CHAPITRE III
Après la mort de Léon X, la tiare échut à Adrien d'Utrecht, qui garda sur le siège de S. Pierre le nom sous lequel il était connu dans le sacré collège et dans les écoles. Les savants saluèrent son règne avec allégresse, parce qu'il devait luimême à la science sa réputation et sa grandeur; les politiques le regardèrent comme la créature de Charles-Quint, parce qu'il avait été précepteur de ce prince. Mais on est unanime à mettre sa réputation au-dessus de toute atteinte. Il était pieux, actif, plein de vues bienveillantes et pures, et d'un caractère tellement sérieux qu'on ne vit jamais qu'un imperceptible sourire effleurer ses lèvres. Il ne cessa pas un instant, dans un pontificat qui ne dura pas deux années, de s'occuper de la lutte contre les Turcs, de l'extinction du protestantisme et de la réforme du clergé. Les progrès de la Réforme hâtèrent sa fin, et il laissa à son successeur toutes les calamités de cette hérésie presque triomphante.
Clément YII ne recueillit, en effet, qu'épreuves, douleurs et tribulations. Ce pontife appartenait à la famille des Médicis , et les Romains virent avec joie le nom et le souvenir de LéonX replacés sur le trône pontifical. Mais les circonstances étaient bien changées : quelques années avaient suffi pour mettre la papauté, naguère victorieuse et vénérée, à deux doigts de sa perte. Le pouvoir des clefs semblait défaillir et le sceptre échapper à ses mains. Mahomet, Luther, Calvin,
Zwingle, Henri VIII, Charles-Quint même : tout, en un moment, parut conjuré pour sa ruine. Les Turcs, arrêtés d'abord dans leurs ravages, venaient de reprendre sous Sélim le cours de leurs conquêtes. L'Egypte était devenue leur proie, la piraterie s'organisait sur toutes les côtes de l'Afrique, et les régences de Tunis, de Tripoli et d'Alger exerçaient sur la Méditerranée tout entière un brigandage inconnu jusqu'alors à la civilisation européenne. Soliman paraît, et son règne met le comble aux espérances des infidèles. Rhodes succombe en excitant l'admiration du jeune sultan. Les héros, comme Villiers de l'Ile-Adam, ne savent plus que s'exiler et mourir. Ainsi les assauts du mahométisme se rapprochent de plus en plus ; les côtes de l'Italie sont harcelées ; le patrimoine de l'Église redoute une invasion prochaine : sa perte semble inévitable.
Au nord, l'horizon était plus menaçant encore : Luther régnait déjà sur la Haute-Allemagne par son influence et pai ses pamphlets. Gustave Wasa ne délivrait la Suède de la tyrannie danoise que pour l'assujettir à l'hérésie protestante, et le Danemark, rompant à son tour le lien sacré de l'unité, imitait par l'apostasie la Suède , en se séparant d'elle par la politique (1526). Déjà la moitié de la Suisse reconnaît Zwingle pour législateur religieux, la guerre éclate, et les deux partis vont se mesurer au combat de Goppel (1530). C'est Calvin qui achèvera à Genève l'œuvre que Zwingle a commencée à Zurich. Paris entend ses premières prédications. Tandis que les Vaudois reparaissent dans le Dauphiné et dans la Provence, Socin infecte la Pologne d'un nouvel arianisme, et, afin qu'il ne reste pas dans toute l'Europe occidentale une seule contrée exempte de l'esprit de réforme, Henri .VIII, jusque-là réputé le défenseur de la foi, se laissant entraîner aux passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, accomplit, sous Clément VII, le premier acte de séparation et arrache l'Angleterre au Saint-Siège.
Charles-Quint était alors dans toute sa puissance ; mais cette puissance menaçait l'indépendance de l'Italie et des États de
'Église. Clément YII s'allia à la France : il le fit par ungénéeux mouvement de patriotisme que l'on a méconnu, comme m méconnaît tout ce que le succès ne justifie pas. Cette illiance le faisait passer aux yeux de l'empereur comme un ennemi digne des plus grands châtiments. La perte de la bataille de Pavie laissa l'Italie sans défense et le pape sans ressource. Voici l'heure de vengeance que se promettait la Réforme.
A peine a-t-on appris en Allemagne que la Péninsule est ouverte, que plus de quinze mille luthériens passent les Alpes sous la conduite du connétable de Bourbon. Ils iprennent leur route à travers Ferrare et Bologne, et se grossissent d'un amas d'aventuriers qui ne respiraient que le pillage. On se ferait difficilement une idée de la fureur qui les animait contre le catholicisme. On leur avait représenté la rupture de l'alliance entre l'empereur et le pape comme la cause de tous les malheurs du temps. Les pamphlets de Luther leur avaient montré dans le pape un antechrist et dans Rome une Babylone. On accusait le vicaire de Jésus-Christ de perpétuer la division entre les chrétiens et de favoriser les progrès des Turcs. Si Soliman battait les Hongrois, c'était la faute de Clément VII. Il fallait mettre fin à la longue servitude que la papauté faisait peser sur le monde et régénérer le christianisme dans le sang de ses représentants infidèles. A ces vagues déclamations se mêlaient des propos plus odieux encore. Un des chefs de l'expédition montrait la chaîne d'or qu'il destinait au vicaire de Jésus-Christ. Le vieux Frondsberg, qui commandait les lansquenets, s'écriait, le blasphème à la bouche : « Si j'arrive à Rome, je pendrai le pape. »
C'est avec effroi, dit un écrivain protestant, que l'on voit l'orage se préparer, s'avancer et sillonner l'horizon. Cette Rome, féconde en noblesse et en intelligence, ornée de chefsd'œuvre que le monde n'a jamais pu surpasser ni reproduire, parée d'un luxe rehaussé par l'empreinte du génie, cette Rome
est menacée d'une ruine complète (1). L'armée italienne se débande en présence des troupes impériales ; mais Charles- Quint se déclare alors hors d'état de les payer. Voilà donc les soldats de l'empereur livrés à l'impétuosité de leur propre impulsion et au prosélytisme aveugle de l'hérésie qu'ils viennent d'embrasser. L'argent les eût arrêtés peut-être, si Clément VII avait pu en trouver assez pour satisfaire leur rage. Quatre mille hommes auraient suffi pour fermer les défilés de la Toscane ; Rome ne parvint jamais à en réunir au delà de cinq cents, malgré la destruction imminente dont elle était menacée. Dès la première attaque, soldats et remparts, tout cède devant la horde des luthériens allemands. Ces furieux entrèrent dans Rome le 6 mai 1527, deux heures avant le lever du soleil. Mais George Frondsberg n'était plus avec eux. Un jour que ses soldats avaient manqué à l'obéissance militaire, il se mit dans une violente colère, tomba frappé d'apoplexie et ne vit jamais les murs de Rome. Le connétable de Bourbon, qui suivait ces barbares plutôt qu'il ne les commandait, ne fut guère plus heureux. A peine parvenu devant la place, un coup de feu le renversa sur l'échelle qu'il appliquait contre la muraille. Mais ses soldats ne le vengèrent que trop. Maîtres de la ville pontificale, ils ne firent pas de quartier, et, dès le premier jour, huit mille Romains qui demandaient la vie à genoux furent impitoyablement massacrés.
