CHAPITRE PREMIER
Les cinquante dernières années du xve siècle virent constamment les papes les armes à la main. La politique qui les leur avait fait prendre, n'a rien à redouter d'un examen attentif et sévère. Elle était généreuse et grande dans ses vues ; elle fut presque toujours irréprochable dans ses moyens; elle devint par ses résultats le chef-d'œuvre du siècle.
Trois sortes de guerres ont occupé le Saint-Siège. Elles eurent successivement pour théâtre les unes l'Europe, les autres les États pontificaux, les dernières l'Italie. Les papes se défendent contre les Turcs pour délivrer l'Europe de l'invasion; contre leurs propres vicaires pour arracher leurs sujets à la tyrannie ; contre les Allemands et les Français pour épargner à l'Italie la honte de servir l'étranger. Chrétiennes, nationales, intérieures, ces luttes, soit qu'elles s'agrandissent, soit qu'elles se restreignent, sont en général marquées au coin de la plus légitime politique.
A peine rétablie dans son siège et débarrassée du schisme, la papauté recueillit aussitôt les fruits de cette double pacification . Des pèlerins innombrables de tous les pays vinrent s'agenouiller, pendant le jubilé de 1450, sur les marches du tombeau des Apôtres ; un témoin oculaire compare leurs troupes aux oiseaux de passage qui s'assemblent sur le bord de la merr et aux essaims d'abeilles qui bourdonnent autour de leurs ruches. Ecoutons Muratori : « Pendant un long et triste laps d'années nous avons vu l'Italie déchirée, mise en pièces par la guerre, poussée antôt d'un côté tantôt d'un autre par les luttes des factions. L'année du jubilé semble avoir produit un
effet miraculeux : car si les esprits ne se réconciliaient pointpartout,du moins il régnait partout une profonde et universelle paix. Le pape Nicolas, d'un esprit élevé et d'une magnificence vraiment royale, profita de ce calme pour entreprendre divers t ravaux , q ui devaient honorer Rome et rendre chère la mémoire de son règne. Il désirait vivement la restauration des lettres. Pour imprimer une nouvelle impulsion au mouvement déjà commencé, il rassembla autour de lui et traita magnifiquement les plus habiles et les plus laborieux savants de son temps, fit chercher et rassembler en Orient, en Europe, les ouvrages des anciens, dont il fit faire de nombreuses copies manuscrites, l'art de l'imprimerie étant alors inconnu ou encore secret. 'Un certain nombre des plus habiles hellénistes furent chargés de traduire en latin les ouvrages des Pères grecs, des poètes et des historiens. Nicolas entreprit en même temps diverses constructions en harmonie avec la grandeur de ses idées, comme on peut s'en convaincre, non-seulement dans des templescomme l'église de Latran et les basiliques de Saint-Paul et de Saint-Laurent, mais aussi dans divers édifices publics de la ville. Il réédifia les murailles et les fortifications, dans lesquelles, dit Infessura, on voyait en plusieurs endroits de si larges brèches que des bataillons entiers pouvaient y passer. Il rebâtit les tours et les portes de la ville, restaura le Gapitole, augmenta les constructions du château Saint- Ange. Il bâtit près de Sainte-Marie Majeure un palais, et près de Saint-Pierre la maison des chanoines. Il éleva entièrement l'église de Saint-Théodore (1). »
Deux historiens anglais joignent leur voix à Muratori pour louer ce |grand pape . Gibbon vante son humanité et sa clémence ; Maccaulay déclare que tout ami de la science ne doit le nommer qu'avec respect ; il le proclame le plus grand restaurateur des lettres et demande pour lui les hommages de l'Angleterre protestante, comme fondateur de l'université de Glasgow.
\t) Mturatori, Annali d'Italia, anno 1 450.
Ce fut ce pape si cligne d'admiration que la divine Providence destinait à pleurer sur la chute de Gonstantinople. Ses prédécesseurs, qui ne l'avaient que trop prévue, avaient tout fait pour la prévenir. En 1442, Eugène FV avait armé contre Amurat Ladislas Jagellon, roi de Pologne , le Hongrois Jean Huniade et Scanderberg , prince d'Albanie. Le denier de Saint -Pierre avait payé les frais de la croisade ; une flotte de cinquante galères, équipée par Eugène IV et commandée par le cardinal Julien, traversant te Danube, s'était avancée jusque dans la capitale de la Bulgarie et avait remporté sur Amurat deux victoires mémorables (1444). Mais la bataille de Varna, où Ladislas et le cardinal Julien vendirent chèrement leur vie en se battant comme des soldats, rendit aux Turcs toutes leurs espérances. A peine Mahomet a-t-il ceint le sabre des sultans qu'il entreprend, avec trois cent mille Turcs, le siège de Gonstantinople (1453) . L'empereur écrit à Nicolas V pour lui demander aide et protection dans ce pressant danger, et le pape adresse les lettres les plus pressantes à toutes les cours d'Occident, pour ranimer chez les princes comme chez les peuples l'ardeur des guerres saintes. Les Vénitiens et les Génois répondirent seuls à l'appel du pape. Mieux que tous les autres, ces deux républiques comprenaient la gravité du péril. Leurs relations commerciales les avaient souvent mises en rapport avec les Turcs ; plus voisines d'eux, elles redoutaient plus justement les excès de leurs victoires, et les notions géographiques qu'elles avaient acquises dans leurs voyages les rendaient plus propres à diriger le combat dans des mers inconnues à la plupart des autres nations. Mais que pouvaient le pape et deux petites républiques contre la puissance formidable des sultans? Le reste de l'Occident parut insensible aux périls de Gonstantinople. L'Angleterre entreprenait la guerre des Deux-Roses ; la France se reposait à peine de la guerre de Cent Ans; l'Allemagne, pleine de divisions et de troubles, n'avait laissé à l'empereur Fré-
déric III qu'une suzeraineté purement nominale, et la péninsule hispanique, qui n'avait pas encore rejeté sur les côtes de l'Afrique les derniers sultans de Grenade, songeait à achever l'œuvre de sa propre délivrance plutôt qu'à secourir l'empire grec. Un sentiment de défiance enchaînait d'ailleurs tous les bras de la chrétienté : on se rappelait la perfidie grecque, qui avait contrarié ou fait échouer tant de croisades ; on citait les décrets d'union entre l'Église grecque et l'Église latine solennellement proclamés aux conciles de Lyon et de Florence, et les promesses de retour tant de fois violées par cette Église infatuée de ses erreurs et de ses prétentions.
Au milieu de ces dispositions générales, il ne restait aux Grecs que l'Italie pour ressource et le pape pour appui. Nicolas Y, s'élevant au-dessus de tous les ressentiments dans l'intérêt du bien commun, envoya un légat à la tête des galères de Venise et de Gênes, pour porter à Paléologue, sinon l'espérance de la victoire, du moins le moyen de prolonger une résistance désespérée. Ce secours des Latins fut accueilli avec des malédictions par la populace de Byzance ; le légat Isidore deKieffut insulté dans les rues; et les classes les plus élevées partageant les préjugés de la foule, on entendit le grand-duc Nortaras s'écrier avec une sorte de démence : « Quant à moi, j'aimerais mieux voir à Constantinople le turban de Mahomet que la tiare du pape ! >» Le 29 mai 1453, ces vœux impiesétaientaccomplis. Mahomet, ivre de sa victoire, entrait à cheval dans la basilique de Sainte-Sophie, et, foulant aux pieds un monceau de morts, de sa droite teinte de sang il laissait sur les fresques à fond d'or où on peut encore en voir la trace, l'empreinte d'une main rouge, symbole odieux de sa conquête et de sa propriété (1).
Nicolas V, qui n'avait pas cessé un moment de travailler à prévenir la catastrophe, redoubla d'efforts pour en prévenir
(1) L. Enault, Conslantinople et la Turquie.
les suites et pour arrêter, dans sa marche, ce torrent qui envahissait tout. C'était peu pour un tel pape d'offrir un magnifique asile aux nobles infortunés qui apportaient en Italie, avec les douleurs de la patrie perdue, les manuscrits de la Grèce antique et des Pères de l'Église ; d'ouvrir à Hérodote, à Thucydide, à Xénophon, à Polybe, précieux monuments de l'esprit humain arrachés aux flammes, la bibliothèque du Vatican, et de faire connaître aux peuples de l'Europe occidentale ces incomparables modèles de la composition historique. A côté des soins du savant il faut voir la grande politique du pontife. Récrivit de nouveau aux princes chrétiens pour les exhorter à la guerre sainte, et travailla surtout à la pacification de l'Italie, pour la mettre à l'abri des Turcs, qui déjà paraissaient sur les côtes. Les de«x derrières années de sa vie sont remplies de ces nobles préoccupations. Il eut le bonheur de conclure le traité de Lodi, par lequel tous les États de la Péninsule se confédéraient contre les Turcs (1454). Ce fut le dernier succès de son règne et comme l'inauguration de la route tracée désormais à la papauté.
Galixte III (1455 — 1458) reprit cette pensée le jour même de son couronnement : « Au nom de la sainte et indivisible Trinité, s'écria-t-il, je jure de poursuivre à outrance les Turcs, ces cruels ennemis du nom chrétien, par tous les moyens qui seront en mon pouvoir. » Il tint parole. Deux hommes partirent avec ses instructions pour soulever l'Europe en son nom : l'un, iEnéas Sylvius, diplomate et savant, fut envoyé dans les cours ; l'autre, dont l'éloquence était populaire, l'illustre franciscain Jean de Gapistran, parcourut l'Allemagne, la croix à la main, en enrôlant des soldats. iEnéas avait gagné à la cause de la chrétienté les rois de France, d'Angleterre, de Gastille, d'Aragon et de Portugal ; mais leurs promesses demeurèrent sans exécution. Jean de Gapistran fut plus heureux : vingt mille hommes assemblés à la voix du pape, sous les ordres de ce saint et vaillant religieux, accoururent au secours de Belgrade, que Mahomet II tenait assiégée avec
une armée innombrable. Huniade allait mourir sur la brèche; Jean de Capistran vint partager ses dangers, sauva la place et fit reculer le Croissant pour la première fois. Ce n'était pas seulement Gapistran qui avait défendu Belgrade. Calixte III, désespérant de soulever l'Occident, avait imploré la protection du Ciel en faveur des Hongrois, en ordonnant que chaque jour, à midi, on sonnât les cloches dans toutes les paroisses de l'Europe. Telle fut l'origine de Y Angélus. Cette prière rappelle l'espérance d'un grand pontife et le souvenir d'une grande victoire : c'est le monument populaire de la politique pontificale du xve siècle.
iEnéas Sylvius, devenu pape sous le nom de Pie II, annonça hautement l'intention de continuer une politique dont il avait mieux que personne apprécié la grandeur et connu les secrets. Poëte, historien, orateur, il est àpeine élevé sur le siège de S. Pierre que ses talents, ses efforts, ses pensées, tout est absorbé par la pensée dominante du Saint-Siège : il faut sauver l'Europe et repousser les Turcs. Il conçoit le dessein d'une assemblée générale où l'on traiterait de cette grande entreprise ; il l'indique à tous les princes et fixe à Mantoue le lieu du congrès. Les périls de la chrétienté étaient imminents : Huniade et Capistran étaient morts; Trébizonde venait de succomber malgré la valeur des Comnènes; les princes de Lesbos n'avaient pu racheter leur souveraineté, même en renonçant à leur foi; Chypre, Rhodes, l'Albanie, l'Epire, la Bosnie, l'Illyrie étaient menacées d'une ruine prochaine. Toutes ces provinces envoyèrent leurs représentants à l'assemblée de Mantoue ; mais les nations occidentales les accueillirent avec froideur. Pie II prit la parole et fit couler les larmes en parlant de l'état de la chrétienté et de la nécessité de prévenir, par d'énergiques secours, une invasion dont les préparatifs étaient formidables. Il offrait , pour la guerre sainte, toutes les ressources dont il pouvait disposer, déclarant que les revenus du Saint-Siège dans toutes les parties du monde seraient exclusivement consacrés à ce but unique. Mais la France refusa de payer ces sub-
sides, et le parlement de Paris appela du jugement du pontife au futur concile général.
Pendant ce temps-là, Mahomet achevait la ruine de la Grèce et conquérait Lemnos. Mathias Corvin et Scanberberg soutinrent seuls, dans la Servie et dans l'Albanie, la gloire de la cause commune. Les bénédictions du Père des fidèles suffirent à assurer le succès de leurs armes, et, dans cet abandon universel, une poignée de braves, conduite par un prince et animée par un pape, obligea Mahomet à abandonner l'Europe pour se jeter sur l'Asie. Pie II écrivit encore une fois à tous les princes chrétiens. Voyant ses instances inutiles, il prit le parti de s'adresser à Mahomet lui-même, dans l'espérance que cet autre Attila fléchirait peut-être devant un autre successeur de Pierre. Cette exhortation demeura sans effet. Le pape ne se découragea point. « Vous m'avez souvent excité, dit-il un jour aux cardinaux, à réaliser une expédition contre les Turcs. Eh bien, si votre religion, votre foi, votre zèle étaient sincères, le moment est venu de le montrer avec éclat. Je vous donnerai l'exemple, vous n'aurez qu'à me suivre ; de même que Jésus-Christ, le modèle des pasteurs, a donné sa vie pour ses brebis, de même je suis résolu à donner la mienne pour que le troupeau qui a été confié à mes soins ne soit pas désolé par les musulmans. Nous allons armer une flotte aussi puissante que le permettra l'état de l'Église; puis, malgré notre vieillesse et nos infirmités, nous monterons sur ces vaisseaux, et, nous abandonnant au souffle des vents, nous irons en Grèce, et, s'il le faut, jusqu'en Asie. Ne demandez pas de quelle utilité sera la majesté du suprême sacerdoce sur les champs de bataille, ni ce que peut fournir encore le trésor épuisé de l'Église. Nous vous répondrons que sans être déshonoré aux yeux du monde entier nous ne pouvons différer plus longtemps la guerre sainte. Tous les moyens ont été essayés, et ils sont demeurés sans résultat. Nous avons fait retentir nos exhortations, on n'y a répondu que par l'indifférence. Nous avons imposé des décimes, on en a appelé
au concile général. Nous avons publié des indulgences, on s'est écrié que nous voulions extorquer de l'argent pour nous enrichir. Le crédit de la cour romaine est anéanti, le souverain sacerdoce livré au mépris public ; un moyen extraordinaire est devenu nécessaire pour recouvrer la confiance : ce moyen, c'est de payer de notre personne. Eh bien, nous ne dirons plus aux princes : Allez : ils ne nous écoutent plus ; nous leur dirons : Suivez-nous. Or, quand ils verront le pontife romain, le père commun des fidèles, le vicaire de Jésus-Christ, un vieillard infirme et malade, partir pour la guerre, peut-être auront-ils quelque honte de rester immobiles dans leurs foyers, peut-être saisiront-ils leurs armes pour venger enfin les attaques de la religion opprimée. La carrière où nous nous engageons est périlleuse, sans doute, nous ne nous le dissimulons point. Mais nous ne marcherons pas seul à l'ennemi; nous aurons pour nous seconder la puissance maritime de Venise, les armements des autres Etats d'Italie, le duc de Bourgogne et ses vaillants chevaliers. Pendant que les Hongrois et les Polonais attaqueront au nord, au midi la Grèce révoltée nous tendra la main. Albanais, Serbes, Epirotes, attendent avec impatience l'heure de lever drapeau de l'indépendance. En Asie, le kan de Garamanie et tous les musulmans qui haïssent à bon droit la domination ottomane deviendront nos auxiliaires (1). »
Cette harangue, qui arrache encore des larmes aujourd'hui, transporta d'enthousiasme le sacré collège. Le roi de Naples, le duc de Milan, le marquis de Mantoue manifestèrent alors le désir de concourir à la croisade ; Bologne , Lucques et Sienne offrirent de l'argent et des soldats. Pie II adressa une dernière exhortation aux souverains. Il y réfutait les vaines excuses qu'on pourrait alléguer pour se dispenser de l'expédition, faisait la nomenclature de ses
(1) Commentarii Pii II, lib. XII.
forces et s'écriait avec l'accent de la foi : « Nous paraîtrons au milieu de vous, entouré de cardinaux, d'évêques et de prêtres, avec l'étendard de la croix déployé, l'Eucharistie sacrée et les reliques des saints. Jésus-Christ sera avec nous et nous avec lui. Y a-t-il un chrétien, si dur qu'il soit, qui refuse de suivre Jésus-Christ et son vicaire (1)? » Enfin le pape indiquait pour rendez-vous la ville d'Ancône, pour date du départ le mois de juin et pour récompense la rémission des péchés.
