‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 18 sur 37 · I. — De Tanité, seule organisation possible en Italie · texte numérisé non relu

I. — De Tanité, seule organisation possible en Italie

Ultalie veut être une; elle l'a dit par le suffrage universel. Cet acte a peu de valeur quand il est seul, et qu'il se présente, ainsi que Ta dit lord Russell, comme un cérémonial qui suit les révolutions ; mais quand il est accompagné par tout ce qui exprime la volonté d'un peuple libre, il devient important.

Uisolement dans lequel les souverains de l'Italie centrale se sont trouvés par suite de leur refus de prendre part à la guerre de l'indépendance italienne ; les délibérations des municipalités, les élections des assemblées qui renfermaient les hommes les plus considérables et les plus respectables, l'unanimité de leurs votes, la persévérance qu'ils montrèrent dans leurs desseins lorsque l'insuffisance des forces dont le Piémont pouvait disposer et les incertitudes de la politique européenne, les forçaient à laisser en suspens les annexions et à prolonger les dangers de

— Gi) —

Taltente : tout prouve la sincérité des votes. Dans Vltalie méridionale, quelques volontaires n*auraient point suffi à renverser un roi qui était à la tête de 100,000 soldats , et Ga'ribaldi n'au* rait pu entrer à Naples presque seul si le peuple n'avait été avec lui. La forme du suffrage universel y fut moins irréprochable que dans ritalie centrale ; mais si Ton considère que ce sont les vœux du peuple qui obligèrent Garibaldi à consulter le suffrage universely lorsqu^il aurait voulu poursuivre son aventureuse expédition ; qu'au milieu des mécontentements et des désordres, malheureusement trop réels de ces provinces, avec ces libertés dont on a usé et abusé, personne n'a songea élever un autre drapeau; que les élections politiques ont été favorables à Tunité, malgré les intrigues de personnages qui occupaient des positions élevées, on est forcé d*a vouer que Tltalie méridionale a voulu sincèrement son annexion au royaume d'Italie, et qu'elle est décidée à la maintenir.

On dit que l'unité italienne est l'œuvre des violences piémontaises, sans réfléchir que dans le gouvernement et dans l'armée, c'est l'élément piémontais qui est le plus faible. Si l'unité n'était pas voulue par les Italiens, il serait impossible au Piémont de l'imposer. Aussi les conditions du gouvernement actuel de l'Italie sont-elles essentiellement différentes de celles des gouvernements passés, qui sont tombés le jour où ils n'ont plus été soutenus par la menace de l'intervention étrangère. Certes, ce n'est pas la violence du Piémont qui a fait venir dans les rangs de notre armée l'élite de la jeunesse de la Yénétie toutes les fois qu'il y a eu quelque apparence de guerre dans un avenir même éloigné, puisqu'à Venise la violence est le crime de rAutriche et non du Piémont ni de l'Italie. Ce n'est pas la violence pUmontaise qui a fait que Rome, occupée par les Français, saisit toutes les occasions propices pour manifester son esprit unitaire, et que chaque famille, comme l'aflirme sir Oddo Russell dans ses dépèches, y tient prêt un drapeau pour l'arborer le jour de rentrée de Victor- Emmanuel ; à Vilerbe, ce n'est pas la violence piémontaise qui a fait voter l'unité en présence du gouvernement pontifical, et cet exemple aurait été suivi ailleurs, si une sage prudence n'avait fait éviter ce qui aurait pu devenir un danger de collision avec la France.

Mais on dit que l'ambition du Piémont et la pression de ses agents ont dicté lesYotes et préparé les démonstrations en faveur de l'unité. Et TAutriche n'a-t-elle pas l'ambition de conserver là Vénétie? N'a-t-elle pas fait de pression sur les populations pour qu'elles se montrassent moins hostiles à sa domination? A-t-elle seulement obtenu que les députés fussent envoyés au Betcksrath^ où Ton a pu dire : Fulgebant, guod imagines eorum non vide^ banturf Si l'on admettait que le Piémont a cherché à influencer l'opinion, il faudrait bien dire que l'Autriche en a fait autant Pourquoi le Piémont a-t-il réussi mieux que l'Autriche, sinon parce qu'il secondait les tendances générales, tandis que l'Aù- « triche n'épargne ni la violence ni la ruse pour s'imposer à cent à qui elle est odieuse?