Ce n'était que le prélude d'un brigandage qui dura neuf mois. Les luthériens firent oublier, par leurs ravages, tout ce qu'on racontait des Goths, des Vandales et des Lombards. Ils pillaient les maisons et les églises, livraient aux flammes les monuments qu'ils ne pouvaient abattre, et remplissaient tous les lieux sacrés ou profanes des ruines accumulées sous leurs pas. Toutes les basiliques furent dépouillées de leurs ornements, les choses saintes profanées, la croix, les candélabres et les reliquaires mis en pièces, les tombeaux ouverts
(1) Rauke, Histoire de la papauté, t. I, loi.
ivec violence et les cendres des morts dispersées. Ce n'était )as seulement la religion qui souffrait de cesindignes outrages : es derniers chefs d'œuvre du burin et du ciseau, de Raphaël, le Michel-Ange et du Dominicain, furent mutilés au nom de a Réforme et en haine du pouvoir temporel des papes. Il îtait juste que la fureur des nouveaux iconoclastes s'acharnât air les titres les plus éclatants de la gloire pontificale, et qu'on essayât d'en effacer le souvenir dans la mémoire des hommes •égénérés par Luther.
Après les excès commis contre la pierre, le marbre et la oile qui représentaient Jésus-Christ, il faut rappeler tout ce me souffrirent ses membres vivants. Les infortunés habiants de Rome furent abandonnés sans pitié à la merci de 'et te soldatesque sans frein. Tous ceux à qui on soup- •onnait des richesses cachées furent mis à la torture. On es obligeait par des tourments à signer des billets et à ipuiser, pour se délivrer, la bourse des amis qu'ils pouvaient avoir dans les pays étrangers. Un grand nombre de urètres succombèrent à ces souffrances. Cardinaux, évêques, religieux, après s'être rachetés à prix d'or, se virent contraints de se racheter encore une fois. Ceux qui ne mouraient pas •le ces violences, mouraient de l'effroi qu'elles leur inspiraient. Le pillage, la terreur, la mort étaient partout.
Dirons-nous les orgies qui souillèrent les lieux saints ? L'avidité enfonçait les tabernacles, et les églises de Rome (devenaient des marchés où les soldats vendaient les dames romaines et les animaux. Qu'on se représente la chapelle Sixtine transformée en écurie, les chevaux de l'Oder et du Danube mangeant sous les fresques de Michel-Ange, et les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul devenues le théâtre des scènesles plusabominables, où la luxure et l'ivresse étalent de concert les plus affreuses nudités. Le vestiaire des souverains pontifes était tombeaux mains de ces furieux. Ils se revêtent des habits sacrés , s'assemblent dans le lieu des conclaves et y procèdent à une élection ridicule. Ils déposent Clément YII,
494 LE SAC DE J*o:viE
et ils élisent à sa place le moine apostat de Wittemberg. Etrange contradiction! Ils croyaient honorer le réformateur en lui décernant la dignité pontificale, et le trône qu'ils viennent renverser est décerné à celui qui le couvre tous les jours d'ordures, et de railleries ! La plume se brise quand elle essaye de raconter ces pages pleines de larmes et de douleur. Un contemporain les appelle une étrange et incomparable nouveauté '(1 ). On dira tout, d'un mot, en ajoutant que ce pillage, qu'Attila avait refusé à ses soldats, et qui sous Genséric n'avait duré que quatorze jours, s'est prolongé au nom de Luther pendant neuf mois tout entiers.
On se figure aisément quelle dut être dans ces scènes navrantes la condition de l'infortuné Clément VIL A l'approche des Allemands il s'était enfermé au château Saint- Ange, i l'aide d'un corridor construit entre le Vatican et la forteresse, Les cardinaux et un certain nombre de familles romaines partageaient ce refuge avec lui. Un abattement profonc glaçait tous les cœurs ; et quand, du haut de la citadelle les yeux s'abaissaient sur ce spectacle de désolation et de ruine, ils se remplissaient involontairement d'abondantes larmes. Le pontife, condamné à le contempler sans y porte remède, ne pouvait que prier et gémir. Souvent on L surprit sur les murailles, prosterné la face contre terre, s frappant la poitrine et s'écriant : Salvum me fac ex omnibu persequenlibus me.