Une résolution si grande et si soudaine ébranla l'Europe entière. Pie II, se considérant à juste titre comme l'âme et la tête de l'entreprise, voulut l'organiser lui-même. Il fit conclure des alliances nécessaires à la croisade, l'une entre les Vénitiens et le duc de Bourgogne, l'autre entre les Vénitiens et le roi de Hongrie. Philippe le Bon, sur qui il avait jeté les yeux pour diriger l'expédition l'épée à la main, déclina ce dangereux honneur, et le pape conjura Sforza, duc de Milan, de s'en charger. Celui-ci s'excusait sur son âge : « Eh bien, répondait le pape, les vieillards suivront les vieillards, et cette guerre s'appellera la guerre de la vieillesse (2) . » Pendant ce temps-là les pèlerins commençaient à affluer à Pise et à Ancône , les escadres de Venise et de Gênes se réunissaient dans l'Archipel, la Hongrie se ranimait, Scanderberg renouvelait au fond de l'Albanie une solennelle déclaration de guerre contre les Turcs (3). Trois cent mille hommes s'ébranlaient à la fois ; toutes les routes de l'Europe étaient couvertes de croisés comme au temps d'Urbain II, et le sultan, à la vue de ces immenses préparatifs, n'était pas sans inquiétude sur l'issue d'une si grande entreprise.
Le saint pontife se préparait à tenir sa promesse. Malgré la fièvre qui le consumait, il donna l'ordre du départ, fit promettre à ses médecins de garder le secret sur sa maladie,
(1) Epiât, lu Pii II, dans le Recueil de Zarothus.
(2) Senes sequemur senes; bellurn hoc senum appellabitur. (Epist., xlix, Recueil de Zarothus ) .
(3) Marin Barlet, de Vila et Gestis Scanderbergi, lib. XI, p. 201.
et, sortant de Rome le 18 juin 1464, il se retourna vers les murailles de la Ville éternelle en disant avec un soupir : « Adieu, Rome, adieu; jamais tu ne me reverras (1). Pie II remonta le Tibre, puis arriva à Ancône à petites journées. Ni Sforza, ni le duc de Bourgogne ne se trouvaient au rendezvous, la flotte vénitienne n'était pas encore arrivée, et la multitude confuse des croisés qui se pressait autour de la ville, n'avait ni chef ni moyens de transport. La désertion commençait quand on signala à l'horizon le pavillon de Venise. Pie II, à qui sa faiblesse toujours croissante ne laissait plus que quelques jours de vie, voulut contempler cette flotte si impatiemment désirée. On le conduisit avec beaucoup de peine à la fenêtre de son appartement, qui s'ouvrait sur la mer. Cette vue ranima un instant ses forces épuisées, il bénit d'un geste les vaisseaux qui apparaissaient à peine dans le lointain et s'écria avec un profond soupir : « Hier je manquais d'occasion pour m'embarquer, aujourd'hui c'est moi qui vais manquer à l'occasion. » Les cardinaux, mandés auprès de son lit, reçurent ses derniers conseils. Il leur rappela les devoirs de leur ministère, leur demanda pardon pour les torts dont il se serait rendu coupable envers eux et expira au milieu de leurs larmes, le 14 août 1464. Humaniste plein de goût, poëte plein de grâce, orateur plein d'éloquence, on oubliait tous ces titres pour n'admirer en lui que le pape et le souverain. Ce fut sur le trône de S.* Pierre que son caractère apparut dans toute sa supériorité. Il s'y montra, sans hésitation et sans respect humain, le chef véritable de la vraie religion. De ce faîte des grandeurs humaines, il combattit les petites ambitions, les intérêts mesquins, le patriotisme étroit, et put croire un moment qu'il avait réveillé dans le monde l'ardeur des guerres saintes. La direction qu'il avait imprimée aux esprits et aux affaires, fut le dernier élan de la foi et le dernier effort de la politique chrétienne que le monde ait paru comprendre et qu'il ait voulu seconder.
(1) Campanus, in Vita PU IL —Murât., t. III, p. 989.
Le mouvement qu'il avait provoqué était le seul tombeau vraiment digne de lui. Il tomba sous les coups de la mort, dans les bras de la catholicité assemblée sous ses yeux et prête à obéir à ses ordres. Les cardinaux cessèrent aussitôt de s'occuper d'une expédition qui n'avait plus de chef, et après avoir remis au doge de Venise 40,000 ducats destinés à la croisade, ils ne songèrent plus qu'à rentrer à Rome pour donner un successeur au grand homme que le monde venait de perdre. Ces espérances évanouies dans une tombe pouvaient, dès le lendemain, se relever sur un trône.
Le premier soin de Paul II fut, en effet, de continuer la guerre contre les Turcs. Jaloux de donner lui-môme l'exemple, il s'obligea à fournir tous les ans cent mille écus d'or aux Hongrois et autant à Scanderberg, qui était venu solliciter à Rome la protection du père commun des fidèles. Vingt galères, armées par les ordres du pape, allèrent se joindre à la flotte des Vénitiens, et les chrétiens obtinrent quelques avantages. La Hongrie, Venise, l'Albanie se liguent contre l'ennemi commun (1464); Mathias Gorvin reprend la Bosnie ; Scanderberg soutient héroïquement le siège de Croïar repousse le sultan, évite le piège d'un assassinat et meurt en apprenant une nouvelle victoire de ses braves Albanais (1467). Il avait été pendant vingt-trois ans la terreur des Turcs, et avait gagné sur eux vingt-deux batailles rangées.
En apprenant cette nouvelle, Mahomet s'écria dans un transport de joie : « Que vont devenir les chrétiens? ils ont perdu leur glaive et leur bouclier! » Mahomet ne savait pas que ce glaive est la parole du pape, qui ne se tait jamais ; ce bouclier, la prière, qui s'étend partout. Paul II trouva alors dans les Vénitiens et les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem les principaux défenseurs du nom chrétien. Ceux-là croisaient le long des Cyclades et sur les côtes de la Natolie ; ceux-ci avaient fait de l'île de Rhodes le poste avancé de la civilisation et de la foi, et y tenaient fièrement la bannière de leur ordre. Paul II les conseillait également, ne cessant de négo-
cier auprès des princes pour les décider à une croisade. Il mourut subitement le 26 juillet 1471, après avoir réprimé par une constitution sévère, la cupidité des gouverneurs et des juges dans les États pontificaux, confié la garde des forteresses et le gouvernement des villes à des ecclésiastiques, et introduit à Rome l'art de l'imprimerie.
Ce fut Sixte IV qui lui succéda. Le nouveau pape était animé du même esprit que ses prédécesseurs, et toutes ses pensées furent d'abord pour la croisade. Il envoya le cardinal d'Aquilée en Allemagne, en Hongrie et en Pologne, le cardinal Bessarion en France, et le cardinal Borgia en Espagne avec les pouvoirs les plus étendus pour exciter les princes et les peuples à la guerre sainte. Il équipa lui-même une flotte de vingt-quatre voiles et en remit le commandement au cardinal Caraffa(l). Cette flotte fut réunie à Rome, sous ses yeux, au port de Ripa-Grande ; avant de lever l'ancre, le pape fit en personne la remise des drapeaux et des enseignes aux officiers chargés de les défendre. Il monta ensuite sur le vaisseau amiral, et du haut du pont bénit solennellement les soldats et les marins. Caraffa se joignit ensuite aux escadres de Venise et de Naples, et alla croiser sur les côtes de l'Asie Mineure. Attalie et Smyrne tombèrent en son pouvoir; à son retour, il reçut à Rome les honneurs du triomphe et fut conduit à la basilique de Saint-Pierre. Vingt-cinq Turcs montés sur des chevaux richement harnachés suivaient le cardinal. Venaient ensuite douze chameaux chargés des riches dépouilles des vaincus, puis les trophées d'armes, les drapeaux musulmans, et une partie de la chaîne qui servait à fermer le port d' Attalie. C'étaient les premières dépouilles d'un ennemi réputé jusqu'alors invincible (2).
La suite ne justifia pas ces heureux commencements. Mahomet reprit l'avantage à Cafta sur les Génois (1475) ; dans le Frioul, qu'il livra au carnage et à l'incendie (1477) ; à Croïa,
(1) Anonymus, apud Murât ori, p. 1057 .
(2) Diario di Stefano d'Infessura, p. 1143.
que ne défendait plus Scanderberg, et qui fut emportée d'assaut. Les Turcs parurent aux bords de la Piave en vue de Venise. Bientôt la fîère république s'épouvante et demande la paix; elle livre, pour l'obtenir, la ville de Scutari, qui venait de soutenir glorieusement deux sièges, le premier illustré par le courage d'Antoine Lorédano, le second par l'héroïsme du dominicain Jean Barthélémy, resté vainqueur dans la place avec quatre cent cinquante hommes et cent cinquante femmes. Mais Venise oubliait trop facilement la gloire pour l'intérêt; Venise n'allait pas tarder à dire : « Ne savezvous pas que nous sommes Vénitiens d'abord, chrétiens ensuite? »
Quoique Sixte IV ne perdît point de vue la croisade, les événements arrivés dans la Péninsule et dans ses États partagèrent son attention et ses ressources. Ce pape, dont le caractère était facile et libéral, s'était rendu singulièrement populaire par la bonté avec laquelle il accordait des grâces à tout le monde. Cette bonté profita surtout à sa famille. Quatre de ses parents entrèrent dans le sacré collège; d'autres obtinrent le vicariat d'Imola, la préfecture de Rome ou des châteaux importants. Le cardinal Riario se distinguait, entre tous ses neveux, par sa finesse et sa libéralité; mais l'ambition, la légèreté, l'amour du luxe ternirent rapidement des qualités si brillantes. La mort seule mit un terme au crédit de Riario. Sixte IV tomba alors sous la dépendance de Jéronimo, frère du défunt, qu'il décora du titre de comte et à qui il fit épouser la fille du duc de Milan. Cette nouvelle influence fut plus malheureuse encore que la première; elle fit éclater entre les Médicis et les neveux du pape une brouillerie qui se termina par la conjuration des Pazzi et la guerre contre Florence.
Les Médicis et les Pazzi, . ennemis les uns des autres à Florence, l'étaient aussi à Rome, où ils avaient auprès du pape des intérêts rivaux. Julien et Laurent, qui représentaient alors la célèbre maison de Florence, étaient jeunes, riches
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et brillants. Avec l'ambition naturelles leur âge, ils avaient plusieurs fois suscité des difficultés à la papauté et accueilli ses ennemis. Il était facile à Jéronimo d'aigrir contre eux les jusfes ressentiments de son oncle. Il alla plus loin et voulut obtenir de lui la permission de conjurer leur perte. Il avait associé à son entreprise les Pazzi, leurs ennemis naturels, les Salviati, dont l'un venait d'être élevé à l'archevêché de Pise, et quelques condottieri toujours prêts au brigandage et à l'assassinat. Mais Sixte IV n'approuva point l'entreprise. Il traita Jéronimo de brute et défendit expressément aux conjurés de verser le sang. « Nous ne voulons, disait-il, la mort de personne, notre caractère a horreur d'une telle vengeance. » Malgré ce désaveu si formel, Jéronimo donna suite à son dessein. Les Pazzi, assistés des Bandini et des Salviati, attaquent les Médicis dans la cathédrale de Florence, au milieu même du saint sacrifice de la messe. Julien est tué, et Laurent blessé légèrement ; mais le peuple s'indigne, les conjurés sont arrêtés et mis à mort. Soixante-dix personnes payent de leur vie leur participation au complot, leurs membres déchirés jonchent les rues et les places, on élève leurs têtes au bout des piques, et la vile multitude suit ces restes sanglants en faisant écjater une joie brutale et en criant : « A bas les traîtres ! »
Parmi les complices des Pazzi se trouvait Salviati, archevêque de Pise, qui avait été jugé, condamné, exécuté, au mépris des immunités ecclésiastiques. Sixte IV n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé qu'il se plaignit hautement, comme c'était son devoir, de l'oubli de toutes les règles. Les Florentins n'accueillirent qu'avec dédain les reproches et les censures du pape, et le clergé de la république, se réunissant dans l'église de la Réparata, formula contre le chef de l'Église une protestation schismatique qui se terminait par cette parole du Sauveur à S. Pierre : Vade post me, Satona.
Ces diatribes poussèrent Sixte IV aux extrémités ; il lança contre la république une sentence d'interdit et lui déclara la
guerre. Naples se rangea du côté du pape, la France du côté des Florentins, et les hostilités commencèrent. L'avantage resta à Sixte IV dans toutes les rencontres, et, malgré des suspensions d'armes accordées à la république, c'en était fait de cette puissance, quand Laurent de Médicis se rendit auprès du roi de Naples et le décida à signer avec lui un traité de paix. Une négociation si heureuse pour Florence n'était pas de nature à désarmer le pape. Mais l'intérêt de la chrétienté rappela bientôt ses regards sur un plus grand théâtre : car toute la Péninsule, entraînée par l'exemple de Sixte IV, suivait avec une douloureuse émotion les progrès des armes musulmanes.
Depuis la défection de Venise, les mers semblaient être devenues pour Mahomet un lac soumis à sa puissance. Rhodes seule tenait encore. Cette île, occupée par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, était, par sa position entre l'Europe et l'Asie, un des points les plus convoités par l'ambition musulmane. Pierre d'Aubusson y commandait. La haute renommée de ce grand maître était faite d'ailleurs pour attirer le Croissant devant Rhodes. On le disait aussi pieux que brave, insensible à la crainte et capable de résister à tous les assauts. Il ne tarda pas à voir se déployer autour de l'île, sous le commandement du vizir, une flotte de cent soixante vaisseaux et une armée de cent mille hommes. Le siège dura quatre-vingt-dix-neuf jours, la place se couvrit de ruines, le grand maître fut criblé de coups. N'importe, il fallut céder devant ces murailles ébranlées, que défendait, par les ordres du pape, un bataillon de chevaliers sans peur et sans reproche. La flotte turque se retira, Rhodes fut sauvée (1480), et le pape jeta sur les glorieuses blessures de Pierre d'Aubusson le manteau de cardinal. Jamais sang plus noble n'avait rougi la pourpre romaine.
Mahomet avait juré de se venger. Otrante fut prise, et la population massacrée sans pitié. Ce n'est pas assez : le sultan rassemble huit cent mille hommes, et prépare une expédition dont le but demeure secret. Rhodes, la Hongrie, l'Italie trem-
Ment à la fois. Sixte IV, cédant à l'effroi général, ne se croyait plus en sûreté dans Rome. On assure qu'il eut alors la pensée d'abandonner l'Italie et de chercher un refuge à Avignon. On racontait, avec une douleur mêlée d'épouvante, que le farouche vainqueur de Gonstantinople s'était promis de triompher à Rome, et qu'il voulait faire hennir son cheval sous les voûtes de Saint-Pierre comme sous celles de Sainte-Sophie. Mais le courage revint bien vite au cœur du pontife, et, au lieu de fuir les Turcs, il songea à les combattre. Une encyclique, pleine d'éloquence et de larmes, fut envoyée à toutes les puissances chrétiennes (1), pour les émouvoir parle tableau des malheurs d'Otrante. Le pontife, s'adressant d'une manière plus spéciale encore aux peuples d'Italie, les conjurait par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ, par sa passion, par le suprême jugement que nous subirons tous devant son tribunal, de mettre un terme à leurs jalousies et à leurs discordes, et de se réunir dans les étreintes de la charité et de la paix. Après cette exhortation, donnant lui-même l'exemple, il se réconcilia avec les Florentins, qui avaient trempé dans une conjuration formée contre ses jours; donna l'absolution aux ambassadeurs de cette seigneurie, ajoutant, comme pénitence, qu'ils armeraient quinze galères à leurs frais pour faire la guerre aux Turcs. Il envoya ensuite le cardinal Savelli à Gênes avec ordre d'y équiper une flotte, le cardinal Giuliano, son neveu, en France, en Angleterre, en Ecosse, et, mettant toute l'Église en prière, il convoqua à Rome un congrès des puissances (2).
