‹ Le pouvoir temporelChapitre 11 sur 27 · GUILLAUME · texte numérisé non relu

GUILLAUME

En vérité, quel Français peut se défendre d'un sentiment de profonde colère, quand il pense que ce n'est pas le Roi protestant, mais l'Empereur catholique des Français, hélas ! ancien affilié des loges, qui refusa l'arbitrage du Saint-Père, arbitrage qui était si chrétiennement offert et qui eût sauvé la nation ? Que dire encore de cet Empereur catholique qui, après la déclaration de guerre, ne trouve rien de mieux que de faire hurler partout les chants célèbres de la Grande Révolution, et de crier au monde qu'il lève contre les Allemands le drapeau où sont inscrits les principes de ij8g; tandis que son adversaire protestant ordonne partout des pénitences publiques, demande des prières à Berlin et dans tout l'Etat, déclarant que « depuis sa jeunesse il a appris à considérer que tout dépend du bienveillant secours de Dieu ? »

On a remarqué avec raison que c'est au moment où le drapeau protecteur de la France quittait définitivement Civita-Vecchia, les 2, 4 et 6 août 1870, que la France perdait ses premières batailles et commençait la longue série de ses désastres. Un écrivain français, sévère pour Napoléon, a fait cette observation : « La Prusse, avec la permission de Dieu, avait fait plus vite encore que le Piémont avec la permission de l'Europe. Napoléon III, aussi malheureux que cou-

pable, n'échappa ni aux injures, ni aux défaites, ni à la captivité. Sa postérité fut détruite et la main de Dieu s'étendit sur toute sa race. Mais la destruction du pouvoir temporel des Papes, dont il fut le premier auteur, laisse encore après quinze ans de grandes souffrances et de grandes ruines. Le Pape ayant perdu son indépendance, l'équilibre de l'Europe est rompu et le châtiment des nations qui ont prêté la main à cet attentat se prolongera longtemps après le châtiment et la mort du Prince qui, soit qu'il l'ait voulu, soit qu'il l'ait seulement permis, en gardera devant l'histoire la principale responsabilité » (i).

Il est certain que, du jour où la France, oublieuse de son rôle historique de fille aînée de l'Eglise, de protectrice de la Papauté temporelle, eut accompli son dernier acte d'abandon, la Providence aussi parut l'abandonner elle-même, et ses défaites se succédèrent avec une rapidité si inouïe que des hommes, peu suspects d'exagération religieuse, n'ont pu s'empêcher d'y voir le châtiment de quelque grande faute ; c'était le sentiment général des esprits élevés, et plus d'un s'est écrié, avec la Revue des Deux Mondes (n° du j5 octobre 1870) : « Il y a là tout un grand mystère qu'on ne saurait trop méditer; et n'en déplaise aux esprits superbes qui se révoltent toutes les fois qu'on mêle à la conduite de ce monde le nom de Celui qui l'a fait, je me permets de croire que ce mystère, c'est Dieu lui-même qui le propose à nos méditations. Dans

(1) V. Besson, Vie de Mgr de Mèrode.

l'impitoyable série de catastrophes et de honte qui s'est prolonge'e pour nous du 2 août au 4 septembre, je reconnais un châtiment » (1).

S 9. Mais ce que le monde entier doit savoir, ce qui a indigné l'univers catholique, c'est que l'Italie, jugeant la France définitivement vaincue, se tourna vers le vainqueur et, au mépris de ses engagements réitérés, se précipita sur Rome, défendue seulement par son bon droit et par une petite troupe héroïque qui se fût fait massacrer, si Pie IX n'eût bientôt donné l'ordre formel de cesser un combat inégal, et de le borner à une simple protestation.

Ce fut le 20 septembre 1870 que s'acheva, par la prise de Rome, la spoliation totale des Etats de l'Eglise ; cette spoliation, oeuvre d'hypocrisie et de lâcheté, avait commencé en 1859 et 1860, avec toutes sortes de protestations qu'on ne voulait prendre que les Marches et l'Ombrie.

Pie IX était donc bien dans la vérité la plus stricte lorsque, au début, en 1859, qu'on remarque bien l'année, il signalait à toutes les puissances les menées odieuses de « ces perturbateurs étrangers » et rappelait à l'aide « de quels hommes, de quel argent, de quel secours ont été accomplies les récentes révoltes, tandis que la plus grande partie de la population demeurait comme stupéfaite ».

