URGENCE DU RETABLISSEMENT DU POUVOIR TEMPOREL
aujourd'hui tous les hommes instruits en France et peut-être mieux encore à l'étranger, connaissent parfaitement quel est le principe de la Révolution. Quand nous parlons d'une façon générale de la Révolution, et <juand nous la stigmatisons, il va sans dire que nous prenons le mot dans son sens le plus mauvais. Nous voulons parler uniquement de la révolution irréligieuse, antichrétienne, et non pas de ces courants d'opinions qui amènent des modifications dans la politique des peuples, tels que changements de dynastie, changements de forme de gouvernement, admission plus ou moins large de telle ou telle classe à la direction des affaires... toutes révolutions qui peuvent être légitimes ou ne pas l'être, mais qui ne sont pas nécessairement la Révolution. Cette remarque a son impor-
tance, car c'est une ruse fort commune, et qui réussit trop souvent, de faire passer pour ennemis des réformes et du progrès ceux qui blâment seulement les fureurs et les débordements des passions, de présenter comme des tenants arriérés du passé ceux qui veulent arrêter leurs concitoyens dans la voie de l'impiété et des crimes de toute espèce.
Nous disions que le principe essentiel de la Révolution est aujourd'hui connu. Ce principe consiste à mettre l'individu, la famille, la commune et le gouvernement en dehors de toute influence de Religion surnaturelle. D'après lui, les lois, l'éducation, les mœurs doivent se former et subsister sans elle. La foi en Jésus-Christ et en son Eglise doit être traitée d'opinion libre, ni plus ni moins que la mythologie des Grecs et la théogonie des Indiens (1). Voilà à proprement parler l'essence de la Révolution, le reste est l'accessoire. Les formes de gouvernement, les constitutions des Etats lui importent peu, pourvu qu'elles lui permettent d'arriver au but, qui est de séculariser ou mieux de déchristianiser la société. Le principe est avoué hautement et publiquement; mais le but ne l'est pas ; on le dissimule habilement sous les noms de progrès* de liberté, d'affranchissement de Vesprit humain, de civilisation moderne... Au fond, c'est cela : déchristianiser la société; voilà ce que veut la Révolution, voilà à quoi tend la maçonnerie, directrice suprême et exécutrice de toute l'entreprise.
(i) V. la Civiltà cattolica.
C'est à cette œuvre qu'on cherche à employer la France, depuis qu'elle n'ose plus se déclarer la nation très chrétienne ; et c'est aussi pour atteindre ce résultat qu'on a voulu détruire le pouvoir temporel, car il fallait arrêter l'action opposée de la Papauté en supprimant ses organes et en entravant ses mouvements.
On peut juger si le principe révolutionnaire, qui est absolument le contraire de la vérité, puisque la vérité est que la Religion doit pénétrer l'individu, la famille et l'Etat, et qu'elle doit influer sur l'éducation, sur les mœurs et même sur les lois dans la mesure juste, sage et extrêmement variable que comportent les temps et les lieux, on peut juger si ce principe faux et funeste a gagné de proche en proche de nombreux adhérents, s'il s'est répandu de tous côtés ; et cela non pas depuis l'établissement du protestantisme, non pas depuis la fin du siècle dernier, mais encore depuis ces dernières années.
Il est certain que, par des alliances de toute sorte, en se servant même prodigieusement du concours de ces nombreux conservateurs qui s'intitulent libéraux et que Mazzini regardait comme de très utiles collaborateurs, la Révolution, qui est la forme du mal chez les nations civilisées, est parvenue à étendre son empire sur une partie considérable du globe. Les vieilles nations de l'Europe, comme les plus jeunes des deux Amériques, subissent sonaction quiparfois les ébranle jusque dans leurs fondements. On voit, dans les régions où sévit le plus cruellement ce fléau redoutable,
certains peuples qui ont tout essayé pour recouvrer la paix inte'rieure : pouvoir absolu, royauté constitutionnelle, république, gouvernement par l'aristocratie, par les classes moyennes, par le peuple : tout échoue €t le mal continue ses ravages. On voit à travers les nations se former des institutions absolument subversives, composée de millions d'individus associés pour le crime et se donnant la main d'un bout du monde à l'autre. Tantôt c'est Y internationale avec ses massacres et ses incendies, tantôt c'est le socialisme avec ses grèves et ses revendications spoliatrices ; ici c'est la franc-maçonnerie publique avec son despotisme et ses persécutions religieuses, là c'est la maçonnerie secrète avec ses assassinats, ailleurs c'est le nihilisme et ses nombreux attentats : partout c'est la Révolution, sous sa forme religieuse, politique ou sociale. Dans le domaine religieux, après avoir détruit l'unité de la Chrétienté, elle finit par le naturalisme et par l'athéisme. Dans le domaine politique, après avoir détruit le respect du pouvoir et rendu les peuples ingouvernables, elle aboutit à l'anarchie. La voici qui fait son entrée dans l'ordre social escortée par ce qu'on a appelé le quatrième état, c'est-à-dire par la masse des prolétaires, et après quelques nouvelles fêtes du Ier mai on va voir de quoi elle est capable.
