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a humaine
a En tout temps les adversaires de la religion ont été arrêtés er par la réflexion calme et paisible. Persécutés, ils ont gardé «r leur opinion comme une propriété qu'on voulait leur ravir; «r ils ont moins pensé à l'étudier à fond qu*à la défendre. . . .
«r Si l'incrédulité n'avait point rencontré l'intolérance, ce « qu'il y a de décourageant dans ce système eût fait impression « sur ses partisans et cela eût suiTi à les réduire au silence (1). »
La révolte contre les principes religieux, qui sont la source de tout sentiment honnête, n*a plus de raison d'être, là où toutes les ophiions sont libres. L'opposition contre la tradition religieuse commença à se manifester au dix-huitième siècle, alors que l'autorité absolue durait encore; elle continua au dix-neuvième, au milieu des luttes entre la liberté moderne et Tabsolutisme, elle se montra plus forte lorsque les hypocrisies auxquelles les novateurs trop audacieux avaient été longtemps contraints, disparurent ; elle ne cessera que lorsque la religion et la liberté ne seront plus employées comme des armes de parti, mais qu'elles seront l'une et l'autre invoquées pour répandre ensemble leurs bienfaits sur la société humaine.
Ce qui a contribué à aigrir la lutte entre l'esprit libéral moderne et la hiérarchie catholique, ce fut l'obstination avec laquelle celle-ci défendait les privilèges anciens qu'elle voulait consacrer par l'autorité de la religion. Dans les États tels que les a faits le progrès de la civilisation, les privilèges du clergé n'ont aucune raison d'être. Personne ne les croit plus consacrés par un droit divin. Les coutumes qui protégeaient chaque ordre de citoyens par des privilèges particuliers ont cessé depuis longtemps.Le Clergé, comme les autres classes, doit se contenter de la protection de la liberté et du droit commun. La vérité de ses doctrines, la grandeur des bienfaits qu'elle répand sur les peuples, la puissance de la libre discussion qui prévaut toujours sur les préjugés et sur les passions humaines, assurent à la religion une protection plus efficace et plus digne que celle qui dépend de la volonté des puissants.
(1) Beoiamio Constant — Cmtrs de droit conititutiomul. De la Liberté reiçieust.
Le privilège des catholiques sur les dissiileuts cUit odieux, en ce qu*il conduisait à des persécutions religieuses; mais il ne mêlait pas du moins les intérêts terrestres à la religion. Il n'en est pas de même des privilèges du Clergé. Dans le Clergé, le désir d'honneurs et de distinctions qui se trouve dans le cœur humain est secondé par les immunités ; Tamour du pouvoir, par la puissance politique et parles juridictions contentieuses; Tavidité, par la liberté illimitée d'acquérir. En fondant ainsi son organisation sur des usages qui secondent tous les penchants les plus corrompus de notre nature, la hiérarchie ecclésiastique ne donne pas de son ministère une idée conforme à la sainteté du but pour lequel il est institué. On dit, il est vrai, que le Clergé n'ambitionne pas ces avantages pour lui-même, mais pour le plus grand bien de la religion et de l'humanité; que les immunités, le pouvoir, les juridictions contentieuses sont utiles à rindépen* dance du pouvoir spirituel; que la liberté d'acquérir sert à la splendeur du culte et au soulagement des pauvres. Quand on connaît les conditions de notre époque, il est facile de se convaincre que ces institutions ne peuvent plus atteindre un tel but. Parmi les prêtres défenseurs des prérogatives ecclésiastiques, il 7 en aura d'assez vertueux pour n'avoir en vue que lo bien de la religion et de l'humanité. Mais la nature humaine est ainsi faite que les biens terrestres enflamment sa convoitise, et le Clei^é ne saurait se soustraire à ces conditions. Ainsi, même à son insu, des motifs moins nobles se mêlent au désir de servir la religion et l'humanitf, sans parler des prêtres pour qui la religion est un moyen et les biens temporels un but. La civilisation, qui a détruit tous les privilèges, n'est pas disposée à tolérer ceux du Clergé, qui jurent avec l'égalité dont notre siècle a nonseulement le culte, mais la superstition, et qui contrastent d'une manière étrange avec ce mépris ^es choses terrestres qui est enseigné par la religion qu'il prêche. Dans le Clergé, qui défend ses propres intérêts, la multitude qui penche le plus souvent à croire aux passions vulgaires plutôt qu'à des sentiments élevés, ne voit plus que de l'ambition et de l'avidité, et dans laj religion continuellement mise en avant pour les rendre inviolables, elle ne voit qu'un instrument employé pour assurer le pouvoir et les richesses des prêtres, ou, comme on lo dit dans
un langage trivial, une boutique (1). C'est ainsi que les privilèges cléricaux, odieux aux populations, compromettent Tautorité morale de la religion sur laquelle se fonde tout Tédifice de la société civile et domestique. La hiérarchie ecclésiastique a raison de défendre la liberté du pouvoir spirituel ; mais elle a le tort de confondre avec cette liberté les privilèges qui lui' furent autrefois utiles pour la maintenir, mais qui ne font aujourd'hui que lui aliéner Topinion des peuples, seule force dont puisse s'aider un pouvoir auquel sont interdits les moyens coercitifs.
