II. — Rome, capitale du royaume dltalie
Rome, ai-je dit, est destinée à*devenir la capitale du nouveau royaume. Il y a pour cette raison entre elle et lui une attraction naturelle qui s'oppose à ce qu'elle reste plus longtemps séparée du reste de Tltalie et soumise à la souveraineté pontificale. Comme cet argument de Rome capitale de lltalie est Tun des principaux qui s'opposent à la prolongation du pouvoir temporel, il convient que nous nous y arrêtions quelque peu. Le mot capital a deux significations. II exprime d'abord tous les objets matériels ou immatériels qui appellent à eux Tattention, la pensée, l'imagination des hommes. Quand on parle de villes, on applique l'adjectif capitale à celle qui est le siège du gouvernement : à celle, par conséquent, dont la prééminence sur les autres n'est pas contestée. Ce n'est pas par hasard, que ce mot a ces deux significations. Une ville capitale ne peut être désignée par caprice, et il ne suffit pas de la volonté du législateur pour que l'opinion attribue une telle prérogative à la ville qui n'est pas naturellement destinée à la posséder. Un ensemble de circonstances difficiles à définir fait placer la capitale d'un État dans une ville plutôt que dans une autre ; mais la capitale est toujours la ville principale; c'est celle qui surtout attire l'attention, ]a pensée, l'imagination humaine, ^ome, à ce point de vue, est sans aucun doute la capitale de l'Italie. Prenez ces cartes destinées à l'instruction élémentaire, et qui ne portent^
(1) Aadinot. — Discours à la Chambre des députés, 25 mars 1861.
que le nom de la capitale de chaque pays : celle dltaliene portera que le nom de Rome, et vous ne sauriez le remplacer par aucun autre.
Un fait nous démontre que les Italiens ne veulent pas d'autre capitale. En 1848 on voulait fonder un royaume de la Haute- Italie. La question de la capitale enflammait tous les esprits. Milan jalousait Turin, la vieille capitale piémoniaise; Tarin craignait que Milan ne vint à la remplacer. Tous ceux que leurs habitudes, leurs affections ou leurs intérêts attachaient à Tune ou à Tautre participèrent à ces rivalités qui devinrent un principe de discorde et compromirent la cause italienne.
Il en est autrement aujourd*hui. M. de Gavour a déclaré deux fois au Parlement que Rome devait être la capitale du royaume. Cette hardiesse le mettait en opposition avec ceux qui veulent à tout prix que Rome reste au Pape. Cette opinion est acceptée par la plus grande partie du monde catholique, et elle est protégée parle puissant Empereur des Français. L'Italie approuve celte politique hardie qui ne trouve d'opposition ni dans les capitales des États qui avaient renoncé u leur autonomie, ni dans Turin qui jouissait des prérogatives de capitale d'Italie, et qui s'entendait dire qu'elle devait les perdre aussitôt que l'unification nationale serait accomplie. Un homme d'État illustre, artiste, écrivain, soldat, ministre, cher à l'Italie par les services qu'il lui avait rendus, M. d'Azeglio, publia un écrit qui combattait ce projet. Son opinion fut respectée, mais elle déplut, même à Florence, où il est particulièrement aimé et où il voulait placer la capitale de l'Italie. Quel changement de 1848 à 1861 1 On doit l'attribuer non-seulement au bon sens des Italiens et à l'éducation politique qu'ils ont reçue des événements, mais à la prééminence de Rome, que personne ne conteste. Cette idée a le mérite de rallier tous les esprits, et de ne pas se présenter comme une création artificielle. Quelques esprits timorés veulent y chercher une preuve de l'influence que les révolutionnaires exercent sur le pays et sur le gouvernement. J'avoue que je vois sans inquiétude qu'on accepte des idées patronnées par les révolutionnaires, tant que ces idées ne sont pas dangereuses pour rindépendance et pour la liberté italienne, ou en contradiction avec cette politique honnête, sans laquelle la liberté n'est
pas possible. Les rétolutionnaires n'auraient pas de partisans si, parmi leurs utopies et leurs erreurs, il ne se trouvait quelque idée vraie ; et ce n*est pas in odium auctoris que nous devons les repousser.
Cen^est pas à nous, libéraux, qu'il appartient de rejeter sans dblinction toutes les doctrines de la révolution ; nous devons, au contraire, accepter franchement toutes celles qui sont réellement utiles à la cause italienne pour les faire passer de Tutopie à la jéalité. Avant nous, il faut l'avouer, les révolutionnaires ont proclamé hautement l'indépendance et la liberté de l'Italie. Je n'examine pas qui avait le plus raison au temps des gouvernements absolus italiens, de ceux qui, pour faire triompher ces idées, usaient toutes les forces de la nation dans une tentative généreuse, mais désespérée; ou de ceux qui, ne voulant pas abattre un édifice politique auquel ils n'auraient rien pu substituer, attendaient et préparaient des temps plus favorables à la cause libérale. Il est certain qu'aujourd'hui il serait insensé de recourir aux expédients révolutionnaires, puisqu'on peut se servir des libertés constitutionnelles. Mais ce serait le gouvernement et ses amis qui auraient tort s'ils donnaient aux révolutionnaires Toccasion de se mettre en avant comme les vrab amis de la liberté Le parti révolutionnaire a eu la première idée de l'unité ; son impatience le poussa à la mettre en avant à un moment où elle ne pouvait aboutir qu'à diviser les forces et les esprits. En même temps il repoussait la royauté, qui seule peut donner à l'Italie son unité, comme elle l'a donnée aux autres nations d'Europe qui se sont constituées en grands États. Avec l'unité, les révolutionnaires voulaient ROme pour capitale; mais c'était un songe dangereux, tant l'Europe entière était d'accord pour conserver les États du Pape. Depuis que l'unité est devenue le seul système qui soit possible en Italie, les libéraux aaraient abdiqué s'ils avaient persisté dans le système des petits États. L'unité proclamée exige que Rome soit la capitale de l'Italie, pour que les rivalités municipales ne viennent pas faire obstacle au mouvement unificateur.
Malheureusement 'Rome rappelle l'assassinat de Pellegrino Bossi. Le souvenir d'une monarchie constitutionnelle qui a fini par le meurtre de l'homme illustre qui voulait la sauver, et
d^une république qui a débuté en confiant le -gouvemement à Mazzini, pourrait foire croire que Borne est soumise à des influences peu favorables à la royauté italienne que nous voulons élablir sur cette base solide qui a servi d'appui à la maisoa de Savoie. Ces souvenirs cruels ne suQlsent pas pour obliger ritalie à désigner une autre capitale. Quelle ville a été le théâtre de faits plus atroces que Paris? Le supplice de Louis XVI, celui de Marie-Antoinette, les massacres de 1793, l'assassinat du duc de Berry dans un temps qui semblait calme, les tentatives de régicide tant de fois répétées sur Louis-Philippe et sur Napoléon lUt la révolution imprévue de 1848 et les troubles de juin qu| semblèrent briser tous les liens de la société. Plusieurs de qes faits n'auraient peut-être pas eu lieu si le siège du gouvernement eût été ailleurs qu*à Paris. Quel Français cependant eut jamais l'idée de transporter ailleurs la capitale?
Je nie, en outre, que des événements de 1848 on puisse tirer aucune induction sur la condition actuelle de Rome et de l'Italie, et sur les probabilités de Tavcnir. En Europe, toutes les traditions, toutes les habitudes d*une vie politique régulière paraissaient brusquement interrompues; Tltalie, neuve dans la voie politique, se lançait dans une entreprise dont elle n'avait pas mesuré les difficultés, et qui exaltait toutes les espérances, toutes les craintes, toutes les passions, parce qu'elle était Tune des plus grandes que Thistoire puisse rappeler. Presque partout les populations italii*nnes se montraient agitées par des passions politiques qui avaient leur raison d'être , non dans le caractère national, mais dans les conditions de lépoque. Milan, qui a montré tant d'enthousiasme pour Victor-Emmanuel, outrageait indignement Charles-Albert. Le signal de la guerre civile partait de Gênes, qui, dans ces derniers temps, ne le céda à aucune autre ville pour son dévouement au roi et à la monarchie. La Toscane, qni a donné en 1859 Texemplede cette sage politique qui oublie les anciennes rivalités, précédait les États- Romains dans ces erreurs politiques qui devaient rendre impossible pour quelque temps la monarchie constitutionnelle. Rome se trouvait dans les plus mauvaises conditions : son gouvernement, pour avoir démenti toutes les espérances qu'il avait fait naître, n'inspirait aucune confiance et était l'objet de K>upçons coq*
tioueto. Il se troaTait entouré de factieux qui D*attendaient que Voccasion de faire nailre des troubles que le gouvernement n'a- Tait pas la force de dompter. C'est ce qui explique les faits arrivés à Rome en 1848 et 1849.
ff On aurait tort de craindre des excès de la part du peuple c de Rome, dit M. d*Azeglio. Lee Romains ont donné des preuf vesdetact et d*une haute intelligence; ils comprennent la fac talité qui pèse encore en partie sur eux et qui ne peut être c détruite d'un jour à l'autre ; ils sont pr6ls à tout sacrifier plutôt c que d'occasionner un dommage à la cause commune* Je m'en c porte garant
c Rappelons-nous qu*on a prédit pour les Romagnes des « massacres de prêtres, et qu'on n'a pas touché un cheveu à un c seul d'entre eux (1).
Si Rome est la capitale nécessaire et naturelle de l'Italie, il importe que cette proposition soit sagement comprise, et ne donne pas lieu à des idées erronées. Définissons donc quel doit être le rôle de cette capitale du royaume d'Italie. Ici je céderai encore la parole h M. d'Azeglio. « Pour se rendre compte de la vérif table importance de cette question, et pour calmer des désirs
< et des craintes exagérés, il faut réfiéchir qu'un pays comme f rilalie se présente suus un aspect bien différent des autres.