Au bout de deux mois Clément YII traita avec Philibert d Châlons, prince d'Orange, qui avait pris le commandement de impériaux ; mais ce fut aux conditions les plus humiliantes, ( il devait rester au château Saint- Ange jusqu'à ce qu'elles em sent été remplies. On lui demandait cent mille ducats d'or, 1 remise de la forteresse Saint-Ange entre les mains des officiel de l'empereur, et l'abandon des villes d'Ostie, de Civita-Ve< chia et de Citta cli Castello. Les gouverneurs refusèrent C
(l) Memorie délia vita di Benvenuto Cellini.
rendre les places confiées à leur garde, le trésor pontifical était épuisé, et Clément VII demeura prisonnier. Pendant ce temps-là, la peste causée par la putréfaction de tant de cadavres abandonnés dans les rues commença à se faire sentir à Rome. Les soldats du prince furent atteints les premiers, et le fléau sévit bientôt avec tant de violence qu'ils se virent contraints d'abandonner le théâtre de leurs brigandages. Mais il était trop tard. La main de Dieu, qui s'était levée sur leur tête, les frappa à coups redoublés dans toutes les villes où ils cherchaient des refuges. En moins de deux ans, il ne resta pas en vie un seul des assassins de la Cité sainte (1). Philibert de Ghâlons, qui n'avait fait qu'achever l'expédition, en porta néanmoins la peine, et mourut misérablement au fond de l'Étrurie. C'était le dernier rejeton d'une vaillante race; son nom, illustré depuis des siècles parla gloire des armes, s'abîma sans retour dans cette sanglante orgie. Ce n'est pas tout : les fruits de tant de rapines sacrilèges passèrent rapidement en d'autres mains, et Charles-Quint n'en recueillit pour lui-même que la honte dans l'histoire, pour sa famille que la ruine. Il avait toléré cet attentat plutôt qu'il ne l'avait dirigé ; mais Dieu demande compte aux rois du sang qu'on verse en leur nom, quand ils ont laissé s'armer les mains qui le répandent. Pressé de rappeler ses troupes, il s'était borné à répondre au pontife qu'il faisait des prières pour sa délivrance : prières tardives, qui n'ont pu ni délivrer le pape, ni le sauver lui-même des accusations de la postérité, ni épargner à sa race la punition réservée à tous ceux qui portent la main à la tiare ! Sa maison s'éclipsa de génération en génération et s'éteignit, épuisée et sans gloire, au bout du siècle suivant. L'Autriche devint l'héritage de la maison de Lorraine, et les trônes d'Espagne et de Naples, celai des enfants de S. Louis.
Clément VII, après sept mois de captivité, prit le parti de
(1) Muratori. Annali (Tltalia, t. I, an. 1527.
s'échapper. Il sortit de Rome par une porte secrète, qui se trouvait à l'angle du jardin du Vatican. Louis de Gonzague l'y attendait avec une voiture. La nuit couvrit leur fuite, et les murs d'Orviéto servirent d'abri au pontife. Le départ des Allemands permit bientôt à Clément VII de rentrer dans Rome ; mais cette ville n'était plus que l'ombre d'elle-même. Sa population, qui s'élevait à quatre-vingt-cinq mille âmes sous Léon X, était descendue à trente-cinq mille après l'invasion de Bourbon. Toutes les fois que l'étranger a posé dans cette ville un pied dominateur, on en peut retrouver la trace dans la solitude qu'il a faite et dans le silence qui règne encore après lui.
Le règne de Clément YII se précipite au milieu de cette lamentable décadence. L'Allemagne, la France, l'Angleterre l'avaient tour à tour appuyé et trahi. La grande défection des protestants s'Jétait développée sous ses yeux, sans qu'il lui fût possible de l'arrêter; tous les moyens qu'il avait tentés pour la comprimer avaient, par un secret jugement de Dieu, contribué à l'étendre ; les flots envahisseurs de l'hérésie couvraient la moitié de l'Europe, et les ennemis du pape, sans tenir compte des difficultés du temps, lui reprochaient, les uns sa déloyauté qui était tout au plus de l'indécision, les autres sa faiblesse qui n'était que de la patience. Les dissensions de la maison de Médicis se joignirent à ces calamités publiques. Découragé par tous ces revers, épuisé de fatigues et de soins, tout l'accablait à la fois. Aux réflexions douloureuses que lui inspirait le passé se mêla la crainte des événements futurs. Un chagrin profond s'empara de lui et le conduisit au tombeau. Il mourut le 25 septembre 1534. On peut l'appeler le plus malheureux de tous les papes, parce qu'il fut le témoin, désolé mais impuissant, de toutes les défections du xvie siècle.
L'Église etle pouvoir temporel semblaient donc jugés et condamnés ! Quand on songe que l'Italie était presque tout entière aux mains du pouvoir séculier, que le mahométisme arrivait
au plus haut point de sa puissance, et que l'hérésie l'emportait clans toute l'Europe septentrionale, on se demande d'où viendra le secours et où est le remède. Qu'on tourne une page seulement des annales du monde, et tout est changé.
Dans le temps môme où la tempête se déchaînait avec le plus de violence, la pensée d'un concile général préoccupait tous les esprits. Il fallait continuer, après la Réforme, ce que l'assemblée de Latran avait ébauché avant cette grande révolution : Clément YII le souhaitait plus que personne; ce lut Paul III, son successeur, qui reprit ce salutaire dessein ; mais il ne fut achevé que sous Pie IV. Le concile de Trente, ouvert le 13 décembre 1545, malgré la mauvaise volonté des luthériens et les difficultés soulevées par les princes chrétiens, fut interrompu plusieurs fois dans sa durée et se termina le 3 décembre 1563. C'est ce grand synode qui a donné aux deux pouvoirs réunis clans les mains du pontife, non-seulement par l'autorité, mais par la persuasion, une splendeur, un empire et une durée que les prudents du siècle n'osaient plus espérer pour la papauté.
