‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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— ni LA LIBERTE MOBAUB ST OB LA LBBRTi L^AALB M VbQUSE»

Dans le gouvernement des sociétés humaines, aucune force n*est aussi grande et aussi salutaire que la tradition, parce

(1) ... Ces clefs qui lui fareot confiées,

ComQie an signe sanglant forent armoriées Sar le drapeau levé contre les baptisés.

Oaktb. Par., ch, xxvii.— Trad. Ratisbomnb.

— iS3 —

qa*elle préTient des questions qu*on ne saurait soulever sans troubler les esprits. Mais la tradition perd sa puissance, quand elle ne répond plus à aucune des idées qui vivent dans la conscience des nations.

Depuis le seizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième» le pouvoir temporel de la Papauté s*est appuyé sur la tradition ; pendant toute cette période, il a été accepté sans contestation ; s'il était moins consacré par la religion qu'on ne veut le dire aujourd'hui, la tradition et les habitudes religieuses des populations de rÉtat-Romain lui faisaient cependant une condition exceptionnelle que Machiavel avait remarquée avec sa sagacité habituelle (1).

De nos jours il en est autrement : le pouvoir temporel du Pape a disparu de la plus grande partie de son ancien territoire, partout il aurait eu le même sort sans Tappui de Toccupation étrangère.

La voix du chef de la catholicité, entouré des évoques appelés de toutes les parties du monde chrétien, s'est fait entendre pour protester en faveur du pouvoir temporel qui lui a été confié et qu'il doit conserver, disait-il, dans Tintérôt de TÉglise. Malgré le scepticisme et Tindifférence de notre époque, cette voix eût été puissante si elle s'était adressée à ces sentiments sa- , crés de la religion qui sont enracinés dans le cœur humain, et auxquels le Christianisme a donné une force que les idées nouvelles n*ont pas détruite. Mais malgré tout Tapparat dont le Pape s*est entouré, sa parole n'a ébranlé aucun des esprits qui étaient hostiles ou indifférents à ce pouvoir qu'on voudrait en vain soustraire aux vicissitudes des choses humaines.

On le savait déjà, on Ta vu une fois de plus, cette force qui a autrefois remué le monde, est devenue aujourd'hui impuissante pour détourner ou pour ralentir le cours des idées et des événements politiques.

Mais considérons de plus près les deux grands actes qui ont eu lieu à Rome dans le consistoire du 9 juin dernier : Tallocution du Pape et la réponse des évoques. Sans nous départir du respect dû à de si grandes autorités, examinons-les avec une entière liberté d'esprit.

(t) V. ei'destu^, paga Bi.

Ces actes contiennent deux parties distinctes : ane appréciation des événements qui ont diminué le territoire et qui menacent dans l'avenir le pouvoir temporel du Pape; Taffirmation de la nécessité de conserver le pouvoir temporel comme garantie d'indépendance pour rÉglise. L'appréciation des événements ne brille ni par sa modération ni par son impartialité. Quelle que soit Texagération de ce langage, il ne doit pas nous surprendre. C'est celui que depuis longtemps les Papes ont employé contre tous ceux qui portaient atteinte à leurs prérogatives spirituelles ou temporelles. Il est devenu un formulaire diplomatique à Tusage de la Cour de Rome. Aucun catholique éclairé ne saurait y chercher la règle des jugements qu*il doit porter sur les faits historiques anciens ou contemporains; s'il en était ainsi, l'impartialité et la modération, sans lesquelles la justice disparaîtrait deThistoi* re, ne seraient plus des yertus à Tusage des fidèles, et Ton condamnerait au nom de la religion toute autre histoire que celle du P. Loriquet, et toute autre critique que celle de M. Veuillot.