Mais l'Italie doit-elle, peut-elle être unitaire? Nous pourrions affirmer que la question est décidée, puisque cette nouvelle formé de notre organisation politique a été reconnue par les principales puissances européennes. Toutefois, il est plus conforme à l'exacte vérité de dire qu'elle occupe l'opinion de tout le monde civilisé.

Je ne doute pas que son verdict ne nous soit favorable. Nous n'avons plus qu'à attendre qu'elle se laisse convaincre par des faits qui lui paraissent incroyables, tant ib sont loin de la marche ordinaire des événements politiques. C'est ce qui ne tardera pas à arriver, pourvu que nous nous gardions des fautes qui nous exposeraient à être démentis quand nous affirmons que ritalie saura se gouverner elle-même.

Yoici le motif qui me fait croire que le jugement de tout le monde civilisé finira par se prononcer en notre faveur. L'Italie, chacun le voir, ne peut rester toujours ce qu'elle est aujourd'hui. L'Autriche se résignerait peut-être à reconnaître le nouveau royaume unitaire italien s'il renonçait expressément ou tacitement à toute prétention sur la Yénétie; mais comme cette renonciation est impossible, elle doit nécessairement se réserver de détruire l'œuvre des annexions et d'en revenir à Tanciefi système plus ou moins modiflé^ si la fortune lui était un jour favorable.

Le royaume d'Italie met à une dure épreuve la persévérance et la patience de ses peuples par les éternels délais qui les s6-

parent du moment où la délivrance de Rome et de Venise complétera Tunité italienne^ et leur permettra de se reposer enfin ; de leurs longues souffrances. L* Autriche et Tltalie ont chacune

I leur programme. L'Autriche doit vouloir le maintien des traités

I de Vienne ; Vltalie ne peut vouloir que Tunité. Après Villafranca,

I la France s'était posée en médiatrice et avait proposé une

I confédération. Le projet italien est, en définitive, le seul que

! VEurope puisse accepter parce qu'il est le seul qui s'appuie sur

le terrain solide de la réalité. Je ne m'étendrai pas pour dé- ' montrer que le projet autrichien est inacceptable. Il y a qua-

*rante-sept ans que les traités de Vienne étaient Tidéal de ceux qiii ne tenaient aucun compte des grands changements survenus dans les conditions politiques des États et dans les opinions générales, par suite de la Révolution française. Malgré les réclamations de renvoyé piémontais, le comte d'Agliè, ils avaient cru pacifier Tllalie en ajoutant la Vénétie à la Lombardie, qui était déjà l'héritage des Habsbourg avant 1797, et en fondant ainsi la toute-puissance de TAutriche en Italie; ils pensèrent plus tard pourvoir au repos de Tllalie en lui permettant d'intervenir dans tous les États indépendants de la Péninsule. Aujourd'hui, depuis que les événements de 18A8, et surtout la guerredcl859, ont fait voir combien l'édifice de 1815 était fragile, aucun homme d'État doué de quelque sagesse^ ne saurait songer à le renouveler.

Tout le monde accorde qu'il faut reconstituer une nationalité italienne : ce qui revient à dire que, dans l'organisation de leur pays, l'intérêt des Italiens doit l'emporter sur celui des étrangers, et qu'ils sont les meilleurs juges de leurs propres intérêts. C'est ainsi que les Italiens entendent la nationalité : instruits par l'expérience qui leur a montré que la cause de tous leurs malheurs était dans leur faiblesse et que les nations ne deviennent fortes que par l'unité^ ils veulent que Tllalie soit une. Ce n'est pas là ni une utopie ni une abstraction : en voulant l'unité, l'Italie suit l'exemple de toutes les grandes nations de l'Europe. — Elle ne s'inspire pas à un principe subversif, puisque, même avant la liberté, elle veut un gouvernement fort et honnête» et qu'elle l'attend du seul Roi dont l'autorité soit respectée dans Uouté laPénin'^ule. Elle ne menace pas la paix générale, puisque

rilalie n'a Iroublé l'Europe que parce qu'elle était une occasion de guerre et de rivalité entre les puissances qui s'en disputaient la domination. Il en serait encore de même aujourd'hui si TAutriche se croyait assez forte pour braver la défenise que lui ont faite la France et TAngleterre d'intervenir pour empêcher la consolidation du royaume italien.

