PRINCIPAUX OBSTACLES AU RETABLISSEMENT DU POUVOIR TEMPOREL
près avoir établi que la Papauté, pour l'exercice normal de sa mission, a besoin d'un pouvoir qui garantisse son indépendance et sa dignité, nous avons à examiner les obstacles qui empêchent de modifier la situation actuelle, si précaire, si anormale, si contraire aux intérêts des peuples, et qui constitue une telle ingratitude des nations chrétiennes envers la Papauté, qu'un noble Espagnol pouvait l'appeler récemment : la plus grande honte de notre temps.
Parmi ces obstacles plusieurs ne sont malheureusement que trop réels ; nous allons passer en revue les principaux.
§ i. La question de l'unité italienne, dont nous avons de'jà parlé et sur laquelle nous aurons à revenir, est le premier qui se présente.
Rien de plus naturel, rien de plus légitime et de plus noble chez les peuples d'Italie que l'amour de l'indépendance, que la fierté patriotique, que la haine des étrangers conquérants. Les Italiens veulent, et c'est incontestablement leur droit, former un grand peuple, capable de faire respecter lui-même ses frontières, un peuple qui cesse d'être exposé sans défense aux convoitises des autres nations, un peuple qui désormais compte en Europe, au point de vue même de la force matérielle. Ils ne voient que deux manières d'arriver à un but si désirable : ou l'unité d'Etat, telle qu'elle existe actuellement, un seul peuple obéissant en tout à un seul et même gouvernement; ou bien la fédération de plusieurs Etats dont les intérêts diffèrent et qui gardent leur indépendance dans l'exercice de leur souveraineté particulière, mais qui sont unis solidairement pour la défense de la commune patrie. Ce dernier mode a toujours été le rêve des grands hommes de l'Italie, de ses poètes, de ses philosophes, de ses hommes politiques.
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La Papauté, qui depuis dix-huit cents ans se trouve sur son territoire, à qui la Chre'tienté a constitué, dans un intérêt universel, un petit Etat qui doit rester à jamais inviolable, la Papauté paraît à certains Italiens un obstacle soit à cette unité qui a été établie récemment par la violence, soit à une fédération qui peutêtre choisirait Rome pour capitale et le Pape pour président.
Dans l'hypothèse de l'unité d'Etat, rendre Rome et l'Etat Pontifical à la Papauté, ne serait-ce pas découronner et désorganiser l'Italie ? Prendre Rome pour capitale, dans l'hypothèse d'une fédération, ne serait-ce pas donner à4'Italie un chef trop pacifique, rie serait-ce pas surtout cléricaliser un pays qu'on veut laïciser ?
Telle est la difficulté. A notre avis elle est loin d'être insoluble.
Sans vouloir entrer dans les questions de gouvernement intérieur, qui regardent les seuls Italiens, puisque les autres peuples n'ont à se préoccuper que des droits du Saint-Siège qui sont aussi les leurs, il nous est bien permis cependant de faire observer que rétablir la Papauté dans ses droits territoriaux, ce n'est point du tout par là même reconstituer les anciens Etats, tels qu'ils étaient avant 1860 ; que Turin, Florence, Venise, Milan, ou Naples pourraient encore former à l'Italie, unie sous un même sceptre, une capitale très acceptable et même très enviable.
La restauration de l'Etat Pontifical avec les modifications, les rectifications de frontières que pour-
raient nécessiter les circonstances, n'entraînerait pas ipso facto le morcellement de l'Italie, pas plus que l'existence du Portugal, comme enclavé dans la péninsule ibérique, n'empêche l'Espagne déformer une nation parfaitement homogène. Le Roi d'Italie garderait sous son autorité 25 millions d'Italiens et le Pape en aurait trois.
Si l'idée d'une fédération venait à prévaloir, rien n'obligerait à y faire entrer les Romains, ni surtout à prendre le Pape pour président. Cette haute fonction, qui peut n'être qu'honorifique, pourrait aussi devenir très redoutable, et si le patriotisme des Papes les engageait à l'accepter, on peut être assuré qu'ils ne la rechercheront pas; tel est du moins notre humble avis.
§ 2. Du reste, en admettant que la solution de cette question présentât des difficultés sérieuses au point de vue de l'unité italienne, elles ne sont certainement pas au-dessus des forces d'une diplomatie honnête et intelligente.
L'illustre Anglais qui, au congrès de Liège (septembre 1890) a traité cette question avec le bon sens pratique qui caractérise sa nation, s'exprimait ainsi sur ce point :
« Messieurs, nous ne sommes pas opposés à l'unité italienne; nous ne désirons intervenir dans les aspirations et les droits d'aucune nation. Que les nations arrangent leurs affaires, pourvu qu'elles n'usurpent pas la propriété d'autrui, pourvu qu'elles ne détrui-
OBSTACLES A SON RÉTABLISSEMENT 2l5
sent pas les droits de la chrétienté, pourvu qu'elles ne persécutent pas l'Eglise de Jésus-Christ !
« Mais qui médira qu'il était nécessaire de détruire l'indépendance temporelle du Saint-Siège pour établir l'unité italienne et un royaume italien... ? La principauté de Monaco et la république de San-Marino (qui a gardé son indépendance durant quatorze siècles) ne font-elles pas toutes deux partie du sol italien ?
« Et l'Etat indépendant d'Andorre, qui date du huitième siècle, situé au sud de la France, nuit-il à l'unité de la France ? et la neutralité du grand-duché de Luxembourg, est-ce qu'elle a nui à aucune unité nationale ?