En présence du nombre croissant des hommes qui marchent à l'assaut de la société, de leur ardeur, de leur cohésion, de leur discipline ; en présence de la faiblesse des moyens de résistance, de la division et du manque de principes des défenseurs attitrés du pou-
■voir, faut-il s'étonner si des philosophes graves, des penseurs de marque nous annoncent comme rapproche' un cataclysme incomparable, un désastre sans précédent ? Il en est qui parlent de \ajin du monde ou de la Jîn d'un monde.
Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas d'exagération dans leurs prédictions, l'existence d'un mal profond, d'un mal très grave et très pressant, ne peut être niée. L'inefficacité des remèdes employés jusqu'ici ne peut être niée davantage, car elle est patente. L'emploi de la force matérielle, Yulttma ratio regum, nécessaire dans une certaine mesure, est absolument insuffisante pour résoudre les questions sociales. Aussi, dans les hautes sphères, combien de souverains, combien d'hommes d'Etat ont désespéré du salut ! Combien ont dit : la maladie qui travaille les peuples est incurable ; il n'y a plus de remède; nous sommes voués aux bouleversements sanglants et périodiques, et finalement à la décadence.
§ 2. Les perturbations effrayantes dont nous avons été les témoins ou qui nous menacent à brève échéance, ont été prédites si souvent et si clairement que personne ne devrait s'en étonner, sinon ceux qui sont à la fois sourds et aveugles.
Il a même été noté par les publicistes les plus sagaces et par les écrivains d'histoire contemporaine que jamais la guerre à l'autorité sociale ne s'est faite avec un si grand accroissement d'anarchie dans les esprits
que depuis les anne'es qui ont suivi l'entreprise sardomaçonnique contre Rome (i).
Et il ne pouvait en être autrement : outre que le mépris de l'autorité est chose contagieuse qui se communique aisément de pouvoir à pouvoir, de nation à nation, la Révolution, parcette victoire, avait la preuve de sa force à elle et de la faiblesse de ses adversaires, pour la plupart à moitié gagnés à ses doctrines.
On comprend donc qu'à la nouvelle de la prise de Rome, l'Episcopat d'Autriche ait immédiatement ordonné des prières publiques « comme dans les grands fléaux de la peste, de la famine et de la guerre »; on comprend qu'il ait considéré l'invasion de l'Etat pontifical, ce sont ses propres termes, « comme une très grande calamité, comme un fléau de Dieu qui a pesé non seulement sur Rome, mais sur l'Autriche, sur l'Europe, sur le monde catholique et sur l'humanité entière ».
Léon XIII lui-même a constaté ce fait déjà prévu, et en a donné l'explication dans une lettre au cardinal Nina :
« La violation des droits du saint Siège et du Pontife romain, dit-il, est funeste, dans ses conséquences, au bien-être et à la tranquillité des nations... Quand elles voient les droits les plus anciens et les plus augustes foulés au pied dans la personne du vicaire de Jésus-Christ, elles sentent s'ébranler leurs idées de devoir et de justice; leur respect pour la loi s'af-
(i) V. Civiltà cattolica, 3 mai 1884.
faiblit, et la voie est ainsi ouverte à la destruction de la basesur laquelle repose l'existence même des socie'te's. » Il est incontestable que cette guerre à toute autorite', à celle des prêtres, à celle des rois, à celle des maîtres, va en s'accentuant chaque jour: « ni Dieu, ni maître » ; il y a partout comme une rage de destruction, et il se prépare dans le monde civilise' des projets de bouleversements et de spoliations, absolument universels.