Nécessaires dans l'appréciation des faits qui se sont passés depuis plusieurs siècles, Timpartialité, la modération, la justice» le sont encore plus quand il s*agit des faits contemporains ; on ne saurait l'oublier sans manquer à tous les devoirs que la religion et la charité nous imposent envers notre prochain. Au nom de ces principes sacrés, nous réclamons pour les Italiens le droit d'en appeler des jugements du Pape à ceux'de toutes les coqsciences honnêtes des contemporains et de la postérité. Mais oe qui doit nous occuper ici, c'est l'affirmation de la nécessité du pouvoir temporel. Que réclame le Pape? Un royaume, c'est-^dire quelque chose qu'avec la meilleure volonté, personne ne pourra rapger parmi les biens spirituels que le divin fondateur de l'Église est venu apporter au genre humain.

En réclamant la conservation du pouvoir temporel» le Pape ne parle pas au nom de ces traditions sacrées qui découlent d*une source divine» et auxquelles tout catholique doit se soumettre. Il s'est justement récrié quand on lui a attribué l'intention d'ériger la conservation du pouvoir temporel en dogme de foi. Il n'y a pas là non plus une de ces lois disciplinaires de l'Église qui règlent les acies religieux et auxquelles les fidèles ne sauraient se soustraire.

En se présentant devant les rois et les peuples chrétiens, pour réclamer un royaume, le Pape dit qu*ii ne saurait renoncer à ce royaume qui ne lui appartient pas, puisqu*il est à TEglise, qu'un devoir sacré s*y oppose. Après une déclaration si solennelle, qui de nous, laïques soumis à sa juridiction, viendra dire au Saint-Père que les motifs qui arrêtent sa conscience ne sont que 'de vains scrupules? Mais n*a-t-on jamais vu des souverains perdre leurs droits à des couronnes auxquelles ils n'avaient pas renoncé. En dix-huit mois, on Ta. vu quatre fois en Italie, et l'Europe a accepté ce fait avec des réserves, il est vrai^ mais elle Ta accepté le jour où elle a reconnu le royaume d*Itnlie, et elle a eu raison, puisque la constitution définitive de ce royaume peut seule donner des garanties d^ordre et de stabilité à la péninsule et à TEurope. Le même motif exige qu*on laisse tomber le pouvoir temporel du Pape, et je l'ai démontré longuement.

Le Pape a dit : mon'pouvoir temporel est nécessaire à la religion. Chef de l'Église, je suis seul juge des nécessités religieuses de la catholicité. Rois ou sujets, les fidèles ne sauraient appeler de ce jugement sans se révolter contre Tautorité spirituelle à laquelle ils doivent être soumis.

Que le Pape dise demain : il est nécessaire à la religion que le mariage civil soit aboli, que l'Église soit libre d'acquérir ; Qu'il dise après-demain : il est nécessaire que la censure remplace la liberté de la presse, la France serait-elle tenue de lui obéir? Elle ne saurait le faire sans se mettre sous le joug de la théocratie. 11 en serait de même en Italie si l'on admettait qu'une royauté quelconque doit être conservée, parce qu'elle est nécessaire à la religion. Nous avons vu que l'opinion qui admet cette nécessité ne saurait se rattacher aux traditions dont le catholicisme ne saurait se départir. La réponse des évoques au Pape nous confirmerait dans cette opinion s'il en était besoin. C'est dans les conditions actuelles, inprœsenti rerum humanarum statu^ qu'ils affirment la nécessité du pouvoir temporel. Il n'y a donc en tout ceci qu'une question d'opportunité, une de ces questions où aucune autorité religieuse ne saurait entraver la discussion, et qui doit rester libre pour la société laïque, comme elle Test pour le clergé.

Après avoir écarté les exceptions préjudicielles, abordons ce sujet digne de toute Tattention des hommes éclairés, en tant qu*il touche à la réconciliation delà religion et de la liberté qui est le plus grand intérêt de la civilisation moderne.