La France s'était posée en médiatrice entre les Italiens et l'Autriche. Elle disait à Tune : laissez constituer la nationalité italienne, je ne saurais tolérer votre intervention. Elle disait aui autres : renoncez à vos projets d'unité, car vous serez forcés de les abandonner quand les désastres qui vous menacent, ou la réflexion que le temps amène, vous conduiront à des pensées plus sages. Dans un discours prononcé à la Chambre, je disais que le projet de confédération italienne, formé à Viilafranca, n'était qu'une étrange utopie. L'improvisation fait quelquefois dire des vérités qu'il vaudrait mieux taire. Aujourd'hui, depuis la reconnaissance diplomatique de la France, je me trouve plus à l'aise pour soutenir cette proposition. Quoi qu'on en dise, ridée de la confédération italienne est contraire à l'esprit de la civilisation moderne, à Thistoire de l'Italie, aux conditions actuelles de notre patrie. Les provinces unies des Pays-Bas furent en Europe le dernier exemple de confédération avant que partout l'unité prévalût sur le système fédéral ; les provinces unies des Pays-bas devinrent le royaume de Hollande : Tancienne république d'États, qui avait pour chdC Empereur des Romains, s'est transformée dans cette confédération germanique, qui a absorbé l'autonomie de plusieurs États, et qui ne contente plus aujourd'hui aucune des parties intéressées. La confédération suisse dure encore parce que sa liberté a pour fondement ses traditions républicaines, qui se perdraient chez elle si l'organisation unitaire absorbait l'autonomie des cantons, et cependant tous les changements qui se sont introduits dans la conslitution fédérale depuis 1848 la rapprochent de l'unité. On aurait pu chercher des exemples d'organisation fédérale en Amérique ; mais quelle autorité accorder aux exemples des républiques du Sud, sans cesse en proie aux factions et privées de toute véritable liberté civile et politique? Et la guerre qui divise les États-Unis ne donne-t-elle pas un douloureux démenti à nos anciennes admi-

rations? Il faut avouer que le moment serait mal choisi pour nous recommander Torganisation fédérale. Devant tous ces exemples» faudrait-il un grand effort de génie pour prouver aux Italiens qu'ils doivent consentir à Tunité?

On nous clit que toutes les traditions de Tltalie doivent la porter à la confédération. Yeut-on faire remonter ces traditions aux Etrusques ou aux Latins? C'est un peu ancien. Les Romains^ comme on le sait, ne faisaient pas de la propagande fédéraliste, c'étaient des unificateurs, et des unificateurs terribles. Au moyen âgei nous ne trouvons guère qu'une magnifique ébauche de con- JTcdération dans la Ligue Lombarde» Cette ligue ne sut pas se rendre indépendante, et à peine se fut-elle remise des terribles désastres infligés par Frédéric Barberousse, qu'on vit se rallumer les éteraelles discordes qui divisaient nos communes. Ce n'est pas \k non plus un exemple de notre aptitude à la confédération. Les monarchies italiennes se sont liguées quelquefois, mais elles n'ont jamais établi une organisation qui tendit à préserver l'Italie des influences étrangères. Après la descente de Charles YIII, l'Italie, toujours dépendante de l'étranger, a été dans Timpossibilité absolue d'établir une confédération qui assurât les droits de la nation. On 7 a pensé de nos jours, quand les esprits commençaient à s'animer pour l'indépendance. Il fallait aux Italiens un lien qui les ttnt unis. On ne pouvait, on ne devait, on ne voulait pas procéder par voie de révolution; trop d'exemples prouvaient combien une telle tentative aurait été vaine, et l'unité ne pouvait s'obtenir qu'en renversant cinq monarques qui régnaient en Italie. L'idée de la confédération se présenta tout naturellement.

