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CHAPITRE III

M LA uMoni tioAEs u L*ittjsi ivsQoU Virmgim

La liberté légale du pouvoir spirituel a été pour la première fois reconnue quand les empereurs byzantins exerçaient unn

autorité absolae^ et cette autorité interrint bientôt dans la ré* glementation de toutes les affaires religieuses.

Après TinTasion des barbares, Tidée d'une loi commune à tous disparut pour un temps; ce droit devint un prlyUégei et la liberté du pouvoir spirituel se présenta aussi sous cette forme.

Les rois qui se portaient comme les défenseurs de ceux qui étaient trop faibles pour se protéger eux-mêmes, étendirent peu à peu leurs privilèges au*dessus de ceux de tous les ordres de rÉtat, si bien que leurs prérogatives se transformèrent insensiblement en autorité absolue.

Ce changement dans les conditions générales de la société civile influa aussi sur la liberté du pouvoir spirituel et sur les privilèges de TÉglise. Elle eut beau les proclamer inviolables , ils furent restreints dans des limites étroites parle pouvoir absolu des monarques.

La Révolution de 1789, qui éclata en France et qui changea

les conditions de toute TEurope, amena le triomphe de Tégalité

civile sur le privilège. Le Concordat de 1801 sanctionna un

ordre de choses suivant lequel la liberté légale du pouvoir

spirituel ne fut plus garantie par le privilège, mais par le droit

commun. Le cours des événements tendait à introduire dans

les États les principes de Tégalité civile dont s'était inspirée la.

Révolution française de 1789, et partout où cette organisation

nouvelle se répandait, la liberté du pouvoir spirituel cessait d'être

protégée par les anciens privilèges, pour rentrer sous l'autorité

d'un droit commun basé sur l'égalité et inspiré par Tidée des

droits naturels de Tbomme. L'expérience du temps écoulé

depuis la chute de Napoléon jusqu'à nos jours, montre que

l'ordre de choses sanctionné par le grand Empereur, ainsi que

celui introduit d'abord par les Assemblées françaises 5 était

défectueux en ce sens que la liberté qu'on proclamait beaucoup

plus qu'on ne la pratiquait, avait été souvent négligée pour la

démocratie et l'égalité. Notre époque tend à un ordre de choses

dans lequel la liberté légale du pouvoir spirituel continue à être

consacrée par le droit commun, sans être toutefois limitée par

les restrictions excessives qui se rattachent aux traditions des

empereurs de Byzance, des monarchies absolues modernes, de

la Révolution française et de l'Empire napoléonien. La Révolution

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belge de 1831 s'est inspirée de ces principes ters lesquels tendent encore en Italie ceux qui jugent ces matières sans passions et sans préjugés. On l'a tu au Parlement lors de la première discussion sur la question romaine (1) .

Tous les usages de la chrétienté qui ont rapport à la liberté légale du pouvoir spirituel se partagent en deux grandes caté^ gories. Les uns la fondent sur les privilèges» mais ces usages ont leur raison d*ètre dans les coutumes du moyen âge et dans Tautorité du droit canon. Les autres fondent la liberté légale de la puissance spirituelle sur le droit commun. Ce système nouteau a sa raison d'être dans les progrès de la société moderne, et il a été consacré par le Concordat français de 1801, qui a reconnu implicitement, mais sans équivoque, que le pouvoir spirituel, essentiel à TÊglise, pouvait subsister sans aucun des privilèges que le moyen âge lui avait l^ués.

Examinons comment Tancien droit canon ayait mis la liberté du pouvoir spirituel sous la garantie du privilège. Ces privilèges favorisaient les catholiques aux dépens des hétérodoxes, le clergé aux dépens des laïques; ils assuraient aux catholiques la liberté religieuse refusée aux hétérodoxes. En tant qu'elles intéressaient TÉglise, la liberté individuelle, la liberté de la parole^ la liberté d'association, la liberté d^enseignement lui étaient garanties par l'immunité personnelle. La faculté d'acquérir et de conserver les biens de l'Église était garantie au pouvoir spirituel par Timmunité réelle qui complétait ses immunités personnelles. Au moyen âge, aucune liberté ne fut assurée autrement que par des privilèges, et il n'y eut aucune association privilégiée qui ne possédât le droit d'acquérir et de conserver librement les propriétés foncières. La jouissance des libertés et des privilèges n'était pas séparée de celle des juridictions oontentieuses. Sous ce rapport, les communes et les autres universUates se trouvaient dans les mêmes conditions que l'Église. Capables d'acquérir et de conserver des immeubles, elles exerçaient une juridiction contentieuse sur leurs membres, affranchis, eux aussi, à peu près comme le clergé, des autorités auxquelles étaient soumis

(IJ Voir les deux discours de Tauteur k la fin du volume.

les aalres sujets du souverain. On ignorait complètement les doctrines qui montrent les inconvénients des possessions de main-morte : la protection que la royauté était en mesure d'exercer par le moyen du pouvoir judiciaire, n'était pas encore assez grande pour que les corps privilégiés pussent renoncer à se prot^er eux-mêmes.

Ainsi, même alors, la liberté qui appartient au pouvoir spirituel dans toutes les sociétés chrétiennes, se trouvait réglée par les usages généraux qui assuraient les droits de tous ceux qui vivaient dans la société civile.

Les privilèges de la hiérarchie catholique eurent plus de durée qu'aucuns de ceux qui surgirent au moyen flge, et 5 encore aujourd'hui, ils opposent une vive résistance aux principes de l'égalité consacrés par le droit moderne. Cette ténacité des privilèges ecclésiastiques a son principe dans l'autorité du droit eanon^ égale aux yeux de beaucoup de gens à celle du symbole de la foi chrétienne ^ ou des commandements de Dieu. Cette opinion dérive d'un culte superstitieux rendu à la dignité du sacerdoce : celui-là parait meilleur chrétien , qui se montre en tout plus docile aux prôtres. Ces idées sont un reste de l'ignorance des temps barbares : à cette époque on ne connaissait pas suffisamment ni la vraie nature du ministère ecclésiastique» qui ne doit s'exercer que dans les matières qui ont rapport aux biens spirituels, ni celle de la souveraineté dont l'autorité ne doit être entravée par aucun privilège qui soit en opposition avec les intérêts généraux de TÉtat. Bien qu'à un certain point de vue, il puisse sembler que le clergé catholique ait gagné à cette conservation de ses anciens privilèges, en réalité, il n'a fait qu'y perdre. En le séparant profondément de la société laïque, ces privilèges qui font vivre encore parmi nous les traditions du moyen Age^ Tout empêché d'exercer sur les opinions et sur les mœurs de notre époque, cette influence salutaire qui serait nécessaire à l'accomplissement de sa sainte mission.

D'autre part, ils l'ont empêché de se faire garantir les libertés constitutionnelles qui sont consacrées aujourd'hui par le droit des nations libres, et qui pourraient seules lui assurer d'une manière efficace le libre exercice de son pouvoir spirituel. Entre tous les privilèges du clergé, le pouvoir temporel du Pape est le

plus énorme; il est éDorme que la suprême dignité sacerdotale, qui n*a de rapports qu'avec les biens spirituels, donne au Pape un titre pour exercer la souveraineté d'un État, après que toutes les souverainetés ecclésiastiques sont tombées; il est énorme que cette souveraineté veuille se soustraire aux conditions de toutes les choses humaines qui naissent et qui finissent avec le temps, pour s'attribuer à elle-même cette éternité que Jésus-Christ a promis à son Église; il est énorme qu'elle seule parmi les souverainetés absolues de lltalie, Teuille se maintenir par l'intervention étrangère, après que toutes les autres ont disparu ; il est énorme que cette intervention soit exercée par la nation que l'amour de l'égalité civile a portée à abolir tous les privilèges de l'Église. Ce privilège énorme que le Pape réclame en faveur de son pouvoir temporel, n'a pas même l'appui de l'ancien droit^ canon; celui-ci condamne il est trai les détenteurs des biens ecclésiastiques, mais comment admettre que le droit de gouverner les peuples soit une propriété? Ce privilège sépare absolument le Pape de la société laïque^ il l'empêche d'invoquer pour lui-même et pour toute la hiérarchie catholique les garanties qui ont leur fondement dans cet esprit libéral de notre époque, qu'il déplore sans le connaître suffisamment ; enfin il empire la situation du clergé, qui est obligé, par respect, par convenance ou par 'inclination, à faire cause commune avec le Pape dans toutes les questions qui le divisent de Isf société laïque.

Pour bien se rendre compte de cet état de choses, il importe avant tout de considérer comment a procédé, au milieu de la ci- Tilisation chrétienne , l'émancipation civile de la société laïque qui était anciennement sous l'étroite tutelle de la hiérarchie ecclésiastique ; comment cette émancipation s'est tournée contre ce qu'il y a de plus légitime dans l'autorité de rÉglise» comment, pour faire cesser ce mal, il n'y a pas d'autre moyen que do donner à la liberté de l'Église des garanties qui ne se ratta-* chent plus aux institutions du moyen âge, mais à la civilisation et à la liberté de notre époque.

La société moderne est née de la hiérarchie catholique. C'est elle qui a créé la famille telle qu'elle existe aujourd'hui, par l'indissolubilité du mariage et par la, sainteté de la morale dômes*

tique; les peuples libres^ par rémancipation des esclaves; Tordre l^al, par TaboUtion des guerres privées et des duels judiciaires ; Tiodustrie par le défrichement des terres^ qui fut l'ouvrage des moines; Téducation scientifique par les universités, Téducation populaire par le catéchisme; la philanthropie et rhumanité de notre époque par les œuvres de miséricorde; toute la civilisation actuelle par la prédication du Christianisme qui y en faisant prévaloir la persuasion spontanée sur la force matérielle, a uni les peuples non plus comme Tavaient fait les Romains sous la dépendance d*une même domination^ mais par la communion d*une même idée.

Mais il ne faut pas exagérer Tœuvre de la hiérarchie catholique. Le 15 août 1769, un pauvre petit enfant poussait les premiers vagissements à Ajaccio. La société laïque du moyen Age» tenue en tutelle par la hiérarchie catholique, cachait en elle la société moderne de la même manière que dans ce nouveau-né se cachait Napoléon Bonaparte, dont le génie et la puissance de^ vaient maîtriser la plus grande partie de TEurope. Le progrès devait dépendre d'une œuvre lente d*émancipation qui, au milieu de vicissitudes continuelles, remplissant une série de faits tantôt glorieux et tantôt coupables, grandit depuis le douzième siècle et n'est pas encore achevée aujourd'hui.

Cest alors que prirent leur origine les richesses, les immunités et la juridiction contentieuse du clergé. Alors des souverainetés furent données non-seulement au Pape, mais encore aux évoques et aux abbés. Alors surgit l'exagération du pouvoir spirituel du Pape, qui s'attribua dans l'administration des affaires ecclésiastiques une ingérence quotidienne bien éloignée des usages de l'ancienne Église, et même dans l'ordre des choses terrestres, le Pape commença à exercer un droit qui s'étendait à toute la catholicité et qui relevait au-dessus de tous les pouvoirs humains sans en excepter celui des souverains. Sous le nom de croisades, il déclarait la guerre, non plus aux infidèles, mais aux catholiques rebelles à son autorité. Il déposait les rois par l'excommunication, il leur donnait des territoires dont il n'avait pas la propriété, il leur conférait les titres du pouvoir suprême. Ces idées prirent si bien racine parmi les peuples, que, dans un temps où le pouvoir royal exerçait déjà une autorité

presque absolue, le Pape distribuait entre les coaronnes d'Espagne et de Portugal les terres à découvrir dans te Nouveau- Monde, et presqu'un siècle après la réforme de Luther, le Pape conférait encore le titre de Grand-Duc à Côme de Toscane. Alors, par suite de ces invasions barbares où, avec les terres» les conquérants s*étaient partagé aussi les habitants, les peuples commencèrent à élre regardés comme la propriété de ceux qui les gouvernaient. Usage qui avait son origine dans les coutumes païennes et qui, conservé jusqu'à nos jours, fut ensuite réduit en théorie par certains docteurs du catholicisme, indignes d'enseigner la sainteté de la doctrine chrétienne. Grande était Tignorance de ces temps et la hiérarchie ecclésiastique ne laissa pas d*y participer. De là l'aveugle crédulité, de là les superstitions qui obscurcirent Téclat du Christianisme. Distinguer dans Tordre civil ce qui était un reste de la domination barbare de ce qui était la conséquence de cette soumission à l'autorité sans laquelle il n'y a pas de société possible, la pure religion de la superstition, les prérogatives légitimes du sacerdoce et de la papauté des privilèges qui avaient été acquis ou usurpés depuis, c'était tâche supérieure à l'intelligence de l'époque. C'est ainsi qu'on a vu surgir, à côté des traditions immuables du Christianisme, une tradition qui commence au moyen âge et qui n'a de raison d'être que dans l'ignorance de l'époque. C'est une distinction importante à établir quand on traite des droits de la hiérarchie catholique^ et que l'on met en avant, comme s'ils avaient été sanctionnés par cette autorité divine qui consacre les traditions immuables de l'Église, les prescriptions du droit canon.

