CHAPITRE VI
DU «OU BB 1.4 nuncB DAM MA qotmom
J'ajouterai ici quelques pages à l'adresse de la France. Elle est la plus puissante des nations catholiques, et elle se fait gloire d'être la aile atnée de l'Eglise : alliée de l'Italie elle l'est en même temps de la Papauté. Mais elle ne saurait oublier que sur le continent européen elle marche à la tête de la civilisation de notre siècle: qu'elle représente la grande révolution qui s'accomplit depuis 1789 au nom de la liberté et de l'égalité dans les idées, dans les mœurs, dans les institutions de tous les peuples chrétiens ; que par le concordat de 1801 elle a rapproché l'Église de la société française telle que la révolution l'avait faite. A ce double
(1) Ce chapitre t été écrit en français par Taateur poar cette édition (août i86S).
titre, la France a la noble mission d'amener la paix entre la Papauté et la civilisation moderne.
Si elle ne s*étendait pas à Tltalie, la pacification ne serait ni complète ni vraie. Il est dans la destinée de la Papauté de résider en Italie. Pouvoir spirituel^ elle serait en contradiction avec sa nature, si sa présence était imposée parla force. Elle ne serait réconciliée ni avec la civilisation ni avec Tltalie, si les conditions qui lui seraient faites étaient de nature à exciter des sentiments de répulsion chez les populations parmi lesquelles elle a son siège.
Mais quelle est cette Italie dont la France doit tâcher de rapprocher la Papauté? Est-ce Tltalie telle qu*elle était avant 1859? Est-ce une Italie telle que la rêvent des utopistes rétrogrades, ou ritalie telle qu'elle est devenue depuis 1861, avec Tunité qu*elle a proclamée, avec la liberté que ses institutions consacrent, avec les aspirations auxquelles il lui est impossible de renoncer? Pour la France, qui a reconnu le nouveau royaume, il ne saurait être question d'une autre Italie. Dans sa lettre du 20 mai 1862, l'Empereur des Français a exposé des considérations remplies d'élévation et de sagesse sur les conditions nécessaires è la conciliation de la Papauté avec la civilisation moderne et l'Italie.
« Si le Saint-Siège, dit-il, a des soutiens zélés parmi tous les « catholiques fervents, il a contre lui tout ce qui est libéral en « Europe. Il passe pour être en politique le représentant des K préjugés de l'ancien régime, et aux yeux de Tltalie, pour être « l'ennemi de son indépendauce,. le partisan le plus dévoué de ce la réaction. Aussi est-il entouré des adhérents les plus exaltés c des dynasties déchues, et cet entourage n'est point fait pour « augmenter en sa faveur les sympathies des peuples qui ont a renversé ces dynasties. Cependant, cet état de choses nuit moins « encore au souverain qu'au chef de la religion. Dans les pays « catholiques où les idées nouvelles ont un grand empire, les « hommes, même les plus sincèrement attachés à leurs croyan- « ces, sentent leur conscience se troubler et le doute entrer dans ti leurs esprits, incertains qu'ils sont de pouvoir allier leurs con- <c viciions politiques avec des principes religieux qui sembleraient « condamner la civilisation moderne. Si cette situation pleine de
« périls dQvait se prolonger, les disseptiments politiques risquec raient d'amener des dissidences fAcbeuses dans 1^ croyances « mêmes (1).»
Réconeiliation de U Papauté avec Tesprit libéral et ayec les aspirations nationales de Tltalie : voilà les deux points du programme impérial que tout bomme éclairé doit s'empresser d'adopter. C'est le but que la France se propose en prolongeant Toccupation de Rome. Le moyen est-il bien choisi? Toute la question est là. Borne est le siège de la Papauté, delà plus grande autorité morale qui existe dans le monde, de celle qui représente une tradition religieuse et morale toujours immuable au milieu des Tariations continuelles des choses humaines. Si la Papauté était seule à Bome, sa réconciliation atec Tltalie ne serait pas difficile, ou plutôt il n'y aurait jamais eu lutte, et la présence d'une garnison étrangère n'aurait jamais été n^ cessaire. Mais à Bome^ il y a à côté de la Papauté le parti catholique et le gouvernement pontifical. Le parti catholique voudrait fonder la société sur la religion ; mais sur une religion pour laquelle la foi dans le pouvoir temporel du Pape, dernier reste du système théocratique, tient lieu de symbole et de décalogue : il ne se sépare pas de la réaction absolutiste qui pourrait seule essayer de ressusciter les privilèges politiques de Tortbo* doxie et du clergé; il est l'ennemi implacable du progrès libéral contemporain, de la France de 1789, de Tltalie forte et libre.
Le gouvernement pontifical est aujourd'hui inféodé au parti catholique. La pacification de l'Italie avec la Papauté est impossible, tant qu'elle fait cause commune avec le gouvernement pontifical tel qu*il e$U Mais ce pouvoir peut-il se transformer de manière' à ne plus avoir contre lui tout ce qui est libéral en JBurope et particulièrement en Italie ? Je crois avoir démontré que non, par des raisons tirées de la nature de ce pouvoir et de Vhistoire contemporaine.