• Notre patrie a quelque chose d'exceptionnel dont nous devons i savoir profiter. Lllalie a le privilège de n'avoir pas besoin de f capitale. Parce qu'une ville italienne sera choisie pour siège c du gouvernement, cela ne voudra pas dire que les autres c soient réduites à l'état de cités secondaires.
c Gènes a été réunie au Piémont en 1815. Qui pourrait dire c qu'en quarante-cinq ans elle ait pris un aspect inférieur à c celui de Turin? Si Ton amenait des antipodes un homme qui
< ignore la géographie, et qu'on lui fit voir successivement Turin c et Gftnes, saurait-il deviner laquelle des deux est la capitale?
• Il en a été de même de Milan : ne s'est-elle pas maintenue
< dans la splendeur d'une capitale sous la domination autri-
• chienne, qui ne faisait certainement pas de sacrifices ni d*ef- « ^r^rls en sa faveur? Pourra*t-on supposer que les autres cités
(1) Massimo â*Aeeglio. ~ Quatioru urgtinUs, XX.
c itaUenoes, qui depuis si longtemps tiennent le rang et jouissen I «[ des avantages de capitales, doivent tomber en décadence parce ff qu'elles n'auront plus ni cour, ni corps diplomatique, ni quel- «r ques ministères?
< Je considère comme un grand bonheur pour Tltalie d*avoir « un territoire qui n'invite pas la population riche, indépen- « dante et instruite à s'agglomérer sur un seul point Je n'ai « jamais vu les avantages des grandes capitales, et j'en vois au « contraire tous les inconvénients.
c Un grand nombre de villes splendides répandent l'instrucff tion, la richesse, le bien-être, la civilisation sur toute la Pécf ninsule. Au moyen âge, la liberté leur avait donné une popu- « lation double de celle qu'on y trouve actuellement ; la liberté « la leur rendra bientôt avec toutes les améliorations matérielles « de la civilisation moderne.
<i Je crois qu*avant peu d*années tous verront combien cette i question de la capitale est vaine, car Tltalie sera pleine de « capitales. Il y aura la capitale militaire, l'artistique, celle du i commerce, celles de la science, de la religion, de l'industrie. « Quelle que soit la capitale politique, quel dommage en res- « sentiront les autres, surtout quand l'achèvement des chemins c de fer rendra les communications plus faciles ; et quelle épou- « vantable ruine si le gouvernement devait être affaibli ou dissous « parce qu'il aurait changé de résidence? Quel motif pourrait « décider les gens fixés à Turin, à Gênes, à Milan, à quitter ces f villes pour aller se fixer dans la capitale? Tout au plus les « employés et les chasseurs d'emplois, et les membres du Parle-
• ment pendant la session. Est-ce là un bien assez grand, un « avantage assez énorme pour exciter l'envie et la jalousie? N'ou-
• blions pas que Taclion du gouvernement tend à diminuer, et c non pas à s'accrottre. Les Italiens devraient être persuadés c que les citoyens ne doivent pas le regarder comme la nourrice < commune, mais qu'ib doivent apprendre des pays vraiment c libres à se suffire par leur propre activité. A ce nouveau point c de vue, la question du siège du gouvernement paraîtra moins c importante.
c Si l'on sépare donc la question de cette fantasmagorie que « ridée de capitale réveille en d'autres pays, elle se réduit pour
f liUlie à la simple fixation du siège da gouvernement. Et cette < question n'est-elle pas en vérité bien vaine (1) ? »
Ces paroles de Maxime d^Azeglio doivent être recommandées à tous les hommes politiques italiens pour que l'exemple de nos voisins et des habitudes déjà surannées ne les entrâtnent pas vers cette centralisation si chère à ceux qui gouvernent, parce qu'elle les tient dans l'illusion d'avoir tout le pays sous leur main* Ils doivent tâcher d'éloigner de toutes ces villes, qui ont été ou voudraient devenir capitale, les vains regrets et les vaines jalousies. Cependant, en admettant dans leur ensemble les idées de M. d'Azeglio, je ne saurais me persuader que la capitale définitive de l'Italie ne doive être rien de plus que le siège du gouvernement. La capitale, à mon sens, doit représenter le pays, elle doit être la plus complète expression du génie national.
Les capitales des grands États européens se sont peu à peu agrandies avec les destinées des nations. Elles ont en quelque sorte concentré chez elles tous les intérêts, toutes les forces, toutes les idées qui ont produit la grandeur nationale, et ce n'est pas exagérer l'importance des capitales que d'y voir la plus complète et la plus vigoureuse expression du génie national. Paris concentre les fprces de la nation à un point qui rend la liberté trop diiBcile et les révolutions trop faciles. Je ne voudrais pas pour l'Italie une capitale comme Paris ; elle ne conviendrait ni aux mœurs italiennes ni aux exigences d'un gouvernement vraiment libre. Cependant, même là où la centralisation n'est pas exagérée, Texpression la plus complète du génie national se trouve dans la capitale. Mieux que toutes les nations de l'Europe, l'Angleterre a résisté à cette manie de centralisation qui ost le défaut de notre siècle ; et cependant, personne ne pourra se faire une idée complète de l'esprit politique de cette grande nation sans porter toute son attention sur Londres.
L'histoire de l'Italie et ses conditions spéciales rendent plus difficile pour elle la question de la capitale. L'unité italienne n'a pas été préparée comme celle des autres nations d'Europe. Jusques aujourd'hui les intérêts municipaux et provinciaux l'ont
(1) Ifaf^mo d*Azeglio.— Qttestions urgentes^ XVH.
toujours emporté sur les intérêts ^nératit. Cm cô qui a fait qu'aucune ville de la Péninsule n^était prête au rôle de capitale politique de Tltalie. Le mouvement de l'indépendance nationale a commencé en 1848. Après la réaction qui s'était étendue sur toute l'Europe en 1849, les droits, les espérances» les intérêts italiens n'eurent de représentant et de soutien que le Piémont : tous les émigrés de Tltalie afQuaient à Turin ; cette ville était le centre des préparatifs militaires qui devaient servir à l'indépendance; elle donnait l'impulsion h tout ce qui se faisait et se préparait pour lllalie; aussi, dans ces dernières années, Turin a joué le rôle de capitale plus qu'aucune autre ville de la Péninsule ne Ta jamais fait. Turinois moi-même, j'ose pourtant afSrroer qu'elle se montra merveilleusement disposée h répandre dans toute la Péninsule la nouvelle vie politique de l'Italie. I^ mouvement italien était placé sous la protection de la dynastie de Savoie» et il prenait son point d*appui dans les nouvelles libertés constitutionnelles sanctionnées par le Statut. Aucune ville ne fut plus fidèle à la dynastie de Savoie» aucune n'eut plus de respect pour Tautorilé de la loi, aucune ne se montra plus dévouée aux libertés nouvelles, ni mieux préparée à en faire usage. Son caractère tranquille» réQéchi, éloigné de toute agitation populaire, contribua beaucoup à maintenir lo mouvement italien dans les limites qu'il ne saurait franchir sans danger, i Turin, disait à la Chambre un député piémontais» Turin k est tranquille comme cette assemblée; et s'il ^'élevait ici une i tempête parlementaire, vous vous sentiriez en sortant calff mes par la tranquillité exemplaire de cette sage populaé tion(l). »
C'est k l'influence de la ville qui sert aujourd'hui de capitale au royaume d*ltalie, qu'il est dû en grande partie que le mouvement national ne se soit pas fourvoyé.
« Il est important» dit encore M. d'Azeglio» que» renonçant c à des jalousies misérables d'intérêts mesquins et mal entenc dus» les Italiens s'accordent pour placer le gouvernement dans c un milieu sain. Il faut, en effet, qu'il se maintienne dans c cet état de force virile qui Ta rendu jusqu'ici inaccessible à la
(1) Discwrt du dépuié Chiavet^ i7 mari laêl .
< corrut>tion, et qu*il reste au-dessus des menaces et des séduct tioDS de la fortune pour achever cette œuvre nationale si près c de sa fin. Mes lecteurs se sont accoutumés à me pardonner c des comparaisonsvulgairès, qu'ils pardonnent encore celle-ci : « Le bon vin doit se mettre dans une futaille saine ; il se gâte si c elle sent le moisi (1). »
Je ne sais trop ce qu'il en adviendrait si tout d'un coup la capitale de rilalie était transportée à Rome. Probablement on n'y trouverait pas tous les dangers que quelques-uns imaginent ; mais y trouverait-on cette sécurité qui est due à des habitudes de respect pour la dynastie de Savoie, qui remontent à huit siècles, et à ces quatorze ans de liberté, pendant lesquelles le caractère de la capitale actuelle a contribué à sauver le régime constitutionnel partout ébranlé. Si cette sécurité venait à diminuer, le gouvernement se trouverait affaibli, et notre entreprise est assez difficile pour que nous ne voulions pas voir manquer aucune des conditions qui ont contribué à notre force. Jc ne voudrais, pas que Ton prtt occasion de ces paroles pour croire qu'après avoir rendu un hommage à l'opinion de mon pays, Rome pour capitale, je désire que cette capitale ne soit jamais autre que Turin.
Il ne fut pas question de capitale tant que les limites du royaume s'arrêtèrent à la Gattolica, et qu*on ne savait pas si les provinces du Midi continueraient à former un autre royaume. Quelques-uns pouvaient penser peut-être que Turin resterait métropole, même après l'annexion de la Yénétie. Même dans ces conditions, c'aurait été une illusion. Le Piémont est le dernier venu de cette civilisation italienne à laquelle il a donné une si grande impulsion ; sa capitale ne saurait se placer à la tête des villes qui ont laissé tant de glorieux souvenirs. M. de Raibo a bien défini le rôle du Piémont quand il Pa appelé la Macédoine de l'Italie. Si l'état de civilisation des anciens temps avait permis à la Grèce de se donner une constitution, ce n'est pas en Macédoine qu'elle aurait été chercher sa capitale, quoique ce pays ait joué un grand rôle dans son action militaire et politique.
