‹ Le pouvoir temporelChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

our traiter d'une manière complète de l'action de la Papauté dans le monde et des bienfaits qu'elle y répand depuis dix-huit cents ans qu'elle yest implantée, il faudrait de longs volumes. C'est toute l'histoirede l'Eglise qu'il serait nécessaire de présenter, puisque le Pape en est une partie essentielle. Cette histoire existe. En France, de nos jours, Rohrbacher et Darras y ont consacré l'un 28 volumes et l'autre environ 40. Grands et beaux ouvrages qui font peur à notre génération fiévreuse,

et qu'en dehors du clergé et de quelques hommes d'Etat vigoureux, nul ne connaît autrement que de nom. Il y faut renvoyer le lecteur qui a du courage et des loisirs, s'il est curieux de connaître la vie des Papes, leurs enseignements, leurs actes, et les bienfaits de toute nature dont ils ont été les auteurs ou les inspirateurs.

Un jour, à Paris, un savant prêtre de l'Oratoire, le Père Gratry, de l'Académie française, qui était un penseur et un charmeur, parlant devant cinq ou six cents jeunes hommes, auditeurs assidus de ses conférences, leur disait : « J'ai fait frapper des médailles que je distribuerai tout à l'heure à ceux qui seront énergiquement décidés à suivre mes conseils, mais j'en ai fait frapper bien plus qu'il n'est nécessaire, j'en ai fait frapper... trois. »

Sur cent mille lecteurs, combien y en a-t-il qui pourraient et qui voudraient s'instruire, au prix de longs efforts, sur des questions importantes, mais dont l'étude ne rapportera ni place, ni argent, ni honneurs ? Que d'hommes disent volontiers comme l'épicurien Lafontaine :

« Les longs ouvrages me font peur 1 »

On lit beaucoup par curiosité ou pour se distraire, mais les savants mis à part, on lit peu dans le but de trouver la vérité.

Bien qu'ici nous ne puissions faire ni un cours

d'histoire, ni un cours d'apologétique, on nous pardonnera de rappeler en quelques pages rapides les données éle'mentaires les plus certaines de la science historique et philosophique sur le sujet qui nous occupe. Si, dans la crainte de fatiguer le lecteur par la répétition de vérités trop connues et qu'on ne conteste guère, au moins dans le passé, à savoir les bienfaits apportés à la civilisation par le Christianisme et par la Papauté, nous les taisions complètement, notre thèse serait incomplète, et nous courrions le risque de voir des lecteurs de bonne foi, d'accord avec nous dans la première partie de ce travail, cesser de l'être dans la seconde, et refuser d'accepter nos conclusions. Car quelques-uns admettront bien que c'est par haine irréligieuse et surtout par haine du Catholicisme qu'on a renversé le pouvoir temporel ; ils admettront ce que nous avons dit sur l'injustice de la spoliation; ils admettraient même peut-être, ce que nous n'avons pas encore établi, que les Papes, pour l'exercice régulier de leur ministère, ne peuvent se passer d'une certaine souveraineté temporelle. Mais c'est l'utilité de ce ministère qui ne leur apparaît pas.

Ils ne tiennent en aucune façon à ce que la Papauté ait des ressources, à ce qu'elle ait une situation digne, indépendante, parce qu'ils ne voient pas l'utilité de la Papauté, parce qu'ils ne comprennent pas les bienfaits qu'elle a répandus et qu'elle continue à répandre dans le monde. Ceux-là, évidemment, ne sont pas catholiques; mais s'ils ont des connaissances historiques sérieuses, s'ils sont doués d'un jugement

impartial, ils ne devront pas persévérer dans de telles opinions.

Ici nous ne pouvons, cela est bien évident, chercher à établir la vérité du Catholicisme. Pour nous, fils soumis d'une Religion qui, comme le disait l'illustre général français que nous avons cité (i),

« A pour elle la science, la philosophie, les arts, les grands hommes; qui a pour elle le passé, le présent, l'avenir; qui peut seule résoudre les difficultés du temps actuel, qui répond aux besoins de tous les esprits, de tous les cœurs, de toutes les volontés, de toutes les classes, de tous les malheureux, qui est seule capable d'assurer le bonheur présent et le bonheur futur; »

Nous adressons cependant ce travail non pas seulement à ceux qui partagent nos croyances religieuses, mais encore à tous ceux qui sont de bonne foi, à tous ceux qui sont honnêtes, à tous ceux qui aiment la justice et qui désirent connaître la vérité.

A ceux-là, s'ils étaient tentés de nier les bienfaits de la Religion catholique dont la Papauté est une partie essentielle, intégrante, puisqu'elle est la tête qui dirige, nous conseillerons de se rappeler loyalement l'histoire, dans ce qu'elle a de plus certain, de moins contestable.

S 2. Sans parler ici du salut des âmes, but direct et

(i) V. Vie du général La Moricière.

principal du Catholicisme, n'est-il pas rigoureusement vrai, absolument certain, que c'est le Catholicisme qui a civilisé le monde ancien ? N'est-il pas également vrai et incontestable qu'il civilise à cette heure un grand nombre de peuples sauvages?... Ce sont là des faits qu'on ne peut nier raisonnablement. C'est la vérité historique pure.

Qu'on se rappelle ce qu'était le monde avant la venue de Jésus-Christ, avec l'état de guerre ou de révolte presque en permanence, avec l'horrible plaie de l'esclavage, avec le mépris universel de la faiblesse, de la pauvreté et du malheur. Qu'on voie ce qu'il est encore là où jamais, ni de près ni de loin, ni directement ni indirectement, la religion du Christ n'a pu exercer son action. Un homme éclairé peut-il refuser d'admettre l'incomparable supériorité des peuples chrétiens sur les peuples barbares ou civilisés du paganisme ? peut-il ne pas reconnaître qui a opéré la transformation et d'où provient la supériorité ?

A propos de l'usure dans les sociétés antiques, un savant jurisconsulte français écrivait récemment :

« Si le divin Crucifié du Calvaire n'avait été là pour ensevelir le vieux monde épuisé, perdu d'égoïsme féroce et de corruption, s'il n'avait, en temps propice, infusé dans les veines flétries de l'homme un sang jeune et généreux, quel eût été le sort de l'humanité? On a peint plus d'une fois les Romains de la décadence, et nous avons souvent contemplé dans ses dernières convulsions le paganisme expirant ; mais ce qui échappe trop aux regards dans ces vues d'ensemble,

l36 LE POUVOIR TEMPOREL

c'est l'arrière-plan, ce sont les coins noyés dans l'ombre. Les bruyantes catastrophes, les grandes ruines publiques nous cachent les silencieuses misères privées, l'oppression des classes inférieures, le pauvre écrasé par le riche, tiré sur un chevalet, attaché au ceps, mis en pièces par l'usurier, ses enfants vendus par les créanciers qui s'attaquent jusqu'au cadavre de leur débiteur; ici un faste insolent, éhonté, là une servitude abjecte, les tortures de la faim et les désespoirs de la souffrance, partout l'avilissement et le mépris de l'homme, que ne relève, que n'émeut, que ne console ni une pensée d'en haut, ni une pitié d'en bas » (i).

