‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 30 sur 37 · DISCOURS PRONONCÉ A U CHAMBRE DES DÉPUTÉS DU ROYAUME DITALIË · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A U CHAMBRE DES DÉPUTÉS DU ROYAUME DITALIË

u 26 HARS 1861

Par lb député G. Bok-Cohpagni.

Messieurs,

Quand un gouvernement va contre le but en vue duquel est instituée la société, il est déchu de ses droits. Le gouvernement pontifical est la négation de l'indépendance nationale, la négation de la liberté politique et civile, et, en maintes occasions, la négation des droits de la famille; le fait de l'enfant Mortara est là pour prouver mon affirmation.

Le bien de l'Italie et les intéxôls de la civilisation réclament que le pouvoir temporel du Pape cesse ; c*est ce que réclament également les intérêts de l'Église, dont l'autorité morale s'affaiblit parce qu'elle paraît solidaire d'un système odieux aux peuples italiens, contraire à toutes les maximes de la civilisation moderne.

On fait grand bruit de ce pouvoir temporel de l'Église, tandis qu'en réalité il ne vit déjà plus. S'il était permis de placer une plaisanterie dans une imatière aussi grave et dans une discussion aussi solennelle, Je rappellerais les vers du poète :

Le pauvre homme, qui ne s'en était pas aperçu, <>)ntinualt de combattre tandis qu*U était mort (!)•

Venons aux faits.

Tout le monde voit que le pouvoir temporel ne peut subsister sans intervention étrangère ; la Cour de Rome le voit et c'est pourquoi le père des fidèles mendie dans toute la chrétienté quelques milliers de baïonnettes étrangères qui lui permettent de tyranniser ses sujets.

Le souverain qui maintient aujourd'hui cette intervention, a proclamé, avant même que les destinées de l'Italie n'eussent grandi, sans en avoir été prié par aucun Italien, que cette intervention devait cesser,

(1) II poverin che non se n'era accorto,

Andava combattendo ed era morto.

quand même Rome devrait tomber dans ranarchie ou dans la terrear. Nous savons donc que le pouvoir temporel tombera anssitôt que le bras qui le soutient se sera retiré, et nous savons que ce bras se retirera.

Il faut donc quêtons ceux qui désirent la paix de la chrétienté, tons ceux qui vénèrent l'autorité morale de TÉglise, recherchent un moyen de remplacer par une organisation meilleure celle qui ne pourrait plos durer désormais.

En présence de ces faits, nous avons entendu souvent dans un pays voisin, discourir sur les réformes romaines, mots qui furent toujours vides de sens, mais aujourd'hui plus vides encore. Les réformes éeri* tes dans les lois et dans les codes, et même placées dans la constita* tion, si la constitution d*un pareil État pouvait changer, sont inefficace parce qu'on ne saurait changer l'esprit du gouvernement. Non loin de Rome, les Italiens ont eu le douloureux exemple d'un pays qui avait les lois peut-être les plus parfaites d'Italie, et qui n'en a pas moins été le théâtre de telles infamies et d'nne telle oppression, qu'elles paraîtront presqu'incroyables à la postérité et à l'histoire.

Les gouvernements qui se sont séparés de l'opinion des peuples, se trouvent tocjours en présence d*nn redoutable dilemme : ouïes réformes qu'ils se décident à accorder sont sincères, et ce qu'ils en donnent ne sert qu'à préparer leur chute ; ou elles ne sont pas sincères et elles étendent le foyer des haines et des révoltes. A Rome, une seule réforme est possible : substituer h un gouvernement imposé par la violence, un gouvernement voulu et accepté par les populations. *

Dans ces circonstances, le gouvernement du royaume d'Italie et son Parlement ont un grand devoir à remplir.

Naguères nous avons proclamé Victor-Emmanuel, roi d'Italie; ce n'était point une vaine forfanterie, ni une sorte de cérémonial destiné à rendre hommage à un monarque bien-aimé : nous avons affirmé que toutes les parties de cette terre italienne qui s'étend depuis les Alpes jusques aux mers de Sicile, ont le droit de se constituer en un seul Etat ; nous avons affirmé que notre dynastie royale a la mission et le devoir de maintenir ce droit.