Même avant l'unification complète de l'Italie, il était difTicile
(1) QuêitioHê urgentes^ XYIL
de penser que la capitale du nouveau royaume resterait à Turin. Cette difficulté devint plus tard une impossibilité absolue. L'unité de ritalie et Rome capitale du royaume se présentèrent comme deux idées nécessairement avouées. Le noble dévouement du Piémont et de Turin à la cause italienne ne s'est pas démenti quand la question de la capitale a été soulevée. Il ne se démentira pas quand le grand changement qui leur a été annoncé devra s'accomplir. Ce que les intérêts locaux pourront perdre sera amplement compensé par le bien-être général que la liberté et ia grandeur de Tltalie doivent répandre dans toute la Péninsule.
Si le transfert de la capitale à Rome peut donner lieu à quelques difficultés, elles sont de nature à conseiller des délais, mais non à abandonner cette résolution. Rome manque, il e$l vrai, de traditions politiques qui la rendent propre à devenir le siège d'un royaume qui comprendra toute lltalie ;^ mais il n'est pas de ville italienne, si elle reste ce qu'elle est , qui puisse être élevée à ce rang. Pour devenir le centre du mouvement italien, Turin s'est transformé, et nul ne sauraity reconnaître la ville de Charles-Félix : elle a gardé son ancienne sévérité, mais la liberté, la grandeur des événements, l'hospitalité donnée aux plus illustres et aux plus libéraux des Italiens, l'ont entièrement changée. Rome n'a pas eu sa part de la vie politique ; les prêtres qui la gouvernent se sont gâtés et ont gâté leurs sujets ; ils les ont gâtés par leurs exemples et par leur influence; ils les ont gltés par les haines qu'ils ont suscitées. Maiscommele restede l'Italie, Rome a senti la puissante inspiration qui anime ce pays d'une vie nouvelle. Si en 1849 les Romains ont fait preuve d'un admirable courage, ils ont montré depuis un bon sens et un esprit de concorde qui les honore. C'est une grande école politique qu'une capitale où Ton traite tous les intérêts, et qui attire dans son sein les citoyens les plus éminents, et certes les Romains sauront en profiter. Les souvenirs odieux des siècles passés , l'impression récente des faits de 1848 et 1849, les menées de la Cour dépossédée, le ressentiment de ses ennemis, pourraient susciter des difficultés qui seraient très-graves aujourd'hui. Quand l'Italie sera constituée, ces obstacles seront facilement surmontés, s'ils ne s'évanouissent pas entièrement.
J'ai insisté sur les conditions qu'il faudrait remplir pour sur«>
monter tes difficultés que la question de capitale peut soulever. On comprendra, j'espère^ que ce ne sont pas des entraînements inconsidérés, mais des raisons sérieuses qui portent les hommes les plus impartiaux à vouloir Rome pour capitale du royaume dltalie.
Tout ce que j'ai dit dans ce chapitre se résume dans les pro-« positions suivantes :
L'unité est nécessaire à la constitution définitive de Tltalie.
L'unité de Tltalie entraîne cette conséquence plus ou moins rapprochée, mais nécessaire, que Rome devienne la capitale du royaume dllalie.
Rome, capitale de l'Italie, est incompatible avec le pouvoir temporel du Pape.
Cependant, l'intervention étrangère conserve ce pouvoir, et prive le nouveau royaume de sa capitale.
Pour compléter cette exposition, je dois encore étudier deux questions.
Une autre intervention étrangère que celle de la France est* elle possible à Rome?
L'intervention française peut-elle s'y prolonger?
m. — > L*occapation étrangère à Rome ne peut se prolonger.
La question du pouvoir temporel entraîne avec elle celle de l'organisation de l'Italie, qui ne saurait être définitive sans Rome. Une alliance des puissances catholiques pour régler les affaires italiennes de manière à laisser au Pape son pouvoir temporel reporterait l'Europe en arrière, et ne ferait que renouveler la politique antérieure au traité de Westphalie. L'Angleterre et les nations protestantes s'y opposeraient ; elle rencontrerait l'opposition de tous ceux qui ne veulent pas confondre la foi avec le parti catholique. Dans une telle alliance, la France, qui est la plus puissante des nations catholiques, devrait tenir le premier rang ; et quels que soient les changements auxquels elle a habitué l'Europe, elle ne saurait ainsi donner un démenti à son histoire, à son droit public, à sa littérature, à sa philosophie; elle
ne saurait renisr ces maximes qui ont fait sa puissance et sa gloire depuis 1789, et au notb desquelles elle est intervenue en Italie.
La France ne saurait donc être à la tête de cette alliance; elle devrait se ranger parmi sesennemis. Gomme au temps de Richelieu, elle devrait combattre la politique catholique. Cette considération suffit pour prouver l'impossibilité d'une alliance dé puissances catholiques.
L'intervention d'une seule de ces puissances e!tt-elle plus facileî Quelle serait cette puissance? L'Autriche? Une victoire de TAutriche sur Tltalie lui ferait reprendre dans la Péninsule cet ascendant que Talliance française est venue combattre. Ce serait la ruine de Tllalie, mais ce serait aussi Thumiliation de la France, qui a déclaré qu*elle ne tolérerait pas l'intervention autrichienne eu Jtalie.
En dehors de TAutriche, il ne resterait d'intervention possible que celle des puissances catholiques de second ordre, l'Espagne ou la Bavière. C'est une supposition qu il ne vaut pas la peine de discuter. Venons-en donc au véritable nœud de la question : l'intervention française à Rome peut-elle se prolonger?
Cette intervention implique la négation de toute la politique suivie par la France depuis 1789. Elle doit donc cesser. Pour le démontrer, nous devons étudier quelle a été l'influence française en Italie depuis cette époque.
Aux premiers jours de la Révolution, par un article exprès de sa constitution, la France s'était interdit toute conquête. En 1797, elle portait la guerre en Italie, et elle y proclamait une liberté, qui n'était qu'un voile transparent pour son ambition conquérante. Cependant les maximes qu'elle proclamait, les lois et les mœurs nouvelles qu'elle introduisait chez nous, favorisaient l'esprit libéral. Aussi en Italie comme dans les autres pays du continent, l'opinion générale s'habitua à voir dans la France la protectrice naturelle de la liberté.
Après la chute de l'Empire, les deux rois de la branche atnée des Bourbons n'eurent jamais l'occasion de s'occuper des affaires d'Italie. La dynastie des d'Orléans, élevée au trdne pour maintenir intactes les libertés constitutionnelles, proclama le principe de bOQ-interventiori qu'elle appliqua à la Belgique ;
les traités de 1815 reçurent ainsi une modification importante et salutaire. Les deux duchés de Parme et de Modène, les Légations se soulevèrent contre leur gouvernement, soutenus par Tespoir que la France ne supporterait pas rintervenlion autrichienne. L*Autriche intervint. Le gouvernement français déclara que, sans reconnatlre ni approuver cet acte» il ne se croyait pas obligé d'empêcher les interventions étrangères, quand Tintérét de la France n'était pas engagé comme il l'avait été en Belgique. Cette déclaration rendit impopulaire eu Italie Louis-Philippe et la famille d*Orléans. Je ne discute pas cette opinion, je ne veux point m'associer à des attaques contre un roi qui a rendu certains services à la cause constitutionnelle, ni contre une dynastie qui a envoyé Tun de ses princes combattre pour Tludépendance italienne dans une guerre qui devait raffermir la puissance d*une dynastie rivale ; ce que j*aflirme, c*est que les Italiens n'ont jamais pardonné à Louis-Philippe ce qu^ils regardent comme une violation de la non-intervention. Les d'Orléans tom<* Lërent, et dans sa constitution républicaine la France condamnait toute guerre contre la liberté des peuples.
Cependant Tllalie combatiail pour reconquérir son indépendance et elle travaillait bien ou mal à organiser ses libertés. Avec le Pape d'abord, sans le Papeou contre le Pape plus tard, Rome s*associait à toutes les agitations d'un peuple qui combat pour Tindépendance et pour la liberté.
L'agitation était plus grande à Rome qu'ailleurs, parce que le gouvernement n'avait su enseigner aux populations ni la liberté ni l'obéissance.
Le meurtre de Rossi, la fuite du Pape, la proclamation de la République, l'élévation de Mazzini au triumvirat et rinfluence prépondérante qu'il exerçait sur le gouvernement, tout démontrait la gravité des circonstances dans lesquelles se trouvaient les États -Romains.
Par l'organe de l'abbé Gioberli, ministre des affaires étrangères, le Piémont italien et libéral avait offert au Pape sa médiation pour le réconcilier avec son peuple^ et l'appui de ses armes pour vaincre la résistance des factieux. La Cour de Rome repoussait dédaigneusement ses offres; elle plaçait sa confiance dans l'Autriche; elle demandait le secours de toutes les puis-
sances catholiques, sauf au Piémont, qui avait été le premier à le lui offrir. L^appeldu Souverain-Pontife fit paraître les circonstances plus graves encore qu'elles ne Tétaient en réalité.