Que le pouvoir temporel du Pape soit utile à la religion, c'est ce qui est en question. Ce qui ne peut l'être, c'est que Tautorité de la religion est sans cesse mise en œuvre pour conserver un État au Pape et à sa Cour; c*est qu'un Élat appartient toujours à la catégorie de ces biens terrestres que la religion ordonne de mépriser; c'est que le Souverain -Pontife, les cardinaux, les évêques nous paraissent soucieux de conserver ce pouvoir bien plus que de calmer les haines, d'humilier l'orgueil, de réprimer les ambitions et les excès des partis ; que de régénérer par l'éducation et l'instruction les dernières classes de la société, ou de protéger les malheureux et les opprimés. Je ne veux pas pénétrer dans les intentions du clergé ni l'accuser d'être indifférent à ces objets qui touchent aux intérêts les plus vitaux de la religion. Cette apparence peut être trompeuse; mais, vraie ou fausse, elle présente la hiérarchie ecclésiastique comme plus soucieuse du pouvoir temporel que de tous les grands devoirs que j'ai signalés.

Cette apparence nuit au respect des peuples envers le clergé» envers l'Église, envers la religion catholique; cependant, pour les hommes d'une foi et d*une piété sincères, maintenir ce respect spontané et volontaire, devrait être une obligation plus impérieuse que de conserver un État au Pape.

Invoquer l'intérêt de TÉglise comme la raison d'être d'un État gouverné par le représentant suprême de la hiérarchie ecclésiastique, n'est rien moins que la négation absolue de toutes les maximes chrétiennes en ce qui a rapport à la puissance des gouvernements. Le bien des gouvernés doit être le but, le pouvoir des gouvernants, le moyen par lequel on arrive à ce but. Suivant l'opinion de saint Thomas et des plus célèbres docteurs, quand les rôles sont intervertis et que Tobéissance des sujets esl un moyen pour maintenir et accroître la puissance des rois, le pouvoir d u monarque se change en tyrannie et n'a plus droit à l'obéissance. C'est ce qui est arrivé dans l'État-Romain, où Ton ^dttt à toute force maintenir le pouvoir temporel du Pape, non

qu'on le croie nécessaire pour défendre les droits et protéger les intérêts de ses sujets; mais parce qu'on suppose que ce pouvoir est nécessaire au bien de TÉglise.

Et il y a quelque chose de pire : faire prévaloir l'intérêt contre le droit, c*est la négation de toute morale. Et cela se fait au nom de la religion qui dit à ses disciples : Si ton prochain te demande ton manteau, donne- lui encore ta tunique, et à ses apôtres : Si Von ne vous reçoit pas quelque part et que l'on n'écoute pas vos paroles, iloignez-vous de cette maison ou de cette cité et secouez la poussière de vos pieds.

« Je ne sais si, en présence d'accusations, qui ne sont que trop « nombreuses, graves, pressantes, et qui s'élèvent de toutes parts « contre le gouvernement du Pape, ceux qui opposent l'utilité « de rÉglise se sont rendu un compte exact de ce qu'ils disent. « Croient-ils que le gouvernement temporel du Pape ait une ff raison d'être qui lui soit propre, une légitimité tout à fait §pé- « ciale, dérivée de l'intérêt catholique, qui l'exempte de tout « examen juridique, qui le mette en dehors du droit commun « des gouvernements, qui rende inutile toute recherche sur ses « qualités bonnes ou mauvaises, et toute investigation pour ce reconnaître si les plaintes et les griefs des populations ont « quelque fondement? Croient ils que ce gouvernement doit « être maintenu, non parce qu'il est bon, mais parce qu'il est < utile à rÉglise?

c Si telle est vraiment leur pensée, dès qu'on admet (et « comment ne pas l'admettre) que tous les hommes, tous sans « distinction, y compris les sujets du Pape, ont le droit d'être « gouvernés avec justice, il faut admettre en substance que si c Ton met, d'un côté, le droit des populations, de Tautre « Vutilité de l'Église, Y utilité doit l'emporter sur le droit. Le c pouvoir temporel, disent-ils, est nécessaire à l'Église. Si c quelqu'un en souffre, patience: qu'il porte en paix ses c tribulations, qu'il pense que son sacriflce est nécessaire à € l'Église I

c Si un philosophe de l'école utilitaire tenait ce langage, il c n*y aurait rien à redire. Dans ses théories, cet argument de c l'utilité serait parfaitement à sa place ; mais que des écrivains c qui se vantent d'être chrétiens aillent chercher dans les vieux

