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CHAPITRE V

PAR QUELS MOYENS ET SOUS QUELLES FORMES LE RÉTA- BLISSEMENT DU POUVOIR TEMPOREL EST POSSIBLE

^ epuis la chute du pouvoir temporel, la question de son rétablissement a été souvent envisagée. Un des grands diplomates de ce temps, Disraeli, déclarait publiquement, il y a quelques années, qu'il neregardait point du tout cette restauration comme invraisemblable. M. de Bismarck en a plus d'une fois menacé le gouvernement italien, quand il ne le trouvait pas assez docile à suivre ses conseils. La diplomatie européenne a toujours réservé la question, refusant absolument à l'Italie, lors du congrès de Berlin, la ratification juridique de la prise de Rome. Enfin, nul n'ignore qu'aux Etats-Unis comme au Canada, en Angleterre comme en Allemagne, en France comme en Autriche, comme en Espagne, comme en Belgique, les catholiques, lassés

de faire des pétitions reste's sans résultats auprès des pouvoirs publics, se re'unissent fréquemment pour réclamer l'indépendance de leur chef spirituel et pour protester énergiquement contre la spoliation dont il a été victime. Tout le monde a entendu parler des congrès de Liège, de Saragosse, de Coblentz, de Baltimore, de Dantzig, de Malines... Aucun n'est resté muet sur la question du pouvoir temporel. Ces légitimes revendications, qu'un sectaire italien a bien pu étouffer dans son pays à l'aide de lois monstrueuses, reparaîtront vives et ardentes sur tous les points du globe. Elles iront en augmentant, et elles auront un retentissement profond partout où l'on comprend le rôle éminemment bienfaisant delà Religion catholique.

Mais par quels moyens et sous quelle forme cette restauration si utile au monde est-elle possible? C'est ce qu'il nous reste à examiner.

Deux hypothèses peuvent se présenter. Ou bien l'Italie, se réconciliant avec la Papauté, lui restituera d'elle-même Rome et tout ou partie des possessions du Saint-Siège, ou bien, à son refus, il faudra l'y contraindre.

S 2. La première hypothèse semble inadmissible. C'est cependant celle à laquelle le pape Léon XIII a dû s'attacher en premier lieu, celle qu'il a appelée de ses vœux les plus ardents, celle pour laquelle il a multiplié les raisonnements d'un puissant esprit, les arguments d'un cœur tout paternel.

Est-elle absolument irréalisable ? Oui, si l'on regarde le gouvernement de l'Italie, l'Italie officielle. Il suffit de voir comment elle a accueilli naguère les avances, les instances même, si admirables du Souverain Pontife : « Rome intangible ! — Nous ne savons rien, nous ne voulons rien savoir de ce qui se passe au Vatican ! — Il faut être avec nous contre le Vatican, ou avec le Vatican contre nous ! » Telles ont e'té les insolentes re'ponses de l'Italie gouvernementale. Donc rien à attendre de ce côte', où l'on reçoit le mot d'ordre des loges maçonniques, des sectes antichrétiennes. Vainement l'on dirait que le nouveau ministère est bien préférable à l'ancien, que M. di Rudini a de meilleures intentions que son odieux prédécesseur. Nous n'en doutons pas. Mais, en eût-il le désir, est-ce qu'il serait de taille à résister au vrai maître de l'Italie, à la franc-maçonnerie ?

Oh ! si l'on pouvait s'adresser à la nation, la réponse serait bien différente ; car partout on aspire à la réconciliation. Nous n'en voulons pour preuves que l'état d'espritauquel sont arrivésdeshommes commelesénateur Ruggero Bonghi, le rapporteur de la fameuse loi des garanties ; des hommes comme le député garibaldien Achille Fazzari. Le premier écrivant en 1888 :

« Tout le monde désire la conciliation, tous l'attendent. Le Pape a voulu mettre de son côté le monde politique et l'Europe civilisée, en se montrant disposé à la faire. Un gouvernement, s'il était intelligent et sage, ne devrait montrer ni un moindre désir ni un moindre empressement »

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Le second envoyant, le Ier janvier 1889, des télégrammes à Humbert et à Léon XIII ; saluant d'un côté le roi de l'Italie une, de l'autre le Pape de la réconciliation, qui devra prélever la part de territoire jugée par lui nécessaire à son indépendance.

