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CHAPITRE IV

Le concile de Trente, après dix-huit ans de travaux, avait terminé sa tâche : il avait comblé tous les vœux des catholiques, affirmé tous les droits, résolu toutes les questions posées par la Réforme. Mais il avait besoin d'une sanction efficace et d'une exécution rigoureuse. On ne demandait pas seulement que l'éternelle jeunesse de la vertu resplendît dans le chef de l'Église. Il fallait que son génie fût exempt de timidité, et que sa piété surpassât encore son génie. Paul III a assemblé le concile, Pie IV l'a terminé, c'est à un autre pape que Dieu réserve le soin d'en propager les doctrines et d'en faire sentir les bienfaits. Les Pères ont prononcé, le pape doit agir.

Ce pape fut S. Pie Y. Né à Bosco, près d'Alexandrie, au commencement du xvie siècle, Michel Ghisliéri appartenait à une famille exilée de Bologne et rentrée depuis plus de cinquante ans dans les derniers rangs de la société. Mais il trouvait parmi ses' exemples domestiques celui de connaître et d'aimer la vertu. Modeste et retenu, contre les habitudes de son âge, il se distingua à l'école par son aptitude, à l'église par sa dévotion envers la Ste Vierge. Deux religieux de l'ordre de S. Dominique, passant à Bosco, remmenèrent dans leur couvent. Il y subit les épreuves du noviciat, et, le jour de sa profession venue : « Vous n'êtes plus Ghisliéri, lui dit le provincial, vous serez désormais le frère Alexandrin. » A

peine élevé au sacerdoce, il reçoit des cardinaux du saintoffice le titre d'inquisiteur de la foi et l'ordre d'aller à Gôme surveiller les menées de la Réforme, qui descendait des montagnes delà Suisse et cherchait à faire pénétrer en Lombardie ses livres et ses adeptes. Partout où le pieux inquisiteur soupçonne l'hérésie, il la poursuit ; partout où il la découvre, il la condamne. Mais dès qu'elle est condamnée, ce n'est plus le magistrat, c'est le prêtre qu'on retrouve en lui. Gôme, Brescia, Bergame, la Lombardie entière sont sauvées par ses soins, et si l'hérésie n'a pas encore pu jeter dans ce noble pays une seule racine, c'est au frère Alexandrin qu'il faut en rapporter le mérite et l'honneur.

Bientôt l'intrépide inquisiteur de la Lombardie est appelé à Rome en qualité de commissaire général du saint-office. Là les dignités ecclésiastiques s'accumulent sur sa tête. Le pape Paul IV l'élève à Pépiscopat et le revêt de la pourpre romaine; Pie IV l'envoie au concile de Trente ; S. Charles Borromée le désigne aux suffrages des cardinaux assemblés pour remplir la chaire de S. Pierre. « Je pensai, dit le saint, 'que la république chrétienne ne pouvait être mieux gouvernée que par lui et je lui consacrai tous mes efforts. » Devenu pape sous le nom de Pie V dans le consistoire du 7 janvier 1566, Michel Ghisliéri se propose aussitôt trois grandes entreprises : sauver la foi , régénérer les mœurs et reprendre l'offensive contre les Turcs. C'était répondre aux trois griefs de la Réforme : elle reprochait, en effet, à la papauté l'altération de la doctrine en matière de foi, le luxe et le népotisme en matière de mœurs, et elle attribuait les progrès croissants de l'islamisme à l'oubli des croisades, pour lesquelles on payait depuis si longtemps des subsides inutiles.

La première entreprise fut accomplie par l'application du concile de Trente. Pie V en répandit le catéchisme, le fit traduire en français, en allemand, en polonais, et, s'adressant à tous les évêques, il leur recommanda de joindre partout l'exemple au précepte et la pratique à l'exhortation. Le con-

cile avait ordonné l'institution des séminaires : Pie Y s'efforça de réaliser ce vœu fécond d'où devait sortir la régénération du prêtre et du peuple. Le concile avait prescrit la résidence : Pie Y en rappela le devoir aux évoques, leur demandant éloquemment si c'était trop de conduire par leurs mains l'Église que Jésus-Christ s'est acquise par son sang. Le concile avait interdit la pluralité des bénéfices : Pie Y condamna et flétrit cet abus, en montrant dans chaque Église une épouse et dans le titulaire qui en est investi , l'époux mystique dont le Christ demande le cœur et les soins. Le concile avait laissé au pape la tâche immense de la réforme liturgique : Pie Y donna à la fois un missel et un bréviaire à l'univers tout entier, mais non sans de sages réserves en faveur des liturgies les plus anciennes et les plus illustres. Le concile avait réglé les conditions sévères imposées désormais à la musique religieuse : Pie Y inspire Palestrina, la harpe de David semble retrouvée, et un contemporain s'écrie après l'avoir entendu : « Une harmonie si belle et si douce ne peut venir que des cieux, où le bonheur est éternel. »