L'émancipation civile de la société laïque a commencé an douzième siècle par deux grands faits : la liberté des communes, la première institution qui ail fait prévaloir le droit populaire sur les privilèges seigneuriaux ; l'origine des langues et des littératures modernes qui commencèrent une culture intellectuelle, la première depuis Tinvasion des barbares qui n'ait pas procédé de l'enseignement ecclésiastique. Nous autres Italiens, nous ne devons pas couvrir, avec le misérable orgueil d'un temps qui n'est plus (1), des misères et des hontes raalheureu-

(1) Cût mfsero argoçUo d'un ttmpo che /«. {Adêicki, Chœar.)

MAtrioni.

sèment trop réelles ; mais nous ne pouvons ni ne devons oublier que ced dent faits appartiennent à l'Italie : que nos communes ont inauguré toutes les libertés modernes, et que, chez Dante, le génie des nations chrétiennes se révèle pour la première fois dans toute sa puissance. L'émancipation intellectuelle de la société laïque, qui devait coopérer efficacement à leur émancipation civile» avança avec la connaissance de Tantiquité grécolatinç. Les premiers d'entre les grands ouvrages de l'antiquité qui furent connus avaient été la philosophie d'Aristote qui inspira la scolastique, et la jurisprudence romaine qui revêtit d*ane nouvelle forme l'organisation légale. Le quinzième et le seizième siècles donnèrent une nouvelle impulsion à l'intelUgenee par la connaissance des langues, des lettres, de l'histoire et de la -philosophie des anciens. L'émancipation civile de la société laïque prit une nouvelle force quand la royauté s'éleva au-dessus des autres seigneuries féodales pour exercer Toffice d'une magistrature ayant pour but de protéger le droit commun* Avec les progrès de la civilisation, la société laïque s'émancipa, non-seulement des pouvoirs nés depuis l'invasion des barbares, mais aussi de la hiérarchie ecclésiastique. Elle s'émancipait, non de l'Église en tant qu'elle est gardienne de l'orthodoite, mais du clergé en tant qu*il maintenait les superstitions et les préjugés du vulgaire, et qu'il abusait de son autorité pour confondre le spirituel avec le temporel. Néanmoins, l'émancipation de la société laïque n'était pas devenue une rébellion, et un roi que TÉglise catholique vénère sur ses autels, Louis IX de France, avait pu dire, sans que personne mtt en doute son respect sincère et profond pour l'autorité de l'Église, qu'il aurait été contre Dieu et contre la raison de contraindre les personnes à se faire absoudre d'excommunications injustes, alors que les clercs leur auraient fait tort (1).

Le grand fait de l'émancipation civile des laïques prit un aspect tout à fait nouveau par la réforme religieuse du seizième siècle, qui se distingue de toutes les autres nouveautés religieuses introduites en d'autres temps, en ce qu*elle occasionna, dans les conditions poUtiques des peuples chrétiens, une immense per-

(1) Hémoirti do %itt à» JoîDTiUt.

turbation et un nouveau progrès. Afin de porter un jugem^t impartial» il convient de distinguer deux choses ; Tétabliasement des hérésies, par lesquelles une grande partie de l'Europe catholique se révolta contre Tautorité spirituelle de Tl^glise» et le progrès de cette émancipation civile de la société laïque qui avait commencé avec les communes et avec lés langues modernes.

Considérées dans cet ensemble de propositions qui les firent prévaloir auprès de leurs sectaires, les doctrines des réformateurs religieux du seizième siècle ne différaient guère d'une foule d'autres hérésies tout à fait inconnues de ceux qui ne s*ap« pliquent pas spécialement à Tétude de Thistoire ecclésiastique, et dans lesquelles nul ne s'avisera de voir le principe des progrès de la civilisation moderne. Aucun esprit vraiment libéral, s'il n*est pas égaré par les passions des partis, ne reconnaîtra une grande valeur intrinsèque aux doctrines de Luther et de Calvin qui combattirent le libre-arbitre et le mérite des bonnes œuvres, c'est-à*dire les fondements les plus essentiels de Tordre moral ; et si on les compare avec les œuvres de saint Anselme ou avec celles de saint Thomas d*Aquin qui résume toute la science du moyen ftge, personne ne trouvera chez les réformateurs protestants, aucun indice de progrès, soit philosophique» -soit religieux.

Presque tous les écrivains qui traitent des progrès de la civilisation moderne, sont d*avis que la réforme de Luther a commencé Témancipation de Tintelligence humaine, et qu'elle a revendiqué le droit de libre examen, en faisant appel au texte de la Bible, et en niant Tautorité de TÉglise catholique* A cette opinion, j'oppose les paroles sensées d'un écrivain protestant et libéral; mais, disons-le à son grand honneur, beaucoup plus libéral que protestant, Henri Hallam : « Le libre examen, dit-il, < avait déjà été exercé par tous ceux qui avaient abandonné leurs « anciens autels ; maïs il ne procédait d'aucune théorie qui en eût « revendiqué le droit pour tous les hommes. .....*

« La réforme fut un changement de mattre, volontaire assuréc ment pour ceux qui devinrent ses disciples, et dans ce sens on f peut rappeler un acte de jugement personnel et libre. Mais 1 aucun de ceux qui avaient accepté la confession d'Augsbçurg

c oa de Zarich n'était tenu pour libre de changer de croyance t à son goût. Il pouvait se déclarer anabaptiste ou arien, mais ses « coreligionnaires l'auraient ténu pour hérétique tout comme « rÉglise romaine. Où est la lumière qui doit servir de guide « aux protestants en fait de religion? c'est un problème qui ff alors et depuis a pu mettre en grande perplexité les théolo- « giens ; mais en pratique la loi du pays qui établit une c croyance était le seul guide auquel les hommes pouvaient « s'attacher avec sûreté. (1) •

En sapant l'autorité de la tradition destinée à faire connaître à tout le genre humain la révélation divine, la réforme qui a entraîné les peuples à se révolter contre l'autorité spirituelle de l'Église, commença cette versatilité des opinions morales et religieuses qui est allée croissant de jour en jour, et qui a soustrait en grande partie la civilisation moderne à l'influence bienfaisante du Christianisme. En la regardant seulement comme l'expression d'un dissentiment qui porte sur les croyances religieuses^ on s'efforcerait vainement de trouver dans le protestantisme une cause proportionnée au grand changement qu'il à produit dans les conditions de l'Europe^ ou d y découvrir une force bienfaisante qui ait pu donner l'impulsion aux grands progrès de la civilisation moderne.

Le fait de la réforme se présente sous un aspect bien différent si nous le regardons dans ses rapports avec l'émancipation civile de la société laïque. Parmi les oppressions devenues intolérables aux peuples, celles des ecclésiastiques n'étaient que trop nombreuses. Le centumgravamina, qui a été le manifeste des princes et des villes protestantes de TAllemagne, se plaint de la toutepuissance des ecclésiastiques qui tenaient en servitude les peuples^ de l'avidité avec laquelle ils s'emparaient des biens, de la façon dont ils usurpaient pour eux-mêmes les juridictions des magistrats laïques. Pour qui considère avec attention les conditions des peuples chez lesquels se propagea le protestantisme, il résultera clairement que ces oppressions du clergé, en partie réelles et en partie exagérées comme il arrive d'ordinaire en temps de révolution^ les disposèrent à faire bon accueil aux nouvelles doctrines

(1) HalUm. — Hiitory ofthe iitterature of Europe, ch. IV, 61. VI, «S.

religieuses. Comme il arrite dans toutes les choses humaÎDes, les progrès qu'avait fait vers cette époque rémancipation civile de la société laïque, furent un acheminement vers des progrès ultérieurs qui amenèrent les grands changements dont la réforme fut l'occasion . Le développement de Vérudition et de la culture morale durant les quinzième et seizième siècles» Timprimerici la boussole, la poudre de guerre, ces grandes inventions qui donnèrent une impulsion nouvelle à la civilisation ; la grandeur à laquelle étaient arrivés les États, la découverte d*UQ continent jusqu'alors inconnu, tous ces faits augmentaient la hardiesse des esprits, et elle se manifesta dans la série des événements par lesquels une grande partie de l'Europe se retira de la dépendance de l'Église.

C'est au milieu de ces circonstances que le pouvoir temporel, qui se consolidait k l'époque d'Aleiandre YI et de Jules II, vint empêcher la Papauté de se concilier le respect spontané des populations, qui pourtant lui aurait été plus que jamais nécessaire au milieu de circonstances aussi graves. Écoutons le témoignage des contemporains. Voici en quels termes Guichardin parle de la situation de la Papauté depuis rétablissement définitif de son pouvoir temporel :

c Les Papes, exaltés par la puissance terrestre, perdirent peu « & peu la mémoire du salut des ftmes et des préceptes divins, c et tournèrent toutes leurs pensées vers la grandeur mondaine, c N'employant plus Tautorité spirituelle que conmie un insc trumentau service du temporel, ils commencèrent à paraître c plutôt princes séculiers que pontifes. La sainteté des mœurs, la c propagation de la foi, le zèle et la charité pour leurs ouailles, € n'occupèrent plus ces premiers pasteurs ; mais, ne respirant que c la guerre et le trouble, ils osèrent offrir le saint sacrifice avec c des pensées coupables et des mains dégouttantes de sang, et c tourner leurs armes contre les chrétiens. Tous leurs soins se fl portèrent à fabriquer d'artificieuses inventions pour accumu- « 1er des trésors. Ils n'eurent point de honte de faire servir les c grftces et les armes spirituelles à contenter leur insatiable c avarice, et de trafiquer des choses sacrées aussi hardiment que c des profanes. Les richesses introduites à leurs cours, y introc duisirent avec elles le faste, le luxe» les passions, la corraptioo

des mœurs et des débauches abominables. On ne pense plus à perpétuer la majesté et la dignité du pontificat ; chaque Pape ne songe qu*à procurer à ses enfants^ ses neteux, ses parents, non-seulement une fortune opulente, mais des sou-* verainetés et des royaumes. Le mérite et la vertu devinrent inutiles pour parvenir aux honneurs ; les dignités ou les places ayantageuses furent presque toujours vendues au plus offrant, ou prostituées aux ministres de Tambition, de Tavarice et de Tintempérance des Papes. Une pareille conduite a presque entièrement étouffé dans tous les cœurs le respect de leur personne; mais leur puissance s'est néanmoins soutenue en partie par Tautorité de la religion, dont le pouvoir est si grand sur les esprits, mais surtout parla facilité que ces chefs de rÉglise ont de gratifier les grands princes et leurs créatures par le moyen des dignités ecclésiastiques et des bénéfices. Certains du respect que legr concilie la dignité dont ils sont revêtus, ils savent encore qu'on ne peut les attaquer sans se couvrir de honte et qu'on s'expose par là à soulever tous les autres princes contre soi. Enfin ils n'ignorent pas que, même après leur défaite, ils sont toujours maîtres des conditions de la paix, bien résolus d'ailleurs de profiter de tout leur avantage si la victoire est pour eux. G*estiiAurquoi ils n'ont pas craint, depuis plusieurs années,<!r^ les

troubles en Italie et d'y attirer la guerre toutes les fois que l'ambition le leur a conseillé (1). >