« L'Europe, dans ces dernières années, n'est-elle pas intervenue fréquemment pour ajuster des territoires, restreindre des ambitions, maintenir une balance de pouvoirs et assurer le bien public ?
« Le district de Colombie, dans lequel se trouve la grande cité de Washington, n'est-il pas situé au milieu des Etats-Unis d'Amérique, entièrement indépendant de tous les Etats fédéraux? Son indépendance, loin de la détruire, fortifie et assure l'union des Etats.
« Et au milieu de l'empire britannique indien, n'y a-t-il pas une quantité d'Etats indigènes jouissant de leur souveraineté propre? — Loin de faire tort à l'union et à la force de notre empire indien, ils sont une source de force pour l'empire britannique.
« Enfin, voyez le grand empireallemand, créé d'hier, sous l'influence des idées modernes. N'y voyez-vous pas des Etats indépendants, des princes, des souve-
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rains indépendants ? Et leur existence est-elle incompatible avec celle du puissant empire germanique?...
« Pourquoi donc le maître de l'Italie nouvelle, au lieu de détruire l'indépendance de la ville de Rome, au lieu de la subjuguer (amenant sa banqueroute et finissant par lui enlever même son indépendance municipale), au lieu de frapper la chrétienté, de frapper chacun de nous en détruisant l'indépendance du Souverain Pontife, pourquoi le maître de l'Italie n'a-t-il pas respecté la capitale du monde chrétien et l'indépendance temporelle du Saint-Siège ?...
« Si l'unité et la force nationale peuvent être assurées en Europe, en Asie et en Amérique, tout en respectant certaines souverainetés et indépendances civiles, comment se fait-il qu'en Italie seulement, la plus ancienne, la plus aimable, la plus pacifique des souverainetés, celle des Papes, ne peut être respectée et conservée?
« Je vous dirai pourquoi. Le pouvoir qui a détrôné le Pape, ce n'est pas l'Italie, c'est la Révolution ; la Révolution, qui a juré de détruire l'Eglise catholique » (i).
Déjà en 1877, le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, protestant converti au catholicisme, ancien magistrat, homme d'une modération qu'on pourrait presque qualifier d'excessive, écrivait à un diplomate de ses amis :
{■) V. Congrès de Liège, discours de Mgr Vaughan.
« Les Italiens sont trop prudents et trop habiles pour ne pas désirer une conciliation avec la puissance spirituelle. Ils sont en même temps trop instruits de l'histoire de leur pays et trop clairvoyants, pour ne pas comprendre qu'ils ne consolideront jamais leur unité nationale, tant qu'ils seront en conflit avec la puissance spirituelle, et que le conflit ne cessera jamais, tant qu'ils voudront régner à Rome. Cette possession de Rome, s'ils s'y obstinent, sera le chancre qui rongera leur monarchie, et l'empêchera de vivre de la vraie vie des nations. Je voudrais avoir à ce sujet une conversation avec Victor-Emmanuel. Rome n'est pour lui qu'un nom et un embarras. Sa monarchie ne souffrirait aucun dommage et trouverait un immense avantage à rendre à l'Eglise, c'est-à-dire au monde catholique, Rome et un domaine suffisant pour que le chef de la religion pût y siéger et y régner dans toute sa dignité. Un pape, dans ces conditions, rendrait à l'Italie nouvellement constituée une existence légitime qu'elle n'a pas, et le monde serait pacifié. Tant que cela ne se fera pas, vous aurez l'Eglise à l'état de souffrance, et comme elle s'étend partout, le malaise continuera d'être universel. Il ne faut pas considérer, en traitant cette grande question, la personnalité de Pie IX, maisl'institution. Cette institution subsiste depuis 18 siècles » (i).
Combien d'Italiens, très chauds partisans de l'unité
(i) Lettre à M. de Circourt.
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ou de la confédération, sont absolument de cet avis! Combien parmi eux pensent ces choses et n'osent pas les dire!
Voiciàcesujet des déclarations importantes publiées par le grand journal anglais The Times, lors de l'entrevue de M. Crispi avec le prince de Bismarck, en 1887. Elles lui ont été transmises par son correspondant parisien, et émanent d'un Italien, homme d'Etat considérable, qui ne l'a pas autorisé à donner son nom. Inutile de dire que nous n'accepterions ni toutes ses réflexions, ni la solution qu'il propose et qui manque de netteté. Elles sont néanmoins utiles à connaître comme symptôme de l'opinion de l'autre côté des Alpes. Voici les propres paroles de ce personnage important :
« Vous dites que vous croyez que Crispi parlera longuement avec Bismarck de la lettre du i5 juin; moi, j'en suis convaincu.
Je vais vous parler franchement et je ne crains pas que vous répétiez ce que je dis, parce que c'est le langage d'un ami de mon pays, qui cherche avant tout son bonheur, non pas pour l'heure présente, mais pour les temps à venir.
Si vous consultez mes compatriotes, dans toute leur sincérité — je parle de ceux qui sont sincères et qui sont éclairés — ils vous avoueront tous que nous gardons au fond de notre cœur, une sorte de sentiment douloureux, je n'ose pas dire humilié, de la façon dont Rome est devenue notre capitale.
M. Eugène Rendu a fait à propos de la lettre du
i5 juin une brochure très éloquente, très persuadée et très persuasive. Elle renferme beaucoup de citations curieuses et concluantes. C'est certainement ce que l'on pouvait écrire à ce sujet de plus parfait; mais, à mon avis, cette brochure a un défaut: elle prouve des choses qui sont toutes prouvées. Il n'y a pas de question qui exige moins de démonstration que celle-ci.
