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CHAPITRE IV

PIE IX ET L'iXGRATITUDE DE LA REVOLUTION.

Quinze jours après la mort de Grégoire XVI, le lendemain même de l'ouverture du conclave, le cardinal Giovanni des comtes de Mastaï-Ferretti, évêque d'Imola, fut élu pape et prit le nom de Pie IX; le 21 juin, son couronnement eut lieu à Saint-Pierre, et le nouveau règne commença.

Lorsque ce nom eut été proclamé, rien d'insolite ni d'immodéré ne se mêla d'abord aux acclamations du peuple ; seulement à la vue de ce noble et beau visage, encore inondé de larmes, qui trahissaient autant d'étonnement que d'émotion, la foule s'inclina, et chacun sentit naître dans son cœur autant d'espérance que de contentement. On rechercha alors les antécédents du pontife, à peine connu la veille, destiné à occuper tout à coup et pour longtemps l'univers tout entier. Sa naissance était élevée; son éducation avait été complète et brillante. Après avoir hésité un moment dans le choix d'une carrière, il avait embrassé l'état ecclésiastique à la suite d'une maladie mortelle et d'un pèlerinage à Notre- Dame de Lorette. Rome l'avait connu dans les plus humbles fonctions du sacerdoce, se plaisant avec les pauvres et les ouvriers et remplissant les hospices des actes de son zèle et de sa charité. On se rappelait aussi qu'il avait fait partie en 1823 d'une mission envoyée au Chili par le saint-père pour y arranger les affaires ecclésiastiques, et qu'à son retour il était entré dans la prélature. Nommé par Léon XII

à l'archevêché de Spolète et par Grégoire XVI au siège d'Imola (1832) , il avait dès lors vécu loin de Rome et des affaires. Sa promotion au cardinalat, qui date du 14 décembre 1840, n'était pour lui qu'un moyen d'augmenter ses charités; mais sa réputation n'avait pas franchi les bornes des États romains. Imola vantait son grand cœur; le monde allait le connaître.

Le 16 juillet parut un décret d'amnistie en faveur de tous les exilés et de tous les détenus politiques. Il serait impossible d'exprimer l'allégresse qui se répandit à Rome et dans l'Italie à la nouvelle de cet acte de clémence. Les fêtes s'improvisèrent comme par enchantement du Corso au Quirinal ; quand Pie IX passait dans les rues on dételait ses chevaux et on traînait sa voiture, l'ivresse populaire était à son comble.

L'enthousiasme des Romains se communiqua comme une étincelle à l'Italie, à l'Allemagne, à la France surtout. Quelques esprits prudents ou timides ne le partageaient pas, mais il n'en entraînait pas moins les peuples, les assemblées, les cabinets eux-mêmes. Du haut de la tribune française M. Thiers criait à Pie IX : « Courage! saint-père, courage! »

Au milieu de cet entraînement universel, chaque mois était marqué par un bienfait. Le 19 avril 1847, Pie IX annonçait la création d'une consulte d'État; le 5 juillet, l'établissement d'une garde civique; le 1er octobre, Rome apprend qu'elle aura un sénat et un conseil municipal ; le 14, la consulte des finances est établie; le 15 novembre, le pape en fait l'ouverture solennelle par les paroles suivantes : « J'ai pour témoins trois millions de mes sujets ; j'ai pour témoin toute l'Europe qui sait ce que j'ai fait jusqu'ici pour me rapprocher de mes peuples; je suis sûr de leur fidélité et de leur reconnaissance. » Le 29 décembre, le conseil de Sa Sainteté est organisé avec une nouvelle division des ministères, et les laïques désormais pourront s'y [asseoir.

L'année s'achève au milieu des acclamations de l'univers entier.

Cependant, aux applaudissements sincères des vrais amis de la liberté, la Révolution commence à mêler ses excitations hypocrites, et d'inquiétants symptômes de décadence se manifestent dans toute l'Europe, avec de vagues projets de réforme qui ne sont ni formulés ni mûris. La foudre éclate en France le 24 février 1848, à l'égale surprise de ceux qu'elle frappe et de ceux qui semblent la lancer; la république est proclamée, et le contre-coup porte à la fois en Belgique, en Allemagne, en Italie. Le mouvement guidé par Pie IX était violemment détourné de son but. Attristé, mais non découragé, le pape veut persévérer et achever son œuvre, et le 14 mars paraît le statut fondamental qui institue à Rome un gouvernement parlementaire.