Cinq papes, amenés par la Providence sur ce trône que tant d'orages avaient ébranlé, y font asseoir des vues en apparence bien différentes, mais dominées par la grande pensée de la réforme catholique. Le premier est Paul III (15 octobre 1534-10 novembre 1549). Né dans la maison de Farnèse, il est grand et magnifique comme Léon X, dont il a été l'ami, et il porte la plus scrupuleuse attention à s'entourer de dignes ministres. C'était une belle réponse à faire aux déclamations de la Réforme contre la papauté, que d'appeler au conclave des hommes honorés de l'estime du monde entier, comme RéginaldPolus, qui eut la gloire de rétablir un moment le catholicisme en Angleterre ; Sadolet, l'éloquent et aimable secrétaire de Léon X; Frédéric Frégose, le modèle de la ferveur religieuse ; Gaspard Contarini, dont la nomination fit dire aux sénateurs vénitiens ses collègues : « La république perd son meilleur citoyen. » Entouré de ces grands hommes, Paul III
498 u'; 8A€ DE ROME
paraît pins grand encore, et se met courageusement à l'œuvre de la véritable réforme. Les camaldules, les franciscains, les capucins en donnent l'exemple; les jésuites naissent et apportent au service de l'Église l'enthousiasme d'un zèle que trois siècles n'ont pas encore refroidi; S. Philippe de Néri fonde à côté de S. Ignace les collèges et les bibliothèques des oratoriens. L'émulation du bien, l'amour de la religion, la pureté des mœurs, font un contraste heureux dans le catholicisme avec l'esprit hautain, le chagrin superbe, l'indocile curiosité et l'immoralité profonde qui caractérisent la Réforme. Et tandis qu'on voit en Italie et en Espagne les plus nobles et les plus lettrés, embrassant la perfection chrétienne, achever sous le froc et sous la cendre une vie commencée dans la dissipation et le luxe, l'Allemagne, par une punition méritée, voit s'éteindre dans les débauches d'un esprit sans guide et d'un cœur sans frein les lumières de l'éloquence et de l'érudition. Là éclate la vraie réforme par des prodiges de conversion et de sainteté : ici c'est la fausse réforme qui poursuit son œuvre au milieu de la guerre des paysans, des extravagantes folies des anabaptistes, et qui la termine, comme une pièce de théâtre, par les mariages de Luther, de Calvin, de Zwingle et de Henri VIII.
Paul III, après avoir ainsi préparé un heureux amendement dans les mœurs et encouragé les auxiliaires qui pouvaient le mieux assurer ses progrès, eut le bonheur de réunir, à Trente, le dernier et le plus important de tous les conciles. Cette ville avait été agréée à cause de la position qu'elle occupe entre l'Allemagne et l'Italie. Elle offrait aux Français et aux Allemands l'avantage d'une neutralité politique bien nécessaire au milieu des divisions qui partageaient l'Europe. Deux ans se passèrent, soit dans les délibérations préliminaires du concile, soit dans les travaux des six premières sessions. Dans le cours de la septième, l'empereur gagna sur les protestants révoltés la bataille de Muhlberg. PaulIII, craignant que le prince ne se servît contre l'Église de
son autorité, que cette victoire venait de renforcer, voulut transférer le concile à Bologne et le rapprocher de sa personne. Le dissentiment qui éclata à cette occasion entre le pape et l'empereur, détermina la suspension de l'assemblée.
Ce ne fut pas le seul chagrin de Paul III. Son affection pour sa famille, Tunique défaut qui dépare son grand caractère et sa noble vie, lui prépara de cruels déboires. Il avait été marié avant d'entrer dans l'Église ; Louis Farnèse, son fils, reçutde lui les villes de Parme et de Plaisance , qui étaient rentrées momentanément dans le domaine immédiat du Saint-Siège, mais qui dépendaient du duché de Milan comme fief de l'empire. Octave, son petit-fils, avait reçu auparavant les principautés de Camérino et de Népi. Ces inféodations, que le sacré collège déplorait, ne portèrent point bonheur aux Farnèse. Louis fut assassiné dans Plaisance; Octave prit les armes contre son bienfaiteur et son aïeul. L'auguste vieillard ne put survivre à tant de disgrâces. Il mourut en répétant avec une vérité pleine de douceur ces paroles du Psalmiste : Si meinon fuerint dominait, tune immaculatus ero (1er novembre 1549). Il avait alors quatre-vingt-trois ans. Aussi aimé que sa maison l'était peu, chacun le plaignit, le regretta et fît peser la responsabilité de ses ennuis et de sa mort sur les ingrats qu'il avait comblés de tant de biens.
Le sacré collège se trouvait alors divisé en trois factions, les césariens ou partisans de Charles-Quint, les Français et les Farnésiens. Dieu fit tourner les passions humaines à la gloire de l'Église. Lorsque les suffrages furent recueillis, il se trouva que la plupart des électeurs, ne voulant pas assurer la victoire d'un parti sur un autre, avaient, sans s'être entendus, inscrit sur leurs bulletins le nom du cardinal del Monte, l'un des présidents du concile de Trente (8 février 1550). Deux jours après son couronnement, le pape fit l'ouverture du jubilé. Jamais l'Église n'avait eu plus besoin de prières : les progrès du protestantisme, la division des princes chrétiens, l'interruption clés travaux du concile, tout était grave et plein
de périls. Jules III les entrevit tous, et les conjura en partie. Il travailla à la réconciliation de Charles-Quint et de Henri IL Le catholicisme, aboli en Angleterre sous Henri VIII, fut rétabli momentanément sous Marie. Cette restauration fut pour le Saint-Siège une courte joie, mais Jules III ne vit point le retour et le triomphe de l'erreur sous Elisabeth. Le concile de Trente, interrompu depuis trois ans, reprit ses sessions et on tint six nouvelles; on ne pouvait pas souhaiter plus d'activité ni d'application aux affaires que Jules n'en montra dans les deux premières années de son règne. Fidèle allié de l'empereur, il lui fournit des troupes et de l'argent contre les Français, qui avaient trouvé dans Octave Farnèse, révolté contre le pape, un appui en Italie. Mais les protestants allemands, s'alliant enfin avec Henri II, furent dans la balance d'un tout autre poids qu'Octave et ses Italiens. Les Français parurent sur le Rhin, l'électeur Maurice dans le Tyrol, et Charles- Quint, ayant pris position sur les montagnes qui séparent l'Allemagne de l'Italie pour contenir les deux ennemis dans le devoir, se vit tout à coup en danger, vaincu et presque prisonnier. Ce changement de fortune exposait le concile aux hasards de la guerre. Jules III eut la prudence de le suspendre. Les historiens qui le lui ont reproché, ont oublié la gravité des événements et l'imminence du danger. Il y a plus de vérité dans le reproche qu'on fait à Jules III d'avoir élevé et enrichi sa famille, en lui donnant Camérino. Le népotisme dépouillait l'Église; mais nous ne sommes pas loin du jour où son règne va cesser.