Je produirai encore le témoignage d'un écrivain qui n'était pas un saint Père, mais qui n'en fut pas moins l'un des observateurs les plus clairvoyants des faits de son temps et des mystères du cœur humain, do Alachiavel :

a Si les souverains chrétiens avaient observé la religion, con- (c formément aux enseignements de son divin auteur, les États « seraient bien plus^ unis et bien plus heureux qu'ils ne le sont (( aujourd'hui. Et le plus grand indice de la décadence de la « république chrétienne, c'est que les peuples plus voisins c( de l'Église de Rome, qui est le siège de notre religion, sont « les moins religieux. Ceux qui examinent les bases sur

(l) Gaichardin. — Htstotre cTitalie^ liv. IV, ch. V»

« lesquelles l'Église est fondée, et qui voient combien elle s'en f( est éloignée, doivent s'attendre à une grande catastrophe oa (( à un grand châtiment. Et puisqu'il est de ceux qui croient <( que la prospérité de Tltalie tient à l'Église romaine, je veux « combattre cette opinion en apportant contre elle deux raisons ce principales qui, selon moi^ n'ont aucune réplique. En « premier lieu 9 les scandales de la Cour de Rome ont £aiit « perdre à notre pays toute religion et toute piété, ce qui est la a source de mille inconvénients et de mille désordres, parce que « la religion conduit avec elle tous les biens, et tous les maux a se trouvent là où elle manque. Nous avons donc, nous autres « Italiens, cette première obligation à l'Église et aux prêtres, (c d'être devenus sans religion et méchants ; mais nous en avons fc encore une plus grande qui est la cause de notre ruine. C'est « que rÉglise a toujours entretenu litalie dans de continuelles « divisions^ car un pays ne peut jamais être heureux et dans fc l'union que lorsqu'il est entièrement sous un même gouvernece ment ou de république, ou de monarchie 9 comme on en voit « des exemples dans les royaumes de France et d*Espagne. Or, (( il n'y a que l'Église seule qui est cause que toute l'Italie n'est « pas tout entière une seule république ou une seule monar- « chie, parce que comme les Papes y ont fait leur séjour et y « ont eu un empire temporel, ils n'ont eu ni assez de puissance, «c ni assez de valeur pour se rendre souverains de tous les États « qui la composent. D'un autre côté les Papes n'ont pas étéassez (( faibles pour n*être pas en état de faire venir à leur secours a quelque puissance étrangère pour les défendre, lorsqu'ils ont « appréhendé de perdre leur domination temporelle, par la trop fi grande puissance de quelque prince qui se rendait redoutable «en Italie (1). »

Je nignore pas les objections que le progrès de la science his- <^ torique de notre époque oppose à Machiavel, quand il blftme les Papes d*avoir empêché Tunification de l'Italie sous les Lombards (2). D'autre part, bien que ses paroles semblent indiquer

(1) Machiavel. ~ Discowrs star la première décade de Tite-Uve^ liv. I, ch. XII.

(S) Dans cette accusation qti*il jette à la Cour de Rome d'avoir empêché la constitution de la nationalité italienne, en empêchant Torganisation unitaire, Machiavel n'est pas aussi éloigné qu*on pourrait le croire de la science moderne,

une irréligiosiié particulière à rilalie de son temps, je ne crois pas que les autres peuples paraissent meilleurs quand on étudie ce qu'ils étaient alors. Toutefois, j*ai youIu rapporter cette page célèbre de Thistorien florentin» parce qu*on y trouve retracés

dont les jugements sont plus favorables à la Papaaté. Machiavel fait dépendre la division et la faiblesse de ritalie de ce que les Papes n'ont pas permis aux Lombards de la réunir sons leur domination. M. de Balbo, Tun des historiens modernes les plus éminents de Tltalie et les plus favorables à la Papauté, a dit : « llalheaivusement l'invasion des Lombards n*a réussi que d'une manière incom- « pldte ; s'ils avaient an moins occupé toute la Péninsule ! s'ils avaient fait en Italie

• ce qu'ont lait les Yisigoths en Espagne, les Francs dans les Gaules, les Saxons « dans la Bretagne ! s'ils avaient organisé un État quelconque qui fût durable. « Partagés d'abord entre la barbarie et la civilisation, entre les conquérants et « les peuples eocquis, entre les maîtres et les serfe, nous aurions au moins « conservé l'intégrité du territoire, qui serait devenu plus tard la base de notre « liberté et de notre puissance (1). » Dans la page suivante, il blâme avec raison les historiens qui louent les Lombards, parce qu'ils ont été les ennemis des Papes. € Les Papes défendaient les Italiens contre les Lombards : cela a sufii, dit-Il, pour m les accuser d'avoir empêché l'union de l'Italie; on a oublié que les Papes déten- « daient les Italiens contre les étrangers. Cest la faute des Lombards s'ils n'ont « pas su devenir Italiens, comme les Francs étaient devenus Gaulois, comme les

• Goths étaient devenus Espagnols, comme les Angles étaient devenus Bretons. m C'est aux Lombards qu'il faut reprocher de n'avoir pas su conquérir, avec « toute l'Italie, Rome et les Papes, qui seraient devenus facilement Lombards. » Comme Machiavel, M. de Dalbo déplore que les Lombards n'aient pas conquis toute l'Italie ; comme Machiavel il reconnaît que la résistance des Papes est le plus grand obstacle qu'ils aient rencontré. Machiavel parle des Lombards avec une prévention favorable, et des Papes avec une prévention hostile; chez M. de Balbo c'est le contraire. Voilà tonte la différence. Fx encore, quel que soit son désir de donner raison aux Papes, M. de Balbo n'excuse guère l'appel qu'ils ont fait anx étrangers. « Plus brouillé que son prédécesseur avec les Lombards, « pressé entre eux et les Grec?, moins confiant dans les cités, dans la nation ita- € lienne, Grégoire III donna le premier exemple de cet appel aux Francs, que ses « successeurs renouvelèrent souvent. Ils ont été blâmés par l'histoire et par l'opi- « nion nationale. Le blâme ne parait que trop juste, quand on pense aux longues

• et déplorables conséquences de ces appels à l'étranger. Cependant je ne sais « s'il n'est pas permis, si même ce n'est pas quelquefois le devoir de ceux qui sont « â la tète d'une nation^ de défendre leur indépendance et celle du pays, en à invoquant contre les étrangers le secours d'autres étrangers (%) ». Ailleurs, après avoir rappelé l'origine populaire du pouvoir temporel de la .Papauté, tel qu'il était quand il luttait contre les Grecs et contre les Lombards, M. de Balbo conclut ainsi : « Plût à Dieu que les Papes et les Italiens eussent accompli cette « entreprise sans le secours des étrangers 1 elle eût été glorieuse ; elle n'eût pas

• repoussé le mal en attirant d'autres maux sur la patrie (8). « Comme on le

(1) BaUML — PênHtrt êutla Sioria âTiMia, cap. IV, pag. Si.

(2) SowÊtmmrio, I. IV, e. XVIlf.

(») Sieriu dltaUa. lib. II, c XXIX.

•▼ee une grande précision les deui maux que le pouvoir temporel du Pape inflige à Tllalie, en tant qu'il oppose un grave obsobstacle à son unilé et à sa force^ mal politique d*où résulte on autre mal moral et religieux : le discrédit de TÉglise et de la religion représentée par le Pape, dont Tautorité serait vénérée par tous en Italie, s*il n*était que chef de l'Église, mais qui ne Test plus parce qu'à cette qualité il unit celle de souverain. Ploqoet, Tauteur d'une histoire estimable des hérésies, dont l'orthodoxie n'est contestée par personne, rattache les hérésies du seizième siècle à différentes causes^ dont aucune n'aurait existé si le pouvoir temporel du Pape n'avait pas été là:

« L'Italie devint donc au seizième siècle le théâtre de la « guerre et l'objet de l'ambition des rois de France, des ema pereurs et des rois d'Espagne.

« La puissance du Pape fut importante en Italie et dans toute « l'Europe, par ses États, par son empire sur l'esprit des peu- « pies, par la facilité qu'il avait de qégocier dans toutes les « Cours de l'Europe par le moyen des évoques^ des ecclésias- « tiques, des religieux qui lui étaient soumis, qui dirigeaient les « consciences des rois et qui étaient puissants dans toutes les « Cours.

« Ces avantages firent rechercher l'alliance du Pape par les « différents princes, et ses intérêts ne lui permettaient pas de « garder la neutralité entre des puissances redoutables : il loi « fallut prendre parti comme prince temporel.

(( Le Pape eut donc à remplir en même temps les r^les « que la politique lui prescrivait comme prince temporel, et les « obligations que la religion lui imposait comme chef de TÉ- « glise. Dans le premier état il n'avait pour but que son agrao- « diasement et pour loi que les maximes de la politique; (( comme Pape et chef de TËglise, il n'avait pour objet que le « bien de la religion, la paix des chrétiens, le bonheur de «( l'Europe, et pour loi la charité, la justice et la vérité.

voit, M. de Baibo, dont je m*hoDore d^avoir été le disciple et rami, défend faiblement la conduite politique des Papes, et il est tacile de répondre à la raison qu'il met timidement en avant. Sans doute il est permis de s*allier aux étrangers pour délivrer la patrie; il ne Test jamais de la livrer à leur domination. Cest ce que les Papea ont presque toujours fait depuis plus dt mille ans.

<i Le devoir du chef de TÉglise céda quelquefois à l'intérêt « du souverain : c*est ainsi que Jules II se condmsit en prince « italien et non pas en Pape , lorsqu'il entreprit de chasser les « Français d'Italie, parce que le p^e commun des chrétiens « doit éviter la guerre et l'effusion du sang, et traiter également « bien tous les princes chrétiens.

« Enfin il y eut des Papes qui firent servir leur puissance « temporelle et spirituelle à l'avancement de leurs familles ou à « leurs passions ; tels furent au commencement de ce siècle « Alexandre YI et Jules IL

« Pour fournir aux frais de la guerre, les Papes avaient « imposé des taxes sur les biens ecclésiastiques dans tout TOc- « cident, et fait sortir de tous les États chrétiens des sommes « considérables.

« Le clergé ne se soumettait qu'avec beaucoup de peine è ces « impositions; et lorsqu'on avait connu clairement que les « Papes s'en servaient pour leurs intérêts temporels^ on les avait « refusées en France et en Allemagne.

« Cependant les Papes y jouissaient des annates et de pluc sieurs autres droits très-onéreux au peuple et au clergé, qui « procuraient à Rome de grandes sommes, et qui appauvris- « saient les États dans un temps où le commerce ne réparait « pas encore ces pertes, et où Ton veillait avec beaucoup de soin « pour empêcher les transports de l'argent dans les pays étran- « gers : on trouve dans une lettre d'Érasme, que Ton visitait « tous ceux qui sortaient d'Angleterre, et qu'on ne leur laissait « pas emporter plus de la valeur de six angelots (monnaie d'or « de 7 deniers, 3 grains).

« La puissance du Pape et celle du clergé s'affaiblissait donc « dans l'Occident^ et elle y avait beaucoup d'ennemis et des en- « nemis puissants.

« Beaucoup de personnes éclairées savaient que cette puis- « sance que l'on attaquait, avait inspiré l'humanité, donné des « mœurs aux peuples barbares qui avaient conquis l'Occident ; «t elles croyaient que les mêmes abus dont on se plaignait étaient « moins funestes au bonheur de l'humanité que l'état qui avait « précédé Tépoque de la grandeur et de la puissance temporelle « de l'Église de Rome et du clergé. Des théologiens et des juris-

« consultes avaient écrit en faveur de leurs droits et de leurs « prétentions^ et les Papes les défendaient avec les anathèmes et « les foudres de l'Église.

« Il 7 avait donc dans tous les pays catholiques un principe « d'intérêt qui tendait sans cesse à soulever les esprits contre la « Cour de Rome, et un motif de religion, d*amour du bien pu— « blic» et de crainte, qui les lui soumettait. Gomme on ne corri- « geait aucun des abus dont on se plaignait, et que l'on s'éclai- H rait tous les jours sur ces abus ; la force de Tintérét contraire « au Pape augmentait, et les motifs de soumission s^affaiblis— fc saient : ainsi il se forma , dans une infinité d'esprits, une « espèce d'équilibre entre le principe d'intérêt qui tendait « à les soulever contre Rome^ et la crainte qui les lui assume jettissait.