Après avoir aboli l'esclavage antique dans l'Europe, l'Eglise est arrivée à l'abolir dans le Nouveau Monde. L'ignorant qui serait tenté de mettre en doute son influence sur ce point n'aurait qu'à lire les lettres apostoliques de Pie II, de Paul III, d'Urbain VIII, de Benoît XIV... Il y verrait les persévérants efforts de la Papauté couronnés, à la fin, du plus complet succès.

Tandis que la politique acceptait volontiers de consolider ses conquêtes par la servitude; tandis que le commerce trouvait, dans un trafic infâme, de honteux mais abondants profits, auxquels il ne voulait pas renoncer; tandis que la philosophie non chrétienne conservait la théorie dégradante des races nées pour l'esclavage, la Papauté, avec une fermeté intrépide,

(0 V. Beaune, Droit coutumier.

RÔLE BIENFAISANT DE LA PAPAUTÉ l3~

mais avec une prudence extrême, sans injustice, sans catastrophe, est parvenue à briser les chaînes dans lesquelles gémissait une partie du genre humain (i). On l'a remarqué avec infiniment de raison : s'il était donné au Catholicisme de régner quelque temps en Asie et en Afrique, il ferait disparaître du monde entier l'avilissement maintenu dans ces contrées par le mahométisme et par l'idolâtrie. Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, avec l'aide des évêques à qui ils en donnent la noble charge, continuent tout spécialement pour l'Afrique le lent, le patient mais fructueux travail de leurs prédécesseurs.

$ 3. Pour citer d'autres cas où le rôle delà Papauté est

11e plus visible et d'ailleurs le moins contesté, combien de fois, dans l'histoire, les Papes n'ont-ils pas sauvé l'Italie de l'invasion des barbares ! Qui ne sait que sans eux Rome n'existerait plus depuis des siècles? ses ruines mêmes auraient péri... etiam periere ruinas i Combien de fois et au prix de quels efforts n'ont-ils pas sauvé la Chrétienté entière, c'est-à-dire le monde civilisé, en groupant les nations contre les Turcs envahissants, qui allaient tout replonger dans la barbarie ?

N'est-ce pas eux qui ont converti et civilisé par leurs missionnaires les peuples européens du Sud au Nord, de l'Ouest à l'Est ? Consultez les historiens allemands,

(i) V. Balmès, Protestantisme comparé au catholicisme, tome I.

anglais, français, italiens, quelles que soient leur religion ou leurs opinions, qu'ils aient été catholiques, protestants ou incrédules. Demandez-leur ce qu'étaient les habitants des Gaules, avant les Lazare, les Pothin, les Trophime, les Saturnin, les Denys, les Martin, et tous ces moines, et tous ces évêques, envoyés dans nos parages il y a quinze ou seize siècles.

Demandez-leur ce qu'étaient les Pietés, les Anglo- Saxons* avant les Augustin, les Patrice, les Colomban, transformant l'Angleterre en Ile des Saints, et, suivant le jeu de mots du Pape saint Grégoire le Grand, les Angles en anges : non Angli, sed Angeli.

Demandez ce qu'étaient les Germains, les Slaves, avant les Boniface, les Adalbert, les Cyrille, les Methodius.

Tous ces grands hommes, tous ces premiers pionniers de la civilisation, n'étaient-ils pas en communion avec le Pape, ne recevaient-ils pas la direction de cet Evêque de Rome qui, aujourd'hui encore, envoie ses missionnaires, ses confesseurs de la Foi, en Chine, en Corée, en Amérique, en Océanie, dans l'Afrique centrale?...

Et qu'on ne se fasse pas d'illusion sur nos premiers ancêtres historiques. Ces tribus bretonnes, par exemple, qui, du temps de saint Augustin, étaient encore anthropophages, différaient peu des sauvages actuels de la Nouvelle-Calédonie. Ces Francs, Ripuaires ou Saliens, adorateurs d'Odin, avec leur francisque, avec leur pique armée d'un crochet pour attirer l'ennemi, ces Gaulois, qui immolaient des vieillards sur leurs

pierres druidiques et sacrifiaient à Theutatès, ces Goths, ces Scythes, ces Huns, ces Scandinaves... n'étaient pas plus e'claire's que les peuples que vont trouver nos missionnaires sur les terres de l'Asie, de l'Afrique ou de l'Océanie.

Qu'on veuille bien se rappeler ce qui nous a été transmis des lois et des mœurs de ces temps primitifs : des rois élevés sur le pavois, des revues de guerriers, des exécutions en masse, des sacrifices cruels... Qu'on relise, par exemple, l'histoire célèbre du vase de Soissons ; n'est-ce pas une de ces scènes qui se passent journellement chez les peuplades où les premières lueurs de la civilisation se trouvent en contact avec la sauvagerie? Il n'y a qu'à changer les noms de Clovis, de Rémi, et l'on croirait entendre le récit d'un de nos missionnaires revenu récemment de l'Abyssinie, des Indes ou de quelque île du Grand Océan. Il serait facile de multiplier les rapprochements de cette sorte.

C'est un fait, un fait éclatant, qu'aucun homme sérieux ne doit contester, que l'Eglise catholique, par ses moines et par ses évêques, a converti, a civilisé les peuples européens. Les historiens, depuis Gibbon jusqu'à Guizot, depuis Muller jusqu'à Cantu, sont unanimes. De nombreuses citations seraient inutiles. Si ceux qui nous font l'honneur de nous lire sont instruits et au-dessus des lourds préjugés de la fin du siècle dernier, ils savent, suivant l'expression de Chateaubriand, que :

« C'est chose généralement reconnue que l'EU-

ROPE EST REDEVABLE AU SAINT-SIÈGE DE SA CIVILISATION », et ils admettent avec un illustre Italien, M. Balbo, que « si l'Europe a été la source de la lumière pour l'univers, ROME L'A ÉTÉ POUR L'EUROPE ».

Cette vérité historique est au-dessus de toute contestation.