Ce statut établissait et régularisait partout les municipalités, rendait la magistrature inamovible, abolissait la censure de la presse en déclarant que les lois seules seraient désormais juges en cette matière. Le droit de pétition était proclamé, et le pouvoir législatif remis aux mains d'un conseil d'État pour préparer les lois, et de deux assemblées chargées de les discuter : l'une nommée parle souverain, l'autre par les électeurs. C'était le régime constitutionnel avec ses plus larges bases, ses libertés les plus complètes, ses embarras ou ses bienfaits, selon qu'on voudrait en abuser ou qu'on saurait en jouir.

La Révolution, qui cachait encore ses véritables desseins, affirmait que le pape ne trouverait pas autour de lui des mains capables de mettre en mouvement un système si nouveau pour lui. Pendant ce temps-là, la Lombardie se soulève, le Piémont déclare la guerre à l'Autriche ; on demande au pape de faire lui-même la guerre à cette puissance. Pie IX s'y refuse par une déclaration solennelle adressée le 30 mars au peuple d'Italie. Il la renouvelle dans une allocution prononcée le 29 avril en plein consistoire, séparant

ainsi hautement les intérêts du peuple qui lui est confié des intérêts de la Révolution qui agite la Péninsule. Son ministère avait voulu le contraindre ; il résiste noblement et appelle aux affaires le comte Rossi.

On vit bien alors la ligne profonde de démarcation qui sépare un libéral éclairé d'un révolutionnaire aveugle. Le comte Rossi avait une vive intelligence, un vaste savoir, une volonté ferme. Les opinions exaltées de sa jeunesse s'étaient apaisées dans l'étude et dans les affaires. Banni de sa patrie pour avoir voulu la perdre, il y rentra pour essayer de la sauver. La France en avait fait son représentant à Rome sous le règne de Louis-Philippe ; Pie IX en fît l'interprète de ses sentiments libéraux devant l'Europe.

M. Rossi s'appuya sur le statut comme sur la pierre sacrée de la politique pontificale. « Cette pierre, disait-il, c'est Pie IX qui l'a posée, et quiconque s'efforcerait, non-seulement de l'enlever, mais de la remuer, léserait d'une part des droits désormais acquis aux sujets et se rendrait, de l'autre, coupable d'ingratitude envers le souverain. Le respect et l'observance des lois sont la légitime et rigoureuse règle que le gouvernement de Sa Sainteté s'est imposé le devoir de suivre... »

Mais ce n'était pas là le compte de la Révolution. Mazzini et ses complices demandaient une assemblée constituante, et Rossi la refusait par politique, par devoir et par affection pour le pape. On accabla alors le ministre de lettres anonymes pour le détourner de remplir la noble mission qu'il avait acceptée. La presse le condamnait, les sociétés secrètes le menaçaient : rien ne put l'ébranler. « La papauté, dit-il en réponse à toutes les insultes , est la seule grandeur vivante qui reste à l'Italie. C'est elle qui lui vaut le respect et l'hommage de l'Europe et de tout le monde catholique. Pie IX s'en souviendra toujours, comme pontife, comme souverain et comme Italien. »

Il restait une arme entre les mains de la Révolution : c'était

le poignard. Le 15 novembre est fixé pour l'ouverture des chambres , et le comte Rossi doit y faire connaître le programme de la politique de Pie IX. Des billets anonymes avertirent le ministre du danger qu'il trouverait sur sa route en se rendant à l'assemblée. Son courage et son dévouement demeurèrent inébranlables. Il se borna à répondre, en montant en voiture : « La cause du pape est la cause de Dieu, et je lui dévoue ma vie ! marchons ! »

La voiture, après avoir rapidement traversé les rues de Rome, s'arrête au bas des degrés du palais de la chancellerie. La foule, qui s'était ouverte sur son passage, menaçante et sombre, l'avait suivi en se refermant derrière et ne laissait plus d'issue à la victime. Le ministre met pied à terre et se trouve tout à coup au milieu d'un groupe qui se resserre autour de lui; une main le saisit, une autre le frappe; il tombe assassiné; l'assemblée, en l'apprenant, passe tranquillement à l'ordre du jour; la garde civique demeure l'arme au bras; on promène le poignard en triomphe, et mille voix crient dans les rues : « Yive le poignard démocratique ! »

La Révolution avait assassiné Rossi parce qu'il était devenu le ministre d'un pape libéral. Il restait à se défaire du pape. Dès le lendemain, le Quirinal est investi et assiégé^ on braque le canon contre les fenêtres du palais, une balle vient frapper aux pieds du pontife un de ses camériers, et les Suisses, qui forment la garde, croient que Rome va voir le 16 novembre 1848 ce qui s'est passé à Paris le 10 août 1792. Une heure est donnée à Pie IX pour accepter un ministère ; les cris de : Trahison ! éclatent de toutes parts, les toits et les fenêtres se remplissent de soldats, l'incendie commence à une des portes du palais. Pie IX, entourédes membres du corps diplomatique, les prend à témoin de la violence qu'on lui fait et signe la liste qu'on lui présente pour former un nouveau cabinet.

