‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 14 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

UES PBOPLIS CATBOUQUES OMT-ILS LE DROTT DB DimniRB AUX ITALIBllS

Labour lb rowom temporel?

CB ^ODVoni'A-T-n. éïïi coRsnTvi au protit de l'éouse gatbouqub?

QBBMIIIES AnRÇOS SUR SON ORIOIBB ET SOH BSTOIRB.

On nous dit : Le pouvoir temporel des Papes a été institué dans rintérèt de TÉglise catholique ; sa conservation est voulue par deux cents millions de catholiques : ni les Romains ni les Italiens n*ont le droit de le détruire. Les partisans actuels de ce pou« voir insistent beaucoup sur cet argument, auquel ne songeaient ni Fleury ni Bossuet : cet argument présuppose la doctrine de la souveraineté absolue de la multitude, d*où procèdent les systèmes politiques de J.-J. Rousseau et des ultrà-démocrates de notre temps. Étrange raisonnement pour des partisans du pouvoir temporel, et qu*il convient d'examiner au point de vue de la politique et de Thistoire I

Notre discussion politique sera brève : Si les deux cents mil* lions de catholiques étaient unanimes à vouloir conserverie pouvoir temporel et que les libéraux italiens ne fussent , comme Ta dit un illustre général français, — qu'une horde d'islamites qui voudraient les empêcher de conférer au Pape telles prérogatives qu'il leur plairait, les catholiques auraient parfaitement raison de proclamer contre eux une croisade. Mais la question est

tout Autre* Eq admetUDl runanimité de tous les Gâtholiquas qui virent borsdes États-Romains, on en compterait 199 millions qui voudraient imposer par la force à sept cent mille de leurs co« religionnaires, un gouvernement abhorré et leur dénier le droit d'avoir ce que ces défenseurs du pouvoir temporel possèdent eux-mêmes, c'est-à-dire un gouvernement librement accepté, qui protège les intérêts communs et assure les droits des citoyens.

11 n'en est pas même ainsi, et ce ne seraient pas 199 millions de catholiques répandus sur la surrace du globe qui s'imposeraient aux 700 mille qui habitent rÉiat-Romain, mais 175 qui voudraient faire la loi à 25 millions d*Italiens, lesquels ne peuvent se constituer en nation vraiment indépendante, tant que l'étranger oblige une partie de leur territoire à subir un autre gouvernement que celui qu'ils désirent.

Quelle justice et quelle charité que celle-là, quon voudrait maintenir au nom du Christianisme vainqueur des iniquités de la société ancienne ! Supposons qu'une pareille loi soit imposée à Paris ou à Avignon, cette antique résidence des Papes , les Français l'accepteraient-ils? Supposons même, pour éviter une discussion sur l'organisation unitaire, qu'on l'impose à un des cantons catholiques de la Suisse, la nation tout entière n'en seraitelle pas blessée 7

On ne saurait faire subir à l'Italie une semblable violence sans faire supposer que le droit commun des nations renferme une exception qui pous défende de Tinvoquer. Sur quoi donc pourrait-on fonder une exception de ce genre? Comment se pourrait-il que la religion, qui est venue conflrmer et consacrer les notions du juste et du bien, fût la négation du droit naturel au préjudice de la nation qui a eu la prérogative de posséder le siège pontifical suprême? J'ai prouvé déjà que celte exception, qui répugne à toutes les notions de la justice, ne s'appuie aucunement sur les lois de TÉglise : elle ne trouve pas plus de raison d*ètre dans l'histoire ni dans les coutumes consacrées par l'antique et com«mun consentement des peuples.

Pour démontrer cette proposition, jetons un rapide coup d'opûl sy r \e$ vicissitudes par lesquelles a passé le pouvoir temporel^ avant 4>rriver | Ifi condition où l'ont trouvé les derniers événements.

Le pouvoir temporel eut spp origjqe dffns le ^(tns^di^pql i^ peuples, les donations des princes et la politique (jes Papç$. A la chute de l'Empire d'0ccident5 le pouvpir àps ?%^^, Gopme celui des autres évéques, s'est étendu du spjrituei m temporel. En s'attribuant plusieurs fonctions civiles, le« ioii des empereurs chrétiens avaient préparé ce changeaient • T^^ut^ autorité protectrice venant h manquer subitement, les peuples cherchèrent naturellement nn appui auprès des év^qnes qw\ réunissaient au prestige de la vertu et de la science U n99J^té 4e la religion et la qualité d*élus des fidèles. Les ricliesses qu'ili possédaient dans toutes les parties de Tltalie, les libéralité^ dopt iU étaient prodigues envers les pauvres, les fonctions civiles qnp leur avaient confiées les empereurs, avaient fait grandir la puissance des Papes.

Elle grandit encore au sixième siècle^ quand les invasions des Lombards dévastèrent Tltalie. Dépourvu^ de défense» désolée par la peste et la famine, Rome ne pouvait obtenir de9 exarques ni secours contre l'invasion, ni soulagement k ses paisères, et le Souverain-Pontife devenait le dernier refuge possible contre ces maux. A Taide de cc3 circonstances, il se rendait de plu$ en plus indépendant des empereurs de Constantinople (}). Au huitième siècle, l'hérésie des iconoclastes, que ceux-ci epibrassèrent, eut pour effet de détruire à }lome leur puissance et de grandir en même temps celle du P{ipe. L91 haine contra l'Empereur , destructeur des images, poussa le peuple du di}cbé romain à refuser aux Grecs le tribut et à choisir lui-màine ses ducs, dont la nomination jusqu'alors venait de Gonstaotinor pie. Le Pape se trouva à la tête de ces pités, qui étaient de fait devenues indépendantes (2). Pour résister aux Lombards comme ils avaient résisté aux empereurs grecs iconoclastes, les Papes firent cause commune avec les populations qui» après les invasions , étaient encore soumises aux Empereurs d*Orient. De là cette situation spéciale des peuples qui se groupaient autour du Souverain-Pontife, situation bien différente de celle des autres

(1) Provana. — Studi eritici sulla sloria d'Italia ai lempi del Be Arduino, capitolo y.

(«) Balbo. — Histoire d^Ualie, liv. II, cb. XXV, XXIX. — Manïoni. — PiJtows sur quelques points de VHistoire lombarde en Italie^ c. Y.

peuples dltalie, de là ces conditioDS politiques particulières au Pape, différentes de celles où se trouvaient les autres évéqaes italiens. Telle fut la première origine du pouvoir temporel, alors bienfaisant et légitime, mais qui, il faut bien Tavouer, procédait de principes, sinon contraires, du moins fort éloignés de ceux qu'on invoque aujourd'hui pour le soutenir.

Afin de grandir le prestige de son trône, Gharlemagne se fit donner la dignité impériale, qui reflétait sur lui l'antique splendeur romaine, et il la fit consacrer par le Pape pour la rendre plus respectable. Le nouvel empire associa d'abord ses intérêts à ceux des Papes, à qui il devait plus tard faire une guerre si terrible (1). Défendu contre les Lombards par la nouvelle dynastie de Cbarlemagne, le Pape Ten récompensait en le faisant empereur, et en recevait un nouveau bienfait : la donation de TExarchat et de la Pentapole, donation qui, pour la plus grande partie du territoire, ne faisait guère qu'ajouter un titre à celui que les peuples lui avaient spontanément conféré. L'opinion récemment émise, que TÉtat-Bomain est nécessaire à la Papauté était si loin de la pensée de Gharlemagne que, dans l'acte de donation aux Papes, acte invoqué aujourd'hui comme fondement de leurs prétentions, il n'a pas aliéné ses droits de souveraineté sur le Pape et sur Rome. Gela est si vrai que, sous Gharlemagne et dans les premières années qui suivent sa mort, nous trouvons des actes de juridiction de l'Empereur jugeant de faits à la charge du Pape, ou qui lui étaient attribués. Mais au milieu de la confusion de ces temps, la souveraineté des empereurs ne pouvait empêcher que, dans leurs possessions, les personnages les plus élevés en dignité exerçassent en tout ou en partie Tautorite qui appartient aujourd'hui aux chefs des gouvernements. Parmi ces personnages se trouvèrent les Papes qui, choisis par le peuple romain dans les familles qui étaient à la tête des factions, se trouvaient en mesure d'agrandir et de renforcer l'autorité acquise antérieurement (2).