Il n'y a pas jusqu'à l'auteur de la fameuse brochure NAPOLÉON III ET L'ITALIE qui n'ait été obligé d'en convenir à sa manière :

« L'Italie, dit-il, représente dans l'histoire quelque chose de plus grand encore que la nationalité, elle représente la civilisation. C'est sur cette terre d'élite que sont nés les principes immortels et les glorieux exemples qui ont formé des hommes et des peuples. L'Italie est plus qu'une sœur pour les autres nations, c'est une mère. Son génie,* sa puissance, ses institutions, ses conquêtes, ses chefs-d'œuvre, et, plus tard, ses malheurs, ses ruines, ses troubles ; tout enfin, dans l'ère ancienne comme dans les temps nouveaux, ses consuls, ses tribuns, ses historiens, ses empereurs, ses martyrs et ses papes, ont contribué à lui donner un caractère générateur en quelque sorte. Dans la politique, dans la guerre, dans la législation civile et pénale, dans les arts, dans l'éloquence, dans la poésie, comme dans la religion, elle a été la patrie commune de tous les Etats civilisés. On peut donc dire que son influence sur le monde n'a jamais cessé. Après l'avoir subjugué, elle l'a éclairé; quand sa domination matérielle est tombée, sa domination morale a commencé.

Voilà ce que dit l'histoire. L'oubli de l'Europe serait de l'ingratitude... » (i).

Que si maintenant nous parcourons à grands pas la longue suite de l'histoire des Papes, sans que les de'tails nous fassent perdre la vue de l'ensemble, sans imiter ces gens qui ne sont capables que de voir les petits côtés des choses, qui comptent les toiles d'araignées dans une cathédrale, si nous faisons la part qui convient aux imperfections de la nature, aux défauts de caractère, à l'ignorance et à la rudesse des temps, ne devrons-nous pas reconnaître loyalement qu'en somme c'est contre les vices des princes que les Papes se sont élevés ; c'est contre les révoltés, les anarchistes de leur époque qu'ils ont fulminé ; ce sont les droits de la conscience, les principes sacrés du mariage qu'ils ont défendus ; que s'ils ont protégé les peuples écrasés par les despotes, ils ont toujours prêché la soumission aux pouvoirs légitimes, à tel point qu'ils sont encore, de nos jours, le principal obstacle au triomphe final des révolutionnaires? (2).

Toutes ces choses on les sait, ou plutôt on les a sues, car la vie surmenée que l'on mène de nos jours les fait oublier; et, d'ailleurs, d'habiles adversaires les ont entourées de tant de nuages, que beaucoup d'hommes ne voient dans la Papauté que les luttes violentes du Sacerdoce et del'Empire et les fautes decertainsPapes.

(1) V. Napoléon 111 et l'Italie, pages 1-2.

(2) « Notre pire ennemi, hurlait un jour le socialiste contemporain Bebel, c'est l'Eglise catholique. »

Ils oublient que le défaut de liberté dans les élections, et d'indépendance temporelle dans les Pontifes, suffit à expliquer les choix mauvais et suspects ; que parfois les peuples se sont soulevés contre l'autorité des Papes, parce qu'ils prêchaient l'obéissance à la loi de Dieu et la soumission aux pouvoirs établis, et qu'alors on les regardait comme les soutiens du despotisme ; que d'autres fois les rois, les empereurs, les chefs d'Etat, les princes se sont soulevés contre eux, parce qu'eux n'ont jamais voulu faire fléchir la doctrine devant les passions des privilégiés, parce qu'ils ont fait valoir les droits des petits, et alors on les a regardés tantôt comme des révolutionnaires, tantôt comme des autocrates de la pensée, tandis qu'ils n'étaient que des Vicaires de Jésus- Christ (1).

Mais les hommes sages, les hommes éclairés, qu'ils aient été rois, ministres ou simples particuliers, leur ont rendu justice. Ils ont dit, avec l'historien protestant Millier, qu' « il est dans l'intérêt des peuples comme dans les lois de l'Eglise, que la hiérarchie catholique romaine soit indépendante..., que le Pape a été le père et le tuteur des peuples, le grand fondateur de la Communauté chrétienne ».

Ils ont dit, avec cet écrivain également protestant de la Repue britannique, que « sans la Papauté il n'y avait aucun espoir de délivrer l'Europe du despotisme féodal issu de la force brutale des invasions, et qui

(1) V. le Pouvoir temporel des Papes, par le cardinal Mathieu.

tendait à faire du monde un assemblage d'animaux de proie et de bêtes de somme ».

Ils ont dit, avec M. Guizot, que « la Papauté, à l'abri de sa petite souveraineté temporelle, a proclamé la différence essentielle de l'Eglise et de l'Etat, la distinction des deux sociétés, des deux pouvoirs, de leur domaine et de leurs droits mutuels, et que ce fait est le salut et l'honneur de la civilisation moderne ».

Aveu bien remarquable d'un historien français protestant, d'un homme d'Etat éminent et qu'on peut opposer sans crainte aux sectaires de tous les pays, aux Clemenceau et aux Jules Ferry (i), qui, en leur qualité de libéraux et de francs-maçons, veulent que tout, sans exception, soit écrasé sous les pieds de l'Etat omnipotent; rêve arriéré et coupable des despotes et des révolutionnaires qui, au reste, sont les pires despotes lorsqu'ils sont au pouvoir.

Ils ont dit enfin, avec Léon XIII, que « c'est le Siège apostolique qui ramassa les restes de l'antique société détruite et les réunit ensemble; que c'estluiqui fut le flambeau ami qui illumina la civilisation des temps chrétiens ; lui qui fut l'ancre de salut au milieu des plus terribles tempêtes qui aient agité la race humaine ; qu'il fut le lien sacré de la concorde qui unit entre elles des nations éloignées et de mœurs diverses; qu'ilfut enfin le centrecommun oùl'on venait chercher aussi bien la doctrine de la foi et de la reli-

(i) V. les discours de MM. Clemenceau et Jules Ferry à la Chambre des députés français (juin 1889).

gion, que les auspices de paix et les conseils des actes à accomplir » (i).

Voilà ce qu'ont dit les hommes éclairés et impartiaux, et ils ne feraient nulle difficulté de conclure, avec le même Pape, que l'Eglise, qui a pour but le salut des âmes et la félicité éternelle, est cependant, dans la sphère des choses humaines, la source de tels avantages, qu'elle n'en pourrait produire de plus grands et de plus nombreux, si elle avait été établie pour la félicité de cette vie terrestre.

En fait, partout où l'Eglise a pénétré, elle a immédiatement changé la face des choses ; imprégné les mœurs publiques de vertus inconnues jusqu'alors, et introduit ainsi une civilisation toute nouvelle ; si bien que tous les peuples qui l'ont accueillie se sont distingués par leur douceur, leur équité et la gloire de leurs entreprises (2).