Malgré la solennité de cet appel, l'Italie seule y répondit d'abord. Le pape, le roi de Naples, les Florentins, le duc de Milan arrêtèrent entre eux une grande ligue. Seuls les Vénitiens refusèrent d'y entrer, soit qu'ils ne voulussent point rompre la paix avec Mahomet, soit que leur ressentiment contre le roi de Naples leur fît voir sans déplaisir la chute d'O-
(1) Raynald, an. 1480.
(2) Raynald, an. 1480.
trante et les périls imminents des Deux-Siciles. Enfin Mathias Gorvin, le roi d'Aragon et le roi de Portugal adhérèrent à la ligue. C'était une compensation pour l'indolence de l'empereur Frédéric III et la politique toute personnelle de Louis XI, qui songeait bien moins à arrêter Mahomet qu'à s'agrandir lui-même.
Tous les yeux se tenaient fixés avec une vive anxiété sur le siège cl'Otrante, que le duc de Galabre venait de commencer. La garnison ottomane , vigoureusement attaquée, se défendait avec non moins d'énergie que d'habileté. La guerre s'étendait de proche en proche, et tandis que Mathias Gorvin envoyait des renforts aux chrétiens, les Tares en attendaient à leur tour de l'autre côté du détroit. C'était, ce semble, une longue et cruelle lutte qui allait s'engager. Sixte IV redoubla de prières et invita l'univers entier à prier avec lui. Tout à coup, au milieu de ces supplications ferventes, Mahomet II expira d'une colique, le 13 mai 1481 , dans une bourgade delà Bithynie. A cette nouvelle le monde respira; la ville d'Otrante fut reprise ; Rome célébra la mort du sultan à l'égal d'une grande victoire ; Sixte IV avait sauvé , par ses prières, Rome, l'Italie, la chrétienté.
En célébrant cette grande délivrance, les États de l'Église pardonnaient plus facilement au pape sa faiblesse pour ses neveux. Il avait d'ailleurs de grandes pensées et de nobles projets pour L'indépendance de l'Italie; c'est Sismondi qui lui rend ce témoignage : « Il connaissait, dit-il, la puissance des républiques. Il voulait assurer à la Péninsule tous les moyens de repousser les attaques des étrangers et des barbares, en réunissant la Lombardie à la Toscane sous l'égide de gouvernements que la confiance et l'amour de leurs peuples rendissent inébranlables. Le plan qu'il avait conçu dans sa tête était digne d'un homme de génie et même d'un ami vrai de son pays (1). •
(1) Sismondi, Histoire des républiques italiennes, t. XI, p. 113.
Enfin il est une gloire que personne ne lui conteste : c'est celle d'avoir été le restaurateur de Rome. Martin V, Eugène IV, Nicolas V, Paul II, avaient déjà travaillé à rendre à cette capitale sa splendeur antique. Mais il restait à élargir les rues, à réparer les ponts et les aqueducs, à relever la plupart des palais et des églises. La munificence de Sixte IV pourvut à tout. Il fit construire, entre le palais Gorsini et le palais Spada, un pont qui porte encore aujourd'hui son nom, la chapelle célèbre du Vatican et les premiers bâtiments de la bibliothèque. La mort de ce pontife arriva le 12 août 1484. Une piété sincère, une libéralité royale, une politique noble, élevée, toujours chrétienne, lui auraient mérité une place parmi les plus grands papes, si ses complaisances pour ses neveux n'eussent fait à sa mémoire un tort irréparable. L'Église, comme l'histoire, condamne le népotisme. Elle doit faire ses réserves dans l'éloge de Sixte IV, puisqu'elle le signale comme l'auteur de cet abus, si propre à substituer dans le gouvernement ecclésiastique la famille à la religion, et à faire prévaloir les intérêts particuliers sur les intérêts généraux.
Nicolas V, Galixte II, Pie II, Sixte IV, représentent la politique des papes dans la chrétienté ; leur politique intérieure se personnifie surtout dans Alexandre VI.
Rome n'était pas encore entièrement délivrée du fléau des discordes civiles, ni les États de l'Église de la tyrannie féodale. Dans la dernière année du règne de Sixte IV, la ville fut de nouveau troublée par les rivalités sanglantes des Orsini et des Golonna. Le palais de Louis Golonna fut livré aux flammes, et il périt lui-même dansl'émeute excitée par les Orsini victorieux. Au dehors, l'autorité pontificale, sans être méconnue, avait pour représentants un certain nombre de petits tyrans, qui, sous le titre de vicaires, opprimaient le peuple bien plus encore qu'ils ne gênaient la souveraineté du pape. Les Malatesta gouvernaient Gésène à ce titre ; lesRiario, Imola et Forli ; lesManfredi, Faenza; les Sforza, Pézaro; les Bentivogli, Bologne; les Baglioni, Pérouse. Quand ces grands feudataires le voulaient, ils
pouvaient affamer le pape, les cardinaux et les habitants desRomagnes. Toute justice était devenue impossible : caria plupart des vicaires achetaient avec quelques milliers de ducats la conscience des j uges et s'assuraient par là l'impunité de leurs forfaits.
Pour réprimer ces excès, ce n'était pas la bonne volonté qui avait manqué à Innocent "VIII, mais la santé du corps et l'énergie du caractère. Les huit années de son pontificat (29 août 1484 — 25 juillet 1492) avaient été marquées, au dehors, par un commencement de croisade contre Bajazet, qui avait suffi pour prévenir une invasion de ce prince en Sicile, et, au dedansj par des actes d'administration empreints d'un esprit de clémence et de générosité [qui lui avaient valu le titre de père de la patrie. Mais il y a des princes qui ont le talent de se faire aimer sans avoir celui de se faire craindre. La liberté dégénère alors en licence, et la répression, pour avoir un plein effet, doit s'exercer d'un ton plus impérieux et avec une main plus sévère. Les obsèques du pape Innocent VIII avaient été célébrées, le 9 du mois d'août 1492, avec la pompe accoutumée ; mais plusieurs meurtres avaient été commis pendant les funérailles ; les voleurs et les assassins semblaient se multiplier partout : il n'y avait plus de sécurité publique. Dans l'oraison funèbre d'Innocent VIII, Léonelli, évêque de Goncordia, disait aux cardinaux : « Hâtez-vous de choisir un successeur au pape défunt : car Rome est à chaque heure du jour un théâtre de meurtres et de brigandages. » Les voix du conclave se partagèrent d'abord entre Ascanio Sforza et Rodrigue Borgia. Le premier aurait prévalu peut-être en d'autres circonstances par l'éclat de son nom et l'autorité de sa famille; le second fut préféré dans les conjonctures actuelles à cause de son énergie et de sa vigueur. Rodrigue Borgia fut proclamé pape sous le nom d'Alexandre VI.
Le nouveau pape était né à Valence en 1431, et il avait été connu d'abord sous le nom de Rodrigue Lanuzoli. Quand Galixte III, dont il était le neveu, fut élevé sur le siège de S. Pierre, il reprit le nom et les armes des Borgia. Son
intelligence était vive et prompte ; il eut dans ses études de brillants succès, et, quittant tout à coup la robe pour l'épée, il déploya dans la profession militaire l'ardeur qu'il avait mise à apprendre le droit civil. C'est dans la vie des camps qu'il s'attacha à une femme d'une grande beauté, connue dans les chroniques du temps sous le nom de Yanozza. Selon les uns, il l'épousa secrètement ; sa liaison, selon d'autres, ne fut qu'une passion coupable ; on s'accorde communément à reconnaître que Yanozza lui donna quatre fils et une fille, pour lesquels il se montra le père le plus tendre (1). Appelé à Rome par son oncle, qui ignorait sa conduite, Rodrigue changea encore une fois de carrière. Il fut nommé au siège de Yalence et reçut le chapeau de cardinal, avec la dignité de vice-chancelier de l'Église romaine.
Engagé dans l'état ecclésiastique avant d'avoir eu le temps d'en contracter l'esprit et les habitudes, le jeune cardinal environna sa conduite de tout ce qui pouvait recommander un prince de l'Église. Sa gravité et sa sagesse prématurée frappaient les prélats les plus vertueux ; d'autres étaient fascinés par l'éclat de ses talents ; le peuple surtout aimait en lui le faste, les manières royales et l'habitude de la libéralité. Enfin tous avouent qu'il possédait au suprême degré une éloquence naturelle, une activité infatigable, une sobriété exemplaire et l'art de mener à bonne fin les plus grandes affaires (2).
Les qualités de Borgia étaient très-publiques, les habitudes de sa première vie très-peu connues. Ces circonstances expliquent pourquoi le conclave qui l'élut ne dura qu'un jour, et comment son élection fut si bien accueillie. Le 11 du mois d'août, le pape fut conduit en grande pompe dans l'église de Saint-Pierre. « La joie du peuple était grande, dit Guichardin, d'ailleurs si hostile à ce pape. Tout le monde
(1) Jacobi Valaterrani Diar. Roman., p. 129. — ïomaso Tomasi, Vita di Cesare Borgia, Montechiaro, 1671, p. 15.
(2) Diar. Rom., p. 130. — Guicciardini, liv. I, ch. i.
appréciait la sagesse de Borgia, sa rare perspicacité, sa pénétration, son éloquence portée au plus haut degré, son incroyable persévérance, son adresse infinie dans tout ce qu'il entreprenait. » On comptait, en effet, sur sa fermeté et sur sa prudence pour mettre fin à l'anarchie.
Mais Alexandre YI ne partageait point cette joie. Pendant la cérémonie même du couronnement, il fut en proie à des spasmes violents , et une sueur abondante coula de son front. Il prévoyait sans doute les difficultés de son règne et il tremblait devant la grande tache que lui imposait la tiare. Le suffrage des puissances chrétiennes n'en confirma pas moins celui du peuple romain. Alexandre est appelé dans les harangues des ambassadeurs qui viennent le féliciter de son exaltation, le pontife clément, le prince libéral, le pilote sans pareil. Son nom paraît d'un heureux présage à toute la terre. On loue de toutes parts sa doctrine, son expérience, son amour et son zèle pour la religion, la généreuse protection dont il a toujours entouré les lettres, et l'expérience profonde qu'il a acquise dans le maniement des affaires (1).
Alexandre VI, dans les premiers jours de son règne, prit à tâche de justifier ces espérances. L'élection était à peine achevée qu'il déclara aux cardinaux ses sentiments et ses désirs. Son dessein était de suivre les préceptes du Saint- Esprit et de publier avec intrépidité ses saintes lois (2). Il tint le même langage à ses fils, si l'on s'en rapporte à l'un des historiens qui l'ont traité avec le plus de sévérité. César, le plus célèbre de tous les membres de sa famille, qui achevait alors ses études à l'université de Pise, était accouru à Rome pour recueillir une part dans les honneurs dont les Borgia venaient d'être comblés. Le pape le renvoya, en lui disant que ses enfants se faisaient illusion s'ils concevaient de telles espérances.
(1) Voir ces discours dans la collection intitulée : Claronim hominum Orationes, Colonite, 1559.
(2y Gordon, p. 23 et 24.
AVANT LA KEFORME. 449
« Nous avons pris, ajouta-t-il, la ferme résolution de procurer le meilleur service de Dieu, aussi bien que la plus grande gloire et exaltation de la chaire apostolique, afin d'effacer le souvenir de nos erreurs passées et de tracer à nos successeurs un sentier remarquable (1). » Pourquoi soupçonnerait-on de duplicité ces paroles, qu'Alexandre VI va justifier d'ailleurs par ses actions?
En arrivant au pouvoir, il mit une attention singulière à s'entourer d'hommes capables, fit pour cela une active recherche des sujets les plus distingués et leur donna les principales charges de sa cour. Il ne s'en tint pas là. L'ordre public, si récemment troublé, lui imposait l'obligation spéciale de veiller à la sûreté des propriétés et à la vie des citoyens. Le soin qu'il en prit, fait beaucoup d'honneur aux premières années de son règne. Protecteur déclaré des faibles et des pauvres, il assura la subsistance de Rome et des environs en rétablissant la sécurité du commerce, organisa une police sévère, rendit la justice accessible à tous, simplifia l'administration et donna enfin à la ville la seule chose qui lui eût manqué jusqu'alors, un gouvernement supérieur aux factions populaires. De Rome ses regards se portèrent sur les vassaux de l'Église. Il avait le droit de les ramener à l'obéissance : les moyens qu'il employa peuvent seuls être discutés.
La première affaire qui se présenta fut celle des châteaux. Il est de principe élémentaire, en matière de fief, que le suzerain se réserve la propriété directe de l'héritage et qu'il n'en transfère au vassal que la propriété utile, à charge de foi et hommage; que si le vassal aliène son fief sans l'aveu du suzerain, il s'expose à la commise, c'est-à-dire à la confiscation pour félonie. Or Francesco Gibo, qui possédait l'Anguillara, Gornéto et quelques autres châteaux dans le voisinage de Rome, les vendit à Yirginio Orsino, créature et
(1) Tomtiso Tonnibi, p. 25.
parent du roi de Naples Ferdinand Ier, et se retira a Florence. Alexandre protesta : ses avertissements furent négligés. Il fît alors une ligue avec les Vénitiens et le due de Milan, et il fut stipulé que les deux alliés feraient marcher incessamment à Rome chacun deux cents hommes d'armes pour la sûreté des États et de la personne du pape, et qu'avec ces troupes, et même de plus considérables s'il en était besoin, ils l'aideraient à reprendre les châteaux dont Virginio était en possession (1). Cette ligue effraya Ferdinand, et il se hâta d'accepter la paix. Frédéric, son second fils, vint à Rome, et on convint que Virginio garderait ses châteaux moyennant l'hommage et une somme d'argent qu'il payerait au pape.
Cet accord rapidement conclu était tout politique. Ferdinand voyait se former contre lui, du côté de la France, un orage qui grossissait chaque jour, et, en apprenant que Charles VIII allait descendre les Alpes pour revendiquer à main armée les droits de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples, il tenait à n'avoir pas le pape pour ennemi. Le roi de France envoya de son côté une ambassade à Alexandre VI pour obtenir de ce pontife, par promesses ou par menaces, l'investiture des États qu'il voulait conquérir. La réponse du pape ne fut point favorable. Il protesta contre la tentative de Charles VIII, rappelant que le trône des Deux- Siciles était un fief du Saint-Siège, et que le pape seul, comme suzerain, devait juger les prétentions respectives des maisons d'Anjou et d'Aragon. Mais le jeune prince ne voulait devoir qu'à ses armes la couronne qu'il rêvait. Ne pouvant entraîner le pape dans son parti, il noua des intrigues avec les cardinaux mécontents, les combla de prévenances et d'honneurs, et, après avoir traversé sans obstacle Milan et Florence, entra en vainqueur dans la Ville éternelle, pendant qu'Alexandre VI, cédant à l'orage, se retirait au château Saint-Ange. Ces cardinaux qui s'étaient mis à la suite du roi
(!) Guicciurdiiii, l:v. I, eh. X.
de France, étaient au nombre de six : deux Français, Gureck et Saint-Denis; deux Italiens, Sforza et la Rovère, et deux Romains rebelles, Savelli et Golonna. « Il est certain, dit un historien protestant, qu'ils avaient plus à cœur leurs injures que la prospérité de Charles, et qu'ils n'avaient embrassé son parti qu'en vue de se venger (1). » Ces six cardinaux, qui n'étaient dans le sacré collège qu'une faible minorité, pressaient Charles VIII de faire déposer le pape. Chose étonnante ! au lieu d'alléguer les désordres que l'histoire, trop prévenue contre ce pape, a reprochés à sa vie privée, ils ne firent valoir que la prétendue simonie qui aurait présidé à son élection. Ce silence est, sinon une justification éclatante, du moins une présomption très-forte en faveur de la conduite du pontife. Charles VIII recula devant les propositions des cardinaux égarés et entra en arrangement avec le pape. Il fut décidé que, pour garantie de sa neutralité, Alexandre livrerait Civita- Vecchia, Terracine et Spolète, et qu'il ferait accompagner l'armée française par le cardinal César Borgia. Sous le titre officiel de légat, c'était un véritable otage que livrait le pontife. Un tel arrangement ne pouvait durer, puisque l'une des parties ne l'avait accepté que par la nécessité et que l'autre ne l'avait obtenu que par la force. Mais Alexandre fut inflexible sur l'investiture du royaume de Naples. Il la refusa au roi de France avec une fermeté qui l'honore. Sachons gré à ce pontife si calomnié d'avoir maintenu les droits de l'Église et de la maison d'Aragon, malgré la violence qui aurait pu expliquer toutes ses faiblesses.
