mais la mort le surprit à Bologne le 13 mai 1410, et les cardinaux de son obédience lui donnèrent un successeur sous le nom de Jean XXIII.
L'embarras des fidèles devenait ainsi plus grand que jamais. Où était le pape légitime? Si l'on ne peut guère douter que Benoît XIII ne fût un antipape, d'une part Grégoire XII se présentait avec tous les droits d'Urbain YI et des papes de Rome, de l'autre Jean XXIII, héritier de la tiare qu'Alexandre Y avait reçue de l'assemblée de Pise, avait entraîné beaucoup de suffrages imposants. Fatigués de tant d'incertitudes, tous les esprits se tournèrent encore une fois vers un nouveau concile. Les cardinaux des diverses obédiences s'accordaient à le demander, et les princes en pressaient la tenue. Mais il fallait, pour en assurer les heureux effets, deux choses qui avaient manqué à l'assemblée de Pise : une convocation plus régulière et une maturité plus grande dans les résolutions. Sur les instances de l'empereur Sigismond, Jean XXIII prit l'initiative de cette salutaire mesure, en convoquant un concile à Constance (1414).
Cette assemblée, plus nombreuse et plus brillante encore que la précédente, comprenait dix-huit mille ecclésiastiques et plus de seize cents princes, seigneurs, comtes et chevaliers. On y votait, non par tête, mais par nation. Allemands, Anglais, Italiens, Français, Espagnols, tous ceux qui la composaient, quoique divisés sur beaucoup de points de discipline, se réunissaient dans le désir commun de terminer le schisme en remplaçant trois papes douteux par un pape
unique et véritable. Réunie par Jean XXIII, reconnue par Grégoire XII, formée des Pères de toutes les nations, elle avait dans sa convocation comme dans sa composition un caractère évidemment œcuménique.
Trois ans s'écoulèrent en efforts et en délibérations avant d'obtenir un résultat complet et définitif. L'avis presque unanime du concile était que les trois papes qui se partageaient l'obédience de la chrétienté, abdiquassent ensemble. Jean XXIII donna le premier ce magannime exemple, mais il le désavoua plus tard ; Grégoire XII, après l'avoir imité dans son abdication, y persévéra noblement; enfin Benoît XIII s'obstina à garder la tiare, malgré les vives exhortations de S. Vincent Ferrier et l'abandon général des princes et des peuples qui l'avaient reconnu. Les regards de la chrétienté demeuraient fixés, avec une inquiétude mêlée d'espérance, sur cette illustre assemblée, qui représentait alors incontestablement l'Église universelle et qui allait en fixer la destinée.
Parmi les incertitudes d'une si grande entreprise, il se passa des faits de la plus haute importance, que tous les historiens ont négligé de relever, mais qui caractérisent d'une manière bien remarquable la nature du pouvoir temporel des papes. Ni Rome ni les États pontificaux ne crurent pouvoir disposer d'eux-mêmes, quoiqu'ils fussent sans conduite et sans maître. Ils se reconnurent pour sujets de l'Église, en reconnaissant le concile qui représentait alors l'Église universelle, comme leur seul souverain temporel légitime. Rome, Gornéto et Yiterbe envoyèrent en effet des ambassadeurs à Constance pour consulter l'assemblée dans leurs affaires, implorer d'elle des secours dans leurs besoins et obtenir des règlements et des lois qui pussent assurer le gouvernement de leurs communes. Les mandataires de Gornéto, ayant été admis au concile, exprimèrent les sentiments de leur fidélité envers l'Église, et firent des plaintes sur les menées des factieux. Les Pères, après leur avoir promis
