‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I iaufàMsn wciifaiismum suh u pouvoir iuwohil do fapi.

Tout changement dans les conditions de la Papauté intéresse la catholicité et indirectement la chrétienté, c'est-à-dire tout le monde civilisé. Une des difficultés les plus graves qui se présentent dans la réorganisation de notre patrie, c'est qu'elle ne peut s'accomplir, sans qu'il ne s'opère un changement dont les effets, en s'étendant bien au delà des limites de Tltalie, se feront sentir chez tous les peuples intéressés à ce qu'il ne s'élève pas cle graves perturbations dans la catholicité. Si partout les esprits étaient disposés comme en Italie, l'abolition du pouvoir tem-* porel du Pape ne donnerait pas lieu à de sérieuses complications, il ne s'agirait que de trouver d'autres garanties pour l'indépendance du Pontificat. Sans vouloir faire des Italiens un peuple de saints, nous pouvons les compter parmi les plus orthodoxes. Notre histoire, notre philosophie, notre littérature, nos arts se sont inspirés au catholicisme, qui ne fut troublé ni par les hérésies, ni par l'incrédulité dont le triomphe fut presque universel dans le dix-huitième siècle.

Le plus grand poëte delltalie a condamné le poufoir tempo-' rel des Papes avec toute la force que peuvent donner à la parole humaine, une foi vive, une conscience droite et an caractère ardent. Ses yers immortels parlent au cœur de ses compatriotes comme s*ils étaient d'aujourd*hui. Ils sont comme la Toix de ritalie du moyen ftge qui se dégageait alors des étreintes de la théocratie sans renier sa foi antique, et qui proteste encore maintenant contre les doctrines qui voudraient confondre les intérêts du pouvoir temporel avec ceux de la religion. A la fin du dix-huitième siècle, les Français portèrent la république démocratique dans les Romagnes. Au lieu de protester contre ce fait, le pieux évéque dlmola, Monseigneur Ghiaramonti, qui fut depuis Pie VU, Tun des pontifes les plus vénérés de TÉglise, n*allat-il pas prier au pied de Tarbre de la liberté ; n*écrivit-il pas cette homélie qui est restée fameuse, quoique la Cour de Rome eût bien voulu la faire oublier, où, après avoir loué les vêtus des anciens Romains, il dit à ses fidèles : soyez de bons chrétiens, et vous serez de parfaits démocrates (1) ?

Les plus grands génies italiens de notre temps, ceux dont les œuvres donnèrent le premier élan à la rénovation politique de ritalie, furent catholiques sincères. Le mouvement politique actuel fut à ses débuts le seul qui, depuis le moyen ftge, ait accepté pour guide le Pape. Il s'en sépara plus tard sous Tinfluence du parti républicain, quand Pie IX, libéral dans les premiers temps de son pontificat, se fut rapproché des absolutistes. Malgré les luttes contre la hiérarchie ecclésiastique, d'abord au sujet de certains privilèges sanctionnés par le droit canon, et ensuite du pouvoir temporel du Pape, Tltalie libre ne présente pas Taspect d'un pays oii la concorde religieuse soit profondément troublée et les intérêts des fidèles sérieusement menacés.

Le plus grand écrivain de l'Italie actuelle, l'homme qui représente le mieux en Italie la foi immuable du catholique associée à toutes les lumières de notre époque, Alexandre Manzoni, est venu dans notre Sénat porter un vote favorable à la loi qui proclame Yictor-Emmanuel roi d'Italie. Il n'a jamais caché ses opinions.

(1) OmtUa del cardinale Chiaramonii âetta al popolo cTImola mI natale rlcWanno 1797. Cette homélie a été traduite jiar Tabbé Grégrolre.

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ouYertement opposées à la conservation du gouvernement temporel. Dans sa solitude du Mont-Cassin, Tabbé Tosti, Théritier de la piété et de la science des anciens bénédictins, fait des vœai sincères pour que le Pape accepte le grand changement qui est invoqué par l'opinion de Tltalie. Il a exprimé celte idée dans une lettre qui a paru dans le dernier numéro de VÉdimburgh Reviewie 1861 .Dans toutes les nouvelles provinces parcourues par le monarque, les hommes les plus honorables comme catholiques et comme citoyens se sont empressés de lui rendre hommage. Si la dépendance qui soumet les évoques au Saint-Père et les prêtres aux évéques, a suscité des difficultés, il n'a pas manqué de membres très-respectables de Tordre ecclésiastique qui ont explicitement accepté le nouvel état de choses. Chacun de nous a eu occasion de connaître des ecclésiastiques qui, sans être des hommes politiques, acceptaient de bon gré les changements que notre époque voit s'accomplir, et faisaient bon accueil à ceux qui en étaient les défenseurs plus décidés. Plusieurs d'entre eux, tels que monseigneur Tiboni(l), auteur d'ouvrages théologiques fort réputés et dont Torthodoxie n*a pas été attaquée; Tabbé Salvoni (2), un prêtre anonyme de Sienne (3), le chanoine Ambrosoli (4), se sont déclarés entièrement contraires au pouvoir temporel du Pape. A côté de ces ecclésiastiques, nous pouvons aussi placer |un laïque d'une haute piété, le marquis Robert d*Azeg1io (5), qui a consacré son temps et sa fortune aux écoles où il enseigne le catéchisme catholique aux petits enfants. Hormis les journaux cléricaux dont les déclamations toujours furibondes sont là pour témoigner de la liberté laissée à toutes les opinions, je ne sais pas d^écrivain catholique italien dont Tautorité puisse être opposée à celles quo j'ai produites, ou dont les paroles fassent écho à ces écrivains français qui s'emportent avec une véhémence incroyable conln;

(1) TilK>Di. Qu'est-ce que le Pape? Biescia, 1860.