Quelques-uns des prédécesseurs de Grégoire VII, et surtout

(1) Guizot. — Cours d'Histoire moderne, 1829, leçon XIX. « Provaaa. — Voir la précéd. citât.

(2) Muratori. — Années 815, 833.

ce grand pape, ramenèrent aux lois de TÉglise Télection des Papes, qui cessa d*être soumise à la sanction des empereurs. L'autorité des Papes, à Rome, fut par là rendue pbis indépendante. Les empereurs, pourtant, ne furent pas dépouillés des prérogatives de la souveraineté à laquelle ils prétendaient |

toujours. Ce ne fut qu*en 1198, à Tavénement dlnnocent III, i

que le préfet de Rome reçut du Pape Tinvestiture et cessa de prêter serment de fidélité à l'empereur (1).

Les Papes ne purent cependant tranquillement exercer, dès cette époque, les prérogatives souveraines à Rome. Cette cité ne parvint pas, comme les plus illustres communes italiennes, à se donner une constitution populaire, et ne jouit pas non plus de leur liberté imparfaite et peu sûre, il est vrai, mais qui fut le principe de leur gloire et de leur civilisation. Elle fut toujours en proie aux factions : le peuple, le Pape et les barons étaient toujours en lutte. Les Papes avaient les honneurs de la souveraineté, ce qui ne les préserva pas de fréquents exils, et au treizième siècle, plusieurs d'entre eux furent contraints de passer tout leur pontificat dans quelque petite ville du patrimoine de rËglise.

Après la seconde moitié de ce siècle, le gouvernement de la ville éternelle tomba aux mains du conseil général, qui s'appelait sénat, et d'un sénateur qui réunissait les attributions de l'ancienne préfecture impériale et de la charge nouvelle de podestat. Nommé d'abord par le Pape, ce sénateur dut plus tard être étranger, et fut enfin librement nommé par le peuple ou par le préfet, auquel le mandat populaire déléguait ce choix. Il devait soutenir les droits du peuple contre les Papes» et le protéger contre les violences des seigneurs (2). Cette constitution n'assura ni le repos du peuple ni le respect dû au pontife comme souverain et comme chef de l'Église. L'historien anglais Mathieu Paris nous dit comment Brancalcon d'Andalo, sénateur de Rome, enjoignit au pape Innocent IV, qui résidait à Assises, de retourner à son siège, et interdit à cette ville, sous les menaces les plus sévères^ de recevoir désormais dans ses murs le

(1) Muratori. — 119S.

(t) GaleoUi. — Delà Souveraine 'é et duGouvernemenl temporel des Papes^ liV. I^ secl. I, chap. II, §11.

Souverain-Pontife, qui crut agir sagement en (hissant à ces injonctions (1).

Moins heureuse que d'autres cités italiennes, Rome ne réussit pas à soumettre au droit commun les seigneurs qui habitaient la campagne environnante. Ainsi, au milieu du seizième siède, nous voyons encore les Colonna menacer Tautorité souveraine des Papes (2). En 1345, pendant qu'Avignon servait de résidence à la Cour romaine, la sédition de Golà Rienzo prit son origine dans l'indignation que soulevaient les excès des grands et les désordres du gouvernement, plutôt que dans un esprit hostile au Pape. « Il chassa les sénateurs de Rome, et, devenu mattre de la « ville, il plaça dans les corps constitués des hommes de mérite, « fit juger les chefs de faction qui entretenaient des quantités de « bandits et assassinaient dans les rues, exila les grands dont « l'arrogance ne se pliait pas à la soumission au gouvernement, tt De la sorte, tous les malfaiteurs ayant pris la fuite, il mit la c ville en repos, et Ton pouvait passer dans les rues les mains « pleines d'or (3). »

Son œuvre fut détruite par la vanité, qui le poussa à se parer des titres pompeux des empereurs de Gonstantinople, et par la légèreté qui lui fit tenter, enivré par les antiques souvenirs, de rétablir Tancienne grandeur de Rome, sans avoir mesuré les difficultés de l'entreprise ni réuni les forces nécessaires. Quelques années plus tard, le cardinal Égidins Albornoz, envoyé d* Avignon pour rétablir à Rome l'autorité papale, ne crut pouvoir mieux faire pour pacifier Rome, que de promettre de restaurer le bon gouvernement et d'envoyer Golà Rienzo contre Jean de Yico. Rienzo fut d'abord accueilli avec un immense enthousiasme ; mais certaines cruautés et certaines rjgueurs le firent massacrer par le peuple. Le cardinal entrait plus tard dans Rome, promettant de n*y exercer aucune juridiction, et que le Pape maintiendrait le gouvernement républicain. Ce qui n'empêcha pas les Romains de se révolter encore quatre fois pendant le schisme ; en 1397, contre Roniface IX; en li04 et 1405, contre Innocent YII; en 1408, contre Jean XII.

(1) Mathiea Paris. — BUt, angliœ, itSA.

{%) MuratorL— 1555. — Sismondi, R^p. ilaU Vol. VIII, chap. V.

(8) Huratori. — 1847.

Boni£uie VL stipula de nouyelles garanties et de nouteaux privilèges pour la cour pontificale. Innocent VII étendit son pouvoir et restreignit les libertés populaires. L'année 1453 vif mettre à mort Etienne Porcaro, le dernier des conspirateurs qui tentèrent de rendre à Rome son antique liberté. Depuis lors, les Papes consolidèrent de plus en plus leur souveraineté dans la métropole de la chrétienté, et pendant que les villes dltalie se laissaient assujettir par leurs princes, les Romains cessaient de se régir par le gouvernement populaire*

Ici finit cette période de Thisloire de Rome, pendant laquelle le Pape, jouissant de peu de sécurité personnelle, eut le rang, mais non Tautorité de souverain ; pendant laquelle la forme du gouvernement fut républicaine, sans que TÉtat cessât d'être troublé par les séditions populaires et les abus du pouvoir des grands. Alors le catholicisme, répandu dans toute l'Europe, exerçait sur les consciences un empire incontesté, les Papes déposaient les rois et décrétaient des croisades contre les musulmans, et aussi quelquefois contre des chrétiens. Ainsi, même au temps de sa plus grande puissance, l'Église n'eut jamais la prétention de disposer de la métropole de la catholicité aubénéfice du Pontife. On voit que le Pape ne devint pas prince des États-Romains, parce qu'on avait reconnu la nécessité qu'il fût souverain temporel de la métropole de sa juridiction spirituelle, mais qu'au contraire, depuis longtemps prince des contrées environnantes, il finit par s'emparer du gouvernement de Rome, quand Rome cessa d'être libre.

J'ai déjà exposé comment la volonté des peuples d'abord, puis les donations de Pépin et de Gharlemagne avaient fait acquérir aux Papes TExarcbat et la Pentapole. Au commencement du douzième siècle, la donation de la princesse Mathilde ajouta de nouveaux territoires à la domination papale. Ces donations de peuples, qui nous paraissent si étranges, étaient choses toutes naturelles alors, grâce aux idées que les conquêtes des barbares et la féodalité avaient répandues en Europe et qui faisaient confondre les droits de la souveraineté avec ceux de la propriété.

Les rois donnaient des terres, parce que des vassaux ajoutaient l leur puissance plus que des possessions territoriales; ils don-

Daieot plus volontiers encore aux églises, à cause du grand pou- TOir des évéques» et parce qu'ils croyaient donner aux saints auxquels les églises étaient dédiées. L'intercession de ceux-ci dcTait leur permettre d arriver an paradis par une voie plus commode que ne Taurait été une vie sincèrement honnête et chrétienne. Enrichie de possessions territoriales par les donations des princes et des empereurs, TÉglise romaine se trouvait dans la même condition que beaucoup d'autres Églises. ■ Â cette époque de violences, dit Muratori, les crimes et

■ délits étaient plus fréquents qu'à la nôtre, et cette funeste

■ influence s*élendait aussi aux empereurs, aux rois et aux

• princes, auxquels, pour pénitence, on imposait les peines ca-

■ noniques, suivant un usage alors rigoureux dans TÉglise. t Les princes d'alors ne connaissaient pas d*autre manière de se

• délivrer du poids des jeûnes et des autres pénitences, que de c donner, comme chacun, des aumômes aux pauvres, de faire « célébrer des messes, d'offrir des domaines ou d'autres donac tions aux sanctuaires et aux couvents. Cependant il y avait t une différence entre les expiations des rois et du vulgaire.... t et cela parce que les princes, spécialement les rois et les em-

• pereurs, s'accoutumèrent à offrir aux églises non-seulement c de vastes et fructueux domaines pour le rachat de leurs péchés,

• mais encore des châteaux, des villes, des comtés, des marches, « des duchés et autres terres régaliennes, ajoutant de nouveaux t dons aux anciens, ou au moins confirmant les donations de

• leurs ancêtres. On aurait donc lieu de croire que c'est pour

• cette raison que Pépin et Charlemagne ont offert à saint

• Pierre des pays entiers, outre l'exarchat. Ce fut pour le ra-

• chat de leurs péchés que les princes et les rois donnèrent à t TEglise romaine, ou firent ses tributaires des royaumes et

• principautés. (1) »

Ainsi le pouvoir temporel du Pape porte l'empreinte de cette ignorance et de ce matérialisme auxquelles Fleury attribue en grande partie l'origine des seigneuries ecclésiastiques. (2)

Les érudits disputent encore sur les droits qu'avaient conférés

(!) Maratori.— Ant. St. Diss. LXXI.