« arsenaux du rationalisme des armes pour défendre le Chris- « tianisme, cela ne se comprend pas.

c Et qu on ne vienne pas nous dire qu'il s'agit ici d'utilité « majeure, d'intérêts spirituels; aucune excuse, aucune ne jusc tifie la violation d'un droit formel et précis. Qui vole fait mal, « quand même il n'aurait d'autre but que de faire une donation c à rÉglise. Qui assassine fait mal, quand même il ne se propo-

< serait que de délivrer l'Église d'un ennemi dangereux. Qui c enfreint, qui viole le droit que trois millions de créatures c humaines ont d'être bien gouvernées, fait mal, quand même

< il serait persuadé que le pouvoir temporel est utile à l'Église. • N'ayons pas la présomption, la témérité, la folie de penser

c que nous puissions faire quelque chose de plus utile que

< d'être justes.

c Ne faisons pas à l'Église de Jésus-Christ l'injure de croire « que pour vivre et pour prospérer, elle ait besoin de viclimes t humaines. Le Christianisme n'est pas venu pour rétablir les « sacrifices humains, mais pour les abolir (1). >

En réalité, l'argument qu'on déduit de l'intérêt de la religion et de l'Église, ne peut réfuter ces objections que si Ton a auparavant consacré deux autres principes : le premier, que les nations catholiques ont le droit de contraindre l'Italie à persévérer dans sa foi et à maintenir sur son territoire le siège suprême de la catholicité; le second, que ce siège ne^peut aucunement subsister, à moins que le Pape ne soit souverain absolu de trois millions d'Italiens.

En tant que catholiques, les Italiens ont le devoir de persévérer dans la foi et de maintenir dans Rome un siège sûr et paisible au chef de l'Église. Qui en doute? Mais nul n'a le droit de les contraindre à l'accomplissement de ces devoirs religieux. Entre égaux nul n'a le droit d'employer la violence pour forcer Tautre à rester fidèle à sa religion. Si quelqu'un sur qui je n'ai d'autorité d'aucune sorte veut renier sa foi, je ne serai pas en droit de le contraindre à y persévérer. Ce qui est vrai pour les individus est vrai aussi pour les nations. Il est également certain qu'en droit, les Italiens sont les égaux des Français, des Allemands ou

(t) Giorgini. — Du Povmoir tmponl des Pëpis^ IV. — Voir note VI.

de n*importe quelle autre des plus puissantes natioosdu inonde. Pour nous, Italiens, le devoir de garder le Pape à Rome ne saurait être plus sacré que celui de maintenir intacte la foi catholique; et il n*y a aucun motif pour que les nations européennes qui partagent notre croyance, aient plus de droit d'exiger de nous Tobservance de Tune plutôt que de l'autre de ces obligations. Ainsi l'argument que Ton veut déduire de Tintérét de rÉglise reste isolé, et il n'est soutenu par aucun autre qui ait son fondement dans la morale ou dans le droit. Je sais bien que sur le champ de la politique pratique, de telles argumentations n'ont pas une grande valeur ; toutefois dans une question qui tire son importance de ses rapports avec l'ordre moral, il est opportun de montrer comment le système de ceux qui se posent en cham* pions de la religion, a son fondement dans les doctrines d'Épi* cure, de Hobbes et de Bentham plutôt que dans celles de l'Évangile.

Toutefois je suis bien loin de nier que l'abolition du pouvoir temporel du Pape peut avoir sur les intérêts religieux une influence considérable.