Marcello Corvini, élu pape le 11 avril 1555, prend le nom de Marcel III. Son activité était connue, sa vertu irréprochable; il était plus capable qu'un autre d'achever le concile, de continuer la réforme catholique et de réaliser toutes les espérances des règnes précédents. Les protestants reconnaissent ses qualités et leur rendent hommage (1). Sans faiblesse
(1) Ranke, Histoire de la papauté, t. 1,56-59.
pour ses proches, il les tint sévèrement éloignés de Rome. Sans complaisance pour lui-même, il introduisit dans sa cour une foule d'économies. Sans défiance mais sans partialité pour les princes, il prit entre la France et l'empire une position neutre, dont tout l'avantage devait tourner au bien de la religion et de ses propres États. Ce pontificat ne dura que vingt-deux jours. C'était trop peu pour réaliser les sages pensées dont Marcel était rempli ; c'était assez pour marquer de plus en plus un changement heureux dans la direction des affaires, et léguer à ses successeurs une politique digne, habile et prévoyante.
Paul IV en recueillit l'héritage ^23 mai 1555). Connu sous le nom de cardinal Caraffa et supérieur général de l'ordre des théatins, il était réputé le membre le plus sévère du sacré collège et le plus ardent défenseur de l'ancienne foi. Ses premières paroles étaient remplies des grandes pensées qui l'animaient : « Nous promettons et faisons serment, dit-il dans la bulle qui annonçait son exaltation, de mettre un soin scrupuleux à ce que la réforme de l'Église universelle et de la cour de Rome soit exécutée. » A son avènement, les relations politiques du Saint-Siège changent avec la plupart des grandes nations européennes. Charles-Quint venait d'abdiquer la couronne impériale en faveur de son frère Ferdinand; les sept électeurs avaient approuvé ce choix, mais le pape y était demeuré étranger. C'était rompre les derniers liens qui avaient uni le sacerdoce à l'empire et transformer la couronne de Charlemagne, que décernaient et bénissaient les papes, en une couronne purement séculière. Paul IV le sentait bien. De concert avec le sacré collège, il ne reçut qu'avec réserve l'ambassadeur de Ferdinand et lui répondit d'après les principes delà politique traditionnelle des papes. Des négociations diplomatiques furent entamées pour satisfaire aux réclamations du Saint-Siège; mais Ferdinand finit par rappeler ses envoyés, et il n'y eut dès lors, à l'avènement de chaque nouvel empereur, ni ratification pontificale ni couronnement.
502 le SAC de romf:
L'Espagne ne lui paraissait pas plus sûre que l'empire. Il avait vu l'Italie jouir de la liberté au xve siècle, et son ambition était de restaurer la cause nationale en affaiblissant l'influence prédominante de Philippe II. Ses quatre-vingt-neuf ans ne l'effrayaient pas. « Si pour cette cause sacrée, disait-il, je ne suis ni écouté ni secouru, la postérité reconnaîtra du moins qu'un vieil Italien, aux portes de la mort, au lieu de se reposer et de se préparer à mourir en paix, conçut seul les plans élevés qui devaient rendre à sa patrie sa nationalité et son existence (1). »
Tout son espoir était dans la nation française. Il pensait qu'à l'aide de ce peuple si cher au Saint-Siège, sa politique triompherait aisément. La trêve de Vauxelles, survenue entre la France et l'Espagne (1556), retarda un peu la réalisation de ce plan. Mais cette trêve fut rompue presque aussitôt que signée, et Paul IV conclut avec le roi de France une alliance offensive et défensive contre Philippe IL Pour se mettre en mesure de commencer les hostilités, le pape nomma cardinal son neveu Charles Caraffa; puis, étendant ses bienfaits à d'autres membres de sa famille, il leur confia les principaux châteaux des États de l'Église et en fît des vassaux avides de richesses et d'honneurs. Cette faute fut accueillie d'abord par le silence du sacré collège : bientôt Paul IV la lavera dans ses larmes.
Les hostilités ne tardèrent pas à commencer en Italie. Le duc de Guise était plus propre qu'un autre à tenir brillamment la campagne et à faire triompher l'armée de son maître. Mais, il lui fallut sortir de la Péninsule sans avoir rien fait pour le pape: car la bataille de Saint-Quentin ne tarda pas à le rappeler en France pour en réparer le désastre . Son départ livra Paul IV à ses propres ressources et le mit en quelque sorte à la discrétion du duc cl'Albe. Les troupes espagnoles, placées sous la direction de ce capitaine, venaient d'entrer dans les États de
(l)*Ranke, Histoire de la papauté, t. II. 07.
l'Église. Elles occupèrent bientôt Frosinone, Anagni, Tivoli et Ostie; Rome fut bloquée, et le siège commença. Le pape ne songeait point à céder. Il avait pour se défendre une belle garnison romaine; les bandes indisciplinées de Pierre Strozzi, condottiere italien, qui se mirent à son service, reprirent bientôt Tivoli et Ostie. Le duc d'Albe ne convoitait point la gloire d'être compté parmi les vainqueurs de Rome. Son oncle, le cardinal Giacomo, lui avait rappelé la mauvaise fin qu'avaient subie tous ceux qui étaient entrés dans la Ville sainte en ennemis, et sous le coup de cette crainte si bien fondée le duc retenait plutôt qu'il n'excitait ses armées étonnées et respectueuses. La guerre, ainsi dominée par des sentiments supérieurs, n'avait été signalée par aucun engagement sérieux, lorsque le maréchal de Brissac entra en Piémont, et opéra une diversion favorable à Paul IV en forçant le duc d'Albe à venir lui tenir tête. La prise de Calais acheva de rétablir la fortune de la France (1558), et la paix de Câteau-Cambrésis, également désirée par Henri II et par Philippe II, fut signée à l'avantage du Saint-Siège (1559).
