‹ Le pouvoir temporel du papeChapitre 8 sur 37 · L'ÉDITION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'ÉDITION FRANÇAISE

A Turin, on pense toujoura à Rome.

Il y a deux ans, Tllalie a porté pour la première fois au tribunal de Topinion européenne la question du pouvoir temporel du Pape. La France seule peut la résoudre en retirant ses troupes de Rome.

Cette considération me décide à mettre sous les yeux des lecteurs français l'ouvrage suivant, qui a été pu* blié d'abord en italien, et dont je dois la traduction à la bienveillance de MM. Armand Lévy et Alexandre Mickiewicz. Je n'ai écrit sous l'inspiration d'aucune des passions que le pouvoir temporel du Pape soulève chez ses amis et ses ennemis. Convaincu que la Papauté est encore appelée à jouer un grand rôle dans la société moderne, je trouve dans cette conviction un motif

(I) Cette préface a été écrile en français par Tauleur spécialement poar celle édition.

pour combattre et non pour défendre sa souveraineté temporelle. Tant qu'Usera l'allié d'un système politique odieux, le Pa|)e ne pourra éire reconnu par l'opinion générale comme le représentant d'une loi religieuse dont la sainteté doit dominer tous les mauvais penchants de notre époque, et d'une vérité dogmatique et morale qui plane au-dessus des vicissitudes continuelles des institutions et des opinions humaines.

Avant de préstanter au public français tnes études sur cette grande questionne crois utile de les faire précéder de quel({ues réflexions qui me paraissent propres à mieux éclaircir les idées que j'expose, au point de vue de leurs rapports avec la politique française.

Le royaume d'Italie a été reconnu par la France et par toutes les grandes puissances de l'Europe. Une seule fait exception, c'est celle dont la présence dans la Péninsule est la négation du principe que le nouvel Êiat fait préxaloir.

Quelles que soient les réserves qui l'ont accompagné, cet acte a une signification bien déterminée par le droit international. 11 interdit à ceux qui font accompli tout ce qui tendrait directement ou indirectement à détruire l'ordre de choses qu'ils ont reconnu.

c Maîtresse de ses destinées, l'Italie doit progresser < librement dans les voies de Tordre et de la liberté. > Ce que l'Empereur des Français voulait pour là nation italienne en 1859, il ne peut faire moins de le vouloir aujourd'hui pour le nouveau royaume qui représente

lu —

$eul la nation que la France a aidée à se délivrer en partie du joug de l'étranger. Les auti*es puissances qui ont reconnu le nouvel Etat doivent le vouloir avec lui ; la violence seule peut empêcher un État qui est reconnu comme libre et indépendant, de marcher vers les destinées que TEmpereur indiquait à Tltalie.

Comment pourrait-on d'un côté tendre la main au royaume d'Italie , de l'autre sourire à la réaction, et susciter des obstacles à ce qui peut consolider sur le sol italien Tordre et la liberté? On a beau dire que € l'indépendance de l'Italie n'est pas un pacte de la € France avec la révohition. > Quand on a une fois reconnu le nouveau royaume, on n'a plus le droit ni de faire un pacte, ni de chercher une entente avec la réaction ; on n'a plus le droit de lui reprocher d'être né d'une révolution ; ce n'est plus cette révolution qu'on doit envisager comme un principe de perturbation, mais ce qui met en danger l'ordre de choses établi et reconnu, ce qui encourage les espérances des dynasties dont le pays s'est séparé, ce qui fait croire qu'on pense à une combinaison factice qu'on songerait a mettre à la place du gouvernement que la nation italienne* s'est choisi. Quelque nom qu'on voulût lui donner, cette politique serait toujours un encouragement à la contre-révolution, c'est-à-dire à la plus détestable des révolutions, puisqu'elle en a toutes les violences, sans les compenser par le secours qu'elles apportent quelquefois à la cause de la civilisation.

Au centre du territoire italien, il est un gouvernement qui s'alarme du voisinage de tout ce qui rappelle les principes constitutionnels, même sous les formes les plus mitigées ; qui ne parie du nouveau royaume

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que dans les termes les plus injurieux ; qui s*est r^ardé comme solidaire des princes déchus (i) ; qui déplore amèrement le funeste et pernicieux principe de nonintervention ; qui donne Thospitalité à un prétendant, dont la présence met en question aux yeux de plusieurs rintégriié du royaume d'Italie. Cet ordre de choses ne subsiste à Rome que parce qu'il est protégé par la France.

On ne saurait soutenir que l'appui donné à un gouvernement contre ses sujets ne soit une négation du droit de nationalité, qui n*est qu'un vain mot, lorsque, sur une partie de son territoire, une nation est obligée de subir un système de gouvernement qui ne subsiste que parce qu'il est appuyé par Tétranger.

On nous dit qu'il y a Rome un intérêt religieux devant lequel la question politique disparaît; que le siège du Souverain-Pontife n'appartient ni aux Romains, ni aux Italiens, mais à la catholicité. C'est principalement à cet argument que j'ai voulu répondre. Je crois avoir démontré :

1. — Qu'aucun précédent historique ni politique n'établit que les catholiques étrangers à Tltalie aient le droit de disposer de Rome.

IL — Que comme tous les autres pouvoirs terrestres, celui des Papes doit son origine à des circonstances politiques particulières à l'époque et au pays qui l'ont vu naître, et que rien n'autorise à affirmer qu'il doive être soustrait aux vicissitudes de toutes les institutions humaines (2).

(i) Enoyeliqueê du Pape^ 9 janvier 4859, 15 janvier 1660. 3) V partie, chap. II.

in. — Querabolition de ce pouvoir est la conséquence nâturdle et nécessaire des changements que notre siècle a vu s'accomplir en Italie (i).

IV. — Que les traditions du catholicisme» telles qu'elles résultent du témoignage de ses plus grands écrivains, ne donnent pas une consécration religieuse au pouvoir temporel du Pape (2).

V. ~ Que dans Tétat actuel de la civilisation, le pouvoir temporel n'assure pas l'indépendance spirituelle de la Papauté, et qu'il compromet son autorité morale (3).

On dit souvent en France que la destruction du pouvoir temporel troublerait les consciences religieuses. Je crois avoir prouvé, que c'est par suite d'une opinion erronée que la perspective de la destruction du pouvoir temporel trouble un certain nombre de catho* liques ^cères. Est-il juste de sacrifier les droits d'une nation aux erreurs et aux préjugés des étrangers et d'exposer ainsi son existence 7

À l'opinion qui affirme la nécessité de conserver le pouvoir temporel pour rassurer les consciences en France, j'opposerai une autre affirmation :

En Italie, c'est la conservation du pouvoir temporel qui trouble les consciences religieuses. J appuierai cette affirmation d'une grande autorité, de celle du Père Ventura, qui écrivait le 12 juin 1849 : « Hélas! dans c Tesprit du peuple, ce qu'il appelle les crimes, les « cruautés de l'homme, ce sont les crimes, les cruau- « tés du prêtre ; les fautes du roi sont les fautes du

(1) I'* partie, chap. III.

(a) II* partie, chap. ^^ (3) li» partie, cbap. ÏI-VI.