Personne ne se méprit sur cet acte de contrainte. Leduc d'Harcourt écrivit alors au gouvernement français, dont il était le représentant : « Le pape n'est plus souverain que de nom;

aucun de ses actes ne peut être libre. >> Un républicain bien connu, M. Bixio, ne s'exprimait pas avec moins de liberté à la tribune de l'assemblée constituante : « Rome a été le théâtre d'une insurrection aussi coupable que funeste. La papauté, qui n'était connue que par ses bienfaits, la papauté dont l'existence intéresse vivement toutes les puissances catholiques, la papauté a été insultée par ceux-là mêmes qui devraient voir en elle leur dernière ancre de salut ; une faction qui se dit libérale et qui fait rougir la liberté, une faction qui ne connaît la liberté que par les excès, la faction démagogique fait peser sur l'Italie la servitude du désordre (1). »

Pie IX adressa encore une fois la parole à son peuple : on refusa de l'écouter, et il ne lui resta plus de salut que dans la fuite. Prisonnier dans son palais, tyrannisé par l'émeute, il reçut alors en présent de l'évêque de Valence la pyxide dans laquelle Pie VI avait porté sur lui le Saint-Sacrement au milieu des douleurs de son exil. Ce fut comme un avertissement de s'exilera son tour. Il sortit de Rome le 25 novembre, et se réfugia à Gaëte, où tous les représentants de l'Europe, excepté celui du Piémont, allèrent continuer leur cour auprès de cette maj esté qu i n'étai t détrônée que dans l'esprit de la Révolution. A peine en sûreté, il révoqua le ministère que l'émeute lui avait imposé et prononça la dissolution des deux conseils.

Nous avons à peine le courage de parler des misères qui suivirent à Rome le départ du pape. Devenue, de reine qu'elle était, la sentine de l'Europe, la Ville éternelle ouvrit ses murs à plus de six mille bandits, ramas d'étrangers ennemis jurés de la religion, de l'ordre et de la société. Le drapeau rouge était leur signe de ralliement, et l'émeute qui inondait les rues n'avait d'autre cri que : Mort aux prêtres ! Plus de pape! Vive la république! Une junte d'État, formée du prince Gorsini, de Galetti et de Gamérata, essaya de gouverner un moment. La démission du prince Gorsini la réduisit à deux

{t; Moniteur du 27 novembre 1848.

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membres , qui convoquèrent une assemblée constituante. Cette assemblée fut excommuniée le 1er janvier 1849. Elle se vengea en célébrant huit jours après ce qu'elle appelait les funérailles de la papauté, mascarade ignominieuse où l'on enterra la tiare, la bulle et le chapeau de cardinal au chant du Libéra. Réunie le 5 février, elle proclama la déchéance de Pie IX et établit la république. Ce fut Mazzini qui en devint le dictateur. Prenant pour modèle la Convention nationale, il décréta la vente des biens ecclésiastiques, l'emprunt forcé, le papier-monnaie, la suppression des chaires de théologie et de droit canonique dans l'université romaine, et la conversion des cloches, non pas en canons, mais en fausse monnaie. Pour achever la ressemblance, Rome eut aussi ses fêtes religieuses organisées par la république. Le 8 avril 1849, Mazzini décida que la solennité de Pâques serait célébrée dans Saint-Pierre de Rome par les chanoines du Vatican. Ils refusèrent; une amende paya leur refus, et, à leur défaut, trois prêtres se firent les directeurs de la fête : c'étaient l'apostat Gavazzi, Spola, que l'évêque de Verceil avait interdit de ses fonctions, et le théatin Ventura, à qui le Ciel réservait les larmes du repentir et la grâce d'une sainte mort. Spola célébra la messe à l'autel de la basilique de Saint-Pierre, uniquement réservée au pape ; puis il se plaça dans la grande loge d'où le vicaire de Jésus-Christ bénit ordinairement la ville et le inonde, et présenta au peuple le Saint-Sacrement!

