CHAPITRE V
Dans les jours tranquilles dont il nous reste à esquisser l'histoire, la papauté n'a plus qu'à travailler, sous la garantie du droit commun qui assure son indépendance temporelle, aux grandes œuvres de la foi. Sixte V avait procuré à ses successeurs une paix profonde. Les trois premiers n'eurent pas même le temps d'en jouir. Urbain VII, qui n'occupa que dix jours la chaire de S. Pierre, fut remplacé par le cardinal Sfondrate, qui ne régna lui-même que dix mois, sous le nom de Grégoire XIV. L'année 1591 vit encore élire et mourir Innocent IX. Enfin le conclave s'ouvrit pour la quatrième fois, et le cardinal Aldobrandini en sortit sous le nom de Clément VIII.
Ce pontife ne connut guère, dans un règne de treize années, que la gloire et le bonheur. Il ouvrit à Henri IV les portes de l'Église, pendant que Paris rouvrait ses portes à ce monarque (1595). La paix de Vervins, dont il fut le médiateur, termina les longues querelles de la France et de l'Espagne (1598), et le jubilé séculaire attira à Rome une foule d'hérétiques et de mahométans qui abjurèrent, ceux-là l'obstination, ceux-ci l'infidélité, àjla vue de ce trône pacifique où était assis un autre Salomon (1600). Rome vantait, en effet, sa libéralité, sa sagesse, son zèle pour le rétablissement des mœurs et de la discipline. Quelque soin qu'il prît pour cacher les mérites de sa vie privée, on connut cependant ses jeûnes, ses oraisons,
ses pratiques de pénitence, qui eussent étonné jusque dans un simple religieux. Il mourut le 3 mars 1605.
Le cardinal Octavius de Médicis, proclamé pape sous le nom de Léon XI, ne fit que paraître sur le Saint-Siège. Il laissa la tiare à Camille Borghèse, qui prit le nom de Paul V. Fidèle à la politique de ses plus illustres prédécesseurs, le nouveau pontife combattit par ses prières et par ses armes les Turcs, qui ravageaient la Hongrie, excita contre eux tous les rois chrétiens et môme le roi de Perse, et envoya au secours de l'empereur Rodolphe un corps de six mille hommes aux frais du trésor pontifical.
Ses démêlés avec Venise furent l'un des principaux épisodes de son règne. Le sénat de cette fière république avait rendu un décret qui prohibait l'aliénation des biens laïques en faveur des églises et du clergé. Il avait fait arrêter deux religieux, en attribuant, malgré l'intervention du nonce, la connaissance de l'affaire à la justice civile. Enfin il avait défendu de bâtir des églises, des abbayes et des hôpitaux sans la permission de l'autorité séculière. Paul V protesta contre ces mesures, et, sa protestation ayant été méprisée, il prononça, avec l'assentiment du sacré collège, une sentence d'excommunication contre la république (17 avril 1606). A cette sévérité le doge répondit par la révolte, en enjoignant aux ecclésiastiques de désobéir à la sentence pontificale et de continuer l'exercice du culte divin. La plupart des ecclésiastiques séculiers et tous les ordres religieux souffrirent, pour résister à cet ordre, les uns la prison, les autres l'exil. Après un échange de publications, où Paolo Sarpi étala toute l'érudition du mensonge, et où Baronius et Bellarmin déployèrent toute la vigueur de la logique et de l'éloquence, Paul V, qui redoutait pour l'Italie le malheur d'être entamée par le protestantisme, songea un moment à employer la force des armes. Henri IV offrit alors sa médiation. Rome et Venise l'acceptèrent; le pape révoqua ses censures, le doge les manifestes publiés contre le Saint-Siège, les lois oppressives qui étaient la cause
du débat et les sentences de bannissement prononcées contre les religieux fidèles à leur devoir. Paul Y garda à Henri IV une profonde reconnaissance pour le service qu'il lui avait rendu. Quand le poignard de Ravaillac eut tranché les jours de ce roi si populaire et si digne de l'être, le pape joignit ses regrets à ceux de la France. Il disait au cardinal d'Ossat : «Vous avez perdu un bon maître, et moi mon bras droit. »
Paul V rappela tout à la fois Pie V par le zèle et Sixte V par l'énergie et la grandeur. Il réprima les progrès de l'hérésie, soutint les fidèles persécutés surtout en Angleterre, approuva les ursulines de Paris, les prêtres de l'Oratoire du cardinal de Bérulle, et les religieuses de la Visitation, fondées par S. François de Sales. Rome doit à Paul V des aqueducs construits sur le modèle de ceux de Sixte V. Le frontispice de Saint-Pierre fut achevé, le Vatican enrichi des ouvrages les plus précieux, et le magnifique palais de Monte-Cavallo devint l'une des merveilles de la Ville sainte.