J'(youterai ici quelques considérations qui donneront peutêtre plus de force à celles^que j'ai exposées ailleurs. La Civilisation moderne aspire à la hberté et à Tégalité; la liberté de la
(1) Lettre de TEmpereur à M. Thouvenel, ministre des aflàirei étrangères, MoMilSIil.
discussion est de celles aaïquelles elle ne saurait renoncer. Le gouTernement pontifical la repousse pour imposer Tortbodoiia Amie de réalité, elle condamne les priTiiéges, et parmi tous les prifilégesy il n'en est point qui lui soient plus odieux que les priyiléges ecclésiastiques, qui contrastent avec Tesprit de riiu«^ milité chrétienne, dont le clergé donne les préceptes et dont il devrait aussi donner l'exemple à tous les degrés de sa hiérarchie. lies nations qui se sont inspirées à Tesprit de la civilisation mo* derne, n'admettent qu'une dérogation à l'égalité en faveur du souverain, parce que les droits de la couronne sont la plus haato expression du droit national. Avec le Pape investi d'une souveraineté temporelle, il ne saurait en être ainsi* Représentant de rÉglise et de ses prétentions» telles que le moyen âge les lui a transmises en les faisant traverser par Tabsolutisme d'Alexandre YI, il ne saurait être le représentant du droit national : il exerce ainsi le privilège le plus énorme qu'aucune loi humaine ait consacré ; il est le conservateur rigide et inflexible* de ces privilèges de l'orthodoxie et du clergé, qui sont un héritage funeste du passé et dont ailleurs qu'à Bome il ne reste plus que quelques traces. Ainsi le Pape, souverain temporel, pourra tout au plus accepter de mauvaise grâce quelques réformes insi* gnifiantes, il ne pourra pas changer ce qui rend son pouvoir temporel inacceptable à la civilisation moderne qui a fait disparaître toutes les autres souverainetés ecclésiastiques.
S'il se trouve des hommes ou même des peuples pour Tim* poser, il ne s'en trouve pas qui fussent disposés à le tolérer chez eux.
En Italie, l'esprit national a protesté contre le gouvernement temporel du Pape, par la voix des plus grands génies. Morte à la vie politique depuis le seizième siècle, elle se résigna au gouvernement absolu des Papes. Avec le réveil de l'esprit national, les protestations ont recommencé» et elles ont été exprimées par les Italiens les plus illustres de ce siècle, avant de l'être par des Parlements. Si l'Italie était divisée en petits États, le pouvoir temporel du Pape pourrait peut-être prolonger longtemps son existence, comme beaucoup d'autres institutions qui durent quand elles n'ont plus de raison d'être, parce qu'on ne sait que mettre à leur place. 11 n'en est plus ainsi : eu proclamaiil
Borne capitale de Vltalie, le Parlement da nouveau royaume a soulevé une de ces questions qu'aucune puissance humaine ne saurait supprimer.
En France, quelques-uns croient que Toccupation militaire finira par aplanir les obstacles que le gouvernement pontifical rencontre à Rome. Si ces obstacles n'existaient pas, Toccupatioa française les ferait nallre. On voudrait rapprocher du Pape et de son gouvernement les populations italiennes de ses États et celles du reste de la Péninsule. Pour arriver à ce résultat, le gouvernement français voudrait obtenir du Pape qu*il réformât le régime intérieur de ses États : de Tltalie, qu'elle renonç&t à Tannexion du territoire où il règne encore. Si le gouvernement du Pape pouvait se réformer sérieusement, l'occupation de Rome suffirait à elle seule pour maintenir tous les abus.
La cour de Rome, qui voit un énorme danger dans l'esprit libéral, répugne à toute concession. Le danger d'affronter des ennemis auxquels elle ne saurait résister, aurait pu seul vaincre ses répugnances. Il a disparu pour elle, elle le croit du moins, depuis qu*elle se sait appuyée par une occupation militaire qui lui parait destinée à se prolonger indéfiniment. D'un autre côté, n'eût-il aucun tort, il suffit que le gouvernement pontifical soit imposé par Tétranger pour qu'il excite des répulsions invincibles, non-seulement à Rome, forcée de rester sous un régime qu*elle déteste; mais dans toute l'Italie, soumise à un protectorat qu*elle ne saurait accepter et qu'on n'a pas le droit de lui imposer. En 1792 et en 1793, la France n'a-t-elle pas versé te plus pur de son sang pour défendre le gouvernement du comité de Salut Public qui n'avait d*autre recommandation que celle de résistera Tintervention étrangère? En 1830, n'a-t-elle pas expulsé de son territoire la dynastie qui lui avait apporté les libertés constitutionnelles, mais qui était devenue inacceptable en rentrant à la suite de l'étranger? Ainsi l'occupation étrangère tend à se perpétuer en perpétuant les maux qu'elle met en avant pour sa justification. Aussi cette justification ne saurait être admise que par ceux qui cherchent un prétexte pour rendre permanent ce qui aurait pu être tout au plus toléré comme un expédient de courte durée. Lord Russell Ta observé avec raison : « Si Toccupation étrangère a eu lieu sur plusieurs points de
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a i^Earope, elle a toujours été limitée à des termes de deux» de « trois ou cinq ans.