de les recommander au pape futur, dont l'élection était prochaine , les invitèrent à choisir pour podestat Bonizo de Pérouse, qui avait déjà rempli cette charge avec honneur (1). Ils leur firent remise des peines qu'ils avaient encourues par leurs actes de rébellion contre le Saint-Siège, renouvelèrent les privilèges qu'ils avaient reçus des papes, et leur assignèrent sur les revenus de la chambre apostolique une somme annuelle pour restaurer les murailles de la cité (2). Ces décisions furent prises sur le rapport de l'archevêque de Milan, que les Pères avaient envoyé, avec le titre de nonce, pour examiner ces divers intérêts et pourvoir à tous les besoins de la paix publique (3). Les habitants de Viterbe avaient sollicité aussi l'intervention du concile. Ils reçurent non-seulement des preuves de l'intérêt que les Pères prenaient à leurs maux, mais encore des paroles pleines d'encouragement et de consolation : « Nous ne voulons point, disent les Pères, que parmi les soins dont nous sommes accablés vous manquiez de secours. Notre devoir est de veiller à vos intérêts, comme à tous ceux de l'Église romaine dans les terres de sa domination. Demeurez fermes dans votre devoir, ô peuples excellents; Dieu mettra fin à vos douleurs. » Les Pères racontent ensuite que Jean XXIII et Grégoire XII ont abdiqué la papauté, et qu'il ne reste plus qu'à obtenir la démission de Benoît XIII. Ils continuent en ces termes : « Quand ce grand ouvrage sera achevé, nous obtiendrons la grâce d'avoir un seul et véritable pontife. Gardez en attendant vos sentiments de dévotion et de fidélité envers l'Église. Le temps viendra où, après avoir souffert beaucoup de maux, vous jouirez des jours de paix sous la protection de l'Église. Apprenez d'ailleurs que nous ne travaillons pas seulement à l'union, mais à la réforme des mœurs, et que nous allons prendre des dispositions pour que les terres de l'Église romaine cessent
(1) Theiner, Codex dipl., t. III, n. cxlviii et seq.
(2) Id., ibid., cxlvii.
(3) Id., ibid., Cxlvi.
d'être inquiétées. Nous vous enverrons des nonces pour traiter avec vous de tous les intérêts de votre défense (1). »
Il résulte de ces documents que le patrimoine de S. Pierre était regardé au xve siècle comme le bien commun de l'Église, et non comme la propriété particulière des papes. A défaut du pape, c'est à la communauté chrétienne que les Romains demandent aide, secours et protection ; ils font acte de soumission et de déférence envers l'Église. Celle-ci accepte à son tour la tutelle des États pontificaux, en prend la défense, y envoie des ambassadeurs, y règle l'emploi des deniers publics, règne, gouverne, administre au nom de la société tout entière (2).
(1) Theiner, Codex dipl., t. III, n. cxlv.
(2) Ce n'est donc pas une prétention nouvelle de dire que Rome appartient, non pas au peuple et au gouvernement romain, mais à toute la catholicité. M. le procureur général Dupin n'a point , comme le croit M. Bonjean, fait justice de ce sentiment dans son discours du 29 mars 1860, en l'appelant une opinion étrange. M. Bonjean n'est pas plus heureux quand, pour la caractériser à son tour, il la traite de théorie singulière , bonne tout au plus comme formule oratoire de Vintérét qu'on peut supposer que la catholicité porte à la conservation du domaine temporel (a). Les cours de Vienne et de Madrid, dans une communication faite au gouvernement français le 28 mai 1861, n'ont pas hésité à représenter sous cet aspect les domaines du Saint-Siège. Il est vrai que M. Thouvenel leur a répondu en ces termes : « Je ne croirais pas utile de discuter avec le développement nécessaire le « système d'après lequel les États du pape et la ville de Rome constitueraient, pour « ainsi dire, une propriété de main-morte affectée à la catholicité tout entière et « placée, en vertu d'un droit qui n'est écrit nulle part, au-dessus des lois qui régis- « sent le sort des autres souverainetés. Je me borne simplement à rappeler que « les traditions historiques, les plus anciennes comme les plus