A Paul V succéda Grégoire XV (9 février 1621). On croyait à peine avoir changé de pape, tant ils se ressemblaient par le caractère et par les œuvres. Ce pontificat, qui ne dura que deux ans, fut marqué par la canonisation de S. Ignace de Loyola, de S. François Xavier, de Ste Thérèse et de S. Philippe de Néri. Il était juste d'offrir pour modèles au xvne siècle les grands hommes qui avaient prouvé dans le xvie que l'Église est toujours féconde en vertus et pleine de miracles.
Urbain VIII, dont le règne dépassa vingt ans, eut le loisir d'achever toutes ses entreprises. Pieux, doux, modeste, ami des lettres, il protégea les savants, mérita le nom & Abeille attique et corrigea les hymnes de l'Église. Le jansénisme naissant troubla ses derniers jours. Il le condamna solennellement par la bulle In eminenti, rendue le 6 mars 1642. Mais les sectaires qui avaient publié YAugustinus , s'élevèrent contre le jugement du Saint-Siège, et Urbain VIII se préparait à fulminer de nouveaux anathèmes contre les théologiens rebelles, quand la mort le frappa, le 29 juin 1644.
Tels sont les papes qui se succèdent dans la première moitié du xvne siècle. Les historiens protestants s'accordent à reconnaître qu'ils sont également recommandables pour la décence de leurs mœurs, la sincérité de leur zèle religieux et l'oubli de leurs intérêts personnels (1). Leurs règnes ont l'uniformité de la vertu et la douceur de la paix. Deux pensées les occupent entre toutes les autres : accomplir, dans leurs États, les décrets de Pie V et étendre au loin l'influence des missions. En suivant les uns, ils consolidaient de plus en plus le pouvoir temporel; en favorisant les autres, ils faisaient servir toutes les ressources de leur trésor et tous les loisirs de leur politique à la propagation de l'Évangile.
Ce fut Grégoire XIII, successeur immédiat de S. Pie V, qui donna le premier l'exemple de rappeler et de respecter la bulle Admonet nos, en déclarant que les cardinaux présents à Rome qui, par maladie ou pour d'autres raisons, ne pourraient assister au consistoire où se ferait la lecture de cette bulle, prêteraient serment dans leurs palais entre les mains du secrétaire de l'assemblée, et attesteraient ce serment par un acte public qui serait déposé ensuite dans les archives (2) . Grégoire XIII était si profondément pénétré de l'importance et de l'opportunité de cette mesure, que, non content de ne plus faire d'inféodations nouvelles, il racheta de ses deniers des cens, des terres, des châteaux et des bourgs qui ne devaient pas encore rentrer dans les possessions du Saint- Siège. Leurs possesseurs reçurent, par voie de transaction, l'équivalent en argent (3). Sixte V confirma la bulle de S. Pie V et y ajouta de nouvelles clauses pour lui donner plus de force et plus d'étendue (4). Ses successeurs, jusqu'à la fin du xviie siècle, montrèrent le même zèle pour la renouveler, la faire jurer et la mettre en pratique.
L'exécution fidèle de cette constitution ne tarda pas à
(1) Sismondi, Histoire des républiques italiennes.
(2) Theiner, Codex dipl., t. II, n. vin.
(3) Id., ibid., t. III, n. cdxxxviii.
(4) Id. ibid., n. CDXXXix.
porter ses fruits. Alphonse II, duc d'Esté, qui possédait le duché de Ferrare comme iief de l'Église, vint à mourir sans enfants le 27 octobre 1597; mais il restait dans cette branche un jeune prince, César d'Esté, fils naturel d'Alphonse Ier, qui réclama le fief et s'épuisa pendant plusieurs mois en efforts inutiles pour l'obtenir. Clément VIII saisit avec empressement une occasion si favorable pour déclarer la déchéance de ce duché. Le cardinal Aldobrandini, chargé •d'en prendre possession au nom de l'Église, l'incorpora à la chambre apostolique et dressa un procès- verbal très-étendu pour constater les résultats de sa mission. Il y inséra tous les documents officiels qui s'y rattachaient, notamment le serment de fidélité prêté au Saint-Siège par toutes les communes, et l'acte de prise de possession dressé dans chacune d'elles (1).