« Ce n'est qu'à Rome qu'on nous offre le spectacle d'une oc- « cupation étrangère prolongée pendant treize ans (il y en a « aujourd'hui plus de quatorze) et en même temps celui d'un « peuple moins réconcilié avec le gouvernement de son souve- « rain au terme de cette période qu'au commencement (1). »
Sur ce point, Topinion de l'Empereur des Français s'accorde avec celle de l'Angleterre. Le 11 octobre 1859, il disait à Tarchevêque de Bordeaux : « Le gouvernement qui a ramené le c Saint-Père sur son trône, s*inquiète avec raison du jour, qui « ne saurait être éloigné, où Rome sera évacuée par nos troupes; a car TEurope oe peut permettre que Toccupation, qui durede- € pub dix années, se prolonge indéfiniment »
Dans la lettre du ÏO mai 1862, que j'ai déjà citée, l'Empereur a déclaré de nouveau qu il y < a urgence à ce que la ques- « tion romaine reçoive une solution définitive. >
Il est vrai que quand on lit la réponse de M. Drouyn de Lhuys à la dépèche de lord Russell que je viens de rappeler, on se trouve en présence d'un système bien différent. Le ministre des affaires étrangères rend hommage, il est vrai, au principe de non-intervention; mais il est loin de croire, comme l'Empereur l'avait dit à Tarchevèque de Bordeaux, que l'Europe ait le droit d'exiger que Foccupation française à Rome cesse bientôt. Au contraire, suivant M. Drouyn de Lhuys, les règles ordinaires du droit public ne soni pas applicables à un état de choses qui ne ressemble à aucun autre. C'est ainsi qu'on arrive à nier que le principe de non-intervention soit applicable à Rome. Le gouvernement du Saint-Père est un pouvoir désarmé. M. Drouyn de Lhuys n*a pas de peine à reconnaître, sans le dire expressément, que si le Pape se trouvait seul vis-à-vis de son peuple, son pouvoir temporel finirait bientôt. Mais il croit qu'une telle expérience ne s*accomplirait pas dans des circonstances propres à la rendre sincère, qu'elle serait Torigine de difficultés nouvelles, nonseulement poui^ritalie, mais pour tous les gouvernements, parce que depuis quatorze ans la question romaine est en France uno
(1) Dépêche ii lord Cowley, du 31 octobre 1862.
préoccupation ponr les consciences (1). Ck>mme il est facile d6 le voir par la lecture de la dépêche de M. Droujn de LhuTS, rien ne le porte à prévoir que» grâce à Toccupation française, le gouTemement pontifical soit près de se réconcilier avec ses sujets et afec Tltalie. En efiét, dans ses explications, tout tend à faire envisager Toecupation de Rome, comme un fait destiné à se prolonger indéfiniment. En faisant ressortir cette opposition entre le programme de TEmpereor et celui de son ministre, je n*oilbIie pas qù*en France la voloilté du soureraib décide seiile de la politique du pays. Mais plus son autorité est grande, pitis je stiis persuadé que lorsqu'il permet qu'on s'écarte d'une idée proclamée avec tant d'éclat, il en ajourne simplement la réalisation à un temps plus propice.
En niant la sincérité des opinions contraires au pouvoir temporel qui se sont manifestées à Borne, M. Dl^uyn de Lbuys se place eiactement au point de vue de TAutriche lorsqu'elle tenait toute la Péninsule sous cette pression que la France a fait cesser, et qu'elle ne reconnaissait l'expression sincère des vœux des populations que chez les rares partisans des gouvernements qui ne se soutenaient que grâce à sa protection. Chez les Romains, l'opinion contraire au gouvernement pontifical n'est pas sincère? Où est donc l'opinion sincère? Chez le très-petit nombre de ceux qui acceptent le gouvernement du Pape tel qu'il est? La France ne saurait l'affirmer, puisque dans sa lettre au Pape l'Empereur lui a dit que son pouvoir doit être accepté librement par ses sujets, et que, pour qu'il en soit ainsi, il devait remplir des conditions qu'il est loin d'accepter, dit-on. Si on les cherche parmi les prélats* il n'est pas difficile de trouver les quelques partisans du gouvernement du Pape tel qu'il est. Où sont les paHisans des réformes plus ou moins libérales conseillées par la France? Que ne se montrent-ils ? Plus heureux que les adversaires du pouvoir temporel, je pense qu'ils pourraient exprimer leurs opinions sans crainte, rassurés par un puissant appui. lis ne se trouvent nulle part. Il est donc assez naturel de conclure, que de toutes les opinions sur le pouvoir temporel qui se partagent les esprits,
(1) Dépèche do M. Droayn de Lhuys au marquis de Cadore, 25 novembre 1861. Archives diplomatique», 1868, teme I**.
(!elle qui en attend la chiite est la seule sincëre, comme elle est la seule que personne iie yeuille iint)oser aux Romains. Dira-t-dti qu'elle serait imj)0èéë parle royaume dlialie? Ceux qui feraient Sérieusement cette objection montreraient la plus profondé igodfance» puisqu*en Italie aucun homme politique sérieux ne voudrait arriver S Rome pdr la force. M. Minghetti a déclaré dernièrement qu'aussitôt après le vote solennel de la Chambfé dés Séputés du 27 mars 1861, le comte de Gavour négocia avec là France pour Tâpplication à Rome du principe de non-intefvëntion. Peu de temps avant sa mort, les bases d*un traité avaient déjà été formulées : la France et Tltalie devaient appliquer le principe de non-intervention ; la première prenait Tëngagemerit d'évacuer le territoire romain dans un délai déterminé ; la seconde prenait celui de ne point attaquer le territoire romain et de ne point permettre qu'il fût attaqué par des bandes armées, dé quelque nature qu'elles fussent. Non-seulement tous les miilistres italiens seraient prêts à accepter cet engagement, mais ils se conduisent comme s'il avait été pris. M. Rattazzi a défendu Tintiolabilité du territoire pontifical à Aspromonte. S'il a été renversé, ce n'est pas pour s'être opposé à l'expédition de Garibaldi, c'est pour ne pas l'avoir prévenue : tant il est peu vrai que l'Italie se trouve dans une situation troublée par la fermentation des passions anar chiques, comme TA. Drouyn de Lhoys l'a cru lors^ tju'il écrivait la dépêche du 26 octobre I Avant les annexions au Piémont, il s'est passé dans tous les territoires des monarchies déchues, des faits qui prouvaient chez les populations la volohtfi de se réunir sous le sceptre de Victor-Emmanuel. La France y i vu Tèxpression sincère d'un vœu national, puisqu'elle a reconntl le nouvead royaume. Les faits qui se sont produits â Rome sont du même genre. Il ne suffirait pas de dire qu'ils sont le réstïltat d'une violence révolutionnaire, il faudrait te prouver. Quand oti aurait cette preuve, il serait démontré qu'en présence de Tarinéfi française, la révolution s'est permis à Rome ce qu'elle n'a ^tà tenté ailleurs. Ce ne serait pas un argument favorstbie â fa prolongation de Toccupation. Les faits que nous rappelons ne sdnt ni assez imprévus, ni assez extraordinaires pour qu'on en conteste la sihcérité. Ils ont été tels que les avaient annoncés depuis longtemps des hommes qui avaient étudié de près les conditions du pays.