Que le catholicisme se sépare donc de tout privilège, des catholiques sur les dissidents, des clercs sur les laïques, qui ont affaibli le respect des peuples pour TÉglise, et qui ont occasionné le protestantisme d'abord, et l'incrédulité du dix-huitième siècle plus tard, et il apparaîtra comme l'institution la plus libérale qui ait jamais existé.
« Le Christ, dit M. Odilon Barrol, sépara à jamais le pouvoir < religieux et le pouvoir politique jusqu'alors confondus, et leur 0 fit une part distincte. Il limita la domination de César au fl gouvernement extérieur; il lit subir à l'État une profonde dé- <c centralisation ; car il lui enleva l'empire des croyances. A parce tir de ce moment, il s'est formé tout un monde dans lequel les (( choses de la terre n'ont plus été enchaînées par une loi divine fl et immuable, et ont pu progresser librement. A partir de ce (i moment aussi, il y a eu des sociétés dans lesquelles l'omnipo- « tence de l'État s'est arrêtée devant les droits de la con- (( science (2) . »
C'est la gloire du catholicisme d'avoir maintenu intact le principe de la séparation des deux pouvoirs en rendant indépendant de l'État le pouvoir spirituel qui représente les devoirs et les droits de la conscience chrétienne et de la hiérarchie ecclésiastique qui parle en son nora. Mais on peut afiirmer que chez les peuples catholiques les conséquences de ce grand principe n'ont pas encore été déduites. Tant que le vieux droit canon qui attribue à l'Église des immunités et des juridictions sera
(1) Ce mot /a battegaà élé employé par Boita en parlant des richesses du Clergé. On le trouve à tous moments dans les journaux démocratiques italiens, (i) Odilon Barrot. — De la Centralisation et de ses effets^ chap. Il, § i.
mis sur la même ligne que ce qu'il y a de plus saeré dans la religiont les choses terrestres ne pourront progresser librement; elles rencontreront Tobstacle d'une loi qui se donne comme di- Tine et immuable, et qui oppose ses prohibitions pour maintenir des privil^es incompatibles a^ec Tesprit de notre époque. Tant que ceux qui gouvernent tireront de la foi qu'ils professent un aliment pour mettre obstacle à la liberté religieuse» on ne pourra dire que Tomnipotence de l'État ait reculé devant les droits de la conscience.
Entre la religion et l'esprit libéral de notre époque, il n'exista malheureusement pas cet accord qui aurait lieu si le grand prin* cipe catholique de la séparation des deux pouvoirs était appliqué dans toute son étendue. Le passage suivant d'une lettre de Tocqueville mérite d'être pris en sérieuse considération par quiconque s'occupe des conditions morales de notre époque :
c( Une chose me frappe dans mon pays, surtout pendant ces « dernières années. C'est de voir deux camps opposés ; d'un n côté, des hommes amis de la moralité^ de la religion, de l'or* (c dre ; de l'autre, ceux qui aiment la liberté et l'égalité des M hommes devant la loi. Ce spectacle m'a paru le plus extraor<-» « dinaire et le plus déplorable qui ait jamais pu tomber sous les « regards des hommes. Je tiens pour certain que toutes ces « choses qui nous paraissent ainsi divisées sont unies d'un lien u indissoluble devant Dieu. Ce sont toutes choses saintes^ s'il « m'est permis de m'exprimer ainsi, parce que, sur cette terre* « la grandeur et la félicité humaine ne peuvent résulter que do « leur union. C'est ce qui m'a fait croire qu'une des entreprises <c les plus belles qu'on puisse tenter serait de montrer que touce tes ces choses ne sont pas incompatibles, mais, au contraire, « nécessairement enchaînées, parce que chacune s'affaiblit « quand on la sépare des autres (1). t
La situation décrite par Tocqueville n'est pas malheureusement particulière à la France, elle est en grande partie commune à toutes les contrées catholiques. Je ne m'occupe pas des pays protestants auxquels ne s'applique pas mon discours. Si l'on
(1) Œuvres et Correspomianee inédite. Lettre à Eugène Stoffell, S4 juillet 1836, Tol. I,p.432.