(«} Fleury, Disc, sur ruist. eeci, IV. 10.

de semblables donations ; mais» quels qu'ils fussent, le Saint- Siège n'aurait pas conservé sa souveraineté, s'il n'avait pas em-> ployé les ressources de la politique.

Les empereurs qui, en vertu de leur suprématie, élevaient des prétentions sur les territoires donnés, les feudataires et les villes libres, puissance nouvelle qui commença au douzième siècle, entravèrent l'agrandissement temporel du Pape. Pendant longtemps son autorité fut plus nominale que réelle; et Tbistoire d'Ancône, de Forli, de Bavenne, de Bimini, de Bologne, comme des autres villes de ses Etats, prouve qu'il hérita de leur puissance, comme les Yisconti et, après eux, les Sforza, de celle des cités lombardes, et les Médicis de celle des cités toscanes.

Innocent III, l'un des Papes les plus hardis, fut le première revendiquer les droits que le Saint-Siège tenait des donations antiques. Au commencement de son pontificat, Tan 1198, il réussit à s'emparer de la marche d'Ancdne, dont l'empereur Henri avait investi peu auparavant le comte allemand Marcosld ; bientôt après, il recouvra les contrées dépendantes du duché de Spolète et de la Comté d'Assises, dont Conrad de Souabe tenait l'investiture des empereurs. Le Pape acquit ainsi Ancône, Fermo, Osimo, Camerino, Fano, Sinigalia, Jesi, Bieti, Spolète, Assises, Foligno et Nocera, et plus tard Pérouse, Gubbio, Todi et Castello.

Tout en étendant sa puissance, le Pape améliorait le sort des peuples italiens qu'il délivrait de l'oppression des Allemands au service de l'empereur; et Sismondi a supposé avec raison que ces villes espéraient plus de liberté sous le gouvernement de l'Église que sous la domination des soldats allemands. Cette tendance italienne et l'aversion contre les étrangers qui ré* gnaient en Italie, décidèrent Innocent III à donner son appui à la ligue des cités toscanes, fatiguées de l'oppression germanique, et déterminées à ne plus souiïrir l'autorité d'aucun ministre de Tempereur dont elles reconnaissaient pourtant la suzeraineté (1).

Cependant les droits du Pape étaient encore incertains et peu sûrs, puisqu'en 1210, nous trouvons une investiture impériale demandée par Azzo YI d'Esté, investi drjà de la Marche d*An-

(1) Uantori. — 1108.

cône par le Pape Innocent III, qni donnait pent-être à cet acte un consentement tacite, de penr que quelque ennemi du Saint-> Siège ne s*en emparftt (1). Sous Othon IV, peu de temps après la mort dlnnocentlll, nous troutons un nouveau duc de Spolète, rAlIemand Diopold, qui tyrannisa cette Tille. Dans la première année de son pontificat. Innocent III

• atait envoyé des lettres et des légats pour tenter de réduire c aussi sous sa domination TExarchat de Ravenne^ Bertinoro I et la terre du comte Cavalcaconte; mais il ne put y parvenir, € parce que Tarciievêque de llavenne tint bon, alléguant et

< montrant les investitures impériales données longtemps auc paravatit à ses prédécesseurs et k son Église, ce qui mit fin

< aux prétentions du Pape (2).

Ce Pontife, qui maintint toujours avec tant d'énergie les droits du Saint-Siège, était bien loin de s'imaginer ({u'un jour ses successeurs jetteraient Tanathème & qui ne voudrait pas reconnaître au Pape les droits dérivant de donations déjà oubliées à cette époque I

Après Innocent III, la première grande entreprise de la Papauté pour assurer son pouvoir temporel, fut celle du cardinal Egidius Albornoz, chargé, en 1354, par Innocent YI et ses cardinaux résidant à Avignon, c de la mission et du mandat

• de recouvrer et récupérer les Marches, le Duché et la Roma-

• gne, occupés par messire Malatesta de Rimini et les autres

• tyrans romagnols (3). •

Le Pape craignait probablement que ces tyrans, laissés pleinement libres dans les terres qu'ils occupaient, ne fissent tomber en désuétude les droits de l'Église.

• Le cardinal Albornoz commença, dit Muratori, par lancer c Texcommunication pontificale contre ceux qui occupaient en c Italie les États de l'Église romaine; mais comme ces armes

< spirituelles sans les temporelles ne produisaient pas d'effet, c il mena contre eux son armée. »

Ayant heureusement reconquis au Sainl-Siége le Patrimoine,

(1) Muratori. ^1110.

(S) aiuralori. — 1098.

(3) Mathieu Villauf, liv. 5, c. XV.

la Marche d^Ancdne, le duché de Spolète et la plus grande partie de la Romagne, • il lui restait à reprendre Forli, Faënza

• et les terres avoisinantes, occupées alors par François, de la c famille des Ordelaffi, capitaine de Forli, et messire Jean, fils

• de messire Manfredi. Les trouvant désunis, le légat fit faire

• leur procès et le suivit jusqu'à la sentence. Leur condamna-

< tion étant publiée enitalie et Texcommunication lancée contre c eux, le cardinal, qui avait du Pape des lettres d'indulgenc ces, avec pleine rémission de tout péché et de toute peine h i qui se serait repenti et confessé, fit proclamer la croisade t contre François Ordilaffl, tyran de Forli, ForlirapopbUat

• Gesène, et contre Jean et Régnier Manfredi, tyrans de c Faënza, condamnés comme hérétiques et rebelles h la sainte c Église, les cavaliers et les piétons ayant la latitude de partai ger en deux années le service d'un an de campagne qu'ils c devaient faire contre eux.

« Les prédicateurs et collecteurs des villes et des provinces ce furent organisés, et aussitôt Tavarice du clergé fit son office : ff la prédication étendait outre mesure les indulgences papales ;

< on recevait de toute main, remettant vœux et péchés pour peu c ou beaucoup d'argent, selon ce qu'on pouvait extorquer ; et, « pour ne rien perdre, dans les cités, châteaux et villages, les « femmes, les pauvres qui ne pouvaient pas donner d'argent, «r étaient invités à donner des vêtements, du lin, des laines, des « marchandises et des grains. On ne refusait rien, trompant le

< peuple en promettant plus que ne le portaient les commissions « papales. C'est ainsi qu'était proclamée la croisade et qu'onde- 9 pouillait les villages et châteaux plus encore que les cités ; « mais dans ces dernières, et les dames et les femmes du peuple

< excitaient tous ceux sur qui elles pouvaient agir à prendre la c croix : ainsi se recrutaient les croisés. Le terme pour la guerre

< était fixé à la fin de mai 1356. Dans la ville et comté de Flo- « rence, un moine, évêque de Narni, amassa un grand trésor « dont lecardinal ne put avoir un compte exact : il tint Tévêque « prisonnier fort longtemps dans un sien château de la Marche, « aux frais du susdit évoque. (1) •

(1) UaUiieu Villani, liv. V, chap XIV.

J*ai textuellement cité les paroles de Villani pour que le lecteur comprenne comment ces guerres étaient menées. Muratori, ce pieux et honnête curé de Modène, qui est encore aujourd'hui, en fait d'érudition italienne, ilgran maestro di color che sanno (le grand maître de ceux qui savent) (1), observe à propos d'Ordelafli et de Malatesti, excommuniés et déclarés hérétiques, combien il fallait alors peu de chose pour faire user de cette arme (1). Aurait-il parlé autrement s'il avait dû écrire les annales de notre temps?