récentes, ne paraisabsent pas sanctionner cette doctrine, et que l'Angleterre, la Prusse, la Russie et la « Suède, puissances séparées de l'Église, ont signé à Vienne, au même titre que « la France, l'Autriche, l'Espagne et le Portugal, les traités qui restituaient au « pape les possessions qu'il avait perdues. » (Doc. dipl. de 1862, p. 20.) Le droit de la catholicité n'est pas écrit, il est vrai, dans une charte spéciale; mais il ressort, comme une conséquence étroite et rigoureuse, de toutes les chartes de l'histoire. Depuis la première donation faite au Saint-Siège jusqu'à la dernière restitution qu'il a obtenue, il n'y a pas un seul acte du moyen âge qui ne mentionne, non pas le pape, mais S. Pierre et l'Eglise. C'est précisément ce qui distingue cette souveraineté des souverainetés ordinaires ; les lois qui la régissent diffèrent des autres lois, et le sort qu'elle doit avoir, du sort commun des couronnes. Le concile de Constance n'a fait que confirmer la tradition en prenant, au nom de l'Église, l'administration du pouvoir temporel et l'exercice de ses droits. Enfin, si dans les traités de 1815 les puissances protestantes se sont accordées avec les puissances catholiques pour rétablir le pape dans l'intégrité de ses domaines , bien loin de tirer de ce fait le moindre argument contre la vraie doctrine, n'en semble-t-il pas la preuve la plus décisive et la consécration la plus éclatante, puisque toutes les com-
(a) M. Bonjean, 251, 253.
Le concile de Constance, après avoir pris en tutelle pendant trois ans le patrimoine de l'Église, lui donna un maître légitime dans la personne de Martin V, le 1 1 novembre 1417. Cette
munions ont senti au même degré le besoin de rendre au pape son indépendance, aux catholiques leur héritage, à la tradition hommage et respect, à la justice satisfaction, paix à l'Europe, et liberté à la foi ?
Dans les documents diplomatiques de 1863, que le gouvernement vient de soumettre aux chambres , M. Drouyn de Lhuys ne tient pas à beaucoup près le môme langage que M. Thouvenel. Une dépêche du 31 octobre dernier adressée au comte de Lallemand porte ce qui suit :
a Si les Etats du Saint-Siège sont le domaine du monde catholique, les gouvernements qui représentent la catholicité dans ses intérêts terrestres, ne peuvent-ils pas être appelés à résoudre une question dont l'examen semblerait leur être naturellement dévolu? L'inaliénabilité du domaine temporel du Saint-Siège, est-ce donc réellement une question du ressort absolu de la conscience? Les intérêts de cette souveraineté temporelle, soumise à ce titre à toutes les vicissitudes des choses de ce monde, peuvent-ils se gouverner autrement que par la raison humaine, faillible toujours, mais seul guide pourtant des conceptions de la politique? »
Ainsi M. le ministre reconnaît le principe que nous défendons ; mais il propose, par manière de doute , trois sortes de solutions ou plutôt de difficultés. La première solution serait l'intervention des puissances. L'Église sera heureuse de voir les puissances constater et reconnaître son droit ; elle sera désolée et surprise si elles viennent à l'infirmer ; elle ne leur permettra jamais de le juger. Des plénipotentiaires laïques ne sont pas des évêques; un congrès n'est pas un concile, et, dans l'état actuel de la société européenne, les principes que le passé a établis, consolidés, justifiés pendant des siècles, ne peuvent pas être livrés aux hasards d'une discussion, dans une réunion de diplomates, devant l'influence dominante d'une révolution qui fait le tour du monde.
M. Drouyn de Lhuys élève un second doute sur la question de savoir si l'inaliénabilité du pouvoir temporel est du ressort absolu de la conscience. On doit le croire, quand le pape l'affirme et quand l'Eglise le répète.