§ 4. Si nous voulions rechercher le rôle magnifique de la Papauté dans le développement des connaissances intellectuelles, que n'y aurait-il pas à dire ? Ici, nous laissons la parole à l'illustre évêque d'Angers, Mgr Freppel, qui, au congrès scientifique de Paris, le 5 avril 1891, s'exprimait ainsi, en présence du nonce apostolique :

. « ... Est-ce que les Papes n'ont pas été à toutes les

(1) V. Léon XIII, lettre encyclique, 21 avril 1878.

(2) Id., ibid. i" nov. i885.

époques les promoteurs les plus actifs du mouvement scientifique et litte'raire en Europe ? Laissez-moi, Messieurs, vous rappeler quelques traits de cette grande histoire. Un e'crivain peu suspect de partialité en faveur des souverains Pontifes, Voltaire, n'hésitait pas à dire que si l'empire de Charlemagne possédait quelques lumières, il faut probablement l'attribuer au voyage de l'empereur à Rome. Déjà Grégoire le Grand s'était dévoué de sa personne à l'instruction de la jeunesse; Léon IV avait ouvert des écoles dans toute l'Italie ; le savant Gerbert, Sylvestre II, avait mérité, par ses vastes connaissances, d'être regardé comme le prodige de son siècle. Bientôt, grâce au zèle et à l'activité des Papes, l'Europe se trouva couverte d'établissements scientifiques.

« Parmi ces institutions fameuses qui, sous le nom d'universités, comprenaient alors l'ensemble des connaissances humaines, on n'en citerait pas une que les Papes n'aient ou fondée, ou dotée de privilèges, ou prise sous leur protection. Sans parler des célèbres universités de Rome, de Bologne, de Salerne, qui toutes devaient à la Papauté leur existence et leur éclat, que n'ont pas fait les chefs de l'Eglise pour favoriser en France particulièrement le progrès des lumières? Innocent III, dont l'érudition égale la fermeté, pose les fondements de l'université de Paris; Grégoire IX, le savant canoniste, la défend contre le roi et même contre l'évêque diocésain; Clément V ordonne d'y enseigner les langues étrangères; Jean XXII s'arme de toute son autorité pour y faire

fleurir les bonnes études. Les efforts de la Papauté ne se bornent pas à la première université du royaume : Nicolas IV fonde fonde l'université de Montpellier; Clément V érige celle d'Orléans ; Jean XXIII et Eugène IV celle d'Angers.

« Je dépasserais les limites d'une courte allocution, si je voulais énumérer tous les services rendus par la Papauté à la cause des sciences et des lettres. Vous parlerai-je du siècle de Léon X? Vous montrerai-je un Pape à la tête de la renaissance des littératures grecque et latine ; les réfugiés de Constantinople venant chercher un asile à l'ombre du trône Pontifical ; Lascaris enseignant le grec à l'Europe étonnée, sur l'Esquilin, à côté du palais de Léon X; Nicolas V entretenant une légion de savants pour aller recueillir des manuscrits dans le monde entier; Pie II, le docte .Eneas Sylvius, mêlant sa propre érudition à celle de ses protégés ? Et pour nous rapprocher de nos jours, citerai-je Grégoire XIII demandant à l'astronomie un calcul plus régulier des jours et des mois ; Sixte V développant cette bibliothèque vaticane qui fait l'admiration de l'univers ; Urbain VIII, dont les poésies latines, aujourd'hui mieux connues, grâce à des découvertes toutes récentes, figurent à juste titre parmi les meilleures productions en ce genre des temps modernes ; et enfin ce grand Benoît XIV, à qui Voltaire lui-même a rendu hommage en l'appelant l'homme le plus savant du xvme siècle ? Je pourrais prolonger ce tableau jusqu'à nos jours, etc.. par conséquent, Excellence, en saluant dans votre per-

sonne le représentant du Saint-Siège, au nom de ce congrès scientifique, je ne fais qu'exprimer bien faiblement la reconnaissance que doivent à la Papauté tous ceux qui s'intéressent au progrès des sciences, des lettres et des arts. »

Sur ce dernier point, sur les encouragements donnés par les Papes aux beaux-arts (architecture, musique, peinture, sculpture), que pourrait-on dire qui ne fût au-dessous de la réalité? Heureusement, ici, il n'y a pas de contestation ; il y a unanimité dans l'éloge et dans l'admiration. Pas un homme éclairé n'oserait nier que les Papes aient été de très grands protecteurs des beaux arts.

§ 5. Mgr Dupanloup a écrit sur ces questions en général, sur les bienfaits de l'Eglise et sur la reconnaissance qui lui est due, de belles pages qu'il convient de reproduire ici :

a A vrai dire, l'Eglise a été l'institutrice du genre humain, elle l'a véritablement élevé, éclairé, ennobli : enfant violent au berceau, jeune homme emporté, sauvage, indomptable, l'Eglise l'a assoupli, civilisé, poli, amené à l'âge d'homme ; elle a été, je le répète, son institutrice et sa mère. Et aujourd'hui on trouverait noble de se révolter contre elle !

« N'est-ce pas une chose étrange que cette hautaine ingratitude avec laquelle nous jouissons tous des bienfaits de l'Eglise? La lumière évangélique, dont elle répand sans cesse les flots sur nos âmes et sur

le monde, cette lumière bienfaisante nous enveloppe de toutes parts; elle pénètre, comme à notre insu, dans nos institutions et dans nos lois, dans nos mœurs et nos habitudes les plus familières, dans notre droit public et privé, dans nos sciences, dans nos littératures, partout!

« Et cependant, nous méprisons et insultons ce riche héritage, dont nous vivons sans le savoir ! Nous oublions que la religion a encore, qu'elle aura toujours à nous apprendre les secrets les plus importants de la vie présente, et tous les secrets de la vie éternelle, vis-à-vis de laquelle nous sommes toujours jeunes, toujours enfants; nous oublions que l'Evangile seul a des lois pourtous les besoins de l'humanité, des consolations pour toutes ses douleurs, des leçons pour toutes ses fortunes, et des secrets infaillibles pour la sécurité du monde. N'y a-t-il pas, dans ce mépris pour l'Eglise, pour cette immortelle institutrice des nations, une ingratitude et une injustice capables de nous porter malheur ?