Maître de Naples, le monarque français ne tarda point à s'y faire détester. En quelques mois toute la Péninsule se trouva armée contre lui. Charles fut bientôt obligé de revenir sur ses pas. Il ne fit que passer à Rome et rendit en partant les places de Civita-Vecchia et de Terracine ; celle de Spolète ne lui avait jamais été remise. Alexandre VI s'était retiré à
(1) Gordon, Hiet, 'J'Alrvamlrv i7, t. I, p*. 1i(i.
Orviéto, suivi des cardinaux, de deux cents hommes d'armes, de mille chevau-légers et de trois mille hommes d'infanterie ; il mit une bonne garnison dans le château Saint-Ange et laissa le cardinal de Sainte-Anastasie pour recevoir le roi (1). Sans entrer directement dans la ligue qui se formait contre le roi de France, il ne fit rien pour s'y opposer. Les garnisons que Charles retira des villes de la Romagne servirent à lui former une escorte, bien nécessaire à son retour. Quarante mille confédérés l'attendaient à Fornoue : il força ce passage avec huit mille hommes et fit absoudre par la gloire de cette bataille toutes les témérités de son expédition.
Alexandre YI n'avait pas oublié la conduite que ses vassaux avaient tenue à l'heure du danger. En jetant les yeux autour de lui, il reconnut avec douleur qu'il ne pouvait se fier qu'à sa propre famille, puisque la plupart des maisons nobles avaient arboré le drapeau de l'étranger. Quand le départ de Charles VIII eut inauguré la restauration, les Colonna, qui avaient donné les premiers l'exemple de la défection à la cause pontificale, furent les premiers à s'y rallier. Alexandre VI soumit ensuite les Orsini avec l'aide du duc d'Urbino et du duc de Milan. Ses armes se tournèrent enfin contre Ostie, qui était encore aux mains de Julien de la Rovère. Conzalve de Cordoue avait pris le commandement des troupes ; il s'empara d'Ostie, y rétablit l'autorité d'Alexandre et reçut, en récompense de ses services, une rose d'or, que le pape bénit encore solennellement chaque année, et qui ne se donne ordinairement qu'aux têtes couronnées.
Jusque-là, il faut le reconnaître, le pape avait suivi une politique noble autant qu'habile et vraiment italienne. Le reste de son règne ne répondit pas aux espérances qu'on en avait conçues. L'ambition de sa famille en fut la cause. Après avoir donné la pourpre à César, l'un de ses fils, il chercha à constituer au profit de l'aîné, qui portait le titre de duc de Candie,
Ij Gordon, Histoire cVAlesanJre 17, t. I, p. 180.
une principauté puissante, et proposa au sacré collège d'ériger en duché Bénévent, Terracine, Ponte-Corvo, avec leur territoire. Piccolomini, cardinal de Sienne, eut le courage de protester contre ce démembrement des États de l'Église ; ses collègues y acquiescèrent par leur silence. Quelques semaines après ce consistoire, on retira du Tibre le cadavre du duc de Gandie, couvert de blessures; l'auteur de l'assassinat demeura toujours inconnu (1).
Une telle mort était faite pour effrayer Alexandre VI. Sans parler de la douleur qu'il en ressentit, il y vit clairement le doigt de Dieu et renonça, sous l'impression d'une religieuse terreur, aux desseins qu'il avait conçus pour l'élévation de sa famille (2). Mais deux ans après, la douleur fait place à d'autres espérances. Il songe à délier César, son second fils, des engagements qu'il a contractés dans les ordres et à l'élever aux dignités séculières. Le cardinal, qui n'était que diacre et qui manquait de vocation ecclésiastique, fut relevé de ses vœux de l'avis du sacré collège. Son père obtint pour lui de Louis XII, avec qui il fit alliance, le titre de duc de Valentinois, et lui donna lui-même les fonctions de généralissime des armées pontificales. Sûr de l'appui de la France autant que de la capacité de César, il résolut alors de renverser les vicaires pontificaux dans les Romagnes et dans la Marche d'Ancône, et de composer, de tous leurs États réunis, une principauté dont le duc de Valentinois deviendrait le titulaire, sous la suzeraineté du Saint-Siège. Dans un consistoire tenu à cette époque, le pape se plaignit que les seigneurs de Pésaro, de Rimini, de Faenza, d'Imola et de Forli avaient manqué au devoir de leur vassalité en ne remplissant plus les conditions de l'investiture. Le fait était légalement constaté. Les uns ne payaient pas le cens, les autres ne le payaient qu'avec peine; tous se mettaient, sans la permission du pape, à la solde des autres princes ; non-seulement ils
1) Tomaso Tomasi, p. 17 7, 178.
(2) Ravnald, an. 1407.
ne stipulaient pas dans leurs engagements qu'ils ne seraient point tenus de servir contre l'Église, mais ils contractaient quelquefois même l'obligation formelle du contraire. C'était donc plus qu'un droit, c'était un devoir pour Alexandre VI de réduire ces rebelles. Il les appelait lui-même « autant de menottes qui l'empêchaient de bénir, de consoler et de secourir son peuple. »
Après avoir entendu cet exposé, le consistoire rendit un jugement pour faire rentrer les vicariats sous l'autorité directe du Saint-Siège. Mais la sentence fut tenue secrète, pendant que l'on préparait tout pour l'expédition. César ne publia le manifeste de l'Église que le jour où il fut en état de le défendre, et les vicaires pontificaux n'apprirent leur déchéance qu'en voyant l'ennemi à leurs portes. En homme habile, César s'était bien gardé d'annoncer que la destruction de toutes les tyrannies était décidée. Il craignait que cette nouvelle ne déterminât les vicaires à s'unir contre lui. Paraissant donc oublier Bologne, il n'adressa la sentence du consistoire qu'aux seigneurs qui y avaient été nommément désignés. Mais Louis XII n'ignorait pas retendue de l'entreprise : car ce monarque s'était engagé, dit un historien, à réduire sous l'obéissance du Saint-Siège les villes de la Romagne possédées par les vicaires de l'Église, et à lui payer annuellement 30,000 ducats pour augmenter ses forces (1). César Borgia, chargé de la conduite de l'armée, attaqua d'abord Imola et Forli, que tenaient les Sforza, et les obligea à capituler. Pésaro, occupé par la même famille, fut ensuite réduit à l'obéissance. Les Malatesta rendirent Rimini ; les Manfredi, Faenza, et les Colonna,voyant ce qui arrivait aux autres feudataires, prirent le parti de se soumettre d'eux-mêmes en venant déposer les clefs de leurs forteresses dans le bassin de S. Pierre. Bologne était encore possédée par Bentivoglio. Celui-ci avait appris que plusieurs citoyens fidèles au pape entretenaient
(1) Oniociarrlini, Hist. <Fltal., liv. TV, ch. ni.
une correspondance avec le duc de Valentinois. Il les fit arrêter, et le peuple les massacra sur-le-champ. Puis il pourvut à la défense de la place avec tant d'énergie, que César fut obligé de renoncer à la prendre.
Cependant Louis XII avait envoyé un secours de quatre cents lances à sonallié. César reprit ses opérations dans la Romagne, s'empara d'Urbin par ruse, de Camérino par force, et, usant d'une justice sommaire, trop usitée dans les guerres civiles, il fit étrangler le tyran de Camérino, ainsi que ses deux fils. Quelques barons de la Romagne formèrent alors une ligue redoutable contre lui. On l'informa de tout, et il sentit pour la première fois le frisson de la peur dans ses veines. Ce fut un homme tristement fameux qui vint le rassurer. Machiavel, ambassadeur de la république de Florence, le vitàFano, conféra avec lui, et, si l'on en croit les chroniques du temps, conseilla le plus odieux guet-à-pens. Les quatre principaux seigneurs révoltés contre l'autorité pontificale étaient : Yitellozo, Olivérotto, Paolo Orsino et le duc de Gravina. César feignit de se réconcilier avec eux et leur donna un rendez-vous à Sinigaglia. A peine étaient-ils entrés dans la ville, qu'ils furent conduits dans une maison éloignée, où on leur avait préparé des appartements. C'était une tombe et non une demeure hospitalière qui s'ouvrait pour] eux. Les deux premiers furent étranglés le soir même, les deux autres quelques jours après. Les victimes étaient des brigands dignes de tous les supplices, si la justice les eût ordonnés. Le peuple ne les regretta point, à cause des crimes dont ils s'étaient souillés ; mais César ne devait point imiter leurs excès pour y mettre fin. L'exécution de Sinigaglia demeure sans excuse aux yeux de la religion, comme aux yeux de la justice : c'est une tache de sang imprimée en caractères indélébiles sur le nom des Borgia.
César avait déjà reçu en plein consistoire le titre de duc des Romagnes. Il s'empara encore de Piombino et mit le comble à sa puissance par l'abaissement des Orsini, des Savelli et des Colonna. Plus cette puissance s'étendait,
moins l'ambition du duc de Valentinois était satisfaite. On assure qu'Alexandre YI médita alors le projet d'ériger en royaume la Romagne, la Marche et l'Ombrie, et qu'il cherchait à obtenir du sacré collège un consentement nécessaire à cette aliénation, sous la réserve des droits de suzeraineté (1). Si ce projet eût réussi, le pape n'aurait travaillé que dans l'intérêt de sa famille. Toute la réforme se serait réduite à substituer un seul vicaire à un plus grand nombre. Cependant l'extinction des tyrans était un bienfait ; il reste à savoir qui doit en recueillir les fruits, ou l'Église ou les Borgia . Attendons un peu : les hommes ont toujours la mort pour ennemie; Dieu, au contraire, l'a toujours pour alliée. La mort ne devait pas tarder à frapper à la porte du Vatican. Elle emportera dans la tombe le dernier mot de cette poliitque, que personne n'a pénétrée ; mais elle en laissera à l'Église et au peuple tout le bénéfice.
Quelque absorbé qu'il parût dans ces vastes desseins, Alexandre YI n'a pas oublié un seul jour qu'il était pape. Ses contemporains ne l'oubliaient pas non plus, quand ils invoquaient son jugement pour se partager le nouveau monde. Les yeux tournés avec autant d'attention que de respect vers cette main qui traçait, sur des mers inconnues, une ligne de démarcation entre leurs espérances respectives, les Espagnols et les Portugais reçurent avec obéissance la bulle d'Alexandre YI et crurent tenir de Dieu même, les uns l'empire d'Orient, les autres celui d'Occident. Un pontife d'un caractère odieux et d'une moralité avilie eût-il été appelé à devenir l'arbitre de deux grandes nations, qui avaient pour rois les Isabelle, les Ferdinand, les Emmanuel, pour ministres les Ximénès, pour capitaines les Gonzalve de Gordoue, pour amiraux les Diaz, les Yasco de Gama et les Christophe Colomb?
La bulle Inter cœtera, qui fit loi dans tout le xvie siècle, fut suivie de brefs autorisant les conquêtes des rois d'Espagne à
(1) Muratori, Ânnali ,/7/a/m, on. 1503,
Alger et à Tunis, et celles des rois de Portugal à Fez, à Méquinez et à Maroc. Alexandre VI confirma l'ordre de Saint-Michel à la prière de Charles VIII, roi de France, et réunit dans les mains de Ferdinand et d'Isabelle les grandes maîtrises d'Alcantara, de Calatrava et de Saint-Jacques de Gompostelle. A côté de ces fondations militaires, il n'oublia point les fondations pieuses ou charitables. L'ordre des annonciades, fondé par Ste Jeanne de Valois, et celui des frères minimes, fondé par S. François de Paule, reçurent de lui leurs statuts et règlements. Il fît reconnaître dans la Géorgie la foi catholique (1496), travailla à ramener les hussites dans le sein de l'Église (1), interdit la lecture des livres contraires à la religion par une bulle datée du 1er juin 1501 (2), nomma le cardinal d'Amboise légat en France, fît accepter à Ximénès l'archevêché de Tolède, chargea ce grand homme d'entreprendre dans la Péninsule la réforme des ordres religieux dégénérés, et reçut de lui des témoignages de respect et de dévouement dont l'autorité contrebalance au moins les épigrammes et les journaux satiriques de l'époque (3). Ajoutons qu'il n'a pas cessé un jour de provoquer ou de préparer des expéditions contre les Turcs. Tantôt il s'adresse à Ludovic le More, l'adjurant de prendre pitié de l'Italie, sa mère et sa nourrice, que menacent les ennemis communs de la république chrétienne, et le pressant avec les plus grandes instances, par toutes les considérations de la foi, de l'intérêt et de l'honneur, de se dévouer à l'œuvre sainte. Tantôt il loue et encourage le cardinal Pierre d'Aubusson et le nomme généralissime des croisés, aux applaudissements unanimes du monde catholique. Ce zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, cette attention à n'investir des plus hautes fonctions que des hommes pleins de science et de vertu, cette vive sollicitude qui tient ses yeux attentifs aux périls de la foi et au premier
(1) Fleury, Hist. ecclés., t. XXIV.
(2) Sismoncli, Hist. des Français, t. IV, p. 365.
(3) Ferreras. Hist. d'Espagne, t. VIII, p. 196.
essor de l'esprit de réforme, attestent-ils un pape corrompu, sans honte aussi bien que sans mœurs, l'opprobre de l'Église et du, genre humain?
Nous ne nous tairons point sur les habitudes de sa vie privée. Il dormait à peine deux heures par nuit; il passait à table, comme une ombre, sans s'y arrêter; jamais il ne refusait d'écouter la prière du pauvre ; il payait les dettes du débiteur malheureux et se montrait sans pitié contre la prévarication. On l'appelait l'homme du peuple. Soldats et citoyens, tout le peuple, en effet, lui fut profondément attaché à cause des qualités vraiment royales qu'il déploya dans tout le cours de son règne. Cher aux gens de lettres et aux artistes, il suivait et encourageait leurs travaux. Deux peintres célèbres, Torrigiano et Balthazar Péruzzi, décorèrent par ses ordres les appartements du Vatican. Julien et Antoine de San-Gallo étaient ses architectes préférés, et c'est à eux que l'on doit les fortifications qui entourent le môle d'Adrien, devenu le château Saint- Ange. Enfin ce pape, accusé de rapacité, avait assigné à ceux qui professaient les arts et les belles-lettres des appointements considérables sur sa cassette, et, chose rare parmi les princes de son temps, il prenait soin qu'ils fussent exactement payés. Une foule d'écrivains l'appellent le magnanime, le généreux, le magnifique. Il faut oser le dire, un pontife dont les loisirs furent ainsi occupés, et qui s'était soumis aux habitudes austères d'un anachorète, n'avait guère de pensées ni de temps à donner aux passions brutales. On en a fait un monstre dans lequel on ne sait lequel domine de Sardanapale ou de Tibère : et sa vie privée , ne respire que courage, travail , sobriété, justice et grandeur!