' En 1829, M. de Chateaubriand, ambassadear à Rome, écrmit dans une de ses dépèches qui a été publiée dans ses Mémairei dOutre-Tombe : a Si quelque [prince en deçà des Alpes oc* « trayait une constitution à ses sujets, une révolution aurait « lieu, parce que tout est mûr pour cette révolution. > Deux années plus tard, il écrivait dans ses Études histariquei : « Au- « jourd'hui que les peuples reprennent leurs droits, la Papauté « abdiquera naturellement les fonctions temporelles. .••• La « Papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le c< principe de la foi. » M. Rossi écrivait presqu'en même temps : « Le Pouvoir temporel tombera demain des faibles « mains du Pape, sans combat, sans effort, si demain l'étranger flc lui retire son appui. » Ambassadeur de France à Rome en 1847, il écrivait : « Dans dix ans, dans vingt ans, je n*en sais « rien, il n*y aura pas dans les États italiens un homme, une c< femme, un fonctionnaire, un magistrat, un soldat, qui ne soit « avant tout national. » Cette praphétie est en train de s'accomplir. Ce qui est arrivé aussi, c'est que les monarchies patronnées par r Autriche ont disparu, et qu'entre la souveraineté du Pape et l'Italie, il s'est creusé un abtme qu'aucune puissance humaine ne saurait combler.
En 1856^ M. deRayneval, qu'on ne classera pas parmi les adversaires du Pouvoir temporel, convenait que ce pouvoir n'avait plus qu'une existence précaire: « Il est certain, disait-il, que « ce gouvernement est vulnérable sur un point ; son territoire « est occupé par des troupes étrangères, et il est douteux qu'il « puisse se passer de cet appui. Tout État indépendant doit « ôtre en mesure de se suffire à lui-même et d'assurer sa tran-
« quilUté intérieure par ses propres forces Le malaise et le
« mécontentement des populations romaines naissent de ce fait, « que le rôle de l'Italie n'est pas en harmonie avec ses visions « et ses aspirations. Le sentiment national s'est manifesté avec « une vivacité égale à toutes les époques, et le Pouvoir temporel €c du Pape a été constamment regardé comme le principal ob-
«r stade à sa satisfaction Les dernières traces des anciennes
<c prééminences ecclésiastiques ont disparu du reste de TEa*- « rope Aux yeux de la nouvelle génération, un gouvernece ment de cette espèce resté seul debout dans le monde, défi vient une anomalie
« Il n'existe pas de solution définitive pour la question ro* « maine. Tout ce que nous pouvons faire, c*est d*écarter, à « Taide d'une protection bienveillante et attentive, les dangers « d*ûne catastrophe, et de prolonger Tétat de choses provi- « soire (1). »
Ainsi, en étudiant les faits sur les lieux, de grands esprits avaient vu depuis longtemps que la marche naturelle des choses conduisait les sujets du Pape à renverser sa domination temporelle.
Des hommes respectables, à qui on ne saurait reprocher d*autre partialité que celle qui leur faisait dissimuler les abus et les torts du gouvernement pontifical, ont dû avouer qu*il était une anomalie et qu'il constituait un état de choses provisoire.
En déclarant qu*il poursuivait la réconciliation du Pape avec les idées modernes et avec Tltalie, TEmpereur a replacé la question romaine à un point de vue beaucoup plus élevé que la conservation du Pouvoir temporel. Il n*a rien dit qui fasse entrevoir que cette réconciliation pourrait se faire aux dépens du Pouvoir temporel. S*il avait laissé entendre quelque chose de semblable, lui dont Tappui soutient ce gouvernement qui craque de tous cAtés, il I aurait condamné pendant qu'il le couvrait de son drapeau. Mais personne ne peut empêcher que Pabolition du Pouvoir temporel ne se présente comme la' seule solution qui puisse assurer la pacification de la Papauté *avec ritalie. Il serait peu sage de fermer les yeux devant cette perspective , au lieu d^envisager les devoirs qu*elle impose à tout 1« monde. Et d*abord, à quel point la France est-elle engagée à repousser cette solution? On paraît avoir généralement oublié en France, qu'en 1849, il a été donné pour motif à l'expédition de Rome, qu'on devait empêcher une intervention autrichienne et une restauration contraire aux principes libéraux de la République française. Tout le monde se le rappelle en Italie : les libéraux, pour protester contre une intervention qui a été annoncée comme étant dans l'intérêt de la liberté, et qui s'est faite au profit de l'absolutisme ; la Cour de Rome, pour porter ailleurs ses prédilections. Voulant éloigner tout souvenir pénible, je
(1) Rapport do 94 mai 1856 à M. le comte Walewaki.