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pape; les infamies de la politique sont l'effet des

doctrines de la religion • A Rome, tonte la j6u«

nesse et tous les hooimes de quelque instruction en sont à ce raisonnement : Le Pape veut régner par la force sur nous. Il veut pour l'Église ou pour les prêtres, la souveraineté qui n'appartient qu'au peu* pie; et il croit et il dit qu'il est de son devoir d'agir ainsi» parce que nous sommes catholiques, parce Rome est le centre du catholicisme. Eh bien I qui nous empêche d'en fmir avec le catholidsme, de nous faire protestants, s'il le faut; et alors, quel droit politique pourrait-il réclamer sur nous? Car, n'estil pas horrible de penser que, parce que nous sommes catholiques et fils de l'Église, il faille être maîtrisés par l'Église, abjurer tous nos droits, attendre de la libéralité des prêtres comme une concession ce qui nous est dû par justice, et être condamnés an sort du plus misérable des peuples?

c J'apprends que ces sentiments sont devenus plus communs qu'on ne pense^ qu'ils ont pénétré mêitte dans le cœur des femmes. »

Machiavel avait déjà remarqué combien le pouvoir temporel du Pape tendait à affaiblir le sentiment religieux en Italie. Qu'on ne croie pas que ce soit là une opinion isolée ou propre à ceux dont les opinions sont justement suspectes à l'Église. Voici ce qu'écrit M. Giorgini, le gendre de Manzoni : c Les pleurs et le sang que t la tiare a fait couler n'ont-ils pas obscurci Téclat du < pontificat, ne tendent-ils pas à affaiblir les sentiments c religieux dans le monde ; ne tendent-ils pas à les afc faiblir en Italie plus que dans toute autre contrée, « dans les lîltats-Romains plus que dans toute autre pro-

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« tiiio» kaiîMBtj w tendent-ils pas néoMMirtneat k f leiaQsiblir, à les égarer, à le& perdre, là surtout où c Ton est plus près de ce pouvoir temporel, où Ton eu

• subit les funestes oonséquences? A l'époque de Texéc cution d'Orsini, un homme, aussi connu en Europe t par l*orii)odoxie de ses croyances, que par rétévaiion

• de son intelligence, faisait cette réQexion : Orsini, c condamné par un tribunal français, a domandé d*étre « assisté par un prêtre, il s*est reconcilié avec Dieu, il c a fait une mon cbréiienne. S'il avait été exécuté f dans son pays et qu'un préire se fut présenté à lui, i dans le prêtre il aurait vu le gouvernement et il Tau- € mit repoussé, (i) »

Un fait postérieur est venu me prouver combien il y avait de vérité dans ce jugement de Thomme illustre dont Ut Giorgini a eu le bonheur de recueillir les paroles, A Turin, un artiste célèbre était sur son lit de mort, et il avait déclaré vouloir mourir protestant. Un prêire se présente à son chevet et Texhorte à se réconcilier avec l'Ëglise. Le moribond le repousse en disant : Je ne veux pas être béni au nom de Tennemi de ma patrie. En entendant ce récit, un catholique sincère se sent le cœur saisi d'une profonde douleur : il ne lui reste plus qu'à s'incliner devant Dieu, dont la miséricorde comme la justice a des mystères impénétrables à la pensée humaine. Un catholique éclairé doit-il absoudre l'institution qui fait naître de telles répugnances contre sa religion?

Ceux qui voudraient voir l'Italie échapper à l'auto-

(1) S^ DanUniô Umpbralé detPapa, — Consideratloût dt G.-B. Giorfiai. .

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rite de rËglise catholique, ont très*bieii senti qae le pouvoir temporel du Pape seconde les tendances à la séparation. Après avoir entendu deux catholiques éminents, qu'on écoute maintenant le dilemme posé par un écrivain appartenant à TÉglise russe scfaismatiquOt qui a étudié illalie avec beaucoup d'attention et de perspicacité, M. Tchihatchef : c Si Ton s'expose à blesser les Italiens lorsqu'on leur dit que, pour le moment, ils peuvent se passer de Rome, on serait encore moins bien venu auprès d'eux en se permettant de soutenir qu'il est des motifs qui rendent désirable l'ajournement de cette époque si ardemment désirée. Et cependant de semblables motifs existent réellement, quoiqu'à la vérité puisés dans un ordre de considérations acceptables de ceux seulement qui croient que tout ce qui aflaiblit Tédifice de la hiérarchie catholique est acquis au profit des grandes questions

de la liberté, de la tolérance et de la civilisation

...•.•.. Ce que la Papauté a perdu est peu de chose comparativement à ce qu'une plus longue résistance de sa part peut encore lui faire perdre. Si elle se résigne sans retard au sacrifice qu'on exige d'elle en ce moment, son pouvoir spirituel peut encore sortir triomphant; mais si la lutte se continue indéfiniment, il en résultera l'une des deux conséquences suivantes : ou la Papauté se trouvera tellement flétrie par un séjour prolongé dans l'arène brûlante des passions humaines, que lorsqu'elle voudra souscrire aux conditions qu'on lui demande aujourd'hui, le pouvoir spirituel, sauvé à ce prix, n'aura plus conservé son ancien éclat ou bien, fatigués pai* une

trop longue résistance qui exclut toute perspective

c de conciliation» les Italiens briseront les fers qui les f rattachent au Pontife suprême (i). >

Ainsi» on le voit, placés à des points de vue différents, ceux qui ont observé Fltalie sans se laisser égarer par l'esprit de parti, sont arrivés à la même conclusion : le pouvoir temporel y compromet le catholicisme.

Si nous étions au temps des croisades et que lllalie fût une terre d'infidèles, on concevrait que la catholi* cité en disposât à son gré. Parce qu'elle a la prérogative d'être le siège du Souverain-Pontife, Tltalie doil-elle être mise hors la loi par les nations catholiques?

Le pouvoir temporel du Pape n*est pas une institution religieuse, c'est une institution politique qui, pas plus qu'aucune autre, ne peut se soustraire à l'influence de l'époque qu'elle traverse, el du pays où elle se trouve établie. Il en a toujours été ainsi du pouvoir temporel de la Papauté ; il en sera de nouveau ainsi dès que les étrangers ne viendront plus arrêter le cours naturel des événements.

Les divisions de l'Italie et la domination étrangère sont l'origine du pouvoir temporel des Papes : l'unité et l'indépendance nationale doivent nécessairement le faire disparaître. Â l'époque de la grande renaissance ita< lienne du douzième au quinzième siècle, Rome, comme les autres grandes villes d'Italie, est le siège d'un gouvernement républicain, soumis d'abord à deux souverainetés monarchiques, à celle du Pape et à celle de l'Empereur, ensuite à une seule, à celle du Pape.

Au seizième siècle, les libertés républicaines disparaissent des États de l'Ëglise, pendant que, comme les

(1) la T0i\faum9 d^Iialie étudié sur Us lieux mènes.

autres princes de lltalie» les Papes dcnritnimit soiiw« rains absolus. Leur souYeraiueté, eotonrée de toutes les pompes de la religion et d'une civilisation rafGnéQy n'a eu rien de ce qui a fait la grandeur des royautés modernes» parce qu'elle n'a jamais représenté ni rindépendanoe» ni la grandeur de la nation à laquelle ses deslinées>sont associées. Comme les autres monarchies de Tltalie cen«traie et méridionale, elle s'est dès longtemps placée sous la protection étrangère. Depuis que Tltalie est devenue une nation, depuis qu'elle a compris le devoir de réunir toutes ses forces pour défendre son territoire et son droit, elle ne peut plus accepter de telles monar* chies. Ainsi, Thistoire nous enseigne que c'est à rilalie plus qu'à aucuneautre nation, qu'il a toujours appartenu et qu'il doit appartenir de déterminer les conditions temporelles de la Papauté. Aucun gouvernement* ni aucune assemblée italienne, ne seraient autorisés Ji priver le Pape d'une souveraineté qui serait librement acceptée par ses sujets. Mais, d'un autre côté,. les nations qui ont admis l'Italie dans la grande républiquechréliehne, ne peuvent être autorisées à invoquer l'intérêt de la religion pour lui imposer une condition qu'aucune d'elles ne voudrait tolérer.