Après ces sacrilèges viennent le pillage et les massacres. Le palais Farnèse, les églises et les couvents de Saint-André délia Frate, de Saint-Marcel, de la Minerve, furent indignement saccagés. Un misérable qui commandait dans le quartier de Saint- Calixte, Zambianchi, fit égorger quinze prêtres sous ses yeux. Le curé de la Minerve fut sa première victime. Après un souper auquel il l'avait forcé d'assister, il retendait roide mort d'un coup de pistolet. Ces attentats avaient pour complices ou pour approbateurs tous les révolutionnaires du monde. Mais on ne sait, quand on en a rappelé le récit, lequel est

le plus odieux, ou de Mazzini, qui, dans sa dernière proclamation au peuple romain, osait lui dire : « Après dix-huit siècles un rayon de liberté a enfin lui, et après dix-huit siècles vous vous êtes enfin souvenus de vous-mêmes, ô Romains ; » ou de lord Palmerston, qui osant déclarer, du haut de la tribune anglaise, que la Ville sainte n'avait pas eu depuis bien des années un gouvernement comparable à celui qu'elle eut pendant l'absence momentanée du pape, en 1848 et 1849 !

Cependant, à la nouvelle de ces catastrophes, toute l'Europe s'était émue. Le général Cavaignac, qui exerçait en France toute l'autorité du pouvoir exécutif, décréta, sans prendre le temps de consulter l'assemblée, le départ immédiat d'un corps d'armée destiné à protéger le pape, et envoya en mission extraordinaire M. de Gorcelles pour offrir à Pie IX l'hospitalité de la République. Cette noble initiative fut approuvée le 30 novembre, après une mémorable discussion, par les représentants du pays, que la voix de M. de Montalembert avait entraînés. Le 10 décembre suivant, Louis-Napoléon Bonaparte était nommé président de la république ; mais on savait qu'il avait adressé au nonce une solennelle déclaration portant « que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénéré de l'Église catholique est intimement lié à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. » Ainsi le général Cavaignac, à la veille de quitter le pouvoir, et le prince Louis Bonaparte, à la veille de le recevoir, tenaient le même langage et croyaient présenter un titre aux votes du pays en reconnaissant les droits de Pie IX.

La contre-révolution ne tarda pas à éclater. Battu à Novare, le Piémont abandonna bientôt la Haute-Italie à ses anciens maîtres, tandis que les puissances catholiques, l'Autriche, Naples, l'Espagne, la France, se déclarèrent prêtes à intervenir en faveur du pape. La France eut l'honneur du principal rôle. Une armée, commandée parOudinot, débarqua en Italie, et l'expédition de Rome, un moment arrêtée par le guet-apens du 30 avril, blâmée le 7 mai' par l'assemblée nationale dont

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le mandat expirait, ranimée, le lendemain môme de ce vote, par une lettre de Louis-Napoléon au commandant en chef, se termina, le 3 juillet 1849, par l'entrée des troupes françaises dans la Ville sainte. Le pape écrivit immédiatement au général Oudinot : « Monsieur le général, la valeur bien connue des armées françaises, augmentée parla justice de la cause qu'elles défendaient, a obtenu le succès mérité : la victoire. Recevez , monsieur le général, mes félicitations pour la part principale qui vous en revient, félicitations non pour le sang répandu dont mon cœur est affligé, mais pour le triomphe de l'ordre sur l'anarchie, pour la liberté rendue à tous les hommes honnêtes et chrétiens, pour qui ce ne sera plus un crime de jouir des biens que le Seigneur leur accorde, et qui pourront l'adorer avec les pompes religieuses de leur culte sans courir le danger de perdre la vie ou la liberté. »

La France n'avait pas fait autre chose que de rendre Rome à elle-même. Tout ce qu'il y avait dans cette ville d'honnête et de vraiment libéral avait témoigné ses sympathies à nos armes, sentant bien que de là viendrait la délivrance. Quand notre envoyé extraordinaire, M. de Corcelles, se fit présenter dans les prisons les registres d'écrou, il y trouva une foule de malheureux qui y figuraient pour délit d'adhésion à la France et refus de construire des barricades pendant le siège de Rome. Mais l'habileté de la Révolution fut de faire croire au monde que le gouvernement pontifical allait bannir ou emprisonner les honnêtes gens dontRome était peuplée, pour s'abandonner à toutes les fureurs de la réaction. Le ministère français qui avait fait le siège de Rome et rétabli le pape, fut cité le 7 août à la barre de l'assemblée législative pour rendre compte de sa gloire. L'un des principaux conseillers de l'expédition, M. de Falloux, la défendit avec autant de courage que de talent et fit voter, par une majorité de 428 voix contre 176, l'ordre du jour pur et simple sur les interpellations d'une minorité dévouée à toutes les espérances comme à toutes les rancunes de l'anarchie.