Une autre preuve encore serait les articles abominables de ce nouveau code pénal, sans lesquels M. Crispi et ses inspirateurs n'ont pas cru pouvoir se garantir contre un irrésistible mouvement d'opinion en faveur de la Papauté temporelle.

Enfin, personne n'ignore que le gouvernement italien, au commencement de l'année 1888, a arrêté, par les destitutions, par les menaces et par mille persécutions, cette pétition dans laquelleon demandait au Parlement de rendre au chef de l'Eglise catholique la liberté et l'indépendance nécessaires, pétition couverte déjà de plus de 55o.ooo signatures qui émanaient toutes de citoyens majeurs. Il est de notoriété que le gouvernement italien ne représente dans sa politique qu'une infime minorité de la population. La loi, d'ailleurs, n'admet au vote politique qu'une très minime partie des citoyens, dont à peine la moitié se rend aux urnes.

Si donc, par impossible, le roi d'Italie, rejetant la tutelle des sectaires qui l'entourent et bravant leurs poignards, faisait un appel énergique à la nation italienne, avec la ferme volonté d'arriver à un arrangement acceptable et pour l'Italie et pour la Papauté, une immense acclamation lui répondrait d'un bout à l'autre de la Péninsule. Par cet acte grandiose, Hum-

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bert exposerait certainement sa couronne bien humiliée, et sa vie bien terne jusqu'à ce jour, car il n'est que le roi toléré par la révolution et dédaigné par les Romains, sur lesquels il n'a d'autres droits que celui de la force brutale ; en tout cas, il ne mourrait pas dans le lit d'un excommunié, il relèverait sa race, qui n'avait jamais été ennemie de l'Eglise.

Mais tout le monde n'est pas un Garcia Moreno; tout le monde n'est même pas comme le chevaleresque Empereur d'Autriche, qui, un jour, en 1860, proposait de risquer sa couronne pour sauver celle du Pape ; il se rappelait, lui, que le glorieux fondateur de sa race, Rodolphe Ier de Habsbourg, simple landgrave de la Haute-Alsace, avait été désigné par un Pape et élu par la diète de Francfort comme Empereur d'Allemagne, et avait juré de défendre les biens et les privilèges de l'Eglise romaine.

Jamais les sectes révolutionnaires ne laisseront le roi d'Italie faire avec le Pape un arrangement quelconque tant soit peu acceptable. Elles serrent de près ceux qui ont eu le malheur de se donner à elles, témoin Napoléon III et d'autres encore. Un an avant sa mort, Victor-Emmanuel disait à un membre de sa famille qui l'a répété :

« Il y a ici un prisonnier, et ce n'est pas le Pape ! >> On ne peut au reste mieux définir la situation dans laquelle s'est mis par sa faute le gouvernement italien qu'en répétant la phrase d'un défenseur cependant de la nouvelle Italie, l'ancien secrétaire général du baron Ricasoli :

« Nous sommes entrés à Rome sans le vouloir ; nous y restons malgré nous, faute de savoir et pouvoir en sortir » (i).

(i) V. Rendu, la Lettre du Pape et l'Italie officielle, p. 80.

§ 3. Passons à l'hypothèse qui est malheureusement la plus probable. Le gouvernement italien refusant de rendre à la Papauté ce que le monde catholique lui a donne', il faudra l'y contraindre.

Et d'abord, en a-t-on le droit? C'est ici qu'il nous faut parler d'un fameux droit de non-intervention, qui n'a guère servi jusqu'ici qu'à masquer aux yeux des simples les projets de la Révolution et à favoriser leur succès. Sans doute il faut être très réservé en ces matières. On l'a dit avec raison à propos d'autres questions : l'amour-propre national, quand il s'agit d'ingérence étrangère dans les affaires d'un pays, est une fibre délicate à toucher. Mais il ne faut rien exagérer.