Sous le pontificat d'Urbain VIII mourut François-Marie, duc d'Urbino, dernier rejeton de l'illustre maison de la Rovère (1631). Il s'était dessaisi, quatre ans auparavant, au profit de l'Église , du duché d'Urbin, des comtés de Montfeltre et de Gubbio, de la seigneurie de Pésaro et du vicariat de Sinigaglia : c'était reconnaître d'avance les droits de l'Église et assurer, par son consentement personnel, le retour de ces grands fiefs au Saint-Siège. La famille Barbérini, à laquelle appartenait Urbain VIII, et qui était une des premières de Florence, fit, après la mort du duc, des efforts inouïs pour empêcher l'exécution de la bulle Admonet nos et obtenir l'inféodation des terres tombées en déchéance. On reprochait à Urbain VIII d'enrichir sa famille aux dépens du Saint-Siège. Il la combla, en effet, de biens et d'honneurs, et quelques historiens évaluent à cinq millions par an les sommes qu'elle tira du pape. Ces magnifiques générosités envers les siens étaient des abus ; mais le népotisme auquel la bulle de
(1) Ce manuscrit est intitulé : Ferraria recupcrata. Il est écrit sur parchemin et contient quatre cent soixante-sept feuilles. Le P. Theiner en a reproduit les pièces relatives à Ferrare et à Commachio. (Codex dipl., t. III, n. cdlx. et seq.)
S. Pie V avait mis fin, était bien plus redoutable. Urbain VIII » résista aux désirs de ses parents avec une persévérance qui découragea leurs insinuations. Les sept villes et les soixantedix châteaux du duché d'Urbin furent irrévocablement réunis au Saint-Siège.
Le duché de Camérino, que la famille de Yérono possédait dès le xuie siècle, était rentré dès 1539, sous Paul III, dans la dépendance immédiate de l'Église. Une restait plus à recouvrer que les duchés de Castro et de Bentiglione. Innocent X en fit l'acquisition en 1649. Dès lors l'étendue territoriale des États du Saint-Siège n'a plus varié. Le congrès tenu à Vienne en 1815 décida seulement que l'on céderait à l'Autriche une petite parcelle de terrain située sur la rive gauche du Pô. Cette cession de quelques lieues n'avait d'autre but que de régler d'une manière plus naturelle les limites respectives de la Vénétie et du Ferrarais.
Ainsi s'exécuta, dans toute sa rigueur, la bulle Admonet nos. Les papes du xvie et du xvne siècle, fîdèlesà leur serment, ont été accusés d'avoir créé, en enrichissant leurs parents, une seconde espèce de népotisme, non moins dangereuse que la première. Il s'éleva alors un certain nombre de familles qui prirent rang parmi les familles princières, et à qui l'honneur d'avoir donné des papes à l'Église valut de grandes alliances. Telles furent les Borghèse, les Aldobranclini, les Barbérini, et plus tard les Chigi, les Rospigliosi, les Braschi. On a oublié que dans toutes les nations l'aristocratie se renouvelle incessamment, et que la noblesse aurait bientôt disparu si les bienfaits du souverain n'assuraient son existence. Il était donc du devoir des papes de recruter et de soutenir autour d'eux un corps qui faisait la force et l'ornement de l'État. Les familles qui s'élevaient à l'ombre du trône pontifical , héritèrent de leur chef le goût des arts et l'amour des lettres; elles servirent à les répandre, et continuèrent ces traditions de généreuse hospitalité et de véritable grandeur qui distinguent la noblesse romaine. Le népotisme du xvne siècle n'a plus
rien eu de politique. Si l'on peut reprocher aux papes un excès de libéralité envers quelques-uns de leurs proches , on doit ajouter que ces libéralités mêmes tournaient le plus souvent au profit de l'État, et que les familles papales se montrèrent dignes de leur élévation par la distinction de leur esprit, l'influence de leurs vertus et le noble usage qu'elles firent de leurs richesses.
Il est temps d'étudier sur un autre théâtre l'action de la papauté, et de décider si sa fortune temporelle lui a fait oublier un seul jour qu'elle reçut, avant tout, la mission d'évangéliser le monde.