Après avoir battu le Piémont à Novare, TAutriche voulait recouvrer en Italie Tautorité qu'elle avait usurpée sur toutes les souverainetés de la Péninsule, comme elle avait recouvré le territoire que les traités lui avaient donné : aussi se préparaitelle à intervenir dans les États-Romains. Même en admettant la justice des interventions étrangères, les États-Romains n*étaient pas dans un état qui justifi&t remploi de ce remède extrême. L'assassinat de Rossi avait été le fait le plus horrible de la Révolution italienne, mais on ne pouvait Timputer au gouvernement républicain de Rome, qui n'existait pas encore ; on ne pouvait Timputer au parti républicain puisqu'on ne sait pas encore aujourd'hui qui Ta inspiré. M. d'Azeglio, qui n'est pas suspect de partialité envers les républicains de Rome, en parle ainsi : K C'est encore un mystère de savoir quel parti a ordonné la « mort de l'illustre ministre : on Ta également attribué à la Cour « romaine, comme à l'entourage de Mazzini. Pas de preuves cer- « taines, et, par conséquent, pas de moyen de juger (1). » Ce qui était plus grave comme symptôme politique, c'était la conduite du Parlement qui se laissa terrifier par Taudace des criminels, et qui ne fit aucune démarche pour réclamer la réparation qui était due à la justice si cruellement offensée.
Si le départ du Pape de Rome était justifié par ces faits, les démonstrations de respect qu'il reçut des corps constitués et des hommes les plus considérables, l'opinion générale qui se répandait dans les provinces venaient prouver que de tels actes ne suffisaient pas pour qu'on pût dire que les adversaires de son autorité constitutionnelle représentaient une opinion à laquelle il était impossible de résister. On doit le biftme le plus sévère aux mauvais conseillers qui cherchaient dans le désordre politique un prétexte pour revenir au pouvoir absolu, et qui empêchèrent le Pape d'adhérer à ces invitations. S'il avait suivi ces conseils, il aurait concilié plus de respect au successeur de ce bon pasteur qui animam ponit pro ovibus suis, et les amis de la
(1) Massino d'Azeglio. — Questions urgentes, XIY .
monarchie auraient pu se rassembler autour de lui pour empêcher l'avènement de cette République, qui fut acceptée comme une nécessité quand la réconciliation avec le souverain était devenue impossible. Mazzini, élevé à la magistrature suprême, représentait la rupture de la nouvelle république avec toutes les traditions monarchiques, et avec toutes les idées sur lesquelles se fonde Torganisation politique des peuples modernes. Sans doute le nouveau gouvernement des États-Romains devait inspirer des inquiétudes sérieuses ; mais rien ne rappelait les tristes souvenirs de 93, et rien ne pouvait faire regarder une intervention étrangère comme un mal qui devait empêcher d'autres maux encore plus grands. La République, et surtout celle de Mazzini, était repoussée par Topinion générale, son territoire n*était pas assez étendu pour qu'elle fût crainte ; ni les opin ions des Italiens , ni les circonstances n'étaient favorables à ces désordres. Les négociations de Gioberti, celles des constitutionnels romains, la restauration qui venait de s'accomplir en Toscane le démontraient surabondamment.
Il 7 avait donc d'autres moyens que l'intervention étrangère pour rétablir l'ordre et pour rappeler le Pape à Rome ; mais elle était voulue par la Cour de Gaëte, qui, pour recouvrer le pouvoir absolu, désirait une intervention qui serait faite par des étrangers, ennemis de toute liberté, et non par des concitoyens, dont la médiation aurait pu réconcilier le Pape avec son peuple, et maintenir les libertés qu*il avait données.
Elle était voulue par les Autrichiens, qui aimaient mieux voir en Italie des républiques mazziniennes faciles à détruire, que des monarchies constitutionnelles dévouées à la cause de Tindépendance et à la liberté. Ils s'étaient empressés d'entrer dans les États-Romains sur les instances de la Cour de Gaëte, pour recommencer ses interventions dans les États souverains de l'Italie.
Le gouvernement français proposa à l'Assemblée d'envoyer à Rome des troupes qui devaient protéger la liberté contre l'influence autrichienne. M. Jules Favre, rapporteur de la Commission, déclarait qu'il était de l'intérêt et de Thonneur de la France de trancher d'une manière favorable aux principes démocratiques toutes les questions qui divisaient la Péninsule. Le gêné-
rai Lamorîeière se faisait remarquer parmi les plus ardents dé* fenseurs de la liberté de lltalie. Il disait qu1l fallait empêcher TAutriche de faire une contre-révolution; qu'il fallait autoriser le gouvernement à envoyer des troupes à Rome pour sauver au moins le maintien intégral de l'influence française et de la liberté, si Ton ne pouvait sauver la république romain^. Si Ton avait suivi les intentions de TAssemblée telles qu'elles résultent des discours que nous venons de rappeler, le principe de noo-interyentiou aurait été appliqué» et rAutriche n*aurait pu détruire la liberté romaine. Mais il y avait trop d^incertitude dans les projets du gouvernement français : on ne pouvait exiger des déclarations plus précises que celles qu'il faisait en faveur de la liberté de Rome :
c Nous pouvons vous assurer dès aujourd'hui» disait Odilon « Rarrot, ministre des affaires étrangères, que notre interven- « tion sera la source de garanties solides et pour l'intérêt de « notre pays et pour la cause de la vraie liberté.... La politique « de notre gouvernement ne tolérera jamais qu'on accomplisse a dans les États-Romains une restauration contraire è nos prin* « cipes... Nous nuirons en Italie imposer aux Italiens aucun « gouvernement, pas plus la république que tout autre... ni « nous ne porterons les armes de la France au service de tel ou « tel régime ; nous n'en avons ni la volonté ni le droit... Le drac peau Français ne sera déployé qu'en faveur de celle vieille « cause de liberté qui émeut toujours nos sympathies... Je «i m'approprie les paroles si claires par lesquelles Thonorable « général Lamoricière définissait le but de l'expédition; si nous u ne pouvons sauver la république romaine» nous sauverons c au moins la liberté. »
Cependant, tout en proclamant sa neutralité quant à la.forme du gouvernement, ceux qui étaient k la tète de la république française désiraient la destruction de la république de Mazzini, qui rendait plus hardis les républicains rouges à Paris. Sans avoir de sympathies pour le gouvernement temporel du Pape, ils en désiraient la restauration, parce qu'il paraissait que c'était le seul parti possible en présence des tendances qui prévalaient partout en Europe. Ils tenaient pour certain qu'à Rome la majorité ne voulait plus de la république; ils espéraient qu'en
voyant débarquer les soldats français, la population Taurait renversée, et qu*elle aurait redemandé le Pape en stipulant les conditions qu*elle aurait pu obtenir. Ils auraient aimé se poser en médiateurs en se faisant accepter à la fois par le Pape et par ses peuples, et conquérir ainsi TinQuence que TAutriche aurait perdue. Ces idées étaient peu conformes au principe de non-intervention qui aurait exigé que les Italiens pussent choisir leur gouvernement sans aucune influence étrangère; mais elles trou-valent une explication plausible dans les circonstances. Ces desseins étaient pourtant excusables. La protection que la France aurait accordée à la république romaine n'aurait pu la rendre durable, et peut-être elle aurait compromis la liberté en Italie comme en Europe; parce qu'elle aurait soulevé les colères du parti rétrograde et catholique devenu puissant.
Le gouvernement de la république française n'avait que trois partis à prendre :
L Assurer loyalement les États-Romains contre Tintervention autrichienne, en faisant comprendre que ce secours n'était accordé qu*à condition d'installer un gouvernement libre, mais qui se régit conformément aux conditions dans lesquelles se trouvaient Tltalie et TEurope.
II. Rôtablir par la force Tautorité du Souverain-Pontife en lui imposant en même temps de garantir les droits des citoyens.
JII. La rétablir par la force sans lui imposer aucune condilion, sauf à conseiller les réformes voulues par les exigences de Tépoque.
Le premier parti était le seul qui fût conforme aux déclarations faites par le gouvernement français et par T Assemblée. Le dernier était contraire aux intentions que l'un et l'autre avaient exprimées. On empêchait TAutriche de détruire la république romaine, mais on faisait ce qu elle aurait fait si elle était entrée à Rome. Au lieu de sauver la liberté, on livrait les États du Pape à l'absolutisme de la Cour romaine, qui s'était montrée l'implacable ennemie de la liberté depuis qu'elle avait repoussé les bons oilices du Piémont, des corps constitués et des personnes considérables de ses États. Au lieu de chercher à amener une réconciliation qui est toujours impossible avec un gouvernement impose, les Français auraient dû se souvenir qu'en 1793 leurs
pères avaient mis de côté les aversions ou les sympathies de parti pour défendre le territoire contre Tinvasion étrangère, quoique le gouvernement qui existait alors fût plus tyrannique que celui qui s^était établi à Rome au commencement de 1849.
Tous les hommes honorables qui auraient désiré le rappel du Pape s*abstinrent de Tappuyer quand ils virent qu'il était imposé par les étrangers. Les défenseurs de Rome, qui n'étaient pas tous républicains (1), résistèrent à l'attaque française avec une valeur qui mérite Tadmiratiôn et les éloges de tous les Italiens, quelles que soient leurs opinions, et qui jeta un dernier rayon de gloire sur cette république romaine qui serait tombée sans exciter aucun regret^ si elle n'avait été renversée par une intervention étrangère.
Les amis de la liberté s'émurent quand ils virent que les troupes commandées par le général Oudinot combattaient la république pour restaurer le Pape. L'Assemblée voulut que Texpédition fut ramenée au but qui l'avait motivée. Si l'autorité de l'Assemblée était souveraine, elle était déjà ébranlée, et sa déli^ bération n'aboutit qu'à la mission de Lesseps, demeurée sans aucun résultat.