Dira-t-on qu'il n'est pas admissible qu'aucuQe ga« . rantie de l'indépendance du pouvoir spirituel puisse jamais être sérieuse si le pouvoir temporel venait à être aboli? Une telle proposition ne soutiendrait pas la discussion. Les plus fougueux défenseurs du pouvoir

temporel ne sauraient voir dans son abolition qu'une question d'opportunité, puisque c'est seulement en te** nant compte des circonstances actuelles, que le Pape et les évèques réunis à Rome ont affirmé la nécessité de le conserrer. Ceux qui allèguent cette prétendue nécessité seraient bien plus dans le vrai, ils serviraient bien mieux la Papauté, s'ils reconnaissaient que de toutes les situations qui pussent lui èlre faites, la plus mauvaise serait celle où elle se trouverait placée» si l'intervention étrangère imposée aux populations chez lesquelles elle a son siège devenait un fait permanent et légal. Cet état de choses, qui n'aurait aucun précédent dans l'his'» toire, rendrait constante Tbostilité entre la Papauté et les aspirations les plus honnêtes et les plus géné^ reuses : il finirait par effacer en Italie tout respect et toute vénération pour cette grande institution. Hft(ons-» nous de le dire à l'honneur de nos adversaires : ila voient ce qu'il y a de grave dans l'occupation du terri*, toire romain. On voudrait que le pouvoir temporel du Pape fût accepté librement de ses sujets, on voudrait le voir entouré d'hommages qui fussent l'expression du respect qu'il inspire à toute la chrétienté. On croit que la répugnance actuelle des Italiens contre le pouvoir temporel du Pape, n'est qu'un de ces entraînements révolutionnaires qui s'arrêtent lorsque les sociétés se re* trouvent dans leurs conditions régulières. C'est ce qu'on attend de l'Italie, c'est pour arriver à ce jour qu'on pro* longe indéfiniment l'occupation étrangère. Elle corn* mence déjà à avoir l'apparence d'un fait permanent; pourtant elle ne pourrait le devenir, sans condamner aux plus grands maux la nation qui la subit et la Papauté qu'elle voudrait protégée, ce qu'on n'est pas en droit

dMgQorer en France, parce que c'est une vérité qui est attestée par toute Thistoire contemporaine de cette glorieuse nation; mais ce qu'on oublie complètement quand on traite la question de Rome, c'est qu'un peuple qui se respecte ne se réconcilie jamais avec un gouvernement qui lui est imposé par l'étranger. Ce qu'on sait moins, et ce qu'il faut montrer, c'est que les Italiens n'ont été les adversaires du pouvoir ten^porel du Pape, que du jour où les faits leur ont prouvé qu'il était impossible de le concilier avec une cause qu'aucun peuple ne saurait abandonner sans déshonneur, celle de l'indépendance et de la liberté nationale. Pour rendre cette proposition incontestable, il suffira de citer quelques souvenirs de l'histoire contemporaine.

Comme la Révolution de 1789, le mouvement politique actuel de l'Italie a commencé par un grand mou* vement intellectuel. Ce mouvement, représenté par Manzoni, Pellico, Rosmini, Gioberli, Troya, Balbo, d'Âzeglio, est, depuis le siècle de Louis XIV, le seul qui se soit rattaché aux idées catholiques.

L'abbé Gioberii et le comte Baibo, ont été les premiers à aborder la question politique. Pour Gioberti, les destinées de l'Italie étaient inséparables de celles de la Papauté: l'une et l'autre lui paraissaient destinées à une grandeur nouvelle, puisqu'il croyait qu'elles devaient marcher à la tête de la civilisation moderne, dégagée des obstacles que lui suscitait son opposition à la tradition religieuse. M. de BaIbo proposait à iltalie un programme plus pratique, celui de profiter des changements qui ne pouvaient manquer de survenir dans l'état général de l'Europe, pour revendiquer les droits de l'Italie, d'appuyer le mouve\nent national, non sur

les booleversements révolutionnaires, mais sur ractioti des gouYemements régulièrement constitués, de ne jamais accepter comme défmitive aucune organisation politique qui conservât la domination étrangère sur une partie quelconque du territoire italien.

L'alliance entre la royauté et l'esprit national était présentée comme la condition nécessaire de la réalisation de ce programme. Pour l'Italie, ce programme n'a pas varié depuis ISA 3, date de la publication des Speranze d'Itatia. Alors comme aujourd'hui, l'Autriche était Tadversaire naturel et fatal de l'esprit national italien ; alors comme aujourd'hui, on comptait sur la monarchie pour dominer cette opposition. Le programme italien est venu se compléter par une idée qui était sous-entendue ou dissimulée par M. de Balbo, mais que les exigences de la civilisation moderne devaient tôt ou tard mettre au jour, et qui fait aujourd'hui la base de notre droit public, c'est que l'alliance avec la monarchie n'était possible qu'à la condition qu'elle accueillit franchement les institutions libérales et constitutionnelles. Toutes les royautés italiennes se sont refusées à cette condition. Une seule l'a acceptée, aussi a-t-elle pris la place de toutes les autres, non-seulement dans les affections des Italiens, mais sur leur territoire.

Rome, protégée par la France, est comme la pierre d'attente de la réaction absolutiste que quelques-uns espèrent opposer à la consolidation du nouvel Etat. Si l'accord ne s'est pas établi entre la Papauté et l'Italie libérale, à qui la faute ? Quand la pensée libérale qui devait inspirer notre mouvement politique commença à s'exprimer par l'organe de nos écrivains^

elle ne reprocha aux dynasties italiennes ni leur origine étrangère, ni l'absolutisme de leur gouvernement. Elle se montra prête à stipuler avec eux cette alliance de la monarchie et de la nationalité qui était le fond de son programme. Loin de rien dire qui pût offusquer la susceptibilité de la Papauté» on désirait l'associer à la régénération de l'Italie, on recommandait aux prince^ et aux peuples italiens d'éviter tout ce qui pourrait Toffenser. Gela n'empêchait pas M. d'Âz^lio de déclarer hautement que le gouvernement du Pape ne pouvait être accepté, s*il ne confiait pas le pouvoir à ceux que le droit et leurs intérêts autorisent à parler au nom du pays(l). Par son amnistie, par les réformes qu'il annonça, par sa rupture avec l'Autriche, Pie IX parut un moment réaliser le programme politique italien. Lorsqu'on vit qu'il entrait dans une voie libérale, un cri immense de reconnaissance et d'enthousiasme s'éleva dans Rome, et ce cri ne tarda pas à avoir son retentissement, nonseulement dans toute ï'Italie, mais dans toute la chrétienté catholique et protestante.

Quoique le poniificat de Pie IX n'ait pas répondu à ces débuis, les espérances qu'il avait fait naître doivent rester parmi les plus grands souvenirs et les plus grands enseignements de notre époque. Quand elle vit que toute une génération élevée dans le culte de la liberté s'inclinait à son exemple devant le Ponûfe en qui elle voyait alors le symbole de sa régénération politique, lltalie put croire un moment qu'elle allait marcher à la tête de la civilisation moderne, et que la lutte entre la raison humaine et la tradition religieuse, qui a commencé

(1) VUimi eoêi di Homagna.

au seizième siècle et qui agite encore notre époque, louchait à 8a fin. En rendant un témoignage éclatant au plus gT^nd représentant de l'autorité religieuse qui soit sur la terre, une génération qui avait été en butte à des accusations exagérées, mais souvent méritées, dhostilité et d*indifférence envers la religion, prouvait que rhostilité lui pesait, et qu'elle comprenait la salutaire et suprême influence que la religion doit exercer sur les choses humaines.

Ce n'était pas une réforme dans l'enseignement ni dans la discipline religieuse qui provoquait cet enthousiasme, c'était Tespoir d'une réforme politique, par suite de laquelle le Pape aurait cessé de représenter un système de gouvernement hostile & tout progrès. £n se plaçant au point de vue du dogmatisme théologique, le protestantisme aurait dû voir avec douleur un événement qui paraissait devoir rendre à la Papauté une partie de son ancien éclat; cependant il s'associait à la joie du monde catholique. Ce fait venait prouver que, dans ce Bièele, l'influence de la civilisation chrétienne l'emporte sur celle des subtilités scbolastiques qui ont donné le signal de la révolution religieuse du seizième siècle, et qu'elle tendrait à réunir les communions dissidentes, si elle était secondée par les représentants de l'autorité religieuse. Je sais que dans l'enthousiasme qui a encouragé les réformes de Pie IX, on a voulu voir un acte d'hypocrisie et une embûche tendue par les libéraux à la bonne foi du Pape et des catholiques. Cette explication est aussi raisonnable que celle de l'abbé Barruel, qui ne voyait dans la Révolution française que le résultat d'une trame ourdie par les francs-maçons. II y eut chez quelques libéraux cette

hypocrisie qui se rencontre quelquefois avec toutes les croyances et chez tous les partis; mais cet hommage hypocrite n'aurait eu aucune raison d'être, s'il n'avait répondu à des espérances réelles (1).