L'an 1359 vit finir cette guerre ; le cardinal prit possession de a ville et de toutes les forteresses, à la grande joie des citoyens délivrés d'un joug si dur. Ordelaffi reçut Tabsolution du vaillant cardinal» qui luilaissa les seigneuries de Forlimpopoli et de Cas-* trocaro. Les Bomagnes furent ainsi pacifiées et soumises tout entières à Tobéissance de l'Église romaine (2). Ce qu'il importe de signaler, c'est le caractère de cette guerre où le Pape revendiquait la souveraineté, mais non le gouvernement de ses États. Les princes, qui avaient peu à peu envahi les terres de l'Église, n'auraient, si on les eût laissé faire, pas laissé trace de la souveraineté papale ; mais lescilés et les principautés qui étaient soumises au Pape ne perdirent jamais le droit de se gouverner elles-mêmes.

« La Souveraineté et le gouvernement^ dit M. Galeotli, a étaient deux choses séparées et distinctes. La première consiste tait dans le droit d'exiger certaines prestations en hommes et « en argent, de confirmer les statuts ou de juger les différends « qui, volontairement, seraient soumis à l'arbitrage suprême du « prince.

« Le gouvernement réel et effectif, c'est-à-dire la direction « économique et politique desaffairespubliquesetledroitde paix « ou de guerre, appartenait à la commune, et c'était assez pour « que la ville fût libre et son organisation républicaine.

i Le gouvernement ne relevait de personne, il appartenait à la « cité, constituait une sorte de souveraineté médiate, presque

(1) Dame.

(2) Muratorî. — 1355.

(3) Muratori.— 1359. — Malhieu Villani, liv. IX, ch. XXXVï.

9 identique à celle des grands feudataires. La liberté florissaît « dans les communes qui reconnaissaient Tautorité papale, « comme dans les autres communes italiennes; les cités ponff tifîcales eurent leur autonomie, leurs administrations particu- « Hères, une réputation de liberté, parce que la reconnaissance « delà souveraineté du Pape ou de TEmpereur, qui laissait inff tacte l'administration, qui respectait les privilèges et ne prenait « pas de part dans le gouvernement, n'était pas la perte de la li- « berté, mais un moyen de protection légale et de sécurité (1).

« Si la conquête d*Albornoz empêcha les États de l'Église de « se soustraire irrémissiblement à Tautoritéde celle-ci, elle n*al- <K téra pas du reste le caractère de la souveraineté pontificale, « elle ne changea point les rapports politiques des divers pou- « Yoirs alors existants, n'enleva pas la liberté aux communes, 9 ni la souveraineté médiate aux feudataires, elle n'éteignit pas c dans tous les esprits le désir d'essayer à la première occasion

« d'un nouvel ordre de choses

a La puissance des

ff Papes en fut consolidée parce que des accords fréquents et di^s « traités répétés leur donnèrent de nouveaux litres de sou verni - « neté plus légitimes et mieux ordonnés que les anciens titres « français ou allemands. En outre, ces nouvelles conventions « leur servirent en ce qu'elles leur donnèrent le moyen et Top- < portunité de jeter les bases d'une organisation plus uniforme, « qui, définissant en apparence les limites du droit de souverai- « neté, limitait réellement tous les autres pouvoirs municipaux « et seigneuriaux (2) . »

Considérée dans ses effets, la conquête d'Albornoz ne toucha pas à la liberté des peuples. Nous avons vu que Mathieu Yillani la représente comme accomplie sur les tyrans des Homagnes. Désireux avant tout d'affaiblir leur puissance^ le cardinal favorisait les libertés populaires; aussi, après avoir aidé à établir dans Rome le buon Governo de Cola Rienzo, déclara-t-il que le Pape n'y exercerait aucune juridiction. Elles devinrent fameuses ces constitutions œgidianœ qui assuraient aux sujets

(!) Galcotlî, liv. I, ch. II, § II.

{i) GaleoUi, iiv. I, cbap. III, § I.

de l*l;gli86 les prérogfttîvee prioeipales de la Uberté et eonfirmaieot d^mie manière eoleQnelle les droiU des {larleaieiits de la BomaKoe el des Marches. Hais on les fit bientôt tomber en dé* suétade et Ton voulut même en effacer la mémoire. Ainsi vue dans son ensemble et comparée à Tancien royaume de Naples, ou bien aux nouvelles seigneuries qui réunissaient sous leur autorité les communes de Lombardie, et principalement à celle de Milan* la monarchie du Pape, organisée par le cardinal Albornoz, put paraître mieux ordonnée et plus favorable à la liberté.

Elle renfermait cependant les germes de tous les maux qui se développèrent par la suite, mais on doit les attribuer surtout à la tjrannie des seigneurs qui ne disparut pas malgré les heureux succès d*Albomoz; aux discordes qui agitaient les villes libres; au peu de maturité des peuples qui ne surent pas jouir des li* bertés politiques ; au manque d*une monarchie capable de réunir en un faisceau les forces éparses de la nation, d'en exprimer les traditions, de protéger les droits et les intérêts de tous, et s*interposer comme une force modératrice, refrénant les abus de pouvoir des grands et la licence de la multitude.

Sous tous ces rapports, la condition des États-Romains et de toute ritalie était inférieure à celle de l'Europe, et elle ne cessera de Tétre, tant que cette contrée n*aura pas accompli Tœuvre de son unification. Malgré cette infériorité cependant , on n'y avait pas encore vu s'introduire la maxime qui fait disparaître tous les droits des sujets devant celui du souverain doutTÉtat est le patrimoine.

Sixte lY monta sur le trône pontifical en 1471, et prépara le changement qui mit les États de l'Église sous le gouvernement direct du Pape ou de ceux ^qui gouvernent en son nom, il fut le premier qui fit servir le pouvoir papal è la grandeur de sa famille. Rome alors sentit les conséquences des vices de la monarchie élective, qui pousse le souverain, dont les intérêts ne sont pas identifiés avec ceux de TÉtat, à agrandir sa maison aux dépens deTEtat. Les crimes d'Alexandre VI, de Clément Vn, de Paul Ifl, sont restés célèbres : au grand scandale de la chrétienté, ils ne reculèrent devant aucune scélératesse pour servir Tambition de leurs familles et de leurs parents ; et quels parents 1 1 1

C*est Sitte IT qui leur oavrit la Toie : (1)

t Ce pobtîfe^ dit Machiavel, fat le premier qoi fit toir ce ^m « pouTait un Pape, et combien Tautorité poiitificale pouvait ca- « cher de ces choses appelées tant bas des erreura. il avait dans « sa famille Pierre et Jérôme, que chacun croyait ses fils, niais K qu'il appelait de noms plus honnêtes. Il fit cardinal Pierre^ €c qui était moine, du titre de Saint-^ixte ; à Jérôme il donna la à ville de Forli en Tenlevant à Antoine Ordelaffi, dont les pères a avaient pendant longtemps régné lur cette ville. Cette amblff tieuse façon de procéder le mit en grande estime dans Fesprit fc de tous les prinees italiens et chacun voulut s*en faire Tami ; c aussi le duc de Milan donna à Jérôme, pour femme, Gathe- « rine, sa fille tiaturelle, et pour dot la ville dlmola, dont il « avait dépouillé Thadée Alidosi. Ce duc contracta encore un « nouveau lien de parenté avec le roi Ferrand, car Elisabeth, « fille d'Alphonse, premier-né du roi, fut mariée à Jean Galéasi « fils du duc (2). »

Après avoir extorqué beaucoup d'argent à la chrétienté pouf combattre les Turcs, Sixte IV se montra peu soucieux d'arrêter le progrès de leurs armes; mais en revanche, il prouva qu'il avait à cœur l'élévation de ses neveux. Il jetait les fondements de la grandeur de sa famille en mariant Jeanne, fille de Frédéric d'Urbîn, à Jean de la Rovère, son neveu et le père du cardinal Julien, qui devint le Pape Jules II. Et comme il ne convenait pas que la fille d'un prince fût mariée h un simple particulier, Sixte y remédia en donnant à son neveu le vicariat de Sinigaglia, avec la belle terre de Mondavio et son district ; les cardinaux voulurent d'abord s'y opposer, mais ils finirent par céder à l'autorité du Pape et aux prières du cardinal Julien.

€e mariage amena plus tard le duché d'Urbin à la maison de la Rovère (3).