L'attention qu'il donne aux mœurs n'est pas moins vigilante. Plus austère encore par son exemple que par ses règlements, on sait qu'il jeûne rigoureusement, qu'il ne dort que sur une dure paillasse, que sa dépense journalière s'élève à peine à quelques sous. L'aspect de Rome change sous ses yeux. Il assigne aux juifs un quartier spécial pour mettre les familles plus à l'abri des usures qui hâtaient leur ruine; il bannit les courtisanes de la cité; il développe l'utile institution des monts-de-piété; il fait tomber la licence des jeux, la fureur des combats donnés comme divertissements,^ luxe effréné de la table. Mais, par compensation, on fréquente les offices divins, on visite les hôpitaux, on recherche la communion dans toutes les églises. L'économie fleurit avec la piété. Quoique le pape ait à lutter contre cle grandes difficultés provenant du défaut d'argent, il supprime ou diminue les droits d'entrée ou de sortie, les taxes trop lourdes

et le prix exorbitant de certaines dispenses. Dans la distribution des dignités ecclésiastiques, il ne reste plus rien pour la puissance ou la faveur, tout est accordé à la vertu. G'est un écrivain allemand qui trace ce tableau , et il ajoute en le terminant : « Je n'hésite pas à affirmer que si Calvin lui-même, rappelé de l'enfer au jour de la fête de la glorieuse et triomphante Résurrection de Jésus-Christ, eût vu ce saint pape revêtu des ornements pontificaux , la tiare en tête , répandre du haut du trône sur lequel il était porté, sans faste, mais avec tant de gravité et d'un air si profond et si pénétrant, sa sainte bénédiction sur le peuple à genoux, l'hérésiarque , frappé de terreur à son aspect et comme accablé par la présence d'une majesté suprême, eût, comme tous les assistants, reconnu et vénéré le représentant de Jésus-Christ et crié à haute voix : Vive le pape Pie V (1) ! »

C'étaient là les impressions du moment ; un règne les fait naître, un autre peut les effacer. Mais Pie V, étendant ses vues bien au delà de son siècle, marqua au gouvernement temporel de l'Église des devoirs austères dont l'accomplissement dure encore. On a vu que depuis l'extinction des vicariats des papes avaient eu à gémir sur l'ambition et les désordres de leurs familles. L'inféodation des domaines du Saint-Siège aux Borgia, aux Caraffa, aux Farnèse, était une preuve démonstrative des abus et des dangers du népotisme. Disons-le, non pour les excuser, mais pour rendre hommage à la vérité : il n'y avait guère de papes qui, en dotant si richement leurs neveux, ne s'étaient persuadé qu'ils trouveraient en eux des appuis et des protecteurs pour le Saint-Siège. Après cinquante ans d'expérience, cette illusion n'était plus permise. Pie IV l'avait bien senti; ce fut son successeur qui érigea en loi invariable la leçon de l'histoire. Par la bulle Admonet nos, donnée le 29 mars 1567, il défendit, sous les peines les plus sévères, toute inféodation

(1) Histoire de S. Pie V, par M. de Falloux, I, (39 et suiv.

et toute aliénation des domaines de l'Église romaine, et fît signer par tous les cardinaux cette constitution célèbre. Les cardinaux jurèrent de ne point contrevenir à la bulle, de ne point consentir aux entreprises faites par les souverains pontifes contre sa teneur, de ne demander et de n'accepter jamais d'être relevés de ce serment. Il fut déclaré aussi que tous les biens inféodés, revenus ou à revenir avec le temps au Siège apostolique de quelque manière que ce fût, seraient ipso facto, et sans qu'il fût besoin d'aucune déclaration ultérieure, incorporés au Saint-Siège. On statua même que tous ceux qui conseilleraient ou insinueraient, soit par euxmêmes soit par d'autres, de nouvelles inféodations ou aliénations, encourraient, tant pour eux-mêmes que pour les orateurs chargés de ce soin, les peines de l'excommunication majeure, qu'ils seraient considérés comme rebelles à la sainte Église romaine, coupables de lèse-majesté au premier chef, privés de leurs bénéfices et désormais incapables d'obtenir aucune dignité. Cette bulle fut signée de trente-neuf cardinaux. Tous ceux qui étaient absents du consistoire, comme tous ceux qui reçurent plus tard le chapeau, jurèrent l'observation inviolable de la constitution. Le pape fait le même serment après son élection et le renouvelle après son couronnement. En 1580, Sixle-Quint ajouta à cette bulle quelques dispositions relatives au trésor de l'Église, et Innocent XII la renouvela en 1692 pour étendre la défense à toutes les faveurs et concessions surprises aux papes pendant leur dernière maladie, à moins qu'elles n'eussent été garanties par le témoignage écrit de deux cardinaux. Le pouvoir temporel trouva ainsi dans la constitution de Pie V sa meilleure défense contre les faiblesses inséparables de la nature. Si l'on ne songe guère à les reprocher aux rois, les papes doivent se les interdire avec d'autant plus de sévérité qu'on leur en demande un comple plus rigoureux.

Ceux qui croient que la papauté s'affaiblit en se mêlant aux soins temporels dont son indépendance lui fait une loi, sem-

blent ignorer que Pie Y fut, dans toute l'acception du mot, aussi grand pontife que grand prince. Son nom planait, d'un bout du monde à l'autre, comme l'efficace protection des justes et la terreur vivante des méchants. Il instruit et il reprend, il punit et il relève, il encourage et il supplie à la façon des papes les plus célèbres du moyen âge. Il exhorte Charles IX à la fermeté et Catherine de Médicis à la droiture; il soutient Marie Stuart de ses conseils et la cause écossaise de ses deniers ; il affronte la puissance de l'Angleterre et somme Elisabeth de régner selon Dieu ou de descendre du trône. Il modère ou excite Philippe II, selon que ce prince semble dominé par la cupidité ou retenu par l'intérêt; il jette le manteau de l'Église sur toute l'étendue de l'Amérique, el dérobe les peuples sauvages à la cruauté de leurs maîtres et à l'abrutissement de la servitude. Ses légats vont en Allemagne redresser l'esprit de Maximilien, qui s'égare, et en Pologne dompter des passions invincibles ou calmer d'impatients chagrins. Des assassins ont attenté aux jours de S. Charles Borromée : le pape le venge malgré lui, parce qu'il doit punir les violateurs de la discipline ecclésiastique et du caractère épiscopal. La Toscane hésite dans le choix d'un souverain : le pape propose un Médicis et couronne en lui, malgré l'empire,, toutes les gloires de cette illustre maison.

