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NÉCESSITÉ POUR LA PAPAUTÉ D'UN POUVOIR TEMPOREL

a Papauté, à cette heure, a-t-elle besoin d'un pouvoir temporel ? Ne peut-elle s'en passer désormais ? Telle est la question que nous voulons examiner.

Quelques considérations très simples basées sur la raison et sur l'histoire, nous permettront de tirer une conclusion certaine ; nous croyons que la nécessité d'un Principat civil apparaîtra évidente à tout chrétien de bonne foi, d'un esprit élevé, capable de résister aux entraînements des foules qui ne raisonnent pas, comme aux arguments des philosophes ou politiciens qui raisonnent mal et reproduisent, souvent sans le savoir, des sophismes vieux de plusieurs siècles sur la séparation du spirituel et du temporel, de l'Eglise et de l'Etat, et sur de prétendues incompati-

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bilités entre le sacerdoce et le gouvernement des hommes.

Car il faut bien qu'on le sache, ce n'est pas d'aujourd'hui que ces questions sont agitées. Arnaud de Brescia au xne siècle, les Vaudois au xmc siècle, Wiclef au xve, plus tard Calvin et ses disciples, puis les rédacteurs de l'Encyclopédie, enfin les révolutionnaires de 93 soutenaient déjà ces incompatibilités et ces séparations. C'est chez ces hérésiarques que nos révolutionnaires, qui se prétendent hommes de progrès, peuvent trouver tous les arguments qui leur servent et qu'ils mettent en circulation avec des noms nouveaux et des formes appropriées au temps.

§ 2. Comme la question du pouvoir temporel n'est pas à la rigueur une question de foi, comme elle ne fait pas à proprement parler partie du dogme, plusieurs pourraient penser qu'elle est de médiocre importance.

Que le chef suprême de l'Eglise catholique ait ou n'ait pas de Principat civil, qu'il ait ou qu'il n'ait pas deux ou trois millions de sujets à gouverner temporellement, comme un chef d'Etat de 5e ou de 6e ordre, qu'importe ? dira-t-on. Ce qui importe, c'est qu'il soit le Chef spirituel respecté de plus de 25o millions de catholiques répandus sur la terre ; voilà ce qui fait sa puissance et sa majesté. Le reste est tout à fait secondaire ; pourquoi donc aurait-il un pouvoir qui ne le grandit guère aux yeux des hommes intelligents, qui est pour lui une source d'occupations

et d'embarras permanents, qui risque de lui aliéner ses propres sujets, un pouvoir dont les Papes des premiers siècles n'avaient pas la lourde charge, et dont la privation n'empêche pas Léon XIII à cette heure d'être grand et respecté ?

Ce raisonnement a quelque chose de séduisant, car il contient une part de vérité.

Sans doute, le pouvoir temporel en lui-même n'est rien si on le compare au pouvoir spirituel auquel il est absolument subordonné, puisqu'il n'a pas d'autre raison d'être que d'assurer l'indépendance, la dignité et les ressources du Souverain Pontife, puisque son but est de permettre l'exercice plus libre et plus fructueux du ministère apostolique.

Sans doute le pouvoir temporel est une source d'occupations ; il a ses embarras et ses dangers, il présente pour la Papauté de réels inconvénients; mais elle a le devoir rigoureux de les subir, et si nous avons entendu de saints Papes les déplorer, ils l'ont fait comme on gémit des dures nécessités de la vie, comme on se plaint des misères et des faiblesses de l'humanité. Jamais un seul d'entre eux n'a mis en balance ces inconvénients avec les avantages bien autrement considérables que présente pour la Papauté l'institution elle-même d'un Principat civil.

Que le pouvoir temporel soit peu de chose si on le compare au pouvoir spirituel, nul n'en doit douter; mais cela ne diminue pas son importance relative. La nourriture du corps, le vêtement, le couvert sont peu de chose assurément en face de l'âme, en face des

grands problèmes de la vie future, ce sont même choses gênantes, coûteuses, pleines d'inconvénients ; elles sont importantes cependant, et il n'est guère à craindre que leur nécessité relative soit bien vivement contestée.

Qu'il y ait eu des abus dans l'exercice du pouvoir temporel, qu'ily en ait beaucoup de possibles, ce n'est pas nous qui le nierons.

Est-ce que l'homme ne mêle pas à tout ce qu'il touche des imperfections? Quelle est donc l'institution qui ne peut donner lieu à aucun abus? La puissance paternelle ou maritale, le droit de propriété, les lois successorales, l'hérédité ou l'élection, la Monarchie ou la République n'ont-ils pas des points faibles ? et parce que l'affirmative est indéniable, faudra>t-il abolir les lois fondamentales qui régissent partout la famille et la propriété ? faudra-t-il renverser tout gouvernement ?

Rien de ce qui existe ne resterait debout si l'on devait détruire toutes les institutions qui peuvent présenter des inconvénients réels, donner lieu à des abus certains.

Mais l'homme sage doit savoir qu'il faut juger humainement les choses humaines, et garder soigneusement, bien loin de songer à les ébranler, ces institutions, ces lois, ces œuvres, puisque ce sont elles qui font vivre le monde, qui sont la sécurité de l'humanité, et qui en définitive présentent une somme d'avantages incomparablement supérieure à celle des inconvénients.

§ 3. Un Pape roi vous déplaît; soit. Est-ce qu'un Pape sujet d'un roi ne vous déplairait pas ? est-ce qu'un Pape, hôte permanent d'un Pouvoir étranger, ne vous déplairait pas ? est-ce que vous ne comprenez pas par exemple que ce Pape aurait moins de liberté pour blâmer des lois impies ou des actes coupables émanant du Pouvoir dont il serait l'hôte reconnaissant ou le sujet privilégié mais obéissant ?

En vérité bien d'autres choses déplaisent qu'il faut accepter parce qu'elles sont nécessaires.

Sans doute on aimerait que les hommes revêtus des plus hautes dignités de la Religion ne soient jamais soumis aux faiblesses, aux imperfections de la nature. On voudrait que les Papes qui, sur terre, représentent Jésus-Christ, soient parfaits; on rêverait qu'ils soient de purs esprits. Un Pape sujet aux infirmités, un Pape malade, un Pape mourant, un Pape se trompant dans les choses qui ne sont point du domaine de l'infaillibilité, dans son gouvernement temporel par exemple, un Pape ayant des défauts de caractère, un Pape pécheur... tout cela nous froisse. Il faut cependant rester dans les limites de la raison et du bon sens et se garder des entraînements de l'imagination. Si vous êtes si délicat, que vous ne puissiez supporter une telle vue, regardez au ciel ; sur terre les choses sont ainsi faites, et puisse-t-il ne s'y passer jamais rien de plus choquant !

Toutefois ne nous y trompons pas ; parmi ces critiques si sévères, si éprises du besoin d'idéaliser, combien ressemblent, nous demandons au lecteur

pardon de la familiarité de ces détails, combien ressemblent à certaines personnes prudes qui se montrent blessées par un mot un peu cru, mais point du tout par des actions coupables, ou bien encore à certaines jeunes Anglaises éthérées qui, dit-on, se nourrissaient en public de crème, de miel, de friandises, d'eau pure, mais se faisaient servir en particulier des viandes saignantes e*t des liqueurs fortes.

Soyons de bonne foi : n'est-ce pas souvent l'orgueil plus ou moins déguisé qui dicte nos appréciations ?