considère que les adversaires e( les apologistes du catholicisme l'ont^ le plus souvent, représenté comme une religion qui empêche toute libre discussion et qui maintient immuables les institutions du moyen Age, Tantagonisme que déplore si justement Tocqueville ne doit pas surprendre. Remercions Dieu que telle .ne soit pas la religion catholique. Elle avertit Thumanité qu*au milieu des continuelles vicissitudes des opinions, il reste des principes immuables ; gardienne de ces principes, elle a établi une association qui exclut de son sein ceux qui les renient. Mais tant que les chefs de TËglise catholique et ses défenseurs les plus connus et les plus zélés représentent comme une partie essentielle à la religion l'observation de ces préceptes du droit canon y qui tendraient à maintenir hors de toute atteinte les privilèges ecclésiastiques introduits au moyen ftge, et. à rendre impossible toute libre discussion, quoi d'étonnant si le catholicisme est regardé comme incompatible avec la civilisation moderne et avec l'esprit libéral? Il existe un parti qui sème le scandale et le schisme (1), et qui ose s'appeler catholique par l'abus indigne d'une sainte parole signiGant l'union de tout le genre humain dans la même foi , dans la même espérance , dans le même amour. Si la hiérarchie ecclésiastique reniait toute solidarité avec ce parti ; si, abandonnant les traditions du moyen flge, elle se présentait à notre époque comme représentant le principe large et libéral de la séparation des deux pouvoirs; si elle ne reculait devant aucune de ses applications, la religion catholique, celle qui, de toutes les croyances, a les plus profondes racines dans l'àme des peuples, regagnerait cette grande autorité morale qu'elle a perdue depuis longtemps, et dont notre époque, sans en avoir toujours conscience, sent douloureusement le défaut. Mais cela n*arrivera pas avant que la hiérarchie catholique n*accepte, comme la seule force destinée à faire prévaloir tdt ou tard tout ce qui est vrai et juste, la liberté de discussion que depuis trois siècles elle repousse comme une puissance ennemie ; cela n'arrivera pas avant qu'elle n'accepte ce grand
(1) Seminator di scandalo e di scisma.
Dante, Inf. tS, 75.
principe de l'égalité civile, qui ne laisse plus subsister aucun privilège.
Mais en acceptant les libertés constitutionnelles de notre époque, la hiérarchie ecclésiastique doit s'en faire une idée exacte. Un État organisé régulièrement ne tolère ni autorité, ni liberté absolues. Les libertés légitimes de TÉglise, comme celles des citoyens, sont toujours soumises aux conditions de respect dû aux lois, et les magistrats ont toujours le droit de réprimer tout attentat qui compromet la sécurité de TÉtat ou des citoyens. La différence entre les sociétés libres et les dominations despotiques, consiste seulement en ce que celles-ci recourent à la coercition pour prévenir, celles-là pour réprimer les attentats. Différence énorme qui fait sentir combien il y a d'avantages à vivre dans une société de citoyens libres, plutôt que dans un État livré au bon plaisir d'un pouvoir absolu. La prévention a lieu contre des faits qui n'existent pas encore, mais que Ton suppose probables : ce qui entraîne nécessairement les mesures arbitraires et inquisitoriales. La répression a lieu contre des faits constatés. Aussi ils sont définis dans la loi, et ne donnent lieu à aucune poursuite préventive, à moins qu'ils ne soient prouvés selon les règles d'une procédure qui garantit toute liberté à la défense.
Les prérogatives des citoyens libres consistent en ce qu'ils sont garantis contre toute coercition qui n'est pas prescrite par la loi et qui n'aboutit pas à un jugement régulier. Cette prérogative doit s'appliquer à la hiérarchie ecclésiastique comme garantie du libre exercice de son pouvoir spirituel. Elle peut accepter les conditions répressives que les institutions des peuples libres imposent au libre exercice de tous les droits, avec beaucoup plus d'avantage et d'honneur que les restrictions par lesquelles les monarchies chrétiennes limitèrent jadis les pri« viléges de la hiérarchie cléricale. De telles mesures seraient extrêmement dangereuses si elles étaient exercées par des pouvoirs nouveaux, sous l'influence des opinions qui attribuent l'omnipotence et Tinfaillibilité à la volonté populaire dont les gouvernements se tiennent pour les interprètes elles exécuteurs.