Les nouvelles opinions qui prévalaient en France influaient sur le gouvernement, ces opinions qui devaient aboutir d'abord à l'élection d'une chambre réactionnaire, et ensuite à la création d'un régime presque absolu. Mécontente des résultats de la révolution de février, et fatiguée de liberté politique, la France plaçait ses espérances dans le clergé, dans le parti catholique et dans la réaction européenne; elle désirait que le pouvoir absolu du Pape, restauré à Rome par les armes françaises, devînt le symbole d'une politique opposée à celle qui avait abouti au 24 février. Le parti monarchique constitutionnel n'aurait voulu ni réaction ni république; il regrettait le régime constitutionnel, qu'il n'avait aucun moyen de rétablir ; il ne savait comment servir la cause de la liberté; aussi avait-il peu de partisans, quoique le souvenir des services rendus à la patrie l'entourât «l'un certain prestige. Il n'était pas l'adversaire de la liberté en Italie et à Rome; mais il jugeait Pie IX par la faveur populaire
(1) Voir E. Damlolo. — / Volontari e i Bevsagiieri Lombardi. Tonno, 1851.
qui Tavait accueilli aux premiers jours de son ponliricat, et que les caprices de la multitude, trop fréquents en temps de révolution, lui avaient enlevée ; il jugeait le mouvement italien par les faits qui avaient le plus ému la France, tels que l'assassinat de Rossi, qui y avait demeuré pendant plusieurs années, et qui y avait été entouré de la considération universelle, et tels que Tautorité queMazzini avait acquise à Rome. Il ne connaissait et n'appréciait pas les efforts des libéraux italiens, surtout de ces Bomaias qui n'avaient pas voulu de la république, qui aimaient leur patrie, et qui n'auraient voulu pour elle ni despotisme ni anarchie. Dans Rome il ne voulait voir qu'une bande de démagogues ; il ignorait qu'il y « avait là des hommes dévoués au prin* c cipe d'ordre, quelques-uns même partisans de la monarchie; € sans programme commun, unis seulement par le désespoir et « par un grand amour de la patrie; ces hommes combattaient c jusqu'à la mort TAutriche victorieuse, l'éternelle ennemie c de l'Italie, et ils soutenaient le plus douloureux des duels c contre la France républicaine (1). »
Tous ces motils faisaient prévaloir dans l'opinion et dans les décisions du gouvernement français le système de l'intervention en Italie, qui violait les droits des peuples que la France ne saurait renoncer à défendre sans déchoir du rang qu'elle occupe dans la politique européenne.
Toutefois, le gouvernement français déclarait ne pas vouloir imposer aux Romains une domination qu'ils repoussaient, ni s'obliger à rester éternellement dans Rome pour garder le Pape contre ses sujets, et cela non dans l'intérêt de TÉglise, mais seulement dans un intérêt de domination temporelle où il serait maintenu par des forces étrangères. Aussi les ministres disaient à la Chambre : « .... L'esprit, le but, la tendance de l'expédition, « est d'empêcher la restauration d'un gouvernement devenu « impossible par ses abus. Voilà ce qui donne à notre intervenir tion un caractère digne de la France.... Les armes françaises « n'auront point servi à rétablir des abus impossibles.... Nous ec allons en Italie non pour y constituer un gouvernement ou en « renverser un autre ; nous allons à Rome pour y exercer une
(1) Aadinot.— Discours.à la Chambre des députés, séance du 25 mar^ 1861.
(( médiation d'humanité et de liberté. > On déclarait que la France devait se poser en conciliatrice entre le Pape et ses su-> jets, séparés par d^anciens abus autant que par une anarchie récente. On espérait qu'en appuyant auprès du Pontife avec assez d*autorité pour lui faire accepter des conseils de dou-^ ceur et de modération^ on donnerait à Rome le meilleur gouvernement qui serait possible eu égard aux oirconstatioes et aux conditions du pays. L'histoire contemporaine aurait pu désabuser les Français; ils auraient dû se souvenir que» après avoir vaincu la révolution en Espagne , Louis XYIU avait en vain tenté d'empêcher Ferdinand YII de s'engager dans une réaction stupide; réaction qui ne cessa que lors« que l'opinion publique eut acquis une force qu*elle ne pouvait avoir pendant la durée de l'intervention étrangère. Le gou<vernement pontifical avait pour ennemis les meilleurs citoyens) il se trouvait sans autre appui que celui des étrangers, le peuple était mécontent de leur présence et du régime qui pesait sur lui. Tout pouvait faire présager les graves dangers auxquels Rome serait exposée si une fois le système politique en Europe était remis en question.
A peine l'intervention française eut restauré le Pape, que la république aperçut quels obstacles insurmontables la Cour de Rome meltait à l'influence bienfaisante que la France aurait voulu exercer à Rome. Louis-Napoléon , président de la république, s'en plaignit hautement dans sa fameuse lettre au colonel Ney, le 18 août 1849. Il rappelait que la république n'avait pas envoyé une armée à Rome pour étouffer la liberté italiennCi mais pour l'organiser ; il déplorait que l'influence française fût rendue vaine par des passions et des influences hostiles; il se déclarait offensé de ce que les manifestes de la Cour romaine annonçant la rentrée du gouvernement papal ne fissent aucune mention de la France ni des souffrances de ses soldats. Les prélats romains et le parti catholique de France se plaignirent hautement de celle lettre. On voulut en diminuer l'importance politique, parce qu'elle avait le caractère d'une communication privée.
Cependant l'homme qui l'avait écrite n'était pas de ceux qui laissent échapper des paroles inconsidérées et qui découvrent
une pensée qu'ils auraient youIu cacher, et Ton ne pou Tait guère douter qu*en la publiant il ne voulût faire connaître k Topinion publique ses griefs contre la Cour de Borne. Depuis lors , quatorze ans se sont écoulés, pendant lesquels la France a toujours donné à Rome des conseils de modération qui n'ont jamais été écoutés, en attendant, sans même le prévoir» le moment où les États du Pape pourraient rester libres de toute oeonpatioD étrangère. Devenu empereur» le président de la république t pu se convaincre que ce n*est pas en lui imposant un gouvernement détesté qu'on fonde la liberté d*un peuple, mais en levant les obstacles qui rejnpéchent de se gouverner.
L'Europe était livrée à la réaction, et pour la seconde fois dans ce siècle, la république devenait un empire. Plusieurs crurent que la voie était par là fermée à tout progrès de ces idées libérales quels France avait patronnées en Europe. Napoléon III était trop clairvoyant pour ne pas voir que Thistoire de la civi* lisatîon moderne ne pouvait se fermer par cette grande réaction qui dominait TEurope à la Qn de 1852, et que depuis 1789 la protection des intérêts nouveaux était le fondement de la grandeur de la France et de sa dynastie. La politique de conquête avait fait son temps, Tascendant de la France et de la dynastie nouvelle ne pouvait s'établir qu'en s'appuyant sur Tindépen* danco des peuples, qui devait se fonder sur le principe de nonintervention, base de toute politique vraiment libérale.
Les desseins de Napoléon III commencèrent à se faire jour lors de la guerre de Grimée, qui empêcha la Russie d'étendre sa domination sur les chrétiens d'Orient« Dans cette guerre, la Franœ acceptait l'alliance du Piémont, représentant de l'Italie indépendante et libre. Au Congrès de Paris, les envoyés piémontais, admis à siéger è côté de ceux des grandes puissances, firent reconnaître qu'il était nécessaire que rinterveiilion étrangère ne fût pas éternelle. Cette déclaration confirmait le principe do non-intervention. Les espérances que ce Congrès réveilla et les inquiétudes de rAutriche amenèrent la guerre de 1859, inspirée aussi par le même principe, puisque TEmpereur reconnaissait que la domination autrichienne en Italie devait cesser parce qu'elle s'était toujours appuyée sur l'intervention chez les États indépendants, et qu'elle ne pouvait avoir aucun autre appui.
En ouvrant la campagne, TEmpereur Napoléon déclarait dans ses manifestes qu*à la suite de cette guerre le pouvoir du Pape serait consolidé. Il était peu vraisemblable pour les Italiens qu*il en fût réellement ainsi. Odieux aux Romains comme à tous les peuples de la Péninsule^^ce pouvoir n'avait de soutien que dans Tappui de l'étranger, et surtout dans celui de rAutriche. Gomment pourrait-il se consolider au milieu de Tltalie maîtresse d'elle-même et sûre de son indépendance? Il en aurait été peutêtre ainsi si les traités de Yillafranca avaient été exécutés en entier, et si Tltalie avait été organisée en une confédération dont le Pape serait devenu président honoraire : qualité qui aurait peut-être donné de Téclat à la Papauté, m^is non de la soli* dite à son pouvoir temporel. A en juger par la lettre du traité de Yillafranca, aucune guerre n'aurait jamais eu de résultats plus différents des intentions exprimées en la commençant.
L'Empereur venait en aide au roi italien pour rendre Tltalie maîtresse d'elle-même, et il faisait une paix qui fixait les destinées de ritalie sans consulter ni le monarque ni Topinion publique, décidait le rappel des princes qui avaient été abandonnés par les peuples parce qu'ils s'étaient faits les vassaux de l'Autriche et avaient combattu à ses côtés ; il décidait que toute l'Italie serait engagée dans les liens d'une fédération avec TAutriche*
Les Italiens purent juger d'une manière plus juste et plus favorable la politique de l'Empereur» quand ils reconnurent que, sous le voile dei:es paroles étranges (1) » le principe de non- intervention était garanti quoiqu'il ne fût écrit nulle part, et les faits démontrèrent qu'il entendait l'appliquer aux affaires d'Italie de la manière la plus efficace et la plus large. Ceux qui prétendaient pénétrer ses intentions secrètes, conjecturaient que tout en ne voulant pas continuer une guerre dont la gravité et la longueur pourraient indisposer la France, il ouvrait à l'Italie une voie qui pourrait la conduire à l'indépendance. Certes, les Italiens ne peuvent être trop reconnaissants d'un si grand bienfait, quoique notre gratitude ne puisse avoir toute l'étendue que vou-
(1) Mirale alla dottrina cbe s'asconde
Sûtio M velamc delli versistrani.
Dàktb.