m*abstieqdrai 4e rappeler |ps faits qnî afpeq^feql }e 3i^p de Rome; \p dirai cependant que Tattaque 4p Tarmée fcanfi^isQ réussit à rallier autpur du gouvernement présidé pur M4ZziDi, des libéraux qui étaient biep loin 4^ partager ses opinions (l), et à jeter quelques rayons de gloire sur cette république ép^iémère, Le Pape revint; mais il revint isolé 4u p^ys, isolé surtQpt de ce ^rand parti jibéral dont V&PPf^^ aurait seul pu rappeler \ lui non-seulement la conQance du pays, mais pette popularité qui avait annoncé un pontificat réparateur et glorieux. L'expéditipn française ne pouvait désormais répondre à Tidée du gouvernement qui en avait pris riniti^itivè, qu*au|aut qu^elle réussirait à obtenir pour la liberté et pour l^ peuple romain , des garanties sérieuses, (.e gouvernement (raqçais je comprit, et le 9 mai 1849 , Af. Drouyn de Lhuys écrivait aux agents français à Borne :
« Ce qu*on nous avait promis jasqu^à présent sans difficulté^ K disait-il, c'est la réalisation d*un plan de conduite qui, na- « guère encore, ne semblait pas pouvoir être mis en question. (( On ne cessait de nous répéter que le retoiir à Tancien régime fc .était impossible ; que Tétat actuel des esprits, que la situation « générale de l'Europe qe le comportaient pas ; à peine laissait* « on entendre qu'il pourrait être prudent d'apporter quelques « modifications de détail au statut constitutionnel accqrdé pfir ce Pie IX. La nécessité ou la convenance de modifications sem- €C blables pourrait être prise en considération lorsque l'ordre et « la paix auront été rétablis ; mais, je dois je dire, nous n'f d- « mettons pas comme possible que ce statut lui-même sioit| dè^ (( à présent» considéré comme non avenu. Le respect que nous « avons pour Ip S^int-Père ne nous permet pas 4'admettre que « les institutions qu'il avait données à son peuple aient été c complètement annulées par le fait des déplor^le^ événe-. (( ments don^ Borne a été le théâtre depuis le mois de novem- K bre dernier. La pensée que le régime antérieur à 1846 se « relèverait à Rome, n'est jamais entrée dans nos prévisions « ni dans nos calculs. Nous avons agi sous l'influence d'un^ « toute autre conviction.
(1) Voir page 96.
a II s'agit, dans cette affaire^ d*intéréte trop grands, trop puis- « sants, pour que je ne doWe pas vous charger de faire entence dre des représentations dont la vivacité est naturellement H proportionnée à la gravité des dangers qu'elles ont pour ob- « jet de détQiKQer. On comprendra que» dans la position où € nous nous sommes placés, nous avons de grands devoirs à f remplir. Ce$ devoirs, nous sommes résolus de ne pas yman* « fuer (1). 1
1.0 6 juin» M. dQ Toequeville écrivait à M. d*Haroourt i < {In envoyant une armée en Italie, la France avait en vue
€ plusieurs buts dont aucun ne doit être oublié #
« . . . Elle entendait assurer les
« États-Romains contre le retour des abus de l'ancien régime.
« Elle avait la persuasion qu'en agissant ainsi, elle était n d'accord avec la majorité du peuple romain qui, bien que ç très-liostile aux abus du gouvernement pontifical, ne Tétait
a point à la Papauté ^
« ...... Ne perdez pas de vue, et cela devient
« maintenant le point capital, que nous voulons assurer auy « États de l'Église des institutions libérales sérieuses. • • n
Le grand et regrettable ppbliciste qui dirigeait à cette époque les relatioDS extérieures de la France, faisait connaître au Pape tous les dangers qu'un système de réaction pouvait amener : ce Faites-lui bien comprendre, ajoutait-il, tous les incident^
fc regrettables qui peuvent sortir de la situation actuelle $
« montres-lui l'immense responsabilité qui p&serait sur lui, si % la paix du monde entier pouvait être mise en péril par suite « de ses refus (2). »
Le 18 août, dans la fameuse lettre que j'ai déjà rappelée (3) p le Président de la République parlait ainsi :
^ La République française n'a pas envoyé une année à Berne <ft pour y étouffer la liberté italienne; mais, au contraire, pouf f( la régler en la préservant do ses propres excès, et pour loi fc donner une base solide, en remettant sur le trône pontifical
(i) Dépêche à HH. de Rayneval et d'HarcoarU (S) Dépêche k M. d^Harcoort.
la) Yovex pa^ as.
« le prince qui, le premier, s*était placé hardiment h la tète de
« toutes les réformes utiles * . . .
(c Je résume ainsi le rétablissement du
« pouToir temporel du Pape : Amnistie générale, sécularisation « de C administration, code Napoléon et gouvernement libéral.
« Lorsque nos armées firent le tour de
« l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur ff passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes « de la liberté; il ne sera pas dit qu*en 1849 une armée frantf çaise ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres ré- « sultats. • Il serait superflu de rappeler que le système de gouvernement suivi par la Cour de Rome a été, et qu'il est encore, la négation du but que la France avait en vue; l'honneur français ne saurait être engagé à imposera une nation amie un sysiènie déjà condamné.
Cependant le vent de la réaction qui a soufflé en France de* puis la fin de 1849 jusqu'à la guerre d'Orient, paraissait avoir emporté les paroles du gouvernement français qui reconnaissaient qu'en Italie la France avait de grands devoirs à remplir envers la cause libérale. D'un autre côté, jusqu'après la guerre de 1859, aucun intérêt national, ni romain, ni italien, n'exigeait Téloignement du corps d'occupation français qui, bien loin d'être un instrumentd*oppress)on,contre-baiançaitrinfluenceautrichienne prépondérante dans le centre et dans le midi de la Péninsule. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi ; l'Italie voit un protectorat humiliant dans l'occupation de Rome ; les sujets du Pape sup-portent avec impatience d'être soumis à un gouvernement qu'ils repoussent et qui leur est imposé par des étrangers. L'Empereur a compris que l'occupation de Rome est devenue plus difficile à justifier, depuis qu'il a proclamé que, maîtresse de ses destinées, f Italie doit progresser sans obstacle dans les voies de l'ordre et de la liberté, et deux fois il a été sur le point de la faire cesser, comme on Ta vu par la réponse à Tarcfaevêque de Rordeaux du mois d'octobre 1859, et par la lettre à M. Thouvenel, du mois de mai 1862. Dans sa lettre au roi Victor^-Emmanuel, qui a précédé la reconnaissance du royaume d'Italie, bien loin de déclarer qu'il se croit autorisé à occuper Rome tant que le pouvoir temporel du Pape n'y sera pas à l'abri de tout danger, il a admis
implicitement que les troupes françaises pourraient être rappelées quand le Saint-Père ne serait plus menacé de voir les États qui lui restent envahis par une force régulière ou irrégulière. Ainsi, aucun devoir d*honneur n'oblige la France à protéger quand même le pouvoir temporel du Pape.