Abordons son lit de mort, après tant d'historiens qui en ont défiguré le triste et solennel spectacle. Il était parvenu à 1 âge de soixante et dix ans, jouissant de toutes ses facultés intellectuelles, quand « le samedi 12 août 1503, au matin, dit Burchard, il se sentit indisposé. Après vêpres, vers trois
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ou quatre heures du soir, se déclara une fièvre qui ne le quitta pas. Le 16 août, on lui tira environ treize onces de sang, et alors survint une fièvre tierce. Le jeudi 17, à six heures du matin, il prit médecine; le vendredi 18 août, vers six ou sept heures, il se confessa à Mgr Pierre, évêque de Gulm, qui dit ensuite la messe devant lui, et après avoir communié lui-même, administra le sacrement de l'Eucharistie au pape assis sur son lit. Ensuite il acheva la messe. Cinq cardinaux, ceuxd'Oristagni, de Gosenza, de Montréal, de Casanova et deConstantinople étaient présents. Le pape leur dit qu'il se trouvait mal. A l'heure de vêpres, l'extrême-onction lui fut donnée par l'évêque de Gulm, et il expira en présence du dataire et de l'évêque (1). »
Ce récit, qui porte tous les caractères de la vérité, était trop simple et trop naturel pour trouver quelque crédit auprès des ennemis du pape. Il importait à leurs passions de faire mourir Alexandre VI comme elles l'accusaient d'avoir vécu. L'effet de la fièvre avait rendu le cadavre noirâtre et gonflé : c'en fut assez pour qu'on soupçonnât l'effet d'un poison. Mais qui l'aurait donné au pape? Sur ces entrefaites, César Borgia tomhe malade : ne serait-ce pas aussi l'effet d'un empoisonnement? On rapproche la mort de l'un de la maladie de l'autre, et on les attribue à la même cause. Alexandre et César sont accusés tout à coup d'avoir voulu enlever la vie à plusieurs cardinaux, pour s'emparer de leurs biens, et d'avoir avalé par mégarde le poison qu'ils destinaient aux autres! une rumeur populaire suffit ainsi pour accréditer un empoisonnement. L'empoisonnement étant supposé sans preuve, c'est sans preuve qu'on le donne comme le résultat d'une erreur! L'erreur ne peut s'expliquer qu'en supposant un attentat : on le suppose, on le répète,
(1) Burchard, Diarium, dans les notices sur les manuscrits du roi, t. I, p. 18. — Ordéric Raynaldi, 1503, n. 11. — Apud Muratori, Amxali (Vltalia, 1503. — Voir d'ailleurs VHistoire du pape Alexandre VI, par M. l'abbé Jarry, et V Étude critique sur le même pape, de M. Favé.
on finit par le faire croire au monde. Voltaire (1) le dément inutilement : on continue à redire le même trait avec la même légèreté, sur la foi de la même rumeur, plutôt que d'en examiner l'origine, l'invraisemblance et l'absurdité (2).
Tel fut ce pontificat si décrié et encore si peu connu. Quand on en a médité les principaux monuments, on hésite
(1) « Le cardinal Bembo, Paul Jove, Tomasi et enfin Guichardin semblent croire que le pape Alexandre VI mourut du poison...; mais ces historiens ne l'assurent pas positivement. Tous les ennemis du Saint-Siège ont accueilli cette horrible anecdote ; pour moi, je n'en crois rien, et ma grande raison, c'est qu'elle n'est pas du tout vraisemblable. Il est évident que l'empoisonnement d'une douzaine de cardinaux à souper eût rendu le père et le fils si exécrables, que rien n'aurait pu les sauver de la fureur du peuple romain et de l'Italie entière. Un tel crime n'aurait jamais pu être caché. Quand il n'aurait pas été puni par l'Italie conjurée, il était directement contraire aux intérêts de César Borgia. Le pape était sur le bord du tombeau ; Borgia, avec sa brigue, pouvait faire élire une de ses créatures : était-co un moyen de gagner les cardinaux que d'en empoisonner douze (a) ? »
Voltaire est dans un autre endroit plus explicite encore : « J'ose dire à Guichardin : L'Europe est trompée par vous, et vous l'avez été par votre passion. Vous étiez l'ennemi du pape, vous avez trop cru votre haine. Il avait à la vérité exercé des vengeances cruelles et perfides contre des ennemis aussi cruels et aussi perfides que lui. De là vous concluez qu'un pape de soixante-quatorze ans n'est pas mort de façon naturelle ; vous prétendez, sur des rapports vagues, qu'un vieux souverain dont les coffres étaient alors remplis de plus d'un million de ducats d'or, voulût empoisonner quelques cardinaux pour s'emparer de leur mobilier. Mais ce mobilier était-il si important? Ces effets étaient presque toujours enlevés par les valets de chambre avant que les papes pussent en saisir quelques dépouilles. Comment pouvez-vous croire qu'un pape prudent ait voulu hasarder, pour un aussi petit gain, une action aussi infâme, une action qui demandait des complices et qui tôt ou tard eût été découverte? Ne dois-je pas croire le journal de la maladie du pape plutôt qu'un bruit populaire? Ce journal le fait mourir d'une fièvre double-tierce; il n'y a pas le moindre vestige de preuve en faveur de cette accusation intentée contre sa mémoire. Son fils Borgia tomba malade dans le temps de la mort de son père : voilà le seul fondement de l'histoire du poison (6). »
Les historiens qui ont trouvé naturel de faire mourir Alexandre VI avec le poison qu'il avait préparé pour d'autres, lui attribuent des empoisonnements qui ont mieux réussi. Ils citent celui de Djem ou Zizim, frère du sultan Bajazet, qui fut livré par le pape à Charles VIII, mais après avoir été, dit-on, empoisonné. Cette conjecture est sans fondement. Zizim, prince corrompu et débauché, passait les nuits en orgies. Il était usé par le vice, qnand le roi de France le reçut en otage. Les chagrins de la captivité et les fatigues de la route achevèrent de le tuer. Il mourut de dyssenterie à Capoue, dans le camp français. Ce point a été mis en lumière par un écrit remarquable de M. de Mathias, gentilhomme romain (c).
(2) Cette fable a été reproduite encore aujourd'hui par Mary Lafon, Rome moderne; par Alzog, Histoire universelle de VÉglise, II, 229; par L. Banke, Histoire de la papauté, I, 81 .
(a) Voltaire, Œuvres complètes, t. XXIV, p. 91 (1801).
(b) Voltaire, Dissertation sur la mort de Henri IV.
(c) Défense d'Alexandre VI, l'Espagnol, sur la part qu'on lui attribue dans V emprisonnement de Gem.
aa moins à se prononcer sur la mémoire d'Alexandre VI. Le temps est venu peut-être de remettre à l'étude ce grand sujet. Les mœurs de Rodrigue sont sans excuse, mais celles du pape paraissent sans reproche. En mettant de côté les soupçons, les ouï-dire, les récits d'antichambre, les pamphlets, pour ne s'en rapporter qu'aux actes, les seuls fondements de l'histoire sérieuse, il faut reconnaître qu'Alexandre VI montra du zèle et des lumières dans le gouvernement de l'Église, une haute intelligence, une activité prodigieuse, une fermeté à toute épreuve clans le gouvernement de l'État. Pas un des crimes qu'on lui impute personnellement n'est démontré; mais ce qui est hors de doute, c'est l'attachement du peuple pour lui, la profonde tranquillité de son gouvernement et les résultats avantageux de ses entreprises. Les contemporains n'hésitent pas à dire que Rome fut heureuse sous son règne (1). Il reste à la charge de sa mémoire l'ambition qu'il montra pour sa famille : tort unique de son pontificat, mais tort réel et déplorable, puisqu'il a eu pour effet de lui inspirer trop de confiance dans César Borgia, et de lui faire partager la responsabilité d'un crime commis loin de ses yeux, mais en son nom. Jules II, qui n'est pas loin, va ôter aux Borgia les fruits de cette ambition, avant qu'ils aient songé à en jouir; sa politique toute nationale ne verra que l'Italie, et c'est encore la guerre qui la fera triompher.
Pie III, successeur d'Alexandre VI, avait été élevé au siège de S. Pierre le 23 septembre 1503; mais la tiare, qu'il ceignit à peine, n'avait servi qu'à parer son cercueil. Julien de la Rovère le remplaça (31 octobre). C'était l'un des cardinaux qui avaient fait la plus vive opposition à Alexandre VI. Devenu pape sous le nom de Jules II, il s'appliqua aussitôt à recueillir, au profit de l'Église, les bénéfices de la dernière lutte et à les étendre à toute la Péninsule en l'affranchissant des étrangers.
()) Félix igitur tanto \>onlifkcc Roma. (Anonyme, dans Platina, Paris, 1505.)-* Xuucleri Chronograph. yeneraL, liv. XL, p. 1100. — Ciaccon., 151.
A peine élu, il révèle par une exclamation la pensée dominante de son règne : « Seigneur, s'écria-t-il, délivrez-nous des barbares. » Ses premiers coups s'adressent à César Borgia et aux Vénitiens. Celui-là voulait se rendre indépendant dans les Romagnes, ceux-ci s'étaient emparés de presque tout le littoral des États de l'Église. César, arrêté, obtient la permission de se retirer. Il choisit pour lieu de son exil d'abord Naples, puis la Navarre, et meurt d'un coup de feu dans un combat contre les Maures. Son éloignement laissait à Jules II toute liberté d'action contre les lieutenants qui se couvraient du nom des Borgia pour affecter l'indépendance. Mais sur ces entrefaites Louis XII franchit les Alpes, conquiert le Milanais et commence à menacer le royaume de Naples. On lui attribuait des vues sur les Romagnes. Jules II pensa qu'il ne pouvait plus différer de faire rentrer cette province dans l'obéissance. Il prit lui-même le commandement de son armée, et, entouré de vingt-quatre cardinaux et de quatre cents hommes, il marcha sur Pérouse encore opprimée par Baglioni. Ce tyran sentit la clémence du pape autant que sa valeur : il sortit de la place vaincu et pardonné. Jules II tourna ensuite ses armes contre Bologne, où Bentivoglio régnait par la terreur et le sang. Une bulle, datée de Césène le 1 0 octobre 1506, le déclara traître et rebelle, et dès le lendemain le pape entra dans Bologne, où il rétablit, comme à Pérouse, le gouvernement municipal et les anciennes franchises.
Les Vénitiens, profitant du trouble qui régna dans les Etats de l'Église à la suite du décès d'Alexandre VI, et de la révolte des seigneurs que la main des Borgia ne pouvait plus contenir, avaient cru pouvoir s'emparer sans scrupule de Ravenne, de Faenza, de Rimini, et retenir toutes ces places contre les règles de la justice. Le pontife les réclama d'abord par son ambassadeur ; il employa ensuite pour les recouvrer les bons offices de l'empereur et du roi de France ; enfin, toutes les négociations ayant échoué, il en appela aux armes
contre les armes. La jalousie toujours croissante qu'excitait la république lui fît aisément trouver des alliés. Maximilien, Louis XII, Ferdinand l'attaquèrent avec lui. Louis XII battit les Vénitiens à Agnadel ; Maximilien les chassa de la Romagne, et le pape menaça d'un interdit Venise et tous ses domaines. Obligé d'implorer la paix, le doge écrivit au pape une lettre humiliée et se soumit à toutes les satisfactions qu'on exigerait de lui. Jules II avait atteint son but. Content d'avoir forcé les Vénitiens à la paix, il se montra facile sur les conditions du traité, leva les censures que les Vénitiens avaient encourues et invita ses alliés à poser les armes.
Mais Louis XII n'était entré en Italie que dans son intérêt personnel. Le pape, qui commençait à pénétrer ses desseins, lui demanda la restitution de quelques villes pontificales où il tenait garnison. Sur son refus, la guerre recommence. Jules II s'en fait le chef et invite l'Espagne, l'Angleterre, les Suisses, les Vénitiens même à délivrer la Péninsule de l'ennemi qui l'opprime, tandis que Louis XII, après avoir soutenu le duc de Ferrare révolté contre le pape, joint le schisme à la guerre, convoque à Pise un prétendu concile œcuménique et essaye de faire déposer Jules II. Cette parodie sacrilège des grandes assises de l'Église, mal accueillie à Pise, bannie de Milan, vient expirer à Lyon sous le coup du ridicule. Au milieu de ces tentatives avortées, la confédération formée sous les auspices du pape avait pris le nom de sainte ligue, parce qu'elle défendait la papauté menacée dans ses intérêts spirituels comme dans l'intégrité de ses domaines, et le conciliabule de Pise, en frappant coup sur coup de ses anathèmes impuissants le légitime pontife, justifiait tout à la fois les armes du pape, les efforts de ses alliés et le titre donné à cette lutte désormais religieuse autant que nationale.
Alors parut le grand caractère de Jules II. Après s'être assuré de Bologne, où l'armée française avait failli le surprendre, il alla mettre le siège devant la Mirandole, qu'il
voulait enlever au due de Férrare. Là encore il échappa à une embuscade que Bayard lui avait préparée, mais il était de ceux dont Bossuet a dit que leur courage croît avec les périls et leurs lumières avec leur ardeur. Son âge et ses infirmités ne l'empêchèrent point de pousser les travaux du siège avec une impétuosité égale à son intelligence. Il profita habilement des gelées qui permettaient à ses troupes de poser un pied ferme sur la glace des fossés et de monter ainsi à l'assaut de la place. La Mirandole fut réduite à capituler, et, sans attendre qu'elle ouvrît ses portes, Jules y entra par la brèche le 20 janvier 1511. On s'est plu à le représenter, dans sa victoire, le casque en tète, l'épée à la main et le corps revêtu d'une cuirasse. L'histoire, qu'on refait tous les jours, commence à suspecter ces peintures fantastiques reproduites, de siècle en siècle et de récits en récits, avec une critique si peu sévère. Ce qui est plus certain, mais beaucoup moins connu, c'est que Jules II, une fois maître de la place, n'y chercha plus d'ennemis. Un poète anglais, s'adressant en vers élégants à ce pape trop guerrier, fait de lui cet éloge : « A peine la guerre est-elle déclarée que vous êtes vainqueur; mais chez vous le pardon est aussi prompt que la victoire. Combattre, vaincre et pardonner, pour vous c'est la même chose. Un jour nous donna la guerre, le lendemain la vit finir, et votre colère s'éteignit avec elle. Ce nom de Jules porte avec lui quelque chose de divin, il laisse douter si la valeur l'emporte sur la clémence (1). »
Cependant les brillantes victoires remportées par les Français déconcertèrent un moment la sainte ligue. Le neveu de Louis XII gagna dans la même année les batailles de Bologne, de Brescia et de Ravenne ; mais la dernière lui coûta la vie, et la fortune de la France fut ensevelie avec lui dans son triomphe (1512). En même temps les Suisses attaquaient le
(1) Lile and pontiticate of Léo X, by William Koscue, vol. II, oh. vin.
Milanais, les Anglais et les Allemands entamaient le nord de la France , et Ferdinand le Catholique franchissait les Pyrénées. Jules II, aussi tranquille que la politique était émue, convoqua à Rome un concile œcuménique, qui fut le dix-septième général et le quatrième de Latran. Tous les princes chrétiens, à l'exception de Louis XII, y envoyèrent leurs ambassadeurs. Le pape l'ouvrit en personne, en présida les premières sessions et y vit le conciliabule de Pise condamné d'une voix unanime. L'auteur de cette assemblée schismatique n'éprouvait plus que des revers. Il perdait chaque jour un allié ou une province : les Médicis rentraient à Florence, les Sforza à Milan, Bologne et Gênes furent successivement évacuées , les Français repassèrent les Alpes et ne laissèrent dans la Péninsule ni domaines ni soldats. L'Italie était libre : Jules II mourut avec la gloire de l'avoir délivrée de l'étranger (21 février 1513).
Il avait en dix ans réduit les Baglioni à Pérouse et les Bentivogli à Bologne, amené les Vénitiens à composition, assiégé la Mirandole, repris Bologne, enlevé aux ennemis du Saint- Siège trente places fortes, doté sa capitale de rues nouvelles, de places magnifiques, d'aqueducs grandioses, et laissait dans le trésor public plusieurs millions : ce sont de belles pages dans la vie d'un roi. Mais il donna, en outre, l'exemple d'une chasteté irréprochable et d'un dévouement sans bornes aux intérêts de l'Église, veillant à l'administration de la justice, gardant la foi jurée, pardonnant à ses ennemis, faisant l'aumône, aimant les pauvres, assemblant et présidant un concile œcuménique, mourant enfin avec tous les sentiments et toutes les consolations d'une fin chrétienne : c'est là aussi vivre et mourir en pape. Voici l'une de ses dernières lettres; il l'écrivit pendant son agonie et l'adressa à son frère, le cardinal Sixte Gaza de la Rovère.