Après ce fait, il ne nous est pas permis d'admettre qu'une partie du territoire italien, qu'une cité de cette terre, et, moins que toute autre, celle qui est la métropole naturelle de cette noble partie de l'Europe, reste en dehors du droit italien.

Nou^ avons le devoir de poser notre droit en face de l'Europe, en face de nos alliés, en face de nos ennemis. Voilà le devoir du gouvernement et du Parlement, et je suis heureux que le discours prononcé hier par l'honorable président du Conseil ait fait voir que le ministère le comprend et qu'il est prêt à le remplir.

Mais nous devons nous mettre en présence des faits dans toute leur réalité, sans nous faire illusion sur les difficultés qui entourent cette grave question. Rome est occupée par les Français : nous ne devons, ni ne pouvons, ni ne voulons aller l'occuper malgré eux; ce serait

nne folie d'ingratiiode de combattre contre ceaz aaxqaels nous devons en grande partie la délivrance de notre patrie* Ce serait une folie téméraire de susciter en même temps contre nous la guerre avec l'Antriche et avec la France.

Le point sur lequel nous insistons aaprôs du ministère, se réduit donc à une démarche à faire auprès d*une puissance amie, démarche que nous, Parlement, nous n'avons ni l'autorité, ni la possibilité de remplir par nous-mêmes : nous n*en avons pas l'autorité, parce que l'ouverture et la conduite des négociations est une prérogative de la Couronne ; nous n'en avons pas la possibilité parce que nous ne connaissons pas les conditions dont dépend Topport unité des négociations.

Notre devoir. Messieurs, est d'affirmer résolument notre droit, et d'indiquer clairement au gouvernement le but final auquel doivent tendre ses négociations au sujet de Rome, s'il veut continuer à obtenir la confiance du Parlement et de la nation.

Voilà les circonstances, les accidents extrinsèques de la question ; considérons- en maintenant la substance.

Rome est une si grande chose, le seul prestige de son nom exerce une telle fascination sur toutes les imaginations; les antipathies. Je ne dirai pas de la seule Italie, mais encore de tous les peuples qui parti* cîpent à la civilisation moderne (sans en excepter ceux qui nous accusent de cette antipathie) contre le gouvernement clérical, sont telles que, sans s'en apercevoir, on pourrait prendre souvent la question romaine pour la question italienne.

La question romaine n'est qu'une partie de la question italienne ; elle doit être subordonnée à la grande entreprise que nous devons achever, la délivrance de toute l'Italie, pour l'unir sous un seul sceptre constitutionnel.

Aucune partie de l'Italie n'a le droit de prétendre que nous procédions dans cette grande entreprise sans tenir compte des égards que la prudence nous impose, non pas la prudence qui recule devant le péril, mais ^lle qui se rend compte de ses forces et sait en user à propos.

Examinons la question italienne d'un point de vue général, et vous verrez, j'espère, que ce n*est point là une digression, mais une prémisse qui nous conduit directement à la conclusion.

Il n'y a dans cette question qu'un seul point sur lequel tous sont d'accord, amis et ennemis, c'est que les conditions actuelles de l'Italie ne peuvent être définitives.

Elles ne sont tenues pour telles ni par la Cour de Vienne, qui médite de nous faire revenir aux conditions des traités 4e 1815, ni par les ministres fiançais, qui mettent encore en avant l'idée de la confédération, et qui paraissent parfois attendre certaines circonstances qui leur permettent d'offectuer ce projet.

Non, Messieurs, nous avons vu notre programme proclamé déjà en 1843, par la voix d'un homme illustre dont je n'accepte pas entière-

ment tontes les idées, mais dont Je m'honore d*aYoir été le disciple et Tami, qne le Parlement piémontais s'honorait de yoir siéger sur ces bancs, et que l'Italie entière s'honore de compter parmi ses écrivains et ses citoyens les plus illustres : de M. de Balbo. Il écrivit ici sous le gonvernement absolu : Tltalie ne sera Jamais politiquement organisée tant qu'une partis de son territoire sera sous la domination étrangère. Cet homme prononçait alors une maxime sur laquelle se fonde tonte notre politique et dont est sortie l'idée de l'unité italienne, quand les faits nous eurent démontré que l'unité était la seule Toie qui pût nous conduire à l'indépendance. Pour atteindre le but auquel nous visons, nous avons deux moyens : celui de la force ei celui de Topinion publique; nous devons donc armer et puis armer, et puis encore armer, comme si nous ne comptions aucunement sur l'Europe civilisée ; nous devons nous rendre son opinion favorable comme si nous étions sûrs de ne devoir jamais recourir aux armes.