Les premiers voyages des Portugais autour de Afrique avaient ouvert à l'activité des Européens un champ fécond en grandes entreprises. A peine eut-on signalé le long des côtes de la Péninsule des îles ou des caps inconnus, qu'Eugène IV et Galixte III pressèrent les rois de Portugal d'envoyer des missionnaires avec leurs matelots, et bénirent le zèle qui se fit dès lors le compagnon du courage et de l'audace. La découverte de l'Amérique fixa bientôt l'attention des pontifes. Alexandre VI, s'adressant à Ferdinand le Catholique, lui donna la mission d'introduire le christianisme dans le nouveau monde et d'y faire reconnaître le pape comme suzerain. Il envoya pour cette grande entreprise le vicaire des franciscains et douze frères de son ordre, auxquels s'adjoignirent des enfants de S. Dominique. Ce furent les premiers missionnaires de l'Amérique. Leur œuvre fut sans doute entravée par les cruautés que les Espagnols exercèrent envers les peuplades soumises à leur domination ; mais il ne faut exagérer ni les difficultés qu'ils rencontrèrent, ni les excès auxquels se livrèrent les vainqueurs. Les dominicains surtout firent valoir en faveur de leurs néophytes les droits sacrés de l'humanité, et ne laissèrent pas stérile la vertu de l'Evangile, même dans ce terrain si difficile. Qui ne connaît D. Barthélémy de Las Casas, évêque de Chiapa, ses voyages, ses plaidoyers, sa charité pour les
indigènes, son libre langage à la cour de Charles-Quint? Le saint prélat arracha à l'empereur une loi qui assurait la liberté individuelle aux Indiens, et jamais les sentiments d'humanité ne parurent avoir un plus éloquent interprète.
Les papes, qui avaient provoqué ce magnifique mouvement, en' furent naturellement les régulateurs. C'est à eux que l'on s'adresse pour obtenir une direction dans ces expéditions saintes. Leur bouche prodigue les encouragements, leurs mains les bénédictions et les aumônes, leur plume les bulles et les rescrits qui délimitent, dans ces nouvelles terres, des diocèses plus grands que l'ancien monde, et qui marquent la conduite que l'on doit tenir envers les néophytes. Rien n'échappe à leur attention. Quand la propagation du christianisme parut arrêtée un moment par l'intelligence bornée des Indiens, ce fut Paul III qui réveilla le zèle en leur faveur, et qui déclara, par des décisions formelles et réitérées , qu'on ne pouvait mettre en doute ni leur dignité ni leurs droits (1537). Quand les dominicains, pour la plupart Espagnols, cessèrent de montrer les qualités apostoliques des premiers missionnaires, ce fut Jules III qui autorisa la compagnie de Jésus à ranimer les missions languissantes. Le Brésil fut rapidement gagné à la foi, et l'érection de l'évêché de San-Salvador assura cette nouvelle conquête (1551). Mais les plus belles missions du xvie siècle sont celles du Paraguay. Après les franciscains, qui avaient essayé inutilement de faire germer le christianisme dans cette contrée, paraissent les jésuites (1586). Le Saint-Siège les avait choisis parce que leur caractère, leur habileté et leurs traditions les rendaient plus propres à s'identifier avec les intérêts et les besoins des populations, et à leur faire goûter les enseignements de la foi, en les mêlant aux inventions de la civilisation et des arts.
Nous n'avons pas encore nommé cet autre Paul qui fut comme un vase d'élection élevé au milieu de la gen-
tilité nouvelle, et qui répandit la bonne odeur de Jésus- Christ dans tout l'Orient. Il appartenait à cette vigoureuse milice dont S. Ignace fut le fondateur, et qui aux vœux ordinaires de religion ajoute celui des missions : sorte d'avant-garde toujours au poste du péril et du devoir, toujours docile au pape, chère aux lettres et redoutable aux méchants. En Asie comme en Amérique ils avaient eu des prédécesseurs dans les missions; mais bientôt ils n'y connurent plus de rivaux. La conversion de l'Inde, essayée dès 1510, ne commença à s'accomplir qu'en 1542, sous les auspices de Paul III et par le ministère de S. François Xavier. Goa, Malacca, les îles Moluques, le Japon, furent légués par le héros de la foi à la compagnie dont il est l'impérissable gloire. Une ambassade japonaise, envoyée au pape Grégoire XIII, apporta aux pieds du trône pontifical les prémices de la ferveur naissante. Le Japon comptait en 1 587 deux cent mille chrétiens , deux cent cinquante églises, treize séminaires et un noviciat de jésuites. La persécution qui chassa de cette contrée les enfants de S. Ignace ne fut pas inutile à la Chine. Ce vaste empire, aux portes duquel S. François Xavier était venu mourir, s'ouvrit enfin au zèle des jésuites à la fin du xvie siècle. Mathieu Ricci, le plus illustre de tous, y entra au nom de la science pour avoir le droit d'y demeurer dans l'intérêt de la foi. Tour à tour artistes, mécaniciens, ouvriers, ses compagnons se firent tout à tous, bâtirent à la fois des observatoires et des églises à Canton et à Nanking, et allèrent planter la croix jusque dans Péking.