Il ne se trompait donc pas, il restait même au-des-

(1) V. Pièce justificative L.

sous de la réalité, lorsque, le 12 juillet de la même année i85g, dans une note officielle, il s'exprimait ainsi : « Il s'accomplit sous les yeux du Saint-Père et de son gouvernement des faits qui rendent chaque jour plus inqualifiable la conduite du cabinet sarde contre le Saint-Siège, conduite qui démontre clairement qu'il veut enlever au Saint-Siège une partie intégrante de son domaine temporel. »

Enfin, il était dans son droit le plus absolu, lorsque, le jour même de la prise de Rome, le 20 septembre 1870, il protestait contre les actes criminels dont Victor-Emmanuel et son gouvernement s'étaient rendus coupables, alors que, « profitant du revers de la France », ce sont les expressions même de la note adressée aux représentants des puissances, « et au mépris des engagements les plus formels, ils avaient pris la déloyale résolution d'envoyer une forte armée pour consommer la spoliation des domaines du Saint-Siège , tandis que partout régnait, malgré les pressantes excitationsvenuesdu dehors, la plusparfaite tranquillité ».

En considérant cette longue série de mensonges, de violation d'engagements, de ruses et de violences de toutes sortes, on comprend la parole du comte de Cavour à Massimo d'Azeglio : « Se facessimo per noï quel che facciamo per Vltalia, saremmo gran balossi, si nous faisions pour nous-mêmes ce que nous faisons pour l'Italie, nous serions de grands coquins» (1).

(1) V. Diario privato politico-militare dell' ammiraglio C. di Persano, p. 125.

Au reste, comme si la Providence avait voulu que les Piémontais jugeassent eux-mêmes publiquement et solennellement les actes qu'ils allaient commettre, le ministre représentant le gouvernement, M. Visconti Venosta, un mois, jour pour jour, avant d'entrer à Rome par les moyens que l'on sait, déclarait en plein Parlement que la convention de septembre imposait deux obligations : le paiement de la dette Pontificale, et l'engagement de ne pas envahir ni laisser envahir violemment la frontière de l'Etat Pontifical. Il faut lire ses propres paroles dans la séance du 20 août 1870 :

« Je trouve très étrange, disait-il, qu'on trouve cet engagement excessif pour l'Italie. Tout gouvernement qui se respecte se regarde comme responsable de la tranquillité à ses propres frontières. C'est une responsabilité dont ne sont pas même dispeiisés les sultans des Etats barbares... restait donc l'obligation de ne pas laisser attaquer la frontière Pontificale. Mais cette obligation, messieurs, quand elle ne tomberait pas sous la sanction du traité, serait tombée sous les autres sanctions prévues dans le droit commun des nations» (1).

Le même ministre, répondant au nom du gouvernement italien à ceux qui le pressaient de marcher sur Rome, alors que la France venait d'éprouver les premières défaites, mais ne paraissait pas encore définitivement vaincue, prononçait ces autres paroles, qu'il

(1) Discours de M. Visconti Venosta, séance du 20 août 1870.

ne faut pas oublier et qui devraient rendre plus humbles les ministres qui dirigent la politique du Quirinal :

« Le gouvernement français et l'EUROPE EN- TIÈRE auraient cru que nous voulions profiter des difficultés dans lesquelles se trouve la France, et que nous voulions, par un calcul trompeur et sans générosité (calcolo fallace ed ingeneroso), saisir le premier moment où nous ne nous sentions pas contenus par un obstacle de force matérielle (rumeurs à gauche), puisque c'est bien là, il me semble, le courage que vous me conseillez (nouvelles rumeurs), pour abandonner comme une hypocrisie ce programme libéral... » (Violentes interruptions, injures.)

Le ministre reprend : « On aurait cru que nous voulions saisir ce moment pour abandonner le programme que nous avons toujours affirmé dans la question romaine, et nous ouvrir la voie aux violences et aux coups de mains. »

Ces paroles caractéristiques méritent d'être conservées. Un mois plus tard, jour pour jour, les sociétés secrètes, qui n'acceptaient pas de telles raisons, obligeaient Victor-Emmanuel à s'emparer de Rome à coups de canon, et le même gouvernement, les mêmes ministres qui venaient de tenir un tel langage, obéissaient docilement aux ordres des sectaires et aux invitations de M. d'Arnim, ministre de Prusse.

Tout le monde connaît l'attitude du baron d'Arnim, abandonnant lui seul, parmi tout le corps diplomatique, le souverain auprès duquel il était accrédité,

pour aller féliciter le spoliateur. L'odieux d'une telle action n'est véritablement dépassé que par l'ineptie d'un franc-maçon, ministre du gouvernement français, M. Sénart, qui ne rougit pas d'écrire une lettre de félicitation à Victor-Emmanuel pour le grand acte qu'il venait d'accomplir, en s'emparant de Rome, malgré les promesses faites à la France et au monde catholique. On sait, d'ailleurs, que M. Nigra,àParis, avait demandé verbalement à M. Jules Favre, autre avocat franc-maçon, l'autorisation de s'emparer de Rome par la violence, et que naturellement il avait obtenu l'approbation de ce personnage.