Quand Je considère la nature intrinsèque de cette question. Je ne puis me persuader qu'il s'écoule encore longtemps avant que l'Europe ne comprenne qu'il n'y a pas d'autre moyen pratique de donner une solide organisation à l'Italie, qu'il n'y en a point d'autre pour éteindre le foyer de nos agitations et assurer la paix européenne, sauf celui de constituer son unité, son indépendance et sa liberté.

A ce projet on n'en a opposé qu'un seul : celui de la confédération; quant à celui de l'Autriche, condamné désormais par toute l'Europe je n'ai point à m'éh occuper.

Il ne reste donc que ie projet qui a été proposé par la politique française, qui a dicté le traité de Zurich et qui est encore aujourd'hui mis en avant dans les discours des ministres français et dans leurs notes diplomatiques.

La politique française se borne à deux points depuis la paix de Villafianca jusqu'aujourd'hui : maintenir le principe de non-intervention et proposer la confédération. Pour la non-intervention, nous ne saurions en exprimer assez de reconnaissance à l'Empereur qui régit les destinées de la France, et je ne le dis point pour obéir à aucun sentiment de convenance oratoire ou diplomatique, mais je le dis avec une sm* cérité profonde.

Quant au projet de confédération, puisqu'il s'agit de notre sort, il doit nous être permis d'en dire notre avis avec une liberté et une franchise absolue.

Eh bien, qu'est donc ce projet de confédération ? C'est une utopie. Ici les rôles sont tout è fait intervertis. L'utopiste est un gouvernement conservateur, et c'est nous qui nous tenons sur le terrain solide des faits et de la pratique, nous qu'on traite souvent de révolutionnaires. Et, en effet, que pourrait être cette confédération? Les princes qui ont combattu sous le drapeau de l'Autriche seraient ramenés sur leurs trènes, les gouvernements de Rome et de Naples, que toute l'Europe civilisée a déclarés impossibles, seraient replacés duis l'in-

tégrité de lear paissance ; toute Tltalie serait obligée de maintenir la domination antrichienne aa prix de son sang et de ses trésors ; le Piémont, qui a été pendant dix ans le champion de la cause italienne» obtiendrait pour récompense de Vœuvre généreuse poursuivie au prix de tant de sacrifices, le droit de siéger dans un conseil où il n'aurait qu'un seul vote à opposer à l'Autriche et aux princes vassaux de l'Autriche qui serait maîtresse des frontières, des forteresses, des armées italiennes.

Dans une dépêche de M. Thouvenel, écrite 3i l'occasion du congrès rôTé pour Varsoyie, je crois que malgré qu'il n'espère pas Toir le système de yillafranca accepté aujourd'hui par l'Italie, il nourrit cependant une espérance singulière. H dit : < Il est donc indispensable, selon moi, que lltalie ne puisse accuser qu'elle-même des déceptions qu'elle se serait préparées. Frappée par des revers que son imprudence aurait provoqués, ou désabusée des passions qui Tagitent, elle acceptera des mains de l'Europe, comme un bienfait, ce qui paraîtrait aujourd'hui un acte de violence. •

Non, Messieurs, il n'est pas de nation qui tombe asses bas pour accepter comme un bienfait de pareilles propositions.

Je vous répète donc qu'il n'y a là qu'une utopie. Si ceux qui la proposent en France, venaient en Italie et se mêlaient à nous, ils reconnattralent qu'elle n*aura jamais de partisans en Italie, sauf parmi ceux qui, s'ils étaient Français, Invoqueraient volontiers une coalition pour ramener Henri Y aux Tuileries.

Je ne puis donc considérer ces propositions que comme des stratagèmes diplomatiques qui voilent des intentions bienveillantes pour l'Italie.