Mais le grand rôle politique de S. Pie V apparaît surtout dans sa lutte contre l'islamisme. Dès son avènement, il s'occupe des chevaliers de Malte, qui venaient de soutenir, sous la conduite de Lavalette, le siège le plus héroïque contre les Hottes de Soliman le Magnifique. Le grand maître, délivré de ses ennemis, songeait à quitter une île que le sultan s'était promis d'attaquer bientôt en personne avec toutes les forces de son empire. Il consulte le Saint-Siège; c'est Pie Y qui lui répond : « Demeurez, cher fils, à votre poste, demeurez en possession de cette haute renommée qui vous fera briller d'un éclat immortel parmi les nations. Pour nous, nous sommes prêt à répandre tout notre sang pour l'honneur de Dieu et

pour le salut de la société. Dieu nous viendra en aide, et Marie, notre Mère, intercédera pour nous. » Lavalette prit ces lettres pour règle de conduite ; ses chevaliers demeurèrent comme enchaînés à Malte par l'obéissance autant que par l'honneur, et la parole de Pie V fixa à jamais l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem au poste du devoir.

Soliman, loin de tenir sa parole, alla chercher en Hongrie de nouveaux hasards. Mais Pie V le suivait partout. Il exhorte aussitôt tous les peuples à faire pénitence, et, ouvrant les trésors d'un jubilé extraordinaire, il en consacre les aumônes à un redoutable armement. Il va lui-même présider dans les murs d'Ancône au départ des galères. Il prie surtout, et les larmes qui s'échappent de ses yeux inondent les marbres des autels, les statues de la Vierge, les rues et les places publiques. Soliman le savait, et sa confiance en était singulièrement diminuée. « Je crains plus, disait-il, les prières de ce pape que tous les efforts de leurs armes. » Sigeth est assiégée, mais elle résiste; le sultan la presse, mais Dieu le frappe trois jours avant la capitulation de la place. Il meurt la veille de son triomphe , Sigeth est sauvée la veille de sa ruine (1566).

Sélim, qui succéda à Soliman, ne pouvait comprendre au début de son règne ce que Soliman avouait à peine à la fin de sa longue carrière. Il fond sur l'île de Chypre, Nicosie tombe en son pouvoir, l'évêque de cette ville meurt en la défendant, et les filles chrétiennes que les Turcs emmènent sur leur flotte victorieuse pour en faire la proie du harem, préférant mille fois la mort à la honte , mettent le feu à la poudrière du vaisseau pour ensevelir dans une tombe inviolable leur foi, leur honneur et leur virginité.

L'annonce de ce désastre eût déconcerté tout autre grand cœur que celui de Pie V. Presque toutes les puissances semblaient dégoûtées de ces croisades réputées infructueuses. La France demeura sourde à un nouvel appel, l'empire se borna à promettre des secours, la Pologne dégénérée n'entendait

plus avec les mêmes sentiments la voix de l'Église, et le jeune héros qui gouvernait le Portugal réservait son sang et ses forces pour attaquer le Maroc ; Venise seule offrit des galères, et l'Espagne des soldats. Don Juan d'Autriche commande l'expédition, Marc- Antoine Golonna dirige sous les ordres de ce prince les volontaires pontificaux, et le cardinal de Granvelle remet au général en chef l'étendard bénit par Pie Y où se dessinent les armes de l'Église entre celles d'Espagne et de Yenise.

Pendant ces préparatifs, les succès de Sélim ne connaissaient plus de bornes. Corcyre, Candie, Zante, Géphalonie, étaient devenues sa proie. Superbe autant qu'impie, il renouvelait le serment de Mahomet II, et jurait de faire hennir sa cavale sous les voûtes du Vatican. En apparence, jamais moment n'était plus mal choisi pour l'attaquer, et c'était à peine si l'on osait songer à se défendre. Pie Y pensait autrement. Il y avait trop longtemps à ses yeux que les chrétiens se contentaient de repousser les Turcs : il fallait une fois prendre l'offensive et les faire trembler à leur tour. Les ordres du pontife étaient précis : « Cherchez l'ennemi et offrez-lui la bataille. »

Non loin des côtes de la Morée, entre les rochers de Leucade et le cap d'Actium, s'étend un golfe profond, où Ali- Pacha, l'amiral de Sélim, repose avec la sécurité que lui inspirent les avantages passés, le nombre de ses vaisseaux et la terreur attachée à son nom. C'est là que don Juan va le surprendre. Il semble que les souvenirs les plus fameux de l'antiquité viennent mêler leur aiguillon à cette journée mémorable. Antoine et Auguste, César et Pompée, ont joué non loin de là le sort du monde ancien : voici l'heure qui décidera si l'Europe moderne doit appartenir à Mahomet ou à Jésus-Christ.