Cependant les faits et les résultats ont-ils répondu aux espérances; avec la meilleure volonté d'admirer ce qui se faisait alors, a-t-on pu signaler à cette époque dans le chef, ou dans les ministres du gouvernement romain, une de ces idées fécondes qui donnent une impulsion vigoureuse au progrès des nations 7 Les résistances que le Saint-Père rencontrait à tous moments dans l'exécu-* tion de ses intentions, incontestablement droites et bienveillantes, ne donnaient-elles pas une preuve nou» velle des défauts qui sont inséparables d'un gouvernement ecclésiastique, et qui l'empêchent de vivre d'une vie saine et vigoureuse dans l'atmosphère de la civilisa-: tion moderne. Le Pape lui-même ne montrait-il pas une incertitude déplorable qui le faisait hésiter entre le désir d'améliorations, et la crainte de heurter les traditions et les habitudes au milieu desquelles s'était faite son éducation?

Le gouvernement temporel du Pape ne put surmonter ces difficultés, quand il était soutenu par l'admiration enthousiaste de toute l'Italie ; le pourrait-il aujourd'hui, s'il se décidait à accorder des réformes qui seraient données et reçues à contre-cœur T

La pression de l'opinion générale obligea plus tard le Pape à donner des institutions parlementaires. Son gouvernement acceptait-il sans restriction ce grand prin* cipe en dehors duquel il n'existe pas de constitution

(1) Du Mouvement italien. Première Ici ire à M. Guizot, par Tauieur.

vraiment libre : que le pays a le droit de se gouverner lui-même? Les hésitations qui précédèrent cet acte^ les restrictions qui raccompagnèrent, les obstacles que la marche des pouvoirs constitutionnels rencontrèrent à chaque instant, les déclarations postérieures, disent que non. Pas une seule des lois discutées dans les chambres ne reçut la sanction du souverain. Dans une occasion importante le Pape protesta de la manière la plus explicite, qu'il entendait subordonner la politique extérieure des États-Romains aux exigences du pontificat. C'était au moment oii, pour la première fois, toute l'Italie était appelée à combattre l'étranger et où l'on songeait à éta- . blir une organisation fédérative qui réunirait toutes les forces de la nation pour maintenir l'indépendance du territoire. Comment le Pape seconda-t-il ces dispositions de l'esprit public? Il disait dans le consistoire du 28 avril 1848 : «Comme plusieurs demandent que, réuni « aux peuples et aux autres princes de l'Italie, nous dé- « clarions la guerre à T Au triche, nous avons cru qu'il € était de notre devoir de protester formellement et « hautement dans cette solennelle assemblée, contre « une résolution contraire à nos pensées, attendu que, € malgré notre indignité, nous tenons sur la terre la c place de Celui qui est Fauteur de la paix, l'ami de la € charité, et que fidèle aux divines obligations de notre € suprême apostolat, nous embrassons tous les pays, « tous les peuples, toutes les nations dans un senti- « ment de paternel amour; que si, parmi nos sujets, « il en est que l'exemple des autres Italiens entraine, € par quel moyen veut*on que nous puissions enchaî- « ner leur ardeur? »

En présence de la lutte qui venait de s^engagor poiir

rindépendance de la patrie, combattre l'ëtratiger était le premier devoir de tous les lialiens, souverains et sujets. En déclarant que ses obligations comme chef de TËglise l'empêchaient de remplir ce devoir, en professant un amour égal pour les ennemis de sa pairie et p^ur les populations italiennes dont il devait défendre les droite, le Pape posait la prémisse qui avait pour conclusion nécessaire l'abolition du pouvoir temporel. Au lieu de se hâter d*af(lrmer celte conséquence, l'Italie tint compte de la position exceptionnelle du Pape, et elle travailla à cacher lablme qui le séparait de sa patrie. Cette crise difficile finit avec l'assassinat de l'illustre Rossi.

Par sa fuite, le Pape prolestait contre cet odieux attentat dont il ne pouvait rester spectateur sans compromettre sa dignité comme souverain et coitame pontife. On ne pouvait le blâmer de s'être éloigné de Rome; mais un monarque dont leà droits sont contestés, ne se sépare jamais impunément du territoire où sa souveraineté a jeté ses racines. Quand il prend cette décision, le lien qui l'unit à son peuple est bien près de se rompre s'il n'est déjà biisé. En France on répète souvent, et cela a été peu contredit, qu'après ce crimeaffreux,laconservaiion du gouvernement constitutionnel devenait impossible, et que le Pape se trouvait dans la dure nécessité de recourir à l'intervention étrangère. Examinons ce qu'il y a de vrai dans cette affirmation.

Le Pape était parti de Rome le 27 novembre. Le 3 décembre, la chambre des députés lui envoyait une déptitation.

Le lendemain, le haut conseil (sénat) adhérait à celte délibération. L'ab. Rezzi, ancien jésuite, et le docteur

Foscôni^ de Ravenne, étaient les envoyés de la chambre •desdépotés. Mgr Mertel et le marquis Paolucci recevaient le même mandat da haut conseil. De son côté, la ville d« Romeenvoya le prince Thomas Corsini, qui était chef de la niimicipalité, avec le titre de sénateur : les opinions de ces hommes ne pouvaient être suspectes au Pape. D'accord avec le ministère, les trois députations devaient lui faire connaître le véritable état des choses, lui porter l'assurance de la fidélité de ses sujets, le supplier de tenter les voies de la conciliation en retournant à Rome ou dans une autre cité des Étati; de l'Église, ou tout au moins de créer une commission chargée d'exercer régulièrement les fonctions du pouvoir exécutif. Repoussée de la frontière des États-Romains, la députation écrivit au cardinal Ântonelli pour être admise auprès du Saint- Père: on lui répondit par un refus C'est ainsi que cette tentative de conciliaiion était accueillie. Avant son départ de Rome, te Pape avait nommé une commission composée de six membres. Quatre d'entre eux, le marquis Bevitacqua, de Bologne, le marquis Ricci de Macerala, le général Zucchi, le prince Barfoerini , se hâtèrent de se rendre à Gaête. Ces honmies, en qui le Pape avait placé sa confiance, lui conseillaient de concourir loyalement à fonder et a défendre la nationalité italienne, d'observer franchement les institutions et les lois constitutionnelles, d'en accepter tous les développements, de mettre un frein à tous les abus et à toutes les licences. Ces idées étaient développées dans un Mémoire signé par MM. Bevilacqua et Ricci, anqnel les deux autres commissaires qui s'étaient rendus à Gaëte donnaient leur adhésion.