§ 3. Certes, de cette situation lamentable les peuples ne sont pas seuls coupables. Les gouvernements y ont leur part de faute et de responsabilité. Les uns par manque de principes, les autres par faiblesse, quelques-uns même pour avoir, tout les premiers, lancé leurs peuples dans les voies révolutionnaires.
Pour nous en tenir à la question qui fait seule l'objet de ce travail, s'il est vrai que les autorités soient dans unecertaine mesure solidaires les unes des autres, s'il est vrai que l'autorité religieuse soit la plus sacrée de toutes, qui donc a donné l'exemple de la violation la plus coupable du droit le plus légitime et le plus élevé? Qui a donné l'exemple de l'indifférence la plus imprudente en face de cette violation qui pouvait être arrêtée d'un signe? ce sont bien les gouvernements, non les peuples. Et le Piémont ne fut pas seul fautif: sans doute l'Italie a la plus lourde charge, puisqu'elle détient encore injustement le bien volé; mais on ne peut oublier que le gouvernement anglais a pris une part active à cette longue campagne de calomnies qui
a fini par ôter tous ses appuis à la faiblesse sacrée du saint Siège ; que celui de Prusse, par ses représentants officiels, a poussé vivement l'armée Piémontaise à s'emparer de Rome (i); que le gouvernement Autrichien, dont le jougétait odieux aux Italiens, avait aussi encouru de graves responsabilités par l'âpreté de ses convoitises et par ses violences; que la France, la France, hélas ! souvent infidèle à sa mission historique, a depuis moins d'un siècle commis l'attentat de Valence et celui de Fontainebleau, qu'elle a, par la guerre de i858, déterminé en partie l'explosion des Romagnes, et nous sommes bien obligés de convenir que si sous Napoléon Ier elle a été spoliatrice sacrilège, sous Napoléon III elle a toujours joué un double jeu. Toutefois ses déviations, Léon XIII lui-même en a fait la remarque, n'ont jamais été ni générales, ni de longue durée. D'autres gouvernements encore ont péché par faiblesse ou par des calculs intéressés.
Si donc les gouvernements européens, et non pas seulement les peuples, ont été aveugles et coupables dans cette lutte terrible engagée contre l'autorité, si, spécialement dans la grande question du pouvoir temporel delà Papauté, ils ontété coupables les uns encommettant l'injustice sacrilège, les autres en y poussant, d'autres en la laissant commettre quand ils pouvaient l'empêcher; si aujourd'hui ils souffrent des suites de leur faute d'une manière extraordinaire, c'est à eux de comprendre leur devoir.
(i) V. pièce justificative O.
§ 4. Pour sortir d'une situation déplorable qui partout laisse triompher la Re'volution au grand détriment de l'honneur des chefs et du bonheur des peuples, pour arrêter cette guerre mortelle faite à tous les pouvoirs, il faut aujourd'hui, si l'on ne veut pas périr, il faut de toute nécessité un revirement complet, un changement de front bien net, il faut, pour rappeler des paroles connues, rétablir la pyramide sur sa base, il faut donner un énergique coup de barre à droite. Que les gouvernements ne fassent plus la guerre au cléricalisme, c'est-à-dire à la Religion catholique, suivant l'hypocrite mot d'ordre donné par les Loges à Gambetta; qu'ils cessent partout de faire cause commune avec cette Révolution qui les trompe et les déshonore; qu'on ne pousse plus la France, pour l'affaiblir, dans la voie du radicalisme et de l'impiété ; qu'on l'aide au contraire habilement et généreusement à rentrer dans celle de l'ordre et l'apaisement; qu'enfin partout l'on travaille à ce que de sages et larges réformes diminuent les souffrances et désarment les cœurs et les bras. Pour cela, les gouvernements n'ont qu'à se serrerfortementautourdela Papauté, grande puissance morale, grande protectrice des droits de chacun,
guide toujours éclairé et prudent, conseil toujours sage et désintéressé.