Cependant, même alors M. de Balbo annonçait que toute confédération serait impossible tant que l'étranger régnerait en Italie, après 1849, l'abbé Gioberti déclarait dans le Rinnovamento^ que la fédération entre les peuples et les princes d'Italie, qu'on avait mis en avant en 1847 et 1848, était devenue impossible, depuis que les souverains avaient abandonné la cause de l'indépendance. Il y eut en 1848 un moment très-court pendant lequel, Parme et Modène exceptés, il semblait que tous les souverains voulussent l'indépendance nationale; mais ce ne fut bientôt que discordes. Tandis que les autres États pressaient la conclusion

de Tacte de confédération, le Piémont voulait avant tout poursuivre la guerre : le grand-duc de Toscane jalousait les agrandissements du Piémont, le Pape craignait en déclarant la guerre de pousser TAutricbe au schisme ; le roi de Naples jalousait aussi le Piémont et redoutait qu'il ne devînt plus puissant que lui; la Sicile se séparait de Naples et se cherchait un autre roi : quelles singulières dispositions à se confédérer I Depuis 1859, ritalie a profité des douloureuses leçons que lui avait données Thbtoire^ elle a oublié les rivalités provinciales et municipales pour se réunir sous la seule dynastie qui ait combattu pour la patrie, la seule dont l'autorité soit acceptée de tous, la seule qui puisse maintenir un accord dont notre histoire ne donnait pas d'exemple, et elle a proclamé roi Yictor-Emmanuel. Ainsi, tout en nous présentant les difficultés inséparables des choses nouvelles, l'unité nous réussit donc mieux que le système fédéral.

Ceux qui autrefois nous rappelaient sans cesse nos anciennes rivalités pour nous déclarer incapables de nous constituer en nation, repoussent aujourd'hui notre unité, et ils nous prêchent la confédération ; nous devons leur répondre en continuant à prouver par les faits que l'organisation unitaire peut donner à l'Italie plus de stabilité qu'elle n'avait pu en trouver dans ses autonomies provinciales et dans ses tentatives de confédération. Quand même l'Europe voudrait la confédération, quand même toute notre histoire l'aurait préparée, elle serait impossible au^ jourd'hui. Aucune confédération n'est possible sans un but commun auquel tous ceux qui doivent en faire partie concourent également : le pacte fédéral ne fait que définir le mode et la mesure du concours de chacun. Ce serait une étrange illusion de croire qu'un acte fédéral suffise pour créer une confédération et pour réunir ceux qui étaient divisés. Les Italiens veulent leur indépendance, et elle ne sera pas complète et assurée tant que l'Autriche ou toute autre puissance occupera une partie de son territoire. Si les Italiens étaient disposés à former une confédératbn, elle ne saurait avoir lieu qu'entre ceux qui seraient paiement dévoués à la cause de l'indépendance. La prudence et les conseils diplomatiques peuvent nous faire patienter, tant que le temps ne sera pas venu de l'obtenir par les négociations ou par les armes. Ils ont pu faire employer au gouvernement italien un

certain style officiel qui paraissait regarder comme durable la domination autrichienne en Yénétie. C'étaient des paroles cruelles h prononcer pour des ministres qui avaient un cœur de citoyens. Mais on ne saurait sérieusement penser à une organisation définitive de la Péninsule sans tenir compte de cette aspiration à rindépendance qui domine toutes les pensées, toutes les volontés des Italiens. Exprimée pour la première fois en 1813, par M. de Balbo, sous un gouvernement absolu, au moment où rien en Italie ne faisait présager Tanéantissement des traités de Vienne, cette aspiration enflamme aujourd'hui tous les cœurs.