« Dans cet état de choses, Léon X forma le projet d'achever « la magnifique église de Saint-Pierre : il accorda des induite gences à ceux qui contribueraient à cet édifice, donna à sa « sœur tout le revenu de cette indulgence en Saxe et dans une « partie de l'Allemagne; elle chargea Arcbambaud du soin de d faire valoir cette indulgence. Arcbambaud en fait une ferme, « les fermiers chargent les Dominicains de prêcher l'indulgence ; « les collecteurs et les prédicateurs exagèrent la vertu des in« « dulgences , ils les vendent et les jouent dans les cabarets. « Luther s'élève contre les excès des prédicateurs des indul- « gences, il attaque ces indulgences ; Léon condamne sa doctrine « et fait brûler ses écrits ; Luther appelle de cette bulle au concile, « et la fait brûler à Wirtemberg : le peuple , qui voit brûler la (t bulle par un homme audacieux, intrépide, perd machinale- « ment cette frayeur religieuse que lui inspiraient les décrets des « Souverains- Pontifes (1). »

Les intérêts du souverain qui prévalurent sur les devoirs du chef de TÉglise, l'ambition d'élever leurs familles, les taxes imposées sur les biens de l'Église, sont des faits qui certainement n'auraient pas eu lieu si le Pape n'avait pas eu une souveraineté* Je ne crois pas non plus que. sans cette principauté, il fût venu à Tesprit de Léon X de battre monnaie avec les io-

(1) Plaquet.— DiCfiOfinaire deshérMes, Discours préliminaire. Seizième siècle.

dulgeoees, pour bâtir Tadmirable église de Saint-Pierre, ou pour eorichir sa sœar.

Mais arrêtons-noQs encore à considérer les effets de la réforme et son influence sur Témancipation de la société laïque et la liberté de la pensée humaine. Cette étude est absolument nécessaire si Ton veut être en état de juger comment le Pape, chef de rÉglise et prince de TÉtat-Bomain, se trouve, par Teffet de cette confusion, dans une condition mauvaise pour sauvegarder Tautorité morale de cette grande magistrature spirituelle que la catholicité lui reconnaît.

En Tannée 1529, la diète de Tempire, convoquée à Spire, restreignit la liberté déjà assurée dans une autre diète de Tannée précédente, de suivre ou la doctrine de Luther, ou le catholicisme. Les princes luthériens, et plusieurs des principales villes qui avaient adopté ces nouvelles opinions, protestèrent, et le décret des États resta sans exécution. Cette protestation n'était pas chose entièrement nouvelle ; mais parce que beaucoup d'autres semblables lui succédèrent dans une grande partie de TEurope, parce qu'elles y détruisirent les usages qui autorisaient l'emploi de la coercition pour propager et pour maintenir la foi catbolique^ et parce qu'elle affaiblit en même temps les privilèges temporels de rÉgÛse, cette protestation de Spire donna son nom à Tune des périodes les plus importantes dans Thistoire de TEurope moderne. Comme tous les hérétiques des temps passés, les protestants ne voulaient que la liberté d'enseigner les nouvelles erreurs^ sauf à contraindre au silence leurs adversaires, quand ils le pourraient, ainsi que le faisaient les catholiques. Ils rendirent service à la liberté de la pensée, en ce qu'ils contribuèrent à faire cesser les usages et les pouvoirs anciens qui imposaient la foi en recourant à la coercition, ce qui fut bien plus l'effet du progrès général de la civilisation que de l'esprit libéral des réformateurs. Les pouvoirs sortis du protestantisme furent eux aussi persécuteurs, mais, affaiblis par les opinions nouvelles qui s'élevaient chaque jour, ils se trouvèrent arrêtés dans cette œuvre de persécution par leur propre rébellion contre la foi consacrée par la tradition. La douceur que le progrès de la civilisation fit prévaloir dans les mœurs, les empêcha de persévérer dans cette œuvre cruelle. Malheureusement dans les pays catho-

liques, on voulait à toul prit oonserver intacte une foi muable, et Ton insistait pour que les propagateurs des doclrioei nou?elles fussent châtiés dans leurs personnes. Grâce adi anciens préjugés le moyen fut tenu pour bon. Il n'était qneslioo ni de religion, ni de morale, mais de droit : on ne s*occapait pas des biens spirituels dont TÉglise est dispensatrice, on réclamait des libertés que TÉtat doit protéger. Les disciples d*une religion voulaient empêcher les disciples d'une autre religion de profe»^ aer leur foi et de pratiquer leur culte. Il ne s'agissait pas de rechercher laquelle des deux religions était la vraie, mais de décider si les fidèles de Tune des deux Églises avaient le droit de contraindre ceux de l'autre. Il s'agissait d'une autorité qui» dans les actes de sa oompétencci est tout k fait indépendante de la hiérarchie ecclésiastique : de celle du législateur et du juge. Il s'agissait d'actes qu'on voulait imposer aux laïques^ pourte soumettre au prêtre; aux bérétiquesi pour les soumettre aaz orthodoxes. Que ce soit l'œuvre des protestants ou des oathCK liques, je ne puis qu'applaudir à tout ce qui a conduit à aboUr la coercition des consciences, à tout ce qui a fait progresser l'émancipation civile de la société laïque, œuvre glorieuse que le douzième siècle a commencéei et que la civilisation moderm doit achever. Que pour détruire les abus qui avaient péoélfé dans la catholicité, on ait altéré la substance de ses doetriaes, c'a été un désordre et un mal qu'on ne saurait trop déplorer ; mais c'était la conséquence trop naturelle de ses doeirinea qui avaient voulu persuader aux peuples que les privilèges el Iw immunités de l'Église étaient partie essentielle du catholicisme. Toute revendication de liberté , toute destruction d'une eon^ trainte qui s'exerce au delà des limites que la loi humaine ne doit jamais dépasser» délivre la liberté humaine d'un (d)stacle qoi l'arrête sur le chemin de la civilisation. De là le progrès ineoil** testable des peuples qui réclamèrent le droit de suivre la réforaoïe protestante : de l'Allemagne depuis Luther, de TAngleterre depuis Elisabeth, de la Suède depuis les deux Gustaves, de la Hotlande depuis qu'elle eut commencé la révolution qui l'émaoeipa de la domination espagnole.

Vers la fin du seizième siècle et dans les premiers tempa du dix-septième, rindépendance de l'Italie s'était entièrement ef-

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faoée 8008 la domioalion étran((ère« et, daos toute TEoropat oomma en Italie, la monarobie abiolue iaîaait dbparattre lea U«fc bertée muaioîpales et toutes les coutumea qui étaient 1îiqU4 la puissance des princes. La réforme protestante rendait la liberté de penser odieuse k tous les catholiques siélés. Alexandre YI avait introduit la censure préventive de la presse; cela suiBrii peut-être pour Caire vénérer par quelques catholiques de notre tempe, la mémoire de ce pape criminel. Paul III sanctionnait de nouveau d'une manière solennelle les ténébreux prooèst les cruautés et les rigueurs de l'inquisition. Pie Y consacrait les prétentions de la théocratie, en renouvelant cette fameuse bulle In cœnâ dominif qui condamnait comme attentat à la religion tout acte tendant à soumettre au droit commun les personnes ou les biens du clergé : elle prétendait réduire tous les gouverne^" ments catholiques à être les vassaux du Saint-^Siége, sans le consentement duquel elle défendait de frapper de nouveaux im« pots; Grégoire XIII bénissait le massacre des Huguenots^ qui rendit tristement fameuse la nuit de la Saint^^Bartbélemjr d« Tan 1572. Philippe II, personnifiant Talliance monstmeuig de la religion avec un despotisme astucieux et cruel, recevait les louanges du Pape, qui proclama ses méritée envers TÉglisa»

Telle fut Torigine de cette politique et de ce parti qui s'appe^^ lèrent catholiques parce qu'ils s'opposèrent au protestantisme i et plus tard à Tincrédulité ; mais qui furent, en réalité, t0tt«« jours contraires à l'esprit véritable de TCglise catholique que Dieu a fondée pour rétablir entre les hommes l'union 4'ttM toit d'une espérance, d'une charité commune, et qui n'est dans lé véritable esprit de son institution qu'autant qu'elle travaille sans rel&cbe à faire disparaître toutes les discordes produit^ par des opinions, des intérêts et des ambitions bttmaineSf I4 politique et le parti catholique existent encore et font paraître la religion inconciliable avec la civilisation, et la raison humaine avec la foi» Ce sont eux qui, au nom de la religion et de la foi| lancent l'anathème contre quiconque propose d*aboUr le ^m^ voir temporel.

L'histoire montre qu'on ne doit pas reprocher au catholicisme les torts de ce parti qui toujours voulut oonCondre ses intérêt avec ceux de TËglise, et ses opinions avec les croyances catholi*

ques. La connaissance du vrai, qui ne peut jamais se perdre dans une société catholique, quoique elle puisse 7 être plus ou moins obscurcie, Tempêchera de réussir dans cette œuvre de ténèbres.

C'est à la politique et au parti qui s'appellent cathoHquei, qu'on doit attribuer les rigueurs de l'inquisition, la sombre et cruelle politique de Philippe II, les fureurs de la Ligue, les complots de Jacques II, roi d'Angleterre, contre la liberté de sa patrie, enfin la révocation de l'édit de Nantes. Parmi les progrès de la civilisation, qu'on ne peut qu*attribuer aux peuples protestants, il faut compter la révolution des Pays-Bas et celle qui triompha en Angleterre en 1688, qui ont transmis à notre époque les traditions de la liberté. Il faut 7 compter aussi la paix de Westphalie, qui donna la première assiette à cet équilibre européen qui a quelquefois senri de prétexte aux injustices politiques, mais qui a cependant donné à rindépendance des États quelques-unes des garanties que l'organisation d'un gouvernement régulier donne aux individus.

On a beau être catholique sincère, personne ne peut vous imposer de tenir pour Philippe II contre les Provinces-Unies, pour la Ligue contre Henri lY, pour Jacques II contre le Parlement anglais, pour la maison d'Autriche contre les protestants d'Allemagne.

Si l'on considère les conditions de l'époque où ces faits se passèrent, on ne peut faire moins que de reconnaître combien l'Église catholique avait perdu de son influence. Les nouvelles doctrines avaient soustrait à son autorité une étendue de territoire et un nombre de fidèles plus grand que ne l'avait encore fait aucune hérésie antérieure, et la nouvelle civilisation progressait sous rinfluence du protestantisme, tandis que l'orthodoxie catholique favorisait un système politique qui blessait tons les sentimentsgénéreux. Les États protestants croissaient en puissance, en civilisation, en liberté. L'Italie et l'Espagne, nations catholiques qui avaient été en tête du progrès, étaient en décadence : l'Italie, depuis qu'elle était entièrement tombée au pouvoir de l'étranger, dont le Pape s'était fait le complice ; l'Espagne, depuis que Tantique liberté des Cortès avait disparu, par le fait des souve-

rains qui faisaient de leur autorité absolue un instrument de cruelle persécution contre les dissidents.

La France qui a été depuis le dix-septième siècle, la nation la plus civilisée et la plus puissante de la catholicité , mérite une attention particulière. Son histoire doit nous aider à conoattre quelles peuvent être au milieu des changements que la civilisation a introduits dans les opinions, dans les coutumes et dans les gouvernements des peuples, les relations de TÉgUse avec les nations modernes. Au commencement de la réforme, François I*^ avait cruellement persécuté les protestants. Il n*avait pas pour excuse la tradition du moyen âge, d'après laquelle le pouvoir royal devenait l'instrument du triomphe de la religion et de TÉglise, puisqu'il ne lui répugnait pas de s'allier contre les catholiques, non - seulement avec les hérétiques, mais encore avec les Musulmans, chaque fois que cela pouvait être utile à sa politique. Ce système fut suivi plus tard encore par le cardinal de Richelieu, qui favorisait en Allemagne les protestants qu'il persécutait en France. Le Chancelier de THÔpital, pendant les guerres de religion, et le roi Henri lY qui, après avoir vaincu la Ligue catholique, voulut concilier les deux partis religieux par la promulgation de Védit de Nantes, assurèrent la tolérance aux dissidents. Cette innovation ne sanctionnait pas encore une liberté garantie à toutes les opinions religieuses particulières, mais elle tempérait les anciennes rigueurs en accordant certains privilèges à des hommes qui n'acceptaient pas le symbole de l'Église dominante.