Nous sommes entrés à Rome contre notre propre engagement d'honneur. Nous avons saisi le moment où la France, vis-à-vis de laquelle nous nous étions absolument et solennellement engagés, était vaincue; le moment où l'Europe était immobilisée par la guerre terrible qui se déroulait sous ses yeux, et nous avons surpris, par une force formidable, un vieillard qui n'a pu faire que semblant de se défendre.
Nous avons pris Rome, nous l'avons déclarée capitale de l'Italie, et puis, passant outre à toutes les protestations, nous avons ajouté l'ironie à notre entreprise et nous avons édicté une loi de garantie dont le Pape n'a jamais voulu se prévaloir et que nous avons maintenue ironiquement, comme si une loi qui se propose de donner des garanties à quelqu'un pouvait avoir une valeur quelconque aussi longtemps que celui qu'elle veut protéger refuse de la reconnaître.
Eh bien, tout ce que nous dirons, tout ce que l'on dira ne changera rien à cela, parce qu'on ne change pas des faits enregistrés par l'histoire avec des raisonnements que l'on cherche à leur opposer.
Voilà la vérité, il est inutile de la démontrer longuement, surtout à nous qui la connaissons, et qui en souf-
frons dans notre conscience nationale, dans notre dignité collective et individuelle. Oui, il n'est pas un Italien digne de ce nom qui ne souffre à la pense'e de ce que nous avons fait pour proclamer Rome capitale de l'Italie.
Et pourtant, je le déclare, moi qui viens de vous dire ce qui précède, il y avait pour nous nécessité d'agir ainsi. Nous allions vers une révolution qui aurait mis en question toute l'œuvre accomplie depuis 1859, si nous n'étions pas entrés à Rome.
Aujourd'hui ce péril n'existe pas. Nous sommes assez forts contre les menaces et contre les révolutions pour nous conduire en n'écoutant que notre honneur et notre conscience. La bonne fortune de l'Italie a voulu que nous ayons aujourd'hui en face de nous un Pape qui est à la fois un Pape éclairé et un Italien ardent.
Je sais que les fanatiques qui l'entourent ou qui le soutiennent dans le monde redoutent que son amour pour l'Italie, dont il a dit dans sa lettre au cardinal Rampolla, en un langage si frappant : Italia, a tanti titoli per Noi cara e strettamente congiunta, ne le porte à de trop grandes concessions.
Mais, pour nous, là n'est pas la question. La question est que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour garder la Papauté à côté de nous, au milieu de nous, comme une amie, comme une auxiliaire, et non comme une ennemie. Un homme d'Etat français m'a dit, il y a deux jours, ceci : « Même pour nous, il importe que le Pape soit libre; mais nous
avons intérêt à ce qu'il soit libre contre l'Italie, et non avec son concours. Cet homme politique a prononcé là une parole que nous devons méditer et et que nous devons retourner : il faut que le Pape soit libre, ou se déclare libre, non pas contre nous, mais avec nous et par nous.
Mais là nous touchons à une des questions les plus délicates, les plus complexes qui existent à cette heure dans le règlement des affaires publiques d'une nation en Europe. Je veux parler de la question de Rome.
Vous ne pouvez pas vous imaginer, vous qui vivez en dehors de l'Italie, ni tous ceux qui vivent en dehors d'elle, combien cette question de Rome passionne tous les cœurs italiens, tous les esprits de l'Italie. C'est une superstition, et vous savez que c'est là la chose la plus forte contre laquelle on puisse avoir à lutter dans l'esprit des nations (i).
Pourquoi tenons-nous tant à Rome ? Cela serait impossible à dire. Aucun de nous n'aime Rome. C'est la capitale la plus ingrate, la plus désagréable, la moins pratique qui puisse exister. Elle est loin de tout; elle est malsaine, malgré tous les efforts que l'on a pu faire pour l'assainir.
On ne peut même pas l'embellir sans que l'on crie a la profanation. Nous nous heurtons sans cesse à la Rome des Césars et à la Rome des Papes, et nous ne pouvons pas faire un seul pas dans cette ville
(i) Il serait plus exact de dire que la volonté des chefs des sociétés secrètes est formelle et qu'on n'ose pas s'y soustraire.
arrière sans subir un froissement. Le roi s'y déplaît plus que tout le monde. L'idée de ce vieillard qu'il a en face de lui est insupportable.
Dans la partie du Quirinal qui est excommuniée, excommunication dont on rit en public, dans cette partie, c'est à qui n'y couchera pas.
Les souverains refusent de se rendre à Rome et préfèrent irriter le roi et sa politique plutôt que d'affronter les difficultés que cette situation fausse ferait naître sous leurs pas en y allant.
Nous avons à notre disposition la plus belle capitale future du monde : Florence. Rien au monde ne pourrait rivaliser avec ce bijou d'art et de grâce, situé dans la plus belle partie du monde, dans cette merveilleuse vallée de l'Arno où, dans dix ans, s'élèverait la plus belle, la plus florissante, la plus enviée des capitales, et nous restons à Rome où tout nous froisse et nous gêne, et où tous les jours nous bravons, en y prolongeant notre séjour, la conscience du monde et les lois primordiales qui doivent tout gouverner.
Et pourtant, personne ne pourrait aujourd'hui conseiller ou proposer à l'Italie d'abandonner Rome comme capitale ; et, d'un autre côté, tout le monde sait qu'un accord avec le Pape n'est possible que si Rome ne renferme plus le gouvernement de l'Italie, que si le Pape est libre dans Rome libre.
Rappelez-vous le chemin que cette question a fait depuis dix ans, alors que, au Vatican, on repoussait avec horreur l'idée de se réconcilier avec l'Italie au prix de Rome seule, et en sanctionnant, parla même,
ce qui s'est fait en dehors de la question de Rome même.