La chute de ce pouvoir troublerait, dit-on, les consciences catholiques. Ces consciences, qu'ont-elles droit d'exiger? Que le Pape soit protégé dans Texercice de son pouvoir spirituel. J*ai déjà dit comment on pourrait Tobtenir. Les consciences catholiques, égarées par lignorance et par de vains scrupules, exigentelles que le gouvernement du Pape soit soustrait aux vicissitudes de toutes les institutions politiques; que l'autorité qu'il exerce comme souverain ne soit pas une magistrature qui cesse, lorsqu'elle n'a plus sa raison d'être dans Tutilité générale, mais un privilège qui ferait à tout jamais de l'État-Romain le patrimoine des Papes? Elles ne sauraient prétendre que le progrès de l'esprit libéral s'arrête devant les exigences absurdes d'un système qui profane la religion en l'invoquant, pour exiger que la France se fasse le champion de la réaction, là où elle est allée pour porter la liberté. On dit que si les groupes françaises se retiraient de Rome, l'expérience qui s'y ferait ne serait pas sincère. Quoi de moins sincère que le système qu*on poursuit à Rome depuis 1849? Et ici je déclare hautement qu'en condamnant le système, je n*entends biflmer ni les hommes ni les intentions. On poursuit la réconciliation des Romains et de l'Italie avec un gouvernement libéral et réformateur qui ne viendra jamais, et, en attendant, l'occupation militaire impose un despotisme odieux qui pèse sur les Romains et qui est une humiliation pour l'Italie. On dit qu'il y a urgence à ce que la question romaine reçoive une solution définitive, et rien n'annonce la cessation d'un état qu'on a reconnu contraire au droit .international. On veut assurer à Rome les bienfaits de la civilisation, et on protège un gouvernement complice des brigands. On voudrait que le Pape devtnt le soutien plutôt que f adversaire des aspirations nationales, et on trouve tout naturel qu'il insuite le drapeau italien (1) .
(1) « rai fait observer à M. Droayn de Lhays que le fait de la non-roconnais- « sance du royaume dltalie par la Cour de Rome ne juslifiuit pas rexciusion du
On sert mai la cause de Torâre en Italie, qqan4 od çoltive à Turin Tamitié des libéraux et à Rome cellp du parti qatholique. On met en doute la stabilité de tout ce qqi existe ; on alim^Qte r^gitation révolutionnaire ; on comprpmet le résultat de To^uvr^ glorieuse que la France et Tltalie ont apcompliet Loin de mettre la pai^ dans les conspiences, on e]|:posa ^ux outrages la religion qu*on oppose aux plus nobles aspirations de l'esprit libéral. Cet esprit, c'est la France qui Ta répaqdq sur le continent européen^ Elle ne donnera pas gain de cause au ptirti catholique en reniant sa noble mission devant les scrupules qu*il entretient d^n^ les esprits ignorants et timorés. Elle se rappellera la grande lecQQ e3f:primée 4ans cette belle parole de Napolépn III ; « Marches « à la tête des idée^ ^e yotre siècle» ces \^ées vqus suivent ^\ « vous soutiennent ; marchez à leur suitp, elles vous eptratnent; « marchez contre elles, elles vous renversant, f,..)>
J'ajouterai encore une considération, Vpccupatioq de Rooif^ met l{i France dans ppe sipgulière alterneitive? Elle np peqt l^ continuer sans comprooqpttre la politique qu'elle a poursuivi jusqu'ici en Italie, au prii^ de son sang et de ses trésors, et sans cpmprorpettreen méinetepps la Papauté qu'elle protège ; elle ne peut l'abandonner sans accélérer la o\mi^ du pouypir tempqred Arrêtons-nous sur les faits qui donnent lieu à cptte alternative.
La Francp est {^Uée à Rpo^e en 1349 pour appliquer le priq? pipe de noq-intervention ; elle y reste pour laisser i|rriver Ifl moipent où le gouvernement du Pape, accepté pç^r 3?5 propre^ sujets, sera assez fort pour se suffire ^ lui-même. Ainsj, enporfi aujourd'hui, la politique que la France poursuit à Rppae est celle de la non-interY^ntion. Mais plus pn poursuit ie moment où le gouvernement pontifical pourra se soutenir sans appui étranger, plus il s'é|oigpe, et, dès aujourd'hui» on peut ^f^rmer
« pavillon italien, comme le démontraient r-exemple de l'Espagne ((/« tÀu- « triche même) et d'autres nombreux exemples analogpes ; qu'une telle exc(a-: « sioo pourrait légitimer un casiu belli avec le Saint-Si^ge et un système de « représailles ; mais que Tune et Tantre chose étaient repdues impossibles par
« l'occupation française 11. Proufn de ^qys me répondit que d'auUe part
« il fallait tenir compte du fait que le gouvernement italien se trouve en pos- « session d'une grande partie de l'ancien État pontiflcal, fait que le Saint-Siège « ne voulait pas reconnaître. » (Oépécbe d^ M* Nigra au ministre des affaires étrangères du royaume d'Italie, i3 avril 186S.
saos h&itatjpn qu'il n'arrivar^ jamais. Ain$i, qap foussp apr préciatioQ 4^ coDdttiqp3 de Rome ^DtrafD^ la Frappe à png politique qui est la négatiop de son pripcip^j et qui ^élvn\\ sqa prestige ^ux yeux des populations italipunes.