{%) Salvoni. — Appel au clergé clurétien, par le prêtre Antoine Salvoni, archiprêtre et vicaire honoraire de Gavardo. — B rescia, 1859.

(3) Si le Pouvoir temporel du Pape est nécessaire à V indépendance spirituelle du Pape, — Sienne, 1860.

(4) Oraison funèbre des frères Savi. — Milan, 1861.

(6) Des Pastorales politiques de l'épiscopat, par le marquis R. d*Azeglio. — Tarin, 1859.

les adversaires du pouvoir temporel. Malgré les anathèmes de la Cour de Rome et les récrimiaations de ses partisans^ je crois que tout observateur impartial (j'avoue qu*aujourd'hui il est assez difficile d'en trouver) , devrait se convaincre que pour ritalie, la conservation ou Tabolition du pouvoir temporel du Pape est une question politique et non religieuse (1).

Mais au delà des Monts les choses ne procèdent point de la même manière.

Si Ton écoulait les défenseurs du pouvoir temporel du Pape, sa conservation serait tellement exigée par les sentiments religieux de toute la catholicité, que les Italiens qui en proposent Tabolilion devraient être regardés comme les ennemis de la foi. Examinons si cette opinion a quelque fondement dans les traditions catholiques.

On ne saurait consulter là dessus les écrivains chrétiens des siècles où il n'existait rien qui ressemblât au pouvoir temporel. Écoutons plutôt Topinion du moyen âge^ exprimée par la parole puissante de Thomme que sa sainteté, sa science et son influence sur les événements de Tépoque nous indiquent comme le représentant le plus éminent du catholicisme au douzième siècle, saint Bernard. Voici comment il s'exprime dans son Traité de la Considération^ adressé à Eugène III :

« En parlant à un évëque, saint Paul dit : Qu'aucun de ceux a qui servent Dieu ne se mêle des affaires séculières. Les rois et (( les princes de la terre sont les juges des vils intérêts de ce a monde. Pourquoi envahissez-vous un terrain qui ne vous « appartient pas ? Pourquoi allez-vous moissonner un champ a qui n'est pas le vôtre. Il est indigne de vous occuper de ces « choses, parce que vous devez vous occuper d'intérêts bien <( plus grands (2).

ic Notre époque supporterait-elle qu'à des hommes qui plai- « dent pour un héritage terrestre, tu répondisses par les paroles il du Seigneur : O hommes, qui m'a fait votre juge? Que ne a dirait-on pas de toi si tu parlais ainsi? Que dit cet homme «( rustique et ignorant? Comment ne connaîl-il pas les droits <r de sa primauté? Pourquoi ravale-t-il ainsi la dignité dont

(1) Voir note V.

iS) De Comideraiiont^ lib. lY, cap. VU.

a il est revêtu. Cependant où trouveront-ils, ceux qui par- <c leraient ainsi, que les apôtres aient jamais jugé les hommes, « qu'ils aient fixé des limites, qu'ils aient partagé des territoi- . ic res. Je trouve que les apôtres ont été jugés, je ne trouve pas H qu'ils aient jamais jugé personne. Ceci sera un jour, au jugeff ment universel; tiidis ceci n'a pas encore été. Il déroge donc à (c sa dignité le serviteur qui ne veut pas être plus grand que son c maître? Le fils qui ne veut pas dépasser les limites que nos ff pères ont marquées? Notre Seigneur et notre Maître a djt : Qui « m*a fait votre juge ? et aujourd'hui son serviteur et son dis- « ciple se croit offensé si tous ne se soumettent pas à son jugeff ment. Us ne sont pas dans le vrai ceux qui croient indigne « des apôtres et de leurs successeurs de s'abstenir de juger « des biens terrestres, parce qu'ils doivent juger d'intérêts a bien plus grands. Votre pouvoir s'étend sur les péchés, et a non sur les propriétés; je ne sache pas que saint Pierre, « dont tu es le successeur, se soit revêtu d'habits de soie, qu'il c se soit recouvert d*or et de pierreries, qu'il ait paru en public « sur une haquenée blanche, entouré de gardes et d'officiers, c II a cru que sans tout cela il pourrait remplir le mandat qui ff lui avait été donné : Si tu m'aimes, mène paître mes brebis.

< En tout cela tu n'es pas le successeur de saint Pierre, mais

< celui de Constantin. Je te donne le conseil de tolérer ces

< choses, comme provisoires, sans les rechercher comme si elles « étaient dues [tolerando pro tempore non affeciando pro a debito). Mais, me diras-tu, tu m'exhortes de paître des dra- « gons et des scorpions, et non pas des brebis. C'est pour cela c aussi que je te dis qu'il les faut attaquer plus fortement par « la parole que par Tépée : car pourquoi veux-tu encore une c fois te servir de l'épée, puisqu'on t'a déjà commandé de « la remettre au fourreau (!]? »

Dans les temps modernes, l'Église n'a pas d'autorité plus imposante que celle des théologiens catholiques du siècle de Louis Xiy. Écoutons Bossuet, Fleury, Fénelon. Voyons si la parole de ces grands maîtres nous conduit à regarder le catholicisme comme solidaire du pouvoir temporel.