L'Italie aspire à être admise comme nation une, indépendante et libre^ dans cette société des peuples chrétiens et civilisés qui sont unis par un ensemble d'opinions et d'intérêts communs ; quelle que puisse être l'indifférence de notre époque pour ce qui touche à la religion, on n'y admettrait pas de bon gré l'Italie si elle renfermait dans son organisation quelque chose de contraire à la conservation de la catholicité que tout le monde reconnaît aujourd'hui comme une partie importante de la chrétienté. C'est pourquoi nous devons examiner si l'Italie trouble réellement ces intérêts en tendant à une organisation unitaire, c'est-à-dire à une assiette politique qui implique (et personne de nous ne le dissimule) l'abolition du pouvoir temporel du Pape.

Ce pouvoir est regardé comme essentiel ou non à la catholicité, selon l'idée que l'on se forme des rapports qui existent entre le pouvoir spirituel et le pouvoir terrestre. Aussi devons-nous nous appliquer ici à établir les principes qui règlent cette matière.

La séparation de ces deux pouvoirs est l'un des enseignements les plus importants du Christianisme, et son applicatioa est

Tune des causes qui ont le plus influé sur les opinions , les mœurs et les lois des peuples chrétiens, essentiellement différentes de celles des peuples anciens.

Le pouvoir terrestre gouverne la société qui forme l'État^ elle est bornée à un certain territoire : le pouvoir spirituel gouverne la société qui forme TÉglise, embrassant toutes les nations et destinée à couvrir la surface de la terre. Le pouvoir spirituel porte son action au delà des confins du monde visible et du temps ; le pouvoir temporel n'agit que sur les biens dont Thomme peut jouir pendant le cours de sa vie mortelle. L'une et l'autre gouvernent la volonté humaine : le pouvoir spirituel IV chemine vers celte félicité qu'il ne pourra atteindre que dans la vie immortelle : le pouvoir temporel protège sa liberté et en modère l'exercice pour que les actes extérieurs dans lesquels elle agit ne fassent pas obstacle à la liberté d'autrui, il prescrit aux individus de coopérer avec leurs forces communes à obtenir les biens dont Tacquisition est de l'intérêt de tous et qu'ils ne pourraient acquérir s'ilsr étaient abandonnés à eux-mêmes. Le pouvoir spirituel ne s'exerce que par la persuasion, le pouvoir temporel par le moyen des défenses et des châtiments qu'il applique à quiconque transgresse ses lois.

L'exercice du pouvoir spirituel de l'Église se réduit en subs* tance à deux actes, l'instruction religieuse et l'administration des sacrements. Par Tordre, l'Église perpétue la hiérarchie ; par le baptême, elle s'attache ceux qui entrent dans son sein ; par la pénitence, elle corrige les mœurs ; par le mariage, elle consacre la société domestique et prépare Téducation des nouvelles générations. Pour régler les actes du pouvoir spirituel, l'Église promulgue des lois, qu'on a appelées canons pour caractériser leur différence d'avec celles de TÉtat ; car elles sont moins un commandement, qu'une règle qui doit servir à atteindre un but spontanément et volontairement accepté. Dans le langage chrétien, le but auquel vise le pouvoir spirituel est défini avec précision quand oh déclare que son action se rapporte tout entière aux biens spirituels, tels que la grflce divine, la sanctification des âmes, la vie éternelle. Pour exercer cette action, le pouvoir spirituel a besoin de liberté. La liberté du pouvoir spirituel peut être considérée au point de

vue de la morale et au point de vue du droit ; considérée au point de vue moraU laliberté qui appartient au pouvoir spirituel ii*est autre que la liberté de la volonté : la plus noble prérogative de la nature humaine. Elle se manifeste en tant que les déterminations de Tarbitre ne peuvent être ni arrachées, ni empêchées par aucune contrainte; telle était la liberté des martyrs dont nulle menace et nul supplice ne purent obtenir qu*ils reniassent leur foi pour sacrifier aux idoles. La liberté morale, cette grande prérogative de la nature humaine, ne fut jamais attestée d*une manière aussi éclatante que lorsque la religion de Jésus-Christ, combattue par tous les moyens et toute la force dont le pouvoir terrestre dispose, vainquit le paganisme et transforma la société humaine. La liberté du pouvoir spirituel est assurée par la liberté morale bien plus que par la liberté légale.