Eh bien, ce que nous espérons, ce que nous rêvons, ce que nous voudrions et ce qui se produira à la .fin, je l'espère pour le bonheur de mon pays, c'est que l'on pourra faire abandon au Pape de Rome sans froisser la superstition italienne, sans que Rome cesse de demeurer la capitale de l'Italie.
Vous souriez. Je veux vous dire quel est ce projet qui sourit à beaucoup de monde et qui finira par pénétrer les esprits élevés, en Italie et ailleurs.
Nous ferons au Pape l'abandon de Rome avec toutes les libertés de jouissance que comporte un tel abandon ou une telle restitution. Il aura toute la liberté qu'il rêvé et qu'il réclame ; il n'aura plus en face de lui cette Italie dont il se dit le prisonnier, mais il gardera en face de lui, comme une constatation incontestable de Rome capitale de l'Italie unie, tout ce qui constitue le signe visible et tangible de la royauté italienne établie à Rome.
Le Quirinal, les ministères, les édifices parlementaires, tout ce qui constitue aujourd'hui le siège de l'autorité italienne, tous les édifices de l'Etat, de son administration, de ses corps constitués, de son corps gouvernemental, restera intact à Rome, et nul autre que le gouvernement italien et ceux qui le représentent ne pourra jamais y pénétrer, et le jour où les circonstances nous obligeraient à nous montrer de nouveau dans Rome, nous y rentrerions comme un propriétaire rentre dans sa maison qu'ila momentané-
ment abandonnée, et dans laquelle il retourne quand il veut, trouvant tout à sa place et prêt à le recevoir
Mais nous n'y serons pas de nos personnes, nous y serons par ces marques indélébiles de notre souveraineté, et, ceci admis, nous laissons à la Papauté cette Rome dans laquelle elle veut être libre, et sans la liberté de laquelle elle déclare n'être qu'une victime perfidement surprise et sacrifiée.
Tenez pour certain, en dehors du règlement des détails nécessaires pour donner toute sécurité et à la Papauté et à l'Italie, que c'est par un arrangement de cette nature que nous trancherons notre plus grande difficulté, et que nous sortirons vainqueurs d'un problème que nulle autre nation que nous n'aurait pu résoudre, qui nous donnera une force nouvelle et définitive, qui résoudra toute chose, et qui fera de la Papauté le couronnement de notre force, le glorificateur de nos consciences, et le défenseur de notre grandeur et de notre honneur, conjointement avec tout le reste de l'Italie ; et soyez certain que Crispi montrera, dans ses entretiens avec le chancelier, que l'Italie, en ceci comme en toute autre chose, est digne de compter parmi les grandes puissances de l'Europe moderne et civilisée» (i).
Nous ne voulons rien ajouter à ces aveux significatifs. Nous n'entrerons pas non plus dans les discussions quelque peu byzantines qui ont rempli les co-
(i) V. Galette de France, numéro du 9 octobre 1887.
lonnes de certains journaux des deux côtés des Alpes, à l'occasion d'un vœu adressé simultanément au Pape Léon XIII et au Roi Humbert au mois de janvier
Il nous suffit d'avoir montré que si l'unité italienne est un obstacle à la solution de la question romaine dans le sens d'un rétablissement du pouvoir temporel, cet obstacle n'est pas insurmontable, qu'il n'est certainement pas, nous le répétons, au-dessus des forces d'une diplomatie intelligente et guidée par un sentiment élevé des intérêts généraux du monde.
§ 3. Un autre obstacle trop re'el au rétablissement du pouvoir temporel, c'est l'antagonisme entre la France et l'Allemagne et l'attitude prise depuis quelques années par cette dernière puissance.
En faisant entrer l'Italie dans la triple alliance en i883, en renouvelant cette alliance le i3 mars 1887, en la renouvelant encore en 1891, l'Allemagne a cherché un point d'appui dans le cas d'une guerre avec la France. Et l'Italie gouvernementale, oublieuse dès la première heure au reste, de ce qu'elle devait à la France qui à Palestro, à Magenta et à Solferino avait versé son sang pour elle, l'Italie officielle a tenu à justifier un proverbe qu'il est inutile de redire, mais qui est sur toutes les lèvres. Profitant des désastres de 1870, elle s'est tournée de suite vers le vainqueur et lui a fait les offres les plus serviles. Un jour même on vit M. Grispi venir trouver M. Gambetta et travailler avec lui au renversement du Maréchal de Mac-Mahon, alors président de la République. L'Italie de M.Crispi était donc pour la France une ennemie d'autant plus acharnée qu'elle se sentait plus ingrate.
Dansces conditions, leprince de Bismarck, qui tournait tout au profit de sa politique antifrançaise, se fût
OBSTACLES A SON RÉTABLISSEMENT 12e]
prêté très difficilement à une restauration que les révolutionnaires du Quirinal regardent non seulement comme une cause de faiblesse pour eux, mais encore et surtout comme une suprême injure.
§4. Dans le but d'affaiblir la France, M. de Bismarck s'est efforcé de développer chez elle les idées révolutionnaires. Il avait travaillé activement à empêcher la restauration de la monarchie légitime si noblement représentée par le Comte de Ghambord. Nul encore n'a oublié les fameuses lettres adressées au comte d'Arnimà ce sujet. L'intervention indirecte du chancelier allemand dans les élections et dans les affaires de la France, au moyen de la presse et par les bruits de guerre habilement répandus, avait pour but d'empêcher la réorganisation de la nation ennemie, de l'affaiblir en divisant ses citoyens en plusieurs partis très ardents les uns contre les autres, enfin de l'occuper chez elle et dans les colonies.