Ce serait folie que de vouloir la comprimer après deux grandes guerres pour Tindépendance, après quatorze ans de liberté qui ont servi à la préparer. Nos amis et nos alliés ne peuvent sérieusement nous conseiller une organisation qui en serait la négation. Ceci posé, j'affirme qu'en Italie il est impossible de songer à une conrédération de souverains (personne ne nous conseille ni ne peut nous conseiller la république). Aucune autre dynastie que celle de Victor-Emmanuel n'associerait sérieusement ses destinées à celles de l'indépendance italienne. Où seraient ces souverains? Irons-nous chercher ces princes déchus qui, pour comprimer le libéralisme, ont accepté avec joie Toccupation autrichienne, et qui, àSolférino, étaient dans les rangs ennemis? Chercherons-nous des princes étrangers? Dans quelle contrée? Ce ne sera certes pas dans cette Allemagne qui a donné des rois aux nouvelles monarchies récemment écloses. Ce ne sera pas en France, trop d'inquiétudes se réveilleraient en Europe, et nous voulons y trouver des alliés, non des maîtres. L'Empereur ne le veut pas, et nous ne le voulons pas ,non plus. Nous ne trouverons nulle part de ces princes étrangers qui viendraient chez nous commander à des gens qu'ils ne connaissent pas, et qui deviendraient tout à coup les champions de leur indépendance. Une monarchie n'est jamais l'œuvre des novateurs ni des diplomates ; elle s'élève spontanément quand une dynastie a identifié son histoire, ses droits, ses espérances avec celles de la nation. Les dynasties italiennes déchues furent introduites dans la Péninsule dans le siècle dernier, quand la diplomatie voulut y implanter deux branches des Habsbourg et deux branches des Bourbons. Les peuples, peu soucieux alors des droits et des inté-

rets politiques, parurent les accepter. Les éYénements récents prouvent qa*elles n'y avaient pas pris racine. Une seule dynastie avait commencé en Italie, et elle y avait grandi parce qu'elle s^était dévouée au sort de son peuple. Depuis 1848, elle s'est ouvertement associé aux espérances et aux destinées de Tltalie. Aussi, toute la Péninsule Taccepta avec joie, et le sort des institutions monarchiques est aujourd'hui lié à celui de la maison de Savoie, qui repr&ente l'indépendance, la liberlé, l'unité de la patrie.

Quant à la confédération, elle est devenue une impossibilité faute de confédérés possibles. Le projet de Villafranca supposait à la fois que les princes détrônés deviendraient les meilleurs amis de ceux devant qui ils avaient dû partir, et les plus ardents soutiens des droits nationaux contre TAutriche dont ils étaient les hommes-liges. Il appelait dans la confédération le roi de Naples, dont la dynastie avait pour programme que ses peuples n'avaient pas besoin de penser et que la force était le seul moyen de les maîtriser. Il serait, lui aussi, devenu le soutien des nouvelles libertés de l'Italie I

A leur léte on plaçait pour chef, honoraire, il est vrai, le Pape, qui ne devait qu'à une occupation étrangère qu'il avait implorée, d'être resté onze ans sur son siège. Pour compléter la confédération, on aurait appelé l'empereur d'Autriche, dont l'amour pour ritalie ne devait plus être suspecté depuis qu'il avait déclaré reconnaître sa nationalité. La maison de Savoie aussi devait en faire partie, et y patroner une nationalité qui n'aurait pas rendu ritalie maîtresse d'elle-même, mais qui l'aurait égalée à ces nations à qui l'on propose pour fin dernière de leurs ambitions d'envoyer siéger des députés au Reichsrath de Vienne. N'avais-je point raison quand je laissais échapper ces paroles, que le projet de confédération imaginé àVillafranca n'était qu'une étrange utopie?

M. Thouvenel, cet homme d'État à qui Tllalie doit tant de reconnaissance, a déclaré dans une dépêche qu'il attendait le moment où l'Italie, instruite par les malheurs que son imprudence pourrait lui attirer, ou délivrée des passions qui Tagitenl, accepterait de l'Europe comme un bienfait ce qu'elle aurait regardé alors comme une violence, c'est-à-dire la confédération proposée à Villafranca.