« La vérité est que la civilisation humaine doit tout au Christianisme. Ouvrez la carte du monde civilisé : le progrès et la religion y ont les mêmes frontières ; tout ce qui est loin du Christ est dans l'ombre, tout ce qui est près du Christ est dans la lumière : le monde comme l'histoire est partagé en deux par la croix. C'est l'Eglise qui garde la foi des fidèles; c'est d'elle que les protestants ont reçu l'idée du Christ rédempteur, et c'estelle qui la leur conserve; c'est à elle enfin que les déistes doivent l'idée du Dieu créateur. . »

« Ah ! nous nous plaignons quelquefois de cette autorité (l'autorité spirituelle de l'Eglise) quand elle nous condamne ; eh bien, moi, je dis que la liberté de l'esprit humain et la dignité de la conscience sont uniquement sanvegardée par elle sur la terre, même quand elle nous gêne. Vous qui en doutez, lisez Tacite, et voyez là Rome de son temps pour les siècles qui ne sont plus, et aujourd'hui regardez la Chine.

« Oui, je l'affirme, protestants, philosophes, catholiques, tous ont ici un intérêt de même nature; oui, il importe à tous qu'il y ait toujours ici-bas une grande et vivante protestation possible contre la " suprématie d'un czar ou celle d'un parlement tyrannique, contre la servilité fatale, inévitable, des patriarches de Moscou et des évêques de Londres. A cette condition et pour ce côté du moins, la dignité humaine sera sauvée. Mais si, comme on le disait récemment, avec la forte éloquence de la raison et de la conscience chrétienne, si le dernier rempart de l'indépendance spirituelle était forcé, si la papauté tombait sous le joug de la multitude ou dans les serres d'un despote, s'il n'y avait plus d'autres foyers de résistance à la force que l'énergie fortuite et de plus en plus rare de quelques individus isolés, dispersés, impuissants, qui ne voit que ce serait pour la conscience humaine une catastrophe incommensurable, et comme le signal d'une défaillance universelle? »

L'évêque d'Orléans avait parfaitement raison lorsqu'il écrivait ces lignes. Nous sommes bien loin de nous douter de la place que tient au milieu de la civi-

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lisation l'Eglise catholique et le Pape qu'elle a à sa tête. Si par impossible cette immense lumière venait à disparaître pour toujours ; si cette grande voix qui, sur terre, est la voix de la vérité, de la justice, de la liberté, cessait pour toujours de se faire entendre, nut homme sensé ne peut sans frémir envisager ce que deviendrait le monde.

Les criminels ennemis de l'ordre social, qu'ils s'appellent francs-maçons, anarchistes, socialistes ou nihilistes, semblent seuls en avoir la vue bien nette ; ils comprennent quel inénarrable despotisme pèserait promptement sur la race humaine ; ils savent que toute l'œuvre du christianisme serait détruite, et que le monde entier retomberait bientôt dans la barbarie. Et si parmi euxtous nepensent pas qu'onpuisse atteindre cet impossible résultat de la destruction totale du Catholicisme et bientôt du Christianisme par l'anéantissementdela Papauté, tousse rendent bien compte, en dépit de leurs affirmations intéressées, quechaquecoup porté à la Papauté est un coup porté à la civilisation.

« ... Pour moi, j'ai toujours pensé, écrivait encore l'évêque d'Orléans, que si Dieu, un jour, voulait maudire l'Europe, et, par le plus épouvantable des châtiments, retirer du milieu de nous le flambeau de la foi et de la civilisation, il commencerait par nous enlever la Papauté, et la transporterait ailleurs. »

« ... Si vous laissez le Pape s'éloigner de l'Europe, ajoutait-il, ou si vous l'y humiliez indignement, vous laissez tomber et disparaître du même coup la plus forte expression du commandement et du droit ; vous

ôtez de la conscience des peuples la raison la plus sainte, la plus imposante, de la soumission aux puissances ; vous accomplissez le vœu qu'expriment chaque jour audacieusement les agitateurs des empires : après avoir brisé le lien qui unissait les hommes, vous brisez le frein qui modérait leur impétueux et aveugle orgueil, et vous lâchez toutes les fureurs de l'anarchie sur le monde. L'Europe en sait déjà quelque chose à l'heure qu'il est ; et ce qu'elle sait n'est rien auprès de ce que voudraient encore lui apprendre les démagogues innombrables qu'elle renferme dans son sein, et qui applaudissent tous avec ardeur à la chute de cette grande souveraineté, parce qu'ils en prévoient de loin les formidables contre-coups. »

Si Mgr Dupanloup s'exprimait ainsi en 1860, que dirait-il aujourd'hui en face des progrès effrayants du socialisme, non pas seulement dans la vieille Europe, mais dans le monde entier ; du socialisme qui aujourd'hui ne cache plus guère son jeu, qui tient audacieusement ses assises internationales sans qu'on ose seulement les interdire ; du socialisme qui donne des mots d'ordre qu'on exécute à jour fixe aux quatre coins du monde ? De sa puissante voix ne crierait-il pas : aveugle, trois fois aveugle, qui ne voit la place prééminente qu'occupent, parmi les défenseurs de la civilisation, l'Eglise catholique, et le Pape, son chef suprême ; trois fois aveugle qui ne voit pas le rôle bienfaisant de la Papauté et de ses subordonnés, qui ne comprend pas que c'est elle qui constitue le rempart le plus solide de l'ordre social !

lb2 LE POUVOIR TEMPOREL

M. Guizot, quoique protestant, avait depuis longtemps déclare' que l'Eglise catholique est la plus grande école de respect qu'il y ait au monde. Plus tard, en 1860, il défendait par la plume le pouvoir temporel du Pape, qui, à l'abri de sa petite souveraineté, avait pu faire de si grandes choses pour le bien de l'humanité.

« Non, jamais il ne fut plus nécessaire, écrivait-il, qu'il y ait en Europe une autorité qui soit acceptée et sentie comme un droit, sans avoir besoin de recourir à la force... C'est là vraiment l'autorité : où manque l'autorité, quelle que soit la force ou la prépondérance matérielle du nombre, l'obéissance est précaire ou basse, toujours près de la servilité ou de la rébellion ! »

En face de ces remarquables aveux, on comprend bien que le Pape Léon XIII ait pu écrire ces lignes :

« Puisque parmi les protestants même plusieurs se sont rencontrés d'un esprit assez pénétrant et assez impartial pour renoncer à une foule de préjugés, et rendre hommage, poussés par la force de la vérité, au Pontificat romain, en confessant qu'il a rendu de grands services à la civilisation et à l'ordre public, c'est une indignité que plusieurs parmi nous osent soutenir le contraire » (1).

(1) Lettre aux cardinaux de Luca, Pitra, Hergenrœther, 18 août [883.

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S 6. Si maintenant, laissant complètement de côté les siècles passés, nous nous en tenons au temps présent, à ce qui se passe sous nos yeux, là encore le rôle bienfaisant de la Papauté apparaît visible. Le Pape actuel, bien qu'entouré de mille obstacles, rend à la civilisation d'éminents services, qu'il serait aussi absurde que coupable de méconnaître.