Cette politique, à laquelle sans doute il donnait comme justification le droit de légitime défense, l'amour de la patrie allemande, était une politique pour le moins fort dangereuse. D'un côté, la France au point de vue militaire s'est relevée malgré les obstacles, bien plus vite que ne le présumaient ses adversaires; elle a fait trêve aux divisions quand il s'est agi de son armée et de sa flotte; d'heureuses découvertes lui sont venues en aide; et comme rien de sérieux n'a été fait pour l'apaisement, les haines ont persisté,
les désirs de vengeance, de prochaine revanche, ne se sont pas e'teints.
D'autre part, les idées de socialisme, de révolte, d'irréligion, de République antichrétienne, dont on a favorisé l'éclosion et le développement chez le voisin, sont comme ces maladies contagieuses qui ne respectent ni les frontières ni les barrières; l'Allemagne peut bien s'en apercevoir à cette heure où le nombre de ses électeurs anarchistes et de ses députés socialistes a plus que décuplé depuis 1870.
Le calcul dangereux du prince de Bismarck a donc produit des fruits amers, et pour la France chez laquelle les révolutionnaires se sont emparés du pouvoir et ont établi la persécution religieuse, et pour l'Allemagne qui souffre de la désorganisation morale imposée à son adversaire.
§ 5. Aujourd'hui les choses ont changé; M. de Bismarck est à terre, M. Crispi l'est également. A l'étonnement général, le jeune Empereur d'Allemagne qu'on se représentait comme un foudre de guerre, comme un brouillon étourdi et violent, éclairé nous ne savons par quelle lumière, paraît avoir compris que ce n'est pas dans la force brutale que se trouve la solution des difficiles problèmes qui sont posés à l'Europe actuelle. L'apaisement des haines de peuple à peuple, de classe à classe, par l'influence religieuse et par l'enseignement scolaire, par l'étude des questions sociales, par les concessions légitimes et bientôt, espérons-le, par
les procédés généreux, lui semble avec raison devoir être beaucoup plus efficace que les solutions à coups de canon; aussi ne parle-t-il pas de saigner un peuple à blanc, et de noyer dans le sang les revendications ouvrières.
M. de Bismarck feignait encore de ne connaître que la France révolutionnaire, fille de la franc-maçonnerie, la France qui prétend ne dater que de 1789 et veut en répandre partout les fameux principes, la France qui élève stupidement des statues à Voltaire, à Danton, à Diderot, à Garibaldi... qui persécute ses religieux et ses prêtres, et donne, il en faut convenir, le spectacle de toutes les insanités, Mais qui ne sait que c'est là le fait d'une minorité tapageuse, parvenue au pouvoir? Qui ne sait qu'il y a sous cette couche superficielle la vraie France, la vieille et noble France, essentiellement chrétienne, jalouse de toutes ses gloires anciennes et modernes, avide de travail, de justice, d'honneur et de vraie liberté? Si aujourd'hui ses représentants ne sont pas au pouvoir, si même elle est opprimée, c'est qu'une secte intolérante et malfaisante s'est emparée des principaux postes et de la direction suprême. Nous n'avons pas à rechercher ici comment cela a pu se faire; l'Allemagne au surplus n'est pas sans connaître quelques-unes des causes qui ont amené ce résultat. Qu'elle veuille bien ne plus favoriser certaines élections politiques; qu'elle renonce à affaiblir les idées morales de la France dans l'espoir de la dominer plus aisément. A tous les points de vue, il vaut mieux s'appuyer sur la vertu de ses adversaires,
quand cela est possible, que spéculer sur leurs vices.
Combien ne serait-ce pas une politique plus haute, plus conforme à l'intérêt général, de se mettre réellement et résolument à la tête des conservateurs en Europe, de préparer partout des solutions conformes à la justice. On y perdrait sans doute l'amitié d'un Crispi et d'hommes de ce bord ; mais que n'y gagnerait-on pas! Forcer l'approbation, l'admiration même de ses ennemis, car comment blâmer qui rétablit l'ordre ? et comme les mesures de justice et de pacification s'appellent l'une l'autre, faire taire les revendications les plus ardentes à force de grandeur et de générosité, ouvrir ainsi la voie aux apaisements sociaux et internationaux, se montrer partout le représentant du droit et non pas seulement de la force; est-ce un rôle assez beau ? Mais ce rôle sera-t-il compris ?
§ 6. Il faut l'avouer, le renouvellement de la triple alliance en 1891 a été un pas fait en arrière, une contradiction à la marche hautement suivie depuis quelques années. L'alliance de l'Allemagne, qui se prétend conservatrice au premier chef, antirévolutionnaire, et sinon catholique, du moins chrétienne, avec l'Italie actuelle, constitue une étrange anomalie. L'Italie gouvernementale, qu'elle le veuille ou non, a été jusqu'à ce jour la nation la plus ouvertement révolutionnaire. Elle a en effet sa principale raison d'être dans l'impiété, et tant qu'elle détiendra Rome, elle sera en opposition
permanente avec la justice, et comme une insulte publique dresse'e en face de la plus auguste représentation du droit et del'autorité sur la terre.
Comment donc peut-on combattre avec chances de succès le socialisme ? comment peut-on espe'rer vaincre la Révolution, ainsi que l'essaie avec tant d'audace, d'autres disent avec tant d'imprudence, l'Empereur d'Allemagne, quand on s'allie avec le gouvernement le plus révolutionnaire du monde? Pour tenter une telle entreprise, au moins faudrait-il avoir, comme on dit, tous les atouts dans son jeu.