Ce n'était pas la dernière bataille que la vieille France livrait à la Révolution. Une lettre écrite le 18 août 1849 au colonel Edgard Ney vint inquiéter les catholiques et mettre en question les résultats de l'expédition romaine. « Mon cher Ney, disait le président, la république française n'a pas envoyé une armée à Home pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui le premier s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du saint-père, comme notre propre action, restent stériles en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du pape : Amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral. J'ai été personnellement blessé, enlisant la proclamation des cardinaux, de voir qu'il n'était pas même fait mention du nom de la France ni des souffrances de nos braves soldats. Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de vquloir bien faire savoir que, si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son abnégation. Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout comme trace de leur passage la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats. Dites au général de remercier en mon nom l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle devrait l'être. Rien ne doit être négligé pour établir convenablement nos troupes. >•

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Cette lettre contenait des reproches et des exigences. Les reproches se rapportent à une proclamation des cardinaux, qui s'étaient bornés, sans nommer la France, à glorifier « les bras invincibles et glorieux des armées catholiques, » et dont toule la proscription et la tyrannie avaient consisté en des mesures de répression contre les chefs bien connus du gouvernement républicain. Quant aux exigences, Y amnistie n'avait pas besoin d'être imposée à Pie IX; son cœur la voulait assez. La demande d'un gouvernement libéral était vague et sans précision; celle de la sécularisation administrative était prévenue depuis cinq ans par la confiance avec laquelle on revêtait les laïques de presque toutes les fonctions de l'État ; et l'introduction du code Napoléon, impossible si on l'exige à la lettre, possible si on y fait des changements relatifs aux dispositions sur le divorce, le mariage civil et l'exercice de la puissance paternelle, ne différait en rien du droit romain que la Rome des papes a emprunté à la Rome des empereurs.

Un mois après ces exigences inattendues, Pie IX fit connaître sa politique parle motu proprio du 18 septembre 1849, qui remplaça le statut du 14 mars 1848, et le gouvernement parlementaire par le gouvernement personnel. Le pape ne se reniait pas, il était éclairé. Le parlement avait déchiré de ses propres mains le pacte fondamental ; il était du devoir du souverain d'en donner un autre et de mettre son peuple à l'abri des coups qui l'avaient frappé autant que lui-même. Les Romains, avec le bon sens qui les caractérise, repoussaient avec dégoût des libertés si fécondes en désastres. Les représentants des puissances réunis à Gaëte partageaient à peu près le même sentiment. La lettre à Edgard Ney fut abandonnée par le gouvernement français, et on se borna à insinuer certaines concessions à venir dont le Saint-Siège demeura l'unique arbitre, en rentrant dans la liberté et dans la plénitude de sa puissance. Mais pendant que ces graves questions se traitaient clans la diplomatie, la tribune française les évoquait à son tour. La

Révolution voulut se faire une arme de la lettre du président. Le côté gauche de l'assemblée législative s'en empara, et, quoiqu'elle n'eût aucun caractère officiel, elle devint, le 50 octobre 1849, l'objet d'une mémorable discussion. M. Victor Hugo prononça ces paroles : « Toute la question est entre la lettre à Edgard Ney et le mota proprlo. Il faut absolument donner tort à l'un ou à l'autre. Si vous avouez la lettre, vous déchirez le motu proprio ; si vous désavouez la lettre, vous acceptez le motu proprio (1). »