(I) iàid., cap. VL

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Dans VExpoiilion de la doctrine catholique ^ écrite pour indiquer la doctrine de TÉglise sur les points controrersés par les protestants, voici ce que Bossuet dit de Tautorité du Pape :

i Le fils de Dieu ayant voulu que son Église fût une et « solidement basée sur Tunité, a étabM ;U institué la primaaté ff de saint Pierre pour l'entretenir et la cimenter. Cest poar- « quoi nous reconnaissons cette même primauté dans les sacce cesseurs du Prince des Apôtres ; auxquels on doit pour cette ff raison^ la soumission et Tobéissance que les saints Conciles « et les saints Pères ont toujours enseignées à tous les fidèles.

« Quant aux choses dont on sait qu'on dispute dans les (( écoles, quoique les ministres protestants ne cessent de les « alléguer pour rendre cette puissance odieuse, il n'est pas o nécessaire d*en parler ici. Il suffit de reconnaître un chef « établi de Dieu pour conduire tout le troupeau dans ses voies ; « ce que feront toujours volontiers ceux qui aiment la concorde « des frères et l'unanimité ecclésiastique, d

De ces paroles on doit conclure : 1*" que Bossuet juge qu'il suffit pour maintenir la concorde chrétienne et l'unanimité ecclésiastique, qu'on admette un chef établi par Dieu, afin de conduire tout le troupeau dans ses voies;

2^ Qu'il croit que les opinions sur lesquelles on dispute dans les écoles n'appartiennent pas au catholicisme ;

3^ Qu'il affirme que ces opinions servaient d'appui aux ministres protestants pour rendre odieuse l'autorité légitime du Pape.

Les opinions sur lesquelles on dissertait dans les écoles théologiques au temps de Bossuet avaient rapport aux limites de l'autorité spirituelle du Pape. On n'y discutait point la question du pouvoir temporel, comme on peut le voir par les traités théologiques publiés à cette époque. Si nous regardions ce pouvoir comme essentiel à l'orthodoxie religieuse, nous devrions accuser d'un grave oubli les théologiens de cette époque et surtout Bossuet, qui affirme qu'il suffit de reconnaître le chef établi par Dieu pour conduire tout le troupeau dans ses voies. Les opinions qui voulaient étendre la juridiction spirituelle du Pape se fondaient sur une interprétation vraie ou fausse des autorités d'où dérive la tradition ecclésiastique qui, pour tous les catho-

liques sincères, est au-dessus de toules les opinions humaines. Ces autorités sont les Saintes-Écritures, les canons, les conciles, les textes des Saints Pères. Cependant Bossuet croyait nuisible de donner une trop grande importance à ces matières^ et de les présenter comme essentielles à la foi chrétienne, ce qui lui paraissait contraire aux intérétsde la religion. Gomment aurait-il pu attribuer plus d*importance à la puissance temporelle du Pape, qui, même dans Thypothèse où elle aurait été permise par Dieu pour le bien de son Église, ne serait jamais rien de plus qu'une œuvre humaine, pouvant se modifier ou disparaître avec les circonstances qui Font fait surgir? Je ne veux pas, et je ne pourrais pas, quand même je le voudrais, cacher ce qui est connu de tous, que Topinion de Bossuet a été favorable au pouvoir temporel du Pape. Cette opinion se trouve exprimée dans le Sermon sur tunité de V Église. Elle est exposée dans ces termes : a Dieu a voulu que cette Église, mère commune de tous les « royaumes, ne dépendit d*aucun royaume, et que le siège ff auquel tous les fidèles doivent se rallier pour conserver Tu- « nité de la foi, fût placé au-dessus dés partis que les intérêts « divers et les jalousies des États pourraient engendrer. L*Église, a indépendante dans la personne de son chef, de toutes les puis- « sances temporelles, se trouve ainsi en état d*exercer plus libre* « ment pour le bien commun et sous la protection des rois ff chrétiens, cette puissance céleste de régir les flmes, et tenant

< en main la balance droite au milieu de tant d'empires sou-

< vent ennemis entre eux, elle maintient Tunité commune, tantôt

< par d'inflexibles décrets, tantôt par de sages tempéraments. » Cette opinion favorable au pouvoir temporel du Pape est-elle en opposition avec celle que contient VÈxposition de la doc-trine catholique? Dans ce livre, le grand évêque avait dit qu'il suffit à l'intégrité de la foi catholique que l'on reconnaisse dans le Pontife le centre de l'unité catholique. Dit-il maintenant qu'il soit également nécessaire de croire que le Pape doit conserver son pouvoir temporel? Non certes, il exprime son opinion, il en produit les preuves, sans condamner ceux qui seraient d'un autre avis. Qui s'étonnerait que l'opinion de Bossuet fût favorable à la souveraineté du Pape? A cette époque, personne ne pensait à la détruire, pouvait-il y penser, lui qui respectait tous les pouvoirs