Il y a là, nous le répétons, une contradiction, une cause de réelle faiblesse, qui n'a pas dû échapper à la haute intelligence des politiques allemands, lesquels n'ont dû s'y résigner que pour des motifs qu'ils regardaient comme une nécessité patriotique mais tout à fait transitoire.
§ 7. Quoi qu'il en soit, l'obstacle à une restauration du pouvoir temporel provenant de ce chef est réel, mais il n'est pas non plus insurmontable. En erfet, il y a plusieurs choses à observer.
Premièrement, l'alliance anormale de l'Allemagne avec l'Italie n'est que temporaire, toutcomme l'alliance de la France et de la Russie qu'on lui oppose.
En second lieu, l'antagonisme entre la France et l'Allemagne, qui est le motif principal pour lequel l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie se sont garanti réciproquement l'intégrité de leur territoire, se sont pro-
mis la coopération de leurs forces navales et militaires en cas d'attaque, et se sont engagées à ne point faire de paix séparée, cet antagonisme ne durera pas toujours. Un rapprochement à un moment donné reste dans l'ordre des choses possibles, surtout si des tiers autorisés s'en occupent et préparent des solutions satisfaisantes; surtout si l'Allemagne prend vraiment la tête du mouvement conservateur, comme elle semblait le vouloir il y a un an; surtout si la France, républicaine ou monarchique peu importe, rejette le poison révolutionnaire qui la souille, et met au pouvoir des hommes intelligents qui comprennent que l'irréligion et les faux principes sont incompatibles avec le progrès véritable et durable des nations.
Troisièmement, enfin, les termes mêmes de l'alliance entre l'Allemagne et l'Italie n'étant pas connus, on ne peut affirmer avec certitude qu'aucune réserve n'ait été faite ou sous-entendue pour le cas d'un règlement de la question romaine.
Quoi qu'il en soit, si dans l'avenir il survenait un accord amiable entre le Souverain Pontife et l'Italie, comme entre la France et l'Allemagne, ou si un congrès se réunissait pour trancher les questions qui divisent l'Europe, une situation nouvelle serait créée, les alliances contractées en prévision d'un conflit armé n'auraient plus les mêmes raison d'être, et la triple alliance, en tout cas, ne serait pas un obstacle absolu au rétablissement de la Souveraineté Pontificale, puisque dans la première hypothèse il y aurait le consentement des parties intéressées, et que dans la
seconde ce même consentement pourrait bien exister; tout au moins l'accord des puissances signataires offrirait-il aux nations des garanties de paix et de stabilité encore plus solides que celles résultant des alliances bizarres de l'Allemagne conservatrice avec l'Italie révolutionnaire, de la France • républicaine avecla Russie autocratique.
§ 8. Peut-être serait-ce ici le lieu de faire remarquer en passant que, quoi qu'il advienne, que la réconciliation de l'Allemagne et de la France demeure une utopie, ou qu'elle soit la réalité d'un avenir prochain, la spoliation des Etats du saint Siège est pour l'Italie une cause permanente d'inquiétude et de faiblesse qu'elle aurait tout intérêt à faire disparaître. C'est sans nul doute pour ses adversaires une force considérable dont ils sauront profiter quand l'occasion sera favorable.
En effet, cette spoliation donne à toutes les nations un droit d'intervention que nous aurons à examiner, droit qui n'a jamais fait de doute, qui a été affirmé à différentes époques, non seulement par la France, par l'Autriche, par l'Espagne, par les Etats catholiques, mais par d'autres encore qui ont une notable portion de leurs sujets catholiques, droit enfin qui, pour être réservé depuis 20 ans, n'est pas pour cela périmé.
La question romaine est une épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête de l'Italie nouvelle.
Si cette nation, au lieu d'être dirigée par des sectaires, l'était par des hommes de mérite et de talent, par des patriotes sincères, c'est elle-même qui, dans l'intérêt de sa sécurité, demanderait promptement à un accord amiable ou à un congrès des puissances la solution de cette redoutable question.
§ 9- A notre avis, l'obstacle le plus formidable, le véritable obstacle à une restauration du pouvoir temporel de la Papauté, celui qui domine tous les autres, c'est la puissance de plus en plus prépondérante de la franc-maçonnerie. Ce que nous avons dit précédemment nous permettra d'être bref sur ce point.
Aujourd'hui un homme instruit ne peut ignorer qu'il existe sur terre plus de quatorze mille Loges de franc-maçons, ayant presque toutes entre elles des relations plus ou moins intimes, mais certaines. Quatorze mille Loges, sans parler des Loges tout à fait secrètes de la Russie et d'autres pays! Quatorze mille Loges avouées et reconnues dans les annuaires officiels de la franc-maçonnerie (i).
La puissance néfaste d'une telle institution s'est accrue grâce à la complicité des gouvernements qu'elle a su gagner, grâce aussi à la faiblesse de ceux qui
(i) Le calendrier maçonnique du Grand Orient de France, pour l'année 1879, publication maçonnique officielle, que nous avons sous les yeux, en cite 13.988; mais il n'est pas complet, car il n'indique pour la France ni les Loges des deux rites écossais, ni celles du rite de Mesraïm, et pour l'étranger, notamment pour l'Amérique du Nord et pour celle du Sud, il y a plusieurs Etats dont le chiffre des loges est resté en blanc, faute de renseignements.
n'ont osé lui résister. Aujourd'hui elle est formidable. Nous avons à cet égard les déclarations formelles des hommes les mieux placés pour en juger. Voici ce que disait publiquement, il y a quelques années, un premier ministre de la Reine d'Angleterre, Disraeli, devenu depuis lord Beaconsfield :
Les Sociétés secrètes « sont un élément nouveau avec lequel la diplomatie et les gouvernements doivent compter désormais ; elles ne reculent ni devant l'assassinat ni devant les émeutes; elles peuvent au besoin provoquer des massacres et des guerres générales. »
Et Léon XIII, plus récemment encore et avec plus d'autorité, a déclaré à l'univers entier, le 20 avril 1 884, que « la secte maçonnique, employant l'audace et la ruse, a envahi tous les degrés de la hiérarchie sociale, et commence à jouir, au sein des Etats modernes, d'un POUVOIR QUI ÉQUIVAUT PRESQUE A LA SOUVERAINETÉ ».