Puisque, de l'aveu même des révolutionnaires, leur principal adversaire c'est Rome, Rome, le siège le plus élevé de l'autorité sur la terre , puisque des sophistes sont arrivés à détruire au milieu des peuples l'idée que le pouvoir légitime est saint et doit être respecté, il est nécessaire que les gouvernements s'honorent et se défendent en rehaussant son prestige. Il faut qu'ils commencent par rétablir le droit là où il a été le plus indignement violé, qu'ils relèvent l'autorité là où elle doit avoir son siège le plus sacré. Il faut qu'ils rendent au Vicaire de Jésus-Christ la souveraineté territoriale dont l'a spolié, à l'instigation des sociétés secrètes, un voisin trop avide. Il faut qu'elles le lui rendent, non par lustre, mais parce que c'est justice, et aussi parce que c'est l'intérêt général qui le demande. Ce n'est pas seulement l'indépendance du Pape qu'on doit avoir en vue dans la restauration du pouvoir temporel, c'est encore lesalutdes peuples et la délivrance de leurs gouvernements, enserrés les uns et lesautres dans les spirales de la Révolution et de la Franc-maçonnerie.
Là comme ailleurs, l'exemple vaudra mieux que les paroles. Quand les peuples verront leurs Souverains montrer par un acte formel qu'ils savent s'incliner devant la sainteté de l'autorité, dont ils sont euxmêmes des représentants très élevés, ils ne diront plus : nos chefs ne croient qu'à laTorce; ils se moquent tout aussi bien que nous de la Religion, du droit et de la justice.
§ 5. Tandis que les hommes d'Etat les plus habiles, malgré leur science et leur expérience, n'ont rien trouvé de mieux pour parer aux maux de la société que de gagner du temps, que de faire des promesses que parfois ils savaient bien ne pouvoir tenir; tandis qu'ils ne connaissent, pour défendre le pouvoir, rien autre que l'emploi tantôt hésitant et tantôt violent de la force matérielle, en avouant tout bas l'insuffisance de ces moyens et en confessant leur impuissance, les hommes d'Eglise, eux, n'ont jamais désespéré. Toujours pratiques, ils n'ont cessé de montrer d'une main sûre de quel côté est le salut, et d'exhorter les peuples à les suivre. Et voici que des catholiques d'élite, des orateurs politiques remarquables en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, en Belgique, en Espagne, en France, en Italie se lèvent et s'engagent dans cette voie où les enseignements lumineux de la Papauté se dressent comme des phares éclairant les écueils. La vérité enfin commence à apparaître.
Ecoutez en France l'éloquent évêque de Poitiers, que n'éblouissaientnullement les splendeurs de la cour de Napoléon III, et qui, dès 1 863, s'écriait : « Partout je vois des malades gisant sur leur grabat, et attendant que l'ombre de Pierre les atteigne et les rende à la santé. Présage certain des destinées que Dieu réserve encore au Pontificat sacré de Rome. Oui, cette Europe sécularisée, ces nations et ces institutions devenues laïques, le temps n'est pas éloigné où elles demanderont au Vicaire de Jésus-Christ les paroles de salut et de vie. Le droit chrétien avait formé la
société européenne, ce même droit avec les modifications nécessaires que le temps apporte au détail des choses, procurera la solution de tant de problèmes reconnus insolubles désormais sans le secours de l'Eglise » (i).
Ecoutez en Allemagne des paroles encore plus récentes et qui montrent le progrès qu'ont fait ces idées qui renferment le salut de la société. Au mois d'août 1890, au congrès catholique de Coblentz, M. Liébery député au Reichstag, s'exprime ainsi :
« Ni le successeur de Pierre, ni nous, n'en appelons à la force ouverte ; mais c'est au nom du droit public que nous revendiquons la souveraineté du Pontife romain. Nous la demandons dans l'intérêt de tous les Etats et de l'humanité tout entière. Notre gouvernement lui-même a intérêt à ce que le Pape soit indépendant à Rome. Unissons notre voix à celle du monde chrétien tout entier. L'heure viendra où les puissants de la terre régleront ce vieux compte, et reconnaîtront que la restauration de la souveraineté territoriale du Saint-Siège est la base de toute autorité. »
Dans ce même congrès, le grand orateur dont l'Allemagne catholique pleurera longtemps la perte , M. de Windthorst, présentait et faisait voter la résolution suivante :
«... La restauration de la souveraineté territoriale du Saint-Siège est une nécessité inéluctable pour
(1) V. Œuvres de Mgr Pie, tome V, page 208.
l'autonomie, la liberté et l'indépendance de son gouvernement.
« Tout pouvoir légitime, institué par Dieu, agit donc dans son propre intérêt et dans celui de V ordre social ébranlé, du moment qu'il appuie les revendications légitimes du Saint-Siège.