L'Amérique, la Chine, le Japon, eurent dès lors leurs martyrs. On voit les souverains pontifes, s'appliquant à recueillir les actes de leurs supplices, décerner des éloges à leur mémoire, proposer leur vie et leurs travaux comme un motif de la plus noble et de la plus heureuse émulation , et, quand ils ont obtenu quelques restes mutilés de leurs corps, quelques grains du sable qui a bu leur sang généreux, les
exposer à la vénération publique en proclamant leur sainteté devant Dieu et devant les hommes. Au récit de toutes ces merveilles, au spectacle attendrissant de tant de dévouement et d'héroïsme, les vocations des missionnaires se multipliaient, et le sang des martyrs devenait aussitôt une semence féconde en apôtres et en néophytes.
Tel fut l'élan de la foi chrétienne dans le xvie siècle. La vie de chaque pape marque un progrès dans cette marche si rapide. Sous Clément VIII, le métropolitain de Kiew et sept autres évêques ruthéniens reviennent à l'unité ; le patriarche copte d'Alexandrie travaille au rétablissement de l'union avec l'Église romaine; les jésuites vont évangéliser le Liban, et les bénédictins l'Angleterre; deux collèges s'élèvent à Rome : l'un pour les jeunes Écossais, l'autre pour les Illyriens. Paul V ordonne d'enseigner le grec, l'hébreu, l'arabe, dans les collèges de religieux, afin de procurer plus facilement le salut des infidèles. Il envoie des livres, des missels, des calices, des ornements sacerdotaux, aux Maronites du Liban. La Perse et le Congo sont évangélisés; de nombreuses conversions s'opèrent en Orient ; et l'on voit les patriarches d'Arménie et de Babylone, reconnaissant le siège principal de la foi à l'universalité de ses sollicitudes, rattacher leurs Églises, depuis longtemps séparées et sans vie , à l'Église mère et maîtresse de toutes les autres.
Il manquait une institution pour régulariser ces grandes entreprises. Le pape Grégoire XIII avait déjà chargé un certain nombre de cardinaux de la direction des missions orientales, et il avait décrété l'impression de catéchismes dans les langues les moins connues. Ce n'étaient encore là que des essais. Il fallait une fondation plus solidement établie, plus vaste dans ses relations et plus puissante par ses moyens. Il y avait alors à Rome un prédicateur de l'ordre des capucins qui s'était attiré la vénération générale par la sainteté de sa vie, égale à la grandeur de son éloquence. On
le nommait frère Girolamo de Narni. Le cardinal Bellarmin, l'ayant entendu prêcher un jour, s'écria : « Je crois que des trois souhaits de S. Augustin-il m'en a été accordé un, celui d'entendre S. Paul. » Bellarmin recommanda le prédicateur au cardinal Ludovisio, qui le prit sous sa protection et fît imprimer ses sermons à ses frais. Quand Ludovisio devint Grégoire XV, le crédit de l'éloquent religieux fut au comble, et l'entreprise qu'il méditait, trouva naturellement un tout-puissant patronage. Ayant un grand zèle pour la propagation de la foi, il avait conçu le dessein d'en répandre les bienfaits et d'en consolider l'influence par une organisation dont Rome serait le centre. Les conseils de Girolamo furent écoutés. Une congrégation, composée de huit cardinaux, de trois prélats et d'un secrétaire, fut fondée sous le titre de Propaganda Fide, la Propagande, pour s'occuper, dans des séances régulières , de la direction des missions dans toutes les parties du monde. Il fut statué qu'elle s'assemblerait au moins une fois par mois sous la présidence du pape. Grégoire XV assigna sur ses revenus les premiers fonds nécessaires à l'institution (1622). Son neveu Ludovisio y contribua de ses propres biens, et, comme elle répondait à un besoin profondément senti, elle prospéra chaque jour d'une manière plus brillante.