Rien n'était plus honorable que les conditions faites à Paul IV : les Espagnols rendirent au pape toutes les villes et tous les châteaux qu'ils avaient pris ; une amnistie réciproque devait garantir la sûreté de ceux qui s'étaient engagés sous le drapeau de l'Espagne et sous celui de l'Église; les Caraffa reçurent une indemnité; enfin le duc d'Albe se rendit à Rome, et, baisant avec un profond respect le pied du saint-père, il déposa devant ce trône, un moment menacé, les hommages du Roi Catholique.
La paix de Câteau-Cambrésis fut un avertissement pour le souverain pontife. Il y vit la nécessité de tenir la balance égale entre les trois grandes nations qui avaient tour à tour occupé la Péninsule, et qui gardaient en main la direction des affaires. N'ayant pu affranchir sa patrie d'une influence étrangère, il s'appliqua à y échapper lui-même et à garder dans ses États la neutralité qui sied si bien à l'Église. Il n'avait rien de cette obstination malheureuse qui caractérise les vieillards bornés. Ses ne-
veux l'avaient trompé ; prévenu de leurs désordres, dont Rome entière commençait à se plaindre, il fît une enquête qui lui dévoila toute la vérité , et, malgré la fièvre à laquelle son corps était en proie , malgré la tristesse qui remplissait son âme , il sut se décider à faire violence à son cœur et à sacrifier son affection envers ses parents. Le sacré collège, convoqué par ses ordres, entendit de sa bouche le récit des excès que l'opinion publique reprochait à sa famille. Ensuite il prit Dieu et les hommes à témoin qu'il ne les avait jamais connus, et ordonna par un décret à ses neveux de quitter Rome dans un délai de douze jours, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs. Privés de leurs emplois et exilés dans leurs terres, ils devaient être jugés comme criminels de lèse-majesté s'ils venaient à quitter le lieu de leur résidence. Après ce coup de foudre, Paul IV prit un air serein et s'écria : « Maintenant nous pouvons dire: De notre pontificat l'an premier. >» Il renouvela aussitôt tout le personnel de l'administration temporelle, destitua les magistrats suspects ou convaincus de concussions, diminua les taxes, accueillit toutes les plaintes et témoigna le plus grand zèle pour rendre la justice à ses sujets. Le cardinal Garpi et Camille Orsino, qui avaient déjà possédé une grande autorité sous Paul III, prirent dans son conseil et dans son gouvernement la place de ses indignes parents : c'est ainsi que les papes savent réparer une erreur passagère.
Quoiqu'il n'eût jamais perdu de vue la réforme de l'Église, il s'y consacra cependant, dès cette époque, avec un esprit plus libre et un cœur plus généreux. Le temps lui manqua pour reprendre le concile de Trente, interrompu par les guerres qui venaient de remplir son pontificat; mais il en prépara les travaux par des règlements sur les ordres religieux, la prédication, le service divin, la collecte des aumônes, le jeûne et la réception des sacrements. Ces ordonnances parurent si sages que le concile n'eut guère qu'à les reproduire pour en faire le texte de ses principaux décrets. L'inquisition fut rétablie, et la justice exactement
rendue par tous les tribunaux, sans distinction de personnes. La foi, les mœurs privées et publiques, la discipline des cloîtres, l'administration des affaires temporelles: tout fut l'objet du contrôle le plus vigilant. Tant de soins et de peines lui valurent des inimitiés qui honorent encore sa mémoire ; mais elles touchaient si peu sa grande âme que sa vie n'en fut point abrégée. Il entrait dans sa quatre-vingt-quatorzième année quand une maladie grave lui fit pressentir que sa dernière heure était proche. Il convoqua encore une fois les cardinaux, leur demanda pardon de ses fautes, et les exhorta à lui donner pour successeur un homme capable d'achever le concile et de veiller aux intérêts de l'Église. Il expira le 18 août 1559, en prononçant ces paroles du psaume li: Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus.
Ce successeur fut Pie IV. Moins austère que le grand pape dont il prenait la place, il avait paru, avant son élévation, adroit, prudent et doux; il fut pendant tout son règne affable, bon, plein de charité. Sa justice s'exerça cependant sur les neveux du défunt. Accusés avec plus d'éclat que jamais de brigandages, de meurtres, de dilapidations et de faux ; convaincus sur presque tous ces points, ils furent condamnés à la peine de mort. Le cardinal Caraffa, le duc de Palliano et deux de leurs plus proches parents payèrent de leur tête des crimes qui avaient excité contre eux la haine du peuple. Ce fut la ruine du népotisme. Riario avait dominé sous Sixte IV, et César Borgia sous Alexandre VI ; Lorenzo de Médicis et Pierre Luigi Farnèse avaient exercé une influence moins prépondérante, mais trop sensible encore, sous les règnes suivants. Les Caraffa furent les derniers élus du népotisme; ils en devinrent eux-mêmes les premières victimes. Il y avait trop d'abus et de danger dans le rôle politique auquel prétendaient les neveux des papes pour qu'on ne le comptât point parmi les fléaux du siècle. En aspirant à se créer des principautés indépendantes, ils détournaient
de leur destination véritable les biens et le pouvoir de l'Église. Leur influence fut presque toujours fatale à ceux qui la subirent ; leur chute assurait le triomphe et la durée de la souveraineté pontificale.