établis, lui qui non-seulement acceptait mais exagérait les opinions de son temps sur Tobéissance due aux monarques, lui qui n^admettait contre eux aucun cas de résistance légitime, lui qui s'inclinait deyant la dignité suprême du Pontife, tout en combattant retendue de quelques-unes de ses prétentions? II savait que le Chef de l'Église catholique devait être entièrement libre dans l'exercice de son autorité spirituelle, et Vexpérience lui enseignait qu'il ne pouvait en être ainsi si le. Pape était soumise un monarque absolu comme Louis XIY ou tous les autres monarques catholiques de cette époque. Bossuet, vivant au dix-septième siècle, ne pouvait qu'être favorable au pouvoir temporel de la Papauté. Mais avait-il reconnu les inconvénients qui accompagnent cette institution? Son âme en était-elle impressionnée à ce point que, vivant dans un temps où il eût été possible de garantir d'une autre manière l'indépendance du pontificat catholique, il aurait été disposé à abandonner l'opinion qui favorisait le pouvoir temporel? Certes, quand même tel aurait été l'avis de Bossuet, il ne l'aurait pas exprimé dans le sermon sur l'unité de l'Église. Le pouvoir temporel du Pape ne rentrait pas dans son sujet. Il en parlait incidemment, en l'indiquant comme un moyen qui servait à Dieu pour obtenir l'unité. Il était trop grand orateur pour entrer dans une digression qui l'aurait éloigné de son thème. Il connaissait trop les convenances pour venir dans cette occasion exprimer des opinions toujours désagréables au Pape et à sa Cour, quand môme il les aurait partagées.

Pour rechercher quelle était sur ce point la pensée des grands théologiens de l'époque où vécut Bossuet, il faut consulter Fleury, son disciple et ami, qui a mérité le respect de tous par la pureté de son caractère, par sa piété, par sa vaste érudition, par son esprit judicieux et ses opinions modérées. Le texte que je vais rapporter sera un peu long, et je prie le lecteur de l'examiner attentivement parce qu'il lui donnera une iiiée juste de l'opinion des catholiques les plus sincères et les plus éclairés, avant que les passions politiques ne vinssent troubler les consciences timorées.

« On eut raison de condamner Arnaud de Bresse qui révol- « tait les Romains contre le Pape : soutenant len générai qu'il

« n'était permis au clergé de posséder ni seigneuries, ni terres, « ni biens immeubles, et qu*il ne devait subsister que d'aumônes « etd*ûffrandes volontaires (1). J'avoue toutefois que j'aurais « souhaité trouver dans les auteurs du temps d'Arnaud, les rai- « sons par lesquelles on réfutait ces erreurs. Car les deux let* « très de saint Bernard aux Romains sur ce sujet ne sont que « des déclarations pathétiques où il n'entre point en preuve, et « suppose le droit du Pape incontestable. Aussi ne révoquait-il a pas en doute la donation de Constantin, comme nous venons « de voir (Ép. 243,244). Cette pièce reçue pour vraie établissait

(1) De très-boDs catholiques ont défendu Arnaud de Brescia contre Taccusation d'hérésie qui est souvent lancée contre lui ; voici leurs raisons :

1* Il n'existe aucun acte de Tautorité ecclésiastique qui ait déclaré hérétique Arnaud de Brescia. Dans une lettre adressée de Brescia au clergé de Rome, Tan lUS, -il est appelé schismatique par le Pape Eugène III. Il a encore yéc)i jusqu'à l'an 1155, et aucun historien n'indique que dans ce temps il ait exprimé des opinions hérétiques ;

2* Il n'existe aucun ouvrage d'Arnaud. Ses opinions ne sont connues que par des écrivains contemporains qui lui étaient hostiles, tels que saint Bernard, Othon de Fresinge et Contran, auteur d'un poëme intitulé Z.t^urt»M. Aucun de ces écrivains ne cite ses paroles.

3« Saint Bernard, le seul des trois qui ait une grande autorité dans l'Église, Taccuse d'hérésie, pour avoir défendu les opinions d'Abailard au concile de Sens. Mais quoique dans cette occasion Arnaud ait professé des opinions erronées, rien ne démontre qu'il ait opposé à l'Église cette résistance opiuiàtre qui constitue rhérésie. Au contraire, l'imputation de schisme qu'il reçut plus tard du Pape Kugène III, et l*hospitalité qu'il reçut en 1140 du cardinal Gui, légat du Saint- Siège en Allemagne, qui fut depuis le Pape Gélestin II, prouvent qu'il ne fut pas regardé comme hérétique.

4* Pour ce qui concerne l'imputation de schisme, aucun des faits que l'histoire raconte d'Arnaud de Brescia ne constitue une révolte contre l'autorité spirituelle des pasteurs de l'Église. Dans ces siècles d'ignorance on acccusait souvent de schisme ceux qui attaquaient les droits séculiers des évéques et des Papes.