« Mon cher frère, vous ne comprenez pas pourquoi je me fatigue ainsi au déclin de la vie. A l'Italie, notre mère commune, je voudrais un seul maître, ce maître ce serait le pape.
Mais je me tourmente inutilement, et quelque chose me dit que l'âge m'empêchera d'accomplir ce projet. Non, il ne me sera pas donné de faire pour la gloire de l'Italie tout ce que mon cœur m'inspire. Oh! si j'avais vingt ans de moins ! si je pouvais vivre au delà du terme ordinaire, seulement assez pour réaliser mes desseins ! mais j'ai bien peur que toutes mes fatigues ne soient dépensées en vain ! »
Il ne se trompait pas. La Providence avait arrêté Alexandre VI quand il rêvait un royaume pour César Borgia ; elle arrêta Jules II quand il rêvait pour le pape la souveraineté de la Péninsule. Ces deux grands hommes avaient achevé leur rôle, mais ils allaient le dépasser. L'un venait d'affranchir les États pontificaux de la tyrannie des vicaires infidèles : Dieu ne lui permit pas de faire de ses États le patrimoine des Borgia. L'autre venait de bannir l'étranger de l'Italie : Dieu l'empêcha d'y régner. Jusque-là, les guerres étaient justes; elles cessèrent quand l'ambition songeait à les tourner à son profit. Si, comme l'a dit Bossuet, les conquérants font toujours plus ou moins qu'ils ne veulent, les papes, quand ils sont obligés de tirer le glaive, ont moins de liberté encore. C'est pour l'Église et non pour leur famille qu'ils doivent combattre et vaincre ; c'est sur leur patrimoine primitif et non sur l'Italie qu'ils peuvent étendre leur sceptre.
La papauté avait éloigné les Turcs, affranchi le domaine de S. Pierre, rendu à l'Italie son indépendance. Sa politique triomphait partout : voilà les guerres pontificales, et on peut en avouer les fruits. Mais le temps fait un pas : Léon X succède à Jules II, la paix à la guerre. Avec la paix, Rome verra fleurir les arts qui lui servent de cortège, et s'élever les ma numents qui font la gloire de l'esprit humain.
La Renaissance avait déjà commencé à Avignon pendant le séjour des papes, comme l'attestent les poésies de Pétrarque et les découvertes du Pogge ; mais, en retournant à Rome, les vicaires de Jésus-Christ reportèrent dans son véritable centre ce mouvement régénérateur. Par une coïncidence frappante, la papauté reparut en Italie à l'époque même où Gonstantinople, devenue la proie des Turcs, bannissait de son sein les savants et les livres. Elle vint, pour ainsi dire, au devant du naufrage, pour en sauver les victimes et en recueillir les épaves.
Cette mission compta dans le xve siècle autant de zélateurs qu'il y eut de papes. Depuis Eugène IV qui reconstitua l'université romaine, et Nicolas V pour qui c'était un déplaisir mortel d'apprendre qu'il y eût à Rome des littérateurs qui lui fussent inconnus (1), jusqu'à Alexandre YI que l'on appelait un autre Mécène (2), tout se relève et fleurit sous le regard protecteur qui tombe du Saint-Siège. Autour de ce trône rétabli, la cité pontificale rallia, de toutes les extrémités de l'Europe, toutes les gloires de la pensée humaine. Les monuments, les arts, les sciences, proclamaient qu'elle avait retrouvé ses souverains. Peintres, sculpteurs, architectes, historiens, poètes, jurisconsultes érudits, simples grammairiens, rece-
(1) Prasfat. ad Castigationes Plinii ad Alexandrum papam VI.
(2) Anonyme à la suite de Platina .
vaient des papes encouragements, conseils et récompenses. Florence, il est vrai, avait dominé un moment la Péninsule par l'éclat de ses peintures : Gimabuë qui ouvrit cette école célèbre, le pieux dominicain Angélico de Fiésole qui peignait toujours au milieu des larmes et des prières, Léonard de Vinci dont l'inimitable Cène présente le modèle accompli de l'art religieux, avaient fait de la Toscane, sous l'inspiration des Médicis, comme la métropole des beaux-arts. Mais à partir de Jules II Rome reprend la première place. Les papes, après soixante ans de séjour et de bienfaits, étaient parvenus à la faire reconnaître comme la reine des cités, et à lui rendre cette physionomie propre qui n'appartient qu'à elle. Jules II, si ardent à la guerre, ne l'était guère moins à la culture et aux progrès du beau. Il distingua et encouragea Bramante. Le pape concevait les plans, l'architecte s'en faisait l'exécuteur. Leurs premiers essais furent un amphithéâtre au Vatican, d'où l'on pouvait assister à des jeux comme chez les anciens, et la vaste niche, entourée d'une galerie circulaire, qui apparaît encore aujourd'hui, dit un écrivain, au sommet de la colline Vaticane, comme la couronne des beauxarts au front de la demeure des pontifes (J). Jules II fit réunir aussi, par de majestueuses constructions, le Belvédère au palais. Mais son projet favori était de reconstruire la basilique des Apôtres. Entre tous les dessins qu'on lui présenta, son génie, qui ne se plaisait qu'aux grandes choses, se détermina pour celui de Bramante. Cette église, qui devait servir de rendez-vous à la chrétienté tout entière, était conçue dans les proportions les plus capables de répondre à une pensée si hardie. On se mit aussitôt à l'œuvre, et la moitié de l'ancienne basilique fut démolie. La tribune, la Confession de S. Pierre et le pavé furent seuls conservés, et la première pierre du nouvel édifice fut posée, le 18 avril 1506, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le pilier de la Véronique.
(1) E. de la Gournerie, Rome chrétienne, t. II.
A côté de Bramante Jules II avait deviné Michel-Ange, jeune sculpteur florentin dont on commençait à admirer les œuvres, et qu'il fit venir à Rome pour lui confier le soin de faire son tombeau. Mais la chapelle Sixtine, commencée par Nicolas V et achevée par Sixte IV, était encore sans ornements. Michel-Ange, sur l'ordre du pape, quitte le ciseau pour la palette, et les admirables fresques delà Sixtine sortent de sa main puissante. Raphaël croît et s'élève sous le même patronage. Chargé de peindre les galeries du Vatican, il montre, dans la dispute du Saint-Sacrement, qu'il est sans rival comme coloriste et qu'il peut disputer à Michel-Ange la palme du dessin.
Rome doit encore à Jules II la rue qui porte son nom, strada Gailia, la rue des Banchi, un canal souterrain qui conduit l'eau au jardin du Vatican, la restauration de l'aqueduc delïacqua Vergine , l'hôtel des monnaies , la découverte du Laocoon. Citons, sans épuiser le sujet, les citadelles de Civita-Vecchia et d'Ostie et l'imprimerie du Vatican, qui datent aussi de ce grand règne. Au-dessous du pontife, les cardinaux et les nobles, suivant avec ardeur un si noble exemple, luttaient entre eux de magnificence et d'amour pour les arts. Les Riario et les Farnèse bâtissaient des palais sur les rives du Tibre ; les Médicis remplissaient les leurs des chefs-d'œuvre de la littérature ; les Orsini étalaient au Campo-Fiore les sculptures les plus précieuses ; et le trésorier du pape, Agostino Chigi, surpassait tous les autres par l'éclat et la grandeur de ses constructions monumentales. On voit à Saint-Pierre es Liens un portrait de Jules II sous le nom de Moïse. Michel-Ange, voulant représenter le législateur des Hébreux, n'avait pas trouvé de figure plus caractéristique que celle du pape : c'est le même œil creusé profondément dans une orbite osseuse, c'est la même barbe qui tombe en flots épais sur la poitrine, le même front haut, lumineux et largement plissé par l'exercice continu de la pensée (1).
(1) Audin, Hist. de Mon X, cli . xiv.
Ce n'est pas toutefois ce pontife guerrier et dominateur qui mettra le sceau à la Renaissance : une telle gloire convient non à la maison de la Rovère, mais à celle des Médicis.
Le 4 mars 1513, les cardinaux s'étaient réunis en conclave dans la chapelle de Saint-André, pour donner un successeur au libérateur de la Péninsule. Jean de Médicis, le plus jeune d'entre eux, fut chargé de recueillir les votes. Sa famille était alors la plus célèbre de l'Italie par sa puissance, par ses richesses, et surtout par les bienfaits qu'elle avait prodigués aux artistes, aux poètes et aux savants. Après sept jours de conclave, l'illustre scrutateur lut son nom sur presque tous les bulletins. Il était pape : ce pape fut Léon X.
Quoiqu'il n'eût que trente-six ans, le monde n'appréhenda rien de sa jeunesse. On savait à Rome qu'il avait été élevé sévèrement, et que s'il portait le chapeau de cardinal dès son adolescence, il n'avait cessé de l'honorer par sa modestie, sa piété et son goût pour le beau. Marcile Ficin, Pic de la Mirandole, Ange Politien, lui avaient inspiré la noble passion de la science ; son père, Laurent de Médicis, lui avait rendu un plus grand service encore en lui rappelant que son titre de cardinal l'obligeait à travailler, à se dévouer et à verser, au besoin, son sang pour la foi. Éloigné de Rome sous le pontificat d'Alexandre VI, il rentra aux affaires pendant le règne de Jules II, reçut le titre de légat de Bologne et conduisit souvent les armées du pape dans les premières opérations de la sainte ligue. La bataille de Ravenne avait failli lui être fatale. Fait prisonnier par les Français, il fut rendu à la liberté par le maréchal de Trivulce, et ne tarda pas à jouir tout à la fois et des triomphes de la papauté victorieuse et du rétablissement de sa famille à Florence. Sa conduite pleine de patriotisme lui avait attiré l'amour des Italiens. Les villes et les châteaux qui rentrèrent bientôt sous la domination du Saint- Siège, trouvèrent en lui un puissant intercesseur. L'opinion publique, éclairée et reconnaissante, le portait à la papauté avant que le conclave n'eût déclaré le jugement du Ciel.
Léon X aimait la paix. Son plus vif désir était de voir tous les princes chrétiens unis par les liens d'une mutuelle amitié, et l'Europe pacifiée se livrer aux nobles délassements de l'esprit. Ses premiers actes ne sont que des traits de clémence. Il rétablit dans leurs titres et dignités les cardinaux Carvajal et Saint-Séverin, qui avaient dirigé dans le conciliabule de Pise les entreprises des factieux, et à qui Jules II avait pardonné à son lit de mort, mais en réservant sur eux l'action de la justice. Il entra ensuite en négociation avec François Ier, et céda Parme et Plaisance, les seules conquêtes qu'ait jamais faites le Saint-Siège. Le droit de la guerre les attribuait à Jules II : ce n'était pas assez pour que Léon X les gardât. Se bornant à défendre l'enceinte sacrée tracée depuis des siècles autour du trône pontifical, il rentra en possession de Bologne et fit reconnaître par le roi de France l'indépendance et l'intégrité de ses États (1515). Le traité signé, il eut avec le prince une entrevue à Bologne. François Ier s'agenouilla et baisa la mule du pontife ; mais Léon X releva le prince, lui prit la main et lui présenta la joue. Le roi prit place à la droite de Sa Sainteté sur un siège magnifique ; et le chancelier Duprat, la tête découverte, dit au nom de son maître : « Très-saint père, l'armée du Roi Très-Chrétien est à vous : disposez-en à votre gré ; les forces de la France sont à vous, ses étendards sont les vôtres. Yoici devant vous votre fils soumis: ce fils dévoué est prêt à défendre, en toute occasion, vos droits sacrés et par la parole et par l'épée. » L'entrevue de Bologne fut suivie du concordat. Conclu entre la France et le Saint-Siège, ce traité abolissait la pragmatique * source de querelles sans cesse renaissantes, mettait fin aux violences et à la simonie qui s'étaient glissées dans les élections épiscopales, et conférait au roi le droit de présentation aux bénéfices, en réservant au pape le droit d'approbation et d'institution canonique. C'était la paix religieuse; après la paix politique, entre les deux puissances.
Tranquille désormais du côté de la France, Léon X, qui
n'avait pas voulu pour l'Église d'un agrandissement inutile, ambitionna pour elle une gloire plus haute. Il voulut que Rome devînt la première ville du monde aux yeuxdePesprit, et que le pape réunît autour de son trône tous les rayons encore épars des gloires intellectuelles.
Bramante était mort; il avait désigné Raphaël pour lui succéder dans la direction des travaux de Saint-Pierre. A peine élevé sur le trône de S. Pierre, Léon X écrit à son peintre favori : « Raphaël d'Urbin, ce n'est pas seulement comme peintre que vous vous êtes acquis parmi les hommes une gloire immortelle. Le plus grand de mes désirs est d'achever le temple des apôtres Pierre et Paul avec toute la magnificence possible; nous vous nommons intendant de Saint-Pierre. N'oubliez pas, nous vous en conjurons, qu'il s'agit d'assurer l'honneur de votre nom, de défendre, jeune encore, votre gloire à venir, de répondre dignement à la bienveillance paternelle que nous vous portons, à la célébrité du temple que vous allez édifier, à notre vénération pour le prince des apôtres. » La reconstruction de Saint-Pierre ne pouvait se faire qu'à force de marbre, et souvent un marteau sacrilège mutilait indignement quelque antique sculpture, chef-d'œuvre de l'art païen. Ces mutilations affligèrent Léon X, qui s'empressa d'écrire à Raphaël : « Gomme il importe pour la construction du temple dédié au prince des apôtres que la pierre et le marbre soient tirés du sol même de la ville, et que Rome en recèle dans son sein une grande quantité, dont on se sert arbitrairement au risque de détruire les plus précieux monuments de l'antiquité, je vous charge spécialement de la surveillance de toutes les ruines et fouilles dans l'enceinte de la cité pontificale. Nous avons appris que des ouvriers se servent, dans leur ignorance, de marbres ornés d'inscriptions, anéantissant ainsi des documents dignes d'être conservés dans l'intérêt des lettres et de la belle latinité. Nous défendons, en conséquence, d'employer à l'avenir aucune de ces vieilles pierres sans votre permission expresse. » Ce bref sauva une foule de
statues, d'inscriptions et de bas-reliefs, qui enrichissent aujourd'hui les musées romains.
Léon X ordonna à Raphaël d'achever les peintures des salles du Vatican. Le sujet donné au peintre fut de raconter en quelques grandes scènes l'histoire de la papauté dans le monde ♦ L'exécution répondit à cette noble pensée, et l'œuvre de Raphaël a traversé les siècles saluée par l'enthousiasme de toutes les générations. Cependant la renommée de Raphaël inquiétait Michel-Ange. Le peintre de la Sixtine résolut d'entrer en lice avec le peintre du Vatican. Deux toiles avaient été préparées. Sur l'une Michel-Ange dessina la résurrection de Lazare, et Sébastien del Piombo anima de ses pinceaux cette grande esquisse tracée par le génie. Raphaël retraça sur l'autre toile la transfiguration du Christ. Les deux tableaux terminés, on les mit en présence dans la salle du Consistoire. Léon X, et tout le peuple avec lui, décerna la palme à Raphaël, en proclamant la Transfiguration le chefd'œuvre de toutes les écoles, le dernier terme de la puissance humaine en peinture, la limite qui, dans l'art, sépare l'homme de l'ange. Ce fut le triomphe suprême du peintre d'Urbin; il mourut à trente-sept ans, chrétien plein de résignation et de ferveur, sous le regard paternel du grand pontife qui l'avait tant aimé. La postérité n'a jamais prononcé le nom de Raphaël sans se rappeler deux noms dont le souvenir est lié à sa gloire. Personne n'a mieux peint que lui la Vierge Marie ; c'était l'idéal divin qu'il entrevoyait au ciel et qu'il aimait à fixer sur la toile. Personne n'a reçu d'un pape plus d'encouragements et d'honneurs: LéonX est le génie visible qui l'a accompagné et soutenu sur la terre.