Même là où elles sont dépouillées de tout privilège, la religion catholique et l'Église tirent une force immense des sonliments
qui ont leurs racines dans ce qu'il y a de plus intime» de plus respectable, de plus sacré dans Tâme humaine^ de la tradition la plus antique qui se conserve parmi les peuples, d'une organisation hiérarchique qui, s*étendant partout où vivent ses fidèles, pénètre ainsi dans tous les rangs de la société humaine et répand son influence sur tout le monde civilisé.
Sous ce rapport, il ne manque pas de libéraux qui croient inapplicables à la hiérarchie catholique les libertés que consacre le droit commun des peuples régis par un gouvernement parlementaire. Ils voudraient contrôler les actes purement spirituels du pouvoir spirituel, s*ingérer dans les associations religieuses, confisquer les biens ecclésiastiques. En cela ils s'inspirent des maximes de la révolution française et de la démocratie moderne, qui dépasse souvent toutes les monarchies absolues dans Texagération de l'ingérence gouvernementale. Erreur inexcusable chez des libéraux qui doivent savoir que la seule liberté véritable est celle qui assure les droits de tous, môme de ses ennemis, tant que leur résistance ne trouble pas l'ordre établi. Ils devraient avoir appris parleur propre expérience que la coercition ne triomphe pas des idées ; et que de toutes, les plus tenaces sont celles qui paraissent se rattacher à la religion. L'exemple de la France montre combien la coercition est inefiicace pour vaincre les résistances de la hiérarchie ecclésiastique et pour Tempêcher de suivre des opinions hostiles à la cause nationale. Plus le Clergé fut persécuté, plus il répugna aux innovations, plus il se sépara de la société laïque, plus il se recueillit en lui-môme; plus, dépassant les limites de l'obéissance raisonnable que la modération prescrit et qui est d'accord avec Torthodoxie, il s'assujettit au pouvoir du Pape-Roi, qui représente, comme nous le verrons bientôt, la résistance à la civilisation. La hiérarchie ecclésiastique a eu tort de s'appuyer sur des privilèges qui la compromettent, parce qu'ils soulèvent contre elle toute la puissance de la civilisation moderne ; elle trouverait une force bien plus grande si elle s'appuyait sur la liberté, si elle travaillait à séparer la liberté véritable de celle qui prend les couleurs de la révolution et de la démocratie pour préparer des tyrannies nouvelles.
Un vénérable archevêque» Monseigneur Sibour, a dit que
la hiérarchie catholique devait rester tout à fait neutre entre les différentes opinions politiques. Celle maxime, qui fut accueillie avec applaudissement parce qu*elle éloignait le Clergé du parti de Tabsolutisme et delà réaction^ ne saurait être accueillie sans quelques restrictions. Sans doute le Clergé ne doit jamais partager les passions de l'esprit de parti, qui le feraient sortir de la modération, de Timpartialité, et surtout de la charité qui est l'esprit de la loi chrétienne; il ne doit pas mettre au-dessus de toute autre pensée les préoccupations de la politique ; mais il est certains principes généraux de politique qui ont avec la morale un rapport si étroit, qu'il ne lui est pas permis d'être tout à fait indifférent à leur triomphe. Autant il lui est peu convenable de prendre parli pour la monarchie ou pour la république, choses éphémères et sans valeur si on les compare à la religion, autant il convient à la sainteté de son ministère d'aimer et de favoriser la liberté qui contient le principe de toutes les prérogatives par lesquelles Thomme s'élève au-dessus des autres créatures terrestres. Autant il lui sied mal de partager les soucis de ceux qui gouvernent, autant il est convenable qu'il aspire h tout ce qui peut rendre le gouvernement de la société humaine plus juste, plus équitable, plus humain, à tout ce qui peut faire cesser les oppressions qui pèsent sur beaucoup de nations et sur beaucoup d'individus, à tout ce qui peut soulager la misère de cette partie si nombreuse de Thumanitc, qui manque non-seulement de la nourriture du corps, mais encore de la nourriture de l'âme: de l'éducation. La hiérarchie catholique doit faire une guerre à mort à tous les vices et à toutes les erreurs qui éloignent l'homme de cette sainteté à laquelle le Christianisme lui ordonne d'aspirer; mais elle ne saurait être hostile aux progrès qui mettent la perfeclibilité (ie notre nature en évidence sans agir contre les lois de^Dieu. C'est ce qu'elle a fait lorsque, par un amour excessif des privilèges contraires à l'esprit libéral, elle a contracté avec l'absolutisme une alliance funeste. La religion en a semblé moins sainte, et la liberté, séparée de l'influence salutaire de la religion qui est la modératrice de toutes les passions humaines, a semblé un principe de révolte.