Il insiste et demande si les intérêts de la souveraineté temporelle doivent se régler autrement que par la raison. Non sans doute , mais c'est précisément la raison qui fait au pape un devoir de résister aux entraînements du jour et aux instances de la révolution. Chacun sait comment l'or du Piémont a travaillé les Romagnes, comment ses armes ont envahi en pleine paix les Marches et l'Ombrie, et par quel scutin dérisoire on a essayé de mettre les conquêtes de la force sous la protection d'un suffrage acheté des uns, surpris chez les autres, refusé à tous les suspects, et qui n'a été par conséquent ni réfléchi, ni désintéressé, ni universel. Ces surprises et ces manœuvres sont dévoilées; il reste à en ôter le prix au spoliateur qui le garde encore. Pour attendre le jour où cette justice sera rendue, le pape n'a qu'à se souvenir que ses prédécesseurs ont attendu deux ans à Salerne, soixante et dix ans à Avignon, trois ans à Valence, cinq ans à Fontainebleau, et qu'il a attendu lui-même deux ans à Gaëte. Voilà ce que conseille la raison éclairée par l'histoire. M. Drouyn de Lhuys le dit, du reste, excellemment dans la même dépêche : « Quel pouvoir au monde est, autant que celui du saint-père, fondé à s'en remettre à l'avenir du soin de réparer les malheurs du présent? » Réponse péremptoire,par laquelle la diplomatie commente et justifie, avec la dernière évidence, le non possumus de nos papes . Le langage est le même, toute la différence est dans la conclusion. On dit au pape : « Cédez en protestant, le temps vous rendra demain ce que vous laisserez aujourd'hui.» Le pape répond : « Le temps me le rendra, je le sais comme vous, c'est pourquoi je proteste et ne cède pas. » De quel côté est la dignité ? de quel côté est la raison ?
élection, qui termina de droit le grand schisme, mit sur le trône de S. Pierre un des hommes les plus éminents du xve siècle. A peine fut-il élu que l'assemblée résigna entre ses mains tous ses pouvoirs, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel. L'un des premiers actes de son règne fut d'instruire ses sujets de son exaltation et d'exercer dans ses États les droits de la souveraineté. Il reste de lui trois lettres datées de Constance, qui sont relatives aux affaires de Gornéto, de Viterbe, de Rome et de la Marche d'Ancône (1). Son intelligence et sa fermeté, révélées déjà par sa correspondance, parurent encore mieux dans le voyage qu'il fit en Italie pour prendre possession de son siège. On le voit à Mantoue dès 1418. Tout occupé des intérêts de la Gampanie et de la Maritime, il établit des vicaires dans les principales villes de ces deux provinces, borne à trente ans la durée de leurs fonctions et règle la redevance annuelle qu'ils payeront au Saint- Siège (2). Florence le reçut en 1419 avec tous les honneurs dus au vicaire de Jésus-Christ. C'est de là qu'il commence à régler les affaires de Rome en appelant à la dignité de sénateur, alors vacante, un membre de la maison des Farnèse (3). Bologne excita aussi sa sollicitude. Il déclare, dans un acte daté de Florence , que si le salut de tous les chrétiens lui est cher, il attache une importance particulière à tout ce qui regarde les provinces, cités, terres et châteaux situés dans les terres de l'Église ; et, après avoir renouvelé les privilèges de Bologne, il fixe à dix mille florins le cens annuel que cette ville et son district payeront au Saint-Siège. Cette rente doit être payée chaque année à la fête des SS. apôtres Pierre et Paul ; mais la chambre apostolique l'appliquera à l'entretien de l'université, qui vient d'être réformée. Les Bolonais doivent aussi pour le service de l'Église équiper et entretenir cent lances ; chaque lance comprend trois hommes et trois chevaux (4). De nou-
U) Theiner, Codex dipl., t. III, n. cl, clv.
(2) Id., ibid., n. clvi et seq.
(3) Id., ibid.y n. clxv.
(4) Id. ibid., CLXVI,
veaux recteurs furent préposés au gouvernement des Roniagnes, de la Gampanie et de la Maritime, avec juridiction sur tous les vicaires qui avaient été placés temporairement à la tête des villes ou des terres principales (1). Les fiefs, les communes, les cens dont le payement tombait en désuétude, les revenus oubliés, tout rentre peu à peu dans la dépendance du Saint-Siège.