La liberté légale du pouvoir spirituel est celle par laquelle ceox qui dirigent TÉlat protègent ce pouvoir contre toute at-* teinte extérieure. Elle résulte d*un ensemble de préceptes sanctionnés par les coutumes ou par la loi écrite qui régit TÉtat. La liberté l^ale du pouvoir spirituel que les pasteurs de TÉglise exercent, présuppose la liberté de conscience, prérogative qui est du domaine de tous les fidèles. La liberté légale du pouvoir spirituel ne se fonde ni sur la loi divine révélée par Jésus-Christ, ni sur la loi ecclésiastique, parce que le Christ n*a exercé ni communiqué à son Église aucune autorité qui jouisse de Tinfluence qae la société civile assure aux magistrats. La liberté de conscience n*a pas eu lieu de s*exercer dans les religions anciennes^ qui s'adressaient aux sens et à Timagination plutôt qu'à la persuasion intime. Il n*en est aucune qui se soit établie en proposant à la croyance des peuples un symbole de foi qui résolût ces éternels problèmes de la nature de Dieu et de la destinée humaine, qui occuperont et qui agiteront Tftme humaine tant qu*elle séjournera sur cette terre; aucune ne leur prescrivit une série de commandements qui réglassent tous les devoirs de la vie individuelle, domestique et civile. Non-seulement le Christianisme Ta fait, mais il a prévalu, au point que son symbole de foi et ses commandements ont détruit toutes les opinions et les coutumes sur lesquelles avait été fondée la

société antique. Le triomphe du Christianisme a été la première et la plus grande victoire de la liberté de conscience et de la pensée humaine. Cette liberté eut son principe dans les lois par lesquelles Constantin, souverain d'un empire d'abord païen» donna aux chrétiens la faculté d'exercer leur culte. Elle n'était pas l'expression d'une volonté arbitraire. Elle consacrait un principe de droit naturel qui n'avait pas encore été sanctionné, parce que les hommes n'avaient jamais eu Toccasion ni de l'exercer ni de l'invoquer, et qui renfermait dans son sein le germe précieux de toutes les libertés modernes.

L'exercice du pouvoir spirituel est assuré par la liberté morale plutôt que par la liberté légale. Jésus-Christ n'a rien changé à l'organisation politique des États qui s'opposaient à la prédi*cation de ses doctrines et à la pratique de sa religion. Il a dit à ses disciples : Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. Ses apôtres ont prêché TÉvangile en affrontant le martyre, et dans les premiers siècles de l'Église, cachés dans les catacombes, en butte aux persécutions, les chrétiens n'ont eu d'autre liberté que celle qui s'appuie sur la foi et la conscience, pour affronter tous les dangers et toutes les souffrances. C'est cette liberté que Constantin a donnée au pouvoir spirituel de l'Église, qui a répandu le Christianisme en le rendant vénérable, qui a rendu la société plus sainte qu'elle ne l'avait jamais été parmi les hommes, qui a jeté les fondements de tout ce qu'il y a aujourd'hui dans le monde de morale et d'humanité.

La liberté de conscience entraîne avec elle, comme conséquence nécessaire, la liberté légale du pouvoir spirituel. Cette Uberté ne sera pref^que jamais pleinement assurée, à moins qu'elle ne soit accompagnée des autres libertés constitutionnelles, qui constituent, chez les nations libres, les prérogatives du citoyen.

1® Liberté du ministère religieux. — Cette liberté n'est que Tapplication au clergé du grand principe de la liberté de cons* cience. Pour que les fidèles ne soient pas gênés dans leur religion, il faut que les ministres de la hiérarchie ecclésiastique ne soient ni gênés ni contraints dans les actes du culte qui appar^ tiennent à leur ministère.