A peine don Juan a-t-il arboré l'étendard de Pie Y que la flotte chrétienne le salue avec des cris de foi et de dévouement. Deux coups de canon commencent la bataille. Les Vénitiens plient, après avoir vu leur commandant blessé à mort ; mais don Juan vient à leur secours avec Marc-Antoine Co-

lonna. Ali-Pacha pousse droit à la galère du généralissime et les deux vaisseaux amiraux s'abordent avec une égale fureur. Enfin Ali tombe frappé d'une balle ; son vaisseau est pris, et ses soldats, qui veulent le venger, continuent le combat avec plus d'acharnement. Mais ils étaient privés de leur chef, et leur résistance n'est plus qu'une déroute. Les Turcs perdent deux cent vingt-cinq navires et trente-trois mille hommes; les alliés, huit mille hommes seulement avec quinze galères. Tout un siècle de cruautés et d'insolences est vengé en un seul jour : c'est le 7 octobre 1571, c'est le jour du saint Rosaire.

Or, le 7 octobre 1571, le pape, qui du Vatican tenait pour ainsi dire les yeux fixés sur le golfe lointain où la mêlée s'était engagée, se lève tout à coup au. milieu des prélats qui l'entouraient, et, leur imposant silence de la main, il se dirige vers la fenêtre et s'écrie avec transport : « Ne parlons plus d'affaires, ce n'en est pas le temps. Gourez rendre grâces à Dieu : notre armée remporte la victoire. » Puis il congédie les assistants et se précipite à genoux dans son oratoire. C'était le jour, c'était l'heure où la croix triomphait à Lépante.

L'histoire a reproché à don Juan d'Autriche de n'avoir pas su profiter de sa victoire. La jalousie de l'Espagne contre Venise fit rompre, en effet, une ligue si heureusement formée, qui aurait pu délivrer aussitôt la Grèce et tourner ensuite ses forces vers Gonstantinople. C'était le conseil que donnait Marc- Antoine Colonna; mais la politique personnelle l'emporta sur la politique chrétienne. La bataille de Lépante n'en fut pas moins la plus heureuse journée de cette grande lutte, inaugurée et soutenue par les papes. Yoilà, après un siècle d'efforts en apparence sans résultats, le coup décisif et mortel porté à la puissance ottomane. Les Turcs ont appris à fuir, les chrétiens ont appris à les défaire. Ils fuiront devant Sobieski sous les murs de Vienne, dans les champs de Péterwardein, dans les plaines de la Crimée, dans les eaux de Navarin. Le sceptre de la Grèce tombera de leurs mains défaillantes; Alger deviendra une nouvelle Hippone , et les musulmans

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épuisés seront réduits de nos jours à implorer l'appui des puissances chrétiennes dans les murs mêmes de Constantinople, jusqu'au jour, déjà entrevu par un grand esprit, où le vrai Dieu sera reporté en triomphe dans la basilique régénérée de Sainte-Sophie.

Pie V en mourant avait pressenti ce glorieux avenir. Il disait dans ses derniers jours avec une foi inexprimable : « Celui qui a tout fait par sa grâce achèvera lui-même son ouvrage (1). » Lorsqu'il vit la mort approcher, il visita encore une fois les sept principales églises de Rome, et, afin de prendre congé de ces lieux saints, il baisa trois fois les marches de la Scala-Sancta. Cloué sur son lit par la douleur, il se fît lire la passion, et à chaque fois que le nom de Jésus revenait dans le texte, ne pouvant plus porter sa main à son front pour le saluer, il inclinait du moins sa tête défaillante. Ses dernières paroles furent une strophe de l'hynme du temps pascal : Ab omni mortis impetu tnum défende populum.

Les œuvres de Pie Y durent encore. Sa bulle Admonet nos est demeurée la règle de la papauté; la terreur qu'il a imprimée aux musulmans par la victoire de Lépante n'a fait que s'accroître. Ce sont de tels papes que Dieu envoie de loin en loin pour venger le passé et préparer l'avenir. L'emploi des subsides est justifié, le népotisme est réprimé; il y a plus : les futures instances de la Révolution auprès du Saint-Siège sont prévenues. On dirait que Pie V a deviné qu'un jour ses successeurs auraient à repousser les avides prétentions, non de leurs propres familles, mais de leurs voisins, et que, la Révolution, par une de ces contradictions pitoyables qui la caractérisent, en reprochant aux papes le népotisme du xvie siècle, se chargerait de le renouveler à son profit dans le xixe (2). Comme si les inféodations et les cessions défendues

( 1 ) Qui fecit hase totum perficiet opus .

(2) Telle est, en particulier, la contradiction dans laquelle tombe M. Bonjean. Il écrit dix pages contre le népotisme, et il s'étonne qus la bulle Admonet nos soit appliquée aux prétentions du Piémont (a) . Je ne crois pas au contraire qu'on en puisse

(a) Du Pouvoir temporel des papes, 212-222.

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en faveur d'un proche pouvaient être faites en faveur d'un ennemi! et qu'on pût abdiquer pour consacrer la ruse et la violence, un devoir qui enchaîne jusqu'aux affections les plus naturelles et les plus légitimes !