Les lettres florissaient à l'égal des arts, sinon avec l'éclat d'un génie inventeur, du moins avec toute la fraîcheur et toute l'élégance des talents les plus variés. On voit paraître en même temps et les vers italiens de l'Arioste et les vers latins de Sannazar et de Vida; Bembo et Sadolet, l'honneur
de l'éloquence, servent de secrétaires à Léon X; le bibliothécaire Favorinus, l'imprimeur Aide Manuce, Fracastor, poëte et médecin, partagent avec les orateurs et les poètes les faveurs et les bienfaits de l'illustre pontife. Nicolas de Cusa, Laurent Yalla, Antoine, archevêque de Florence, le chanoine Granz, Jean, abbé de Trittenheim, donnent à la critique naissante l'autorité d'une science profonde et d'un jugement éclairé. Les libéralités du pontife allaient chercher dans le monde entier tous ceux qui, par leur goût, leur érudition, leurs travaux, faisaient honneur à l'esprit humain. Il aidait à Rome, en Italie, au delà des mers, toutes les misères et tous les mérites que ses yeux pouvaient découvrir. L'exilé chassé de sa patrie, l'écolier qui manquait de livres pour achever ses études, le poëte qui ne pouvait faire imprimer ses œuvres, l'imprimeur qui cultivait avec goût son art naissant, le vieux professeur qui n'y voyait plus et dont l'âge avait affaibli les forces, tous ceux qui étaient l'espoir des lettres ou qui en avaient été l'honneur, avaient auprès de lui un égal accès et en recevaient un touchant accueil.
Après les poètes et les littérateurs comptez les historiens. Paul Jove en ouvre la liste. Il avait entrepris d'écrire le récit de l'expédition de Charles VIII en Italie. Le premier livre de son histoire était à peine achevé, qu'il fît le voyage de Rome pour recevoir les encouragements et les conseils de Léon X. Il n'eut besoin que de décliner son nom et le sujet de sa demande pour obtenir une audience ; et , après avoir excité l'admiration du pape, il reçut de lui le titre de chevalier romain, une pension annuelle et une chaire dans le gymnase nouvellement créé sous le nom de la Sapience. Guichardin est du même temps. Né à Florence, il avait servi le parti hostile aux Médicis et il conservait des préjugés contre les papes. Léon X ne l'en nomma pas moins gouverneur de Modène et de Reggio; Adrien le continua dans ses fonctions, et Clément VII en fît le président de la Romagne.
L'impartialité bienveillante du pontife ne voyait que les talents et ne tenait aucun compte des erreurs politiques. Machiavel était plus dangereux encore pour sa maison. Conspirateur républicain, ennemi déclaré des Médicis, il n'en dédia pas moins à Léon X Y Histoire de Florence, un des plus beaux monuments de la langue italienne et un des livres les plus profondément pensés qui aient été écrits en aucune langue. La réputation du publiciste dépasse cependant celle de l'historien, et le livre du Prince est l'ouvrage capital du temps. Quand on songe qu'il a été écrit sur la demande de Léon X, on ne saurait trop admirer la magnanimité de ce grand pape, qui demandait des conseils à ses plus mortels ennemis. Le Florentin fît un chef-d'œuvre si l'on ne veut voir que la profondeur des pensées et la concision du style ; mais la détestable politique à laquelle il a attaché son nom, l'a rendu justement odieux aux honnêtes gens. Machiavel, se jouant du vice et de la vertu, propose aux rois de les employer tour à tour : la ruse, la fraude, le mensonge, la violence, quand ils peuvent réussir; la clémence et la générosité quand on doit à ce prix gagner les cœurs. Le principe de l'intérêt domine tout le reste, et fait de l'hypocrisie et du parjure une nécessité même de gouvernement (1).
(I) On lit dans une brochure intitulée : Le gouvernement temporel des papes jugé par la diplomatie française, et signée de M. Hubaine, secrétaire de S. A. I. le prince Napoléon, les lignes suivantes :
« L'unité de l'Italie et la souveraineté temporelle des papes ont trouvé dans ces derniers temps des détracteurs et des défenseurs inattendus. A ceux qui prétendent que l'idée de l'Italie est née d'hier, il est bon de rappeler les lignes suivantes, que Machiavel adressait, il y a trois cents ans, à Laurent de Médicis, et qu'on dirait adressées au roi Victor-Emmanuel, tant leur actualité est frappante. »
Suivent trois pages extraites du xxvie chapitre du livre du Prince, qui nous ont donné la tentation de lire le chapitre entier dans l'auteur et de consulter ses autres ouvrages sur la question du pouvoir temporel. En faisant ces recherches, nous tenions médiocrement à ôter à M. Hubaine le plaisir de compter Machiavel parmi les rêveurs de l'unité italienne. Un homme qui a osé dire qu'il est permis de fausser sa foi pour le bien de l'État, ne petit avoir une certaine autorité qu'aux yeux des gens qui croient que la politique est profondément distincte de la morale. Quand même Machiavel ne serait point partisan du pouvoir temporel des papes, leur cause n'en serait pas moins sacrée. Mais, nos recherches achevées, nous demandons à l'auteur de la brochure : A quoi bon citer Machiavel parmi les ennemis de ce pouvoir, quand il s'en déclare l'admirateur? Dans quel intérêt mutiler un passage de
Si Léon X, dont le cœur était si noble, se laissait quelquefois surprendre par le génie des méchants, on devine aisément que les gens de bien lui étaient chers, et qu'il ne laissait pas languir les bonnes études dans l'oubli. Il mettait à la tête de toutes les sciences celle de l'Écriture sainte. C'était d'ailleurs la tradition de l'Église : car il y avait deux siècles que l'exégèse, recommandée dès 1311 au concile de Vienne, avait des chaires à Rome, à Paris, à Oxford, à Bologne, à Salamanque, pour l'enseignement de l'hébreu, du chaldéen, de l'arabe et du grec. Mais le pape qui a donné son nom au xvie siècle, comprit mieux que personne les immenses services que ces études pourraient rendre à la théologie, en éclaircissantles passages obscurs des
son livre du Prince, pour lui prêter sur l'unité italienne des pensées que son siècle et son génie réprouvent également ?
Qu'on lise la correspondance de l'écrivain avec François Vettori, ambassadeur de Florence à Rome : on s'assurera qu'il ne souhaitait pour sa patrie qu'une grande ligue capable de l'affranchir du joug de l'étranger; mais qu'en faisant des vœux pour l'indépendance italienne, il ne songeait pas même à l'unité imaginaire que l'on rêve aujourd'hui. Il tenait plus que personne à l'indépendance du Saint-Siège et à l'intégrité de ses États. Il déclarait le patrimoine de S. Pierre « dans des conditions particulières de sécurité et de bonheur, par le seul fait que c'était une principauté ecclésiastique. » Ce sont les propres expressions d'une lettre de félicitation qu'il adresse à Jules II.
Quelques années plus tard, Laurent II de Médicis gouvernait Florence, et Léon X était assis sur le trône pontifical. Machiavel crut que le temps était venu de reprendre le projet de Jules II et de donner un chef à tous les États italiens réunis dans un nouvel effort contre l'étranger. C'est Laurent de Médicis qui lui semble le plus propre à se mettre à la tête de cette entreprise. Il l'exhorte à faire tourner l'influence de la papauté au profit de la patrie commune. « Sur qui, lui dit-il, l'Italie « peut-elle jeter les yeux, si ce n'est sur votre illustre maison, qui, visiblement fa- « vorisée du Ciel et de l'Église, dont le gouvernement lui est confié,, possède en « outre la sagesse et la puissance nécessaires ? »
Rien déplus clair que ce passage. M. Hubaine le transforme ainsi : « L'Italie ne « voit en ce moment personne autre que votre illustre maison qui puisse se '( mettre à la tête de cette délivrance... Cette œuvre ne vous sera pas très-difn- « cile, etc. » Deux lignes au lieu de quatre, la mention du pape supprimée, et des points remplaçant ce qui déplaît à une thèse faite d'avance. Le dernier chapitre du livre du Prince est une réfutation complète du sentiment que M. Hubaine défend dans sa brochure. Quelle maladresse de demander des armes à un ouvrage si connu, pour laisser voir comment on a pu, dans la même brochure, mutiler ou cacher des documents diplomatiques que le public, moins heureux que le secrétaire d'un prince, n'a pas la permission de vérifier dans les chancelleries ! M. Hubaine citait Machiavel parmi les défenseurs inattendus de l'unité italienne : ce n'eût été qu'une illusion de plus dans un auteur souvent condamnable. Nous le revendiquons maintenant pour un des défenseurs inattendus du pouvoir temporel : c'est le témoignage d'un grand esprit qui s'est mis, cette fois du moins, au service d'une bonne cause.
livres saints. Il distingua Thésée Ambrogio, qui parlait presque tous les idiomes connus, et lui offrit la pourpre romaine, sans pouvoir réussir à contraindre sa modestie studieuse. C'était le Mezzofante de son temps, et on lui doit une grammaire polyglotte : chaldéenne, syriaque, arménienne, qui fut à la fois le premier essai du genre en Italie et qui en demeure le meilleur modèle. Un autre orientaliste, Pagnini, de l'ordre de S. Dominique, avait conçu le dessein de donner une version latine de la Bible d'après le texte hébreu. Il employa vingt-cinq ans à ce grand travail, et, sa version achevée, il vint l'offrir à Léon X. « Je veux, dit le pape, que le manuscrit soit copié et imprimé à mes frais. » L'année suivante, le Psautier, accompagné de commentaires rabbiniques, sortait des presses pontificales. La mort de Léon X suspendit l'impression du reste de l'ouvrage ; mais Adrien VI et Clément VII vinrent en aide au savant, et Pagnini continua son œuvre, qui parut enfin à Lyon. Le mouvement imprimé par LéonX se répandit dans toute l'Europe : citons seulement Ximénès, qui publie les premières livraisons de sa Bible polyglotte ; Guidaccério le Calabrais, qui dédie au pape sa grammaire hébraïque; le franciscain Summenhardt, Paul Scriptoris et Conrad Pélicain, qui, dans l'école de Tubingue, disputent à Reuchlin la gloire de connaître et d'enseigner la langue de Moïse. Cologne voyait fleurir dans ses murs Jean Potken, prévôt de Saint-Georges, l'un des plus habiles orientalistes de son temps. La seule Allemagne fait paraître en moins de cinquante ans vingt éditions de la Bible, quatorze dans le dialecte du nord et six dans celui du midi. Tous ces travaux s'accomplissaient avec les encouragements de la papauté; grâce à elle le livre inspiré était imprimé et traduit dans toutes les langues que parlent les hommes.
Il est donc faux que les papes aient tenu la Bible sous clef, et que Luther soit venu la révéler au monde. Les papes n'ont proscrit que des versions incomplètes ou des commentaires trop libres. Mais la Bible était connue; le peuple en li-
sait les traductions approuvées ; les vrais savants en publiaient l'explication. Jamais l'Église catholique n'a défendu ni empêché la lecture de l'Écriture sainte en langue vulgaire. C'est un trésor confié à sa garde : elle le dispense avec mesure et discrétion; elle en demeure l'infaillible interprète.
Il n'est pas moins faux de dire que la connaissance de la littérature païenne, encouragée parles papes, éloignait de l'Église et de la foi. Était-ce un siècle de doute que celui où Robert Agricolas, professeur à Heidelberg, après avoir passé sa vie à propager le goût des lettres profanes, se faisait revêtir, au moment de sa mort, de l'habit de S. François et voulait mourir, sous la cendre et le cilice, dans un monastère? Si Erasme fut plus éruclit que chrétien, ses deux rivaux dans l'art d'écrire, le Français Budô et l'Espagnol Vives, n'en restèrent pas moins invinciblement attachés à la foi de l'Église. L'Angleterre offre des noms que les lettres et la piété ont également ennoblis. Fisher, évêque de Rochester, encouragea le mouvement de la Renaissance , avant de teindre de son sang la pourpre que le pape venait de lui donner en récompense de sa foi. Dans un temps où les croisades étaient oubliées, l'humaniste Lilly faisait le pèlerinage de Jérusalem pour verser des larmes sur la tombe du Sauveur; et Thomas Morus, l'ami d'Erasme, l'admirateur de l'antiquité, n'avait point désappris clans cette école l'attachement à l'Église ni le zèle pour la bonne cause , puisqu'il livra sa tête plutôt que d'abdiquer sa conscience.
Cet amour de Dieu, de l'Église et de la perfection spirituelle semblait-il refroidi autour de Léon X , quand on voit les Gantarini, les Sadolet, les Caraffa, qui tous ont été membres du sacré collège, se réunir dans l'Église de Saint-Sylvestre pour célébrer le service divin , entendre le sermon et se livrer aux exercices spirituels ? Julien Bathi , le curé de cette église, servait de chef à leur association. On y trouvait aussi Gaétano de Thiène, qui a été canonisé ; Lippomano, écrivain ecclésiastique d'une grande réputation, et la plupart des hommes
listingués du temps. Ces hommes possédaient toutes les lumières, et loin de les faire servir, comme on les en accuse, au triomphe d'un paganisme restauré, ils les mettaient en commun dans un but tout opposé, priant ensemble, s'édifiant l'un l'autre , travaillant à faire prévaloir l'esprit sur la chair et la foi sur l'impiété. Que l'on entre dans le sacré collège présidé par Léon X, qu'on examine les titres des prélats qui le composent, et qu'on voie si leurs mérites étaient profanes, leur caractère léger, leur vie frivole ou seulement agréable. Audessous du pontife, siègent toutes les vertus et toutes les illustrations rassemblées à sa voix. Gajétan représente la science théologique unie à l'éloquence. Ses succès à l'école de Padoue et le zèle qu'il déploya dans le conciliabule de Pise contre les cardinaux schismatiques, lui valurent les honneurs de la pourpre (1). Léon X décerna aussi le chapeau au fils d'un humble tisserand, Adrien d'Utrecht, à qui l'étude avait fait un grand renom dans l'université de Louvain, et à qui la Providence réservait la tiare (2). Le sacré collège comptait encore d'autres théologiens distingués : Alexandre Gésarino, que Paul Manuce cite parmi les hommes les plus savants de son temps ; Jacobatio, dont les livres furent autorisés au concile de Latran. Le maître du sacré palais, Priérias, et les professeurs du gymnase romain, Nicolas de Luna et Gyprien Bénédetti, étaient dignes d'initier la jeunesse aux études, parce qu'ils joignaient la solidité de la science à la pureté du goût et les mérites d'une vie réglée à ceux d'un long travail.
Il n'était pas lui-même sans influence personnelle sur les prêtres de sa cour et sur la jeunesse studieuse qui remplissait la Ville sainte, ce pontife qui n'oublia pas un seul jour les devoirs sacrés de sa charge ni la dignité de son sacerdoce. On n'a jamais élevé le moindre soupçon sur la pureté de ses mœurs, et tous les contemporains s'accordent à dire qu'au milieu de la magnificence des arts, il vivait lui-même dans la simplicité
(1) C'est l'immortel auteur du traité célèbre intitulé : De V autorité du pape et du concile.
(2) Son docte écrit de Rébus theologicis le fit l'émule de Cajétan.
dont son père lui avait donné le précepte et l'exemple. Il se levait de bonne heure, faisait sa prière à genoux, observait l'abstinence troisjours dans la semaine, jeûnait rigoureusement le samedi, mangeait peu et ne buvait que de l'eau. Paul Jove, qui eut plus d'une fois l'honneur de s'asseoir à sa table, nous dit que l'amour des lettres et des arts était si vif en lui, qu'il ne voulait pas que le temps du repas fût perdu pour l'instruction des convives. On faisait la lecture en commençant, et quand le temps de la conversation était venu, le pape indiquait un sujet, littéraire ou religieux, auquel tout le monde prenait part. A ces traits de frugalité joignez des traits plus touchants encore de charité et de clémence. En montant sur le trône, il avait trouvé sa capitale remplie de mendiants que les guerres avec l'étranger avaient réduits au plus affreux dénûment, et qui souvent tombaient morts de faim au coin des rues. Son cœur se sentit ému de pitié, et il fonda l'hospice de Sainte-Marie, destiné à recevoir les infirmes et les malades atteints d'affections que l'art regardait comme inguérissables. Par ses ordres, des hommes de confiance étaient chargés de parcourir la ville, d'aller à la découverte des pauvres et des malades, et de les amener dans cette léproserie, où ils trouvaient tous les secours de l'art et de la charité. Gomment oublier enfin qu'il découvrit un projet d'empoisonnement formé contre ses jours, et que, le principal auteur du complot ayant été mis à mort, deux cardinaux qui en faisaient partie obtinrent leur pardon? Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Riario, l'un d'eux, reçut ce pardon dans les embrassements de l'autel et au milieu même du saint sacrifice. Le pape l'avait invité à assister à sa messe. Il interrompt l'action sainte après la communion, et, se tournant vers le coupable : « Je vous apporte et vous donne la paix, lui dit-il en face du corps et du sang de Jésus- Christ. Au nom de Dieu, je vous remets toute espèce d'offense dont vous auriez pu vous rendre coupable envers moi , et, en retour je vous demande d'oublier vous-même tous vos ressentiments. » Il tend ensuite les bras au cardinal elle presse
tendrement sur son sein. Tel était le cœur de Léon X, disent les historiens ; ce n'est pas assez, disons pour lui rendre pleine justice : telle était sa foi.