— iOl —
draient lui donner certains flatteurs de TEmpereur, et nous faire croire qu'il est plus compétent que nous pour décider de ce qui convient à Tltalie.
Protégée par le principe de non-intervention, désapprouvée mais non entravée par VEmpereur, Tltalie réunissait d*abord au royaume subalpin, déjà augmenté de la Lombardie à Villafranca, la Toscane et TÉmilie, et elle formait ainsi un État de douze millions d'habitants. Toujours protégée par ce môme principe, elle réunissait plus tard aux États de Victor-Emmanuel rOmbrie, les Marches, Naples et la Sicile. Ce fait impliquait un développement nouveau de ce principe. Quand le roi avait occupé les provinces du centre, elles étaient de fait soustraites à Tancienne domination. II n'en était pas ainsi de TOmbrie et des Marches, enlevées au Pape par les armes italiennes. Il n*en était pas ainsi des provinces méridionales où les volontaires commencèrent la destruction du gouvernement napolitain, achevée depuis fious Gaëte par Tarmée de Victor-Emmanuel. L*union des pro^ vinces méridionales fut le résultat d'une véritable intervention, qui cette fois n'était plus étrangère.
Les interventions étrangères sont odieuses, parce qu'en apper lant Tétranger à décider du sort d'une nation elles annulent son droit et qu'elles l'empêchent de remplir un devoir. Il en était tout autrement des Italiens, qui intervenaient dans une province italienne pour y renverser les obstacles qu'une tyrannie déjà condamnée par l'abandon universel, et les factions qui se cachaient derrière le prestige d'un nom illustre opposaient à l'accomplissement des destinées de la nation. Les esprits justes et impartiaux devaient trouver ces raisons suffisantes. Mais il n'en était pas de même de ceux qui voyaient de mauvais œil que TAutriche fût empêchée d'intervenir en Italie pour y faire prévaloir ce qu'ils appellent la bonne cause. Ils trouvaient encore plus grave que le royaume italien fût laissé libre d'intervenir à Naples pour y faire prévaloir le principe qu'ils condamnent toujours sous le nom de révolution^ sans réfléchir qu'il y a des révolutions justes comme il y en a d'injustes.
L'Empereur des Français blâma Vexpédition dans les provinces méridionales, et pour rendre son blâme plus sévère, il retira son envoyé ; mais, persévérant dans le système de non-interven-
tîon, il laissa occuper par les Iloliena et annexer à leur rojaume deux provinces de TÉtat que 9on armée protégeait.
II déclara aux souverains du Nord réunis à Varsovie, que la nouvelle condition du royaume dltalie depuis Toccupaticm de Naples ne lui permettait pas de tolérer une agression de TAu-n triche si les Italiens n^attaquaient pas etix-mèmea les premiers. Ces actes de tolérance et de protection consacrèrent le principe de non-intervention entendu dans son sens le plus large; ils sanctionnèrent en même temps le droit de la nationalité d'une manière bien plus efficace que ne l'avaient fait les traités de Zurich et de Yillafranpa» puisqu^iU réynissaient vingt^leux mil-* lions d'Ilaliens qui, s*iU savent s'organiser, formeront un État puissant qui nécessairement attirera à lui les deux provinces qui sont encore assujetties au Pape et à rAutriche.
Mais pendant que ritalie se trouve ainsi garantie contre Tintervention autrichienne, qu'est devenue cotto intervention spé* ciale que la France ne cesse d'exercer dans les États-Romains? Elle a changé de nature à deux égards t sous un rapport, ce changement est défavorable au pouvoir temporel ; sous l'autre» il l'est aux droits des Italiens. Les traités de Vienne avaient assigné au Pape des provinces sur lesquelles avant 1859 la France coopérait avec TAutriche à maintenir la pouvoir temporel; elle ne lui assure plus aujourd'hui que la ville de Romo et le territoire qui s'étend jusqu'à Civita-Vecchia. Le Pape a toujours regardé ses États comme un patrimoine qui est attribué de droit divin à l'Église ; dans l'intervention des puissances il n'a vu que l'accomplissement d'un devoir impérieux de la catholicité envers le chef (le rÉglise. Aujourd'hui, partant des principes des défenseurs obstinés du pouvoir temporel, dans la politique du gouvernement français qui lui laisse enlever plusieurs provinces, tout en lui conservant celles qu'il juge plus nécessaires à la dignité et à l'in-» dépendance du pontificat, le Pape ne voit et ne peut voir qu'une complicité avec ses spoliateurs, et par conséquent une atteinte grave portée à ses droits. Aussi, bien que ce soit l'armée fran^ çnise qui maintienne le Pape sur son tfône, il n*en a pas moins laissé retomber sur la France une partie des plaintes qu'il a adressées à toute TEurope catholique pour avoir laissé préva* loir ce principe de non-intervention qu'il appelle trèê^funesie.
C*esl ainsi que Tintervenlion de la France à Rome» qui aurait dû rendra plua étroite Tamitié entre S. M. Très-Ghrélienne et le SeÎQtrPàrt, est devenue une cause de mécontentements et de désacoerâs.
Depuis que la France occupe seule TÉtat-Bomain, son interventioD a pris un caractère plus grave pour Tltalie. Tant que VAutricbe l'occupait de son côté, ce n^était pas la France qui maintenait le pouvoir temporel. Quand même ses armées se seraient éloignées, d'autres étrangers seraient demeurés à Rome pqur empêcher les Romains de se donner le gouvernement qu'ils jugeti^Dl le meilleur, si leur présence dans une partie de TÉtat pontiQcal n'avait pas suffi pour contenir chez les Romains tout désir de révolte. Les Italiens s'étaient résignés, à contre-cœur il est vrai, à voir la France ne rien faire pour appliquer à leur patrie le principe de non-intervention. Dans de telles conditions, ceux qui affirmaient que la présence des Français à Rome était un bienfait se trouvaient en partie dans le vrai. C'était une preuve visible qu'en Italie, les Autrichiens n'étaient point les seuls et uniques mattres. Dans l'incertitude de l'avenir, on se disait qu'il était possible que, postés au cœur de la Péninsule, les Français, soit comme nos alliés, soit comme médiateurs entre les peuples el le Pape réduit par la nécessité à écouter quelques conseils raisonnables, pouvaient accomplir une œuvre utile à Tltalie.
Aujourd'hui toutes ces conditions sont changées. Seule parmi les nations étrangères, la France occupe le territoire romain ; c'est h elle seule que le Pape doit de garder encore des débris de sa domination; elle seule oblige le peuple romain à subir un gouvernement qu'il n'accepte plus; et ce fait est d'autant plus grave que le principe de non-intervention a été complète-ment appliqué dans le reste de Tltalie. Désormais, toutes les tentatives de conciliation entre les Italiens ou les Romains et le Pape-Roi sont vaines. Le dissentiment entre lo Pape et Tltalie est trop profond pour qu'ils puissent jamais s'accorder : le Pape est résolu à refuser toute concession tant qu'on ne lui aura pas restitué dans toute son intégrité l'État qui fut sien ; l'Italie veut être indépendante, libre et une. Tant que pour elle l'avenir semblait ineertain, elle a pu voir dans la présence de Tarmée françaisesur le territoire romain un moindre mal. ou l'espérance
d*un bien futur; aujourd'hui, Toccupation de Rome par les Français yeut dire prolongation de ses incertitudes, limitation du droit du royaume dltalie, maintien, et maintien imposé au peuple italien, de la domination papale qui en est la n^ation.
Le parti (non pas la religion ni TÉglise) catholique a toujours afSrmé la nécessité absolue pour la France de prolonger indé-* finiment cette occupation, et de la perpétuer tant que le pouvoir du Pontife ne serait pas entièrement assuré.
LTmpereur Napoléon n*a pas été de cet avis : les Italiens doivent lui en savoir gré, et espérer que le fait répondra bientôt à Topinion qu'il a émise. Le 11 octobre 1859, après que les Bomagnols avaient déjà déclaré ne plus vouloir rester sujets du Pape, TEropereur disait, en réponse à un discours de Tarchevèque de Bordeaux :
« Le gouvernement s*inquièteavec raison du jour, quinesau- <c rait être éloigné, où Rome sera évacué par nos troupes ; car « TEurope ne peut permettre qu une occupation qui dure depuis <c dix années se prolonge indéfiniment, et quand notre armée se « retirera, que laissera-t-elle derrière elle, Tanarchie, la terreur « ou la paix? voilà des questions dont Timportance n'échappe à (c personne. j>
En parlant ainsi, l'Empereur affirmait nettement qu'il ne se croyait pas obligé d'assurer la domination papale, puisque après un certain temps Toccupation de Rome devait cesser, et qu'il ne semblait pas même trouver un motif suffisant de rester à Rome dans le danger de voir détrôner le Pape, et même dans un cas plus grave» celui de l'anarchie et de la terreur régnant à sa place.