Pour nous, nous ne comprenons pas bien nettement en quoi l'obéissance à un homme qui représente la Religion serait plus humiliante que l'obéissance à un homme ou à des hommes qui représentent la force, ou le nombre, ou la tradition.

Ici ce n'est pas un guerrier violent, un jeune homme débauché, une femme frivole, un tyran aux cent têtes qui impose sa volonté; c'est le plus souvent un vieillard au cœur paternel .qui commande avec douceur, un Pontife pacifique, un homme qui offre la triple garantie de l'âge, du célibat et du sacerdoce, ainsi que l'a justement remarqué de Maistre. Le célèbre Addison a écrit :

« Le Pape est ordinairement un homme de grand savoir et de grande vertu, parvenu à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rarement ou vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de son peuple » (1).

En somme, si dans le cours de bientôt dix-neuf

(1) V. Supplément au Voyage de Missoni.

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siècles, les catholiques ont pu déplorer la conduite de quelques rares Pontifes, plus ou moins librement élus, les Papes n'en présententpasmoinslaplusbellesériede grands hommes et d'hommes vertueux qu'ait produits la race humaine (i). Nous ne croyons pas qu'un historien sincère le puisse nier. C'est en parlant de la biographie des Papes qu'un auteur a pu dire : le tableau qu'elle présente « est si constamment uniforme que l'histoire crie au scandale quand elle rencontre la mémoire d'un Pontife romain qui a eu le malheur de vivre comme vivent ordinairement presque tous les princes ; et qu'il est restreint le nombre de ceux-là ! Pour trouver un Pape manifestement trop séculier, il faut remonter par-dessus la tête de quarante et un autres, tous remarquables par leur profonde piété, jusqu'à l'immortel Léon X » (2).

Un ancien garde des sceaux de France a écrit sur ces questions les lignes suivantes :

« Grâce à Dieu les conditions du pouvoir temporel des Papes ne sont ni plus lourdes ni plus blessantes que celles de tous les pouvoirs sans lesquels nulle société ne peut vivre Que des esprits sérieux, habitués à admettre toutes les conditions nécessaires du pouvoir, se révoltent à l'idée de celles-là, voilà ce que je ne puis comprendre. Un Pontife roi paraît-il donc plus étrange qu'une reine pontife? semble-t-il plus

(1) V. Tenogi, Souveraineté temporelle.

(2) V. Pavy, Esquisse d'un traité sur la souveraineté temporelle, p. 398.

singulier de voir Pie IX instituer des magistrats que d'entendre la reine Victoria prescrire des jeûnes ou publier des mandements ? Un Pape protecteur des arts choque-t-il plus les esprits qu'une femme chef de l'armée, ou un enfant législateur ? Je ne voudrais offenser ni le chevaleresque royalisme des fils des compagnons de Guillaume le Conquérant, fléchissant le genou devant leur gracieuse souveraine, ni la généreuse fidélité des antiques hidalgos recevant des mains d'Isabelle seconde l'étendard de Castille, pour combattre en Afrique les Maures que la première avait chassés de Grenade. Je ne voudrais parler ni à la France ni à la Prusse des minorités orageuses et des infirmités royales ; mais qui ne voit que le dogme, si tutélaire d'ailleurs, de la succession dynastique peut mettre les fidélités à de bien plus rudes épreuves que le choix si solennellement préparé et garanti des Pontifes ? Et je m'étonnerais surtout que les amis sensés de la liberté qui savent respecter les couronnes héréditaires, voulussent briser la seule qui soit restée élective, la seule qui puisse décorer encore un front plébéien » (i).

S 4. Pour en revenir à l'importance du pouvoir temporel, si elle était médiocre, on ne verrait pas les impies mettre tant d'acharnement, tant de persévérance à attaquer ce pouvoir; ils ne feraient pas d'une

(1) V. Sauzet, Rome devant l'Europe, p. 72.

telle tâche, qui est toujours à recommencer, une affaire capitale qui doit primer tout le reste. Ces hommes, au contraire, ont fort bien compris que la souveraineté temporelle, en assurant l'indépendance et la dignité des Papes, est utile à l'exercice du ministère apostolique, et que ce ministère a toujours formé en réalité le principal obstacle, le boulevard séculaire qui a empêché la réussite des projets d'anarchie et de révolution universelle.

Si le pouvoir temporel était nuisible à la Papauté, comme ils le prétendent parfois pour faire illusion aux masses, et comme le répètent certains catholiques imprudents et orgueilleux, pense-t-on que ces sectaires endurcis dont nous avons entendu le langage, seraient si ardents à en débarrasser l'Eglise? ne seraientils pas, au contraire, les chauds partisans d'un pouvoir qui lui nuit, puisque, de leur propre aveu, c'est la Papauté, c'est l'Eglise, c'est la Religion catholique qu'ils poursuivent d'une haine irréconciliable?

A qui fera-t-on croire que c'est dans l'intérêt de la Papauté et pour qu'elle soit plus digne, plus vénérée, plus dégagée des embarras terrestres, que les scélérats que nous avons vus à l'œuvre, se parjurent, assassinent, lancent des bombes, font sauter des casernes, imposent leurs volontés aux rois?...

S 5. D'autre part il faut remarquer l'admirable énergie avec laquelle les Papes ont défendu leur souveraineté temporelle, non comme un bien propre et per-

sonnel, mais comme le patrimoine de l'Eglise, comme le bien des catholiques du monde entier. Certes, s'il ne s'e'tait agi que de leur inte'rêt personnel, que de leurs goûts particuliers, que des avantages et des honneurs mondains attachés à la possession d'un principat civil, combien auraient re'pondu comme Pie VII en 1808, à M. Alquier, l'envoyé' de Napoléon : « Dites à votre souverain que monter sur ce trône c'est pour nous la même chose que de fouler aux pieds un plancher ? » Un Pape, un saint canonisé, Pie V, a donné la formule du serment que tous les Papes ont dû prêterdepuis, et il l'a imposé également à tous les cardinaux. Avait-il la crainte que quelqu'un de ses successeurs, en face des prières ou des menaces, des arguments séduisants ou des violences, ne se laissât entraînera abandonner un pouvoir pour lequel on suscitait tant de difficultés, et, par une conséquence forcée, à amoindrir l'indépendance Pontificale? a-t-il voulu prémunir les Papes futurs contre les abus d'un népotisme funeste dont quelques-uns avaient donné l'exemple? Peu nous importe. Depuis plus de trois siècles, tous les cardinaux jurent solennellement de ne jamais conseiller l'aliénation de tout ou partie des possessions du Saint- Siège, et la bulle Admonet nos frappe d'excommunication celui d'entre eux qui oserait donner un pareil conseil au Pape. Dans le conclave, chaque cardinal est tenu de prêter serment qu'il observera, s'il est élu Pape, le contenu de ladite bulle; après son élection, le Pape confirme ce serment, et il le répète par écrit après son couronnement.

On voit par cette abondance de précautions, quelle importance les Papes, même les plus détache's des honneurs et des biens terrestres, depuis Pie V jusqu'à Léon XIII, ont mise à la possession de ce territoire qui s'appelle les Etats de l'Eglise, territoire qu'ils n'ont pas désiré voir s'étendre, de peur d'augmenter leurs occupations temporelles, et qu'ils n'ont pas consenti à voir diminuer, afin de conserver telle que les siècles l'ont faite, une situation indépendante et favorable à l'exercice du pouvoir spirituel.