Grégoire XIII, dont le pontificat dura douze ans (1572 — 1585), serait compté parmi les grands hommes, si Pie V ne llavait précédé et si Sixte Y ne l'avait suivi. Sa science l'avait fait élever à la papauté : il en montra toute l'étendue en proposant la réforme du calendrier Julien pour mettre l'année civile d'accord avec l'année solaire (1582), et la haute influence dont il jouissait dans le monde fit prévaloir

faire une application plus juste. N'est-ce pas l'histoire de ces dernières années qu'on croit entendre en lisant ces mots : « Bien que quelques pontifes romains, nos prédécesseurs, aient, par leurs constitutions, prohibé les aliénations des biens ecclésiastiques et révoqué et annulé celles qui avaient été faites déjà, néanmoins, comme, dans les temps écoulés depuis, quelques-uns, trop ambitieux et trop avides de dominer, ont sous divers prétextes, couleurs ou motifs, même souvent faux, ce que nous ne rappelons pas sans une profonde affliction de notre âme, essayé, au moyen de leurs suggestions et insinuations, de montrer et persuader à quelques pontifes romains qu'il serait plus utile et expédient à la sainte Église romaine et audit Siège que quelques villes, places, châteaux, citadelles et terres, appartenant au domaine et propriété du Saint-Siège, fussent concédés à titre de fief, gouvernement, vicariat, duché, ou à tout autre titre, à perpétuité ou jusqu'à la troisième génération, ou à vie, ou à long terme, par cela même qu'ils ont déjà été à d'autres époques donnés en fief ou aliénés à quelque autre titre semblable ; que pour cela, comme revenus ou à revenir au Saint-Siège, ils peuvent et doivent, de droit, être de rechef inféodés et aliénés; et que, par suite, le Saint-Siège a consenti à quelques aliénations, inféodations et concessions dont on reconnaît qu'il est résulté pour lui une diminution notable, non-seulement de son patrimoine, mais encore de sa considération »

Qui est aujourd'hui Y homme ambitieux et avide de dominer, sinon le roi de Piémont ? La diplomatie ne peut-elle pas reconnaître ici ses suggestions et insinuations ? N'essaye-t-on pas de montrer et de persuader tous les jours à Fie IX ce qui serait expédient et utile à la sainte Eglise romaine ? En relisant la constitution de Pie V on y trouve la peinture anticipée de la politique actuelle. Doit-on être surpris que Pie IX y trouve aussi l'expression de ses devoirs ?

M. Bonjean promet de démontrer que le prétendu empêchement de la bulle Admonet nos n'a jamais été un obstacle aux cessions de territoire. Les exemples ne sont pas nombreux. Il en cite deux : le premier est celui de Léon X, qui a rendu Parme et Plaisance, c'est-à-dire deux villes qui ne faisaient point partie des domaines du Saint-Siège, et qui les a rendues en 1515, c'est-à-dire cinquantedeux ans avant la bulle de S. Pie V ; le second est celui de Pie VI ,qui a signé le traité de Tolentino avec le vainqueur d'Italie (1797), et qui a abandonné le reste de ses États devant l'usurpation du Directoire (1799) (a). M. Bonjean s'est trompé de siècle en citant Léon X, et de qualité en citant Pie VI. L'un rendait ce qui n'appartenait point au patrimoine de S. Pierre, l'autre n'était plus roi, mais forcé et contraint en 1797, prisonnier et mourant en 1799.

(a) M. Bonjean, du Pouvoir temporel de la papauté, 24».

partout le nouveau calendrier. Il était juste que l'ère qui date de Jésus-Christ fût réglée d'une manière souveraine par son vicaire. Grégoire aimait les arts et la magnificence, non par orgueil, mais par intérêt pour son peuple et pour l'Eglise. L'instruction ecclésiastique lui dut les vastes développements qu'elle prit dans ce siècle. Il fonda ou restaura six collèges dans la Ville sainte : pour les Irlandais, les Allemands, les Juifs, les Grecs, les Maronites et les jeunes Romains; institua la nonciature en Suisse, et embellit Rome de plusieurs édifices remarquables.

Conformément à la bulle Admonet nos, il songea à faire rentrer dans les domaines pontificaux les châteaux et les biens qui pouvaient échoir désormais à] l'administration directe de la chambre apostolique. Les uns lui revenaient, en effet, par l'extinction de la ligne dans laquelle ils avaient été inféodés, les autres parce que les feudataires ne payaient pas le cens. A ces réclamations s'ajoutèrent toutes celles que la justice autorisait encore; et toutes les terres dont les barons jouissaient sans titre régulier, ou dont l'origine étaittombée dans l'oubli, furent incorporées au domaine.

Il fallait s'attendre à la fermentation et à la résistance. Les grandes familles, menacées d'expropriation, prirent pour la plupart la résolution de défendre leurs biens à main armée plutôt que de les remettre au commissaire de la chambre. Un des feudataires dit un jour au pape : « Perdu pour perdu, quand on se défend, on éprouve du moins une sorte de satisfaction. » De la noblesse la résistance passa au peuple, les anciennes factions se réveillèrent, et la Romagne tout entière se mit sous les armes. A Ravenne, les Rasponi étaient opposés aux Léonardi; à Rimini, les Rieciardelli aux Tignoli ; à Césène, les Venturelli aux Bortini; à Imola, les Yicini aux Sassatelli. Chaque faction avait dans les petites villes son quartier et son église, dans les campagnes ses paysans et son asile. Elles usurpèrent bientôt les fonctions de la justice et reprirent les noms de guelfes

et de gibelins. Le guelfe portait la plume au chapeau toujours sur le côté droit; le gibelin, sur le côté gauche. Ces signes de ralliement divisèrent non-seulement les bourgades, mais les familles. Les prisons, tour à tour occupées par chaque faction, ne cessaient de se remplir, et les têtes coupées qu'on exposait près des fontaines publiques, attestaient l'odieux triomphe des vainqueurs en faisant pressentir les représailles des vaincus.