Cependant, le cardinal Julien faisait l'apprentissage des armes h Todi, où les Guelfes et les Gibelins avaient fait nattre une dangereuse sédition entre les citoyens. Il plia à l'obéissance le peuple

(1) Muratori. — 1475.

(2) Uachiavel. — BUtoirede Florence^ liv. II. (S) Maratori. — 1478.

de Spolète, accouru à Todi au secours dês-Gibelins. Il se porta de là à Gittà di Castello, pour en déloger son tyran Nicolas Th telli ; celui-ci se défendit vaillamment, fit subir de rudes échecs aux pontificaux, mais finit par capituler.

Sixte lY avait préparé la révolution qui ramena tout le territoire de rÉglise sous un seul gouvernement : Alexandre VI et César Borgia Taccomplirent ; Iules II sut en profiter pour consolider le pouvoir temporel des Papes. Le cardinal Albornoz avait fait des princes de rEtat-Romain, autant de vicaires du Pape ; Alexandre YI et César Borgia détruisirent leur pubsance.

« I/Cs cités de laRomagne» depuis longues années, segouver- « naient comme séparées du domaine ecclésiastique ; plusieurs « vicaires ne payaient pas le cens qu'ils devaient comme hom- <( mage à la suzeraineté de Rome; d'autres faisaient des diffin cultes pour le payer et le retardaient souvent; mais tous in- <c distinctement et sans permission des Papes se mettaient aux fc gages d'autres princes, sans poser la condition de n'être pas « tenus à les servir contre l'Église, etcontractaient l'obligation de c( les défendre même contre l'autorité et les armes des pontifes ; « leurs ressources et la position de leurs États faisaient rechercher « ces sortes d'alliances, qui avaient pour ces princes le mérite ce d'empêcher le pouvoir temporel de s'accroître. Dans ce temps, « Venise possédait en Roraagne Ravenne et Cervia, dont, a quelques années auparavant, elle avait dépouillé la famille « des Polenta, devenus, de simples citoyens, les tyrans, puis les « vicaires de Ravenne. Des vicaires particuliers dominaient (( Faënza, Forli, Imola, Rimini. Les Malatesta possédèrent longue temps Gésène; mais Dominique, le dernier vicaire de celte « ville, venant à mourir peu d'années après sans enfants, elle « retourna sous l'empire de l'Église. Aussi le Pape prétendait « que ces villes fussent pour diverses causes dévolues au Siège « apostolique et il voulait les réintégrer dans ses anciennes juri- « dictions, en réalité pour les donner à son fils César. Il était « convenu avec le roi de France, que celui-ci lui prêterait se- « cours pour s'emparer de ces villes seulement que possédaient a des vicaires, et aussi de Pesaro, dont était vicaire son gendre, « Jean Sforza; la puissance des Vénitiens ne permettait pas d'é- <c tendre à leurs possessions ces projets de conquête; on ne

« pouraitpas plus prétendre aux petits domaines sur les rives du « Pd, que possédait le duc de Ferrare (1) » ?

Rappellerons-nous les artificieuses scélératesses par lesquelles César Borgia détruisit Fautorité des princes qui dominaient les Romagnes, ses vues ambitieuses sur la Toscane, et comment il obtenait « les investitures et le titre de duc des Romagnes, (c du Pape son père, auquel le consistoire ne savait rien re- « fuser (2)?»

Pendant que César Borgia conquérait les Romagnes, Alexandre VI travaillait à détruire la puissance des Orsini» par des moyens qui n'étaient pas plus honnêtes que ceux qu^employait César.

« Sous prétexte d'affaires, il attira au Palais le cardinal Jean- « Baptiste Orsini et le fit saisir et renfermer dans la Tour Borgia. « En même temps on arrêta par son ordre l'archevêque de « Florence Renaud Orsini, le protonotaire Orsini et plusieurs « autres membres de cette noble famille. Il surprit les mots « d'ordres de leurs forteresses et s'en empara ainsi que de leurs « terres. L'infortuné cardinal resta en prison jusqu'en février» où « la mort l'en délivra ainsi que de tous les maux de ce monde. c( Le bruit public fut que le poison avait abrégé sa vie, bien que « le Pape le ftt porter à la sépulture le visage découvert, pour « faire croire qu'il était mort de quelque infirmité (3). »

A la mort d'Alexandre YI, César Borgia serait peut-être demeuré maître des terres arrachées aux tyrans ; mais il gagna une maladie dangereuse par la sottise de son écbanson qui lui versa une partie du poison préparé pour le cardinal de Gornelo. Les Orsini rentrèrent à Rome, et les anciens seigneurs dans la plupart des terres conquises par les Borgia.

Pendant le court pontificat de Pie III, César Borgia vint à Rome, de Népi où il s'était retiré : assailli par les Orsini et par Jean-Paul Baglione, il n'eut d'autre ressource que de s'enfuir au Vatican, puis spontanément ou par le conseil du Pape, au château Saint-Ange (4).

(1) Guichardin, liv. IV, c. IV.

(t) MuratorJ. — ISOi.

(9) Muratori. — 1503.

(4) Maratori. - 1503.

— soies Romagnet [K>urtaDt « étaient trtOQiiîUM et ilévouées au « duc César; rexpériçQce leur déœootrait comlûen il leur était m plus profitable d*élre soumises à uuseul et puissant souverain, « qu à une foule de petits princes, dont la faiblesse ne les « protégeait pas plus que sa pauvreté ne les enrichissait, bien % au contraire , car leurs faibles revenus ne leur suffisant pas, « ils étaient toujours prêts aux exactions. On aimait à rappeler « sa grandeur et son autorité, ainsi que Téquité de Tadministra- % tion de sa justice, qui les avait délivrés des troubles des partis et «décès meurtres continuels qui désolaient la contrée. Les peo- « pies en étaient reconnaissants, comme aussi des bienfaits qa*il « répandait d'une main libérale, donnant de Targent aux soldats, « aux gens de robe des charges dans ses terres et dans celles de « rÉglise, en intercédant auprès du Pape dans les litiges bénéa ficiaires pour les ecclésiastiques. Ainsi, ni l'exemple de ceux « qui se révoltaient, ni le souvenir des anciens seigneurs, ne les « détachait du duc de Yalentinois (1). »

Aussitôt après la mort de Pie III, les prières et Véloquence persuasive de César Borgia, séduisirent tous les cardinaux espagnols ^n faveur de Télection du cardinal Julien de la Bovère, dont il était détesté, mais qui Tavait leurré de grandes espérances.

« Il lui avait promis de faire prendre sa fille en mariage par ce François-Marie de la Rovère, préfet de Rome, son neveu ; de «c confirmer soncapitanat des armées de TEglise, et, ce qui était « plus important, de Taider à recouvrer les États de Bomagne, a qui, sauf les places fortes, s'étaient soustraits à son obéissanca « Les affaires de cette province, pleines d*innovations et de chaih- « gements, tourmentaient Tesprit du Pape, impuissant à la soa^ « mettre et voyant avec peine l'agrandissement de la puissance « vénitienne (2]« »

Jules II s'épouvantait des progrès que faisait Venise dans les Bomagnes, voyant bien qu'il serait difficile de l'en chasser.

a Uenvoi d'ambassadeurs à Venise qui se plaignirent de l'oc- « cupation, ne servit de rien : les hommes et l'argent manie quaient pour en faire justice par les armes. Ily envoya le duc

(1) Gaichardin. — Hûr.,liv. VI, ch. I.