Le bruit qui se fait depuis tant de siècles autour de ce domaine, pour l'arracher à la Papauté par la ruse ou par la violence; la résistance et les protestations des Pontifes en face des usurpateurs, proviennentd'une cause unique. C'est que ce petit pays, illustré par tant de gloires, porte avec lui à un très haut degré la liberté de l'Eglise catholique, et nous pourrions ajouter, l'histoire à la main, la liberté du monde; c'est que si les adversaires de l'Eglise pensent avec Mazzini que l'abolition du pouvoir temporel entraînera à la longue le genre humain hors de la puissance spirituelle, ses défenseurs croient avec Léon XIII (ainsi qu'il l'écrivait en 1887) « que jusqu'ici l'unique moyen dont la Providence s'est servi pour défendre comme il convient la liberté des Papes a été leur souveraineté temporelle, et que quand ce moyen a manqué, les Pontifes ont toujours été ou persécutés, ou prisonniers, ou exilés, ou soumis au pouvoir d'un autre, et par conséquent dans la condition de se voir rejetés a chaque événement sur l'une ou l'autre de ces voies. » L'histoire

de toute l'Eglise l'atteste, dit le même Pape, et il ajoute : « La guerre qui est faite au Principat civil des Papes par les sectes, qui en abattant le pouvoir temporel ont voulu s'aplanir la voie pour prendre d'assaut le pouvoir spirituel des Pontifes, cette guerre ellemême prouve clairement qu'aujourd'hui encore la souveraineté civile des Papes est un moyen légitime et voulu par la Providence pour faciliter l'exercice régulier de leur pouvoir apostolique » (1).

On le voit donc, la question du pouvoir temporel est d'une importance extrême. Les adversaires le montrent par l'acharnement exceptionnel de leurs attaques : fas est et ab hoste doceri. La sainte, l'indomptable et séculaire obstination de la résistance nous le prouve aussi.

(1) Lettre de Léon XIII au cardinal Rampolla, i5 juin 1887.

§ 6. Abordons maintenant plus directement notre sujet.

Nous avons dit que la raison montrait qu'une souveraineté temporelle est nécessaire au Pape pour l'exercice normal et régulier de sa puissance spirituelle, et que l'histoire venait à l'appui de cette conclusion. Nous mènerons de front et très rapidement ces deux démonstrations, en insistant surtout sur l'époque actuelle, puisque l'étude à laquelle nous nous livrons est une étude contemporaine.

Pendant les premiers siècles de l'Eglise on a vu les Papes sans pouvoir temporel, mais alors ils étaient emprisonnés, persécutés, mis à mort. Leur action subissait mille entraves; ils étaient à la merci de la force brutale. « Sous les Césars païens, disait il y a quelques mois un sénateur français, M. Chesnelong, la Papauté compta soixante martyrs; elle ne connut que l'indépendance que la mort assure à ceux qui mettent le devoir au-dessus de la vie. »

Sans remonter plus haut que la fin du siècle dernier, nous trouvons que dans l'espace de moins de cent ans quatre fois les Papes ont été privés de leur pouvoir temporel.

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§ 7. En 1798, la République française de'pouillait Pie VI de ses Etats, prétextant qu'il n'était pas à la hauteur de son temps, que son gouvernement était une vieille machine qui craquait de toutes parts; il fallait relever les autels de la liberté, et l'on vit une procession de saltimbanques pénétrer dans Saint- Pierre de Rome pour remercier le Ciel du rétablissement de la République. Le Pape, vieux et malade, demandait à achever de mourir à Rome; « on meurt partout », lui répondait Haller, représentant du gouvernement. Il mourut àValence, alors qu'un ordre du Directoire exigeait qu'il fût traîné jusqu'à Dijon.

On juge quelle dignité, quelle liberté pour l'exercice de son ministère spirituel pouvait rester au Pape, ainsi dépouillé et livré à de tels bourreaux.

Le Pape nouveau rentra à Rome le 3 juillet 1800, quand la République française, qui en avait chassé son prédécesseur, était agonisante.

§ 8. Neuf ans plus tard, ce n'est plus la République, c'est le pouvoir autocratique d'un illustre conquérant qui somme le Pape de renoncer à son domaine temporel et qui crée un roi de Rome ; Pie VII est privé de ses Etats, surtout parce qu'il n'a pas voulu s'associer à la lutte de Napoléon contre Y hérétique Angleterre (1).

(1) « Je me suis considéré, ainsi que mes prédécesseurs de la deuxième et troisième race, comme fils aîné de l'Eglise, comme ayant seul l'épée pour la protéger. » (Lettre du 6 janvier 1807.)

« Mais nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi,

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Encore une fois, quelle dignité', quelle sécurité pour l'exercice du pouvoir spirituel, restaient au Pape de 1808 à 1814, à Rome, à Savone et à Fontainebleau, alors qu'il était soumis à toutes les séparations, à tous les isolements, à toutes les menaces, à toutes les séductions, à toutes les tortures d'esprit que pouvaient inventer les savants caprices de l'impérial despote?

A la chute de Napoléon, le Pape recouvre ses Etats.

§ 9. En 1848, parce que Pie IXa voulu rester fidèle aux principes de neutralité, parce qu'il a refusé de joindre ses troupes à celle du Piémont pour attaquer l'Autriche dans les plaines de la Lombardie, il est

dans le temporel, les mômes égards que je lui porte pour le spirituel, et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers les hérétiques ennemis de l'Eglise, et devant des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien... Tous mes ennemis doivent être les siens. Il n'est donc pas convenable qu'aucun agent du roi de Sardaigne, aucun Anglais, Russe ni Suédois, réside à Rome ou dans vos Etats, ni qu'aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre dans vos ports. » (Lettre du i3 février 1807.) Voir la correspondance de Napoléon I".

Mais Pie VII, au lieu d'obéir, avait répondu : « Grandes ou petites, les souverainetés conservent toujours entre elles le môme rapport d'indépendance; autrement on met la force à la place de la raison. La nécessité seule de repousser une invasion hostile ou de défendre la religion mise en péril, a pu donner à nos prédécesseurs un juste motif de sortir de leur état pacifique. Si quelqu'un d'entre eux, par faiblesse humaine, s'est écarté de ces maximes, sa conduite, Nous le disons hautement, ne pourra jamais servir d'exemple à la Nôtre. » On sait comment finit la querelle du loup et de l'agneau. Le 2 février 1808 le général Miollis entrait à Rome; et le 17 mai 1809 Napoléon rendait un décret dont l'art. 1" portait : les Etats du pape sont réunis à l'Empire français; art. 5 : les revenus du pape seront portés jusqu'à deux millions de francs libres de toute redevance. Enfin, le 10 août, le général Radet l'arrachait de Rome, puis on le traînait à Florence, à Grenoble, à Valence, à Avignon, à Savone.

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chassé par la Révolution cosmopolite qui siège à Rome.

Ce ne fut là qu'une bourrasque, car la France le rétablit bientôt sur son trône. Mais c'est chose vraiment piquante et bien digne d'être rappelée, que d'entendre, lorsque le Pape à Gaëte était l'hôte respecté du roi de Naples, le gouvernement piémontais déplorer « que Sa Sainteté fût en trop grand péril de succomber aux influences de ce souverain!!! »

La révolution vaincue devait prendre sa revanche; elle allait faire servir à ses fins criminelles et le Roi de Piémont et l'Empereur des Français, tous deux déplorablement ambitieux, tous deux subissant l'influence de sectaires avec lesquels ils s'étaient compromis.

ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉffeÉÉ

§ 10. Nous n'avons pas à revenir sur ce que nous avons dit dans de précédents chapitres et nous prenons la situation telle qu'elle existe actuellement.