§ 10. Le pouvoir temporel est tombé sous les efforts acharnés et perfides des impies et des révolutionnaires, qui ont malheureusement trouvé dans les plus hautes situations des ambitieux, des utopistes et des lâches, sans le concours desquels leur rage fût demeurée impuissante.

On peut juger si c'est à tort que, suivant le mot de Pie IX, on a traité d'ennemis de la société humaine (i) les misérables qui ne reculaient devant aucun crime, depuis l'assassinat de Rossi, les attentats de Pianori et d'Orsini, les émeutes, les bombes lancées dans les foules inoffensives, les explosions de caserne, les fourberies, les trahisons, les violations de la parole jurée, jusqu'à la prise si honteuse de Rome en 1870.

On peut jugers'ils avaient tort les troiscents évêques

(1) V. Lettre de Pie IX au général Oudinot.

réunis à Rome, lorsque, dans une adresse à laquelle adhe'rèrent tous les évêques de la Catholicité, ils s'élevaient contre « l'indicible scélératesse des usurpateurs, qui ne parlent de liberté que pour voiler leur malice».

Les Français, hélas ! ne pourront plus répéter ces fières paroles que prononçait du haut de la tribune, en 1849, Ie comte de Montalembert :

« L'histoire dira que mille ans après Charlemagne et cinquante ans après Napoléon ; mille ans après que Charlemagne eut gagné une gloire immortelle en rétablissant le pouvoir Pontifical, et cinquante ans après que Napoléon, au comble de sa puissance et de son prestige, eut échoué en essayant de défaire l'œuvre de son immortel prédécesseur, l'histoire dira que la France est demeurée fidèle à ses traditions et sourde à d'odieuses provocations... »

La France, ou plutôt le gouvernement français s'est montré infidèle à sa noble mission, et cela, certes, ne lui a pas porté bonheur.

L'Italie, ou plutôt le Piémont a osé porter sur la Papauté une main doublement sacrilège, puisqu'elle offensait à la fois et la Religion et la Patrie.

Lorsque le même Montalembert, s'adressant à une nation restée chevaleresque malgré ses erreurs et ses fautes, voulait empêcher son gouvernement d'imposer au Pape des réformes que le Pape jugeait funestes, il prononçait du haut de la tribune ces paroles d'une beauté vraiment classique et qui vivront aussi longtemps que le souvenir de ces luttes mémorables :

« Sachez-le, messieurs, c'est la faiblesse même du

siège Pontifical qui fait sa force et la rend insurmontable pour vous. Non, il n'y a pas dans l'histoire du monde un plus grand spectacle ni plus consolant que les embarras de la force aux prises avec la faiblesse. Permettez-moi une comparaison familière : quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle dit : frappez, et vous vous déshonorerez et vous ne me vaincrez pas. Eh bien ! l'Eglise n'est pas seulement une femme, c'est bien plus qu'une femme : c'est une mère ! »

L'Italie, elle, n'a pas reculé ; elle a frappé sa mère, elle l'a dépouillée ; et c'est cette mère, nous allons le voir bientôt, dont la bonté dépasse toute imagination, c'est elle qui tend les bras à l'Italie coupable, et lui offre la réconciliation. Elle ne parle pas même de pardon dans sa délicatesse ; le pardon va de soi.

Depuis 20 ans donc le pouvoir temporel est tombé. Ainsi que le disait lord Ashburnam au congrès de Liège (au mois de septembre 1890) :

« Il y a vingt ans que, au mépris de la foi jurée, par un acte de trahison, de félonie et de sacrilège qui n'a pas son pareil dans l'histoire du monde, le roi de Sardaigne, profitant de la détresse de l'alliée imprudente, hélas ! à laquelle il devait tout, mais qui, jusqu'alors, n'avait pas tout à fait répudié sa qualité de fille aînée de l'Eglise, a envoyé ses troupes à la conquête de Rome, et a pu inscrire cette honteuse et d'ailleurs unique victoire sur les bannières de l'unité italienne. Depuis ce temps, l'Eglise prie et attend. »

Depuis ce temps, les révolutionnaires poursuivent, avec un succès toujours croissant, leur œuvre néfaste à travers le monde, et l'Europe, armée jusqu'aux dents, demeure dans un équilibre instable.

Les grands esprits, les hommes au cœur droit, au jugement sain, s'ils ont pu soulever le voile d'erreur et de mensonges qu'on s'est efforcé d'étendre sur les événements contemporains, doivent comprendre combien était juste la pensée du noble général La Moricière, lorsqu'il s'écriait dans un ordre du jour resté fameux :

« La Révolution, comme autrefois l'Islamisme, menace aujourd'hui l'Europe, et, aujourd'hui comme alors, la cause de la Papauté est la cause de la civilisation et de la liberté du monde. »

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