Depuis, le Piémont s'est annexé les Légations. L'Empereur rappela les troupes françaises de la Lombardie, et s'apprêtait à les rappeler aussi de Rome. Le Pape n'aurait pas été gardé par une armée nationale, mais par un ramassis d'aventuriers rassemblés sous les drapeaux pontificaux par les colères du parti catholique ; ils étaient commandés par le général dont la parole avait dénoncé à l'Assemblée française les dangers de la contrerévolution autrichienne, et avait demandé au gouvernement de sauver à Rome la liberté si Ton ne pouvait y sauver la république. ' Dix ansaprès, ce général appelait soldats de l'islamisme les Italiens en lutte contre le pouvoir temporel I Un combat mit en fuite ses
troupes, qui ne se montrèrent dignes ni de la grande renommée de leur général, ni des éloges que le parti clérical leur avait prodigués. La conduite du gouvernement français, qui n*avait pas empêché Tarmée italienne d'enlever TOmbrie et les Marches, devenait le sujet de longues explications au Sénat. Il en fut de même à l'Assemblée législative; un décret de TEmpereur avait permis une discussion plus libre et plus solennelle qu'on n'en avait vu depuis le 2 décembre 1851. Dans son discours, TEmpereur, suivant ce qui se pratique dans ces occasions, ne précisait rien sur les faits particuliers dont s'occupait TEurope, et ne portait aucun jugement sur ceux qui s'étaient accomplis en Italie. Il posait nettement le principe de non-intervention qui laisse chaque pays maître de ses destinées, et qui prévenait les possibilités de dangers sérieux. Tant au Sénat qu'à l'Assemblée législative, les ministres et leurs amis biftmaient l'ambition du Piémont, l'unité italienne, la ténacité du Pape, le peu de déférence de tous aux conseils de l'Empereur. Ils défendaient le principe de non-intervention, et déclaraient ne rester à Rome que pour réconcilier le Pape avec ses sujets et avec l'Italie. D'autres, plus nombreux qu'on n'aurait pu le croire dans ces assemblées, élues l'une par l'Empereur, Tautre par un suffrage universel dirigé par l'administration, voulaient une politique réactionnaire ; ils rappelaient les espérances qu'ils avaient conçues de l'avénement de l'Empire; ils condamnaient la non-intervention, et auraient voulu voir la France plus résolue à maintenir le pouvoir temporel.
Un nombre assez considérable de sénateurs appuyait la pro« position d'exprimer le vœu de la réintégration du Pape dans ses États. Le gouvernement repoussait ouvertement ces insinuations et refusait d'assumer cette obligation.
Les accusateurs de l'Italie étaient acerbes et nombreux; même chez les partisans de la politique impériale, ses défenseurs étaient ep petit nombre. Parmi eux se distingua M. Jules Favre, le rapporteur à l'Assemblée de la loi qui autorisait l'expédition de Rome. Il était un de ceux qui avaient le plus vivement insisté pour qu'elle ne fût pas détournée de son but, et jamais il n'avait manqué l'occasion de parler en faveur de Tltalie. Au Sénat, parmi les défenseurs de la cause italienne, on comptait le cousin
de rEmpereur^ prince Napoléon, et H. Pietri, qui soutinrent 10118 les deux raholition du pouvoir temporel. Malgré la solen-nilé de la discussion et Téloquence des discours, ce débat était plus important par ce qu*il taisait que par oe qu*il exprimait. Le gouvernement impérial désapprouvait Tunité de Tltalie, mail en voulant que ce pays fût organisé sur une base solide et la voie fermée aux agitations, il ne proposait que Tutopie de Yillafranca, qu'il reconnaissait impraticable s*il ne survenait pu de perturbation en Italie. Il se disait Tapii du pouvoir tema poreU et ne voulait pas prendre Tobligation de le maintenir. Il voulait la réconciliation du Pape avec Tltalie, et n^indiquait aucun moyen de Tamener. Le ministre Bîllault prononça quel-? ques paroles remarquables; répondant à ceux qui voulaient réintégrer le Pape dans ses États, il déclarait que le gouvernement et la France étaient contraires à une occupation qui main^ tiendrait par force cette domination ; et que, comme TEmpereup l'avait déjà dit à Tarchevêque de Bordeaux, elle ne pourrait se prolonger longtemps. En parlant des Romagnes, il disait i
€ Il n*est personne qui, éclairé par Thistoire, ne sache que ff leâ populations de ces provinces, depuis quarante ans, n'ont H respecté le sceptre du Saint-Père que devant les baïonnettes « de TAutriche ou de la France. Tout le monde sait queohaque « fois qu*on a essayé de les évacuer, les évacuations ont été im-? H médiatement suivies d'insurrections.
ff Alors que faire? Fallait-il non-seulement abandonner noi « principes, notre drapeau, dédaigner le sentiment des popu? « lations, nous, issus du suffrage universel, mais encore nous « faire les auxiliaires, les serviteurs, les agents armés du sjstànse a d'oppression que nous avions combattu? Fallait-il qu on aé (( résignât à occuper perpétuellement ces possessions» à y reatar (c contre nos intérêts, contre nos principes, contre nos convicf tiens» pour y faire une police de gendarmerie et y réprimer n d*incessantes émeutes, est-ce possible?
«r Irez-vous jusqu'à dire qu'il y a de par le monde un certain I domaine dont la conservation importe à la paix de l'univers, c aux intérêts de la catholicité ? Il faut à tout prix que les popuc lalions de ce domaine, populations bouillantes sous le sgeptre ff qui les régit, soient comprimées. Iraz-vous aussi jusqu'à dire
< que cela eût pu sd faire par la France? La France n*a jaroaU
• joué ce rôle dans le roonde, jamais elle ne s*est faite Tauiiç liaire de la compression ; elle s'est toujours faite , au f contraire, rauiiliaire des pensées sérieuses du progrès et de la f liberté.
< A qui donc la faute si nous sommes acculés devant les im-^ t possibilités actaelles, si nous sommes aujourd'hui en face « d'embarras énormes, si, à chaque instant, nous pouvons crain^
• dre que des passions folies et insensées n'engagent dans Rome i une collision que nous serions amenés à réprimer^ et que f nous réprimerions» certes, si elle se produisait? Mais oom-^ « prenez-vous bien, Messieurs, quelle est^ en face de pareilles f éventualitési la situation d'un grand pays libéral comme 1q « nôtre, et forcé pourtant par les faits d*en arriver à une pareille f éventualité, d*en arriver à de telles compressions? Oui cela c pourrait avoir lieu dans un cas donné, dans une nécessité ex-n c ceptîonnelle. Mais en faire un principe, étendre rexoepUon t jusqu'à Tériger en loi, puis nous en faire les avocats et les f soldats, c'est là, Messieurs, ce qui n'est pas possible. Me dites t donc pas qu*il y a faute de la France et de TEmpereur. Non, fl la cause du mal, elle tient malheureusement à l'elat de ces po<* t pulatîons, aux vices du gouvernement qui les a aigries et réf voltéeS) aux abus qui se sont éternisés dana celte adminisi
• tration temporelle, que je sépare avec empressement et avec c respect du pouvoir spirituel du Souverain-Pontife ! (1) i
Maintenant nous demanderons à notre tour jusqu'à quand une politique qui veut concilier le respect dû nu Souverain-Pontifq avec le principe qui reconnaît aux Italiens le droit de disposer d'eux-mêmes, et condamne les interventions ùlrangères, peutelle continuer Toccupalion de Rome? L'occupation ne pourrait durer si le Pape se réconciliait avec ses sujets ; elle ne le pour^ rait non plus s'il était reconnu que cette réconciliation est impossible. Une occupation prolongée qui se ferait dans ces ^circonstances ne saurait aboutir à une conciliation ; elle ne ferait qu*ia)poser un gouvernement détesté ; elle ne laisserait entrevoir aucune époque où elle pourrait cesser ; elle oontrodirail QUYarta^t
(1) Ullault, -> Mance du Séaat du 8 mars ISSI.
ment les déclarations de TEmpereur à TarcbeTéque de Bordeaux et celles de M. Billault au Sénat. I/impossibilité de réconcilier le Pape avec ses sujets, et le vœu populaire ont donné les plus belles provinces des États-Romains au royaume d*Italie, qui ne voudrait ni ne pourrait y renoncer en faveur du Pape. La France ne pourrait mettre en avant une proposition de conciliation sur cette base ; elle ne le fait pas ; elle ne pourrait le faire avec honneur, parce que Tltalie ne pourrait honorablement Téoouter. De son côté, la Cour romaine soutient que la souveraineté du Pape est le patrimoine de TÉglise, qu*il en est le gardien, non le mattre ; que la conservation de cette souveraineté est sanctionnée par la religion, et que les révolutions pas plus que les conquêtes ne peuvent lui soustraire son territoire ni ses prérogatives ; que la dignité et l'indépendance du Pape exigent qu'elle ne soit jamais menacée ni compromise; que c'est le devoir commun de tous les catholiques de la préserver de toute tentative qui tendrait h la limiter. Vraies ou fausses, telles sont les opinions qu'elle met en avant.
Dans de telles circonstances, il est absolument impossible d'espérer la réconciliation entre le Pape et le royaume d'Italie. Il faudrait, pour qu'elle fût praticable, un principe admis par les deux parties, principe dont l'application seulement serait discutée : elle ne Test pas quand l'un affirme résolument ce que Tautre nie.
Il en est de même entre le Pape et ses sujets. Le différend ne porte pas sur les réformes microscopiques demandées par la France. Les sujets du Pape veulent être Italiens et libres; le Pape ne veut pas accorder de liberté dont.il craint l'abus; neutre comme pontife entre TAutriche et l'Italie, il veut être neutre comme souverain, et il veut que ses sujets soient neutres. Devant des contradictions aussi absolues, une occupation qui vient dire au Pape et aux Italiens qu'ils doivent absolument se réconcilier, ne ramène pas les esprits, elle irrite les haines.
Mais la réconciliation voulue par la France a en vue le Pontife et non le souverain. La France, de toutes les nations catholiques la plus puissante et la plus civilisée, a droit d'exiger que le Pape reste sur son siège, libre d'exercer son ministère ecclésiastique, sans courir de risque de la part des séditions populaires.
Rédaite à ces termes^ la réconciliation daPape et de Tltalie devient très-facile. Que la France déclare qu*elle cesse d*occaper le territoire romain et de défendre le pouvoir temporel, ce pouvoir disparaîtra aussitôt. Que pour continuer le rôle protecteur qu*elle a assumé vis-à-vis du Souverain-Pontife, elle donne aux Italiens la garde du Pontife et non du monarque, à condition qull jouira de toute Tindépendance et de la dignité nécessaires, les Italiens accepteront avec joie comme ils Tont solennellement déclaré au Parlement.