Une importante objection se présente de suite. On nous dit : sans doute les temps passe's nous ont montre' que, lorsque les Papes étaient privés de leur pouvoir temporel, ils manquaient de sécurité et de liberté extérieure pour l'accomplissement de leur ministère; cela ne peut être nié. Mais aujourd'hui la situation est différente : une loi de garanties, votée par le Parlement italien, accorde au Pape de l'argent, des honneurs et une liberté souveraine. Sa personne est sacrée, sa demeure inviolable; les insultes publiques contre lui doivent être poursuivies comme celles qui s'adressent au Roi d'Italie; il a la franchise du télégraphe et de la poste, etc.. S'il lui plaît, depuis plus de vingt ans, de n'avoir pas voulu recevoir un centime de l'argent du gouvernement italien, s'il lui plaît, depuis plus de vingt ans, de ne pas sortir une fois des murs du Vatican qu'il transforme en prison volontaire, cela le regarde; mais sa liberté est complète; nous n'en voulons pour preuve que ses fameuses protestations qu'on peut lire partout, et l'espèce d'apothéose que lui ont faite ses partisans en l'honneur du Jubilé 1888.

L'objection peut être faite de très bonne foi, nous en convenons. Sans doute c'est la mauvaise foi qui l'exploite partout et même en très hauts lieux; mais comme elle a une apparence spécieuse, il convient de l'examiner avec soin.

Que la loi du i3 mars 1871, dite loi des garanties, votée à la hâte par le Parlement italien pour se faire pardonner la spoliation du Saint-Siège, ait réservée au Pape une dotation annuelle de 3, 225, 000 francs (1), c'est chose certaine: « la dite dotation, dit l'article4, sera inscrite au Grand Livre de la dette publique sous forme de rente perpétuelle et inaliénable, au nom du Saint-Siège. » De sorte que si le Pape voulait à cette heure (septembre 1891) réclamer au gouvernement italien 67,725,000 francs, sans parler des intérêts, ce gouvernement n'aurait qu'à les verser, en vertu de la loi qu'il s'est imposée.

Mais Pie IX et Léon XIII, jusqu'ici, par un sentiment de haute dignité et de grandeur que comprennent bien les âmes délicates, n'ont rien voulu recevoir des usurpateurs et ont mieux aimé vivre et faire vivre leurs œuvres des libres et pures offrandes de leurs enfants. On comprend, toutefois, que le Pape ne peut savoir, à qui lui a pris ses Etats et ses revenus, aucun gré de lui laisser une part d'argent, et de ne pas lui prendre Saint-Pierre et le Vatican.

Du reste, il est permis de se demander quelle atti-

(i) Napoléon i" ne promettait que deux millions au Pape après l'avoir dépouillé.

tude aurait le gouvernement italien dont on connaît la situation financière à cette heure, si le Pape déclarait qu'il consent à recevoir la dotation que chaque anne'e, depuis 1871, le gouvernement s'est engagea mettre de côté pour lui. Il est bien évident qu'en conscience le Pape pourrait la réclamer et l'accepter comme une restitution. Mais que diraient M. Crispi et le ministre des finances?

N'insistons pas trop; un refus, après tout, ne serait qu'une violation de plus des engagements pris ; et cela de la part d'un gouvernement qui en a tant violé; ne sait-on pas que, suivant la phrase d'un document officiel, et qui contient à l'avance le jugement de l'histoire :

« Ce gouvernement a perdu le droit d'être cru ? »

Nous pensons, quant à nous, que ces messieurs s'empresserait de se reconnaître débiteurs, demandant des délais pour payer; quitte à présenter perfidement le Pape comme affamant l'Italie, comme l'auteur unique de ses misères et comme ayant reconnu tacitement, par le fait seul de cette demande, la valeur de la loi des garanties et des annexions qui l'ont précédée. Ne serait-ce pas tout à fait dans le caractère de ces hommes? Passons.

Sans doute il est bien vrai que la loi des garanties porte textuellement ce qui suit :

La personne du Souverain Pontife est sacrée et

Art. 1. inviolable.

Art. 2. — L'attentat contre la personne du Souverain Pontife et la provocation à le commettre sont punis des peines

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établies pour l'attentat et pour la provocation à le commettre contre la personne du Roi. Les offenses et injures publiques commises directement contre la personne du Souverain Pontife par des discours, des actes ou par les moyens indiqués par l'article ier de la loi sur la presse, sont punies des peines établies à l'article 19 de cette même loi.

Nous savons également que l'article 9 est ainsi

Le Souverain Pontife est pleinement libre de remplir toutes les fonctions de son ministère spirituel, et de faire afficher à la porte des basiliques et églises de Rome tous les actes du susdit ministère.

D'autres articles lui accordent encore d'autres honneurs, franchises et privilèges. Mais ces prérogatives soumises à la compétence du conseil d'Etat ou de la cour de Cassation du royaume italien, le Pape les a repoussées dédaigneusement comme dérisoires, et aucun gouvernement, catholique ou non, ne les a reconnues comme valables dans aucun traité international. En effet il était facile de prévoir ce qu'il en adviendrait.

Est-ce que ces fameux articles ont empêché, est-ce qu'ils empêchent encore de crier impunément : à bas le Pape ! mort au Pape ! à bas le Vatican ! vive Crispi ! vive Giordano Bruno ! Est-ce que des processions carnavalesques, autorisées par le gouvernement, n'ont pas été des injures publiques à la Religion et au Pape ? Et les scènes qui ont accompagné le transfert des cendres de Pie IX, les a-t-on oubliées?

Mais que parlons-nous de faits tolérés ou encoura-

gés par l'autorité? Il y a plus : ne sait-on pas que ce sont les circulaires mêmes des ministres, qu'ils s'appellent Mancini ou Grispi, leurs discours publics, les journaux qu'ils inspirent ou qu'ils payent, qui sont remplis de menaces et d'injures à la Papauté', et qu'il faudrait poursuivre en vertu de la loi des garanties, si cette loi était prise au sérieux par ceux-là mêmes qui l'ont faite ? On a fait observer avec raison que si, au lieu d'une loi en faveur du Pape, on avait fait une loi de haine qui abandonnerait nominativement la personne du Pape aux injures de la canaille haute et basse du Royaume d'Italie, les infamies et les diffamations n'auraient été ni plus graves ni pires que celles qui ont lieu sous la loi des garanties (i). « L'expérience a montré quelle est la valeur pratique de cette loi, du moment qu'elle n'empêche pas le Chef de l'Eglise catholique d'être exposé à Rome à mille outrages toujours impunis, du moment que le gouvernement nie solennellement l'extraterritorialité du Vatican lui-même, et qu'on va jusqu'à intercepter et à ouvrir les lettres adressées au souverain Pontife » (2).

§ 11. Et le nouveau code pénal italien, voté en 1888, sous la pression du ministre Grispi. Il est très doux ce code pour les assassins (vingt ans de prison); très doux pour ceux qui commettent des attentats à

(1) V. la Civiltà cattolica, juillet 1877.

(2) V. la verità intorno alla questione Romana, page 44.

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la pudeur (trente mois à cinq ans de prison) ; très doux pour les bigames; très doux pour les voleurs; très doux en un mot pour les crimes contre les mœurs, contre l'ordre social (i). Il réserve toute sa séve'rité pour les bons catholiques, pour les patriotes éclairés, pour les prêtres fidèles. Ecoutez l'article 101 et comprenez la généralité voulue des termes, l'élasticité perfidement calculée des expressions:

Art. 101. — Quiconque commet un acte tendant à soumettre l'Etat ou une de ses parties à un pouvoir étranger ou à en altérer l'unité, est puni de la peine des travaux force's à perpe'tuité.