C'est par ces actes, empreints à la fois de sagesse et de vigueur, que Martin V prépare son retour à Rome et son entrée solennelle dans l'église de Sanit-Pierre. Après deux ans de séjour à Florence, il se mit en marche vers la capitale de ses États et y arriva le 21 septembre 1421, « jour mémorable, disent les historiens, et écrit en lettres d'or dans les fastes de Rome. » Lamultitude, accourue sur son passage, salua par ses acclamations unanimes le père de la patrie ; et la reine Jeanne de Naples, qui tenait en sa possession le château Saint-Ange et une partie des forteresses de l'Église, lui en fît solennellement la remise.
Martin Y, en entrant dans Rome, mesura d'un regard l'étendue des pertes qu'elle avait faites et la grandeur des devoirs que les circonstances imposaient au souverain. La décadence de la Ville éternelle était si complète qu'elle présentait l'aspect d'une ruine plutôt que d'une cité. Il n'existait plus que des débris du portique de Saint-Pierre ; la basilique de Latran était sans toiture et sans pavé, et la plupart des églises titulaires sans ornements. Les yeux du pontife s'ouvrirent avec la même sollicitude sur le reste des États pontificaux ; ils vit partout les mômes désastres, et sa main s'étendit partout pour les réparer.
Il fallait d'abord assurer l'ordre public. Le pape jeta les yeux sur Braccio, comte de Mantoue, et sur Sforza d'Attendolo. Il les créa capitaines généraux de ses armées et partagea entre eux la surveillance suprême de ses États (2). Assise et
(1) Theiner, Codex dipl.} t. III, CLXVH et seq.
(2) Ici., ibid., n. clxxix.
Pérouse, usurpées par les princes voisins, rentrèrent sous sa puissance; Rome renonça à toutes ses prétentions anciennes et même au droit de battre monnaie, que son sénat s'était attribué ; toutes les charges et tous les emplois furent pourvus de nouveaux titulaires; et soit à Rome, soit à Bologne, au lieu des résistances orgueilleuses ou des capricieuses mutineries qui avaient rempli jusqu'alors l'histoire de ces deux cités, on ne trouve plus, pendant le règne de Martin V, que l'administration paisible d'un municipe et le renouvellement des officiers communaux sous la direction même du pontife. Martin V commet à des préfets le soin des palais apostoliques (1), prépose des ingénieurs à la garde et à la défense du Tibre (2), nomme aux fonctions de maître des gabelles et de chancelier de Rome (3), élève et remplace à son gré le sénateur, le syndic général, ou les juges de la cité (4). Il modifie les statuts et les règlements de police au dedans, et donne, au dehors, des ordres sévères pour remettre entre les mains du sénateur les coupables, qui trouvaient asile et secours dans les villes ou les châteaux du voisinage (5). Quand l'anarchie fut réprimée et l'ordre rétabli, le prince fit place au père et la justice au pardon. Une amnistie, accordée aux villes et aux feudataires qui s'étaient montrés rebelles au pape, compléta ces salutaires mesures et en assura l'efficacité.
Les derniers efforts du schisme ne se prolongèrent sous Eugène IV et sous Nicolas Y que pour mieux constater leur impuissance et leur impopularité. Ces deux souverains eurent encore une autre destinée dans les annales de l'histoire temporelle des papes. Eugène IV fut le dernier pontife chassé de Rome par l'insubordination capricieuse des Romains, et Nicolas V, le dernier qui ait été importuné par la présence
(1) Theiner, Codex dipl., t. III, cxlviu.
(2) Id.,tôt.l,n.cc.
(3) Id., ibid., n. CCI et seq.
(4) Id., ibid., n. cev, et seq.
(5) Id., ibid., ccxxxv.
d'un empereur : on dirait ]a fumée des troubles religieux et politiques qui achève de s'exhaler au milieu d'une atmosphère sereine.