Était-il étranger à l'esprit ecclésiastique et à l'esprit chrétien (1), ce pontife qui, continuant les sessions du concile de Latran, interrompues par la mort de Jules II, fait promulguer par l'assemblée des règlements pleins de sagesse sur les obligations du sacerdoce , remet en honn eur la théologie , recommande aux cardinaux la régularité et la perfection de leur état, aux évêques la modestie, aux prêtres le zèle, l'étude et la piété, et à tous les bénéfîciers les obligations de la résidence ? On lui reproche d'avoir pris peu d'intérêt aux travaux du concile de Latran (2) : et cependant il les dirigea pendant quatre ans, depuis la cinquième session j usqu'à la douzième ; il en prononça la clôture et il publia une bullepour en résumer l'histoire. L'œuvre de la véritable réforme était donc rigoureusement commencée dans l'année même où la fausse réforme troubla l'Europe pou des siècles (1517). Il y avait des abus sans doute, mais les conciles et les papes les signalaient; la sainteté reparaissait de toutes parts avec la science ; la Renaissance s'imprégnait d'un esprit chrétien ; le Saint-Siège était entouré du respect et de la vénérationde l'univers : jamais peut-être l'Église n'avaitj oui de tanf de gloire et de prospérité. Le pape était véritablement le monarque universel : rois, princes, grands du monde, c'était à qui obtiendrait un de ses regards. On le chantait dans tous les idiomes ; on l'invoquait ou on le remerciait en tête de tous les livres; ses images étaient dans les chaumières comme dans les palais, et son nom sur toutes les lèvres.
C'est au sein de ces hommages universels que Léon apprit qu'un moine du nom de Luther troublait, dans un coin de sa cellule, la paix de l'Allemagne. Le pape venait de publier des indulgences en faveur de ceux qui prêteraient leur concours
(1) C'est l'assertion d'un grand nombre d'écrivains allemands, répétée par Alzog, (Histoire universelle de l'Église, t. II, p. 532.
(2) Id., ibid.
au Saint-Siège pour armer les princes chrétiens contre les Turcs et achever la basilique de Saint-Pierre. L'archevêque de Mayence chargea les dominicains de faire connaître les faveurs apostoliques et les conditions du jubilé. Le moine augustin, jaloux de ce choix, attaqua d'abord les missionnaires, puis l'abus qu'ils pouvaient faire de leurs pouvoirs, et enfin l'efficacité et le principe des indulgences. Ce fut l'objet de quatre-vingt-quinze thèses qu'il fît afficher publiquement à Vittemberg, la veille de la fête de Tous les Saints. Le pape n'en fut point effrayé : car l'auteur des thèses se disait un pauvre religieux, sans science, sans esprit et sans lettres, et plaçait ce qu'il appelait ses fantaisies sous le patronage du pontife. « Je veux qu'on sache, disait-il, quel respect, quel culte je porte à la puissance des clefs. Vivifiez, tuez, appelez, rappelez, approuvez, réprouvez, votre voix est la voix du Christ qui préside et qui parle en vous (1). » Une soumission si prompte et si explicite aurait satisfait un pape moins ami de la paix que ne l'était Léon X. Il charge d'abord Jean Staupitz de voir Luther et de le ramener; puis le cardinal Gajétan, son légat auprès de Maximilien, de citer le moine de Wittemberg pour lui pardonner s'il se repent, et l'interdire s'il s'opiniâtre. Luther, arrivé à Augsbourg devant le légat, hésite quand il parle, s'obstine quand il écrit, et finit par en appeler du pape mal informé au pape mieux informé. C'était demander un nouveau juge. LéonX, qui voulait la paix, jeta les yeux sur Miltitz, chanoine de Mayence, dont la douceur était bien connue. Le second négociateur fut trompé par les protestations de Luther. Honnête homme, âme trop confiante, mais franche et loyale, il en croit l'hypocrite qui confesse qu'il n'y a sous le ciel aucun pouvoir au-dessus du pouvoir des clefs, et qui le conjure de ne pas croire à ses calomniateurs s'obstinant à voir en lui un ennemi de l'autorité pontificale. Miltitz emportait une lettre de soumission, et Luther, le jour même, se félicitait avec ses amis d'avoir trompé le légat.
(1) Àudin, Histoire Je Luther, t. I, p. 157.
Maintenant, qu'on nous dise si dans cette grande question, •où Rome est si intéressée, la papauté a failli à ses devoirs; si elle n'a pas accompli les préceptes du Christ et les maximes de l'Évangile; si elle n'a pas épuisé, pour ramener Luther, toutes les ressources de la charité, de la douceur et de la prudence. Rome est patiente, parce qu'elle est éternelle. Elle voulait voir Luther, l'écouter, l'embrasser, lui pardonner. Miltitz entretenait les espérances de Léon X, et Sadolet, prenant la plume au nom du pape, félicita le moine orgueilleux de la soumission qu'il annonçait (1). En recevant ce bref, Luther semble attendri. Il reconnaît que l'Église romaine est la chaste épouse du Christ, la mère des Églises, la maîtresse du monde, la fille de Dieu. Il l'aime, cette Rome; il l'aime, cette Église, il ne veut pas s'en séparer (2). Ce n'était qu'un nouveau trait d'hypocrisie. Quelques mois s'écoulent à peine, et Luther, ajoutant de nouvelles erreurs aux premières, enseigne, dans son traité de la Libellé chrétienne, non-seulement la justification sans les œuvres, mais l'impossibilité de la foi avec les œuvres. Il avance que le sacerdoce est infus dans l'humanité, comme l'âme dans le corps; que les vocables de prêtre, de clerc, d'ecclésiastique ne signifient rien et sont un outrage à la parole de Dieu ; que les pompes religieuses, les vêtements sacerdotaux, les cérémonies ne sont que de vaines figures, et que l'esprit du Christ doit les bannir du milieu des chrétiens. Luther était indigne d'être cru désormais.
C'était assez de longanimité. Léon X, que les uns ont accusé de trop de condescendance et de douceur parce qu'il avait attendu (3), et les autres, d'une rigueur excessive parce qu'il avait frappé (4), publia enfin, après avoir averti pendant trois ans et reçu pendant trois ans des promesses de soumission, une bulle magnifique portant condamnation de la doctrine nouvelle, avec une exhortation pressante et paternelle pour son
(1) Audin, Histoire de Luther, t. I, Pièces justif., n. XI.
(2) Cette lettre est du mois de septembre, 1519.
(3) Muratori, Annali d'Italia, t. X, p. 145.
(4) Roscoë, Vie et pontificat de Léon X.
auteur. Ce morceau est un monument d'éloquence qui justifie, par la beauté du langage et par la grandeur des sentiments, la littérature delà Renaissance. On y voit comment l'étude de l'antiquité servait le christianisme, et quelle noble parure on trouvait dans un latin plein de richesses et d'harmonie, pour revêtir les plus sublimes enseignements de la foi. Qu'est-ce que l'Allemagne, avec son étalage d'érudition et son langage grossier, pourrait opposer au début imposant de la bulle de Léon X ?
Le ciel s'ouvre, et Dieu le Père se lève dans toute sa majesté : il incline l'oreille pour écouter les gémissements de soû Église, qui lui crie de chasser le renard qui infeste la vigne sainte, le sanglier qui désole la forêt du Seigneur. Puis on voit Pierre, le chef des apôtres, attentif aux supplications de sa fille chérie, de cette Église de Rome, la mère des Églises, la maîtresse de la foi, dont il arrosa la première pierre de son sang. Il se lève tout armé contre ces maîtres de mensonge dont la langue est un charbon ardent, dont la bouche distille le venin et la mort. Yoici S. Paul qui a entendu les pleurs des fidèles et qui vient pour défendre son œuvre, teinte aussi de son sang, contre un nouveau Porphyre, dont la dent s'attache aux pontifes morts dans la foi, comme jadis l'ancien Porphyre aux saints de Dieu. Enfin le firmament tout entier se déploie dans toute sa splendeur : on parcourt les rangs de l'Église universelle; on entend, au milieu d'une nuée lumineuse, les anges, les chérubins et les dominations, les prophètes de l'ancienne loi et les martyrs, les docteurs et les apôtres, les disciples du Christ et la milice des bienheureux, qui, les mains tendues vers le trône de l'Agneau, crient au Seigneur de mettre fin au triomphe de l'hérésie et de conserver à la sainte Église du Christ la paix et l'Unité.
Ainsi commence la bulle ; elle anathématise ensuite quarante et une propositions tirées des écrits de Luther, les déclarant hérétiques ou scandaleuses, fausses, capables de séduire les fidèles, contraires à la foi catholique. La justice
LEOX X ET LA RENAISSAN'CE. 485
ayant été satisfaite, Léon X rappelle qu'il a épuisé toutes les voies de conciliation, de douceur et de charité. Il souffre, parce qu'il est père, de châtier un enfant rebelle. Demain encore tout le passé sera oublié, si Luther consent à se rétracter devant deux témoins que le pape désignera, ou bien à partir pour Rome : et c'est le vœu le plus cher du souverain pontife, qui, à la face du monde catholique, engage sa parole comme un sauf-conduit.
Ce n'est pas seulement, on le voit, le mouvement et le style des prophètes, c'est la clémence et la tendresse des apôtres. L'éloquence chrétienne habitait encore cette Rome, que l'on disait dégénérée et presque idolâtre ; l'usage du pouvoir temporel n'avait point perverti en elle le langage et l'esprit du christianisme ; Léon X demeurait pontife et père avec toute l'autorité de son siège et toute la grandeur de sa .mission.
Que l'on compare à cette pièce la réponse de Luther, et qu'on prononce sur ce prétendu christianisme dont la pureté retrouvée s'exprime en ces termes : « Je tiens l'auteur de cette bulle pour un antechrist, je la maudis comme une insulte et un blasphème... Dis-moi donc, ignorantissime antechrist, tu es donc bien bète pour croire que l'humanité va se laisser effrayer. S'il suffisait pour condamner de dire : Ceci me déplaît, il n'est pas de mulet, d'âne, de taupe, de souche qui ne pût faire le métier déjuge. Quoi! ton front de prostituée n'a pas rougi d'oser ainsi, avec des paroles de fumée, s'attaquer aux foudres de la parole divine. On dit souvent que l'âne ne chante mal que parce qu'il entonne trop haut. Cette bulle eût été bien mieux chantée si d'abord elle n'eût posé sa bouche blasphématrice sur le Ciel (1). » Ulric de Hutten commenta la bulle avec plus d'audace encore : « C'est toi, dit-il au pape, qui as volé la Germanie. Va! le Christ ne t'entend plus, tu n'es qu'un menteur ; l'Évangile t'a toujours
(1) Opéra Luthcri, t. II, p. 91.
déplu, tyran que tu es! Tu as avalé l'Allemagne, Dieu la tire de ton ventre. Tu as soufflé, extorqué notre argent. Les maléfices, les fables dont toi et tes ancêtres nous repaissaient, avaient amolli nos cœurs. Tu es devenu lion, tu voudrais nous manger. Tes cardinaux sont des gloutons, des libertins et des ivrognes (1). » Avouons que le Saint-Esprit, dont Luther se dit possédé, tient un langage bien étrange, et que l'on doit lui préférer celui que Satan met sur les lèvres de Léon X l'antechrist! Quelle différence entre l'Italie avec la Renaissance et l'Allemagne avec la Réforme !
C'en est fait, Luther ne se contient plus. Au cynisme de la grossièreté succède l'enthousiasme de la révolte. Dans son livre de la Captivité de Babylone il regrette ce qu'il appelle sa modération passée : « Je ne rejetais pas alors les indulgences, dit-il; mais j'ai connu depuis qu'elles ne doivent leur origine qu'à l'avarice des pontifes et à la flatterie des courtisans. Autrefois je me contentais de dire que la papauté n'est pas de droit divin : aujourd'hui j'assure que c'est le royaume de Babylone. Je reconnaissais sept sacrements : je n'en veux plus que deux ; je me bornais à désirer pour les fidèles la communion sous les deux espèces : je soutiens à présent qu'elle est de précepte divin. » A ces erreurs se mêlent des propositions de réforme : il demande qu'on retranche les officiers du pape, qu'on abolisse les annates, qu'on ôte au pape la confirmation des évêques, qu'on détruise la daterie , qu'il traite de brigandage. Enfin, le 10 décembre 1520, au milieu des écoliers de l'université de Wittemberg, il parut en habits de docteur, tenant en main la bulle de Léon X, et suivi de ses principaux disciples chargés des écrits de tous ceux qui étaient entrés en lice avec le réformateur. A la vue de Luther, le peuple poussa des cris de joie. L'hérésiarque imposa silence de la main, et du regard fit signe à un bedeau d'allumer le
(1) E.rclamatio in inccndium Lutherainan.
bûcher. Quand la flamme brilla, il prit la bulle, la montra aux spectateurs et la jeta au feu en s'écriant : « Tu as troublé la maison de Dieu, c'est pourquoi tu seras livrée au feu éternel. »
Le lendemain Luther montait en chaire ; l'église était pleine. « J'ai fait, dit-il, incendier en place publique les œuvres sataniques des papes. Il vaudrait mieux que ce fût le pape qui eût été ainsi brûlé : je veux dire le siège pontifical. Si vous ne rompez avec Rome, point de salut pour vos urnes. Abomination sur Babylone ! Tant que j'aurai un souffle dans la poitrine, je dirai : Abomination ! »
La guerre était déclarée, la scission faite ; mais le feu mis au bûcher ne s'éteindra plus. Cette flamme qui a consumé la bulle, fera le tour du monde, non pour l'éclairer, mais pour le ravager et le perdre. L'histoire en a suivi la trace en Allemagne, en Suisse, en Suède, en Danemark, en Angleterre, en France. Elle la montre encore aujourd'hui dans les monastères détruits, sur les statues noircies et mutilées des saints, dans les églises que la Réforme a pillées avant de les profaner pour son usage. Des princes remplis de passions, des nobles avides d'argent, des prêtres ignorants et sans vocation, propagent l'incendie. Le feu de la concupiscence, plus dévorant encore que celui de Wittemberg, était allumé dans leurs âmes. Il y consuma tout : liens de la conscience, respect de la pudeur, goût du beau, zèle du bien, amour du vrai.
Détournons les yeux de ce spectacle pour les reporter sur Rome. Il est bien juste d'y pleurer avec le peuple le pontife qu'une maladie rapide vient d'enlever à son admiration et à son amour (1er décembre 1521). Malgré les calomnies des protestants, la mémoire de Léon X sera toujours chère à l'Église, et son nom grand dans le monde. Ses contemporains l'ont proclamé le Père de la religion aussi bien que le Père de la Renaissance, et la postérité lui reconnaît, comme à Périclès, à Auguste et à Louis XIV, le droit de nommer son siècle. L'Allemagne peut donc le méconnaître : elle n'empêchera pas le
dôme de Saint-Pierre de s'achever, pour l'honneur de la foi aussi bien que des arts. On sent, en le contemplant, que la Réforme aura passé longtemps avant qu'il ne s'écroule. On se dit, en l'admirant, qu'il justifie le pouvoir des papes à cause du magnifique usage qu'ils ont fait de leurs richesses. On avoue enfin, en suivant de l'œil cette sublime coupole, que la Renaissance eût été impuissante à la jeter dans les airs, si elle n'avait pas eu le ciel pour pensée, la religion pour appui et les papes pour inspirateurs.