Cette lutte ne tarda pas à dégénérer en brigandage; des bandes d'assassins se formèrent dans toutes les provinces, mais particulièrement dans la Marche et dans la Campanie. Quelques jeunes hommes des familles les plus distinguées, les Piccolomini et les Malatesta, se mirent à leur tête et ravagèrent le pays. Les députés des petites villes arrivaient de tous côtés à Rome pour demander des secours, et le pape donna au cardinal Sforza les pouvoirs les plus étendus pour réprimer les excès. La campagne eût été heureuse et décisive sans le mauvais vouloir des puissances voisines. La Toscane, Naples, Ferrare, Parme, Venise même, saisirent cette occasion pour venger leurs querelles avec Grégoire XIII. Ils le voyaient avec plaisir engagé clans des complications embarrassantes, et n'hésitaient pas à donner asile aux bandits. Ainsi Grégoire ne pouvait parvenir à s'emparer des fuyards. Rome était elle-même remplie de voleurs, et les choses en étaient venues à ce point que les coupables, quand on les arrêtait, refusaient fièrement leur grâce. « Il m'est plus avantageux, disait l'un deux, de vivre en bandit : j'y trouve une plus grande sécurité. » En apprenant cette réponse, le vieux pape dont on raillait la clémence leva les yeux au ciel et s'écria : Tu {éveilleras, Seigneur, et tu auras pitié de SionlSa mort arriva le 10 avril 1585. Ce fut Sixte Y qui réalisa la justice implorée par Grégoire XIII.

Félix Péretti était né le 15 décembre 1521 dans un village de la Marche d'Ancône appelé les Grottes, près du château de Montai to. On croit communément qu'il garda les trou-

peaux chez un riche laboureur du voisinage, avant d'entrer au couvent d'Ascoli, où il embrassa la règle de S. François. Ordonné prêtre en 1545, il reçut le grade de docteur, professa la théologie à Sienne et prit alors le nom de Montalto. La grande réputation qu'il s'était acquise lui valut à Bologne les fonctions de commissaire, et à Venise celles d'inquisiteur. De retour à Rome, il y devint successivement procureur, puis général de son ordre, évêque de Sainte- Agathe et cardinal.

Ce n'était pas encore là toute sa destinée. Son père avait rêvé, dit-on, pour lui les honneurs de la tiare, et c'était en prévision de cette dignité suprême qu'il lui avait donné le nom de Félix. Ce présage n'allait pas tarder à se vérifier complètement. Montalto vivait retiré et paisible dans sa vigna près Santa-Maria Maggiore, plantant autour de lui des arbres et des ceps et publiant les Œuvres de S. Ambroise, quand la mort de Grégoire XIII l'appela au conclave. Chacun s'accordait à dire que dans les graves circonstances où se trouvaient les États de l'Église, on avait besoin d'un homme énergique et vigoureux ; chacun crut le trouver dans Montalto : il fut élu pape à l'unanimité des voix, le 24 avril 1585 (1% et prit le nom de Sixte V.

Son règne commença par l'extermination des bandits. Il fut ordonné aux barons et aux communes de purger leurs châteaux et leurs villes de toutes les compagnies qui les ravageaient ; et le seigneur, la commune sur le territoire desquels se commettait quelque acte de pillage, furent condamnés à le réparer à leurs frais. D'autres ordonnances déclarèrent que la tête des bandits ne serait plus payée aux dépens de la chambre apostolique, mais par les parents du malfaiteur, et si ceux-ci se trouvaient trop pauvres, par la

(1) Il est inutile de réfuter ici la fable si répandue sur l'élection de Montalto. Ceux qui l'ont peint faible, cassé, toussant, s'appuyant sur une canne et faisant, valoir ses infirmités pour obtenir la tiare, avaient oublié quel était alors l'état des affaires et des esprits. Quand on regarde sérieusement au fond des choses, on reconnaît que le sacré collège a dû élire Montalto parce qu'il donnait l'espérance d'un caractère ferme, d'un règne plein d'autorité et d'une vie encore longue.

commune dont il était originaire. Le pape excita les brigands mêmes à la répression de leurs propres excès en promettant à celui qui livrerait un camarade mort ou vif, non-seulement son propre pardon, mais celui de quelques amis qu'il pourrait nommer, et en outre une somme d'argent (1).