Devant tous ces conseils qui arrivaient au Pape, une

seule difSculté pouvait encore s'élever: il y avait lieu de craindre que les hommes dont ils représentaient les opinions, n'eussent pas assez de force pour le pro-* iéf^ev contre les attaques de la démagogie. Le gouvernement piémontais, le seul en Italie qui maintînt encore le principe constitutionnel, travaillait à aplanir cet obstacle. Un parti avancé, mais fidèle à ce principe, était au pouvoir, et il avait à sa tète l'illustre Gioberti, qui avait défendu avec tant d'éclat là cause catholique comme écrivain. Les propositions qu'il soumettait au Pape doivent avoir été complètement oubliées, puisque dans une pièce officielle adressée au général Durando, M. Drouyn de Lhuys s'est exprimé de manière à laisser entendre que M. Gioberli avait accepté l'occupation française à Rome. Il est bon de rappeler quelques passages de sa correspondance pour faire connaître quelle a été Tatlitude des Italiens vis-à-vis du pouvoir temporel. Le 6 janvier 1849, l'abbé Gioberti écrivait à l'envoyé du Roi à Rome : c L'intervention étrangère ^pourrait « rétablir le Pape, mais elle éloignerait pour toujours de c lui ses sujets et elle ferait un mal immense à la reli- < gion. > Tel était alors le point de départ de la politique italienne et libérale qui n'était plus représentée que.par le Piémont. On prévoyait quelles seraient les conséquences inévitables de Tintervention étrangère. Les événements ont vérifié de tout point les prévisions du philosophe catholique, de l'homme d'Élat constitutionnel. Pour éloigner ces maux, Tabbé Gioberti proposait la médiation du gouvernement piémontais entre le Pape et le peuple romain. La iransaclion qui serait intervenue aurait eu pour base la. conservation des institutions conslilutionnelles et Tadoplion d'une politique net-

tement nationale. C'était déjà le \ programme des hommes en qui le Pape avait placé sa confiance. Pour le soustraire à toute influence réactionnaire, M. Gioberti l'invitait, au nom du Roi, à accepter un asile dans les États-Sardes : il aurait fait voir par là qu'il se rapprochait de l'Italie, tandis que sa présence à Gaête ne faisait que trop pressentir le pacte qui devait bientôt le lier à la réaction. L'abbé Gioberti faisait valoir auprès du Saint-Père les intérêts de la religion et du pouvoir temporel compromis par cette fatale alliance ; auprès du gouvernement de fait qui s'était installé à Rome, il faisait valoir le danger d'une intervention étrangère ; il aurait voulu introduire dans les États-Romains une armée piémontaise : sa présence n'aurait eu aucun des caractères d'une intervention étrangère. Il ne cachait pas ce projet au gouvernement qui existait à Rome, et il tâchait de le lui faire accepter. Il écrivait à monseigneur Muzzarelli, qui en était le président : < La médiat tion ne serait pas une intervention, elle aurait sa < base dans la réconciliation pacifique du peuple rof main avec le Pape. La force armée n'interviendrait t que pour défendre le Pape contre quelques factieux. « L'armée piémontaise ofl'rirait un secours fraternel, « ce serait une armée nationale, une armée constitut tionnell^ qui viendrait défendre les droits des deux « parties (1). »

Une transaction établie sur les bases et dans les conditions que l'abbé Gioberti indiquait, aurait eu tous les caractères d'une conciliation librement acceptée, elle aurait sauvé la dignité de la Nation aussi bien que

(1) Leure à Monseigoeur Muzzarelli, du 3 fëv. f 849. Carteggio, vol. IH.

celle d^ Is) Papautés Le gouTerneipent de Rom^ u*ét^% pas encûra livré k Mazzini, la république n'était pas proelaniée, les ouvertures de Gioberti n'avaient pas été repoussées, et, malgré la profonde perturbation qui avait accompagué et suivi un crime horrible, on pouvait encore obtenir que des sentiments raisonnables et modérés reprissent le dessus. Une conciliation qui eût sauvé tous les droits du Pape comme chef dé TÉglisQ et comme souverain constitutionnel, était gêné-* ralement désirée par la population des États- Romains.

Monseigneur Muzzarelli, président de la commission»

écrivait à H. Berghini, que Tabbé Gioberti avait envoyé

auprès de lui. c Nous voulons le Pape, mais nous le

c voulons dans des conditions conformes au véritable

< esprit de la religion et de la liberté, aux exigences € de la civilisation actuelle, aux besoins moraux et « matériels de notre époque ; nous voulons la sépa*

< ration entière des deux pouvoirs, afin que l'exercice ff de Tun ne fasse pas obstacle à la libre action de Tau^-

< tre; nous voulons un statut constitutionnel sans c équivoques; nous voulons une assemblée constit tuante qui nous donne une fédération véritable et

< qui délivre notre patrie de l'étranger (1). » Ainsi la conciliation était invoquée de tous côtés; elle fut rejetée par la Cour de Gaête, qui aima mieux recourir h Tappui des étrangers. L'Église est une institution universelle, disaient le cardinal Antonelli et le Pape, elle doit faire appel à tous les princes catholiques; le Pape ne saurait refuser l'appui de l'Autriche par égard pour

(1) Leure du 30 janvier 1840 à M. BergbÎDÎ. —Gioberti. Carteggio, p. ^7.

la n^^pnalUé i^Uepne (1). Cependant le Pape faisait appel au3^ États ^pts et opiettait à dessein le Piéinont, le premier qui avait offert son appui, le sevil qui ^ût pris en ipains la cause de la nationalité ils^lienne, le seul dont le gouverpement de Ron^e eût pu accepter le secours sans déshonneur. Un gouvernement qui refuse de s'associer à un grand ipouvement d'indépendance nationale, qui dédaigne Tappui que le pays lui oCTre, qui attire sur FÊtat qu'il doit proléger le fléau de Toccupation étrangère, se sépare de ses sujets, il les force à le traiter en ennemi.

Le pouvoir temporel tombera des faibles mains du Pape le jour où L'étranger lui retirera son appui. Ces paroles, que les événeinenis accomplis au commencemept 4e ce siècle avaient inspirées à M. Rossi, arrivèrent à l'esprit de tous les Italiens, quand à Gaëte la Cour romaine renia tous les principes de nationalité dont Pie IX s'était fait un moment le défenseur.

< D'après les principes du droit moderne, la natioff nalilé est le droit le plus sacré des gouvernements c et des peuples; loin de dépendre des institutions poli- € tiques, il en est lui-même la base. Une nation peut « manquer d'unité politique, et posséder néanmoins sa « nationalité et son indépendance : l'Allemagne offre c un exemple de celte vérité. Si cette nationalité et

• cette indépendance lui sont ravies par la force, elle < est en droit de les reconquérir en tout temps et à tout

• prix, puisque aucune prescription n'existe contre un c droit si juste et aussi légitime (2). » Après la guerre

(t) FarÎDÎ. — Stato romano^ vol. III, capo X.

W Gioberlû Caneggio. Noie 4 M. Bertrand de Lys, du 19 janvier tS49.

de 1849, le Piémont constitutionnel resta le seul i^présentant de la nationalité italienne, tandis que TAu- (riche étendait de nouveau son influence sur tous les Ëtats indépendants de la Péninsule, et qu'elle aggravait ainsi les conditions que les traités de 1815 avaient faites à l'Italie. Cette lutte pouvait mettre en péril Tordre et la paix. C'est ce qui décida la France à entreprendre la guerre av.ec le but de rendre Tllalie libre jusqu'à TAdriatique, pour que TAutriche ne dominât pas jusqu'aux Alpes. Les préliminaires de Villafranca arrêtèrent l'exécution de ce magnifique programme, qui ne put être ni oublié, ni abandonné par les Italiens. Mais le principe de la nationalité fut posé comme la base du nouveau droit public qui doit régir l'Italie.