Un pape qui, malgré sa douceur si connue, ne reculait pas devant des résolutions si énergiques, était bien capable d'achever les travaux du concile. « Nous voulons le concile, disait-il, nous le voulons en toute certitude, nous le voulons universel. » Il fallait faire partager ces sentiments aux princes dans les cours et aux prélats dans les assemblées. Il employa à la première affaire l'habileté et le dévouement du cardinal Morone , qui gagna l'empereur Ferdinand , et dans la seconde les rares talents du cardinal de Guise, qui interposa son influence et ses bons offices auprès d'un grand nombre d'évêques. Devenu un pacifique et laborieux congrès, le concile si ardemment demandé, si longtemps attendu, dissous deux fois, ébranlé par tous les orages politiques qui grondaient autour de lui, reprit, le 15 janvier 1562, le cours de ses délibérations et termina sa vingt-cinquième et dernière session le 14 décembre 1563, aux pacifiques acclamations du monde catholique. L'assemblée dans laquelle la clôture fut prononcée, éclata en félicitations et en transports d'allégresse. Ces nobles vieillards, qui siégeaient depuis tant d'années ne se séparèrent point l'un de l'autre sans attendrissement. Au regret de se quitter se mêlait la joie de revoir leur patrie ; mais la certitude d'avoir donné la paix à l'Église dominait tous les sentiments et faisait couler toutes les larmes.
Pie IV vécut encore trois ans. Le reste de son pontificat s'écoula dans les soins qu'il prit pour améliorer les mœurs, réformer les abus et veiller aux intérêts de la foi. Il remplissait aussi tous les devoirs d'un roi soucieux du bien de ses sujets. Les plus célèbres monuments de Rome furent embellis, les églises réparées, les forts et les citadelles relevés. Il fit conduire à grands frais les eaux de plusieurs
fontaines jusque dans la ville, agrandit son palais et établit une imprimerie au Vatican. Un complot formé contre ses jours échoua par une marque visible de la protection divine. Deux fanatiques, Accolti et Antoine de Ganorse, avaient résolu de l'assassiner au milieu d'une procession. Mais à la vue du pape calme, sans défense, sans soupçon, leur résolution fut ébranlée ; ils pâlirent : leur attitude les avait fait remarquer ; quelques jours après leur indiscrétion les trahit ; on les arrêta , et la mort qu'ils voulaient donner fut le prix de leur crime. Pie IV était digne de tomber en mourant dans des mains plus fidèles et plus pures. Deux saints illustres l'assistèrent à ses derniers moments : Charles Borromée, archevêque de Milan, qui était son neveu, et S.Philippe de Néri, qui venait jle fonder la congrégation de l'Oratoire. Il rendit l'âme en bénissant, comme le saint vieillard Siméon, le Dieu qui lui avait donné de voir le salut, la lumière et la paix.
De telles paroles convenaient bien à la bouche de Pie IV. Tout lui avait réussi. Père et souverain de la chrétienté, il sortait de la lutte tenant à la main le recueil des canons qui réglaient les points contestés de la foi, et celui des décrets qui restauraient partout la discipline. Il laissait les évêques assujettis au pape par un serment solennel, les bénéfîciers obligés à la résidence, le clergé placé sous la surveillance des premiers pasteurs, les séminaires inaugurés à Rome, les paroisses régularisées , tout le peuple assuré de recevoir, dans la prédication de l'Évangile, une parole vérifiée et justifiée de nouveau, et dans la distribution des sacrements une grâce toujours efficace par elle-même, mais rendue plus abondante par la pureté rajeunie des ministres qui en accomplissaient les rites.
Le pouvoir temporel eut aussi sa consécration. Le saint concile, renouvelant les décrets et constitutions des papes, notamment ceux de Léon X (1517), de Jules III (1552), de PaulIV(1556), et les dispositions déjà écrites dans le concilegénéralde Latran (1512), déclara l'inviolabilité des biens ecclésias-
tiques et frappa de censures tous ceux qui en prépareraient ou en accompliraient l'usurpation (1). Ce décret fut confirmé par Pie IV dans la bulle Benediclus Deus, du 26 janvier 1564. C'est conformément à la doctrine du concile que l'on continua de publier chaque année, le jeudi saint, la bulle In cœna Domini, par laquelle les papes excommunient et anathématisent nonseulementles hérétiques et les schismatiques, mais encore tous ceux qui, par eux-mêmes ou par d'autres, soit directement soit indirectement , sous quelque prétexte que ce soit , auraient la témérité d'envahir, de dévaster, d'occuper et de retenir, en tout ou en partie, la ville de Rome et les autres villes, terres, lieux ou droits qui appartiennent à l'Église romaine. Cette bulle, qui atteint les adhérents et les fauteurs de toute usurpation, a été régulièrement publiée jusqu'à Clément XIII; et elle est encore obligatoire aujourd'hui.
Le concile de Trente affirma ainsi tous les droits comme tous les dogmes que la Réforme avait attaqués. Ses canons, reçus dans la catholicité tout entière, y sont devenus aussitôt la règle de la foi. Ses décrets, appliqués peu à peu, selon la facilité des lieux et l'opportunité des temps, parles évêques, à qui ce soin était commis, n'ont fait que s'étendre et s'enraciner davantage, loin d'avoir rien perdu de leur première vigueur. On dirait que le saint concile siège encore aujourd'hui, tant sa voix a trouvé d'écho et tant son autorité est grande (2).
(1) Concil. Trident., sess. xxn, cap. 11.
(2) M. Bonjean, qui a attribué au pouvoir temporel des papes tous les maux dont l'Église a été affligée, ne pouvait manquer de lui attribuer aussi la Réforme. « Voici, dit-il en peignant cette époque à sa façon, les profits que le catholicisme a retirés de la souveraineté temporelle : au point de vue religieux, le compte en est encore plus triste.
« C'est de 1503 à 1513 que Jules II complète, par la conquête de Bologne, de Pérouse et des villes vers le Pô, le territoire qui, de ce fleuve à Terracine, a formé depuis l'État ecclésiastique. » Qui ne croirait, en lisant ces ligne», que Bologne et Pérouse n'appartenaient pas au Saint-Siège ? Toute l'histoire qui précède serait-elle un roman, ou bien M. Bonjean prend-il ses désirs pour des faits ?