Personne ne saurait fixer une limite aux malheurs qui peuvent accabler un peuple qui se livre aux excès des passions politiques ou qui se jette sans réflexion dans de folles entreprises. Mais quand lltalie réclame son indépendance, elle n'écoute pas de folles passions, elle s'inspire à un principe élevé qui Ta préservée jusqu'ici, et qui la préservera encore, nous Tespérons, des excès qui la perdraient. Si nos erreurs ou notre mauvaise fortune nous conduisaient à la situation indiquée par M. Thouvenel, ritalie ne serait pas pacifiée, mais Ton y verrait s'agiter plus ardentes que jamais les passions politiques, qui sont pour toute l'Europe un grave danger et que l'alliance française a voulu écarter en consacrant la nationalité italienne. Mais cette nationalité ne serait qu'un vain mot si l'on refusait de consacrer les droits, et de réaliser les espérances légitimes de la nation.

Le système de Villafranca et de Zurich ne tenait compte ni des droits qui avaient été reconnus ni des espérances qu'on avait fait naître le jour où l'Empereur déclarait la guerre, en formulant son programme politique dans ces paroles qui se sont à jamais gravées dans l'esprit des Italiens, et qui se présentent à eux comme aussi irrévocables que les décrets de la destinée : L'Italie doit être libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique,

Si la prépondérance autrichienne, nos erreurs ou les hésitations de la politique étrangère avaient fait prévaloir le système de Villafranca^ lltalie ne l'aurait pas accepté comme un bienfait ; elle aurait été accablée de ce deuil amer dont l'Empereur Napoléon III fut témoin quand il passa par Turin au retour de la guerre. Les peuples ne seraient pas mieux pacifiés qu'ils ne l'ont été par le congrès de Vienne ; mais le danger, qui était alors éloigné et presque invisible, serait plus imminent aujourd'hui que la nation italienne a la conscience profonde de ses droits et l'espérance fondée de les voir consacrés. Il est donc évident que si l'on exclut l'intervention permanente de l'Autriche, qui serait une humiliation pour la France presque autant que pour l'Italie, il n'y a de pacification sûre et définitive que celle qui aura pour résultat de compléter cette unité italienne que nous avons proclamée le jour où Victor-Emmanuel a pris le titre de roi d'Italie, et que l'Europe Ta reconnu.

En discutant la question de Rome, M. Granier de Cassagnac,

rapporteur au Corps législatif de France lors des débats de l'adresse de 1862, a prononcé ces paroles : c On nous affirme que Rome est nécessaire à Tunité de Tltalie. Je dis à l'unité de l'Italie : je ne vous connais pas. i La parole de M. Granier de Cassagnae ne devait pas tarder à trouver un démenti dans la reconnaissanceTle la France, qui avait été précédée par celle de TAngleterre» et qui a été suivie par celle de la Prusse et de la Russie. Ainsi Torganisation unitaire du nouveau royaume est placée aujourd'hui sous la protection du droit international comme celle de tous les États qui entrent dans le concert européen. Je n oublie pas les réserves qui ont accompagné les reconnaissances des monarchies de l'Europe continentale. Je n'ignore pas que pour quelques-uns, le nouveau royaume, qui représente Tunité italienne, est plutôt toléré qu'accepté, et je sais qu'en France cette idée e$t partagée par des hommes très-haut placés. Toutefois, même réduit aux plus modestes proportions, ce fait implique une obligation qu'on s'engage à remplir et un fait qu'on admet. L'obligation qu'on s'engag'e à remplir est de ne rien faire qui puisse compromettre l'ordre de choses qu'on a reconnu. Suivant le droit international, la conduite d'une puissance qui tramerait directement ou indirectement la restauration en France de Henri Y, serait-elle excusable? Il en serait de même de ceux qui trameraient en Italie la restauration du roi de Naples. Le fait qui a été implicitement mais nécessairement admis par la reconnaissance du royaume d'Italie, c'est que le système unitaire qu'il représente donne des garanties d'ordre qu'on ne saurait trouver dans aucun autre. Ainsi l'Europe se trouvera amenée à accepter les grands changements qui seront la conséquence nécessaire de l'organisation unitaire et libérale du nouveau royaume.