(S) Gaichardin, liv. VI, ch. H.

t de Talentinote, espérant qae s» présenee forait ebanger Tétat « des choses dans ces pays, si toutdbis ce fut là son dessein ritl « Le duc s*embarqua pour passer à la Spezzia ; mais il fut rejoint M par le cardinal Soderino et par François Remolino, qui lui « demandèrent les mots d*ordre de ses forteresses et lui appricc rent que le Pape avait changé de résolution, dans la crainte « que Tor des Yénitieus ne lui fit leur livrer ses places. Borgîa a refusa et fut retenu prisonnier, par ordre du Pape, dans une « des galères pontificales. Ce traitement le décida à céder, ce ce qui ne servit de rien, car les délégués du Pape, accompagnés « de Tarchevèque de Baguse, comme commissaire apostolique, « étant allés prendre possession, les chAtelains refusèrent de iia vrer leurs places, sans un ordre exprès du duc, libre et en lieu (( de sûreté. César fut mené à Rome, logé au palais, et fort « caressé par le Pape, qui espérait que ces démonstrations le « feraient paraître libre. Le duc envoya son familier Pierre « â*Oviedo, à ses châtelains, avec ordre de livrer les places aux « ministres du Pape ; mais le malheureux ambassadeur ne put « obtenir autre chose de don Diego Ramire, châtelain de Gésène, « d'accord avec les autres» que d*étre pendu et étranglé comme « traître à son seigneur. Quand la nouvelle en vint à Rome, « César Borgia fut étroitement resserré dans cette Tour Borgia, « le tombeau de tant de malheureux autrefois tombés entre ses « mains (1). d

En 1504, « le Pape tâcha de nouveau d*obtenir du duc de «t Yalentinois la reddition des forteresses si bien gardées par « ses fidèles ; et comme ceux-ci ne voulaient les livrer que sur « Tordre exprès du duc, mis en liberté, et qui cependant était « prisonnier du Pape , on trouva le biais d*envoyer le duc à < Ostie avec Bernard Carvayal, cardinal de Sainte-Croix. Il de- « vait être relâché et conduit en France, aussitôt la certitude « acquise de la reddition. Un sauf-conduit fut secrètement pro- « curé par Cronzalve de Cordoue à Borgia : dès que fut connue la « reddition de Césène, dlmola et de Bertinoro, le cardinal lui « donna la liberté, et il put secrètement se retirer à Naples, où « le 28 avril, il fut très-bien accueilli par le grand capitaine.

(t) Maratori. — 1504.

« Le Pape fut exaspéré de la liberté donnée à son insu à ce ff scélérat et de ce que Forli n*avait pas voulu se rendre. 11 en « écrivit énergiquement aux rois calholiques Isabelle et Ferjdiff nand, pour qu*ils portassent remède à cette trahison (1). »

Ainsi le traître César Borgia, trahi par le Pape à son tour, n^avait sauvé, de son ancienne puissance, que sa personne. Débarrassé de César, Jules II chassa les Baglioni de Pérouse et les Benlivoglio de Bologne. Siluées sur les deux revers de TApen* nin, ces deux villes étaient les plus libres et les plus fortes du territoire de l'Église. Il abolit à Pérouse le Conseil des Dix, qui avait servi aux Baglioni à se maintenir, et rendit à la ville Tusage de ses libertés. A Bologne, il changea la constitution de la Cité et donna Tautorité à son Sénat, composé de quarante membres.

c En beaucoup de choses, il conserva un semblant de liberté ; c mais en réalité il soumit la ville à Taulorité de TÉglise. Libéral < en ce sens qu'il accordait beaucoup d'exemptions, il s'efforça, c comme dans les autres villes, de faire chérir l'autorité eccléi siastique. (2) »

Deux ans après, le Pape forma, avec l'Empereur et le roi de France, cette fameuse ligue de Cambrai qui, devant le jugement impartial de l'histoire, devait nuire à sa renommée plus que n'a pu la grandir le mot fameux : Dehors les barbares ! Après la bataille de Gbiara d'Adda, les armées papales envahirent les Rumagnes, vainquirent à Bisighella , recouvrèrent toutes les terres de l'Église, et ce résultat fut dû à leur allié le Roi de France plus qu'à elles-mêmes. Ce fut ainsi que les armes, et surtout les alliances, donnèrent aux États du Pape les frontières qu'ils auraient encore aujourd'hui, si les traités sanctionnés par l'étranger avaient réglé pour toujours d'une manière incontesté^ les intérêts de l'Italie.

Tous les faits narrés jusqu'ici sur la foi des historiens les plus autorisés, démontrent que le pouvoir temporel, loin d'avoir une origine sacrée, comme le voudraient ses partisans, fut l'œuvre des crimes d'Alexandre YI, de César Borgia, dont peu d'hom-

(1) Muratori. —1503.

(ij Guichîirdm, liv. VII, c. I.

mes ont ^lé la perfidie, et de Jules II qui» dans cette occasion, se montra leur digne émule. La puissance temporelle des Papes Tient de leur fait; car si, de notre époque, on remonte jusqu*à enx, on ne trouve rien qui puisse en expliquer l'établisse-* ment.

Si l'on reprend l'époque antérieure à Alexandre VI, époque où les Papes n'avaient qu'une autorité spirituelle, on ne trouve rien qui explique l'existence de leur pouvoir temporel, qui se présente ainsi comme Tœuvre des Borgia et de Jules II (1). £n considérant à ce point de vue la question historique du pouvoir temporel, on peut affirmer que nul gouvernement au monde n'a son origine dans des faits qui s'écartent davantage des notions du juste et dp Tbonnète. Dans les États de l'Église, les seules villes qui restassent soumises à des princes particuliers, étaient Ferrare, dévolue au Pape en 1596, après la mort d'Alphonse II, et Urbin, que le duc François-Marie, sans enfants, se laissa induire en 1626, à céder au Pape, avec la condition expresse, entre autres, que les impôts ne pouvaient être augmentés (2). Dans la dernière année de sa vie, Léon X recouvra à l'Église Parme et Plaisance, anciennes possessions papales, qui s'en étaient séparées pour se joindre à la Lombardie. Le Pape Paul III les donna en seigneurie aux Farnèse; plus tard elles suivirent le sort des autres villes italiennes., dont les étrangers se permettaient trop souvent de disposer dans leurs pactes internationaux. Je n'énumère ces faits que pour faire voir combien les anciennes donations faites à l'Église avaient en elles-mêmes peu de valeur pour soustraire aux destinées communes de l'Italie les provinces qui avaient été soumises au pouvoir temporel des Papes.

Quand les Papes n'eurent plus à faire valoir les droits de leur souveraineté contre les princes, ils commencèrent à les faire tourner contre leur peuple, qui,ne put, comme il l'aurait voulu, conserver ses antiques franchises. La souveraineté papale se changea en gouvernement absolu ; les droits populaires disparurent devant ceux des gouvernements; l'État ne fut plus une

(1) Voir tfote H.

(«) Mnratcri. — 16««.

société» tnats un patrimoine. Ce changement eut liett dans tons tes royanmes européens, comme dans la monarchie papale. « De leur cdté, les Papes se linant aux plus mauyaises inspirations de la politique, poussés par la nécessité des temps dans les guerres dltalie« engage dans les dépenses d*nne brillante cour séculière » royaient se perdre leurs antiques richesses avec la puissance morale et la Ténération qui les ayaient entourés, précisément alors qu'ils avaient de plus fréquentes occasions de dépense et un plus grand besoin de se soutenir par des forces matérielles, c Alors commença une triste période de privilèges Tiolés, d'aggratations constantes et de résistances, qui fournbsaient au despotisme des prétextes toujours nouveaux pour appeler rébellion les gémissements des opprimés, pour fouler aux pieds les franchises, pour abolir les antiques libertés et pour punir dans les peuples ses propres excès et ses propres folies. Ainsi, Bologne se révolta contre Jules II, qui, pour la punir de sa rébellion, ne lui nomma plus de magistrats, n*admit plus les citoyens à participer au gouvernement, et lui extorqua par ses ministres de fortes sommes. Ainsi fut punie Ravenne, qui, vexée par de nouvelles tailles, déclara vouloir se donner aux Turcs pintdt que de subir un tel régime. Ainsi furent punies Faënza, soulevée contre les Suisses en 1321, et Jesi en 1528 ; AncAne et Pérouse furent encore plus maltraitées : Clément YII fit bâtir une forteresse près d'Anc6ne, sous prétexte de la défendre contre les débarquements des Turcs. Un beau jour, Monsignor Barba, à la tête de soldats, occupa la ville, déclarant en prendre, au nom du Pape, le gouvernement absolu, qui fut remis à Benott d*Ascoli, moyennant 20,000 écus d'or par an.

c Pérouse, plus malheureuse encore, ne put supporter Taugmentation du prix du sel ordonné par Paul IIL Le peuple déposa les clefs de la ville au pied du Crucifix, et nomma des magistrats appelés lesvingt^cinq défenseurs. Ce nom seul fait connaître la cause du soulèvement; mais ce fut en vain, Pierre-Louis Farnèse ouvrit le siège avec quinze mille hommes : Pérouse dut se rendre à discrétion, perdit ses privilèges, vit désarmer son peuple, abolir ses magistrats défenseurs, et

« fat gouternée par un magistrat choisi par le Pape, qui s^ap- « pétait U conservateur de F obéissance à t Église (1). »

A la moft de Paul IV (Caraffa), en 1559, le gouvernement papal subit une modification. Le népotisme avait été le résultat naturel d'une monarchie élective. Les neveux du Pape n'acquéraient plu» d*Étals, comme aux temps de Sixte IV et d'Alexandre VI, mais ils avaient tout pouvoir sur le territoire de rÉglise. Paul IV eut trois neveux qu'il favorisa outre mesure; il enleva aux Colonna le duché de Palliano pour le donner à son neveu Jean Caraffa ; il trouva des raisons et des prétextes pour dépouiller Jean-François de Bagno, comte de Guidi, du marquisat de Monlebello et d'autres terres de Montefeltro, afin de les donner à son troisième neveu, Antoine Caraffa (2).