De telle sorte que si un honnête citoyen fait des démarches pour rendre au Pape Rome, qui lui appartient, ou seulement la cité Léonine, il encourt les travaux forcés à perpétuité, puisqu'il tend à soumettre une partie de l'Etat à un pouvoir étranger, à altérer l'unité de l'Etat : les travaux forcés à perpétuité ! Un meurtrier aurait au maximum vingt ans de prison.

L'article 174 est conçu dans le même esprit :

Le ministre d'un culte qui, abusant de la force morale dérivant de son ministère, excite à méconnaître les institutions et les lois de l'Etat ou les actes de l'autorité, ou à transgresser autrement les devoirs envers la patrie ou ceux qui sont inhérents à une charge publique, ou bien porte dommage aux intérêts patrimoniaux légitimes, ou trouble la paix des familles, est puni de la prison de six mois à trois ans, avec une amende de 5oo à 3.ooo francs et de l'interdit temporaire ou perpétuel du bénéfice ecclésiastique.

(1) V. le Correspondant du 10 février if

On comprend que cette loi que nous appelons perfide,un illustre Anglais, le cardinal Manning, ait pu la désigner ainsi : « une loi orientale par sa tyrannie, atroce par son caractère ». Elle émane, au reste, d'un des pires sectaires de la franc-maçonnerie et n'a rien par conséquent qui doive nous étonner.

Que devient, au milieu de tout cela, la liberté du Pape, et ses décisions même en matière de dogme et de morale? et ses discours et ses encycliques? Comment les faire connaître, s'ils choquent le gouvernement italien ? Qui osera les afficher aux portes des basiliques, si celui qui les affiche ou les transmet peut être condamné aux galères à perpétuité ou seulement à trois ans de prison et à 3. ooo francs d'amende, parce que la Cour de cassation aura décidé que le Pape est sorti de son domaine spirituel, parce que le tribunal correctionnel aura jugé que ce ministre du culte excite à méconnaître les institutions de l'Etat ou les actes de l'autorité, parce que la cour d'assises, ou nous ne savons quel tribunal, aura reconnu que ce laïque a commis un acte tendant à soumettre l'Etat à un pouvoir étranger? Et qu'est devenue la loi des garanties? Comment encore admettre le droit que s'est réservé le gouvernement du Roi d'annuler l'acte Pontifical qu'il jugerait abusif, d'en empêcher la publication s'il la croit propre à troubler la paix ?

S 12. Il esttrès vrai encore que le Pape n'est pas matériellement prisonnier au Vatican. Ce qui l'y retient

igO LE POUVOIR TEMPOREL

c'est surtout un sentiment d'honneur et de dignité ; car, si on l'invite à sortir, à user de sa liberté, c'est après lui avoir rendu l'usage de cette liberté moralement, mais non matériellement impossible.

Il y a des outrages, des menaces auxquels le Pape ne doit pas volontairement s'exposer; il y a des luttes entre les Romains fidèles et la canaille, auxquelles il ne veut pas donner lieu, d'autant plus qu'à certains jours les auteurs des désordres, les assassins même, sont acquittés juridiquement. Ce n'est point là une gratuite hypothèse, et l'on a pu déjà expérimenter la justice des tribunaux italiens en pareils cas. Du reste, en dehors même de la question d'outrages et de désordres, le Pape, acceptant les honneurs hypocrites des usurpateurs, ne ferait-il pas dire qu'il s'est réconcilié avec les nouveaux maîtres de l'Italie, puisqu'il reçoit leurs hommages, puisqu'il bénit publiquement, dans les rues de Rome, le Roi et ses soldats î (i).

Si donc la plaisanterie attribuée au jeune Empereur d'Allemagne, lors de sa visite à Rome, par le journal des conservateurs anglais, le Standard, sur la prison du Vatican, était vraie, ce dont il est permis de douter, cette boutade d'un goût contestable ne prouverait rien, ou prouverait seulement qu'à Berlin on comprend mieux la force que la dignité. M. de Bismarck s'est défendu d'avoir jamais dit que la force devait primer le droit ; son maître ne tolérerait cer-

(i) V. la Civiltà cattolica.

NECESSITE DU POUVOIR TEMPOREL igi

tainement pas qu'on dise qu'il a voulu se moquer de l'attitude si noble de Léon XIII.

Voici au surplus quelques renseignements sur la liberté laissée au Pape ; ils sont tirés de YOsservatore romano du 24 juillet 1890 :

« Le Vatican est en état de siège, et ce siège qui l'entoure et le resserre est des plus étroits et rigou-

:ux, comme il est des plus odieux et insupportables.

« Le Saint-Père est épié dans chacun de ses actes de ses dires ; tous ceux qui l'entourent le sont de îême, tout comme ceux qui vont au Vatican pour iffaires ou par devoir. Et ce n'est pas seulement le Vatican avec tout son circuit extérieur qui est gardé continuellement et attentivement; l'insolente curiosité et l'indécent espionnage, par des artifices et des manèges qui, pour être rusés, ne sont pas moins très connus, osent pénétrer aussi jusque dans la demeure, qui devrait être si respectée, du Vicaire de Jésus-Christ.

« Certaines constructions des édifices voisins ont été portées à des hauteurs hors de toute proportion artistique, et servent désormais de tours d'observation ou plutôt d'espionnage pour tout ce qui peut se passer dans l'enceinte du Vatican; le Saint-Père luimême ne peut plus librement se promener, et pas même dans la partie la plus reculée de son jardin ; de sorte que, pour fuir les regards insolents d'ignobles curieux, il devra bientôt se résoudre à se promener uniquement dans les loges et les musées du Vatican.

« Et ce n'est pas tout. Pour peu que le Souverain Pontife dévie de ses habitudes quotidiennes ou choisisse un endroit du palais ou du jardin plutôt qu'un autre, aussitôt ce sont mille commentaires fantastiques et mille insinuations malignes qui se colportent dans les colonnes des journaux irre'ligieux; puis, par la voie officieuse, sinon d'une manière complètement officielle, on fait courir sur les ailes du télégraphe et l'on crie aux quatre vents les particularités les plus ridicules, les mensonges les plus impudents et les appréciations les plus perfides, non seulement sur le fait matériel en soi, mais encore sur les intentions de l'auguste prisonnier.

« Il nous peine de le dire et le cœur nous en saigne, le Pape se trouve ainsi plus surveillé que le plus vulgaire criminel. »

§ i3. Mais supposons que rien de tout cela n'existe. La liberté du Pape est entière, absolue, souveraine; on met tout à son service : argent, honneur, droit d'affiches sur les basiliques, franchise de poste et de télégraphe, etc Eh bien, soit : ne parlons pas de bulle

séquestrée, comme le fut celle d'excommunication ; ne parlons plus des obsèques de Pie IX, des protestations et des plaintes de ce Pape, ni de celles de son successeur. Admettons, pour un moment, que tout cela n'existe pas.