Faut-il rappeler, par exemple, l'affaire des Carolines, c'est-à-dire une guerre évitée, parce que l'Allemagne eut la sagesse et l'habileté de proposer à l'Espagne l'arbitrage du Pape ?

Ici, c'est l'esprit de révolte qui est comprimé, les crimes agraires qui diminuent, parce que le Pape n'a pas voulu permettre aux catholiques irlandais de se jeter violemment dans les voies révolutionnaires, qu'on leur présentait comme légitimes en face de leurs souffrances trop réelles.

Là, ce sont des populations opprimées qui trouvent dans Léon XIII un défenseur de leurs droits, défenseur qui, pour agir par voie diplomatique et par d'instantes prières, agit plus efficacement que qui que ce soit au monde. On l'a bien vu par la fin du Kulturkampfti par le rétablissement des relations avec plusieurs puissances.

Lorsque Léon XIII est intervenu dans les affaires politiques intérieures de l'Empire d'Allemagne, pour faire revenir les députés catholiques sur un vote hostile au gouvernement, ce n'a été que sur la demande formelle des chefs de ce Gouvernement, et avec l'assurance donnée par le prince de Bismarck, que c'était le moyen d'éviter à l'Allemagne et à la France une guerre sans merci.

Que dire aussi de l'intervention réitérée du Pape dans une question dont nous avons déjà parlé, l'abolition'de l'esclavage africain? Ceux qui seraient tentés de méconnaître son action sur ce point, n'auraient qu'à relire les lettres écrites par lui sur ce sujet, et les discours prononcés par le cardinal Lavigerie, tant en France qu'à l'étranger (i).

Il nous est impossible de montrer tout ce que trouveront un jour de lumières les hommes d'Etat et les savants, dans ces admirables encycliques qui traitent des questions philosophiques et sociales les plus agitées de nos jours : LES ERREURS MODER- NES, la PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE, le MARIAGE CHRÉTIEN, TORIGINE DU POU- VOIR CIVIL, les ÉTUDES HISTORIQUES, la QUESTION RELIGIEUSE EN FRANCE, la SECTE DES FRANCS-MAÇONS, la CONSTI- TUTION CHRÉTIENNE DES ÉTATS, la CON- DITION DES OUVRIERS... autant de points qui ont été traités avec une hauteur de vue et une clarté

(i) V. pièce justificative M.

de doctrine qui font que chacun de ces documents restera comme un traité que citeront encore avec profit les siècles à venir.

S 7. Et dans l'avenir l'importance du rôle pacificateur de Léon XIII et de ses successeurs, n'apparaîtelle pas aux yeux clairvoyants? Les nations modernes si divisées entre elles par d'ardentes convoitises, par des idées d'ambition ou de vengeance, et rongées au dedans par les doctrines les plus subversives, ne peuvent se défendre à leurs frontières, ni maintenir l'ordre matériel à l'intérieur sans un déploiement de forces immense , permanent, ruineux à tous les points de vue. C'est en fusils, en canons, en navires cuirassés, en forteresses qu'est employée une partie des produits du travail; l'armée et la marine coûtent à l'Europe chaque année plus de quatre milliards !!!

Eh bien, ces peuples, si animés les uns contre les autres, n'auraient-ils pas tout intérêt à reconnaître un point central absolument neutre, une force uniquement morale sur laquelle tous pourraient s'appuyer pour travailler à l'apaisement des haines de classe à classe, de peuple à peuple, et à la destruction des doctrines perverses qui les font naître ou les entretiennent? On arriverait par là, bien plus tôt qu'on ne croit, à la diminution des antagonismes et à un désarmement général, qui actuellement semble un rêve, et qui serait pour l'Europe unindiciblesoulagement. Léon XIII ena parlé publiquement déjà; et la presse anglaise plusieurs

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fois lui a demandé par d'importants organes de se faire le promoteur de cette mesure dont les résultats seraient incalculables.

Ces questions, d'autres encore sont à l'étude. Des nuages les enveloppent, mais bon gré mal gré il les faudra résoudre. Et la Papauté, toujours dans la mesure des forces qu'on lui aura laissées, inclinera le peuples et leurs chefs vers les solutions les plus justes.

Dans la question du désarmement, par exemple, où l'antagonisme de la France et de l'Allemagne forme le principal obstacle, qui ne sent ce que l'arbitrage de la Papauté pourrait obtenir?

Un jeune Empereur ardent et bien intentionné a pu faire récemment à une nation vaincue mais fière, des avances qu'il croyait irrésistibles; un gouvernement qui représente mal la nation française a pu faire croire qu'il avait tout pacifié, qu'on pouvait tout essayer. Tout a échoué au contraire. Les avances de Guillaume II et de sa mère ont été inutiles. Supposez au contraire, par pure hypothèse, le Pape arbitre apportant à la France de la part de l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine, apportant à l'Allemagne de la part de la France le désarmement moral et matériel de la France, apportant à l'Europe l'alliance des deux pays et la paix conclue plus solidement que par le traité de Francfort. Ah! Guillaume II pourrait alors venir à Paris, on le porterait en triomphe ! La plaie que la main d'une femme et d'une impératrice ne pouvait toucher, la main sacrée du Pontife l'aurait guérie.

Et la question du socialisme? est-ce la force qui la

résoudra? pour un moment peut-être, mais elle renaîtra plus violente que jamais. « La crainte, dit le grand the'ologien du xme siècle, la crainte est un fondement infirme; vienne l'occasion qui permet d'espe'rer l'impunité, ceux que la crainte seule a soumis se soulèvent avec d'autant plus d'ardeur contre leurs chefs, que la terreur qui les contenait avait fait subir à leur volonté plus de violence. » D'ailleurs « trop d'intimidation jette souvent les hommes dans le désespoir, et le désespoir les précipite vers les attentats les plus audacieux. » En dehors de la vraie solution, de la solution chrétienne, la force ne peut donner que des solutions incomplètes; « il arrive nécessairement, ainsi que le dit excellemment Léon XIII, ou que la plus grande partie du genre humain est réduite à la vile condition d'esclave, comme on l'a vu longtemps chez les nations païennes, ou que la société humaine est agitée de troubles continuels et dévastée par les rapines et les brigandages, comme aussi nous avons eu la douleur de le constater à des époques récentes » (i).

L'Empereur d'Allemagne paraît avoir compris ces choses; il a constaté l'inutilité des mesures répressives du chancelier de fer; c'est ainsi que les socialistes qui en 1 87 1 n'avaient qu'un seul représentant au Reichstag avec 124.700 suffrages, en avaient en 1890 36 avec 1.427.300 suffrages. Aussi est-il entré dans une voie nouvelle. Il a annoncé sagement qu'il ferait appel à la Religion et à l'école. Mais qu'il ne s'y trompe

(1) Léon XIIF, lettre encyclique du 28 dcc. 1878.