Après les ordonnances vint leur exécution. C'est ici que Sixte V déploie toute la vigueur de son bras. Jugeant que le temps de la clémence était passé, et qu'une justice inexorable pouvait seule tarir le mal dans sa source, il fît mettre à mort sans pitié, sans acception de personnes, tous ceux qui étaient arrêtés les armes à la main. Le comte Jean de Pépoli, appartenant à l'une des premières familles de Bologne, fut convaincu d'avoir pris part aux expéditions des brigands. On confisqua ses biens, et il fut étranglé dans sa prison. Il ne se passait presque pas de jours sans exécution capitale. En tous lieux, à la ville, dans les forêts, dans les champs, on rencontrait des poteaux sur lesquels des têtes de bandits se trouvaient exposées. Ceux que cette justice n'atteignait pas, périssaient par la trahison de leurs propres camarades. Les promesses de Sixte V les avaient divisés et leur avaient fait perdre toute confiance les uns dans les autres ; ils finirent donc par s'exterminer entre eux. Le plus célèbre était le Prête Gnercino, qui se faisait appeler le roi de la Campagna. Le pape ne pouvait dormir, dit un historien, tant il éprouvait d'angoisses en voyant ce brigand entreprendre de nouveaux pillages. Il se mit à prier Dieu avec ardeur de vouloir bien délivrer les États de l'Église d'un pareil scélérat. Le lendemain Guercino fut pris, et sa tête, ceinte d'un diadème de papier, exposée près du château Saint- Ange. Les derniers chefs de ces hordes barbares, Monte-Brandono et Arara, furent vaincus et tués en 1586. Un an avait suffi pour mettre fin à tous ces excès. On put désormais parcourir les États de l'Église sans rien redouter pour sa fortune ni pour sa vie, et les ambassadeurs

(1) Rnnke, Histoire delà papauté, t. II, p. 253 et suiv.

des princes étrangers, en offrant au pape leurs lettres de créance , le complimentèrent sur la sécurité dont ils avaient joui en traversant son royaume (1).

Cette énergique résolution, si utile au dedans, fut applaudie au dehors. Le roi d'Espagne, qui tenait Naples et Milan, félicita Sixte V des mesures qu'il avait prises, et écrivit à ses ministres dans les États italiens d'obéir au pape comme s'il eût commandé lui-même. Venise livra les bandits qui s'étaient enfuis sur son territoire, et défendit à ses vaisseaux qui aborderaient aux États romains de recevoir à bord lesréfugiés. Il n'y avait plus nulle part d'asile ni de secours pour les criminels : ils ne tardèrent pas à être complètement anéantis.

Un pape dont la sévérité fut si utile, savait se faire aimer autant qu'il avait réussi à se faire craindre. La justice fut sans doute le premier de ses bienfaits ; mais elle ne fut pas le seul. Il unit les deux grandes maisons rivales des Orsini et des Golonna par des mariages entre elles et avec sa propre famille, et, après avoir assuré ainsi la paix de Rome, il songea à la prospérité des communes. Tous les historiens ont cité ce qu'il fît pour l'agriculture et pour l'industrie. 11 chercha à dessécher la chiana d'Orviéto, visita les marais Pontins et y projeta de grands travaux. La culture du mûrier fut particulièrement encouragée : il ordonna de planter des mûriers dans toutes les parties de l'État romain où le blé ne venait pas, menaçant d'une amende considérable les communes gui négligeraient ce soin. Une autre industrie lui semblait devoir surtout profiter aux classes pauvres : « Afin, disait-il, que les indigents trouvent quelque chose à gagner, » il donna au premier qui entreprit la fabrication de la laine un secours pécuniaire de la chambre apostolique; celui-ci devait, en retour, livrer un nombre déterminé de pièces de drap.

Ce fut particulièrement envers la Marche qu'il se montra bienveillant et généreux. Il rendit aux habitants d'Ancône

(1) Ranke, Histoire db la papauté, t. II, p. 270.

PIE V ET SIXTE Vu 527

quelques-uns de leurs anciens privilèges, institua à Macérata un tribunal suprême pour toute la province, érigea Fermo en archevêché et Tolentino en évêché, fit de Montalto un bourg en souvenir de sa naissance, et de Lorette une ville, en l'honneur de la Ste Vierge. Un collège institué près de l'université de Bologne prit le nom de Collegium Montalto. Il était fondé pour cinquante élèves : Montalto pouvait en présenter huit, et il n'y avait pas jusqu'au petit bourg de Grottaal-Mare qui ne pût en envoyer deux.

Sixte V avait déjà trouvé à son avènement sept congrégations établies pour les affaires de l'Église : celles de l'inquisition, de l'index, du concile, des évêques, des réguliers, de la segnatura et de la consulta ; les deux dernières étaient consacrées à l'administration de la justice. Cette organisation fut complétée par huit congrégations nouvelles, dont deux pour les intérêts ecclésiastiques, celles qui s'occupent des rites et de la fondation des nouveaux évêchés, et six pour les intérêts de l'État. Celles-ci avaient pour objet Yannona ou approvisionnement, le tracé et l'entretien des routes, l'abolition des impôts oppressifs, la construction des bâtiments de guerre, l'imprimerie du Vatican et l'université de Rome.

Aux talents de l'administrateur, Sixte V joignait l'expérience consommée du financier. Après avoir aboli à sa cour une foule de charges inutiles et diminué l'effectif des troupes, il s'appliqua à augmenter les revenus. On lui a reproché d'avoir obtenu ce résultat par la vente des emplois et par l'établissement de nouveaux impôts. C'étaient les ressources du temps, et le pape, en les exploitant, eut du moins le mérite, unique alors, de les faire tourner à l'avantage du trésor et aux embellissements de la cité. Il amassa quatre millions et demi de scudi dans le cours de son pontificat. Déposée au château Saint- Ange, cette somme était considérée comme une réserve pour certains cas extraordinaires déterminés par une bulle, comme la peste ou la famine, l'invasion de l'ennemi, la perte d'une province, la guerre contre les Turcs.