Henri lY qui était rentré dans le sein de l'Église, après avoir vaincu le parti catholique ligué contre son autorité, inaugura un système de gouvernement doux et tolérant envers les dissidents, ce qui lui concilia Tadhésion des esprits les plus éclairés et les plus sages ; leur opinion a inspiré un des ouvrages les plus remarquables que ce siècle nous ait laissé, l'histoire du président de Thou.

Cette organisation ne put réussir dans la vieille monarchie française, parce qu'elle était contraire aux idées généralement répandues chez les catholiques. Aussi depuis la promulgation de l'édit de Nantes, il y eut un effort continuel pour restreindre dans des limites plus étroites les privilèges qu'Henri lY avait

iai «tlvinistM et il (aul avouer que sa révœation fut accueillie en France par dei applaudissements unanimes.

Dans le sièele de Louis XtV^ on toit se produire deux faits de nature tout opposa : le progrès de la civilisation et les perséonthNis religieuses. Jamais ehea les peuples chrétiens la elTiUsatioA n'afait été aussi élevée qu'elle le fut alors en Vrance» lASpiMe par les principes orthodoxes , elle releva la eatliolictté de IHniériorité dans laquelle elle s'était trouvée à regard du protestantisme» depuis les commencements de la réforme jusqu*att règne d*Henri IV. La civilisation française du stftdi 4o Louis XIY éclata surtout dans les œuvres de PintelligeneOi Pendant que » préoccupés du culte de Tautorité monaréhiqtie qui était dans les habitudes de l'époque et du pays, les écrivains s'occupaient moins qu'ils ne l'avaient jamais fait au- |MiNifant| de discuter les intérêts de la nation et de la société, bescartes ouvrait la voie aux hardiesses de la pensée moderne, •t son influence, qui s'étendit ft toute la littérature française, devait plus tard s'étendre encore aux spéculations qui ont un lien immédiat avec la vie civile. L'ardeur des recherches sur les nsatières de la compétence de la raison humaine, ne diminuait pas la soumission à la foi. A son tour, la foi qui commandait la •poyanee aux doctrines révélées, n'empêchait ni la censure des tbttS qui s'étaient introduits dans la religion, ni l'examen eriti- <|ue des feils, ni l'opposition aux prétentions excessives du clergé itaux traditions que le moyen ftge avait vu naître. Dans leur ensemble, la phUosophie» l'érudition, les lettres de eelte époque, qui marquaient les progrès que la civilisation avait accomplis, pv^raient en même temps les progrès de l'avenir. Ainsi, le •ièele de Louis XIV avança l'émancipation de la société laïque. Mais M ee qui concerne la liberté de religion, il a suivi les plus mauvilses traditions du parti catholique. Il continua les rigueurs eoBire mnx qui étaient suspects aux orthod<»es, sans être cependant en rébellion contre l'Église, par exemple les jansénistes et tes quiétistes. Il continua les rigueurs dirigées contre les protestants , et les couronna par la révocation de l'édit de Nantes, qui remit en vigueur l'intolérance absolue contre quioonque s'écartait de la religion de l'État. Cet acte, objet aujourd'hui de censures sévères, reçut alors l'assentiment gé-

nirftl. Tous étaient persuadés que la religion était le fondement de VtiàX, et que la seule vraie religion était le eatholieisme; on Toulait assurer à ses croyances le consentement unanime des populations, en chassant du royaume les dissidents qui paraissaient peu nombreux quand on comparait leur nombre k celui ées disciples delà vraie religion ^ peu importants si Ton compa* rait leurs qualités k celles des orthodoxes.

Le siècle de Louis XIV nous présente le type d*un état de dioses où la liberté du pouvoir spirituel était reconnue offieiellementy mais réduite dans la pratique à ses limites les plus étroites, La liberté de TÉglise était la seule que le roi se reeonnut obligé de maintenir. Hais le culte du pouvoir absolu, qui avait pénétré dans le Clergé comme dans les autres ordres de l*État, fit accepter sans résistance les restrictions qu*il imposait. Les persécutions exercées contre ceux qui suivaient des opinions hérétiques ou suspectes, les richesses et les prérogatives assurées à la hiérarchie ecclésiastique, firent regarder le Roi comme le protecteur de TÉglise, et on lui attribua même une certaine mrveiltance sur Tobservance de sa discipline. Ces restrictions à la liberté du pouvoir spirituel avaient leur première origine dans les coutumes des empereurs byzantins. La même conduite avait été suivie par les empereurs d'Allemagne, et les rois catholiques d'Angleterre, lorsqu'on avait débattu la grande question des investitures. Les progrès de la société laïque, Taccroissement du pouvoir royal, la décadence de Tautorité religieuse qui futTeffet du protestantisme, encouragèrent les souverains protestants à empiéter sur les droits du pouvoir spirituel. On sait comment Henri YIII se fit chef de l'Église anglicane, et le traité de Grotius : de Jure principis circa sacra^ nous fait voir comment les opinions protestantes inclinaient à attribuer aux princes une autorité absolue sur Tadministration des choses ecclésia^iques.Chez les catholiques, la tradition religieuse ne permit pas que ces doctrines prévalussent entièrement ; mais le progrès continu, depuis le seizième siècle , du pouvoir monarchique et le dédin de Tinfluence ecclésiastique, firent qu'elles réagirent aussi sur les monarchies qui ne s'étaient pas séparées de TÉglise.

A en juger selon les apparences et les idées de l'époque, on

pouvait affirmer qu*en France le sort da catholicisme était assuré et que la splendeur dont il brillait dans ce royaume loi présageait de riouyeauz triomphes , qui pourraient compenser à Tavenir les dommages qu'il avait soufferts au temps de la réforme. La plus puissante des nations catholiques marchait à la tête de la civilisation; son Boi^ dont Texemple et les opinions servaient de modèle & tous, se montrait plein de zèle pour la foi; tous les ordres de TÉtat étaient unanimes à ne tolérer d'autre religion que le catholicisme ; le Clergé, comblé de prérogatives et de richesses par la magnificence du Boi et par la piété des peuples, était vénéré pour la vertu de beaucoup de ses memillustré par le génie et la science de plusieurs qui tenaient placebreSf parmi les plus grandes illustrations de cette époque.

Tout le monde sait comment le dix-huitième siècle répondit à ces espérances : Tesprit irréligieux qui se manifesta en France étendait son influence à toute l'Europe, et troubla tous les progrrès de la civilisation moderne. En présence d'une incrédulité dont aucun peuple chrétien n*avait encore donné l'exemple, des lois cruelles contre toute opinion non orthodoxe étaient encore en vigueur dans ce royaume ; le Boi très^chrétien faisait profession de protéger la foi, le Clergé jouissait de toutes ses pré^ rogatives. On peut juger par là quel secours le pouvoir temporel donnait à la religion. Dirons-nous que rien n'avait préparé le grand changement d'opinions qui eut lieu lorsque les philosophes français du dix-huitième siècle mirent au jour leurs doctrines irréligieuses? Dans ce changement, il y a deux choses à considérer : les opinions en elles-mêmes, et la faveur avec laquelle elles étaient accueillies. Les opinions pouvaient être Tœuvre des philosophes, mais non la faveur du public qui les accueillait. Des hommes religieux n'applaudissent pas à des opinions impies, ni des impies à des opinions religieuses. Dans les sujets qui touchent à Tordre moral , tout écrivain dont les œuvres sont accueillies avec faveur, représente en quelque sorte les opinions que ses contemporains sont heureux de voir exprimer avec plus d'audace, ou plus de clarté qu'eux'-mêmes ne l'auraient fait* Les mauvais penchants de l'esprit humain qui le disposent à nier les vérités qui ont rapport à Dieu et à la vie immortelle, n'appartiennent que trop à la nature humaine et

sont de tous les temps. Mais Taudacequi opposait ane profession d*incrédulité ou de scepticisme à la foi religieuse du peuple» mettait au jour une corruption particulière à la monarchie française décrépite, qui n'avait son siège principal ni dans lo peuple ni parmi les écrivains, mais dans les Cours. Elle descendit jusqu'au cynisme sous la régence et sous Louis XV, mais elle avait commencé dans la Cour de Louis XIY. L'orgueil vaniteux des courtisans dédaignait de prendre au sérieux les croyances populaires , et il excitait la hardiesse de ceux qui commencèrent alors à s'appeler esprits forts. Leurs railleries trouvaient de l'encouragement dans une Cour qui avait pour loi suprême d'aduler toute inclination du Roi. Celui-ci, de mœurs profondément corrompues, étalait avec un même orgueil la religion et l'adultère, et il expiait ses péchés non par ses douleurs, mais par celles qu'il infligeait à quiconque pouvait être supposé en dissentiment avec l'Église. Le dernier chapitre des Caractères de La Bruyère traite précisément des esprits forts, et, lu attentivement, il jette la lumière sur l'origine licencieuse des opinions qui ont rendu célèbre le dix-huitième siècle. Mais dans les doctrines de ce siècle, il y a autre chose que de l'irréligion ; elles furent comme le préambule de cette ère révolutionnaire qui s'ouvrit en France en 1789 et qui n'est pas encore close.

La tendance générale des opinions au dix-huitième siècle, révèle trois idées qui firent peu à peu leur chemin dans les esprits, jusqu'à ce qu'elles furent devenues assez puissantes pour jeter les fondements d'un ordre de choses nouveau :

l"" La liberté d'opinion. Les philosophes du dix -huitième siècle, différents en cela des théologiens hérétiques du seizième, ne mirent pas en avant une doctrine religieuse pour obtenir qu'elle fût libre, mais ils nièrent aux gouvernements la compétence de s'immiscer dans les croyances religieuses, vraies ou fausses, et dans les disciplines qui en sont la conséquence* Les doctrines qui se répandirent dans le dix-huitième siècle n'ajoutèrent pas grand'choseaux argumentations qui avaient paru vers la fin du siècle précédent, dans les discussions entre la religion dominante et les dissidents; elles se trouvent presque toutes exprimées dans deux écrits fameux, dans le commentaire de Bayle,

— no —

M emupéUê inîtâm^ et daos les lettres de Locke sap la toléranee. Mais daas ces matières qui touchaient aux fondements de la vie civile, la généralisation des opinions est bien plus importante que la déduction des arguments.

<• La liberté politique des peuples. Cette idée arait sa raison d'être, moins dans une théorie abstraite que dans l'histoire des événements et des opinions. La société du moyen ftge était fondée sar les privilèges. Les dynasties royales avaient un privilège qui s'étendait sur tout TÉtat. Les seigneurs plus ou moins soumis k l'autorité royale, avaient le gouvernement des différentes parties du territoire. Au-dessous du Roi, au-dessous ou à cAté des seigneurs, les ecclésiastiques, les communes, les universités avaient leurs privilèges, ce vulgaire dispersé qui n'apas de nom (1) et qui ne pouvait compter que sur une pitié trop souvent orgueilleuse et avare, faisait seul exception. A partir du eeixième siècle, la suprématie des monarques rendit ces privilèges presqu*inefficaces, excepté ceux des ecclésiastiques. Encore ces derniers étaient«ils réduits à de très-étroites limites. De cet état de choses, les philosophes du dix-huitième siècle conçurent ridée d*une société où seraient abolis tous les privilèges, sans en excepter même celui par lequel les monarques commandaient à tous selon leur bon plaisir. Ils voulaient un État composé de citoyens libres et égaux qui pourvoiraient en commun aux intérêts communs. Les opinions des temps passés avaient aussi préludé à ces doctrines, et, presque chaque révolution avait vu éclore des écrits qui soutenaient les droits des peuples et qui diminuaient ceux des rois. Le plus récent et le plus célèbre de tous était le traité du Gamemement civil^ de Locke, écrit après la révolution anglaise de 1688. Sans se laisser aller aux exagérations du Contrai sortais il fondait, lui aussi , les gouvernements sur une convention et la société sur régalité.

3^ L'amélioration des conditions morales et matérielles de la partie la plus nombreuse et la plus infortunée de la société humaine. G(9 devoir avait été toujours enseigné par le Christianisme; mab les philosophes du dix-huitième siècle eommeneèrmt h y voir quelque chose de plus qu'un devoir moral

(t) QHf/ vstgo dispeno ehe neme tien ha. Hanzoni.

restreint aux individus que l'on secourt; ils y virent une obligation et une nécessité sociale. De là Témancipation des esclaves, les réformes des lois pénales» les méthodes pour répandre et améliorer Téducation du peuple, les caisses d'épargnes, les associations qui facilitent le travail, les perfectionnements apportés dans toutes les parties de la bienfaisance.