Une nouvelle monarchie libérale forte de vingt«deux millions de citoyens s'est élevée, son autorité une fois affermie aura une infl ueoce dans les conseils de l'Europe, comme son exemple sou tient déjà l'esprit libéral affaibli après la grande réaction de d849 ; le gouvernement temporel du Pape, diminué par la perte de ses principales provinces, est menacé d'une entière et prochaine destruction ; la domination autrichienne est détruite en Lombardie, et elle chancelle à Venise. Le roi de Naples est tombée entouré, il faut bien l'avouer, des sympathies de toutes

les monarchies du continent européen, sans que personne se soit levé pour s'associer à sa cause d'une manière efficace. Dans tous ces faitS) il y avait de quoi soulever toutes les répugnances des amis de Tabsolutisme : voilà cependant ce qui a été officiellement reconnu.

Autrefois, des efforts énormes ont été faits pour empêcher des innovations moins graves. Il est des personnes qui voient dans cette altitude des souverains la décadence de l'esprit monarchique. Il serait plus raisonnable de reconnaître qu'en Italie la monarchie est identifiée avec la dynastie qui règne aujourd'hui à Turin : chaque jour de durée de cette royauté, tout acte du Gouvernement, du Parlement, du peuple italien, qui vise à la stabilité, fournit un argument nouveau à ceux qui assurent que la cause de l'unité triomphera nécessairement devant le tribunal de l'opinion publique. L'Italie a obtenu la faveur de l'Angleterre» la puissante amitié de la France, la tolérance spontanée même de ceux qui la voudraient tout autre qu'elle n'est ; enfin la tolérance forcée de l'Autriche. Nous pouvons le dire sans nous vanter, elle doit tous ces biens à la valeur et à la sagesse des populations, mais elle les doit aussi à des principes qui brillent comme le soleil, et qui comme lui pénètrent dans les yeux de ceux mêmes qui ne voudraient pas les reconnaître. Tous aujourd'hui, même ceux qui n'ont pas reconnu le nouveau royaume, reconnaissent la nationalité italienne. Napoléon III a fait dire par le Moniteur c^u'à Villafranca l'Empereur d'Autriche l'avait reconnue sans difficulté. A dire vrai, les Vénitiens n'ont pas retiré grand avantage de cette reconnaissance. Il y a quelques années, M. Granier de Cassagnac aurait pu dire à la nationalité italienne les paroles hautaines qu'il a jetées à notre unité : je ne vous connais pas. Il aurait été d'accord avec le prince de Metternich, pour qui l'Italie n'était qu'une expression géographique; il se serait trouvé d'accord avec beaucoup d'hommes d'État bien pensants^ qui déclaraient voir en Italie des États reconnus^ et non pas une nation au nom de laquelle on eût le droit de parler.

Les traités de Vienne sont fondés sur ces principes. Aujourd'hui on admet un principe différent : celui de la nationalité, et l'on en a déduit une conséquence nécessaire quand on a dit que

ritalie devait être libre des Alpes à l'Adriatique» mais non quand on donnait au Piémont la Lombardie, dont les clefs restaient à l'Autriche. La formation d'un royaume d'Italie, fort de vingt-deux millions d'habitants a été la conséquence de ce principe. Ce royaume est toléré par quelques-uns de ceux qui sont loin de l'aimer^ parce qu'ils ne sauraient le remplacer par une autre organisation. Chaque jour d'existence donne à ce royaume une raison pour être bientôt explicitement reconnu partout. Les deux millions de Vénitiens, qui sont Italiens certes et non Autrichiens, se joindront un jour au nouveau royaume. Ce sera une stricte application du principe de la nationalité qui ne serait qu'un vain mot si dans une province de la Péninsule, les intérêts de l'Autriche remportaient sur ceux des Italiens. D'où il résulte que, dans un temps plus ou moins rapproché, l'Europe devra nécessairement reconnaître l'unité comme la seule organisation juste, utile et possible en Italie.