Dans la vie civile, malgré l'inviolabilité du domicile et l'indépendance personnelle, la non -intervention n'arrivera jamais jusqu'à laisser dévaliser par des voleurs ou dévorer par l'incendie la maison du voisin, jusqu'à laisser tomber dans l'abîme un malheureux qui y glisse. « Si ce droit était absolu entre les Etats, ce serait la rupture du lien qui unit les peuples entre eux; ce serait le germe de la destruction de tous les trônes ruinés l'un après l'autre par la révolution, qui, commençant son œuvre par les Etats les plus faibles, et se fortifiant et grossissant le nombre de ses adeptes

par des succès fondés sur l'isolement des Gouvernements, ne laisserait plus debout en Europe une seule Monarchie » (1).

Ainsi que le disait très bien un ancien garde des sceaux de France : abandonner la société désarmée à la merci de toutes les audaces et décréter enfin partout et toujours la violation de tous les droits et la seule inviolabilité de la révolte, est-ce acceptable? « Combien de telles pusillanimités pourraient devenir funestes, surtout dans un temps où les passions subversives se prêtent la main d'un bout de l'Europe à l'autre! combien leur succès deviendrait facile si, au moment où elles passent toutes les frontières pour attaquer, chaque gouvernement était condamné à s'enfermer dans la sienne pour se défendre ! D'un côté la propagande armée et cosmopolite, de l'autre l'isolement : la lutte ne serait pas longue. On aurait bien vite concentré toutes les forces contre l'Etat le plus faible. Les perturbateurs de tous les pays s'y donneraient rendez-vous pour allumer l'incendie, et il ne serait permis à aucune nation de venir l'éteindre? De telles conséquences jugent un principe. On ne peut condamner la société au suicide. Il y a pour la défense de l'ordre une solidarité plus ancienne et plus sainte que celle des nationalités; quand l'attaque ne respecte pas la limite des territoires, la résistance ne saurait s'y emprisonner » (2).

(1) V. Pavy, Esquisse sur la souveraineté temporelle du Pape.

(2) V. Sauzet, Rome devant V Europe, page 43 1 .

Il y a plus : le principe de non-intervention fût-il vrai, fût-il absolu, ce qui n'est pas, Rome serait encore, nous l'avons déjà dit, le dernier pays au monde où il serait applicable, à cause des inte'rêts supérieurs et universels qui s'y trouvent engage's.

Au reste, les Italiens au pouvoir auraient vraiment mauvaise grâce à parler de non-intervention. Ont-ils assez fait appel à l'intervention des étrangers ! Par qui et comment s'est faite l'unité de leur pays? qui l'a maintenue? qui la maintient encore? Il serait tout à fait curieux que les ministres révolutionnaires de l'Italie osassent s'élever contre une intervention légitime qui viendrait rendre au Pape ce que les Piémontais lui ont pris avec l'aide de tous les révolutionnaires cosmopolites, et malheureusement aussi avec le concours plus ou moins déguisé de la France, de l'Angleterre, et finalement de la Prusse. Mais peut-être ces logiques personnages admettraient que l'intervention étrangère est légitime lorsqu'elle est en leur faveur, lorsqu'elle leur sert à attaquer injustement et à s'annexer des territoires, mais qu'elle est interdite et coupable lorsqu'elle sert aux autres à se défendre, ou lorsqu'elle oblige l'usurpateur à restituer !