D'après une note publiée par le Moniteur, le 9 septembre 1859^ ce principe aurait été admis par TEmpereur d'Autriche lui-même. C'est pour lui rendre hommage que, tout en déclarant que le grand-duc de Toscane et le duc deModène rentreraient dans leurs Ëtats, la France et l'Europe ont reconnu aux anciens sujets de ces souverains, le droit de disposer du territoire sur lequel ils avaient régné, et de former un grand royaume italien en s'unissant au Piémont. Le même principe a étc» appliqué à la Sicile et h Naples. Entre ces deux provinces du royaume italien, où le principe de nationalité et de non-intervention a été appliqué, se trouve Rome, où la France pratique jusqu'à ce jour un principe tout différent. Je ne veux pas discuter ici les motifs de cette exception. Ce qui est incontestable, c'est que Tapplicalion sérieuse et entière à l'Italie du principe de la nationalité était contraire à l'occupation de Rome. Ce que je maintiens, c'est que le Parle-

ment du nouveau royaume avait le droit d'aflirmer les droits de Tltalie ; et en outre, c'est que quand il faisait une déclaration qui tendait a réclamer l'application à Rome de la non-intervention, il obéissait aux conseils de la prudence, qui ne lui permettaient pas de laisser le parti avancé s'emparer de la question romaine. Il ne pouvait laisser supposer sa connivence tacite avec le système du gouvernement romain hostile à Ja nationalité italienne et aux principes auxquels le nouveau royaume devait son existence. En présence des exigences d*un esprit religieux peu éclairé, et devant un parti qui invoque sans cesse la religion et qui a pour lui la plus grande autorité de l'Église, l'Italie devait • porter la question au tribunal de l'opinion publique plutôt qu'à celui de la diplomatie ; elle devait déclarer hautement qu'elle laisse à Dieu ce qui est à Dieu ; que prête à rendre hommage à la liberté de l'Église, non moins qu'à la grandeur et à l'indépendance de la Papauté, elle se refusait à accepter pour la plus noble ville de son territoire, une intervention étrangère qui l'exclut de tons les bienfaits que doit produire une complète application du principe de la nationalité.

Rome n'a pas été revendiquée comme une chose qui doit être livrée à l'Italie ; on a réclamé la stricte observation du principe de non-inlervenlion que la France a maintenu partout ; on n'a prétendu à aucun autre droit sur les populations qui sont aujourd'hui soumises au Pape, qu'à celui de les accueillir quand elles voudront venir à nous et quand elles se trouveraient exposées à l'anarchie si un gouvernement national n'était pas prêt à les protéger. En déclarant que partout les populations réclament Rome comme sa capitale, l'Italie ne

craiflt pas d'elfe démemîe par les faits. Si çll^ pt^U 4w^ Terreur, il y aurait un moyen biea facile de U <létroiqper : ce serait de faire cesser l'occupatioii étrangère à Rop3e ; devant la pppulation romaine bien décidée à garder ^^ gouverneqient du Pape, l'illusion disparaîtrait, e\ per-? sonne en Ilalie ne voudrait faire la conquête de Roipe* L'Italie sent la reconnaissance qu'elle doit à la nation de qui est venue en grande partie sa délivrance; elle comprend que T^Uiance française est pour la Péninsule d'un intérêt permanent, et elle a déclaré par Torgape c|e sop Parlemept, qu'elle veut que le principe de non-intervention soit appliqué d'accord avec la France.

L'Italie reconnaît qu'il y a à Rome un grand intérêt re- . ligieux pour la catholicité, et elle proclame qu'en même temps qu*pn pratiquera à Rome le pripcipe de la noninterveptipn, la dignité ql l'indépendance du Soqverain- Poqtife devront être garanties, aussi bien que la pleine liberté de l'Église. C'est $ur les moyens d'assurer ces droits du Souverain-Pontife, qu'il y aurait à ouvrir des négociations dans lesquelles les puissapces catholiques pourraient exercer une aptiop salutaire en faveur du Saint-Siège.

(c En sa qualité de prince universel, de prince spiri-- « tuel, le Pape est soqs la protection naturelle de toqs c les gouvernements et de tous les peuples çatholi** « ques.

< Une intervention armée est opposée k la

f nature du pouvoir spirituel, elle ne pourrait que Ig « déshonorer et l'avilir. Gela ne veut pas dire cepen- « dant qu'on ne puisse pas, par des moyens convena- « blesi mettre en pratique le protectorat univprsel; il

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« sera sans doute assez bien assuré, si les gouvernec ments et les peuples catholiques emploient dans cette « Tue leur influence morale, leurs conseils, Faction a paciGque et toute spirituelle d'une diplomatie bien « entendue (1). i>

Puisque la liberté de l'Église est la raison sur laquelle on se fonde pour soutenir le pouvoir temporel, il fallait proclamer que, sans ce pouvoir, l'Église sera libre sous les garanties d'un droit commun sincèrement libéral : que l'Église sera libre dans l'État libre. Oa répète sans cesse que cette formule est démentie par ce qui se passe en Italie/ Il ne m'appartient pas de discuter ici ce qu'il peut y avoir de vrai dans ce reproche. Sans vouloir tout justifier, on peut affirmer qu'il n'y a aucune des révolutions contemporaines où la réaction contre l'Église n'ait été plus violente qu'elle ne l'est actuellement en Italie. La réalisation du grand principe de l'Église libre dans l'État libre, suppose que chacune de ces grandes institutions respecte le droit de Tautre. Peut-qn dire aujourd'hui que TÉglise respecte l'État libre? Et n'encouragent-ils pas les hostilités de la Papauté, ceux qui lui donnent lieu de croire que son pouvoir temporel subsistera quand même ?

Devant les faits que j*ai indiqués, il me parait évident qu'en se prononçant contre le pouvoir temporel du Pape, l'Italie n'a cédé à aucun entraînement révolutionnaire. Cette opinion n'a été que l'expression d'un jugement inspiré par l'appréciation des événements qui se soDi accomplis.

(1) Gioberti. Carteggio» III. Dépêche du 17 janvier 1849 au miDiaire d*Esptgiie.

— WTUI —

ni

Telles sont les opinions italiennes sur le pouvoir temporel du Pape. Elles n'appartiennent pas à un parti, mais à la nntion. Je défie qu'on trouve dans toute la Péninsule un seul homme politique qui ait franchement accepté le nouveau royaume ou qui se soit seulement réjoui avec sincérité des victoires de 1859, et qui veuille la conservation du pouvoir temporel.

Un changement aussi immense que celui *qui s'est opéré en Italie, ne se fait pas sans donner lieu à des mécontentements et à des regrets. Mais ceux qui regrettent que l'Autriche ait perdu sa prépondérance, et qui ne reculent pas devant le déshonneur de prendre parti pour l'étranger contre leur pays, sont aujourd'hui les seuls qui se posent encore en défenseurs du pouvoir temporel du Pape. Un parti qui renonce ainsi à tout sentiment de dignité nationale^ ne mérite pas les honneurs de la discussion.

Il en est autrement à l'étranger. L'opinion favorable au gouvernement 'du Pape n'est pas aussi facile à détruire que les patriotes italiens l'avaient cru. Ils auraient tort de s'en étonner, même dans ce temps où tout marche si vite. L'agonie des Étals et des institutions est longue. L'empire Ottoman, qui ne s'impose que par la force brutale, et que les puissances chrétiennes aident à prolonger son agonie, seulement parce qu'elles redoutent les difficultés que le partage de sa succession fera naître, en est la preuve. De toutes les institutions existantes dans la chrétienté, le pouvoir

• — xxix —

temporel du Pape est le seul qui repose sur une tradition du moyen âge encore vivante. A ce titre donc il a pour lui tous ceux que leur conviction, leurs sentiments ou leurs calculs portent à se mettre en garde contre les novateurs. D'un autre côté, c'est une souveraineté née d'une révolution qui veut la chute du pouvoir temporel du Pape: il y a là plus qu'il n'en faut pour réveiller, en faveur de celui-ci, toutes les passions et tous les intérêts des partis conservateurs. Ces partis ont toujours aimé à s'appuyer sur l'autorité de la religion, qui est l'alliée naturelle de la tradition; aussi sont-ils heureux de se donner comme solidaires de la Papauté, qui parle au nom de la plus grande, mais de la plus immuable des traditions du monde moderne. Tout en croyant que l'humanité n'a pas de plus grands intérêts que ceux qui se rattachent à la religion, je ne puis m'expliquer autrement le zèle religieux que le pouvoir temporel de la Papauté réveille à une époque aussi indifférente que la nôtre pour tout ce qui est étranger aux intérêts matériels; mais l'intérêt conservateur est impuissant à s'affirmer sans s'appuyer sur une doctrine. Quelle est la doctrine qu'invoquent les défenseurs de la souveraineté du Pape?