2^ Liberté individuelle. — Le pouvoir spirituel ne serait pas

libre, si ceux qui exercent le ministère religieux pouvaient dtre maltraités, incarcérés, envoyés en exil ou bannis, selon le bon plaisir du gouvernement. Il est donc nécessaire que la liberté individuelle leur soit pleinement garantie.

3* Liberté d association. — Le pouvoir spirituel s*exerce sur rÉglise, et celle-ci a pour condition essentielle de réunir ses membres dans les temples où se donne renseignement religieux du Christianisme, où Ton administre les sacrements, où Ton remplit les actes du culte extérieur. En outre, elle compte parmi ses institutions des associations particulières qui ont pour but de faciliter à leurs membres Taccomplissement des devoirs religieux. Ces associations peuvent être formées entièrement de laïques, comme on le pratiquait anciennement chez les premiers moines. Aujourd'hui ces associations sont instituées avec la participation du pouvoir spirituel. Ce pouvoir ne serait pas libre, s'il lui était défendu de rassembler les fidèles dans ses ^lises ou d'instituer des associations religieuses.

4* Liberté de ta parole. — La parole étant l'instrument des prédications religieuses, sa liberté est une partie essentielle de celle qui est concédée au culte de la religion ; mais cela ne suiBt pas. Le pouvoir spirituel doit avoir la parole libre pour défendre, à son gré, ce qui est ou ce qu'il croit être l'intérêt de la religion. La presse étant devenue chez les peuples modernes le principal véhicule de la parole, les ministres du culte n'ont pas la garantie juridique de leur liberté, si on ne leur assure point la faculté de soutenir leurs droits et d'exprimer leurs opinions par la presse aussi bien que par la parole.

h^ Liberté Renseignement, — 11 y a un enseignement religieux proprement dit, qui consiste dans la prédication, et un enseignement scientifique. Sans le premier la liberté du pouvoir spirituel ne saurait exister. Mais la liberté du pouvoir spirituel implique celle de l'enseignement scientifique, parce que la hiérarchie ne saurait être perpétuée, si elle ne pouvait pourvoir à instruction de ceux qui doivent entrer dans ses rangs. Cette instruction ne peut être donnée sans qu'elle ne serve souvent à plusieurs de ceux qui, en définitive, resteront dans la société laïque. La hiérarchie ecclésiastique se renouvelle par les laïques, et nul ne peut y être utilement admis, s'il n'a donné la preuve

qu*it possède un certain degré d*instruction. Or cela ne se peut faire saos que parfois rinstruction donnée aux candidats du sacerdoce ne se trouve profiter aux laïques. Éloigner des carrières civiles ceux qui n*ont pas été instruits comme et où le veut le gouvernement, ce serait une vexation aussi contraire au libre exercice du pouvoir spirituel qu*à la liberté des citoyens.

6* Liberté de la propriété. — Le pouvoir spirituel s*exerce dans Tordre des choses spirituelles. Néanmoins, la conservation de la hiérarchie serait impossible, si Ton ne pourvoyait pas à la dignité du culte et à Tentretien de ses ministres. G*est pourquoi la liberté du pouvoir spirituel serait incomplète, si les fidèles n'avaient pas la faculté de disposer d'une partie de leur avoir pour atteindre à ce but.

Aucune de ces libertés n'est garantie, si elle n*est reconnue et acceptée par le pouvoir temporel Le gouvernement d'un peuple chrétien, qui ne les ss^nctionnerait pas, manquerait à un devoir ; mais si cela arrivait» ces libertés ne seraient rien de plus qu'un principe de droit qui a la justice pour lui, mais qui ne saurait se manifester dans Tordre des faits. Lorsque la liberté légale du pouvoir spirituel est sanctionnée par le législateur, elle se trouve obligée de subir Tinfluence du système politique et juridique, suivant lequel le pouvoir terrestre sanctionne les droits de ceux qui sont placés sous sa protection.

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