La liberté du Pape est entière; ce n'est point par calcul, par hypocrisie, par crainte de l'Europe, à qui

l'on a fait des promesses pour se faire pardonner le crime de la spoliation, qu'on laisse au Pape une certaine liberté'. Non, c'est de grand cœur, par conviction, par respect et par justice. Sa personne est inviolable et sacrée; le ministère public met autant de zèle à poursuivre devant les tribunaux italiens les injures publiques qui s'adressent au Pape, que celles qui s'adressent au Roi. Admettons tout!!! Le roi actuel Humbert a le désir et surtout le pouvoir de faire respecter l'indépendance du saint Père, même lorsqu'elle le gêne et le condamne; M. Grispi, le premier ministre d'hier et peut-être celui de demain, n'est pas le valet de la franc-maçonnerie, il était plein d'égards pour Léon XIII; nous le voulons bien !!!

Mais tout cela est absolument et nécessairement précaire ; tout cela peut se modifier en un instant. Un roi si bien disposé, si énergique, et surtout si libre, peut changer de sentiments, peut avoir pour successeur un roi hostile ou faible, ou complètement esclave des sectes. Ce ministre à l'esprit vaste, au cœur généreux, ce ministre plein de respect pour la religion, pour la justice, pour la morale et publique et privée, rempli d'égards pour les droits de la Papauté, peut être remplacé par un ministre sectaire, à l'esprit étroit, au cœur sec, se jouant dp la religion comme de la justice et de la morale ; et le Pape, qui matériellement dépend de ce roi, de ce premier ministre et des autres ministres, le Pape pourra voir de si belles dispositions changées en hostilité formelle.

Tout cela est-il exact ? et qu'y peut-on répondre ?

N'y a-t-il pas, purement et simplement, à conclure comme Le'on XIII, lequel, dans une langue rigoureusement philosophique, dont chaque mot porte et a, pour ainsi dire, une précision mathématique, écrivait récemment que le Pape : « dans l'état actuel des choses, est, plus qu'en son pouvoir propre, au pouvoir d'autres personnes de la volonté desquelles il dépend de modifier, quand et comme il leur plaît, selon le changement des hommes et des circonstances, les conditions même de son existence ».

On le voit donc, le régime de la soi-disant loi des garanties ne remplace pas pour le Pape la possession d'un territoire nécessaire à la dignité, à la liberté, à la sécurité de son ministère. Car il ne faut pas confondre une liberté apparente, ou même réelle, mais tout à fait momentanée, absolument précaire, résultat d'un calcul ou d'une crainte, fruit de l'hypocrisie, piège tendu à l'ignorance ou à l'indifférence, avec une liberté franche, digne, loyale, solidement assise, difficile à entamer, visible aux yeux de tous.

Que si un puissant voisin, après s'être emparé de votre propriété, consent à vous laisser une partie de votre habitation, promet de vous donner une part de vos revenus, s'engage même à vous faire respecter et obéir par ses domestiques, à faciliter toutes vos relations avec vos voisins..., qui ne voit que cet homme se moque de vous, lorsqu'il soutient que vous êtes parfaitement libre, indépendant et respecté, et que vous avez tort de vous plaindre ?

L'indépendance du Pape, hôte d'un roi de Rome, si elle est re'elle, est donc forcément relative et précaire.

$ 14. Il y a plus, et on pourra voir, par ce que nous allons dire, combien il est nécessaire que le Pape réside nonpaschezles autres, maischez lui. Si aulieu de l'antagonisme qui existe entre le Pape et le gouvernement italien il y avait accord parfait, si la nation chez laquelle il habitait était pour lui pleine d'égards, un autre péril apparaît aussitôt. C'est l'influence du gouvernement sur les actes du Pontife, ou seulement la crainte de cette influence. Ni Léon XIII ni son prédécesseur n'ont pu être soupçonnés d'avoir agi sous l'influence du gouvernement italien, précisément parce qu'il y a antagonisme, parce que les actes Pontificaux sont en opposition avec les intérêts et les désirs du gouvernement civil du pays. Mais dans le cas opposé, dans le cas d'un accord complet, il serait à craindre, ainsi que le déclarait Pie IX, que « les peuples et les rois ne se tournent pas vers l'Évêque de Rome avec une pleine confiance, avec un entier dévouement, quand ils le verraient sujet d'un Souverain ou d'un gouvernement, quand ils ne le sauraient pas en possession de sa pleine liberté. C'est pourquoi surgirait toujours en eux un fort soupçon et une crainte continuelle que le Pape dans ses actes ne suivît l'influence du Souverain et du gouvernement sur le territoire duquel il demeurerait. Et sous ce prétexte, les déterminations du Pontife bien souvent ne seraient pas obéies. » (Alloc. du 20 avril 1849.)

Quand les Papes étaient e'tablis à Avignon, dit l'historien protestant Green, on les croyait devenus créatures du Roi de France ; les Anglais ne voulaient rien avoirde commun avec un Pape français, et menaçaient de lapider ses légats, s'ils mettaient les pieds dans leur île. « Si le Pape fût resté à Avignon, dit aussi l'historien Jean de Muller, il serait devenu un grand aumônier de France, qu'aucune nation n'eût reconnu à l'exception de la France. »

Que dire encore du cas où la Puissance chez laquelle résiderait le Pape serait en guerre avec une autre nation ? Les relations entre cette nation et la Papauté seraient impossibles au grand détriment des intérêts catholiques ; les alliés de cette nation ne pourraient pas davantage communiquer avec le Saint- Siège. Cette raison, à elle seule, suffirait pour montrer que le Pape doit être chez lui. Un événement récent en établit jusqu'à l'évidence la nécessité. Le 2 octobre 1891 quelques jeunes Français en pèlerinage dans la Ville Eternelle inscrivent sur un registre déposé aux pieds du tombeau de Victor-Emmanuel ces mots : Vive le Pape! Il n'en faut pas davantage pour mettre en péril non pas seulement la tranquillité, mais la vie de plusieurs centaines de Français. Les insultes, les coups, les crachats se renouvellent pendant plusieurs jours, mettent fin aux pèlerinages annoncés et rendent difficiles les communications des catholiques de France avec le Chef de l'Eglise (1).

(1) V. Pièce justificative N.

Si au lieu de relations tendues on supposait l'état de guerre de'clare'e, quelles communications seraient possibles? Faudra-t-il être en rapport d'amitié avec le Gouvernement italien pour pouvoir communiquer sans péril avec le Chef suprême de l'Eglise catholique ?

De toute part donc se montre visible, éclatante, la nécessité pour la Papauté d'avoir un territoire libre, un territoire à elle dont la possession et la neutralité soient garanties par les puissances catholiques et par toutes celles qui trouvent un intérêt à son indépendance et à l'efficacité de son action.

§ i5. On n'attend pas que nousexposions ici en détail toutes les raisons pour lesquelles les catholiques du monde entier réclament, comme ils en ont le droit, pour leur Chef spirituel, une Souveraineté territoriale, un Principat civil : les seuls mots d'indépendance, de sécurité, de dignité, disent beaucoup par euxmêmes ; qu'on veuille bien les peser.

Nous n'insisterons donc ni sur le secret des lettres concernant les affaires de conscience, ni sur les constantes relations avec les Evêques des autres nations, ni sur les couvents répandus sur le globe, et dont la plupart ont leur maison-mère à Rome, sous les yeux du saint Père, ni sur tant d'autres choses qu'un Pouvoir laïque, sous prétexte de sûreté publique, de légitime défense, de bon ordre à maintenir, pourrait se prétendre en droit d'interdire, de

limiter, d'entourer d'obstacles, au grand détriment des inte'rêts du Catholicisme dans le monde. Il y a mille points, ainsi qu'on l'a très bien dit, où l'autorité spirituelle du Pape peut se trouver en opposition avec l'autorité politique du gouvernement italien : la presse, les communications avec l'extérieur, la propriété ecclésiastique, l'existence des ordres religieux, l'éducation, l'enseignement, les collèges des diverses nations, les personnes attachées au service du Pape et aux divers offices ecclésiastiques (i).