Ces idées résultent de Tensemble de la philosophie du dixhuitième siècle, qui eut son siège principal en France, bien que ses doctrines se soient plus ou moins étendues à tout le monde civilisé. Certes, ceux qui la blftment dans toutes ses parties, sans tenir compte de la générosité et de la justice qui éclate dans ces pensées, ne font preuve ni d^impartialité ni de justice. Sous ce point de vue elle était un progrès dans la grande œuvre de Témancipation de la société laïque. Si le seizième siècle avait pris son élan vers des hardiesses nouvelles, le dix-huitième s'élança vers des hardiesses plus grandes encore. Ces hardiesses étaient telles qu'elles dépassaient les bornes au delà desquelles les réformes qui devaient affranchir la société laïque, n'étaient plus ni justes ni possibles. L'exagération de ces idées avait son principe dans une opinion exagérée de la puissance de Tentendement humain ; et comme ceux qui avaient pris l'initiative des nouvelles réformes étaient adonnés aux études spéculatives, ils concentraient toute la force de leur intelligence dans les théories de la science, sans tenir aucun compte ni des traditions, ni de l'expérience, ni de l'histoire sans lesquelles on ne peut établir quel est dans les réformes la limite de l'utile ou du possible. De là la tentative téméraire de refaire les États sur la base de doctrines abstraites, et celle plus téméraire encore de prétendre ou que les États peuvent subsister sans religion, ou qu'une religion peut sortir d'une doctrine spéculative. Si l'entendement humain pouvait découvrir et affirmer sans aucun aido extérieur, toutes les vérités qui servent de fondement à la religion, cette connaissance et cette affirmation ne seraient pas encore la religion qui ne peut exister sans des institutions qui ennoblissent la nature humaine en lui rappelant sans cesse les idées de Dieu et de la vie immortelle. Si les philosophes du dix-huitième siècle avaient voulu consulter l'histoire, ils y au?* raient vu que celles-^là ne furent jamais l'œuvre des théories spé-

culatiTeSy mais des religions qui font toujours précéder la démonstration par Taffirmation. S'ils avaient consulté l'histoire des peuples chrétiens, ils auraient appris qu'en Europe c'est l'Église catholique qui a fondé la civilisation moderne avec ses croyances et sa morale. Ainsi la philosophie du dix-huitième siècle renouvelait ce qui avait été la faute du protestantisme, elle affaiblissait encore davantage le pouvoir salutaire de la tradition; elle foulait aux pieds la croyance de la révélation divine que les protestants avaient conservée, elle abandonnait l'homme aux seules forces de sa raison souvent trompeuse; elle augmentait l'incertitude des idées morales en détruisant toute autorité qui s*élevftt au-dessus de celle des hommes.

Les prérogatives politiques de la hiérarchie ecclésiastique qui avaient provoqué la rébellion des protestants du seizième siècle, furent aussi cause que les novateurs du dix-huitième aggravèrent ce désordre. Ceux-ci se complaisaient dans le type idéal d'une société réorganisée suivant les idées de liberté et d'égalité sans lesquelles la société devient léonine ou plutôt disparaît pour faire place à une domination injuste; ils voulaient détruire ou humilier les pouvoirs qui exerçaient cette domination. Parmi ces pouvoirs ils trouvaient la hiérarchie ecclésiastique qui, par le moyen d'une ligue avec les gouvernants, imposait de force ses croyances, dirigeait les États, exerçait des juridictions coercitives et possédait de riches domaines. La guerre qu'ils faisaient aux pouvoirs et aux privilèges des chefs des États, s'étendait naturellement aux chefs de l'Église auxquels appartenait de droit divin une autorité spirituelle bien différente du pouvoir temporel, mais qui avait eu le tort ou le malheur (car cet effet résultait naturellement des conditions des temps et des traditions mêmes du moyen ftge) de vouloir réunir les prérogatives des deux pouvoirs. L'ascendant de TÉglise catholique, déjà affaibli par l'effet de la réforme protestante, déclina encore plus, , quand , dans le royaume où le catholicisme avait été le plus florissant aux temps de Louis XIV et de Bossuet, on vit se répandre des doctrines nouvelles bien plus o pposées à l'orthodoxie religieusa que n'avaient été celles des protestants , et leur influence s'étendre sur toute la chrétienté.

La révolution de 1789 et la nouvelle organisation introduite

par r Assemblée constituante, furent, en grande partie» Tapplication des opinions philosophiques et politiques du dix-huitième siècle. Les Français donnèrent alors Texemple funeste , trop imité depuis par les autres peuples, de prendre pour la liberté la toute -puissance de la démocratie. Ils avaient commencé par réformer TÉtat d'après les données du droit naturel , et pai abolir tous les privilèges. Ils tinrent encore moins de compte des droits acquis que ne l'avaient fait les gouvernements les plus tyranniques; ils ne virent pas qu'ils renversaient ainsi la seule limite qui pût arrêter d'une manière efficace le pouvoir absolu qui ne tient nul compte , dans l'aveuglement de son despotisme, des droits naturels, ou les interprète à sa manière. Par haine de l'ancien gouvernement qui les avait sanctionnés, ils abolirent toutes les prérogatives de l'autocratie , de la magistrature, des provinces, des communes, des universités, sansdis-< tinguer celles qui avaient le caractère de privilèges odieux de celles qui ne pouvaient être abolies sans injustice et pouvaient servir de fondement à la liberté. On interdit aux citoyens toute délibération sur les intérêts collectifs, à moins qu'elle ne fdt soumise à la tutelle étroite et continuelle de TÉtat. Le peuple était libre, en tant que nulle discussion n'était interdite , et que l'autorité avait cessé d'être un privilège, mais il fut assujetti à une autorité qui était, ou qui menaçait de devenir absolue, car il n'y avait plus ni coutumes rendues inviolables par le temps, ni associations dont les droits pussent arrêter les gouvernants.

Ainsi furent posés les principes d'une autorité bien plus illimitée que n'avait été celle des rois absolus dont les volontés avaient trouvé un frein dans l'opinion publique, dans les anciennes coutumes, dans les droits acquis, tandis que les chefs de la démocratie concentraient non - seulement toute la forcé matérielle, mais encore toute la force morale du peuple, au nom de qui ils prétendirent parler et agir. Gomme ils avaient attaqué tous les autres droits acquis, ils attaquèrent ceux de rÉglise ; ils en confisquèrent les biens, ils en renversèrent la hiérarchie, ils violentèrent les consciences en imposant des serments qui répugnaient à leur foi. Ils rencontrèrent des résistances qui provenaient, en grande partie, de la conscience

religieuse des peuples, et, aux résistaoces ils opposèrent Toppression. N'étant plus retenus par le frein de la religion à laquelle ils ne croyaient pas^ ni par le respect du droite au-dessus duquel ils mettaient toujours Tintérét et la volonté du peuple, dont ils prétendaient être seuls interprètes, ils fondèrent la plus terrible tyrannie dont les temps modernes aient gardé mémoire* Cette tyrannie effrénée leur inspira une violence dont aucune histoire moderne n*a d'autre exemple : celle d'abolir Texercioe public du Christianisme, auquel ils tentèrent de substituer je ne sais quels rites et quelles croyances religieuses.

Après des vicissitudes diverses. Napoléon Bonaparte succéda h leur puissance sous le titre de Premier Consul, puis d'Empereur et avec une autorité que l'esprit de la démocratie moderne rendit plus absolue que ne Tavait jamais été celle des anciens rois. Il raffermit les bases de l'ordre social» ébranlé par les agi* tations des années précédentes. Il se rendit îbrmidable à TEurope par son ambition, par sa puissance et par son génie, et plus formidable encore en tant qu'il se présentait comme l'héritier de la Révolution française dont il accepta et améliora les résultats dans ce qui tenait à l'égalité, tout en repoussant la liberté qu'il détestait. Sachant que sans le rétablissement du culte religieux, il ne pouvait ni calmer la France, ni la mettre en paix avec l'Europe, il la réconcilia avec le Pontife auquel il avait rendu ses États.

Le concordat de 1801 fut l'un des actes les plus mémorables de l'histoire de l'Église. D'un côté, la société laïque française,* qui s'était inspirée d'une philosophie irréligieuse et qui avait détruit toute l'ancienne organisation sans s'arrêter devant les droits de la conscience religieuse, reconnaissait ne pouvoir se soutenir sans accepter Tautorité spirituelle de rÉglise. De l'autre, la hiérarchie catholique, représentée par son chef, reconnaissait la société laïque telle que la révolution l'avait constituée. Elle acceptait, avec plus ou moins de regret, mais enfin elle acceptait un état de choses qui la privait de toutes les prérogatives qui lui avaient été attribuées par le vieux droit ecclésiastique ; par conséquent, elle admettait implicitement que ces prescriptions n'étaient en aucune façon essentielles à la religion. Il s'établit ainsi un précédent qui a été depuis souvent

iairoqaé par les peuples, quand la Gour de Rome voulut les oon* traindre à maintenir la forme des anciens temps dans les choses eoelésiastiqueB. Les défenseurs de Tancien régime virent dans oes concessions une condescendance extraordinaire du Souverain-Pontife, qui avait son explication dans les conditions extraordinaires de Tépoque. Les peuples supportaient avec impatience des coutumes qui répugnaient aux idées et aux habitudes de la société moderne, et que Texemple de ce qui s'était passé en France avait montré n'être pas nécessaires à la religion* Il parut peu équitable que l'on eût tout accordé à ceux qui s'étaient ré^ voltés et que tout fût refusé à ceux qui demandaient plus Te$* pectueusement.

En France^ le Clergé revenait dépouillé des richesses, des immunités, des juridictions qu'il avait possédées sous Tancienne monarchie; il trouvait à côté de lui les fidèles des autres cultes, qui, après avoir été tant persécutés autrefois, jouissaient des mêmes libertés que les catholiques. Mais il revenait retrempé par la souffrance et la persécution, plus riche de vertus, plus respecté, plus aimé des peuples, parce que sa présence ne rappelait plus ni des privilèges incompatibles avec l'égalité civile^ ni la violation de la liberté religieuse^ Cependant Napoléon l^^, qui savait combien la religion était nécessaire à l'État, ne reconnut jamais que ni la religion, ni les États ne peuvent prospérer, si leurs droits ne sont protégés par cette liberté qu'il n'a jamais voulu admettre. Après avoir dépouillé de son territoire le Pape» qui ne se pliait pas aux exigences de sa politique, il le tenait prisonnier. Le prestige religieux inhérent à la dignité eti la personne du Pontife le rendait également dangereux, soit qu'il fftc lui-môme sur le territoire français dans l'exercice du pouvoir spirituel, soit qu'il fâl exilé. L'&npereur suivit les traditions de la révolution française qui avait investi de la toute-puissance tous les défenseurs de ses intérêts. Comme les jacobins avaient méconnu l'inviolabilité du Roi, il méconnut celle du Pape. Ils avaient outragé l'inviolabilité qui appartient par le droit naturel à toutes les créatures humaines, et ce crime, trop com<» mun aux pouvoirs absolus, leur donnait l'audace d'outrager tes int iolAbilitéa protégées par les sanctions les plus solennelles du droit des gens. Si Napoléon était eti guerre avei le Pape à l'oc^

casion de son pouvoir temporel, les maximes d*une sage politique et les droits des catholiques exigeaient qu*il donnftt toutes garanties au libre exercice du pouvoir spirituel. Il fit» au contraire, tous ses efforts pour se faire attribuer le droit d'instituer les évoques. Ainsi, TÉglise catholique de l'empire français aurait été en quelque sorte assimilée à TÉglise anglicane, et la liberté du pouvoir spirituel, qui ne peut trouver son complet développement que dans les traditions catholiques, aurait été presque nulle. Napoléon I^ suivait en cela les principes de la démocratie moderne qui n'admet jamais qu'aucun droit soit inviolable pour le peuple, ni pour ceux qui dérivent ou prétendent faire dériver leur autorité de la souveraineté populaire. Pour étendre à TÉglise Tapplication de ce principe, on mettait en avant une autre maxime, d'après laquelle les évêques et les autres ministres de la hiérarchie catholique étaient regardés comme fonctionnaires de l'État. Cette maxime avait sa source dans les traditions de l'ancien régime, et elle s'accordait entièrement avec les tendances générales de la démocratie révolutionnaire, qui regardait comme fonctionnaire de l'État, quiconque s'occupait des intérêts publics. On posait ainsi une prémisse dont les conséquences rendaient impossible pour un temps et la liberté polique du pouvoir spirituel, et celle de la nation.