Enfin, Sixte Y mit le comble à sa gloire par ses grandes constructions. La ville des papes s'était développée sous Jules II et peuplée sous Léon X; mais l'invasion des Allemands et les troubles du règne de Paul IV l'avaient ruinée de nouveau. Pie IV, Pie V et Grégoire XIII travaillèrent activement à sa restauration en élevant sur le Capitolin, le Quirinal et le Viminal des palais et des églises. Cependant l'eau manquait encore, et les populations hésitaient à venir se fixer sur ces collines abandonnées. Sixte V prit la résolution de rivaliser avec les anciens Césars en construisant des aqueducs. Il le fît, comme il le dit lui-même, « afin que ces collines, glorifiées dans les premiers siècles par les basiliques sacrées, enchantées par un air salubre, par un site riant et une vue agréabler pussent être habitées de nouveau. C'est pourquoi, ajouta-t-il, nous ne nous sommes laissé décourager par aucune difficulté, par aucune dépense. » Vaqua Martia, amenée à Rome d'une distance de vingt-deux milles, en partie sous terre, en partie sous des aqueducs, prit le nom à'aqua Felice, et servit à alimenter vingt-sept fontaines. Les poètes du temps la peignent coulant d'abord dans un sentier obscur, puis s'élevant joyeusement à la lumière du soleil pour contempler Rome, telle qu'Auguste la vit. Les hauteurs fécondées par les eaux ne tardèrent pas à se couvrir d'habitations. On disait que Rome était doublée sous Sixte V, et qu'elle reprenait partout possession de ses antiques demeures. A côté de ces constructions il faut citer des restaurations hardies et conçues clans un nouvel esprit. Sixte V consolida les colonnes de Trajan et d'Antonin; mais il consacra la première à S. Pierre et la seconde à S. Paul. Ce fut dans les mêmes vues qu'il imagina do transférer devant l'église de Saint-Pierre l'obélisque qui reposait depuis quinze cents ans sur une autre place : c'était enlever, pour ainsi dire, ce monument aux empereurs Auguste et Tibère, et le dédier à la croix. Fontana, qui de simple maçon était devenu un célèbre architecte, exécuta, sous les yeux du pape, cet ouvrage fameux ; il y employa neuf cents ouvriers,.

et, après avoir couché à ses pieds ce géant de l'Egypte, il le releva, au milieu du silence et de l'admiration de la ville, sur le dos de quatre lions de bronze qui lui servirent désormais de piédestal. C'est ainsi que Sixte V entendait les restaurations de l'antiquité. Cette transformation de Rome païenne en Rome chrétienne est une des plus grandes idées de la papauté. Les monuments semblaient devoir être, comme les âmes, convertis à la foi. Ce n'était pas les dégrader, mais ajoutera leur majesté, en les faisant participera la réhabilitation chrétienne; c'était justifier la parole de S. Paul : Instaurare omnia in Christo. Un éloquent écrivain les compare aux portraits de quelques grands saints, que l'on contemple avec émotion, quand on se rappelle qu'ils ont commencé par être de grands pécheurs (1).

Nous ne terminerons pas sans citer parmi les monuments de l'époque, plus durables encore que la pierre, le poëme du Tasse; les chefs-d'œuvre des Carrache, dont la famille forme seule une école de peinture ; les noms du Dominiquin, du Guide, du Guerchin, aussi chers à la religion qu'aux beauxarts, à cause des nobles et touchantes idées dont elle inspira leur immortel pinceau. C'était la Renaissance qui s'achevait, mais la Renaissance séparée de plus en plus du paganisme, épurée, agrandie, avec toutes les traditions de l'antiquité, mais aussi avec le mâle caractère du christianisme mieux compris et mieux pratiqué. Quelle différence entre l'Arioste et le Tasse dans la poésie, entre Jules Romain et le Guerchin dans la peinture ! L'érudition un peu pesante a fait place au goût, la légèreté dans le choix des sujets à la sévérité et à la noblesse. Politique, administration, poésie, beaux-arts, tout se régénère, s'élève et fleurit, grâce à la dignité d'une cour où S. Philippe de Néri le dispute en influence à Bellarmin : et à la prospérité d'une ville qui, après avoir été réduite à 35,000 habitants en 1530, en comptait plus de 100,000 le jour où Sixte V acheva de vivre (1590).

(I) Mgr Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne, t. II, ch. xu.

Pie Y et Sixte Vsont les deux princes les plus remarquables de leur temps. Plusieurs traits les rapprochent : leur naissance était obscure , leur vie demeura austère , leur caractère fut également énergique, leur génie élevé et droit, leur ambition noble et sainte. Le premier paraît plus grand pape, le second plus grand roi. L'un termine par la bataille de Lépante la lutte séculaire de la chrétienté contre les Turcs ; l'autre, par la destruction des bandits, achève la pacification des États pontificaux. Malgré la courte durée de leur pontificat, ils réparent le passé, donnent des règles à l'avenir et assurent la prospérité des âges suivants. Cinq ans suffisent à Pie V pour imprimer au gouvernement de l'Église une vive et forte impulsion, et Sixte V consolide et affermit dans moins de temps encore le gouvernement de l'État. Leur règne n'a qu'une page dans l'histoire, mais toutes les pages qui suivent ne sont que l'éloge de leur nom et le commentaire de leurs œuvres.

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