On ne nous demandera pas non plus de relever la longue série de protestations des Papes Pie IX et Léon XIII contre les injustices, les insultes, les entraves de toute nature dont ils ont eu à se plaindre. Des protestations étaient légitimes, elles étaient inévitables ; elles resteront obligatoires jusqu'au jour de la réparation.

Qu'il nous suffise de dire, avec le Cardinal secrétaire d'Etat de Léon XIII, que « si le Pape demeurait privé de sa propre souveraineté territoriale; s'il était l'hôte et le sujet d'un autre pouvoir, il serait obligé d'avoir pour familiers, pour conseillers, pour auxiliaires et coopérateurs de toute sorte, indispensables à l'exercice du ministère apostolique, des personnes soumises à l'autorité étrangère d'un autre Prince » ; d'où il conclut très logiquement que ni la justice, ni l'indépendance, ni la dignité même du

(i) V. Civillà cattolica, 4 mars 1871.

Souverain Pontife, ne pourraient être sauvées dans ces conditions, si l'Italie persistait à garder les dépouilles du domaine temporel.

Qu'il nous suffise d'ajouter encore, avec les Evêques présents au consistoire du 9 juin 1862, que le Pape « ne doit être le sujet, ni même l'hôte d'aucun prince » ; que « dans la présente condition des choses humaines, au milieu de ce vaste conflit d'opinions et d'institutions, il est nécessaire qu'il y ait au milieu des trois continents du vieux monde un lieu sacré, un siège très auguste d'où se fasse entendre, tantôt aux peuples, tantôt aux princes, une voix grande et puissante, voix de justice et de vérité, impartiale et entièrement libre, que nul ne puisse comprimer par la crainte, ni circonscrire par la ruse ».

§ 16. Nous avons vu qu'une souveraineté territoriale est indispensable au Chef de l'Eglise catholique dans l'intérêt de sa liberté et de sa dignité. Il faut même, autant que possible, pour l'efficacité de son action bienfaisante, que les peuples et leurs chefs ne puissent même pas le soupçonner de n'être pas libre.

Or, la possession d'un territoire est une réelle, sérieuse et visible garantie d'indépendance.

Il est très certain qu'un chef de parti audacieux, qu'un brutal guerrier, qu'un roi autoritaire qui n'hésiterait pas à altérer, même à supprimer une bulle gênante, lorsque le Pape est sous sa main, ou sous la main d'un complice, d'un complaisant, y regardera à

deux fois, s'il faut pour cela envahir un petit Etat, massacrer ses défenseurs, etc.. Cela est évident et se comprend sans qu'il soit besoin d'explications.

Un obstacle de n'importe quelle nature, même matériel, même peu redoutable, a souvent suffi pour arrêter la main du crime ; cet obstacle tout au moins fait gagner du temps, et quand on a gagné du temps, quelquefois, on a tout gagné.

Que serait-ce donc si ce territoire était neutralisé ? s'il devenait vraiment intangible? Même à l'heure qu'il est, c'est bien encore cet asile de quelques pieds carrés, cet embryon de territoire auquel les Gouvernements étrangers ont fait défense de toucher, qui protège la personne et la vie du Souverain Pontife. Mais qui ne sent combien cette situation étroite est indigne du Chef de la Religion catholique, obligé à chaque instant de réclamer pour se faire rendre justice, de protester pour n'être pas envahi? Combien elle est honteuse pour les nations chrétiennes et pour leurs gouvernements, qui à la fin du xixe siècle n'ont pas su faire au Chef suprême de l'Eglise d'autre condition que celle-ci : aujourd'hui prisonnier de la Révolution, demain peut-être sa victime sanglante?

§ j 7. Nous avons dit que la question du pouvoir temporel n'est point, à la rigueur, article de foi, ne fait pas partie du dogme (1). C'est en tout cas un article de raison et de bon sens.

Les Papes des premiers siècles se sont passés du pouvoir temporel, et l'Eglise a vécu ; Léon XIII s'en passe, et l'Eglise vit. En dépouillant la Papauté pour la 172e fois peut-être, les révolutionnaires ne tueront pas l'Eglise, parce qu'elle ne peut pas mourir ; ils mettent seulement la Papauté dans une condition instable, anormale, indigne d'elle, honteuse pour les peuples chrétiens et nuisible pour tous; ils parviennent à entraver son action dans le monde et par conséquent à le priver des bienfaits qu'elle y répand, non seulement dans le domaine de la vie future, mais jusque dans les choses de la vie présente.

Placés à la fin du xixe siècle, à une époque où l'on aime les choses pratiques, nous laisserons de côté les abstractions et les utopies. Nous ne croyons pas utile

(1) Il est néanmoins bien certain que celui qui se déclarerait contraire au pouvoir temporel se mettrait en opposition avec l'enseignement du Pape et des Evoques.

de rechercher si quelque jour, dans le lointain des siècles futurs, la Papauté triomphante pourra se passer d'un principat civil qu'elle n'avait pas à son berceau.

Dans un procès d'inte'rêt public ou prive', quand, par exemple, il y a une question de propriété à trancher, un voleur à punir, le juge ne va. pas se demander si dans quelques milliers d'années la propriété individuelle ne sera pas détruite, la communauté de biens des premiers chrétiens rétablie. Lorsqu'il s'agit de questions actuelles et qu'on a un intérêt pressant à résoudre de suite, il ne faut pas se placer dans les nuages d'un avenir hypothétique; il est d'une importance extrême de ne pas confondre les temps, sous peine de s'exposer à tirer des conclusions absurdes, injustes et même criminelles.

Si on admet que les Papes doivent régulièrement, légitimement être privés de liberté, exilés, forcés de se cacher dans les catacombes, exposés aux insultes, aux coups même d'une populace en délire, jouets des factieux, soumis aux menaces ou aux caprices d'un empereur, d'un roi, d'un ministre, en un mot, sous le pouvoir d'autrui ;

Si on admet que c'est tout ce que les peuples civilisés, à la fin du xixe siècle, ont à offrir au Chef suprême du Catholicisme, il est évident qu'alors la Papauté n'a pas besoin d'un pouvoir temporel. Mais on nous permettra de croire que c'est là ce que souhaitent les ennemis acharnés de l'Eglise catholique qui veulent entraver son action en diminuant son Chef, et non ce

que doivent désirer les millions d'honnêtes chre'tiens répandus sur le globe. Ils ne sont pas tellement égarés parles sophismes de la presse contemporaine, sophismes renouvelés, nous l'avons dit, des vieux hérésiarques, qu'ils soient incapables de comprendre aujourd'hui ce que comprenaient déjà les hommes éclairés des siècles qui sortaient à peine de la barbarie.

Si on admet que les puissances de l'Europe et même du monde civilisé, les rois, les empereurs, les présidents de républiques, les assemblées qui gouvernent les nations sont prêts à accepter les décisions du Souverain Pontife, non seulement dans le domaine du dogme, mais encore dans tout ce qui a trait à l'exercice du ministère apostolique; que les peuples feront plier les chefs, les chefs plier les peuples, quand le Pape aura parlé et dans le sens qu'il aura indiqué, que le Pape aura à sa disposition les postes, les télégraphes, les armées, les flottes que le monde entier s'empressera de lui offrir, en s'inclinant sans hésitation devant des désirs qui sont des ordres; oh! alors, dans ces conditions, le Pape n'a pas besoin d'un pouvoir temporel, puisque le pouvoir temporel n'a d'autre but que de l'aider, de le soutenir dans l'accomplissement de sa mission spirituelle, et qu'on lui accorde bien plus même qu'il ne demandera jamais.