Urbain VIII compléta l'ouvrage en créant un collège qui devint| le premier séminaire des missions étrangères. Il employa une partie de ses épargnes à cette magnifique fondation et donna l'exemple du zèle et de la générosité. Les grandes familles de Rome ne tardèrent pas à suivre un si illustre exemple. De riches dotations assurèrent la durée de l'œuvre et en propagèrent les résultats. Rome, d'où partaient les ordres et les instructions qui allaient animer d'un pôle à l'autre le courage des missionnaires , devint bientôt leur école. Toutes les nations catholiques se firent un honneur d'y envoyer les jeunes ouvriers qui se destinaient à l'apostolat. La fête de la Propagande fut instituée. C'est là qu'on voit,
chaque année, le dimanche après celui de la Trinité, se renouveler en quelque sorte le sublime spectacle de la Pentecôte. Les élèves et les maîtres de la Propagande célèbrent le nom de Dieu dans tous les idiomes connus. Rien ne fait mieux comprendre que cette cérémonie l'étendue et l'universalité de l'Église; mais rien surtout ne donne plus d'espérance pour la propagation de la civilisation et de la foi.
Ainsi, dit un protestant à propos de cette œuvre, « Rome moderne a pour but unique de glorifier Dieu, de bannir de la société les vices qui la corrompent, de prêcher les doctrines célestes de la paix et de l'amour (1). » L'historien Ranke va plus loin : « Qui ne connaît, s'écrie-t-il, les immenses services que la Propagande a rendus à la philosophie ou à la connaissance générale des langues? Mais elle s'est surtout appliquée à remplir avec énergie et grandeur sa mission principale, celle de la propagation catholique, et dans les premiers temps elle réalisâtes plus magnifiques résultats. »
Ce qu'on n'eût point obtenu, en effet, avec des efforts isolés, la papauté l'accomplissait sans peine, en réunissant dans sa main toutes les forces de l'apostolat catholique et la distribution de toutes les ressources de la chrétienté. On étudia les mœurs et l'esprit des peuples : les relations des missionnaires rapportées à Rome furent comparées et appréciées ; les discussions inséparables de toute œuvre humaine trouvèrent un tribunal et un juge; les congrégations et les ordres religieux reçurent chacun leur part dans ce vaste héritage ; d'un signe on les transportait d'un bout du monde à l'autre, selon qu'on les jugeait plus utiles chez tel ou tel peuple ; et, semblables à une armée qui ne reconnaît qu'un chef, mais dont les différents corps sont tantôt appelés, tantôt éloignés ou tenus en réserve, les enfants de S. François, de S. Ignace, de S. Dominique et de S. Vincent de Paul visitent, occupent ou s'abandonnent tour
(1) Pierre de Joux, Lettres sur Vltulie.
à tour les uns aux autres les différentes missions, avec la docilité du soldat, le zèle de l'apôtre et la rapidité du conquérant. Sous l'influence de la Propagande, les progrès de la foi dépassèrent tous ceux des âges précédents. Tout le xvne siècle en est rempli. Le Canada est évangélisé en 1611, et la fondation de l'évêché de Québec y assure l'empire de la vérité. L'éloquent jésuite portugais Antoine Vieira devient le Las Casas du Brésil, et il y introduit avec la religion chrétienne les arts, l'industrie et la liberté (1655). La Californie, ouverte à Jésus-Christ par deux jésuites (1697), tombe ensuite en partage aux dominicains et aux franciscains, qui en achèvent la pacifique et glorieuse conquête. L'Afrique, plus rebelle que l'Amérique aux efforts des missions, offrait des obstacles en apparence insurmontables dans l'affreuse barbarie et la sauvage immoralité de ses habitants. Mais au xvne siècle les deux côtes de cette vaste péninsule ont leurs missions : on les voit naître sur la côte orientale à Mozambique , à Monomotapa, à Quiloa, à Sofala, dans l'île Bourbon, dans l'île de France; et sur la côte occidentale, à Congo, à Benguela, à Loango. L'Asie n'avait plus de montagnes si élevées ni de peuples si barbares qui n'eussent connu la foi. Les jésuites échouent au Thibet, mais les capucins y réussissent. L'empire des Birmans, le royaume de Siam, la presqu'île de Malacca, la Cochinchine et le Tonquin sont remplis de chrétientés florissantes. On y réunit des synodes (1670), et le roi de Siam envoie au pape et au roi de France ses ambassadeurs, devant qui Fénelon célèbre, dans un magnifique langage, le 6 janvier 1685, « ces hommes apostoliques que rien ne peut arrêter, ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares... Les voici, dit-il encore, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des
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vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste. Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise , et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité ; qui sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte ! Nations ensevelies dans les ombres de la mort, quelle lumière sur vos têtes (1) ! »
(1) L'auteur de la brochure les Papes princes italiens s'exprime ainsi : « Je sais bien que de très-grosses sommes furent aussi dépensées par les pontifes pour les splendeurs du culte et les embellissements de la capitale du monde catholique; pour des subsides contre les Turcs et les protestants : ce qui ne fit regagner au catholicisme ni une province ni une cité, mais nourrit la o-uerre et prolongea ses maux; pour des établissements hospitaliers et des secours de bienfaisance qui ne sont pas les mieux entendus du monde : car ils poussent le pauvre à la paresse bien plutôt qu'au travail; enfin pour les missions lointaines, oeuvre cette fois admirable de civilisation et de dévouement, qui a permis d'ajouter tant de noms modernes sur la liste d'honneur des héros anciens du christianisme. » On voit qu'en passant en revue les dépenses de la cour pontificale, l'auteur se borne à constater les embellissements de Rome; il déclare les guerres contre les Turcs inutiles et les établissements de charité dangereux; mais au moins il admire les missions.