Le critique continue : « Eh bien, c'est quatre ans après que Luther lève en Allemagne l'étendard de la Réforme. Et, remarquez-le bien, dans le principe, ce n'est pas au dogme qu'il s'attaque, c'est bien plutôt aux richesses et à la puissance mondaine de l'Église. »
L'argument serait spécieux si M. Bonjean ne l'appuyait pas aussitôt de la citation suivante : « Vois, s'écriait Luther, cette Eglise triomphante, ces princesévêques qui passent devant toi comme un tourhillon de pourpre et d'or , courant à la guerre, à la chasse, aux plaisirs Reconnais-tu les successeurs des apôtres? » Prenons garde, car M. Bonjean ne nous avertit pas que c'est de l'Allemagne que Luther parle ici et non de l'Italie , du pape et du pouvoir temporel. La citation est-elle de bon aloi ?
Voici la conclusion : « Ainsi, sous Jules II la papauté temporelle a gagné quelques villes : sous Léon X la papauté spirituelle perd la moitié de l'Allemagne et de la Suisse, le Danemark , la Suède, les Pays-Bas; sous Clément VII, l'Angleterre. Sujets des empereurs, les papes avaient conquis le monde ; à peine rois, les papes en perdent la moitié (a). » A peine est curieux ! Il y avait deux cent trente-trois ans que toute l'Allemagne avait reconnu l'indépendance complète du Saint-Siège par l'organe des électeurs, et que les empereurs n'affectaient plus même de le protéger (1280) ; huit cents ans que le reste de la chrétienté voyait dans le pape un souverain (725) ; douze cents ans que le pape l'était réellement aux yeux de ses propres sujets (330) ! Tout le raisonnement repose sur un rapprochement mal fondé. Reportons-en les termes* à la distance que leur donne l'histoire, et l'argumentation tombe d'elle-même.
M. Bonjean n'en a pas moins écrit un long appendice pour justifier dans son livre l'assertion de son discours, en cherchant à établir que les richesses et la puissance temporelle de V Église furent les principales causes de la réforme de Luther et en amenèrent le succès.
L'auteur de cette dissertation confond perpétuellement, en droit, l'usage avec l'abus ; en fait, le pouvoir temporel des papes avec le pouvoir des évêques allemands ; les taxes et les droits fiscaux des chancelleries romaines avec l'autorité politique du Saint-Siège. La vérité est que Luther n'a ni attaqué la nécessité du pouvoir temporel, ni contesté son utilité, ni songé même à eu faire à la papauté un reproche. Il déclame seulement avec une partie de l'Allemagne contre la prédication des indulgences, l'emploi de l'argent qu'elles procurent au Saint- Siège , le prix des palliums envoyés aux métropolitains, le taux toujours croissant des bulles expédiées par la cour de Rome. Ces reproches, qui, d'ailleurs, n'ont aucun rapport avec la souveraineté pontificale, n'étaient qu'un prétexte. Les causes véritables de la Réforme avaient plus de profondeur. Tous les historiens les ont signalées : ce sont les doctrines de Jean Huss, de Wiclef et de Jérôme de Prague, le scandale du grand schisme, la corruption des mœurs dans le clergé allemand , l'ignorance du peuple et le vieux levain de discorde et de rébellion qui avait toujours fermenté au fond de l'Allemagne en la soulevant contre l'Italie. Quant au succès de la Réforme, il ne faut pas connaître la prodigieuse malignité du cœur de l'homme pour chercher ailleurs l'explication d'une victoire qui devait assouvir toutes les passions. Après tant d'études qui ont mis en lumière un sujet si connu aujourd'hui, M. Bonjean vient un peu tard pour découvrir tout à coup l'origine du protestantisme et son succès dans le pouvoir temporel des papes. Laissons au moins à Luther ses pensées et ses fautes, et n'en faisons pas, trois siècles après lui, le complice d'une attaque dont on ne trouve pas de traces marquées dans ses ouvrages. Il faut aller jusqu'à Calvin pour entendre formuler de nouveau, comme un point de doctrine, les erreurs de Wiclef sur la propriété ecclésiastique et le pouvoir temporel. Jusque-là il n'y a dans les œuvres de la Réforme que des phrases déclamatoires, sinon sans portée , du moins sans précision. Rome est aux yeux de la Réforme une Babylone, mais le pape en est le souverain légitime, et quand les luthériens triomphent à Rome, c'est pour élire, dans un conclave dérisoire, Luther pape et souverain de la ville qu'ils essayent de régénérer par le pillage.
M. Bonjean termine sa dissertation en promettant de donner « un mémorable
(a) M. Bonjean. du Pouvoir temporel de la papauté, 298-307.
exemple de l'opposition qui trop souvent existe entre les devoirs du prince et ceux du pontife. » Là-dessus, posant en fait que Paul III comme pontife devait avant tout souhaiter que Charles-Quint triomphât des protestants, il lui reproche d'avoir retiré ses troupes à l'empereur après la bataille de Mulberg pour l'empêcher de devenir trop puissant , et d'avoir transféré le concile à Bologne pour soustraire cette assemblée à l'influence impériale. M. Bonjean oublie que ce trait même établit jusqu'à l'évidence que les papes n'ont pas coutume de sacrifier le bien des âmes à leur intérêt temporel. Paul III s'éloigna de l'empereur pour de justes et honorables motifs. La ligue conclue entre eux était finie; Charles-Quint commençait à employer, non contre les protestants, mais contre le roi de France les troupes et les subsides fournis par le pape ; enfin, en transférant le concile de Trente à Bologne, il en sauva la liberté. L'empereur était irrité de ce que l'assemblée persistait, malgré ses réclamations, à traiter les questions dogmatiques, et il avait ordonné aux évêques espagnols de demeurer à Trente sans tenir compte de l'injonction pontificale. Une telle conduite était plus digne d'un empereur de Byzance que d'un souverain catholique. Paul III, en la démasquant, a rempli le devoir d'un grand pontife.