« Le trente-septième congrès catholique allemand exprime le ferme espoir que la situation universelle du Saint-Siège sera de plus en plus appréciée, car cette situation contribue au maintien de la paix et à la médiation des intérêts divers des peuples et des classes sociales, tâche qu'aucun pouvoir séculier ne saurait entreprendre » (i).
La même année 1890, au mois de septembre, un Anglais, lord Ashburnham, présentait au Congrès catholique de Liège une adresse qui fut votée par acclamation. On y lisait ces graves paroles :
« ... En même temps que nous suivions cette voie, nous avions le sentiment très net que, pour exercer son action avec une pleine efficacité dans l'intérêt des âmes et de la civilisation elle-même, la Papauté avait
(0 Les mêmes vœux ont été renouvelés, en termes presque identiques, au mois de septembre 1891, au congrès de Dantzig, présidé par le comte de Ballestrem, vice-président du Reichstag ; et au congrès de Malines qui, dans la séance duo, septembre 1891, déclare adhérer i avec joie à la proposition faite au congrès de Coblentz et renouvelée au congrès de Dantzig, de donner à cette revendication de l'indcpendance de l'Eglise un retentissement extraordinaire par la convocation d'un congrès international spécialement chargé de poursuivre auprès des puissances et dans tous les pays une restauration indispensable à la paix du monde et à la sécurité des consciences chrétiennes ».
besoin d'être entoure'e des garanties traditionnelles et providentielles de sa souveraine inde'pendance. Cette conviction profonde est commune à tous les catholiques, et elle s'est affirme'e avec une significative unanimité, tant au Congrès que dans les notables et illustres adhésions qui nous sont parvenues des divers pays de V Europe et de l'Amérique elle-même.
« Fasse le Ciel que la lumière éclaire enfin les gouvernements, et qu'elle les amène à comprendre que, si l'on veut que la justice règne au sein de la socie'té, il faut commencer par réparer, au sommet de la hiérarchie religieuse et politique, les atteintes portées à la plus ancienne, la plus respectable, la plus nécessaire de toutes les souverainetés! C'est sous l'impression de ces sentiments que le Congrès de Liège clôt sa troisième session. Il fait œuvre de défense et de conservation sociale en réclamant une fois de plus la restauration de l'ordre international et de l'ordre chrétien, également violés par la condition faite au Saint-Siège. »
Enfin, celui qui sur terre a reçu de Dieu la mission de prononcer les paroles les plus vitales, les plus utiles à l'humanité, le Pape, a donné des avertissements qui sont la sagesse même, et qui contiennent de tels accents de vérité et de charité, qu'il faudrait plaindre ceux qui n'y verraient qu'un langage tenu dans un intérêt personnel.
Léon XIII, dès sa première encyclique, parue à l'occasion de son élection, le 21 avril 1878, avait dit solennellement :
« ...Nous nous tournons vers les princes et les chefs
URGENCE DE SON RÉTABLISSEMENT 25o,
suprêmes des peuples, et nous les supplions instamment, par l'auguste nom du Dieu Très Haut, de ne pas repousser dans un temps aussi pressant l'aide que leur offre l'Eglise, de s'unir par des efforts zéle's et amis à cette source d'autorité et de salut... »
Quelques mois plus tard il ajoutait, dans son encyclique sur les erreurs modernes :
« Nous avons déjà montré aux peuples et à leurs chefs ballottés parune duretempête le portdu salut; en ce moment encore, ému par l'imminence d'un suprême péril, Nous élevons de nouveau notre voix apostolique pour les prier et les supplier, au nom de leur propre salut, au nom du salut des Etats, de prendre pour éducatrice l'Eglise, qui a eu une si belle part à la prospérité publique des nations, et de reconnaître franchement que les rapports du Gouvernement et de la Religion sont si connexes, que tout ce qu'on enlève à celle-ci diminue d'autant la soumission des sujets et la majesté du pouvoir. Et lorsqu'ils auront reconnu que l'Eglise possède pour détourner le fléau du socialisme plus d'efficacité que les lois humaines, les répressions des magistrats, les armes des soldats, qu'ils rétablissent enfin cette Eglise dans la condition et la liberté qui lui permettent d'exercer sa très salutaire influence dans l'intérêt de toute la société .(i) »
« Princes et peuples, dit-il encore, feraient preuve de sagesse politique et agiraient conformément aux exigences du salul commun, en s'unissant à l'Eglise
(i) V. Lettre encyclique de Léon XIII, 28 déc. 1878.
pour repousser les attaques des francs-maçons, au lieu de s'unir aux francs-maçons pour renverser l'Eglise »(i).