M. Bonjean ne partage pas, ce semble, cette admiration si peu suspecte. Voici ses paroles : « Par suite du développement colonial de l'Angleterre et de la Hollande, le protestantisme a fait dans l'Amérique du Nord, les Indes orientales, l'Australie, des progrès auxquels on ne saurait comparer l'action si restreinte de nos missionnaires catholiques. » Une assertion si étrange mérite d'être examinée de près. Voyons ce qu'en pensent les écrivains protestants (a).
1° Si nous les consultons sur la Chine, ils avouent que depuis Ricci jusqu'à nos jours ils ont reconnu dans les missionnaires catholiques, sans les comprendre toutefois, les marques d'une vocation surnaturelle. « Ces hommes seront égalés par bien peu et rarement surpassés par personne : car ils n'ont pas épargné leur vie devant la mort, » disent MM. Milne et Medhurst. « C'étaient des hommes saints et dévoués, comme le prouvent la pureté de leur vie et la sérénité de leur martyre, » ajoute M. Malcolm. » Ils m'ont paru surpasser aucun homme que j'aie jamais connu , tant ils étaient oublieux d'eux-mêmes , pleins de piété et de compassion pour les autres , » déclare M. Pawer. Les mêmes protestants signalent dans leurs ministres des qualités toutes différentes. Ils citent M. Morrisson, « qui ne s'aventurait jamais hors de sa maison, ne prêchait que les portes fermées, et donnait des livres avec tant de précaution qu'on ne pouvait en saisir la trace; » Milne, « qui trouva qu'il était difficile de prêcher l'Évangile en Chine et s'en alla ; » Gutzleff, « qui fit sa fortune et cessa de s'appeler missionnaire
{a) Voir pour plus de détails un ouvrage intitulé : Missions chrétiennes : Christian missions. Their agents, their methods' results, par T. N. Marshalt, Londres et Bruxelles.
Quand on préside à de si grandes choses dans le nouveau monde, on regrette moins de n'avoir plus dans l'ancien un rôle régulateur et prépondérant. Ce fut la magnifique consolation des papes au milieu de la guerre de Trente Ans, qui tint
Smith, qui dépose furtivement des Bibles sur des rivages déserts ; d'autres, enfin, qui s'occupent de leur ménage, boivent du vin, jouent aux cartes le dimanche et refusent de visiter les malades dans les hôpitaux. » Quant aux convertis, disent les mêmes documents, les catholiques en comptent un million, et les sectes protestantes cinq seulement, d'après les calculs les plus élevés.
2° Si M. Bonjean a voulu parler des Indes, les protestants lui apprendront que « les Indous déclarent préférer de beaucoup l'enfer à la compagnie des docteurs anglicans. »
3° A Ceylan, dans les Philippines, dans l'Australie, le contraste entre les missions catholiques et protestantes est toujours le même. Tandis que dans les colonies catholiques de l'Espagne les races primitives se perpétuent et se développent, dans les colonies protestantes de l'Angleterre elles diminuent avec une effrayante rapidité.
4° Au cap de Bonne-Espérance comme à Maroc, à Tunis comme au Caire, l'échec du prosélytisme protestant n'est pas moins complet. Tout son succès se borne à arrêter les missionnaires catholiques.