Qu'on perçoive bien la ruse et la progression d'audace de ces perfides révolutionnaires. Au début ilssont modestes ; ils ne veulent prendre et garder que les Romagnes. Que le Pape y consente, qu'il reconnaisse le fait accompli, et on lui garantira tout le reste de ses Etats; l'Empereur Napoléon III en prenait l'engagement. Bientôt après ils s'emparent des Marches et de

l'Ombrie, mais ils promettent, si l'on veut bien fermer les yeux sur leurs me'faits,de ne jamais attaquer Rome, de la défendre même contre toute attaque (Convention de septembre). Une fois qu'ils ont pris Rome, ils se font encore très humbles; ils demandent seulement à tenter une expérience, ils reconnaissent que la question du Pape est une question internationale, et font faire des ouvertures aux cabinets européens concernant les garanties à accorder au Pape; ils s'engagent à le respecter à l'égal de leur nouveau Roi, à ne pas le laisser insulter, et finalement ils votent la fameuse loi dite des garanties. Mais quand ils sont sûrs de l'impunité, quand ils ont un allié formidable, les voilà qui déclarent que l'Europe et le monde catholique n'ont rien à voir à ce qui se passe chez eux..., que Rome est intangible.., « que la situation du Pape à Rome, pour parler comme M. Mancini dans sa circulaire de 1881, est un intérêt italien, de nature purement intérieure et ne comportant en aucune façon une discussion internationale », ou, comme M. Crispi en 1887, en réponse à l'interpellation Bovio, qu'« ils ne savent ni ne veulent rien savoir de ce qui se passe au Vatican... », qu'« il n'y a plus de question romaine ».

En vérité, quel nom donner à une telle effronterie?

Il faut que les Italiens, Piémontais aussi bien que les autres, en prennent leur parti; il faut le leur répéter constamment et sur tous les tons : la question de Rome et du pouvoir temporel n'est pas seulement une question politique, c'est aussi une question religieuse; ce n'est pas seulement une question nationale italienne,

c'est aussi une question internationale catholique. C'est, pour employer le langage de leur ministre des affaires étrangères au mois de de'cembre 1870, à une époque où l'on faisait le chien couchant pour se faire pardonner l'usurpation de Rome, « c'est une question internationale, parce qu'on ne peut méconnaître le caractère universel de la Papauté », et remarquez qu'il ne s'agit pas seulement du pouvoir spirituel, mais de la garantie de ce pouvoir et par conséquent du pouvoir temporel.

Rome n'appartient pas seulement aux Italiens; elle appartient, et c'est son honneur, aux catholiques du monde entier, elle en est la propriété inaliénable. Ils l'ont sauvée, rachetée vingt fois; sans eux, Rome eût subi le sort des autres capitales de l'antiquité ; ils l'ont restaurée, enrichie ; ils l'ont confiée à perpétuité à leur chef spirituel pour qu'elle soit la meilleure garantie de son indépendance; ils demandent qu'elle soit neutralisée au profit de l'humanité, suivant une expression heureuse appliquée à d'autres contrées.

« Rome, c'est la commune patrie de tous les chrétiens, a dit Fénelon ; tous sont concitoyens de Rome; tout catholique est Romain. »

Ainsi que l'écrivait, dans la Revue des Deux Mondes, le i5 décembre 1848, l'infortuné Rossi, à qui la Révolution n'a su répondre que par le poignard :

« L'indépendance du Souverain Pontife est sous la garantie commune de la conscience des catholiques. Rome, avec ses monuments élevés par les trésors de

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l'Europe entière ; Rome, centre et tête du catholicisme, appartient aux chrétiens encore plus qu'aux Romains mêmes. Tenez-vous bien pour avertis que nous ne vous laisserons pas décapite?* la chrétienté et réduire le Pape fugitif à demander un abri qu'on pourrait faire payer cher à sa liberté. »

Oui, Rome est intangible, Rome est sacrée, et c'est parce que les Piémontais, poussés par les révolutionnaires, l'ont violée, que celui qui viendra chasser l'usurpateur interviendra légitimement en faveur du droit et pourra s'appeler le justicier de Dieu,

On l'a dit en fort beaux termes :