Eugène IV, élevé sur la chaire de S. Pierre le 3 mars 1431, se trouva en butte, dès les premiers jours de son règne, aux assauts du dedans et du dehors. Pendant que le concile de Baie attaquait son autorité spirituelle, l'aventurier François Sforza s'empara de la Marche d'Ancône, et la faction des Golonna, se réveillant à Rome, enhardit les habitants à usurper de nouveau le gouvernement de la ville. Ils se levèrent en armes et élurent sept gouverneurs de la république avec un connétable du Gapitole. Eugène, assiégé dans son palais, s'enfuit sous une grêle de flèches et descendit le Tibre en habit de moine. Mais le château Saint-Ange resta entre ses mains. Cette forteresse était gardée par une garnison toute dévouée à sa personne, qui pointa ses batteries sur la cité, rompit d'un coup la barricade du pont et dispersa les héros de la république. Après sept mois de résistance, les plus sages d'entre eux, foulés par la tyrannie des Golonna, regrettèrent l'administration de l'Église. Les troupes de S. Pierre occupèrent de nouveau le Gapitole ; les magistrats révolutionnaires renoncèrent à leurs fonctions ; quelques-uns des plus coupables furent pendus ou exilés, et lorsque le légat du pape entra dans la ville à la tête d'une troupe de deux mille hommes, il fut salué comme le libérateur de Rome et le père de la patrie (1).
Eugène IV s'était retiré à Florence en quittant Rome. Il prolongea son séjour dans cette ville jusqu'en 1443, malgré les instances que les Romains faisaient pour son retour. Quand le pape eut cédé à des vœux aussi empressés qu'unanimes, ils lui décernèrent tous les honneurs de la souveraineté et le reçurent au milieu des fêtes et des acclamations. C'était reconnaître un peu tard le trésor de vertus qu'ils possédaient
(1) Gibbon, t. VIII, ch. lxx.
dans sa personne. Pontife aussi grand que malheureux, il avait de l'élévation dans l'esprit, de la fermeté dans le caractère, de la noblesse dans les manières et dans les goûts. Tous ses contemporains s'accordent à louer en lui le talent de la parole et des affaires, l'amour des lettres et des arts, la charité envers les pauvres et le zèle pour l'exaltation de l'Église. Les disgrâces qui signalèrent le commencement de son règne, ne l'empêchèrent pas de continuer dans les États de l'Église la politique de Martin V, en rattachant chaque jour davantage à l'administration centrale toutes les grandes affaires des provinces pontificales. Narni et Civita- Castellana resserrent les liens qui les unissent au Saint- Siège (1) ; Bologne soumet au pape les statuts de ses corporations; les études y refleurissent, et les juifs, couverts delà protection d'Eugène, sont affranchis par son indulgence d'un lourd tribut qui pesait sur eux (2).
Les fruits de cette paternelle administration furent recueillis par Nicolas Y, dont le pontificat dura huit ans (6 mars 1447- 24 mars 1455). Etienne Procaro avait essayé en vain une nouvelle tentative de constitution républicaine. Aux funérailles d'Eugène IV il adressa aux Romains, dit Gibbon, un discours bien étudié pour les appeler à la liberté et aux armes. La multitude l'écoutait avec plaisir, quand un grave avocat l'interrompit pour plaider la cause de l'Église. La loi condamnait tout orateur séditieux comme coupable de trahison ; mais la bienveillance du nouveau pontife Nicolas Y, qui le prit en pitié et en estime, essaya de convertir le patriote. L'inflexible Romain revint d'Anagni avec une réputation et un zèle croissants, et à la première occasion il essaya de faire dégénérer une querelle d'enfants en un soulèvement général du peuple. Nicolas, toujours généreux, ne voulut point encoreprendre sa vie. On écarta le séditieux du théâtre qui l'exposait à la tentation, et on l'envoya à Bologne avec une allocation libérale pour
(1) Theiner, Codex dipl., t. III, n. cclxxx et seq.
(2) Id., ibid., ccxc.
son entretien, et l'obligation facile de se présenter chaque jour devant le gouverneur de la ville. Mais Procaro avait appris de Brutus qu'on ne doit ni foi ni gratitude aux tyrans. Il parvint à s'échapper de Bologne et à rentrer à Rome, où il réunit une troupe de conjurés dans la maison d'un de ses amis. Sondessein était de proclamer la république le jour de la fête de l'Epiphanie 1453. Le sénateur, prévenu de la conspiration, fit investir la maison dès la veille. Procaro fut saisi et pendu avec neuf de ses complices. Après tant de révoltes répétées, la clémence de Nicolas devait se taire.