5« Quant à l'opinion à laquelle Fieury fait allusion, et à plusieurs autres du même genre qu'on lui attribue, on ne trouve aucun témoignage positif qui au* torise à les imputer à Arnaud de Brescia, et il est facile d'expliquer comment elles lui ont été attribuées. Il a dû se prononcer avec beaucoup de vigueur contre les abus auiquels donnaient lieu la puissance et les richesses des ecclésiastiques, Arnaald d'Alby et Pierre de Yaldo enseignaient presque dans le même temps que l'Église ne peut posséder des biens temporels; ils furent auteurs de l'hérésie des Vaudois, qu*on appela aussi les pauvres de Lyon, Pour peu que la méchanceté des ennemis d'Arnaud de Brescia y aidât, il ne dut pas être difficile de lui attribuer ces erreurs. Au reste, saint Bernard lui-même reconnaît la sévérité de ses mœurs. Utinam tam sanœ esset docirinœ, quam districtœ est vf^of ! Arnaud de Brescia a trouvé un savant apologi«te dans Guadaguini : Apologia d*ÂmaUio di Bruda, — Pavie, 1780. i vol.

« le fait et le droit particulier du Pape, et pour le droit du « clergé en général, il était certain comme je viens de le mon- <c tirer.

« Mais il fallait se souyenir de cette maxime si sage de Tapô- « tre» que ce qui est permis n'est pas toujours expédient a (1. Cor. YI. 12); et considérer comme les anciens que Té- 4c tendue de Tesprit humain est trop bornée pour suffire à exerce cer en même temps la puissance spirituelle et la temporelle. « Il fallait du moins respecter la conduite des anciens, et penser « que si la donation de Constantin était vraie, saint Léon et « saint Grégoire l'auraient connue et auraient eu de bonnes oc raisons pour ne s*en pas prévaloir, comme il est certain qu*ils « ne Tout pas fait. L'expérience de plus de six cents ans a fait « voir combien leur conduite était sage. Des évoques purement « évêques donnent peu de prise à la puissance séculière^ au « lieu qu'elle a continuellement à démêler avec des évoques sei- « gneurs. Ce n'était déjà que trop au gré des saints évéques « d'avoir des biens temporels à gouverner ; nous voyons comme a saint Gbrysostôme s'en plaignait, et comme saint Ambroise ff se déchargea sur son frère Satyre du soin même de son patri- « moine.

ff Quand l'Église a établi la règle de n'admettre aux ordres (( sacrés que ceux qui auront embrassé la continence, elle n'a «( pas seulement regardé la pureté convenable pour s'approcher ff continuellement des saints ministères, elle a voulu encore quQ « ses principaux ministres fussent dégagés des soins que le maff riage attire nécessairement, et qui font dire à saint Paul que « l'homme marié est partagé entre Dieu et le monde. Or qu*est' « ce que le soin d'une famille particulière en comparaison du ff soin de tout un État? Qu'est-ce que la conduite d'une femme tt avec cinq ou six enfants et autant de domestiques, à propor- « tion du gouvernement de cent mille sujets ?

« Nous sommes naturellement plus frappés des choses sen* « sibles que des choses spirituelles (1 Cor. YII, 33). Un prince « est occupé à réprimer des crimes, à prévenir des séditions et ff des conspirations contre sa personne et son État. H travaille à <c le conserver et le défendre contre les ennemis du dehors, et à ff profiter des occasions de Tagrandir. Pour cet effet, ilfautlever

et entretenir des troupes, fortifier et munir des places, amasser des trésors pour fournir à tant de dépenses. Il faut avoir correspondance avec les princes voisins, négocier, faire des traités de commerce et d*alliance. Ces occupations paraissent à un politique sérieuses et grandes ; les fonctions ecclésiasti* qnes en comparaison lui semblent petites et presque des amusements d^ènfants. Chanter dans une église, marcher en procession, pratiquer des cérémonies, faire un catéchisme, lui paraissent des occupations vulgaires dont le premier venu serait capable. L'important, selon lui, et le solide, est de maintenir sa puissance et d'affaiblir ses ennemis. Il r^arde la prière^ la lecture et la méditation de VÉcriture-Sainte comme des occupations plus convenables à un moine qu'à un homme d'État, et il ne trouve jamais de temps à y donner. Vous avez vu comme saint Bernard craignait pour le pape Eugène, que l'accablement des affaires ne l'empêchât de faire les réflexions nécessaires sur ses devoirs et sur lui-même (1. Gons. ch. 2), et qu'il ne tombât enfin dans l'endurcissement, c Peut-être croirez-vous qu'un évêque prince se réservera les fonctions spirituelles et se déchargera sur quelque laïque du gouvernement de son État. Il s*en gardera bien, de peur que ce laïque ne devienne le véritable prince. Il abandonnera plutôt à d autres le spirituel : car il ne craint rien d*un pré* tre, d'un grand-vicaire, d'un évêque suffragant. Il leur laissera volontiers l'étude de la théologie et des canons, la prédication, le soin des âmes, dont il se fera tout au plus rendre un compte général ; mais il sera informé endétail de ses troupes, de ses places et de ses finances. Il en chargera sous lui d'autres eccléûastiques, à qui il se fiera plus qu'à des laïques, mais qui ne seront ecclésiastiques que pour la forme et gens d'afE&ires en effet. Si vous en doutez, voyez comment sont gouvernés les diocèses et les États de ces prélats si puissants d'Allemagne et de Pologne. Vous verrez par cette expérience que les anciens étaient bien sages, et que Talliance de la puissance temporelle à la spirituelle n'était avantageuse ni à la religion ni à l'État.