Napoléon P' tombait en 1814. Pendant que la restauration de la branche aînée des Bourbons rappelait les traditions d'une monarchie catholique, Louis XYIII avait dû accorder la Charte constitutionnelle pour satisfaire aux exigences de l'opinion et pour apaiser l'indignation que pouvait exciter une restauration opérée sous les auspices des armées étrangères qui occupaient le territoire. Le clergé catholique avait à choisir entre deux partis. Ou accepter explicitement, résolument, sans arrièrepensée, les libertés nouvelles, et en invoquer la franche application en faveur des intérêts religieux des catholiques, ou faire revivre les traditions anciennes des rois très-chrétiens, persécuteurs acharnés de toute opinion hérétique ou suspecte au catholicisme, et prolecteurs zélés, mais souvent incommodes, de l'Église. Ils s'attachèrent au second parti.

L'une des premières pensées de la monarchie restaurée, fut de modifier le concordat de 1801, et de restituer aux évoques un

patrimoine indépendant de TÉtat. La proposition faite au Souverain-Pontife fut en partie refusée par Pie Vil, qui ne Toulait pas détruire ce qu'il avait fait de concert avec l'Empereur Napoléon, en partie réduite en forme de concordat. Mais en 1817 le projet de concordat fut rejeté par la Chambre des députés qui était dévouée à la monarchie des Bourbons^ mais répugnait à une loi qui s^inspirait à des principes trop contraires aux idées nouvelles. Si le gouvernement constitutionnel de France s'était décidé à détruire cette centralisation excessive qui était en désaccord avec la liberté; si, pour appliquer cette maxime au Clergé, il avait proposé de lui assigner une dotation fixe plutôt qu'un traitement inscrit au budget de TÉtat, il se serait inspiré aux maximes d'une politique sincèrement libérale, et probablement sa proposition aurait pu se faire accepter. Le nouveau concordat stipulé par le gouvernement et proposé aux députés, se présentait comme un retour vers Tancien régime et ne pouvait qu*étre odieux. Le Clergé s'aliénait de plus en plus le parti libéral à mesure qu'il se rapprochait de ceux qui auraient voulu ramener l'ancien régime. Quels furent les effets de cette conduite?

Je trouve à cet égard un précieux renseignement dans une lettre de M. de Tocqueville, que je citerai en grande partie :

« Les Bourbons revinrent avec l'idée qu'il fallait appuyer le « trône contre l'autel.

ff On fit pénétrer indirectement le Clergé dans les affaires. « Les curés devinrent en quelque sorte des autorités politiques a par le poids qu'obtenaient leurs recommandations. Les places « furent souvent données en vue des croyances de ceux qui les c( demandaient plus qu'en considération de leur capacité. On le « crut du moins. A mesure que la Restauration s'établissait, « l'union de TÉtat et de l'Église devenait de plus en plus évi- (( dente. On fit une loi pour punir avec la dernière rigueur la flf profanation sacrilège des vases sacrés et le vol dans les ^lia ses. Tous les archevêques et une partie des évéques entrèrent « dans la Chambre des Pairs. La nation fut, ou plutôt se crut, « gouvernée par les prêtres et aperçut partout leur influence. « Ce fut alors qu'on vit renaître ce qu'on appelle chez nous Ves^ « prit voltairien^ c'est-à-dire l'esprit d'hostilité systématique

a ël de moqueries, non-seulement contre les ministres de la re- <t ligion, mais contre la religion elle-même et le Christianisme ff ^us toutes les formes. Tous les livres du dix-huitième siècle ff tbfent réimprimés et distribués à bon marché au peuple. Les 4 i^ritîaturesy le théâtre, les chansons se remplirent de satires < ïitïièreâ contre la religion. La haine d'une parlie de la popu- * tetiott cohlw le Clergé prit une violence inconcevable. Je remit plissais alors des fonctions analogues à celles de procureur du « Wî, et je remarquais que toutes les fois qu'un prêtre avait le « ttïàlhfeuf d*êlre accusé d*un crime ou d'un délit, le jury, en a îfénéral si indulgent, condamnait presque toujours à Tunani- « liaité. Le Clisrgé, qui n'était d'aucun parti sous l'Empire, de- « Vint sous la Restauration un parti. Il se joignit aux absolutistes « \és plus décidés et prêcha souvent en chaire en faveur du pou« « voir absolu de la couronne.

« De là résulta un effet bien funeste. Presque tous les libé- « fatix, c'est-à-dire la grande majorité de la nation, devinrent « îtrtligieux par principes politiques. En faisant de l'impiété, « \\i croyaient faire de Topposition. On vit souvent alors des « hommes très-honnêtes entrer en fureur au seul nom de reli- « gîon, tandis que d'autres, connus pour l'immoralité de leur € vie, hè parlaient (jue de la nécessité de relever les autels et « 'dfe fait^ honorer la divinité.

ce ... Ceci nous reporte jusqu'à l'année 1830. Voyons ce qui « Vesl passé depuis.

* Lé clergé avait si bien uni son sort à celui du roi, que quand « te i*oi vint à être renversé de son trône en juillet 1830, les « prtlres se crurent tous menacés dans leurs personnes, et plut sfeûrs, en effet, le furent. Dans quelques grandes villes, ils « durent quitter les apparences extérieures de leur profession, d L* Archevêché de Paris fut pillé en février 1831 et Tarchevô- « que obligé de se cacher.

« De son côté, la législature se prononçait contre eux. Le « mot religion de VÉtat était supprimé de la Charte, et en « Jilace on mettait religion du plus grand nombre des Fran- « çaùh Tous les évêques promus à la pairie par Charles X per- « dirent leurs sièges. Les autres se sont toujours abstenus depuis « de pretidre part aux séances. Le ministère des affaires ecclé*

« sîtsliqttes fut supprimé. De cette manière» le Gler^ perdit « aussi tout représentant dans la Chambre des députés»

« Un changement encore plus considérable s*opérait dim lei ce habitudes du gouvernement. Les prêtres perdirent toute <»« fc pèce d'influence directe dans les affaires administratives et « politiques. On ne se montra pas en général hostile envers e«Ut ; ce mais on les renferma avec soin dans les limites de leur ini^ « nistère.. . Le taux des salaires fut changé en quelques pefUee. « On dépouilla les évéques d'une partie de leurs appoiAtementt « pour augmenter le traitement des simples prêtres.

« Du moment que le Clergé eut perdu son pouvoir poUtiqae» « et dès qa*on crut apercevoir qu*il était plutôt menacé de p^^ « séCQtion que Tobjet de la faveur du ^uvernement, les haliies « qui lavaient poursuivi pendant toute la Restauration, «t qei « dtt prêtre étaient passées à la religion, ces hain« commeniÂ^ « rent à s'attiédir d*une manière visible. Cela n*eut pas lieu teat « à 09up et en tout lieu. Les instincts irréligieux que la Rea^ € tauration avait créés ou fait renaître se montrèrent aoavenl m avr quelques points du territoire. Mais, en prenant reûsembka c du pays, il fut évident que le mouvement de réaction qui allait « entraîner les esprits vers les idées religieuses était commeneé» « Je pense qu*à Tépoque où nous sommes arrivés, ce mouFe* ff ment n'échappe plus à personne. Les publications périediqaei « irréligieuses sont devenues extrêmement rares ( jo n'ea cook* « nais même pas une seule). La religion et les prêtres ontM*^ < tîèrement disparu des caricatures. Il est très-rare dans les « lieux publics d'entendre tenir des discours hostiles au Cieiigé « ou à ses doctrines. Ce n'est pas que tous ceux qui se laisetot « ainsi aient conçu un grand amour pour la religion. Mais il t est évident qu'au moins ils n'ont plus de haine contre dle^ « C'est déjà un grand pas. La plupart des libéraux que les pas* t siens irréligieuses avaient jadis poussés k la tête de l'opposi-^ « tien, tiennent maintenant un langage tout différent de celui c qu'ils tenaient alors. Tous reconnaissent l'utilité politique « d'une religion, et déplorent la faiblesse de l'esprit religieut « dans la population. Mais le changement le plus grand se re- « marque dans la jeunesse, a Depuis que la religion est placée en dehors de la politique.

<c un sentiment religieux, vague dans son objet, mais très-puis- « sant dans son effet, se découvre parmi les jeunes gens. Le a besoin d*une religion est un texte fréquent de leurs discours. « Plusieurs croient; tous voudraient croire (1). i» • Voilà ce qu'écrivait M. de Tocqueville an 1835. Peu de temps après, la liberté d'enseignement réclamée par le Clergé, soulevait de graves difficultés. Le Clergé avait raison, quand il voulait abolir les lois qui exagéraient Tautorité du Gouveroement sur l'éducation. Il avait tort quand il demandait au gouvernement du roi Louis-Philippe un droit spécial, plutôt que le droit commun et la sincère application des principes libéraux; quand il prétendait que dans renseignement du grec et du latin, des mathématiques et d^ la physique, il avait un droit sacré et inviolable, comme dans la prédication de la religion ; quand il accusait le gouvernement de commettre une usurpation sacrilège parce qu'il prétendait régler ou surveiller son enseignement littéraire et scientifique ; quand il prenait occasion de ces discussions pour susciter la haine contre le gouvernement, et pour faire éclater ses répugnances contre le nouveau régime introduit depuis 1789. Louis-Philippe tomba et le Clergé fit bon accueil à la révolution de Février. Je ne chercherai pas si sa conduite fut d'accord avec les maximes de l'Église qui repousse tous les changements violents, ni quelle influence purent avoir sur l'esprit public des ressentiments assurément peu chrétiens contre ceux qui étaient tombés. Quoi qu'il en soit, après avoir longtemps prêché l'alliance de Tautel et du trône, le Clergé prêcha alors pendant quelque temps celle de la religion et de la liberté. S'il était entré dans ces vues avec désintéressement et persévérance, il aurait inauguré une ère nouvelle pour la civilisation moderne. Mais la faveur avec laquelle le Clergé français accueillait la république, n'était qu'un encouragement donné au vainqueur : en se faisant son alliéi il espérait partager son triomphe. Ces projets apparurent clairement lorsque quatre ans après la proclamation de la nouvelle république, le Clergé français applaudit à grands cris le nouveau pouvoir qui parais-

(1) Tocqueville. — CEuvrei ft correspomianiei inédites, Uttre à lord Maânar, Vol. Il, p. as.

sait amener la chute de la liberté et le triomphe de la réaction: Des catholiques sincères qui s*étaient réjouis de voir cesser là guerre monstrueuse entre la religion et la liberté, se désolaient que le Clergé fit défaut à leur espoir (1). Un catholique zélé, qui joint la sincérité des convictions libérales à l'élévation de Tintelligence» le prince Albert de Broglie, adressait de sévères paroles aux patrons mal avisés de TÉglise, pour les avertir des dangers qu*ils attiraient sur elle en associant s^ cause à celle des ennemis de la liberté, en présentant la foi comme inconciliable avec la raison humaine, en combattant au nom de la religion et la liberté de conscience et la liberté politique (2).

Ces défenseurs de TÉglise qui parlaient au nom du Clergé qui partageait ou qui semblait partager leurs opinions, mettaient en avant, comme seules en harmonie avec la religion catholique, les traditions du moyen âge qui consacraient au nom de la reli« gion tous les privilèges de TÉglise. Ils devinrent les adversaires du gouvernement impérial quand il défendit plus mollement qu'ils ne l'auraient voulu le pouvoir temporel du Pape, placé par eux au premier rang parmi les intérêts religieux. 11 est singulier que ce soit auprès d'une école qui voudrait pmpre le ûl de toutes les traditions chrétiennes, que se trouve aujourd'hui en France le centre de ce parti catholique qui se met en opposition avec ta civilisation moderne pour défendre les privilèges de l'Élglise plus que Pesprit de notre époque ne le comporte. A ce point de vue, le parti catholique de notre époque ressemble au parti catholique qui s*éleva aux seizième et dix-septième siècles; en opposition à la réforme. S'il est plus inoffensif^ en ce sens que, participant à la douceur des mœurs actuelles, il n'a recours ni aux bûchers ni aux massacres comme celui qui fit la Saint- Barthélémy, il est néanmoins, sous d'autres rapports, plus dangereux. Jadis le parti catholique, en maintenant le vieux système du droit ecclésiastique, avait pour lui le consentement de tous les catholiques. Aujourd'hui il invoque la religion contre les progrès de la civilisation qui, même dans les pays catholi-

(1) Voyes Nota VU.