La souveraineté de Rome est une propriété de l'Église ; elle ne saurait lui être enlevée sans sacrilège. D'accord avec les évêques, le Pape a déclaré que, dans les circonstances actuelles, cette souveraineté est nécessaire à Texercice du pouvoir spirituel, et qu'il ne peut abandonner un dépôt qu'il garde au nom du monde catholique. Sur une question qui tient aux intérêts de l'Eglise et aux devoirs des ûdèles, les catholiques ne sont point fondés à avoir une autre doctrine que celle

du Pape et les évè<iiies. C'est pour eeh, dit-on, que les nations qui reconnaissent Tautoriié de TÊglise s^opposent aux usurpations préjudiciables au pouvoir temporel de la Papauté.

Je ne discuterai pas ces doctrines dans leurs détails» je me contenterai d'observer qu'elles partent du point de vue de la théocratie. Mais quelle place la théocratie peut-elle tenir dans la société moderne? Je ne suis pas de ceux que ce mot seul effraye assez pour repousser toute discussion.

Théocratie veut dire gouvernement de Dieu. Tout philosophe vraiment spiritualiste admet que Dieu gouverne le monde matériel par les lois physiques, et le monde spirituel par la loi morale. Ainsi, dans sa signification la plus propre et la plus précise » la théocratie exprime un principe juste et vrai, qu'on ne saurait méconnaître sans nier la Providence divine. L'action de la loi morale, du gouvernement de Di(*u sur l'homme, en tant qu'il est une créature raisonnable, constitue la justice absolue; elle se manifeste à la pensée et à la conscience, elle reste étrangère à toute coercition ; loin de détruire la liberté, elle la conserve. Voijà le gouvernement de Dieu, tel que la raison livrée à elle-même nous le fait connaître. Voilà une théocratie, mais une théocratie toute morale. A côté du gouvernement de Dieu s'élève le gouvernement des hommes, à côté de la loi morale s'élève la loi civile. L'ordre politique a pour base l'ordre moral. Aucun gouvernement, aucune loi humaine ne subsisterait si la loi morale, qui reconnaît Dieu seul pour auteur, ne faisait un devoir de l'obéissance aux pouvoirs légitimement établis. Mais la morale, qui est la loi de Dieu, ne consacre pas tel ou

tel gouvernement, elle ne sanctionne pas telle ou telle autre loi. Si le législateur doit s'inspirer avant tout à des principes de justice que la loi morale consacre, ces principes ne peuvent se traduire en lois positives, àans tenir compte de Tétat de la société, de ses idées, de ies mœurs. Ici le travail du moraliste finit, celui di!i législateur et du politique commence. Quand on couvre de l'autorité de la religion un gouvernement ou un système de législation, on ne se trouve plus visà-vis de celte théocratie morale qu'admet tout homme qui s'incline devant l'autorité sainte de Dieu , législateur suprême et bienfaisant de Thumaniié ; il a devant lui cette théocratie politique qui excite aujourd'hui une répulsion universelle. En effet, il n'est de nos jours aucun homme éclairé et libéral qui veuille poUr soi d'une telle théocratie ; seulement il y a des libéraux et des chrétiens qui ont voulu et qui veulent encore l'imposer à autrui. Étrange manière d'entendre la liberté et le Christianisme ! Mais voyons sous quel aspect la théocratie apparaît aux peuples chrétiens.

En faisant intervenir les dieux dans la fondation des cités et de leurs institutions, les anciens donnaient une sanction religieuse aux droits nationaux. Le peuple juif reconnaissait Dieu comme l'auteur de ses lois et de son gouvernement. En même temps qu'il acceptait la tradition religieuse du peuple juif, le Christianisme a déclaré que l'autorité de ses lois avait disparu devant la révélation chrétienne. Ainsi le Christianisme a fait cesser toutes les théocraties politiques qui l'avaient précédé.

D'un autre côté, en organisant le powoir spîriluety il a fondé une théocratie morale plus parfaite que celle dont l'homme pouvait se faire l'idée. Tant que l'homme

ne reconnaît Dieu auteur de la loi morale que par ses seules lumières, il ne la voit qu'à travers les doutes et les incertitudes qui sont le triste apanage de son intelligence. Le Christianisme met la conscience humaine en présence de Dieu. C'est ainsi qu'il a fondé une nouvelle théocratie morale; pour en comprendre la nature il faut la rattacher aux doctrines qu il enseigne sur la destinée et l'histoire du genre humaine.

« Dieu avait mis l'homme dans un ordre tel que sa a volonté fût assujettie parfaitement à Dieu, et que les « passions et les mouvements du corps fussent parfaitec ment assujettis à la volonté. L'ignorance obscurcit € son entendement, et il perdit la plupart des lumières c dont il était éclairé ; il cessa de voir et de contempler la « vérité éternelle en elle-même et sans voile. La « volonté s'est engagée dans l'amour déréglé des € créatures, les passions se sont révoltées contre la c volonté et la raison ; en s'élevant, elles le sollicitent « et le poussent au mal ; l'imagination s'est déréglée c en commençant d'agir indépendamment de la raic son (1}. »

La rédemption remédie à ce désordre : à l'ignorance de l'homme elle oppose la révélation ; aux passions, la grâce. L'humanité régénérée par le Christianisme entre dans rÉglise, qui réalise pour les croyante cette société de Dieu et de toutes les intelligences créées que Cicéron avait entrevue (2). Tel est le fondement de cette théocratie morale que nul catholique ne doit

(1) Nicole. — Insiruelions sur Us Commandements de Dieu : Vi* Instruction, cbap. II. III. Instraclion sur le Syml^ole. — II« Instruction, II* pariie, seciion IV. chap. If.

(2) DeLegibus, I.,C.Vin.

méconnattre : c'est à elle que le monde moderne doit sa civilisation et sa liberté. Mais notre nature est ainsi faite, que les objets qui tombent sous les sens attirent son attention plus que ceux que l'intelligence ou la foi lui font connaître. De là toutes ces idées et toutes ces habitudes qui cachent, je dirai presque qui font disparaître, Dieu derrière le prêtre. Quels que soient les équivoques qui peuvent naître quand on juge de la société spirituelle par analogie avec les sociétés politiques, ce mot VÊgli$e, a dans le langage catholique, une signification bien p^écise, qui comprend toute la société religieuse, les gouvernants et les gouvernés, la hiérarchie cléricale et les simples fidèles. Dans cette société, Dieu seul est souverain. Les prêtres sont ses ministres, mais cette qualité est loin d'en faire les arbitres de la pensée etde la conscience humaine. Dépositaires d'une doctrine immuable, ils ne peuvent rien y ajouter, rien en retrancher. Dispensateurs des sacrements, par les rites et les enseignements qui les accompagnent,, ils apprennent|sans cesse aux fidèles à y voir les signes d'une grâce invisible dont Dieu seul est l'auteur et que lui seul communique aux âmes. Tous les usages de l'Église primitive font voir avec combien de soin elle évitait tout ce ' qui pouvait rappeler l'idée d'un pouvoir souverain. Les actes qui réglaient sa discipline ne portaient pas le nom de lois ; elle s'en tenait à celui plus modeste de canon^ règlement. Les évêques ne se pinçaient pas parmi les puissants du monde ; toutes les habitudes de leur vie les rapprochaient du pauvre peuple. Ils ne faisaient rien que de l'avis des prêtres, qui étaient le sénat de l'Église, et avec la participation des diacres et des clercs, ils communiquaient même au peuple les

affaires importantes, car ils cherchaient à persuader, plutôt qu'à se faire obéir; et moins ils s'altribuaient d'autorité, plus ils en avaient en réalité (!)• On appelait à l'élection des évèques le clergé et le peuple de TÉglise vacante, afin de ne pas leur donner un pasteur qui leur fût iAconnu ou désagréable. On écoutait et Ton suivait d'ordinaire leur désir, en choisissant quelque prêtre ou quelque diacre attaché depuis longtemps au service de cette Église, d'une vertu éprouvée, d'une science et d'une charité connues de tout le monde^ ou quelque illustre confesseur pendant les persécutions (2). L'ensemble des anciennes institutions con« duit à afûrm4)r que le gouvernement de l'Église n'était pas une domination comme celle des princes ; et qu'il était fondé sur la charité et tempéré par l'humilité (3).

a L'autorité que la monarchie ecclésiastique exerçait c sur les fidèles était toute spirituelle. Un gouverne- € ment, quel qu'il soit, n'a guère la prétention de gou- « verner que les actions extérieures de l'homme, les c rapports civils des hommes entr'eux. Les gouverne- € ments font profession de ne s'appliquer qu'à cela. c Quant à la pensée humaine, à la conscience humaine, c à la conscience proprement dite, quant aux opinions « individuelles et aux mœurs privées, ils ne s'en mè- « lent pas ; cela tombe dans le domaine de la liberté» c L'Église chrétienne faisait, voulait faire directement € le contraire; ce qu'elle entreprenait de gouverner.