t Pour la religion, il est évident qu'elle était mieux soutenue par des évêques purement évéques et uniquement occu-

a pés du spirituel, comme saint Ambroise et saint- Augustin. Ils « présidaient ordinairement aux assemblées desCdèles, offraient (r le saint sacrifice et l*accompagnaient d'instructions ; ils étaient « les prédicateurs et les théologiens de leurs Églises. La parole « de Dieu avait un tout autre poids dans leur bouche, soutenue (( par Tautorité de leur place et de leurs vertus, que dans la « bouche de simples prêtres souvent étrangers ou mercenaires. <r La théologie était traitée plus sérieusement et plus noblement ce par ces pasteurs si occupés, que par des docteurs oisifs, c( qui ne cherchaient qu'à subtiliser et à renchérir les* uns sur «t les autres par de nouvelles questions. Les Pères n'écrivaient « de théologie qu'à mesure qu'il s'élevait des erreurs qu'on « était obligé de combattre; ils entraient autant qu'il était pos- « sible dans le détail de l'instruction des catéchumènes, de la con- « version des pécheurs et de la conduite des pénitents. Ils « étaient les arbitres charitables et les médiateurs de la paix « entre toutes les personnes divisées : c'était à eux que de- « mandaient conseil ceux qui voulaient avancer dans la piété» «r nous le voyons dans leurs lettres.

« Il est vrai qu'il n'y avait que des biens spirituels à attendre « de ces saints évoques, ils ne faisaient la fortune de personne « et c'était encore un grand avantage pour la religion. Ce n'esk er pas sans grande raison que Jésus-Christ, la sagesse même, a (c voulu nattre pauvre et destitué de tous les biens qui attirent ff la cqpidité des hommes : il fallait que ses disciples ne fussent « attachés à lui que par la force de la vérité et l'amour de la « vertu, n a voulu que ses disciples lui fussent semblables, et « qu'il n'y eût d'autres attraits pour le suivre que le désir de € devenir meilleurs, et l'espérance des biens éternels. Qui- « conque croit que les biens temporels, quels qu'ils soient, ri- « chôsses, honneur puissance, faveur des grands, sont des € moyens propres à établir TÉvangile, il se trompe, je le dis « hardiment, et n'a pas l'esprit de l'Évangile. La raison en est <c évidente; si en prêchant la religion, vous avez des honneurs <r Ou des richesses à distribuer, vous ne pouvez discerner par « quel motif on vous écoute : si c'est pour devenir plus riche ou «r meilleur; vous courez hasard de ne faire que des hypocrites : « ou plutôt il est presque sûr que vous n'en ferez point d'autres

« puisque la. plupart des hommes ne sont touchés que de Tin- « térèt temporel. Et ne dites point qu'il est bon de joindre Tun « et l'autre et d'attirer par toutes sortes de moyens les hommes « dont on connaît la faiblesse. Jésus-Christ la connaissait mieux « que nous et n'a jamais employé de tels moyens. C'est donc une « illusion del'amour-propre^ c'est que les ministres de l'Évan- « gile sont bien aises de jouir en attendant de ces richesses, c et de ces honneurs^ dont ils prétendent se servir pour gagner « des âmes.

« Revenons aux évoques, et concluons que ce n'est qu'igno- « rance et grossièreté qui leur a fait croire que les seigneuries ff unies à leurs sièges étaient utiles pour soutenir la religion. Je « ne vois que l'Eglise romaine où l'on peut trouver une raison « singulière d'unir les deux puissances. Tant que l'Empire ro- <r main a subsisté, il renfermait dans sa vaste étendue presque ff toute la chrétienté ; mais depuis que l'Europe est divisée entre ce plusieurs princes indépendants les uns des autres, si le Pape « eût été sujet de l'un d'eux, il eût été à craindre que les autres ft n'eussent eu peine à le reconnaître pour père commun et que « les schismes n'eussent été fréquents. On peut donc croire que

< c'est par un effet particulier de la Providence que le Pape s'est « trouvé indépendant et maître d'un État assez puissant pour € n'être pas aisément opprimé par les autres souverains, afin

< qu'il fût plus libre dans l'exercice de sa puissance spirituelle c et qu'il pût contenir plus facilement tous les autres évéques

< dans leur devoir. C'était la pensée d'un grand évêque de no* « tre temps.

« Mais en général, si l'union des deux puissances était utile à « la religion, ce devait être pour établir et maintenir les bonnes « mœurs qui sont le fruit de la doctrine chrétienne. Car Jésus- « Christ n'est pas venu seulement nous enseigner des vérités « spéculatives, il est venu, comme dit saint Paul, pour purifier un « peuple qui lui fût agréable et appliqué aux bonnes œuvres. « Si c'est le but de la vraie politique et le premier devoir des

< princes chrétiens, à plus forte raison c'est celui des ecclésias-

< tiques dont la profession est de sanctifier les autres. C'est à « ceux qui ont voyagé chez les princes ecclésiastiques à nous <K dire ce qui en est; si Ton y voit moins de vices scandaleux, si

« l*on 7 commet moins de crimes, s*il y a plus de sûreté sur les « chemins et de fidélité dans le commerce, en un mot si leurs a sujets se distinguent par la pureté de leurs mœurs de ceux des ff princes séculiers.