Réduites à de telles entreprises, les tentatives de république n'étaient plus qu'une comédie ; le couronnement de l'empereur à Rome, qui eut lieu pour la dernière fois dans cette année même, ne parut plus qu'une cérémonie inutile. Frédéric III avait pris pour devise les cinq voyelles de l'alphabet, et sa vanité les traduisait en ces mots : Austriœ est imper are orbi universo. De telles prétentions n'effrayèrent pas Nicolas Y. Il reçut avec honneur le prince, qui se disait le fidèle avocat et le vassal dévoué de l'Église. L'ordre, la pompe, la magnificence signalèrent l'entrée de l'empereur dans la ville ; mais l'indépendance du souverain pontife parut si éclatante que les successeurs de Frédéric crurent désormais inutile d'entreprendre le voyage de Rome. Le choix des électeurs fut désormais leur unique titre à la couronne impériale, et le saint empire romain, dont ils continuèrent à donner le titre à leurs États, commença à n'être plus, comme on l'a dit si justement, ni saint, ni empire, ni surtout romain.
Un mouvement prononcé commence avec le règne de Martin V dans les États de l'Église. L'autorité s'affermit au centre et étend son action de proche en proche jusqu'aux extrémités. A la souveraineté mal définie du moyen âge se substitue peu à peu la souveraineté des temps modernes. C'était la tendance du siècle. Tous les États civilisés de l'Europe en subissaient l'irrésistible entraînement. Mais que d'éléments à détruire pour faire triompher ce nouvel esprit de politique
et d'administration! Il fallait combattre à la fois l'orgueil des feudataires, les privilèges des communes, les répugnances des races, qui ne s'étaient pas encore complètement assimilées les unes aux autres et qui vivaient de libertés et de souvenirs ! Ce qui nes'opère dans les autres royaumes que par la violence, la guerre et les révolutions, s'accomplit dans celui du pape avec plus de lenteur, mais avec beaucoup moins de secousses. Le sang coulait à flots en France, en Angleterre, en Russie, en Espagne, pour cette unité si précieuse, mais si chèrement achetée. C'est la guerre de Cent Ans qui la donne à la France; c'est la lutte des Deux-Roses qui la fonde en Angleterre, et il faut, pour l'achever, là toute la politique perfide de Louis XI, ici toutes les mesures arbitraires et toutes les confiscations de Henri VII. Ce mouvement commence plus tôt dans les États de l'Église, et il s'y consomme plus tard. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est le nombre et la variété des moyens qui aident à ce grand résultat. Non-seulement les empereurs tels que Charles IV et Venceslas continuent le rôle de défenseurs du Saint-Siège ; mais les rois d'Angleterre, de Pologne, de France et de Hongrie affermissent, en mille circonstances, par le secours de leurs armées ou l'intervention de leur diplomatie, le pouvoir temporel des papes et le nouveau régime substitué au régime féodal. Ce qui est plus merveilleux encore, c'est que les mains employées à cette œuvre ont souvent été celles dont on n'aurait jamais dû, ce semble, attendre de tels services. Nous avons vu la population de Rome sortir en procession pour rappeler ses pasteurs, les magistratures populaires abdiquer entre les mains des papes, toutes les villes se dépouiller de leurs droits les plus chers pour en confier l'exercice à celui qu'elles appellent leur père autant que leur souverain : frappant et décisif exemple, qui atteste assez ce qu'il y a de providentiel dans un tel pouvoir. Ni sa naissance, ni son exercice, ni ses transformations n'ont suivi les lois communes. Les papes l'obtiennent sans l'avoir désiré; ils le recouvrent autant de fois qu'ils le perdent; ceux
qui avaient humainement le plus d'intérêt à le leur ôter, sont les premiers qui le leur rendent; et quand il se transforme, soit dans les temps où la féodalité domine, soit dans ceux où les monarchies deviennent absolues, ces transformations mêmes portent le caractère d'une impérissable vitalité.