(1) Voyez Questioni de nligion et d'histoire, par Albert de Broglie, vol. II. — Des caractères de la polémique religieuse actuelle.

qiMii aoat désirés par tous les hommes les plos éclairés. Il tccrédito donc, autant qu*ii est en lui, ropiuion que cette religionf ennemie des progrès de la civilisation, condamne quioonqoQ les favorise, et qu'à chaque pas nouveau, la foi et rioauwce catholique devront déchoir*

Je ne m'étendrai pas ici sur les luttes auxquelles les prÎTÎ^ légea du pouvoir spirituel donnèrent lieu dans les autres parties de TËurope. Je jetterai un coup d*œil sur celles qui agitèrent les deux monarchies qui furent, après la France, les plus puissantes parmi tous les États catholiques, je veux dire TEspague et TAutriche. La première n'a pas encore abandonné Tesprit intolérant de ses ancêtres, et le parti libéral n'y est pas môme enoore disposé k abolir les privilèges qui favorisent les catholiques aux dépens des protestants, ni à reconnaître à ceux-ci une égale participation aux droits civils et politiques; encore moins à leur accorder la liberté religieuse. Ainsi il paraîtrait que les antiques traditions de la péninsule ibérique tiennent ces peuples dans des conditions différentes des autres nations chrétiennes et catholiques. J'ignore jusqu'à quel point on s'y est éloigné des anciennes institutions du droit canon au sujet des privilèges et des juridictions cléricales. Néanmoins, parmi les révolutions qui se sont accomplies depuis 1814 au nom de la liberté, bien peu ont attaqué le Clergé autant que celles d'Espagne, La question s'est renouvelée trois fois : en 1820, en 1842, durant la minorité de la reine, quand Espartero était régent, et en 1854, quand il fut mis à la tôte de l'administration à la suite du mouvement dont il était le chef avec le général O'Donnell. Les biens ecclésiastiques, les monastères, l'opposition de beau* coup de cléricaux contre le régime constitutionnel donnèrent occasion aux troubles. Après que la reine Isabelle eut atteint sa ms^orité, elle les apaisa par son autorité personnelle, en se mè^ jant dans ces questions plus qu'il ne convenait à la marche régulière d'une monarchie constitutionnelle.

En 1840, Martinez de la Rosa avait été envoyé à Rome pour conclure un concordat très-favorable aux prétentions du Clergé. Après la révolution] de 1854, les maximes d'Espartero prévalurent de nouveau sur celles qui avaient dicté le concordat, auquel la reine revint après le coup d'État qui amena la chute de ce

général. Je laisse ceux qui connaissant rbistoir^» les vicissitudes çt les opinions de celle nation, juger si une telle conduite est de nature à pacifier les esprits et à concilier un respect siqçère et spontané à la religion.

Pour l'Allemagne, c'est encore sur Timposapte autorité de M. de Tocqueville que jo m'appuierai. Il écrivait de Bonn, le 22 juillet 1854 : « Je connais ici assez particulièrement des « professeurs catholiques ; ils m'affirment que le catholicisme a « repris plus de vie qu'il n'en avait eu depuis un siècle, ce « qu'ils attribuent principalement à la liberté véritable dont il « jouit, malgré quelques tracasseries de détail, et surtout à la « complète séparation de l'Élat^ séparation d'autant plus com^ « plète que le souverain est protestant. L'un d'eux, le plus « éminent, me disait en se promenant avec moi : Je trouvQ que « le Clergé français entre dans une voie bien dangereuse et qui « nous remplit d'inquiétudes. Comment n'aperçoit-il pas que, « de nos jours, c'est l'indépendance du pouvoir temporel qui « fait notre force et non l'appui toujours précaire, souvent dan- « gereux, toujours mal vu, que ce pouvoir peut nous donner? « Que vos prêtres viennent chez nous, et ils verront combiQo « nous nous applaudissons de l'état de choses au milieu du(]|uel «c nous vivons, combien livré à lui-même, et avide seulement de « la liberté, le catholicisme a retrouvé dans ce pays les forces « qu'il avait perdues. Je vous assure, ajoutait-il, que si Je <( pouvais meltre tout à coup le pouvoir politique dans nos « mains et détruire la concurrence que nous font les pro- «t testants, je le refuserais sans hésiter dans l'intérêt de notre «L croyance (1). »

Depuis Joseph II, les lois autrichiennes présentèrent dans les temps modernes le modèle d'un système par lequel le pouvoir absolu du monarque restreignait dans ses plus étroites lia)ites les privilèges qui assurent la liberté du pouvoir spiriluel. En 1854, l'empereur actuel, désireux de s'assurer l'appui du Pape et du Clergé dans la réaction contre l'esprit libéral qui avait menacé en 1848 ses États, stipula le concordat par lequel, s'écartant des maximes de Joseph II, il établit la suprématie du Clergé et

(1) Tocqueville» — Correspendance inédite, voK II, p. 21$,

de la Cour de Rome dans toutes les questions de*juridiction. Cet acte suscita une joie immense dans le parti catholique. L'empereur se flattait que la réaction politique contre les libertés populaires ramènerait les peuples sous cette étroite tutelle du pouvoir spirituel dont toute la civilisation moderne avait cherché à les émanciper. Aujourd'hui, cède illusion u*est plus possible. Le concordat a excité de sérieux mécontentements contre TÉglise. D'un autre côtéy on avait promis plus que le gouvernement autrichien ne voulait tenir, et depuis sa promulgation, ce ne furent de la part du Clergé que plaintes continuelles au sujet de la libertéde TÉglise qui n'était pas assurée autant qu'il l'avait espéré. D'autre part, bien que les habitudes du gouvernement autrichien ne se prétassent pas à la libre expression de l'opinion publique, il fut facile de voir que la faveur accordée aux prétentions des cléricaux éveillait un grand mécontentement parmi les peuples. La réforme introduite dans l'organisation du conseil de l'empire n'eut pas plutôt ouvert une voie à l'opinion du pays, qu'il apparut clairement comment elle ne tolérerait pas que l'on continuât à marcher dans cette voie. Aussi, à peine inauguré par M. Schmerling, le système pseudo*libéral par lequel il espérait donner une nouvelle vigueur à la monarchie autrichienne, s'annonça comme voulant favoriser la liberté religieuse. Le gouvernement autrichien entrait ainsi dans une voie tout à fait opposée à celle qu'il avait annoncée vouloir suivre quand le concordat fut publié, et.il donnait lieu aux protestations de cette partie du Clergé qui tient le plus strictement à ses privilèges et qu'il s'était flatté d'avoir mis de son côté.

Considérons maintenant les faits contemporains qui ont garanti la liberté du pouvoir ecclésiastique par les libertés dont se compose le droit commun des peuples régis par des institutions constitutionnelles.

Dans les États-Unis d'Amérique, la religion catholique n'a pas d'autres droits que ceux que le droit commun aUribue aux citoyens qui la professent et qui leur sont communs avec les fidèles de tous les autres cultes. Les influences du pays sont peu propices au catholicisme. La tradition anglaise, la foi puritaine professée par les premiers colons, le préjugé vulgaire, trop justifié par les chefs de notre Église, que le catholicisme est l'adversaire

naturel de la liberté politique, ne le recommandent pas aux citoyens de cette république. Néanmoins le catholicisme y fit des progrès.

< Toutes mes observations, écrivait Tocqueville en 1831, c m'inclinent à penser que le nombre des catholiques s'accrott. « Uarrivée de nombreux Européens y contribue; mais, en c outre» les conversions sont nombreuses. La Nouvelle-Brelaf gne, la vallée du Mississipi en comptent un grand nombre. Les c esprits graves et sincères qui, fatigués par l'incertitude du prof testantisme, sentent vivement la nécessité d*une religion, € abandonnent de désespoir la recherche de la vérité, et s'en c remettent de nouveau a Tautorité. La raison incertaine de « leur foi est pour eux un poids lourd dont ils sont heureux de c se délivrer en se faisant catholiques. Le catholicisme, d'autre € part, parle vivement à l'imagination et à l'âme, et convient « mieux au peuple que la religion réformée. Aussi beaucoup « d'entre les convertis sont les plus ardents (1). >

Peut-être cet état de choses aura-t-il changé depuis, et le progrès du catholicisme se sera-t-il arrêté ou bien aura-t-il fait place à un mouvement contraire. Si ces faits avaient eu lieu, ils s'expliqueraient probablement par les événements arrivés en Europe, où le catholicisme se présente de plus en plus comme l'allié naturel de l'absolutisme.

Dans le royaume de la Grande-Bretagne, les conditions du catholicisme changèrent tout à fait à partir de 1829. Depuis la révolution du dix-septième siècle, c'avait été une opinion presque universelle en Angleterre» que l'interdiction aux catholiques de toute liberté politique était une condition essentielle de la constitution. La situation de X6\is les autres dissidents s'était améliorée, mais on ne croyait pas pour cela que la même maxime dût s'appliquer aux catholiques. On les traitait noa comme dissidents en fait de religion, mais comme des ennemis dont la défaite avait été le but de tous les changements qui avaient garanti la liberté. C'est à O'Connell qu'appartient la gloire d'avoir combattu et détruit toutes les lois d'exceptions qui pesaient

(t) A. de Tocqueville. — Œuvres et Correspondances inédites, — Lettre à Louis KergoHay^ i9 juiu 183). V. I, pag. 3U.

sur les catholiques. Il fut admirablement secondé parles évèques et par tout le clergé catholique d'Irlande, qui répudiait nettement les doctrines des théologiens catholiques qui voudraient attribuer à TÉglise une intervention directe ou indirecte dans les matières politiques. O'Gonnell, de son côté, se montra toujours opposé aux maximes qui auraient fait confier au clergé catholique pouvoir ou privilèges. Pour patroner la cause dont il avait pris la défense, il usa largement de toutes les libertés consacrées par l'admirable constitution d'Angleterre. Il efDeura les confins extrêmes de la légalité ; mais quel que fût Télan qu'il apportait dans cette lutte, il ne les dépassa jamais* Il invoqua toujours les maximes de tolérance religieuse et de liberté consacrées par la civilisation actuelle. C'est ainsi qu'il réussit à détruire les préventions séculaires qui subsistaient encore contre les catholiques, à faire effacer des lois anglaises les dernières traces des persécutions protestantes, à procurer à l'Église catholique une liberté dont elle ne jouit dans aucune des monarchies du continent européen les plus acharnées à poursuivre les enne^ mis de la religion et du trône. La politique de l'Angleterre, dirigée jusqu'alors vers l'oppression des catholiques irlandais, appliqua tous ses efforts à améliorer leur sort, et si le résultat ne répondit pas toujours entièrement aux bonnes intentions, il en faut accuser non les libéraux anglais, mais-l'intolérance qui avait prévalu dans les temps passés, et dont les effets malfaisants durent encore après des siècles.

Les catholiques de la Belgique se sentaient opprimés par les lois et la politique de la Hollande protestante. Ils avaient élevé presque les mômes plaintes lorsqu'ils étaient gouvernés par l'Autriche très-catholique, et alors aussi ces plaintes avaient fini par éclater en révolution. Leur délivrance de la domination hollandaise fut l'effet de leur alliance avec le parti libéral. De là la révolution de 1830 et celte constitution qui établit la liberté sur des bases plus larges que dans aucun autre État du continent, qui sépara nettement l'Église de l'État, qui ne consacra aucun droit particulier en faveur du clergé ou des catholiques, mais qui leur assura la meilleure des protections, celle de la liberté garantie à tous. Supposons que les catholiques n'eussent pas accepté l'alliance des libéraux. Que serait-il arrivé?

Une latte ignoble entre Tintolérance protestante et la théocratie catholique» dans laquelle celle-ci aurait probablement succombé, et où la victoire, si elle avait pu la remporter^ n*aurait abouti qu'à donner le honteux spectacle de l'Église non plus persécutée, mais persécutrice.

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