5° Dans le Levant, où la protection anglaise est si bien assurée aux missions, des sommes prodigieuses, dit l'amiral Stade, « ont été dépensées en pure perte par des agents dont la complète inutilité ne peut être trop mise en relief. » Ils ne tentent d'autre conversion que celle des chrétiens, vivant avec des revenus deux fois égaux à celui que la république des États-Unis donne à son président et montant des chevaux de pure race qu'un roi pourrait à peine se procurer. Pendant ce temps-là les missionnaires de l'Église catholique meurent frappés de la peste dans les galères de Constantinople ou dans les villes de Syrie, et répandent les bienfaits de l'éducation des bords du Bosphore jusqu'à i'embouchure de l'Euphrate. Au dire d'un généreux écrivain anglais et protestant, a ils sauvent des millions d'âmes et répandent les bienfaits comme des flots, silencieusement et sans ostentation. »
6° L'Amérique n'offre pas un contraste moins remarquable. Au midi, malgré les folles cruautés de l'Espagne et du Portugal, les nations devenues catholiques sont demeurées si fermement attachées à leur foi qu'elles ne veulent ni écouter les missionnaires du pur Evangile, ni retourner aux superstitions des Peaux-Rouges. Au nord au contraire, où la race anglo-saxonne domine avec le protestantisme, qu'ont fait les sectes protestantes ? Les missionnaires de Rome avaient converti les sauvages ; la compagnie de Saint- Sulpice évangélise encore le Canada; les grandes Églises des États-Unis s'étendent chaque jour : mais le protestantisme n'y a plus de zèle ; les spirites et les méthodistes s'y disputent comme des lambeaux les derniers restes de la crédulité publique, et la race indienne périt chaque jour par le fer, par la démoralisation, par l'eau-de-vie. Il ne lui manquait plus que des querelles intestines et la guerre civile, pour qu'elle devînt, dans l'esclavage aggravé ou dans la liberté sans frein, la victime de cette Amérique digne héritière de l'Angleterre réformée par Henri VIII et Elisabeth (a).
Si jamais on a pu appliquer avec confiance le texte évangélique : A fructibus eorum cognoscetis eos, c'est aux missions comparées du catholicisme et du protestantisme. M. Bonjean a entendu parler sans doute des grandes sociétés bibliques de Londres, de Genève et de Berlin, et il croit peut-être que chaque bible qu'elles distribuent, est le gage assuré d'une conversion au protestantisme. Ce ne sont pas les bibles qu'il faut compter ici, mais les âmes.
(a) Extrait de l'ouvrage déjà cité : Christian missions.
toute l'Europe sous les armes. L'issue de cette guerre, connue sous le nom de traité de Westphalie, consacra l'existence politique du protestantisme, réduisit l'Allemagne à l'impuissance et assura la domination de la France dans les affaires européennes. Le pape, pour la première fois, ne fut point appelé à signer un traité. C'était Innocent X, élevé depuis quatre ans sur le siège de S. Pierre. Il protesta contre un acte qui consacrait les spoliations de la Réforme et l'usurpation sacrilège des biens ecclésiastiques en Allemagne. On avait violé les droits les mieux établis de l'Église ; mais sa voix ne fut pas écoutée (1648).
La papauté n'avait donc plus, comme l'observe judicieusement Mgr d'Orléans (1), une influence politique dominante sur les États de l'Europe moderne. Mais elle demeurait, avec autant d'éclat que jamais et avec plus de liberté, dans une pleine indépendance, le tribunal suprême des consciences, la plus grande autorité morale du monde. Sa dignité, sa liberté, son action religieuse et civilisatrice s'abritaient noblement sous la couronne d'une souveraineté temporelle , suffisante aux besoins de sa mission dans le monde, insuffisante à son ambition si elle eût été tentée d'en avoir, et nullement menaçante pour aucune autre souveraineté. Établie par le respect de tous et par les garanties formelles du droit public dans une neutralité honorable, elle a fait dire à Voltaire ce mot aussi remarquable que vrai : « Si Rome n'est plus assez puissante pour faire la guerre, sa faiblesse fait son bonheur. C'est le seul État qui ait joui des douceurs de la paix (2). » Ajoutons que cette paix dura trois siècles, et nous pourrons envier pour plus d'un peuple cette faiblesse auguste et toute -puissante qui a fait si longtemps le bonheur de Rome.
(1; La Souveraineté pontificale, p. 143. (2; Dict. phil., art. Cour de Rome.
TROISIÈME PÉRIODE