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pas : c'est dans la Religion catholique qu'est enfermé le secret de ces difficiles problèmes. Des hommes éminents étudient à Rome, sous les yeux du Pape, avec l'ardent désir du bien, les solutions que le droit et la justice demandent, et celles que la prudence permet. Une encyclique remarquable que le monde intelligent lit et médite en ce moment a posé les principes d'où découleront les conclusions pratiques qui pourront sauver les peuples, épargner bien des crimes, bien des larmes et bien du sang. — Nous aurons du reste à revenir sur ces questions importantes dans un autre chapitre.

§ 8. Le inonde entier a donc un intérêt certain à ce que la libre et bienfaisante action de la Papauté puisse s'étendre de toutes parts. Les nations non civilisées, afin qu'elle y porte la lumière ; les autres, afin qu'elle l'y maintienne et qu'elle l'y épure toujours davantage, malgré les éléments de destruction qui fermentent dans leur sein. Les chefs d'Etat dignes de ce nom, qui veulent gouverner non pour donner plus libre cours à leurs passions, mais pour le bien de leur pa}'s, peuvent trouver dans la Papauté un" auxiliaire des plus puissants, comme aussi leurs sujets ont en elle un défenseur contre l'oppression.

Le Pape est mieux placé que personne au^monde pour prêcher aux peuples la soumission à l'autorité, aux dépositaires de l'autorité la justice, la modération, la charité; pour dire avec une puissance morale sans

égale sur la terre, aux premiers : obéissez par conscience aux pouvoirs légitimes ; aux seconds : n'abusez pas d'un pouvoir dont vous rendrez un compte rigoureux, respectez les droits des petits. Ministre suprême de Dieu, sans ambition d'agrandissement territorial, qui peut mieux que lui servir d'arbitre, apaiser les haines, désarmer les cœurs et les bras ?

Et qui donc pourrait avoir intérêt à l'abaissement de la Papauté, sinon des peuples qui prétendent être en état de révolte permanent contre toute autorité, sinon des chefs qui veulent abuser de leur pouvoir; sinon des hommes, rois, empereurs, présidents ou simples sujets, qui rêvent de mettre partout leurs fantaisies et leurs passions à la place de la justice, et la force à la place du droit ? des hommes, comme disait déjà saint Augustin, « qui croient ou qui cherchent à faire croire que la doctrine chrétienne est incompatible avec le bien de l'Etat, parce qu'ils ne veulent pas fonder l'Etat sur la solidité des vertus, mais sur l'impunité des vices » ?

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§ 9. Si tous les peuples civilise's ont gagné dans le passé, si tous les peuples sans exception ont à gagner dans l'avenir à l'exercice libre du ministère de la Papauté, que dire de l'Italie ?

L'Italie dont elle est la seule grandeur vivante, suivant la parole de l'infortuné Rossi, car « c'est elle, disait-il, qui lui vaut le respect et l'hommage de l'Europe et de tout le monde catholique», qui ne sait ce qu'elle doit à la Papauté ?

Nous ne parlerons pas des services si éclatants, rendus par les Papes à l'Italie lorsqu'ils l'arrachaient aux invasions des barbares, lorsque, dans un temps de ténèbres et de grossièreté, ils lui conservaient les chefs-d'œuvre de l'antiquité et développaient chez elle les sciences et les arts, à tel point qu'ils lui ont conquis l'admiration du monde entier et ont fait de Rome, depuis des siècles, non seulement la plus forte citadelle de la foi, mais encore la mère et l'asile des beaux-arts. Tout cela est trop connu et ne se discute pas parmi les hommes instruits.

S 10. Mais arrêtons-nous sur un point qui est décisif. Que devient Rome sans le Pape ? Si nous remontons

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le cours de l'histoire, nous trouvons, par exemple, que lorsque Pie IX étaitàGaëte, Rome gouverne'e par le fameux triumvirat, devenait un repaire d'assassins et de bandits dont nul n'ignore les crimes; les faits sont d'hier et l'on ne peut les avoir oublie's.

Quand Pie VII était prisonnier à Savone, puis à Fontainebleau, Napole'on avait fait de Rome un chef-lieu de département dont on pillait les musées, et dont la population diminua promptement de près de 40.000 âmes (1).

Mais en remontant à l'époque où les Papes durent abandonner Rome pour une longue période, pendant les 70 ans de leur séjour à Avignon, il faut lire, dans les historiens, ce qu'était devenue la capitale du monde chrétien, livrée aux factieux, aux pillages des Grandes Compagnies. « Cette contrée, écrivait Pétrarque, est l'image de l'enfer : on y respire la haine, la guerre, le carnage. » Poussée par la misère, la population vendait à vil prix ses chefs-d'œuvre; on faisait de la chaux avec les statues, les colonnes et les inscriptions de marbre. Un historien a écrit que « les calamités de l'Italie en l'absence des Papes, surpassaient tout ce qu'elle avait pu endurer anciennement des hordes les plus barbares ». Il fallut envoyer des pétitions et des ambassades à Avignon. Pétrarque écrivait à Clément VI : « Rome étend vers vous ses bras amaigris ; le sein de l'Italie implorant votre retour, est gonflé par les sanglots. »

(1) De 1798 a 1814.

« Le retour des Papes, dit l'historien anglais Gibbon, était la dernière espe'rance de l'Italie et de Rome. » On l'a remarque', et non pas sans raison, cet éloignement de la Papauté profita si bien à l'Italie, qu'une fois que le Pape lui fut rendu, elle lui demeura fidèle pendant quatre cents ans.

C'est l'histoire qui nous dit ces choses. Mais que peuvent les leçons de l'histoire, que peut l'expérience des siècles sur les passions aveugles des hommes ? Allez dire à un Petrucelli, à un Crispi, à un Zanardelli, qu'en voulant éloigner le Pape de Rome, c'est le malheur de leur pays qu'ils préparent peut-être pour des générations. Qu'est-ce que cela fait à ces sectaires de la franc-maçonnerie ? Après eux le déluge. C'est la réponse de tous les égoïstes.

Les Papes, au contraire, qui aiment l'Italie d'un amour de prédilection, résistent aux conseils, hésitent, menacent longtemps avant de prendre de si graves déterminations. Ce n'est qu'à la dernière extrémité, lorsque la situation n'est plus tenable, qu'ils se décident à partir.