« Ce siècle a vu et honoré des interventions tutélaires, tantôt pour la cause de l'ordre, tantôt pour celle de la liberté. L'affranchissement de la Grèce a été une des gloires de notre époque... Ce que l'Europe fit, en 1827, pour la cause de la liberté, elle l'a accompli vingt-deux ans plus tard au profit de l'ordre social. Quand la démagogie italienne est venue attaquer un pontife généreux et désarmé, quand, teinte du sang de son ministre, elle a tenté de frapper la religion et la société au cœur, l'Europe s'est levée. La France a rendu Rome à la civilisation et le pape à l'Eglise. Elle a accompli un devoir sacré... A des épreuves subies pour lui, à des coups dirigés en réalité contre lui, le monde catholique ne doit-il pas répondre par des efforts et des secours venus de lui ? »

De tout temps les choses ont été entendues ainsi. Sans remonter à l'époque où Pépin, puis Charlemagne méritèrent les louanges de leurs contemporains

et les bénédictions des âges futurs en chassant les Lombards qui s'étaient emparés des Etats de l'Eglise, on peut dire que les droits de la Papauté ont été regardés comme les droits de la Chrétienté ; pour leur défense, les peuples dont les Pontifes invoquaient les armes se regardaient, non comme des étrangers, mais comme des fils défendant les biens de leur Père, défendant, en quelque sorte, leur patrimoine, le patrimoine commun de tous les catholiques. Et remarquez que ce ne sont pas uniquement les nations catholiques qui ont prétendu à ce droit d'intervention, mais encore les nations qui ont chez elles un nombre important de catholiques dont la conscience est intéressée à la liberté du Souverain Pontife. C'est ainsi qu'à des époques récentes, par exemple lorsque Mazzini se fut emparé de Rome, en 1848, les deux puissances russe et prussienne, quoique non catholiques, déclarèrent « juger le principat temporel des Pontifes romains comme une nécessité européenne ». C'est ainsi qu'en 1867, le roi Guillaume de Prusse, dans le discours de la couronne, déclarait que « les efforts de son gouvernement tendaient à mettre en sûreté les droits qu'ont les sujets catholiques à l'indépendance du chef de leur Eglise. »

« La liberté religieuse des catholiques, disait Montalembert à la tribune de l'Assemblée nationale française, a pour condition sine quâ non la liberté du Pape ; car si le Pape, juge suprême, tribunal en dernier ressort, organe vivant de la loi et de la foi des catholiques, n'est pas libre, nous cessons de l'être. Nous

avons donc le droit de demander à la puissance publique, au gouvernement qui nous représente et que nous avons constitue', de nous garantir à la fois et notre liberté personnelle en fait de religion, et la liberté de celui qui est pour nous la religion vivante. »

En résumé, le monde civilisé et tout particulièrement les nations catholiques ont le droit d'intervenir en Italie en ce qui concerne le Pape; ils ont le droit de restaurer son pouvoir temporel :

Premièrement, parce qu'ils ont droit à l'indépendance et à la dignité du chef de l'Eglise catholique, indépendance et dignité qui importent à l'ordre universel, au bon gouvernement, à la liberté et au bonheur des peuples;

Secondement, parce qu'il est établi historiquement et sans contestation possible que c'est bien dans ce but que la Chrétienté a formé et a toujours défendu l'Etat pontifical, a conservé, restauré, enrichi Rome ; c'est pour assurer l'indépendance et la dignité de son chef spirituel, et non pour satisfaire l'orgueil de quelques citoyens de Rome ;

Troisièmement, parce que le renversement du pouvoir temporel par l'injustice et par le crime a été un attentat commis au détriment des intérêts généraux du monde et en particulier des catholiques, car, en réalité, c'était ces intérêts que l'on voulait atteindre et non pas seulement le trône d'un souverain de trois millions de sujets;

Quatrièmement, parce que le monde et spécialement

l'Europe, menacé par la Révolution, a un intérêt de premier ordre, un intérêt urgent, au rétablissement du pouvoir temporel ; c'est le principe d'autorité mis partout en péril, et par conséquent la paix et la liberté des hommes qui sont en jeu dans cette question. Ce motif se rapproche du précédent ; l'un et l'autre nous montrent que la restauration du pouvoir temporel peut être considérée, en fait, comme un acte de légitime défense contre les attaques constantes et trop souvent victorieuses des ennemis de l'ordre et de la religion, c'est même le meilleur et le plus efficace.