Il ne reste donc qu'un seul parti qui assure la tranquillité de l'Italie et la paix du monde, c'est la reconnaissance de sa pleine indépendance, de sa liberté et de son unité. Mais certains préjugés se mettent à la traverse et ils empêchent que cette opinion ne soit encore généralement admise.

Le plus important de tous, c'est celui qui fait dire en parlant de la question romaine : l'unité de l'Italie détruit le Pouvoir temporel du Pape, elle est incompatible avec l'Indépendance du pontificat catholique. Moi je dis, au contraire, que c'est le seul parti qui puisse assurer la dignité du pontife et la pleine liberté de l'Ëglise.

Quand on examine les Jugements que les étrangers portent sur l'Italie, on y découvre une étrange erreur. Ils croient que nous sommes possédés par une espèce de fureur irréligieuse, que nous sommes autant d*Ërostrates impatients de brûler tous les temples. Cette opinion, Messieurs, est très- singulière; il n'y a aucun pays d'Europe à qui ce jugement puisse moins convenir qu'au nôtre. Je lisais hier la correspondance posthume d'un grand publicîste libéral, M. de Tocqueville. Dans quelques lettres il se plaint, avec raison, qu'à notre époque, ce qu'il y a de plus sacré pour l'âme humaine, la religion, soit se-

parée de ce qo'il y a de plus généreai : de la civilisation, de la liberté et de l'égalité civile.

Eh bien, ce fait« qol n'est que trop vrai pour la Fraoce et pour presque tous les peuples qui partieipeal à la civilisation moderne, n'est pas vrai pour l'Italie.

Considérons un moment comment a été conduit ce mouvement in* tellectael qui a amené le mouvement politique qui s'est développé d'une manière si étonnante. Quels en furent les initiateurs : Silyio Pellico, Rosmini, Gioberli^ Troja» Balbo, écrivains d'one orthodoxie que personne n'a Jamais pu contester. Dieu merci, le chef de cette troupe d'élite survit encore, cet écrivain qui, après avoir fait les délices de notre jeunesse, réjouit aujourd'hui notre âge mûr, et dont les écrits brillent de tout ce qu'il y a de plus saint, de plus humain, de plus élevé dans les doctrines de la religion ; Alexandre Manzoni. Cet écrivain illustre s'est-il associé à la guerre ignoble qu'on a voulu déclarer au nom du catholicisme contre la grandeur de l'Italie et contre la constitution de la royauté qui représente son unité? A l'inauguration du nouveau Parlement, vous Tavez vu dans le sénat du royaume prêter serment au Roi-citoyen, et il y a peu de jours il sortait de sa pieuse et studieuse retraite pour yenir porter son suffrage à la proclamation du nouveau royaume.

J'invoque le témoignage de tons ceux qui ont suivi le Roi, alors qu'il traversait les cités italiennes qui avaient appelé son autorité, partout nous avons vu les hommes les plus honorables, les plus étrangers aux révolutions et à tout ce qui trouble l'ordre moral et religieux, se hâter de lui rendre hommage.

J'invoque les souvenirs et la vie Intime de chacun de tous : qui n'a pas vu autour de soi les cœurs les plus purs souffrir des douleurs et se réjouir des joies de l'Italie?

Je croyais Important de mettre ces faits en pleine lumière pour que si jamais ces paroles tombent sous les yeux de quelqu'un des accusateurs de l'Italie, il sache que dans notre mouvement, H n'y a rien qui offense les sentiments qui répondent à ce qu'il y a de plus intime, de plus respectable, de plus sacré dans la vie humaine, la religion : la religion qui trop souvent sert de prétexte à la plus cruelle de toutes les passions, le fanatisme.