[^ ^ranpe a envoyé son arpaéeen Italie pour combattre TAutriche qui exerçait sur tous les États 4^ la Péninsule upe pressioa que ni las traités, ni les principes du droit international n*auto* lisaient. C*est alors que l'Empereur a écrit ces paroles que les Italieps n'oublieront jamais : // faut que VAmrich^ daimim jusqu'aux Alpe^^ ou que CItalie spit libre jusqu'à CAdriartique.
Aprè3 Yillafrapca, il a protesté cqntre quelques-unes des annexions qui ont constitué Tunité de Tltalie; ces protestatiops ne l'ont pas empêché de donner un puissant appui à la formation du nouveau royaume, en maintenant le principe de nop-intervention.
L'occupation de Rome est la négation de la non-intervention, non-seulement au préjudice des sujets du Pape, mais au préjudice de tous les Italiens et de la monarchie qui représente l^ura droits; parce que tant que ce fait dure, Tltalie n'apparatt pas à l'Europe comme une nation maîtresse de ses destinées.
La guerre de 1859 devait faire cesser en Italie une agitation qui pouvait devenir funeste non-seulement à l'intérieur, mais h l'étranger. Le calme ne peut s'établir dans les esprits qu'avec la confiance dans Torganisation que le pays s'est donnée et que la France a reconnue.
L'appui que l'occupation française prête à la réaction fourpit aux ennemis de Tordre de cl^oses actuel un prétexte plapsi|>le de mettre en doute sa stabilité.
Le royaume d'Jta)ie c|qit êfr^ upe de^ grapd^ puiss{inces 4o l'Europe. Il est destiné à être l'allié de la France, ep tant qp*ellfi est la protectrice natprelle des intérêts libéraux qui se ?opt dé-r veloppés en Europe depuis ^789, et qpi ont été souvent cqmprq^ mis par les traités de 1815 et par les arrangements diplomatique^ qpi les opi suivis,
La France pourra mieux accomplir cette noble missipp quançl elle aura un allié puissant sur le coptinent fipfopé^n* Ç^U^ alliapce se présente naturellement à Tltalie, liée à la France par
la reconnaissance et dégagée de toat lien aree Tanciênne diplomatie. L*occupation de Rome la compromet, patce qu'elle est un obstacle au développement de la puissance de Tltalie, parce qu'elle Tempèche de penser à autre chose qu*à la faire cesser, et parce qu'elle relflche ces rapports d*affection et de reconnaissance que la guerre de 1859 avait établis.
L'occupation française compromet la Papauté» qui n*est plus dans ses conditions normales lorsqu'elle est brouillée avec ritalie, ainsi que cela s'est déjà vu pendant la translation du Saint-Siège à Avignon. En Italie, malgré tous les motifs d'hostilité qui la séparent de la cour de Bome, il y a chez les esprits sages et modérés un respect envers TÉglise et son chef plus sincère que chez d'autres peuples qui s'en font les champions. Telle est la disposition des hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir, telle a été celle de tous ceux qui les ont précédés. Elle les porterait à une conciliation respectueuse avec le Pape, considéré comme représentant du pouvoir spirituel. Mais à quoi sert le désir d'une conciliation, repoussée d'un côté par la cour de Rome et par les ecclésiastiques les plus autorisés, de l'autre par la France, qui est censée organe de l'Europe libérale et amie de l'Italie? A côté du parti modéré, il y a dans la Péninsule des esprits ardents qui ne voient dans le Pape que le chef d'un parti hostile, et qui déclarent la guerre à la Papauté pour saper par la base son gouvernement temporel. Ce qui doit étonner, ce n'est pas que cette idée existe, c'est qu'elle ne soit pas plus généralisée. Chaque mois qui voit se prolonger l'occupation de Rome lui fournit un argument.
Tous ces motifs conseillent d'accélérer l'époque où l'occupation de Bome devra cesser. Examinons l'autre côté de l'alternative que nous avons énoncée. Supposons que la retraite de la garnison française de Rome soit suivie de près par une révolution qui renverse le Pouvoir temporel, ce sera là un grand changement dont il faudra chercher la cause dans une série d'événements qui se rattachent à toute l'histoire contemporaine et à des souvenirs déjà anciens dans l'histoire de l'Italie. Cependant, ce sera la retraite de Tarmée française qui aura occasionné sa chute; il y en aura assez pour que' beaucoup d'esprits vulgaires lui lancent des reproches amers. Le jour où le
Pouvoir temporel sera tombé, une grave question s'élèvera* celle des garanties h donner à la Papauté pour Tindépendance de son pouvoir spirituel. Avec la cessation de cet éternel non pos^ sumiu, qui ne disparaît jamais que devant les faits accomplis, avec un peu de bonne volonté de la part de tout le monde, et surtout avec un esprit franchement libéral, la solution présenterait, j*en suis persuadé, moins de difficultés qu'on ne le croit, et la Papauté en sortirait dans de meilleures conditions. Mais encore ici les objections ne manqueraient pas, ni ceux qui seraient disposés à les accueillir; ils ne verraient que la destruction d*une garantie d^indépendance que le monde catholique avait assurée à la Papauté depuis des siècles, sans considérer que les fondements de cet édifice, qui leur paratt si majestueux, mais qui a caché et qui cache encore tant de souillures, sont minés depuis longtemps. Ce qui aggrave les difficultés de cette question, c'est qu*en France, dans les régions du monde officiel, on n*admet pas qu*elle existe. Il ne saurait en être autrement. Ceux qui protègent le Pouvoir temporel du Pape ne sauraient le mettre en question sans le condamner ; et dans le régime politique actuel de la France, une question politique que le gouvernement n'accepte pas, ne saurait guère occuper le pays. C'est pourquoi, si Topinion contraire au Pouvoir temporel du Pape a recueilli des suffrages, elle y a soulevé encore plus d'opposition.