Le Pape, dira-t-on^ refusera, et je le crois aussi.
La dissidence no serait pas plus scandaleuse ni plus grave qn'aujourd*hui ; Toccupation française cesserait, et avec elle le pouvoir temporel. Ce serait mal vu de la Cour de Rome, et cela donnerait lieu à des protestations véhémentes ; mais ce serait le seul principe sérieux sur lequel on pourrait établir une conciliation qui mit d'accord les intérêts de Tltalie avec ceux de l'Église catholique.
Quoique la Cour de Rome soit avide de domination, quoique chez quelques-uns de ses prélats, Tardeur avec laquelle ils défendent les intérêts de TÉglise voile les ambitions et Tavidité humaine, je ne doute pas que Tftme du Souverain-Pontife ne soit enflammée d*un zèle sincère pour la religion» pour laquelle il ferait volontiers le sacrifice de toute grandeur terrestre. Je ne doute pas que cette sainte pensée ne se retrouve chez beaucoup des prélats qui l'assistent dans les offices spirituels qui lui sont assignés. Supposons que le Pape cesse d'être souverain de Borne, mais qu'il puisse y exercer les devoirs inhérents au rang suprême qu'il occupe dans la hiérarchie» il protestera vigoureusement. Mais en perdant son rôle de prince, ne lui en reste-t-il pas un autre bien plus grand : celui d*évêque et de chef de r%ise?
Je penserais faire une grave injure au Pontife si je supposais qu'il ne voulût plus accomplir à Rome les actes de son ministère parce qu'il ne peut plus régner. En restant à Rome, il ferait on premier acte de résignation qui viendrait calmer les longues colères de la Cour romaine.
Les circonstances pourraient paraître difficiles pour la Papauté restant dans Rome, capitale de ce royaume d'Italie contre
lequel celle Cour a monlré tanl de ressenltmentf qui» certesi ne B'affAÎbliraient pas dans les premiers moments. Je crois pouvoir résolument affirmer que le Pape y serait entouré d'un respect plus universel et plus spontané qu*il n'en a jamais trouvé aprfes les premiers temps de son pontificat. Le royaume d'Italie aurait contracté vis-à-vis de tous les catholiques d'Europe et vit«'ft-?i6 de tous les Italiens affectionnés à leur religion, Tobligation d*a^ aurer la sécurité et la dignité du siège pontifical, et Ton ne verrait plus dans le Pontife celui dont le nom sert de prétexte continuel aux factions ennemies de Tltalie, mais le chef de TÉglise que tous nous avons appris à vénérer. Croyants ou non, il n'est pas Un ami du royaume italien qui n'empècbftt les actes d*irrévércnce vis-à-vis du Pape, par la même raison qui a fait éviter les imprudences qui auraient compromis la cause italienne. Quand au milieu de Rome capitale il trouverait la sécurité qu'il u'a pas aujourd'hui, j'ai la confiance que le Pape tolérerait plus aisément une condition à laquelle il se serait d'abord difficilement résigné; je ne doute pas qu'il ne vienne un temps où tous les catholiques éclairés Taccepteront de bon gréé
Les changements que proposent les Italiens seraient assex faciles à faire sans les passions politiques qui depuis 1789 ont sou* levé la réaction absolutiste contre l'esprit libéral moderne. Les lois de rÉglise n'ont rien à faire en ces matières, non plus que les disciplines essentielles du catholicisme. Au commencement de ce siècle, la France, d'abord subjuguée par une faction qui se portait à la violence et à l'insulte envers la religion catholique, se réconcilia solennellement avec l'Église, mais elle se montra résolue à ne pas tolérer le renouvellement des privilège ecclé*siastiques. Il ne doit pas lui sembler étrange que l'Italie, disposée à rendre hommage au pouvoir spirituel du Pape, soit bien décidée à ne plus tolérer qu'il conserve le privilège énorme d'un pouvoir temporel qui supprime la liberté d'un million de citoyens et qui rend impossible Torganisation définitive de sa nationalité. La réconciliation de l'Italie avec le Pape ne peut avoir lieu tant que subsistent l'occupation militaire et l'intervention armée, qui maintiennent par la force le pouvoir temporel du Pontife.
Ces impossibilités n'ont jamais paru aussi évidentes qu*au-
jourd*but; J'ifiirmsdûnoquolo i&oineiit est venu où l*ocoupaUon française à Rûknedoit cesser, et avec elle le pouvoir temporel qui n'existe que parcelle occupation* La logique gouverne non^seu*^ lement les opérations de Tesprit» mais encore les événements do rhistoire ; seulement son action sur ceux-ci est souvent arrêtée par les habitudes, les intérêts, les sympathies et les répugnances des hommes. Une politique qui ne tiendrait pas compte de ces obstacles manquerait d'habileté ; celle qui oublierait les grandi principes de justice, et qui ne travaillerait pas à les appliquer, se montrerait guidée par une astuce vulgaire bien plus que par une Traie sagesse» Napoléon III s'est inspiré d'une haute pensée de justice et de bonne politique, le jour où il a déclaré que Tltalie serait libre des Alpes à l'Adriatique, et que les populations de la Péninsule pourraient se donner Torganisation qui leur convien-» drait le mieux. Les Italiens auraient tort si, sans tenir compte des exigences de la situation, ils jugeaient sa politique avec la rigueur d'une logique inexorable, s'ils lançaient contre leur allié raccusation très*-grave de nourrir des intentions contraires au but qu'il a hautement proclamé. La logique commandait à l'Empereur de continuer la guerre jusqu'à ce que l'indépendance de l'Italie fût complète ; la prudence lui a dicté la paix de Villafranca. En empêchant toute intervention, il a prouvé qu'il n'avait pas changé de vues. Suivant la rigueur de la logique, le principe de non-intervention voulait que les Italiens fussent seuls juges de leur organisation intérieure, la prudence lui a prescrit de se montrer partisan d'une confédération impossible. On a vu une fois de plus que les points essentiels de sa politique étaient toujours immuables, lorsqu'en rejetant toutes les conséquences du principe de non-inlerventioni il a déclaré que la révolution des Deux-Siciles n'autorisait pas l'Europe à intervenir dans les affaires d'Italie, et lorsqu'au grand regret de tous les amis de la monarehie absolue, il a éloigné des eaux de Gaëte sa flotte qui ne pouvait y protéger la royauté napolitaine sans y favoriser en même temps la résistance qu*elle opposait à la libératicm et à l'unité de l'Italie.
Pendant qu'à la faveur de la non-intervention, l'Italie travail* lait à se constituer, la logique exigeait que la Franco cessât de l'en empêcher par l'occupation de Rome. L'Empereur le seatail
bien, lorsqu^il fit sa réponse à rarchetéqae de Bordeaux. La prudence lui conseillait de la continuer tant que Ton put croire possible que les Italiens se réconciliassent ayec le pouToir temporel du Pape. Aujourd'hui, tous les Italiens amis de Tindépendance de leur pays s'accordent à touloir Tunité de l'Italie avec Rome pour capitale. Tandis que les Romains ont employé tous les moyens réguliers et pacifiques pour faire connaître à la France leur ferme volonté de s*unir au royaume qui doit assurer les destinées de Tltalie, le Pape a déclaré qu'il ne voulait accorder ni réformes ni améliorations dans son gouvernement tant que les provinces réunies au royaume d'Italie ne lui seraient pas rendues. Il n'est donc plus opportun ni même convenable de prolonger encore ces tentatives de réconciliation. C'est pourquoi les motifs par lesquels on voulait justifier l'intervention française à Rome ont perdu leur valeur. Les tentatives d'un rapprochement politique quelconque entre la Cour de Rome et le royaume d'Italie ne peuvent aboutir à une solution. Puisque l'Italie ne saurait se réconcilier avec le gouvernement de Rome^ il faudrait amener sa réconciliation avec le chef de l'Église. Cette réconciliation est impossible tant qu'une occupation étrangère impose à l'Italie et à Rome le pouvoir temporel du Pape. Au commencement de 1861, la France a reconnu que sa flotte ne pouvait plus rester à Gaëte, parce que sa présence protégeait la résistance du roi de Naples. Aujourd'hui, derrière le territoire romain que l'Italie ne saurait attaquer parce qu'il est prot^ par le drapeau français, ce même roi envoie des bandes d*as5assins qui portent la désolation dans ses anciennes provinces.
Non-seulement la politique, mais encore l'humanité, veulent que cet état de choses cesse ; tant qu'il dure, les populations ne pourront obtenir ni la tranquillité, ni l'ordre, ni la sûreté des personnes et des propriétés. Quand même François II quitterait Rome, le siège du pouvoir temporel du Pape ne serait pas moins le centre d'une réaction qui réveille les passions les plus implacables. Menacé d'une ruine complète par ses échecs passés, excité par les colères de ce parti catholique qui voudrait agiter toute l'Europe, le gouvernement papal ne se résignera pas plus que François II à la destinée qui l'attend. La protection d'un drapeau ami et allié ne doit pas être impunément exploitée pour
prolonger une lutte qui compromet le repos de Tltalie et Tautorite morale de la religion. L'Italie, protégée indirectement par la France qui a empêché toute intervention, a fait disparaître de son territoire le régime absolu ; elle a en cela accompli une œuvre consenratrice (1), car elle a détruit ce qui rendait impossible raccord des gouvernements et des peuples. L'Empire français, qui représente aujourd'hui les principes conservateurs, et qui dit n'occuper Rome que pour les défendre, ne doit pas s*eiposer à prot^r par sa présence des manœuvres qui tendent à troubler rœuvre de pacification et de reconstitution entreprise par le rojaume dltalie; il ne peut vouloir entraver Tachèvement du Douvel édifice après avoir protégé la destruction de Tancien.
(1) Voir note IV.