Car « les maux de n'importe quel Etat chrétien proviennent principalement de ce qu'on entrave partout la liberté de l'Eglise, ce qui l'empêche d'exercer sa puissante influence au bénéfice de l'ordre public. Toutes les fois qu'on lui laisse pleine et entière liberté, l'histoire du passé prouve qu'elle apporte la prospérité et le bien-être à toutes les conditions sociales ; toutes les fois qu'on enchaîne sa liberté d'action, on voit prévaloir ces principes et ces doctrines qui tendent, par leur nature, à ruiner tout ordre social » (2).
Enfin, l'encyclique sur l'origine du pouvoir civil s'ouvre par ces mots :
« La longue et terrible guerre entreprise contre la divine autorité de l'Eglise a eu l'issue qu'elle devait avoir: elle a mis en péril la société humaine et particulièrement le pouvoir civil, qui est le principal soutien du bien public. »
Et elle se termine presque par ceux-ci :
« Assurément, l'Eglise de Jésus-Christ ne peut être ni suspecte aux princes ni odieuse aux peuples. Si elle rappelle aux princes l'obligation de respecter tous les droits et de remplir tous les devoirs, en même temps elle fortifie et seconde leur pouvoir de mille manières.
(1) V. Lettre encyclique de Léon XIII, 20 avril 1884.
(2) V. Lettre de Léon XIII à l'archevêque de Cologne, 24 décembre
Elle reconnaît et proclame leur juridiction et leur souveraine autorite' sur tout ce qui appartient à Tordre civil... Quant aux peuples, l'Eglise, instituée pour le salut de tous, leur a toujours témoigné une affection maternelle. C'est elle qui, mettant en avant la charité, a fait entrer la douceur dans les âmes, l'humanité dans les mœurs, l'équité dans les lois ; elle n'a jamais été ennemie d'une honnête liberté, elle a toujours détesté la tyrannie. »
§ 6. Si tant de graves avertissements, tant de sages conseils ne sont point entendus; si tant d'explications salutaires ne sont point comprises ; si tant d'instantes prières ne sont point exaucées, rien ne saurait à notre avis préserver les peuples et leurs gouvernements des catastrophes vers lesquelles ils se précipitent, ni les lois répressives, ni les engins nouveaux, ni les splendides découvertes des sciences; et nous adoptons sans hésiter, et même en la généralisant, la conclusion d'un remarquable article publié en Italie, en 1884, Par la Civiltà cattolica, sous ce titre : A propos d'une alliance monarchique en Europe :
« Tant que les choses, disait la célèbre revue, resteront ce qu'elles sont depuis 1870, les démagogues, quelle que soit la secte à laquelle ils appartiennent, sous l'ombre tutélairede la haute maçonnerie, peuvent dormir tranquilles, la tête sur un bon oreiller. Ni les lois répressives des nihilistes en Russie, ni celles qui sont mises en vigueur en Autriche, ni celles qu'on
veut renouveler en Allemagne contre les socialistes, ni le resserrement des freins imaginé par Depretis... ni les jeux d'équilibre imaginés par Canovas à Madrid ne doivent troubler leur sommeil, noircir les espérances couleur de rose dont ils repaissent leurs âmes pour l'avenir. Tout ce qu'ils peuvent se figurer de joyeux et d'agréable, vraisemblablement, s'ils survivent, ils le goûteront, grâce au pétrole, à la hache, à la dynamite et aux autres gentillesses qu'ils préparent pour donner un digne couronnement à la civilisation sans l'Eglise et contre l'Eglise, sans le Christ et contre le Christ, sans le décalogue et contre le décalogue. Tout va pour eux au mieux, le vent souffle dans leur poupe.