Ces derniers mots en disent plus que tout ce que nous pourrions ajouter. Le Vicaire de Jésus-Christ déclare que la secte maçonnique commence à jouir d'un pouvoir qui équivaut presque à LA SOUVE- RAINETÉ!
On ne s'étonne plus maintenant si de hautes personnalités ministérielles ont avoué dans l'intimité que le Gouvernement français est absolument lié par des engagements avec les Sociétés maçonniques; s'il est patent pour tous que la Monarchie italienne est entièrement Yesclave des sectes auxquelles elle s'est livrée; si l'Empereur d'Autriche, entouré de juifs et
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de franc-maçons, se trouve parfois dans l'impossibilité' absolue d'agir comme il le voudrait; et ainsi des autres pays.
§ 10. On peut bien traiter les franc-maçons de fumistes, on peut les défier, comme l'a fait avec une certaine crânerie l'ancien pre'fet de police de Paris, M. Andrieux. Il est différentes manières de tuer les gens; M. Andrieux en sait quelque chose à cette heure, lui qui, avec un réel talent, avec un courage exceptionnel, avec des relations nombreuses et très considérables, s'attendait pour le moins au rôle de premier ministre dans son pays, et qui ne peut plus être seulement nommé député nulle part. On peut rire des francmaçons, comme le fait en France M. Renan, qui néanmoins conserve un grade important parmi eux, et tout en ayant l'air de les dédaigner, fait très bien leurs affaires.
Mais résister en face à la franc-maçonnerie du monde entier, sur un point capital comme celui qui nous occupe, et qui groupe dans un accord unanime les révolutionnaires des cinq parties du monde; vouloir rétablir ce qu'elle a mis tant d'années à renverser; relever le pouvoir temporel des Papes, qu'elle regarde comme le principal obstacle à ses desseins, alors que pour le détruire elle n'a reculé devant aucun moyen, depuis les mensonges et les calomnies jusqu'aux assassinats, jusqu'aux émeutes, jusqu'aux guerres internationales, n'est-ce pas s'exposer au plus formidable
des échecs? La destruction du pouvoir temporel est son chef d'oeuvre; pour l'accomplir elle a trompe' l'opinion, elle a égaré des milliers et des millions d'individus; elle eût travaillé un siècle à cette œuvre s'il l'eût fallu; tant elle en comprenait l'importance!
Sans doute, à première vue, il semble que rien ne soit plus simple que de rétablir promptement le droit sur un point aussi grave, et rien ne devrait l'être davantage en effet. Rendre au Pape son petit Etat étant la réparation d'une flagrante injustice sur laquelle tous les honnêtes gens sont d'accord, l'Europe et les peuples chrétiens n'ont qu'à obliger l'Italie à lâcher sa proie. Et l'Italie, qui n'a pu naître sous sa forme actuelle que par l'assistance du Gouvernement français, et qui ne peut subsister que par l'appui de l'Allemagne, transportera sa capitale à Turin, à Florence, à Milan, ou à Naples, malgré ses armées et sa flotte, avec la même facilité que M. Crispi, jadis, faisait ses malles sur un signe seulement de M. de Bismarck. Cela, en effet, s'exécuterait sans un coup de canon et aux applaudissements de tout ce que le monde compte de gens éclairés et honnêtes, s'il n'y avait derrière l'Italie la Révolution tout entière, s'il n'y avait la franc-maçonnerie de tout l'univers. Il faudrait entrer avec elle en lutte directe, en guerre ouverte, et c'est là ce qui fait la grandeur et la difficulté de l'entreprise.
La franc-maçonnerie a semé ses affiliés dans l'entourage des grands, sur les marches des trônes, sur les trônes eux-mêmes; elle remplit les Assemblées délibérantes, elle a des accointances dans tous les mi-
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nistères et dans toutes les ambassades ; elle correspond quelquefois par-dessus les ministres directement avec les Souverains, comme on l'a vu pour Napole'on III, pour Victor-Emmanuel et pour d'autres encore. Pour empêcher la restauration du trône pontifical, il n'est rien qu'elle ne tente; elle emploierait le fer et le poison, ainsi qu'elle l'avait déclare' à ses adeptes lorsqu'elle résolut de jeter à bas la dynastie Napoléonienne ; elle mettrait le feu aux quatre coins du monde, si elle le pouvait; car elle sent qu'il y a là pour elle une question vitale.