La discussion ainsi posée s'était élevée à l'occasion d'une suite de projets de lois nécessaires pour régulariser les dépenses de l'expédition romaine. Une commission était nommée pour l'examen de ces projets, et M. Thiers, qui accepta d'en être le rapporteur, fut le premier, soit dans le sein de la commission soit dans l'assemblée, à défendre la dignité et la liberté du pouvoir temporel. On avait prononcé dans la commission le mot de népotisme : « La religion peut le reprocher aux papes, répondit-il ; vous, vous ne le pouvez pas. Qu'est-ce que le népotisme des papes ? c'est ladémocratie qui s'élève . Quand le pape sort du peuple, c'est une famille plébéienne qui monte avec lui, et qui entre dans cette aristocratie romaine fille de la démocratie. Ces princes romains, savez-vous d'où ils sont sortis? Remontez à l'origine : vous trouverez toujours une famille populaire élevée par la papauté. Mais vous, démocrates, quand vous parvenez, qu'est-ce que vous faites? vous faites comme les papes , quand vous pouvez . Quel père parvenu n'aime et n'élève sa famille? c'est dans la nature. Les papes ont fait comme vous, ils ont élevé leurs neveux. Encore une fois, la religion, le désintéressement sublime, peut le leur reprocher, mais pas vous. Et puis, d'ailleurs, ils ont eu, ils ont élevé pour l'honneur de l'humanité d'autres neveux. Ces hommes qui se nomment Michel-Ange, Raphaël, et tant d'autres, ce furent là encore les protégés des papes ; voulez-vous le leur reprocher? »

(1) Moniteur du 20 octobre 1849.

Cette éloquence, si nette et si vive dans la commission, s'éleva plus haut encore devant l'assemblée. M. Thiers rendit au saint-père une double justice, en reconnaissant la généreuse persistance de ses dispositions libérales et en tenant compte des difficultés immenses que la révolution semait sur ses pas. Il démontra que la tâche de Pie IX exigeait désormais la plus grande réserve, à cause de l'abus que les Romains avaient fait de ses premiers bienfaits. Il déclara que le motu proprio du 12 septembre donnait toutes les libertés municipales et provinciales désirables ; que les libertés politiques n'y étaient qu'en germe, mais que les États romains étaient incapables d'en supporter davantage, et que la parole du pontife devait suffire en attendant les lois qui développeraient l'acte fondamental signé de ce grand nom.

Ge fut bientôt le tour de M. de Montalembert. Il examina, entre autres questions, celle de savoir si l'on devait contraindre et forcer le pape aux réformes : « Gomment vous y prendrez-vous? s'écriait-il ; croyez-vous donc que les hommes qui ont été conduits à porter la main sur le Saint-Siège, sur les souverains pontifes eux-mêmes, sont entrés avec cette pensée dans leur lutte contre le Saint-Siège? croyez-vous qu'ils se sont dit tout d'abord : Je ferai le pape prisonnier ? Je suis convaincu qu'il n'en est rien ; mafs ils y ont été conduits, comme vous y seriez conduits vous-mêmes si vous entriez dans cette voie, par le dépit, par l'impatience, par la menace maladroitement faite qui manque son effet, et à laquelle un détestable amour-propre force cle rester fidèle. Yoilà comme on aboutit à la contrainte et à la violence. »

Les dernières paroles de ce magnifique discours résumèrent admirablement les motifs de l'expédition, les glorieux souvenirs qu'elle léguait à l'histoire, et les devoirs désormais imposés à la France pour respecter son propre ouvrage.

« L'histoire dira que mille ans après Charlemagne et cinquante ans après Napoléon, mille ans après que Charlemagne eut conquis une gloire immortelle en rétablissant le pouvoir

pontifical, et cinquante ans après que Napoléon, au comble de sa puissance et de son prestige, eut échoué en essayant de défaire l'œuvre de son immortel prédécesseur ; l'histoire dira que la France est restée fidèle à ses traditions et sourde à d'odieuses provocations.

« Elle dira que trente mille Français, commandés par le digne fils d'un des géants de nos grandes gloires impériales, ont quitté les rivages de la patrie pour aller établir à Rome, dans la personne du pape, le droit, l'équité, l'intérêt européen et français.

« Elle dira ce que Pie IX lui-même a dit dans sa lettre d'action de grâces au général Oudinot :

« Le triomphe des armes françaises a été remporté sur « les ennemis de la société humaine. » Oui, ce sera là l'arrêt de l'histoire, ce sera une des plus belles gloires de la France du xixe siècle.

« Cette gloire , vous ne voudrez pas l'atténuer, la ternir, l'éclipser, en vous précipitant dans un tissu de contradictions, de complications et d'inconséquences inexplicables. Savezvous ce qui ternirait à jamais la gloire du drapeau français? ce serait d'opposer ce drapeau à la croix, à la tiare qu'il vient de délivrer ; ce serait de transformer les soldats français de protecteurs du pape en oppresseurs ; ce serait d'échanger le rôle et la gloire de Gharlemagne contre une pitoyable contrefaçon de Garibaldi. »

469 voix contre 180, répondant à ces paroles, consacrèrent par un vote le rétablissement du pouvoir temporel du pape, l'opportunité et la prudence du motu proprio, et la défaite de la Révolution par le bon sens et par l'éloquence.