« Les dernières années de la vie du Pontife furent un con- « tinuel tourment causé par les iniquités commises par ses « neveux, à Rome et dans tous les États de l'Église, et qu'il « apprenait tous les jours par les recours que faisaient à lui ff ceux qui en avaient reçu des offenses. II apprit enfin que le « comte de Montorio, qui se faisait appeler duc de Palliano, et « avait été rélégué à Gallèse, avait fait tuer sa femme enceinte, « sur le soupçon d'un commerce criminel avec Martin Capece, « quoique tous les deux poignardés, puis pendus, eussent jus- « qu'au dernier moment protesté de leur innocence et en eus- « sent appelé au tribunal de Dieu. Le Pape était déjà malade « quand il apprit cette cruauté, et Ton croit que sa mort en fut « hâtée. Mais le cardinal Pallavicino cite le procès et dit que « la femme ne fut tuée que pendant la vacance du siège. Le « 18 août, Paul IV mourut, ne laissant pas de regrets, mais fc au contraire une mémoire exécrée à cause de son gouverne- « ment tyrannique (3) . »

La haine publique contre les neveux du Pape se manifesta après sa mort dans un décret publié par le sénat romain, ordonnant d'effacer et d'abattre tout ce qui pouvait rappeler le Caraffa : peu d'heures suffirent à l'exécution de cette vengeance populaire.

(i) Galeotti. — Liv. I, sect.I, c, IV, art. I. (î)Muratorl. — 1555.

(3) Muratori.— 1559.

An commencement du pontificat de Pie IV « on fit leur procès, (c tant pour Thomicide commis par le comte de Montorio» dit « duc de Palliano, neveu de Paul IV, que pour d'autres iniqui- «c tés, vraies ou prétendues, commises par les deux frères Garaffa a au temps de leur faveur et pour diverses tromperies faites <( au Pape, leur oncle, et les graves dommages causés par leur ce ambition et leurs abus de pouvoir à Rome et dans tout l'État. (( Le 4 mars 1561, le cardinal Charles Garaffa fut étranglé a dans sa prison et le duc de Palliano décapité (1). »

Le nouveau Pape avait pour conseillers le comte Frédéric et Charles Borromée. Les accusations des protestants contre la Cour romaine, Tindignation populaire contre le gouvernement précédent t'endaient néc&ssaire une réforme. On crut écarter les inconvénients des cours séculières en donnant au gouvernement un caractère tout ecclésiastique et en en confiant la direction aux prélats et aux congrégations.

Sans m'étendre là-dessus, Je renverrai le lecteur à l'ouvrage de M. Galeotti, où l'on trouvera des recherches consciencieuses, une grande impartialité et Tabsence de toute idée préconçue contre Tautorité papale.

Le pouvoir temporel du Pape, revêtant la forme de gouvernement ecclésiastique, s'inspira du parti catholique, dont il cherchait à faire prévaloir la politique en Europe, et il détruisit partout les derniers vestiges des libertés populaires. Il eut pour but constant de préserver la foi catholique à l'aide des menaces et de la répression plutôt que de la science et de la discussion.

a Les prisons de Tinquisition furent bientôt pleines; deux a années entières on y avait laissé le cardinal Jean Morone, (( soupçonné d'hérésie, soupçon trop facilement accueilli à cette « époque : la seule désapprobation d'un des abus trop nombreux (c dans la discipline ecclésiastique ou dans les pratiques de piété, « suffisait à rendre suspects même les catholiques les plus (( fidèles aux dogmes de la foi et à les faire jeter dans les prisons, « où ils étaient oubliés sans que le pouvoir eût souci d'instruire a leur procès (2).

Uj Muratori. — 1560.

(•2) Muratori. —1559.

fc Partout des espions, Taccusalion était facile, l'on était apa prébende sur un simple soupçon : nul n'osait mal parler de cette tt rigueur, de peur d*6tre pris pour un fauteur d'hérésie ; Texem- « pie de Morone faisait trembler les cardinaux eux-mêmes. Les « sujets de plaintes s'accrurent quand Tinquisition commença c à empiéter sur la compétence des tribunaux ordinaires, pour « procéder contre des délits étrangers à la religion, et cela sur une « simple accusation secrète. Peu accoutumé à une pareille sévé- « rite, le peuple de Rome s*indisposa de cette nouveauté souvefc rainement abusive, car le plus innocent n*était plus en sûreté. « En outre, Paul III, le 15 février, publia une bulle fulminante « contre les catholiques qui tomberaient dans Thérésie^ confirma « les peines portées précédemment, en ajouta d'autres, et les « étendit aux personnes de toute position^ sans en excepter les c Souverains-Pontifes eux-mêmes (1). »

Les rigueurs de Paul III reçurent par la suite quelque adoucissement, mais elles donnent Tidée du système que, sauf de rares exceptions, le gouvernement romain suivit toujours quant à la libre discussion. Le principe auquel il se conforme encore aujourd'hui est celui d'une incessante inquisition sur la pensée humaine inspirée par la crainte qu'elle ne se mette en hostilité contre TÉglise. On vit disparaître pour toujours la libéralité de Léon X, dont la protection servit, il est vrai, plus à la culture littéraire qu'à l'amélioration civile et morale du peuple, mais de qui le progrès de la civilisation italienne et européenne avait reçu une impulsion vigoureuse. Pendant que toute l'Europe catholique diminuait les prérogatives et les privilèges du clergé, le gouvernement de Rome, tout composé de prêtres, mettait tous ses soins à conserver les immunités et les privilèges du moyen ftge. Aussi Rome et la Papauté se séparaient toujours plus de la civilisation moderne.

Les Papes, devenus maîtres absolus, ne furent plus forcés à l'exil. Les immenses prérogatives du clergé ne semblaient qu'un hommage rendu à la religion : le souvenir des anciens troubles faisait apprécier la tranquillité qu'apportait son gouvernement. De nombreux étrangers venaient à Rome pour y chercher, moins

(1) Ifuratori. — 1560.

les enseignements et les exemples d'une religion austère qae les délices d'une yie facile et joyeuse. Ils admiraient les pompes du culte, la grandeur des souvenirs, la splendeur des arts protégés par le pontificat, ils regardaient la ville étemelle comme une oasis d*où la discorde était bannie ainsi que les autres maux qui affligent les sociétés. A cette époque» qui n'était pas encore occupée de discussions politiques, de telles impressions contribuaient à former Topinion ; et, de nos jours même, les délices qu*y trouvent les riches de toute la chrétienté et les pompes de la semaine-sainte, contribuent plus que toute autre raison à maintenir chez Taristocratie de l'Europe une opinion favorable au pouvoir temporel. Ces heureux du siècle se soucient peu, que grâce au gouvernement qui la domine, Rome soit entourée d'un désert empoisonné par la mal aria^ et que les splendeurs du Vatican fassent un misérable contraste à la pauvreté d'un{)euple qui manque des ressources du commerce, de l'industrie, de la liberté, du travail.

Depuis longtemps, les conditions dans lesquelles se trouvaient les contrées soumises au Pape auraient pourtant dû faire connaître que le calme du despotisme est plus funeste que les agitations de la liberté.