Enfin, nous pouvons ajouter un dernier motif, qui fait de l'intervention du monde en faveur de la Papauté non pas seulement un droit, mais un devoir, un devoir de justice et de reconnaissance; ce motif, ce sont les services rendus en tous temps par la Papauté ; auprès d'hommes instruits, qui ont l'esprit droit et le cœur généreux, il n'y a pas besoin d'insister sur ce point.

§ 4. Le droit d'intervention étant donc certain, il nous reste à voir qui contraindra, si l'on est obligé d'employer la contrainte, le gouvernement italien ou plutôt la Révolution à lâcher sa proie.

Ce sera, sans doute, ou une nation victorieuse de l'Italie ou un congrès des grandes puissances civilisées.

Qu'on nous pardonne d'envisager ici les plus douloureuses, les plus terribles éventualités. Il nous faut bien les prévoir, si l'on ne veut rien faire pour calmer

les esprits et désarmer les bras, pour rétablir l'ordre et la justice. Nous passerons rapidement sur ces sanglantes hypothèses, qui ne sont point dans nos vœux.

On comprend aisément que, dans une guerre entre la France et l'Allemagne, si la France et ses alliés l'emportaient, un des premiers résultats, aussi prompt que le retour de PAlsace-Lorraine à la patrie française, serait la destruction des deux unités allemande et italienne : les peuples rattachés à la Prusse le 18 décembre 1870 se déclareraient indépendants, ou se tourneraient du côté de l'Autriche, si cette nation n'avait pas fait entièrement cause commune avec l'Italie antipapale et révolutionnaire, avec l'Italie qui, vaincue par elle à Custozza et à Lissa, a trouvé moyen de lui enlever la Vénétie et lui réclame encore Yltalia irredénia. Au Pape reviendrait Rome et l'Etat pontifical; cela ne peut faire doute un instant.

Si au contraire la France était vaincue, nous ne savons ce qui adviendrait; mais il n'est pas vraisemblable que l'Allemagne et l'Italie victorieuses voulussent travailler à la restauration des droits du Saint-Siège, il est probable qu'elles songeraient a s'agrandir considérablement au lieu de consolider les résultats acquis; et alors la France, fille aînée de l'Eglise, et la Papauté temporelle, subissant l'une et l'autre une éclipse plus complète, devraient attendre le jour où ces nations improvisées , agglomération factice de nationalités disparates, comme des édifices trop hauts, construits à la hâte et sans assises suffisantes, s'écrouleraient sur l'Europe dans de nouvelles et effroyables catastrophes.

Détournons nos yeux de ces noirs horizons. Qu'on ne dise pas que les catholiques appellent la guerre de leurs vœux, demandent de dangereuses modifications de la carte d'Europe, tandis qu'ils devraient accepter les faits accomplis. Ce serait absolument dénaturer la question.

Ce qu'ils demandent au contraire, c'est ce qui peut ramener le plus sûrement la paix parmi les hommes, ce qui effacera une tache honteuse dans la politique européenne, ce qui arrêtera les entreprises audacieuses des hommes de désordre, en leur montrant qu'on est décidé à suivre de meilleures inspirations que les leurs, qu'on veut entrer dans une voie de salut pour les sociétés trop souvent bouleversées par les révolutions ; et qu'en ce qui concerne la Religion, l'autorité, la liberté, la vraie civilisation en un mot, « le bras de la défense sera aussi infatigable que celui de l'attaque, les amis seront aussi fidèles que les ennemis peuvent être acharnés ».

Mais plutôt qu'une guerre parfaitement légitime en faveur de la Papauté temporelle, ce que les catholiques souhaitent de leurs vœux les plus ardents, ce qu'ils implorent par d'instantes prières, ce qu'ils veulent provoquer par tous les moyens légitimes, par la presse, par les conférences, par les réunions publiques et privées, c'est la lumière pour les peuples et pour leurs gouvernements, c'est l'accord des grandes Puissances chrétiennes sur les questions qui agitent le monde et spécialement sur celle-ci, la plus importante de toutes, puisque, nous l'avons vu, dans la question de la Pa-

pauté c'est la question de la civilisation qui est en jeu, c'est la question de l'autorité et de la révolution, de la Religion et de l'impiété, du Christianisme et de la barbarie.