On nous jette une autre accusation. De presque tous les discours qui ont été prononcés daus les assemblées françaises contre le mouvement Italien, il ressortirait que nous, libéraux italiens, nous avons comme une rage féroce contre le pouvoir temporel du Pape. Mais, Messieurs, tout ce qu'on pouvait f.iire sans léser les droits de l'Italie pour sauver ce pouvoir temporel, ou l'a tenté. Hier on vous a rappelé un fait horrible, qui a plongé dans le deuil tous les cœurs italiens, la mort d'un grand citoyen et d'un grand publiciste auquel lltalie rendra, Je l'espère, une solennelle réparatloui Pellegrino Rossi. £h bien, Messieurs, après cet attentat, il n'est pas d'effort que n'ait fait le parti libéral

italien pour récoocllier le Pape avec la monarchie constitationnelie : les chambres de Rome^ les municipalités, le gonvernement même que Pie IX avait laissé à Rome^ où siégeait on homme de l'amitié daqael je m'honore, le marquis Bevilacqua, de Bologne, de nombreux libéraux élevèrent vers le Pontife des voix suppliantes pour qu'il se rapprochât de son peuple et qu'il maiotint les libertés constitutionnelles et le droit de la nation.

Ces prières furent vaines. Le gouvernement piémoatais»àla tète duquel siégeait un homme dont le nom est une des plus illustres gloires de l'Italie, et mes éloges ne peuvent être suspects puisque je me trouvais alors parmi ses adversaires politiques, Vincent Gioberti ; le gouvernement piémoniais, suppliant et presque à genoux devant le Pon tife, lui demandait de permettre au Piémont de slnterposer entre lui et son peuple. Celte prière fut dédaigneusement repoussée. Alors le gouvernement du Pontife, au lieu d'accepter l'intervention d'un pays libre, religieux et italien, s'est tourné vers les étrangers ; il a appelé les troupes étrangères, il a montré une prédileclion monstrueuse pour l'Autriche. Quelques mois après il se réjouissait de l'eitrème infortune de ritaiie et rompait ainsi les liens entre le Pontife-Roi et les peuples italiens.

Et pourtant. Messieurs, même par la suite, les tentatives de conciliation ne firent pas défaut.

Hier, l'honorable président du Conseil vous racontait comment mon respectable ami le ministre de rictérieur, s'était efforcé de faire accepter un projet qui conciliât l'autorité suprême du Pontife avec la liberté politique et civile des Légations. Quand, en 1858, Pie IX parcourait ces provinces, je fus témoin de toutes les supplications qu'on lui adressait pour qu'il fit exécuter ce programme de Pûrtici qui contenait des promesses si insignifiantes et qui fut si mal réalisé; et même alors, ces prières ne furent pas exaucées. Je le demande donc : quel peuple a procédé avec tant de modération et de longanimité, lorsque tant de raisons Téloignaient de son souverain.

L'esprit libéral moderne s'est souvent trouvé en lutte avec la hiérarchie catholique. Il combattait les privilèges au nom du droit commun, et, parmi les privilèges, se dressaient au premier rang ceux des ecclésiastiques, qui paraissaient d'autant plus inébranlables qu'on invoquait en leur faveur l'intérêt de la religion. En aucun pays d'Europe ces privilèges ne furent plus odieux qu'en Italie, où la domination absolue du Pape qui pèse sur trois millions d'hommes, a été et est encore opposée par ses partisans comme un obstacle insurmontable à l'unification nationale. Et cependant, avec tant de causes de ressentiment, il n'y a eu, à la considérer dans son ensemble, aucune révolution où le clergé et la religion aient été plus respectés.

Continuons, Messieurs, avec cette modération et avec cette sagesse politique qui a fait admirer Tltalle, et qui peut seule la conduire au salut. L'Europe veut la dignité et l'indépendance de la Papauté, et

oous le TOQlons aossi-, mais noos De yonlons ni ne devons immoler tons les droits de ia nation à l'idole de la théocratie.

Nous ne pensons pas qoe la constitation du ponvoîr temporel ait ja« mais été et moins encore qu'elle soit aajourd'hai ane condition de la dignité de la Papauté.

S'il a pu en être ainsi quand elle était librement acceptée, il en est tout autrement ai:Oourd'hui, depuis que, pour se soutenir, elle doit s'imposer par la force et par une force étrangère.

Cest pourquoi nous croyons le moment venu où non-seulement pour le bien de l'Italie, mais encore pour celui de l'Église, on doit entrer dans une voie entièrement nouvelle.

En effet, quels sont les principes qui ont réglé Jusqu'ici les rapports entre l'Eglise et l'ÉutT

Au sortir des temps barbares, l'Église se trouva en présence de la monaTchie, qui tendait partout à élargir son autorité, à restreindre les libertés du moyen âge, et qui employait son autorité absolue à unifier les nations européennes.