DEUXIÈME PÉRIODE
Dans la nouvelle période qui s'ouvre devant nous, la papauté va entrer en lutte avec la Réforme. A tous les principes d'aigreur et d'animosité que les sociétés secrètes du moyen âge n'ont cessé d'entretenir contre le pouvoir temporel, la révolution religieuse du xvie siècle ajoutera de nouveaux ferments de révolte : elle préconisera le droit d'insurrection populaire; elle répudiera l'arbitrage pontifical entre les princes et. les peuples; elle déclamera avec passion contre la propriété et la souveraineté ecclésiastiques; elle flattera les princes par l'appât des confiscations ; elle trompera les peuples, en leur faisant envisager l'injustice et le sacrilège comme le moyen le plus efficace pour ramener l'Église à la pureté de son institution primitive.
Quelque violente que soit cette nouvelle secousse, le pouvoir temporel des papes rencontre en la traversant autant de gloire que de périls. Il est intéressant d'étudier son attitude quand l'orage se forme, quand il éclate et quand il s'apaise.
Avant la Réforme, la politique pontificale nous apparaîtra d'abord au milieu de l'appareil de la guerre, puis au milieu des beaux-arts, enfants de la paix. Nicolas V, Galixte III, Pie II poursuivent les Turcs sur terre et sur mer et arrêtent
leurs envahissements; Alexandre VI, enfermé dans ses États, les délivre de la tyrannie des vicaires infidèles; Jules II chasse l'étranger de l'Italie : voilà les fruits des guerres entreprises par les papes. Léon X succède à ces grands hommes et jouit de leurs travaux. Les sciences profanes et sacrées, l'histoire, la poésie, la peinture, lui servent de cortège; l'Église inspire ou accueille tous les chefs-d'œuvre; l'éloge de Léon X est en tête de tous les livres, et son nom reste au xvie siècle pour l'honorer à jamais dans les annales de l'esprit humain : voilà les fruits de la paix quand les papes la donnent.
Pendant les excès de la Réforme, Rome revit les barbares, mais avec une fureur que les barbares n'avaient jamais montrée. Ils vinrent attaquer Clément YII jusque sur son trône et répandirent sur toute la Péninsule le venin de leur doctrine. Ce ne fut qu'un coup de foudre dans une rapide tempête. Grâce à la courageuse initiative de Paul III et à la noble sévérité de Paul IY, le pontificat reprend aussitôt toute son influence, et le concile de Trente, terminé sous Pie IV, atteste que l'Église a gardé, malgré le protestantisme, les deux pouvoirs dans toute leur incontestable plénitude et leur majestueuse intégrité.
On le vit encore mieux à mesure que l'orage s'éloigne de l'Italie. Plus heureux que l'Angleterre, où Elisabeth élève tant d'échafauds; que la France, où éclatent les discordes civiles et religieuses ; que l'Allemagne, où l'esprit de révolte, après avoir soufflé pendant un siècle, excite enfin une guerre de trente ans, les États de l'Église ont pour rois les Pie V el les Sixte-Quint, qui leur assurent la tranquillité et la gloire. Pendant que les nations européennes, assemblées à Munster, cherchent à répartir dans une juste mesure leur influence et leurs forces, les papes, qu'on n'appelle plus comme arbitres dansles traités des rois, poursuivent dans les deux mondes une entreprise mille fois plus grande que l'équilibre européen, et, vouant aux missions leurs soins et leurs trésors, ils établis-
sent, d'un pôle à l'autre, par les conquêtes d'une propagande sans limites, l'empire de la foi, que l'hérésie venait de troubler en Europe.
Le pouvoir temporel des papes survivra donc à la Réforme. Il demeure sans reproches quand elle apparaît, sans peur quand elle attaque, sans atteinte quand elle a passé.