Pie IX, retiré alors à Portici, attendait, pour rentrer dans sa capitale, des explications catégoriques sur la lettre à Edgard Ney. Le vote du 20 octobre les lui porta. Il vit les intentions manifestes du gouvernement dans l'attitude . du ministère, et l'expression de l'immense majorité du pays dans la majorité des suffrages de l'assemblée. Une dépu-

tation romaine vint le trouver à Portici pour le presser de rentrer à Rome. « Nous avions répugné, répondit le saintpère, à revenir dans nos États tant qu'on mettrait en France notre volonté indépendante en question ; mais aujourd'hui qu'une heureuse solution a mis fin à tout doute à cet égard, nous espérons revoir sous peu notre chère cité de Rome. »

Ce retour n'eut lieu cependant que le 12 avril 1850. Les nombreuses négociations qui le précédèrent, n'eurent d'autre but que d'assurer de plus en plus au monde que le pape resterait roi, au pape qu'aucune puissance ne songeait à contraindre ou à diminuer sa liberté. Quand il ne resta plus un seul nuage sur la question, le retour de Pie IX fut décidé. Les circonstances qui l'ont accompagné sont précieuses pour l'histoire. Le roi de Naples conduisit le saint-père jusqu'à la frontière de ses Étals et reçut de lui les plus touchants remercîments. Là, une escorte de soldats français attendait le cortège pontifical. A Terracine, Pie IX fut reçu avec enthousiasme ; les acclamations et les actions de grâces redoublèrent à Vellétri; mais Rome surtout éclata en témoignages de vénération et d'amour. Après seize mois d'exil, la Ville éternelle revoyait celui qui avait été son père bien plus encore que son roi. Tous les visages étaient baignés de larmes, toutes les voix s'unissaient dans le cri de : Vive le pape ! Les princes et les cardinaux, les soldats et les prêtres, l'armée et le peuple, tombaient à genoux simultanément. L'émotion du souverain pontife était elle-même à son comble. Sa main bénissait tous les fronts. Il avait retrouvé son peuple , il foulait la terre des pontifes : il était heureux.

L'expression des sentiments du pape envers la France ne pouvait pas donner lieu à la moindre équivoque. Le général Oudinot reçut une lettre ainsi conçue : « Les enfants de la France sont une génération bénie; aussi jamais nous ne cesserons de faire entendre les louanges de votre nom dans tout l'univers. Quelle reconnaissance pouvons-nous exprimer

à votre armée ! Il nous est impossible de faire rien qui soit digne de vous; mais il existe au ciel un juste juge, le Seigneur notre Dieu, qui vous récompensera suivant vos œuvres. Oui, vous avez élevé le nom de votre nation au-dessus du nom et de la gloire de bien des peuples; et l'honneur du royaume des Francs brille de la plus éclatante lumière aux yeux du Seigneur. Il est dans les cieux un Dieu qui sonde les cœurs et les reins, et qui sait quel amour nous vous portons. Je suis heureux de pouvoir vous exprimer les sentiments de cette affection paternelle, et de vous dire les vœux que j'adresse sans cesse au Seigneur pour l'armée, pour le gouvernement de la France, et pour la France entière : car le triomphe de l'armée française a été remporté sur les ennemis de la société humaine, et, par cette raison, il devra exciter à jamais des sentiments de gratitude dans le cœur de tout honnête homme, en Europe et dans l'univers. »

Une plaque de marbre, placée au Gapitole, porte en latin l'inscription suivante :

« Le 12 des calendes de septembre, l'an de Rome 2602, et de Pie IX, souverain pontife, le quatrième, les vingt intendants de la ville étant assemblés au Gapitole, des discours y furent prononcés à la louange de Victor Oudinot, duc de Reggio, qui, venu en Italie à la tête d'une armée française pour protéger le pouvoir pontifical et la liberté publique, a énergiquement, sagement et heureusement accompli sa mission par son courage et celui de ses soldats, et s'est attaché les cœurs de tous les citoyens. On a ensuite voté une médaille, frappée à l'effigie de ce chef, pour témoigner de la reconnaissance du peuple romain envers l'auteur de la paix et de la conservation des anciens monuments (1). »

(1) Voir pour plus de détails : M. le comte de Montalenïbert, OEuvres complètes, t. V, Pie IX et lord Palmerston, p. 463, et Pie IX et la France, p. 603; — Mgr Dupanloup, de la Souveraineté pontificale, ch. xn, xin, xiv; — M. Baptistin Poujoulat, Histoire des papes, t. II, Aperçu historique de la question romaine depuis 1848 jusqu'à,

Terminons ce récit par deux réflexions indiquant où le pape entend s'arrêter, et jusqu'où il peut aller dans sa politique extérieure et intérieure.