Les monarques catholiques ne pouvaient nier absolument à l'Église la liberté qui est nécessaire à son existence; ils essayèrent de Ja renfermer dans les limites les plus étroites; ils voyaient dans les évèques des feudataires de l'État, auxquels Ils appliquaient les maximes du droit monarcliique qui restreignaient leurs droits comme tous les autres ; ils virent dans le Pontife, et il ne pouvait en être autrement, moins le chef de l'Église que le souverain d'un État étranger, et ils surveillaient avec détlance tous ses actes.

Dans la suite le Pontificat et l'Église se trouvèrent en présence de la société laïque régénérée par la civilisation moderne. Que proclamaitelle? Elle proclamait la liberté de la discussion, elle n*admettait qu'une seule roule pour atteindre à la vérité, la polémique franche et ouverte, cette polémique qui laisse à chaque opinloa une égale liberté. L'Église cependant s'était obstinée dans les pratiques du moyen âge qui imposaient comme loi de l'État (et cette loi était appuyée par des sanctions barbares) l'obligation de professer une religion déterminée.

La société moderne proclamait l'égalité civile ; et l'Église maintenait les privilèges de ses prélats. La société moderne proclamait, et elle ne pouvait faire autrement, la liberté du commerce, et l'Église continuait à agir pour l'agrandissement illimité des biens de main-morte.

Otk est la cause de cette contradiction? Beaucoup la voient dans rimmobilité du catholicisme. Je proteste absolument, Messieurs, contre cette assertion, suivant laquelle le désaccord entre la religion des lialiens et leur liberté serait inconciliable. Je proteste contre celle assertion dans l'iotérét de l'Italie qui ne doit pas s'engager dans cette lutte funeste. Précisément parce que le catholicisme enseigne une doctrine immuable, parce qu'il se compose de ces croyances, de ces préceptes qui furent enseignés toujours partout et pour tous, on ne saurait imputer au catholicisme ni la contrainte en fait de conscience, ni les

privilèges ecclésiastiques^ ni la facnUé d*enrichir indéfiaioient la mainmorte; on ne saurait compter ces abus parmi les traditions qui appartiennent à l'essence du catholicisme, tradition dont nous trouvons la trace dans les siècles les plus reculés et les meilleurs de l'Église^ et qui remontent à son divin fondateur. La contradiction entre le catholicisme et la société moderne a son principe dans la confusion du temporel et du spirituel, et cette confusion est imputable surtout au pouvoir temporel du Pape. A la place d'un catholique sincère et éclairé sur toutes les conditions de notre époque, supposez an milieu de nos discussions nn ecclésiastique d'une conscience piense mais timorée, qui n'a fait aucune étude en dehors du cercle de sa profession. Il est certain qu'au lieu d'y voir un triomphe que la vérité doit remporter par la libre discussion, il n'y trouvera qu*un scandale àempècbçr; quand il entendra des discussions sur Tégalité des droits entre les clercs et les biques, ou sur la condition des biens ecclésiastiques, il sera disposé, par les habitudes de son éducation, à ne Jurer que par le droit canon et à le vénérer presqu'à l'égal du dogme de la Très- Sainte-Trinité ou des commandements de Dieu. Maintenant, supposez que ce prêtre se trouve à la tète d'un État entouré comme par un mur de Chine qui ne laisse percer aucun rayon de la civilisation actuelle, il devra arriver nécessairement que les doctrines qui nous paraissent monstrueuses lui sembleront incontestables; il en est ainsi de beaucoup de consciences honnêtes et sincères.

Remarquez combien aujourd'hui la situation de l'Église est grave ; elle a contre elle la puissance la plus grande de notre siècle, la libre discussion, l'autorité de la science et la puissance de la civilisation ; pour moi, je crois, Messieurs, que cette situation n*a jamais été aussi sérieuse qu'aujourd'hui.