ff Je n'ai pas môme ou! dire que les États des ecclésiastiques ce soient plus heureux que les autres pour le temporel. Au con- « traire, comme ce n'est pas la profession de ces princes d*6tre « guerriers, leurs peuples sont plus exposés aux insultes des «r ennemis du dehors. Ces États n'étant point héréditaires, les c( parents et les ministres du prince ne songent qu'à profiter do « présent, souvent aux dépens du peuple, sans étendre leurs <r soinsàTutilité publique, pour multiplier les habitants, cultiver <r les terres, favoriser l'industrie, faciliter le commerce, faire «r fleurir les arts, attirer dans l'État Tabondance et les commo- « dites de la vie. Ces grandes vues conviennent mieux à des répu- « bliques ou à des princes qui considèrent leur postérité.

« Nous n'avons point vu chez les Grecs d'évôques-seigneurs, « parce que, malgré l'affaiblissement de leur empire, ils ont tou- «r jours conservé la [tradition des lois romaines et les maximes (( de la bonne antiquité, suivant lesquelles toute la puissance a publique résidait dans le souverain et n'était communiquée <i aux particuliers que par les magistratures et les charges, mais « ne leur était jamais abandonnée en propriété. Aussi les Grecs «c étaient*ils fort scandalisés de voir nos évéques posséder des cr seigneuries et, pour les défendre, lever des troupes, les con- (( duire en personne et porter les armes. Un d'eux disait que le « Pape n'était pas un évoque, mais un empereur (Ghr. Glass.IY, <( c. 116). Ce que je dis des évéques grecs se doit entendre aussi « des Syriens et des autres Orientaux, avant qu'ils fussent sous (c la domination des musulmans, car depuis ils ont été plutôt <r esclaves que seigneurs (1). »

Tout le discours de l'abbé Fleury se résume en deux propositions :

1® Selon les principes de la morale chrétienne et selon l'esprit de la discipline ecclésiastique, Texercice du pouvoir temporel ne convient pas aux ministres de la religion ;

(t) Fleury. — Discours $ur Chistoirt ecciésioêtique» DUc. IV, § IX.

^ On peut troayer une raison particulière pour unir les deux pouvoirs dans TÉglise Romaine.

Mais ces raisons de quelle nature sont-elles? Les maux que Ton a lieu de craindre du mélange des deux pouvoirs n*existentik pas à regard du Pape et des prélats qui l'assistent dans l'exercice de l'autorité qui lui est confiée sur les choses spirituelles? Fleury ne dit rien qui conduise à établir celte exception. Pour maintenir au Souverain-Pontife le pouvpir temporel sur TÉtat- Romain, il met en avant deux arguments bien différents de ceux qui lui ont fait aOirmer la règle générale contraire au pouvoir temporel de l'Église : 1"* La crainte qu'il ne soit opprimé par les Souverains, et qu'il ne soit ainsi moins libre dans l'exercice de son pouvoir spirituel. C'est au fond l'argument de Bossuet. 2* Le danger que les princes temporels né refusent de le reconnaître pour père commun des fidèles» s'il était soumis à une autre souveraineté que la leur.

En produisant ces arguments, Fleury s'abstient d'affirmer que le pouvoir temporel soit absolument nécessaire au Pontife ; encore moins, dit-il, qu'il ne doit jamais le perdre quels que soient les changements qui puissent arriver dans les conditions des peuples et de leurs gouvernements. Il commence par affirmer positivement que l'ignorance et la grossièreté purent seules faire croire aux évèques que les souverainetés temporellesunies à leur siège fussent utiles à la religion ; puis il met en avant l'excep* tion en termes bien plus faibles, et il dit seulement que quant . à l'Église Romaine, il peut se trouver une raison singulière pour unir les deux pouvoirs. Il n'affirme pas que cette raison doive être tenue pour bonne, ni qu'elle ait assez de force pour prévaloir sur celles qu'il produit contre les souverainetés ecclésiastiques; il continue ensuite à exposer d'autres arguments qui condamnent le pouvoir temporel de TÉglise, et il laisse l'argument favorable à celui du Pape, comme caché parmi ceux qui sont favorables à la thèse contraire. Si Fleury avait été d'un avis entièrement opposé à ce pouvoir, et qu'il eût voulu s'asbtenir de l'ex* primer $oit par le désir d'éviter un scandale, soit par la nécessité d'obtenir la permission d'imprimer son ouvrage, il n'aurait pas ^ écrit différemment. Il est encore une chose qui me paraît étrange dans l'argumentation de Fleury en faveur du pouvoir temporel

du Pape^ c*6stque rhonnète et pieux écrivain met les raisons de la prudence humaine au-dessus de celles de la morale chré-» tienne. Les dangers que ferait courir au Pape Toppression des puissants! Mais TÉglise n*a-t-elle pas régné au milieu de ces dangers, n'a-t-elle pas grandi en les combattant? L'erreur de eeux qui pencheraient à méconnaître Tautorité du Pontife s*il lui manquait la majesté royale I Mais TÉglise n'a-t-elle pas été instituée pour combattre toutes les erreurs que Torgueil humain inspire? Quand je compare la faiblesse de ces arguments avec la force de ceux par lesquels Fleury démontre les inconvénients des souverainetés ecclésiastiques, quand je considère la façon dont il les expose, je ne sais si je dois le placer parmi les parti* sans du pouvoir temporel du Pape.