Laissons ces utopies : ni si bas, ni si haut ! restons dans l'ordre du possible et respectons ce que les siècles ont fait.

Que le Pape ait un territoire, assez faible pour ne pas donner d'ombrage, pour ne pas lui créer trop

d'embarras temporels, assez grand cependant pour qu'il y trouve quelques ressources, pour qu'il ait une certaine force matérielle qui le protège et arrête un instant les passions déchaînées; cela suffit, mais cela est nécessaire.

§ 18. Pour terminer ce sujet, écoutons encore quelques témoignages remarquables, et que l'on ne pourra certes soupçonner de trop de partialité. M. Guizot, l'illustre historien de la civilisation, s'exprime ainsi :

« L'union du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans la Papauté n'a pas été un fait systématiquement poursuivi et atteint au nom d'un principe rationnel ou d'une prétention ambitieuse. Le raisonnement et l'ambition y ont eu leur part; mais c'est la nécessité, une nécessité intime et continue, quia vraiment produit et maintenu ce fait à travers toutes sortes d'obstacles. En remplissant et pour remplir sa mission religieuse, en exerçant et pour exercer son pouvoir spirituel, la Papauté a eu besoin, absolument besoin d'indépendance et d'une certaine mesure d'autorité matérielle. Elle les a acquises d'abord dans Rome, puis autour de Rome, puis dans d'autres parties de l'Italie, successivement et à des titres divers : d'abord comme magistrature municipale, puis comme propriétaire territorial, et en vertu du pouvoir politique inhérent alors à la propriété, puis à titre de souveraineté pleine et directe. Les possessions et le gouvernement sont venus à la Papauté comme un appendice naturel et un appui

NÉCESSITÉ DU POUVOIR TEMPOREL 20 b

nécessaire de sa grande situation religieuse, et à mesure que cette situation se développait. Les donations de Pépin et de Charlemagne n'ont été que l'un des principaux incidents de ce développement à la fois spirituel et temporel, commencé de très bonne heure et secondé par les instincts des peuples comme par les faveurs des rois. C'est en devenant Chef de l'Eglise, et pour l'être réellement, que le Pape est devenu souverain d'un Etat » (i).

M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de V Empire (2), attribue à Napoléon des paroles auxquelles le fameux conquérant n'a pas toujours conformé ses actes, loin de là, mais les raisons qu'il a données ont gardé leur valeur :

« L'institution, disait le premier consul, qui maintient l'unité de la foi, c'est-à-dire le Pape, gardien de l'unité catholique, est une institution admirable. On reproche à ce chef d'être un souverain étranger. Ce chef est étranger en effet, et il faut en remercier le ciel. Quoi ! dans le même pays se figure-t-on une autorité pareille à côté du gouvernement de l'Etat? Réunie au gouvernement, cette autorité deviendrait le despotisme des sultans; séparée, hostile peut-être, elle produirait une rivalité affreuse, intolérable. Le Pape est hors de Paris, et cela est bien : il n'est ni à Madrid, ni à Vienne,

(1) V. Guizot, l'Eglise et les Sociétés chrétiennes en 1S61.

{2) V. Thiers, Histoire du Consulat et de VEmpire, t. III, p. 219.

et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'il réside hors de chez soi, et qu'en résidant hors de chez soi, il ne réside pas chez des rivaux, qu'il habite dans cette vieille Rome, loin de la main des empereurs d'Allemagne, loin de celle des rois de France ou des rois d'Espagne, tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils l'ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas ces choses par entêtement de dévot, mais par raison. » ■ M. Thiers, après avoir rapporté ces paroles, se demande si le premier consul, en parlant de la sorte, comme aussi en faisant le Concordat, agissait par inspiration de foi religieuse, par politique ou par ambition. « Il agissait par sagesse, dit-il, c'est-àdire par suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le reste est un mystère que la curiosité, toujours naturelle quand il s'agitd'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu ».

Nous savons bien que quelques années plus tard, le même Napoléon trouvait que « l'union des deux pouvoirs spirituel et temporel, avait été dansle passé, comme elle l'était encore dans le présent, la source de

continuelles discordes; que les souverains pontifes ne se sont que trop souvent servis de l'influence de l'un poursoutenirlesprétentionsde l'autre, et que, par cette raison, les affaires spirituelles, qui de leur nature sont immuables, se trouvent confondues avec les affaires temporelles ».

Mais ce qui ôte à ce jugement la plus grande partie de sa valeur, c'est qu'il se trouve dans le préambule même du décret du 17 mai 1809 dont l'article Ier est ainsi conçu:

Les Etats du Pape sont re'unis à l'Empire français.

On peut voir par là si celui qui jugeait de la sorte était impartial et désintéressé.

M. de Talleyrand, dont on publie en ce moment (1891) les mémoires si longtemps attendus, s'exprime de la sorte sur cette question :

« La destruction du pouvoir temporel du Pape par l'absorption des Etats romains dans le Grand Empire était politiquement parlant une faute non moinsgrave. Il saute aux yeux que le chef d'une religion aussi universellement répandue sur la terre' que l'est la religion catholique, a besoin de la plus parfaite indépendance pour exercer impartialement son pouvoir et son influence. Dans l'état actuel du monde, au milieu des divisions territoriales créées par le temps, et des complications politiques résultant de la civilisation, cette indépendance ne peut exister que si elle est garantie

par une souveraineté temporelle. Il serait aussi absurde de vouloir remonter au temps de la primitive Eglise, où le Pape n'était que l'évêque de Rome, parce que le christianisme était renfermé dans l'empire romain, qu'il était insensé à Napoléon de prétendre faire du saint Père un évêque français. Que devenait alors le catholicisme dans tous les pays qui ne faisaient pas partie de l'empire français? Que penserait la France si le Pape était entre les mains de l'Autriche ou de toute autre puissance catholique? le croirait-elle bien impartial, bien indépendant? Quelque illusion que pût se faire Napoléon sur l'étendue et sur la durée de la puissance dans sa personne ou dans celle de ses successeurs, il ne devait pas créer un précédent aussi dangereux et qui pouvait un jour être fatal à la France » (i).

Le plus célèbre des orateurs modernes, Bossuet, dont le nom est devenu presque synonyme d'éloquent, grand catholique malgré certaines erreurs gallicanes, Bossuet, envisageant cette question du pouvoir temporel du haut de son immortel génie, s'écriait:

« Non seulement, nous savons que les biens et les droits qui forment le domaine temporel du Saint-Siège sont fondés sur les titres les plus légitimes, mais nous les tenons pour choses saintes et consacrées à Dieu, de telle sorte qu'on ne pourrait, sans sacrilège, les

(i) V. Mémoires du prince de Talleyrand, tome II, page 124.

envahir, les enlever, ou les ramener à l'e'tat séculier. Non seulement nous félicitons le saint Siège apostolique de la possession de la ville de Rome et des autres terres de sa domination, qui lui permet d'exercer plus sûrement et plus librement le pouvoir spirituel dans tout l'univers, mais nous en félicitons aussi l'Eglise entière, et nous faisons les vœux les plus ardents pour que cette principauté sacrée demeure sauve de toute manière et à l'abri de toute atteinte. »

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