« Tant que les monarchies ne travailleront pas à remettre à sa place, en Italie, la pierre angulaire de tout pouvoir royal, c'est-à-dire le droit sacré du Souverain Pontife; tant qu'elles ne travailleront pas à faire reconnaître, au-dessus de leurs couronnes, pour souverain Seigneur et Roi des rois le Dieu créateur et rédempteur du genre humain, et tantqu'enfin, dégagées deschaînes delà maçonnerie juive, elles ne reviendront pas aux deux grands principes de justice politique naturelle et chrétienne, celui de Yunicuique simm et celui de RedditeDeo quœ sunt Dei, qu'elles ne se fassent pas l'illusion de croire le salut possible. Il n'y a pas puissance de ligues, d'armées, de milliards et de diplomatie qui puisse tenir lieu de cette grâce de Dieu, par laquelle uniquement les rois peuvent régner sur les peuples. »
§ 7- Si, au contraire, dans cette question capitale du pouvoir temporel, c'est la religion, le droit, l'intérêt de l'humanité qui l'emportent sur l'impiété, sur les sophismes et sur les passions coupables des hommes; si la grande iniquité que les gouvernements aveugles ont laissé s'accomplir est par eux noblement réparée, qui ne voit aussitôt quelle première et solide victoire les principes d'ordre auront immédiatement et par le fait même remporté dans le monde? qui ne sent non seulement quelle gloire, mais quelle force en rejaillira sur ceux qui auront pris l'initiative et la direction du combat ?
Les gouvernements cesseront d'être enchaînés par l'impiété révolutionnaire maçonnique, juive ou socialiste, qui peu à peu les étreint, au détriment de leur dignité. C'est eux qui, au contraire, travailleront à l'enchaîner, et bientôt, arrêtée dans sa marche ascendante, elle devra reculer sur toute la ligne. Sans doute, ils seront en butte à sa haine, à ses tentatives de vengeance ; mais quand elle ne pourra plus compter sur aucun d'eux , elle aura perdu une grande partie de sa force. S'ils restent unis, ils sont assurés du triomphe. Et quel appui ne trouveront-ils pas dans
la Papauté plus libre ! partout son autorité morale leur viendra en aide dans les luttes à venir; et partout ils chercheront ensemble à faire prévaloir la vérité et la justice.
Les questions les plus brûlantes arriveraient à se calmer. La question sociale, par exemple, si hérissée de difficultés, à cause des passions des partis en conflit et par suite des erreurs révolutionnaires qui soufflent leur poison aussi bien chez les patrons que chez les ouvriers, chez les capitalistes que chez les travailleurs, la question sociale serait simplifiée et s'adoucirait par l'accord des gouvernements et de la religion. N'est-ce pas sous l'influence de cette dernière qu'il y a peu de jours, en France, douze cents ouvriers d'une usine chrétiennement dirigée criaient spontanément : Vivent les patrons l (1). Il y a là toute une révélation pour qui sait réfléchir. Si les gouvernements, au lieu d'enchaîner l'Eglise, savaient du moins la laisser libre, on verrait renaître bien plus tôt qu'on ne croit la soumission aux autorités et l'harmonie des classes.
Pour bien se rendre compte dans quel sens et de quelle manière la Papauté, ayant recouvré la liberté de ses mouvements, travaillerait, de concert avec les chefs d'Etat, à détruire les antagonismes ardents qui existent entre les différentes nations, entre les peuples et leurs gouvernements, entre les ouvriers et leurs patrons, il faut connaître sur ces questions les enseignements de Léon XIII. On nous permettra, en
(1) V. le Nouvelliste de Lyon, 27 août 1891.
terminant ce chapitre, d'en donner quelques extraits textuels. Qu'on les pèse, qu'on les médite, et que les philosophes, les hommes politiques disent s'il est rien de plus sage, rien de plus propre à apporter, avec la lumière aux esprits, le calme aux cœurs irrite's, rien de plus efficace pour détruire les conflits qui proviennent tous ou des erreurs de doctrine ou des passions des partis en présence.
Les Chefs d'Etat « ont reçu le pouvoir pour édifier, non pour détruire... ils doivent observer la justice... respecter tous les droits... modérer la passion du commandement... se dévouer à leur peuple... Le jugement de Dieu sera très dur pour ceux qui gouvernent. »
« Leur pouvoir est souverain sur tout ce qui appartient à l'ordre civil... quant aux matières mixtes, qui regardent en même temps le pouvoir religieux et le pouvoir civil, il faut entre eux un accord dont le bienfait empêchera des conflits funestes à l'un et à l'autre » (i).