En Italie, il s'était élevé beaucoup de bruit autour de cette question. L'inexpérience politique, et la facilité avec laquelle les autres gouvernements absolus de la Péninsule venaient de tomber, avaient fait croire qu'il en serait de même de la souveraineté temporelle du Pape* Quand on a vu qu'il n'en était pas ainsi, et qu'en France on y tenait plus qu'on ne l'avait cru, on n'a voulu compromettre ni les rapports de bonne amitié avec la nation qui avait tant contribué à la délivrance de la Péninsule, ni la dignité du pays qui ne permettait pas de répéter sans cesse des protestations qui restaient sans résultat.
La question de Rome est-elle résolue pour autant? Il faudrait se faire une étrange illusion pour le croire. Quel est à Rome, quel est en Italie, Thomme libéral et éclairé qui se soit rallié au pouvoir temporel ? Si l'on parle moins souvent de cette grande question, en a-t-on parlé autrement qiic pour déclarer haute-
metit que tout en ajournant les «spAf^taees tpï^m ftt(tif êhWeies, on était loin d'y renoncer î %
« Je ne crois pas, disait le président du conseil dés liiittifctres, t M. Minghetti^ c(ue la coiir de Hotte par sort inflexibilité 8 rec jeter toute transaction^ par ses efforts de tdtitë sorte poilr « troubler la tranquillité des protiftces italiennes, par ses im- « précallons et ses dédains iftdignes de sa haute autorité, ac-
• quière des prosélytes i sa propre èause ; je pense, au coiitrâîre, à qu'elle s*enlèTe ainsi ses partisans de bonne foi, tandis que « l'attitude toujours calme, toujours modérée du goutettfetnent ic italien, lui rallie Topinioù des catholiques sincères d'Europe.
t Qui ne voit TinfluÈfncë inéritable que le royaume dltalie H doit exercer de toutes parts sur Rome? Nous, Messieurs, « nous Tassiégeons aTee la liberté, nous la prendrons par la « force de notre attraction. La presse, les chemins dé fer, les dis*^ « eussions, l'exemple des libres institutions, font que Tesprit èc italien pénètre Rome de tous cdtés, et je crois que tout cela ne
• s^ra point sans avoir une grande efficacité sur les destinées t futures de cette cité.
« Si de Rome nous nous tournons ters la France, je dis net-* « tement que de Toccupation française résultent trois eontradic^ c tions flagrantes ; . . .
• Que fait la France à Rome? La France à Rome empêche Fa- 4 chèrement de l'œuvre pour laquelle elle a versé son sang et « ses trésors.
a Ainsi la France, ce vaillant champion des principes de 89, K les eombat i Rome en défendant un gouTernement qui en est et la négation ; le prindipe de non-intervention, dont elle s'est « faille bouclier, elle le viole elle-même; l'indépendance de €t l'Italie à laquelle eHe a si prudemment concouru, ellef Ten- « trave; elle arrête l'achèvement de celle grande entreprise.
« Mais je pense. Messieurs, que ces contradictions ne peuvent tt se prolonger perpétuellement, et que l'Empereur Napoléon €t en est profondément convaincu. 9i des raisons qu'il jugeait « de la plus haute importance, ne lui permettaient pas de les « faire Cesser, il ne peut les faire durer longtemps encore ; il « comprendra que l'homme issu de la révolution et qui repré-
« sente les principes de nationalité en Europe, devra prendre « un parti conforme à ces principes (1). i»
Je me résume. La question de Some ne saurait être ni supprimée ni oubliée : il est du devoir de la France comme de l'Italie de la résoudre. Si des esprits absolus et étroits peuvent seuls s*étonner que des préjugés qui ont leur prétexte dans la religion et qui^ hors d'Italie, représentent peut-être Topinion de la majorité numérique des catholiques, en aient retardé la solution, il faut des esprits encore plus absolus et plus étroits pour croire que ces préjugés puissent la résoudre.
L'occupation de Rome n'est pas une solution. Elle compromet TautoHté religieuse de la Papauté^ les droits de Tltalie et son alliance avec la France. Selon toutes les probabilités, la chute du pouvoir temporel suivra de près la retraité des troupes françaises.
Il ne faut pas que lé respect pouf la Papauté fasse fermer les yeux sur le véritable état des choses. On ne saurait ni empêcher définitivement un événement qui sera le résultat naturel du progrès de la civilisation et de la nouvelle phase politique dans laquelle lltalie est entrée, lii employer la force pour conserver une institution qui doit être en Italie pour représenter le pouvoir spirituel» et que les populations italienne^ repoussent.
Le devoir de Tltalie et de la France, qui représente la civilisation catholique, est d'empêcher que la chute du pouvoir tempor^ ne compromette le libre exercice du pouvoir spirituel de la Papauté, qui représente un grand intérêt religieoi des populations catholiques.
Pour obtenir ce résultat, la Papauté devra être réôonciliée avec l'Italie et entourée de garanties d'indépendanc^é qui soiebt eti harmonie avec l'esprit libéral de notre époque.
(1) Le Gouvernement italien^ Home et la Pologne^ p. 68.