Ce n'était pas pour avoir refusé des libertés et des garanties à ses sujets, que le pape avait connu la disgrâce; c'était pour n'avoir pas voulu déclarer lui-même la guerre à l'Autriche. A quarante ans de distance, deux papes sont momentanément dépouillés pour avoir gardé le caractère de pacifique impartialité que leur impose leur mission : en 1808, parce que Pie VII ne s'est point associé à la lutte de Napoléon contre l'Angleterre (1) ; en 1848, parce que Pie IX a laissé le Piémont entreprendre seul la guerre en Lombardie. Cette politique n'est-elle pas digne de l'Église et de l'Europe? Ce n'est pas la condition essentielle du gouvernement pontifical, mais celle qui résulte, depuis trois siècles, de la position du pouvoir temporel dans l'équilibre européen. Quand le pape refuse dans le même siècle d'attaquer une puissance protestante qui le déteste et une puissance catholique qui l'a servi, il faut reconnaître que cette politique ne saurait être plus constante et qu'on peut hautement l'avouer.

Mais en même temps que Pie IX s'était refusé à la guerre, il s'était prêté à toutes les réformes. Le statut du 14 mars a justifié la papauté, honoré Pie IX et mis en lumière les complots et l'ingratitude de la Révolution. Pie IX a accordé ce statut pour montrer que la papauté peut entrer en composition avec tout ce qu'il y a d'honnêtement libéral. Les excès auxquels les réformateurs se sont livrés ont fait voir aussi que Pie VII, Léon XII et Grégoire XVI avaient été sages en n'accueillant pas des vœux plus impatients que raisonnables. Et quand on compare la glorieuse résistance des uns à la

(l) Le décret du 2 avril 1808, qui commença la spoliation en décrétant l'envahissement des quatre provinces d'Urbin, Ancône, Macérata et Camérino, porte ces mots : « Attendu que le souverain actuel de Rome a constamment refusé de faire la guerre aux Anglais, et de se coaliser avec les rois d'Italie et de Naples pour la défense de la presqu'île d'Italie... »

paternelle condescendance de l'autre, on est bien forcé de dire qu'ils n'ont eu, dans leur sagesse ou dans leur bonté, autre chose en vue que le bien de leurs peuples. Pie IX n'a trouvé que de l'ingratitude quand il devait s'attendre à la reconnaissance. Ce fut pour lui l'occasion d'apprendre au monde que la vie des papes est une vie de sacrifices, et qu'il n'y a pour eux qu'un pas du Thabor au Calvaire. Enfin le statut a servi à démasquer l'hypocrisie , qui avait commencé par baiser les pieds de Pie IX et par communier de sa main, et qui a fini par proclamer la république romaine. Elle avait accepté le statut ; mais ce n'était qu'un marchepied nécessaire pour porter la main à la triple couronne. Le but des révolutionnaires est désormais connu, et leur tactique mise au jour. En attaquant le pouvoir temporel, ce n'est pas la liberté et le progrès qu'ils veulent, mais la licence, l'assassinat, le socialisme et le communisme (1).

M. de Montalembert l'a fait remarquer avec une grande vérité : « Si Pie IX avait refusé toute concession à l'esprit du temps, la Révolution n'aurait pas moins éclaté à Rome après la catastrophe de février ; et alors le vulgaire dirait : Le pape aurait pu épargner ces maux à son peuple, mais il ne l'a pas voulu : il s'est obstiné dans la voie d'une résistance impossible (2). »

Ralmès a rendu le même témoignage à la politique de Pie IX : « Appelé à résoudre pour son temps le problème que ses prédécesseurs avaient résolu pour le leur, le pape a trouvé dans le statut l'unique moyen de combattre l'esprit de la révolte et des révoltés, tout en prévoyant qu'il ne rencontrerait que la plus noire et la plus indigne ingratitude (3). »

Le libéralisme de Pie IX sera l'honneur de la papauté ; ses malheurs sont la honte de la Révolution.

(1) Le gouvernement pontifical jugé par l'histoire, le bon sens et le droit, br. in-8. Paris, 1863.

(2) Pie IX et lord Palmerston, p. 38.

(3) Voir l'opuscule Pie IX. Paris, 1848.

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