Dans ces conditions^ le pouvoir temporel du Pape peut-il être maintenu sur les Italiens qui sont encore aujourd'hui soumis à son autorité? Un tel arrangement ne saurait résoudre la question de Rome, puisque le Pape a plusieurs fois déclaré que sa conscience lui défend de sanctionner l'usurpation d'une partie quelconquedu territoire de l'Église. Supposons qu'il se soumette à contre-cœur aux faits accomplis, à condition de garder les derniers débris du pouvoir temporel. Les sept cent mille Italiens qui restent encore sous sa domination continueront-ils à être séparés de leurs nationaux, même après que l'occupation étrangère aura cessé? Tous les rapports qui viennent de Rome disent que non. La ville éternelle veut appartenir au royaume d'Italie, et depuis longtemps les amis de l'unité italienne y travaillent à modérer l'enthousiasme plutôt qu'à l'exciter. C'est la nature des choses, c'est la nécessité, ce n'est pas l'élan des passions populaires qui inspirent aux Romains cette inébranlable résolution. Bien que les conditions spéciales qui avaient favorisé l'origine et la conservation du pouvoir temporel aient disparu depuis longtemps^ sa conservation était un fait naturel jusqu'à la création du nouveau royaume unitaire. Tant que l'Italie a été divisée en petits États, les Romains, si mécontents qu'ils fussent de leur gouvernement, ne pouvaient en changer. Les souverains de

TEurope auraient opposé d'insurmontables obstacles à celui d'entre eux qui eût tenté de se rendre mattre de Rome. Les souverains italiens ne comptaient pour rien en Europe; Topinioa de ritalie n'en appuyait aucun ; les traditions séculaires et les jalousies municipales les entravaient sans cesse : c'eût été folie à l'un d'entre eux de vouloir régner à Rome.

Aussi ceux qui étaient mécontents du gouvernement pontifical, mais qui avaient assez de sens pratique pour distinguer ce qu'oa peut obtenir de ce qu'on peut désirer^ pensaient à le transformer plutôt qu'à le détruire. Si le roi de Naples eût écouté les sages conseils qui lui ont été donnés, et que l'Italie eût été séparée en deux royaumes distincts, Rome serait restée entre les deux dans un milieu indépendant. L'unir à l'un ou h l'autre aurait indisposé l'Europe catholique contre celui des deux royaumes qui aurait tenté une telle entreprise, rendue d'ailleurs impraticable par la rivalité de l'autre. Mais depuis que l'unité seule est possible, tout conduit à l'abolition du pouvoir temporel. Les Romains veulent pour la ville éternelle la gloire d'être la capitale du nouveau royaume, et non les maux qui résultent du gouvernement théocratique, ni les humbles destinées d'un État comparable à la république de Saint-Marin. Rome, séparée de l'Italie, devient pour le nouveau royaume un danger également menaçant, qu'elle continue à être le siège d'un gouvernement théocratique^ ou qu'elle devienne une république organisée sur le modèle du moyen âge (1).

c II est impossible de se figurer que le peuple de Rome t voyant, tout autour de lui, ses voisins vivre d'une vie vic goureuse, puissante et nationale, puisse en rester séparé, sans c aspirer à ces conditions meilleures, sans agitation ni anarchie, c On ne peut se figurer la Cour de Rome, même purement spiric tuelle, se trouvant en face d'une municipalité, et non d'une c nation grande et puissamment constituée, sans qu'elle cherche c à étouffer les libertés municipales. De là de l'agitation et des c désordres. Qui les réprimera? L'étranger? Non certes I Les

(1) C'est Tobjection qui B*oppo8e au système soutenu par M. Eugène Rendu, avec beaucoup de talent et dans des intentions tout à fait bienveillanles pour ritalie.

c troupesitalieDDes?il vaudrait mieux alors, puisque nous def vrions iDévitablement occuper Rome, que nous le fissions en I y établissant notre capitale naturelle (1). • La France, qui occupe Rome, Tabandonnera parce que son intervention est contraire à la politique qu'elle a soutenue en Italie : Victor- Emmanuel II, le premier soldat de Tindépendance italienne, le premier roi reconnu par tous les peuples de la Péninsule, est aussi le premier qui puisse entrer à Rome et y porter la couronne dltalie.

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