§ ii. Qui est de taille à soutenir la lutte? Qui aura assez de courage pour l'entreprendre, assez de puissance pour réussir? En fait d'audace et de rude énergie, M. de Bismarck, qu'on appelait le chancelier de fer, passait pour un homme exceptionnel. Nous nous souvenons d'avoir lu, en 1872, que, dans une réunion secrète qui se tenait à Locarno en Suisse, et où, par parenthèse, Félix Pyat représentait la France, un Prussien, le général Etzel, si nous ne nous trompons, prononça ces paroles que nous avons notées : « M. de Bismarck est à nous entièrement, et le jour où nous le verrions tituber, nous lui retirerions notre confiance ; il le sait très bien. » La confiance a fortement diminué depuis, car on prétend qu'un jour le chancelier allemand se serait écrié qu'il lui serait plus facile de s'entendre avec les Jésuites qu'avec les francs-maçons. Eh bien ! cet homme
d'Etat, dont l'influence hier encore était prépondérante en Europe, eût-il osé, tout puissant qu'il fût, tenter cette restauration ? et devant lesmille obstacles semés sous ses pas n'eût-il pas dit : c'est impossible? On se rappelle les rugissements contenus, les rires sardoniques partis des antres de la franc-maçonnerie, lorsque, il y a quelques années, recevant le grand cordon de l'ordre du Christ, il commençait sa lettre de remercîment à Léon XIII en lui donnant le titre trop significatif de : Sire.
§ 12. Ce qu'aucun homme d'Etat ne peut faire à cette heure, un souverain énergique et puissant le pourrait-il ?
Peut-être.
Mais voyez la ruse habile de la Révolution. Parmi les souverains, elle a enrôlé les uns, qui ont accepté de la servir ; elle a enlacé les autres qui auraient pu lui nuire. Elle les a tous pris si adroitement, qu'ils sont ou charmés par elle ou impuissants à lutter contre elle. Aucun du reste, ne paraît avoir vu bien clair dans son double jeu qui consiste, d'un côté à dire aux peuples : Votre ennemi c'est l'autorité, ce sont ces rois et ces prêtres qui se liguent pour vous opprimer ; tout pouvoir vient de vous, vous êtes le nombre, vous êtes la force; quand ces hommes vous gêneront, renversez-les ; d'un autre côté à dire aux chefs d'Etat : Votre ennemi principal c'est l'Eglise, c'est la Papauté qui, dans son désir de domination universelle, jalouse
votre autorité, prend parti pour vos peuples et empêche vos plaisirs ; hommes de progrès et de liberté', arrêtez ses empiétements audacieux, défiez-vous de ses enseignements rétrogrades, garrottez-la, bâillonnez-la, et vous jouirez en paix de vos peuples qu'il vous faut gouverner durement, sans reconnaître à personne le droit de s'ingérer dans vos affaires.
De telles manœuvres ont si bien produit leurs fruits que presque partout les peuples cherchent à renverser leur gouvernement, se moquent de leurs prêtres et veulent dépouiller leurs patrons; que partout aussi Empereurs, Rois, Présidents de république, tout en désirant consolider leur pouvoir ébranlé, travaillent à l'envi à entraver l'action de l'Eglise, à arrêter des empiétements imaginaires, et se font ainsi, sans s'en douter, les ouvriers très actifs de la Révolutiou qui les menace et qui tout bas se rit d'eux. Cette situation est devenue générale, universelle.
Au commencement de ce siècle, M. de Maistre avait déjà fort bien aperçu la ruse des révolutionnaires, et il l'avait signalée avec son style original si franc et si net.
« Il y a tant d'analogie, écrivait-il, tant de fraternité, tant de dépendance entre le pouvoir Pontifical et celui des rois, que jamais on n'a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer aux peuples la conspiration du sacerdoce et du despotisme, tandis qu'ils ne cessaient de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale dans le sacerdoce : incroyable
contradiction, phénomène inouï, qui serait unique s'il n'y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois. »
Bien avant de Maistre, le célèbre philosophe Leibnitz avait écrit cette phrase déjà citée : « En attaquant la souveraineté temporelle des Papes, on ébranle tous les droits en Europe. »
Et les principaux révolutionnaires de nos jours ont plus d'une fois confirmé ces vérités par leurs propres déclarations : « Caduto il Papa, cadono prive di base le monarchie » disait dans son journal le fameux agitateur Mazzini (1). Guerre à Dieu dans les Papes et dans les Rois, disait aussi la vieille devise maçonnique.
Que de fois Léon XIII a déploré, ce sont ses propres paroles , que les gouvernements « se laissant circonvenir parles fraudes des hommes impies et effrayer parleurs menaces, se soient montrés soupçonneux ou même hostiles envers l'Eglise, et n'aient pas compris que les efforts des sectes seraient restés vains, si la doctrine de l'Eglise catholique et l'autorité des Pontifes romains avaient conservé auprès des princes et auprès des peuples l'honneur qui leur est dû ».
Que de fois, à la suite de ses prédécesseurs, il a dévoilé en détail les manœuvres hypocrites des chefs de la maçonnerie ! (2)
(1) Pensiero ed a^ione, n' i5, nov. i858.
(2) V. notamment l'encyclique du 20 avril 1884.
Les avertissements n'ont certes pas manqué; mais aucun n'a servi, et la Révolution poursuit toujours sa marche triomphante. Il en sera ainsi jusqu'au jour où l'on se décidera, comme on dit, à prendre le taureau par les cornes.
Ce jour-là viendra-t-il ? le xixe siècle sur son déclin le verra-t-il, ce jour ? Qui se mettra à la tête de la grande et périlleuse croisade? qui délivrera le Christ et son vicaire, et fera rentrer dans l'ombre cette Révolution satanique qui sème au milieu des peuples les bouleversements et les crimes ? C'est le secret de l'avenir. Nous ignorons ces choses ; mais ce que nous affirmons sans crainte de nous tromper, c'est que le principal obstacle au rétablissement du pouvoir temporel du Pape est vraiment là ; il est dans l'opposition acharnée des révolutionnaires, embrigadés dans le monde entier sous divers noms, mais spécialement sous le nom de francs-macons.