Après Bossuet, il n*est pas dans TÉglise de France d'autorité plus grande que Fénelon : sur les ailes de la religion et de la charité, ce beau génie s*élève souvent au-dessus des horizons de son siècle. Le pieux archevêque de Cambrai s'abstient de signaler les abus du pouvoir temporel ; mais, malgré toute sa réserve, il ne dissimule pas combien cet alliage que Bossuet parait croire nécessaire, est nuisible au pouvoir spirituel. « Il n'est rien, « dit-il, que le Siège Apostolique ne puisse obtenir de Tamour « filial des fidèles^ pourvu qu'il ne s'attribue aucun pouvoir c temporel. Qu'on éloigne ce malheureux soupçon et tout sera « réparé. .. Voulez-vous distinguer le pouvoir spirituel du pou- . «( voir temporel et éviter une confusion qui est la source de tant « de maux? Portez vos regards sur l'Église florissante au temps « des martyrs. Alors, sans réclamer aucun pouvoir temporel, ff elle exerçait librement sa juridiction spirituelle sur les âmes, c Combien l'épouse de Jésus-Christ se dépouillerait volontiers « de ses territoires, de ses richesses, des misérables dignités de € ce monde, pour retourner en cet état (1). » J'ignore si en écrivant ces mots l'ftme tendre et mystique de Fénelon pouvait se croire l'interprète de la Cour de Rome et des prélats de son temps : ce qui est sûr, c'est que malgré le démenti qu'il reçoit delà conduite actuelle de la Cour de Rome, le grand archevêque de Cambrai croyait suivre le véritable esprit de l'Évangile et de

(1) De êummi fxmtificis auctoritaie. Dissertatio, cap; XLU.

rÉglise^ et que rien ne ressemble moins à son langage que celui de ces écrivains catholiques d'aujourd*hui, qui prétendent que le chef de TÉglise cesserait d*ètre indépendant le jour où un autre souyerain régnerait à Rome. Dans le dix-huitième siècle aucun écrivain ecclésiastique français ne s*est élevé à la hauteur de ceux que nous venons de citer. Mais nous ne nous apercevons pas que les théologiens de celte époque laissent voir plus de zèle pour le pouvoir temporel du Pape.

L'abbé Pluquet a sa place parmi les théologiens les plus sensés et les plus savants de son temps. Dans un des chapitres suivants (1) i*aurai Toccasion de citer un passage dans lequel il attribue en grande partie le protestantisme au pouvoir temporel Je m'arrête dans cette revue rétrospective des opinions catholiques sur le pouvoir temporel du Pape. Les opinions plus modernes n'appartiennent pas à l'histoire mais à la polémique contemporaine.

Avant de m'y engager, je crois devoir rapprocher les différentes opinions que je viens d'exposer.

Saint Bernard a signalé les abus du pouvoir temporel^ il l'a rangé parmi les choses qu'on doit tolérer pour un temps, mais non réclamer comme un droit.

Bien loin d'exiger des catholiques qu'ils Papprouvent, Bossuet a déclaré qu'il leur suffit de reconnaître un chef établi par Dieu sur son Église. Si dans l'institution du pouvoir temporel il voit un fait providentiel, cela ne préjuge en rien la question pour l'époque plus récente^ puisque même en admettant cette opinion, rien n'empêcherait de croire que par de nouveaux événements la Providence n'ait fait voir qu'il est dans ses desseins de l'abolir. Fénelon déplorait que le pouvoir temporel empêchât le Saint- Siège d'obtenir l'amour des fidèles. Il ne trouvait le type de la liberté de l'Église ni dans l'organisation théocratique du moyen âge, ni dans la Souveraineté attribuée au Pape sur l'État- Romain ; mais dans les conditions de l'Église, telles qu'elles étaient au temps des martyrs.

A côté d'une seule considération favorable au pouvoir temporel, tirée des motifs de la prudence humaine, Fleury en a'

(1) V.irparUe, chap. UI.

placé plusieurs autres qui lui sont contraires et qui sont tirées des motifs de Tordre spirituel et religieux.

Pluquet a vu dans le pouvoir temporel et dans les abus qu^il a amenés^ une des causes principales du protestantisme.

Le langage de ces grands théologiens ne rappelle donc en rien les opinions des écrivains et des orateurs qui voudraient rendre le catholicisme solidaire du pouvoir temporel du Pape.

suis ont été respectueux pour ce pouvoir^ on ne saurait nier que les graves inconvénients qui en étaient résultés avaient fiait naître dans leur esprit des doutes sérieux. Ces doutes se seraient changés en certitude s'ils avaient vécu dans un temps où l'indépendance du Pape eût pu être garantie autrement qu en le mettant à la tête d'un royaume» où la conservation du pouvoir temporel fût devenue une occasion de discordes^ de haines, de rébellions, de guerres, et où la Papauté, cette grande institution que Bossuet recommandait à tous les chrétiens pour maintenir la concorde entre les frères, parût déchue de sa majesté parce que :

Le chiavi che gU far concesie DiveniBser segnacolo in yenillo Ghe contra 1 battezzati combattene (S).

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