Touchons-nous à une heure semblable ? l'avenir nous le dira. Il est certain que l'injure a été poussée à son comble, depuis les obsèques de Pie IX jusqu'à l'érection du monument de Giordano Bruno, jusqu'à l'apothéose deMazzini. Mais la patience de Léon XIII est grande; il a plusieurs fois envisagé cette hypothèse d'un départ ; il a plusieurs fois sondé les gouvernements européens sur ce point, et il est resté à Rome. Restera-t-il encore ? Nous l'ignorons.

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Mais ce que nous savons bien, c'est que Rome aun inte'rêt vital à la pre'sence du Pape. Ce n'est pas pour M. Crispi, ni pour son successeur, ni pour le roi de Sardaigne ou d'Italie, que les pèlerins se portent en foule au centre de la Catholicité.

§ii. Un auteur que nous avons souvent cite' dans ce chapitre, parce qu'il s'était beaucoup occupé de ces questions, a écrit à l'adresse des Romains quelques lignes qu'il convient de reproduire :

« Les Romains, dit-il, ont-ils jamais songé... qu'en se donnant par leurs cardinaux un souverain choisi presque toujours parmi eux, ils en donnent un à tous les catholiques répandus sur toute la face de la terre ? N'est-ce rien ? N'y a-t-il pas quelque chose de grand et de noble à penser et à dire qu'on fait et qu'on a un souverain qui règne en même temps sur deux cent millions d'hommes, qui commande le respect à tout l'univers, qu'on est son peuple particulier et qu'on le possède plus que les autres ?

« Certes, s'il ne s'agissait, dans l'élection et dans la royauté des Papes, que du souverain de Rome, nous ne serions pas si jaloux de son indépendance. Mais il n'y a rien à dissimuler ici; le souverain de Romeetpar lui Rome et les Romains régnent sur le monde entier. Toutes les nations catholiques y consentent; maisàune condition : c'est que Rome et les Romains respecteront sa souveraineté. A ce prix, ils en jouiront euxmêmes, comme ils l'ont fait jusqu'à ce jour. Et en

effet, cardinaux, princes de l'Eglise, congrégations sacrées, légats, nonces apostoliques, presque tous sont enfants de Rome et de l'Italie, et participent à la souveraineté romaine ; c'est toujours Vimperium sine fine. Sous une forme ou sous une autre, les Romains ont l'empire depuis trois mille ans...

«Le peuple romain sans le Pape n'est rien ! Avec le Pape il est toujours le peuple-roi, populum lateregem; il l'est aux yeux des étrangers comme aux siens. Laissez à Rome son Pape, les étrangers traitent le peuple romain avec respect; avec le Pape, les Romains paraissent aux autres peuples catholiques ce qu'étaient aux autres tribus d'Israël la tribu de Lévi, la famille d'Aaron ; avec le Pape, Rome est comme la tribu sainte, et tout Romain semble tenir à la famille du grand prêtre et au sacerdoce royal. Et voilà peut-être ce qui exalte quelquefois, à son insu, et précipite ce peuple privilégié et indocile, ce vieil enfant gâté de la Providence, lorsqu'il se mutine contre la main qui le comble de biens, abdiquant ainsi à la fois toute reconnaissance et toute dignité, et dérogeant misérablement à ce sang royal et souverain, qui semble depuis plus de vingt siècles couler dans ses veines !

« Oui, enlevez à Rome son Pape, mettez à la place un grand-duc, un consul, un préfet, un président, un régent, tout ce que vous voudrez, ce peuple perdra à ses propres yeux, et aux yeux des étrangers, toute grandeur, tout respect : dès lors il n'y aura plus de peuple romain ; Rome deviendra ce qu'était devenu Athènes. Or, que fut Athènes pendant des siècles ? qu'est-

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elle aujourd'hui encore, malgré de généreux efforts ? Qui me dira où sont aujourd'hui les Athéniens et l'ancien peuple grec ? Je le dirai presque : les Romains sans le Pape ne seraient bientôt plus que les custodes d'un grand musée mal entretenu, que les Anglais achèteront pièce à pièce.

« Avec le Pape, Rome est toujours Rome, elle esta jamais la capitale de l'univers, le centre des plus grandes, des plus nobles affaires ; le rendez-vous pacifique et glorieux du monde civilisé; l'asile des rois tombés, des illustres infortunes, quelles que doivent être un jour leurs ingratitudes envers l'hospitalité qui les abrita : avec le Pape, Rome voit chaque année cent mille étrangers venir à elle et lui apporter leurs hommages et leurs trésors. Romains, travaillés aujourd'hui si tristement par des sophistes révolutionnaires, verriez-vous ces choses, si vous n'aviez le Pape pour hôte et pour roi? Sentez donc, à l'admiration et au respect du monde entier pour votre ville, que vous êtes un peuple à part, et que de viles émeutes, de basses révolutions ne vous vont pas. »

S 12. Enfin l'histoire, à chacune de ses pages, nous montre les tentativesdespeuplespour s'emparer de l'Italie.Ce noblepaysa toujours fait l'objet des convoitises les plusardentes. L'Allemagne, l'Espagne, la France, l'Autriche, tour à tour ou simultanément, ont voulu s'en rendre maîtres. Que d'intrigues, que de guerres, que de larmes, que de sang, depuis le jour où le sauvage

l66 I E POUVOIR TEMPOREL

Astolphe, le plus féroce des Lombards, mettait le siège devant Rome, en 751, et menaçait de passer tous les habitants au fil de l'épée, jusqu'au jour où Napoléon Ier faisait de l'Italie 29 départements français ! Et toujours c'est la Papauté qui directement ou indirectement, par ses actes ou par le seul fait de son existence amenait des secours à l'Italie. Tout au moins, c'est toujours à cause d'elle que l'Italie n'a jamais été incorporée d'une façon définitive à une autre nation, et qu'elle ne le sera jamais. Ce qui s'est vu se verra : si les Papes de nos jours ne veulent plus, comme Jules II, prendre eux-mêmes le casque et la cuirasse pour chasser du territoire italien l'étranger envahisseur, tous ont au cœur un amour profond pour l'Italie, tous sont sa meilleure sauvegarde, son plus sûr rempart; et le besoin que les peuples ont de l'indépendance de la Papauté ne permettra jamais une conquête définitive de ce noble et glorieux pays.

*Aussi a-t-on peine à comprendre que de misérables sectaires « aient poussé l'audace du mensonge et le mépris de l'histoire jusqu'à prétendre que la Papauté ou le pouvoir temporel des Papes était funeste à la race italienne, quand, au contraire, l'histoire démontre que de tout temps le Pontificat a été pour les nations italiennes un gage de prospérité et de salut. »

(Léon XIII).

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