Les peuples doivent se soumettre aux pouvoirs légitimes « non seulement par crainte mais par conscience », car le pouvoir est nécessaire et par conséquent voulu de Dieu, vient de lui. « L'obéissance des citoyens est ennoblie, car elle n'est pas l'assujettissement de l'homme à un autre homme, mais la soumission à la volonté de Dieu »... « C'est un devoir de justice de respecter la majesté des Chefs et d'être soumis avec constance et fidélité à la puissance publique. »
En cas d'abus de pouvoir, « il n'est pas permis de se révolter
(i) V. l'encyclique sur l'origine du pouvoir civil, et celle sur la constitution des Etats.
de soi-même, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit trouble'e encore davantage et que la société ne reçoive un plus grand dommage ». Les remèdes sont la patience et la prière auprès de Dieu. En face de « législateurs et de princes qui ordonnent des choses contraires à la loi divine ou naturelle, le droit et le devoir sont de ne pas obéir : il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (i).
Les riches ont « l'obligation la plus rigoureuse de distribuer leur superflu aux pauvres, et sont menacés de la damnation éternelle s'ils ne subviennent pas à la détresse des indigents >>.
Ils doivent respecter la dignité de l'ouvrier... tenir compte de sa religion et du bien de son âme... ne lui imposer qu'un travail raisonnable... lui donner consciencieusement un salaire suffisant...
Quant au droit de propriété, il provient de la nature et doit rester absolument inviolable. « Dieu condamnelevoletla rapine».
Les prolétaires et les ouvriers a doivent exécuter fidèlement le travail auquel ils se sont engagés par un libre et juste contrat... ne pas léser leur patron dans ses biens ni dans sa personne... ne pas recourir à la violence et à la sédition dans leurs revendications ».
« L'Eglise console les pauvres par l'exemple de Jésus-Christ, qui étant riche s'est fait pauvre, et a dit : bienheureux les pauvres. » Elle rappelle constamment aux riches comme aux pauvres « qu'ils ne sont pas nés pour les biens périssables de la terre, et qu'ils doivent aller au ciel, les uns parla libéralité, les autres par la patience ». Mais elle ne « se laisse pas tellement absorber par le soin des âmes qu'elle néglige ce qui se rapporte à la vie mortelle et terrestre ». Et c'est pour cela qu'elle ne
(i) V. l'encyclique sur la nature du pouvoir civil, et celle sur la constitution des Etats.
craint pas d'indiquer les moyens humains à employer pour amener l'union des classes et l'ame'lioration du sort des prolétaires ; qu'elle traite de l'intervention de l'Etat, de la fixation des salaires, de l'organisation des corporations ou syndicats (1)...
« Il ne faut pas conside'rer comme une civilisation parfaite celle dans laquelle tout pouvoir le'gitime est audacieusement méprisé, pas plus qu'il ne faut regarder comme la vraie liberté celle qui consiste dans la propagande effrénée des erreurs, dans le libre assouvissement des cupidités dépravées, dans l'impunité des méfaits et des crimes et dans l'oppression des meilleurs citoyens de toute classe. »
Il faut repousser cette grande erreur de notre temps qui consiste à reléguer la Religion au rang des choses indifférentes et à mettre toutes les religions sur le même pied.
« Il ne faut pas traiter l'Eglise catholique comme si elle n'avait ni le caractère ni les droits d'une société parfaite, comme si elle était une association semblable aux autres qui existent dans l'Etat, comme si ce qu'on lui laisse de droit et de puissance d'action dépendait de la concession et de la faveur des Gouvernements. » A plus forte raison ne faut-il pas la chasser entièrement de la législation, de l'enseignement, de la vie publique et privée, mais il faut lui laisser ses droits et sa liberté...
Tels sont les enseignements de Le'on XIII. Telle est la doctrine de la Papauté, la doctrine qui sauvera la civilisation, si elle doit être sauvée, puisque en dehors de cette doctrine il n'y a plus que l'expédient malheureux de la force brutale.
(1) V. l'encyclique sur la condition des ouvriers, et celle sur les erreurs modernes.
Qu'on laisse partout l'Eglise libre de faire passer ces principes dans l'application pratique; qu'au lieu de la traiter en ennemie ou en inconnue, peuples et gouvernements l'entourent des égards qui lui sont dus, et l'on verra bientôt, bien plus tôt qu'on ne pense, les re'sultats merveilleux de cette manière d'agir.