(1) Flaury. ^ Int. au droit ecclésiastique, partie III, ckap. III. (2)14. PirUe!,chap.X.

(3)Jd. Pani«II,€lMp.Ilf.

c c'était la pensée hnmaine, ]a liberté humaine, les € mœurs privées^ les opinions individuelles (1). »

Ce qui forme le caractère propre de la théocratie morale que le Christianisme a instituée, c'est qu'elle est placée sons la direction d'un pouvoir spirituel. Un tel pouvoir est incompétent pour régler les rapports civils des hommes entre eux ; ce qu'il gouverne, c'est la pensée et la conscience humaine. C'est le droit qui règle les rapports civils comme la morale, la religion gouverne la pensée et la conscience ; elle est incompétente, dès qa*tl s'agit de droit. La religion commande à l'homme des actes de bienfaisance ; ce précepte s'adresse à la consdenee humaine, il n'appartient pas au droit qui règle les rapports civils des hommes entr'eux, auctme restriction ne saurait être admise quand il s'agit de le faire exécuter. Hais une règle émanée du pouvoir spirituel exempte tous les ecclésiastiques de la juridiction des tribunaux ordinaires; ce sont bien les rapports dvils des hommes entre eux que cette maxime a réglés ; mais qaand il prétend la sanctionner par l'autorité de la religion et la mettre en dehors de l'action de la loi sociale, le pouvoir spirituel tend à changer de nature ; si cette prétention est admise, ce qui n'était d'abord qu'une théocratie morale devient une théocratie politique* Cette transformation s'est faite dans toute la catholicité, elle à en sa raison d'être dans les conditions politiques de l'époque qui suivit l'invasion des barbares.

Dans le désordre général de ces temps malheureux, la sanyeraineté avait perdu ses prérc^atlves, dont due partie passait aux évêques, par les mêmes raisons qui la

(1) Guizot. — Hiitoiri delà CivUiêation in Europe^ 3« leçon.

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firent passer aux vassaux des rois, et plus tard aux villes libres. Au milieu des troubles immenses d'alors, la puissance du clergé sur les rapports civils des hommes entre eux était un bienfait» parce que tons les autres pouvoirs élaient plus ignorants et plus barbares.

<x Le clergé était alors à la tête de la civilisation^ il f avait dans son sein tous les hommes instruits ; il était a le champion de Tintelligence contre la violence. Les € fraudes et la ruse auxquelles il a eu recours quelquec fois dans ses luttes contre la force brutale, Tambic lion et régoisme qui lui étaient communs avec les auc très classes de la société, et qui ont terni ses plus c nobles entreprises, n'ont pas empêché les penseurs € impartiaux du continent de reconnaître qu'il a été le c grand civilisateur de l'Europe (1). >

Mais si une étude impartiale de l'histoire conduit à absoudre les empiétements qui ont fait naître la théocratie politique du moyen âge, on ne saurait y voir l'exercice légitime de cette autorité spirituelle dont il est impossible de dépouiller le clergé sans violer la liberté religieuse. S'il se trouve souvent aujourd'hui des écrivains catholiques qui louent les Papes d'avoir déposé des rois, il n'est plus personne qui se croie sérieusement autorisé à appliquer cette doctrine. Qu'on l'avoue on non, on reconnaît ainsi que les maximes par lesquelles la hiérarchie cléricale cherche depuis longtemps à étendre son pouvoir, n'appartiennent pas à ces vérités dont l'Église a reçu le dépôt immuable.

L'extension de l'autorité cléricale au delà de ses li-

(1) SlvanMill, DisserkUions and di»cui$iônê. Vol. IL Mieh$lêi*ê EU* ior}^ of France,

— XXXYII

mites naturelles devint un obstacle au progrès des sociétés à mesure que de nouveaux éléments de civilisation se développèrent Ainsi Talliance avec la théocratie politique a été l'origine de toutes les hostilités auxquelles le catholicisme s'est trouvé en butte dans les temps modernes. (1).

Le catholicisme se montre sous un double aspect, suivant qu'il se donne comme le conservateur des traditions constantes du Christianisme, ou comme le représentant de la théocratie politique du moyen âge. Le Christianisme répond trop bien aux plus nobles aspirations de rame humaine pour être en contradiction avec la civilisation. Il n'en est pas de même de la théocratie politique, qui a pu être utile dans des temps d'ignorance, mais qui doit tout à fait disparaître devant le progrès de l'intelligence, parce qu'elle part d'un principe qui est faux et mauvais. Dans l'ordre social, la théocratie tient la même place que l'anthropomorphisme parmi les croyances. L'anthropomorphisme croilrendrehommage à Dieu en lui prêtant les attributs de l'homme ; la théocratie politique croit lui rendre hommage en lui attribuant le pouvoir arbitraire qui est le malheureux apanage des pouvoirs absolus, en consacrant en son nom des institutions qui opposent un obstacle insurmontable au progrès de l'humanité, et qui ont pour adversaires tous les hommes éclairés.

Chez les peuples chrétiens, la théocratie s'est présentée sous trois formes différentes. Au temps de sa plus grande puissance, les Papes et les évêques déposaient les rois et les empereurs. Sous cette forme, la théo-

(1) Voir II* partie, ciiap. III.

— XXXYUl —

cralie a cessé depuis longtemps. Le clergé patholique a eu ses tribunaux, seuls compétents pour juger ses membres. Son pouvoir exclusif s*est étendu à la validité des mariages et aux actes de TétatH^ivii ; il a possédé une grande étendue de biens de main-morte soustraits à l'action des lois civiles. C'est là encore de la théocratie, puisque le pouvoir spirituel règle alors en partie les droits des citoyens. Depuis le seizième siècle, presque toutes les monarchies chrétiennes ont lutté avec plus ou moins de succès contre un tel état de choses. La Révolution Ta fait disparsutre du territoire français, et la sécularisation du droit, qui a été son ouvrage, tend de plus en plus à passer dans les usages des peuples qui sont entrés dans le progrès libéral.

Maintenant le chef du pouvoir spirituel réclame la propriété d'un Ëtat qui lui est conservé par l'interven-* tion armée des étrangers. C'est ce qui arrive à Rome, et c'est ce droit que l'Italie conteste. De toutes Içs formes de théocratie, celle-là est la plus odieuse. Elle s'iippose par )a force matérielle, elle n'est pas comme les deux autres l'ont été dans leur temps, un résultat naturel de l'opinion générale, elle est une exception, que ceux à qui elle est imposée peuvent subir, mais qu'ils ne peuvent accepter. Pour TEurope civilisée, la politique qui admet cette forme de théocratie , se présente naturellement comme un symbole de réaction.

En 1849, l'expédition française à Rome a été regardée comme une réaction contre le mouvement qui avait porté à la république. Aussi, après cette expédition, ceux qui voulaient que la réaction s'étendit à la politique intérieure, commençèrent-ils à demander une ex-

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