« Les documents abondent pour déterminer, à deux époques « différentes, Tétat économique des provinces pontificales. Malce gré de fréquentes guerres et des troubles civils, elles étaient c florissantes au quatorzième siècle. Nous ne parlons pas d*Ur- « bin et de Ferrare, où siégeaient des cours splendides, où la (( science, les arts, les lettres, l'élégance, la richesse et l'indusc( trie de toute l'Italie se donnaient rendez-vous.

a Pie Y, dans une bulle, en 1566, remercie la Providence de « l'abondance des grains qu'avaient récoltés ses sujets. Deux « relations des ambassadeurs de Venise nous apprennent que de « Macerata à Tolentino, pas une palme de terre n'était inculte, « que Venise était approvisionnée de grains par la Romagne et « les Marches ; Gènes et Naples, par Viterbe et le patrimoine « de Saint-Pierre ; que les seules Romagnes produisaient quac rante mille sacs de blé au delà des besoins de leur consommaa tion ; que les États de l'Église en exportèrent en 1589 pour « 500,000 écus. Montaigne s'étonne du commerce de chanvre

que faisaient Facnza, Viterbeet Pérouse; Rimini était célèbre par 80D huile : les Komagnes étaient une pépinière de fameux capitaines el de valeureuses milices : le port à'Anc6m, toujours plein de navires, avait un commerce florissant, car deux cents familles de négociants grecs s*y étaient établies avec permission d'avoir une église, et Ton y voyait de nom-» breuses maisons de banque dont quelques-unes faisaient pour cent mille écus d*affaires par an. En somme» le seizième siècle voyait donc fleurir le commerce^ l'agriculture, et la population était riche, brave et puissante. Tout avait changfS de face au dix-septième siècle. La pauvreté avait remplacé les anciennes richesses ; la stérilité des campagnes, ragricultura ; rinertie, Tactivité commerciale ; la valeur militaire avait fait place à une licence indisciplinée, et les plaintes sur la décadence croissante des États de l'Église étaient déjà universelles. « Pendant leur voyage en 1621, les ambassadeurs de Venise virent partout une misère générale chez les paysans et le bas peuple, et peu d*aisance ou la pauvreté chez tous. Ils attribuèrent au système du gouvernement et au manque de commerce un tel état économique. Les palais de la noblesse donnaient encore une certaine splendeur à Bologne et Ferrare : Baguse et la Turquie nourrissaient quelque peu le commerce d'AncAne ; mais la misère et le malheur avaient envahi les autres cités.

« Une relation manuscrite sur les États pontificaux, conservée i la bibliothèque Magliabecbi de Florence, note aussi cet état désastreux* On y trouve ce passage : Les bras manquent» parce que les princes chargent trop leurs peuples et les persécutent, de fagon que, désespérés, ils vont à Tétranger, abandonnant leur pays natal, ou, s'ils restent dans les villes et les lieux de leur naissance, voyant quUls ne peuvent se suffire, ils n'élèvent pas de famille, ce qui fait que partout on ne voit que mendiants, errants comme des animaux sur la terre ; les bras manquent parce que les princes versent parfois de tels flots de sang du peuple, et le ruinent de telle façon, que par remède désespéré, les pauvres gens s'enfuient, et vont servir les princes étrangers, pour se délivrer de si grandes angoisses : c'est encore pis, quand ils privent leurs sujets du

« moyen de gagner quelque chose en faisant le commerce (1).

« Le dix-septième siècle avait généralement adopté Tidée c qu'un gouvernement de prêtres était ruineux (2, 3). »

La différence du sort de Bologne d'avec celui des autres provinces de rÉtat, prouve encore les dommages causés par le gou« vernement clérical. Bologne était restée indépendante, et elle fut jusqu'en 1798 une république aristocratique gouvernée par un sénat composé de quarante membres tirés des familles notables de la ville. Malgré ses vices, ce gouvernement, meilleur que celui des États-Romains, y conserva la prospérité du cotnmerce, la splendeur des richesses, du talent et de la science. On voit donc que toute forme de gouvernement était préférable à celle que le clergé imposait aux populations.

Cet aperçu sur le pouvoir temporel du Pape me paraît démentir ceux qui prétendent trouver dans Thistoire du catholicisme la consécration d'une mesure qui obligerait les sujets du Pape à lui rester soumis, même dans les cas où les sujets d'un autre État auraient le droit de secouer le joug de son gouvernement.

On ne saurait la trouver dans les faits qui, à la chute de l'Empire romain, et pendant les premiers temps des invasions barbares, ont rassemblé autour du Pape, leur protecteur naturel et unique, les habitants de quelques territoires italiens, comme les habitants de plusieurs autres territoires se rassemblaient autour de leurs évêques.

On ne saurait la trouver dans les donations faites au Pape, dont on doit dire ce que Fleury disait de celles faites aux évêques, qu'elles étaient le résultat d'une grossière ignorance.

On ne saurait la trouver dans les actes du cardinal Albornoz, qui suivit les inspirations d'une politique habile et souvent libérale, quand il soumettait à l'Église les tyrans qui s'étaient soustraits à sa souveraineté.

On ne saurait la trouver dans la politique d'Alexandre YI, de César Borgia, de Jules II, qui ont constitué TÉtat de l'Église, tel à peu près qu'il serait encore sans les annexions au royaume

(1) Classe XXXVII, n* 33.

(î) Ranke. — Lif. VIII, § 10.

(a) G«UoUi. — LiY. I, sect. I, chap. IV, art. IIÎ.

— /il —

dltalie : politique criminelle qui infirme les droits de leurs successeurs bien plus qu'elle ne les consacre.

On ne saurait enfin la trouver dans les faits qui donnèrent aux États-Romains la forme d*un gouvernement clérical, faits qui n'appartiennent pas à rÉglise, mais au Pape; non au Pape pontife, mais au Pape roi; faits malheureux, parce qu'ils séparèrent le territoire romain de l'Italie et de la civilisation moderne.

Après avoir réfuté Topinion qui voit dans le pouvoir temporel du Pape une condition essentielle du catholicisme, il ne sera pas difficile d'en trouver Torigine.

Elle se trouve : I. — Dans cette ignorance des origines historiques, qui fit que, même parmi les érudits, on soupçonnait à peine une différence entre la monarchie de Glovis et celle de Louis XIV. En se plaçant dans cet ordre d'idées, il devenait facile de croire que, depuis la donation de Gharlemagne^ le Pape avait toujours été en possession du même pouvoir temporel qu'il a exercé dans les temps modernes.

IL — Du culle superstitieux au pouvoir monarchique. On parlait des temps où cette autorité n'existait pas, comme de ceux pendant lesquels les hommes logeaient dans les cavernes et se nourrissaient de glands.

Il fallait un grand effort d'imagination pour comprendre qu'il avait été un temps où les aïeux des dynasties régnantes n'étaient rien de plus que leurs sujets ; il en fallait un non moins grand pour comprendre qu'il avait été un temps où, sans pouvoir temporel, le chef de l'Église avait conservé son autorité spirituelle par le seul prestige de la vertu et de la vérité. Il ne fallait rien moins que l'impiété des empereurs païens persécuteurs de l'Église, et la barbarie sauvage des envahisseurs de l'Empire romain, pour expliquer comment l'Église avait passé huit siècles sans que son chef fût investi du pouvoir temporel. Il semblait que tant que le Pape n'avait pas été souverain des États-Romains, l'Église avait été en dehors de toute condition régulière.

III. — De l'association d'idées qui confondaient le respect dû au chef des États-Romains avec celui dû au Souverain-Pontife* le respect dû au Pape avec celui dû à la religion. Ces idées avaient quelque chose de vrai, mais on ne saurait les appliquer d'une manière absolue. Certainement tout honnête citoyen respecte le

ebef del^État; certainement on ferait outrage à la majesté du Pontife et à la religion, en le privant d*un pouvoir qu*il exercerait paisiblement Mais quand ce goayernement se met en contradiction avec le but de toute société civile, en serait- ii encore ainsi? Ne manquerait-on pas de respect à la religion el à TÉglise en les rendant solidaires d'un gouvernement sujet comme tous les autres à toutes les Vicissitudes de la politique? Hais s*il arrive que ce gouvernement marche cohtre ses fins naturelles et fournisse une juste raison de le faire cesser, manquera -t^on dans ce cas de respect à la religion et à TÉglise en lui faisant subir le même sort qu'aux gouvernements ordinaires, soumis aux vicissitudes humaines?

Je n'examine pas ici si le pouvoir temporel peut encore subsister aujourd'hui; ce que j'affirme, c'est que le pouvoir temporel ne saurait âtre placé à côté de la religion dans une ré-* gion où ne sauraient Tatteindre ni les attaques du raisonnement, ni les vicissitudes des choses terrestres ; ce que j'affirme, c'est que le pouvoir temporel n'a pas été institué par la catholicité pour les intérêts de la religion, mais qu'une fois établi, on a voulu le mettre sous la protection de ce qu'il y a de plus sacré pour la conscience humaine.

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