Je crois qu'il était beaucoup plus facile de vaincre les obstacles qu'opposaient à son inQuence les hérésies du seizième siècle et Tinerédttlité du dix-huitième, que de surmonter ceux que l'Égliie va rencontrer si elle continue de marcher dans cette voie désastreuse qui la met en opposition avec tout ce qui excite l'amour et Tenthousiasme des âmes généreuses. On dit que cette question du pouvoir temporel est fort difficile à résoudre. Je crois que les difficultés tiennent aux hommes beaucoup plus qu'aux choses.

Supposez que le Pape se réveille tout d'un coup et qu'il se reporte à ses beaux jours de 1846; supposez que, brisant toutes les entraves dont le lient les traditions de la Cour romaine, il dise : Je suis sur la terre le représentant de Celui qui est venu porter la parole de la paix et du pardon : chef de l'Eglise catholique et évèque de l*Ëglise de Rome, je ne veux intervenir dans aucune question de souveraineté ni de territoire : advienne ce que Dieu voudra, quant aux choses de cette terre ; je me bornerai à remplir mon office spirituel, non pour me mêler à Tos questions de politique, mais pour vous rappeler qu'elles soulèvent des ambitions, des colères, et des haines qui, jointes à l'avidité du

pouvoir, font éclater ces pissions hainenses que. je dois combatire; mais pour tous rappeler que dans un pays libre, TEglise doit avoir sa liberté. Messieurs, si le Pape tenait ce discours, un cri immense d'admiration et de reconnaissance retentirait d'une extrémité à l'autre de l'Italie, et la religion catholique recevrait un hommage plus solennel que ceux qui lui furent Jamais rendus aux Jours de sa plus grande puissance.

Messieurs, Je ne me berce pas de nilusion que ce fait puisse arriver, ni qu'il puisse sortir de nos discussions ; mais Je voudrais qu'elles eussent pour résultat de montrer à Tlialie le but auquel elle doit viser. Je voudrais que le Pape et le clergé, Je voudrais que non-seulement nos amis et alliés, mais encore toute la catholicité, toute la chrétienté, se formassent une Juste idée du but que nous poursuivons quand nous discutons la question du pouvoir temporel. Je voudrais qu'en présence de ce grand changement qui va s'accomplir à Rome et que désormais aucune puissance humaine ne pourra longtemps empêcher, l'Itahe apparût grande par son courage si elle devait encore une fois descendre dans la lice contre ses oppresseurs, grande aussi par sa sagesse politique, par sa modération, par son respect pour tout ce qui est Justement vénéré et lacré pour les hommes; Je \oudrais que devant cette noble image de l'Italie régénérée, les catholiques sincères de tout le monde civilisé se rassurassent , et qu'ils comprissent que dans notre patrie délivrée de tout despotisme, on pourrait voir enfin exaucée la prière que l'Eglise catholique adresse à Dieu : Seeurd Obi serviai liberlate.

Je réstmie mon discours :

Je crois avoir établi que le pouvoir temporel du Pape est moralement détruit, et qu'il est de l'intérêt commun de lui donner des garanties plus sûre pour tous.

Que nous devons revendiquer nos droits sur Rome capitale naturelle de l'Italie* Quelque objection qu*on puisse soulever quand ce nom est acclamé par toute la nation, je ne vois qu'une seule capitale possible; car la capitale n'est autre chose que le symbole de la nationalité reconnue par tous ;

Je crois que nous devons concilier la revendication de nos droits sur Rome avec les égards d'amitié et de reconnaissance envers la France; que nous devons persuader à l'Europe que toutes les garanties d'ordre se trouveront dans l'Italie libre, et qu'elle saura assurer, l'indépendance et la dignité du Pontife.

Je suis heureux d'avoir trouvé cette assurance dans le discours qu'a prononcé hier l'honorable président du Conseil; et pour que la Chambre et le ministère s'associent en une même pensée, et qu'il reste un document solennel des principes que celte discussion doit consacrer, je vous propose un ordre du jour concerté avec plusieurs de mes amis politiques :

« La Chambre, ouï les déclarations du ministère, exprime la con-

c( fiance qu'en assurant la liberté, Thonnenr et Tindépendance du (c Pape, et la pleine liberté de TÉglise, on pourra, d'accord avec la « France, appliquer le principe de non-intervenlion, et que Rome, «t capitale proclamée par ropinion nationale, sera rendue à l'Italie p « passe à l'ordre du jour. »

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