Que les Puissances veuillent bien se mettre d'accord sur ce point capital et sur plusieurs autres qui sont aussi d'un intérêt international ou universel : question de la démagogie qui menace l'existence de tous les gouvernements légitimes et la tranquillité de tous les peuples, question de l'esclavage qui intéresse l'humanité entière, questions litigieuses qui divisent les nations européennes, question d'un désarmement général, etc.. Qu'elles se réunissent en Congrès, et leur accord aura une tout autre importance, une tout autre signification que le renouvellement de la triple alliance, ou la visite de la flotte française à Cronstadt.

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§ 5. Un Congrès, comme les feuilles publiques nous en annoncent un presque chaque année pour le printemps suivant, tant on en sent le besoin, un Congrès est une mesure de salut public universel, qui, croyonsnous, s'impose à bref délai.

Il y a des questions qui ne peuvent plus se traiter séparément dans chaque pays. La multiplicité et la facilité des communications de toutes sortes a rendu nécessaire sur plusieurs points une entente générale. Les attaques contre les gouvernements étant plus que jamais devenues cosmopolites, plus que jamais la défense de l'ordre demande des conventions internationales; ce qui concerne le commerce et l'industrie, la surproduction, le salaire, les questions sociales doit aussi être examiné en commun.

Le prochain Congrès aura donc à résoudre plusieurs problèmes d'une extrême importance et d'un intérêt européen et même universel. Nous en indiquons quatre : la question de l'esclavage africain, la question ouvrière, la question du désarmement de l'Europe et la question du pouvoir temporel.

A notre avis, ce n'est qu'un Congrès qui peut être assez puissant pour les trancher.

Prenons un exemple. Voici la question du désarmement, sur laquelle on nous permettra de nous arrêter, vu son importance extrême.

Comment peut-on parler de désarmer, quels que soient les inconvénients de ces armements formidables qui finissent, comme on l'a dit, par provoquer la guerre à force de la préparer, aussi longtemps que durera l'antagonisme de la France et de l'Allemagne? cen'est pas possible.

Eh bien, allez donc dire à la France que ses armements sont insensés, qu'elle oblige les autres nations à se tenir sur le pied de guerre ; que les futures victoires qu'elle remporterait ne l'empêcheront pas plus d'avoir été vaincue en 1870, que les victoires de l'Allemagne n'empêchent la France d'avoir été vcitorieuse en 1806 et en 1812; que les haines de race doivent avoir un terme, et que, si l'on n'admet pas une paix solide, il n'y a plus de raison pour en finir autrement que par la disparition totale d'un des adversaires, puisque le vaincu voudra toujours prendre sa revanche.

Allez dire que ces solutions sauvages sont contraires à la civilisation ; que les Autrichiens battus par les Français dans les plaines de la Lombardie ne cherchent pas la revanche de Solferino, pas plus que les Russes celle de Sébastopol.

Allez dire en outre aux Français que le but apparent de la guerre qu'ils ont déclarée à la Prusse en 1870 n'était pas juste, puisque les bords du Rhin qu'ils voulaient incorporer au territoire français étaient allemands d'origine et de langue, et que Napoléon III,

qui se faisait le paladin du principe des nationalités, se mettait en contradiction manifeste avec ce principe.

Tout cela peut être fort juste; mais que M. Carnot, M. de Freycinet ou M. Constans aillent dire cela aux Français, et l'on verra comme ils seront reçus; ils ne s'y hasarderont pas, ils se souviennent de Yincident des peintres, et de la représentation de Lohengrin !...

Que l'Empereur Guillaume, ou M. de Caprivi, ou tel autre ministre aille dire aux Allemands qu'il est très difficile de garder une population malgré elle : que l'Alsace-Lorraine, bien qu'allemande pendant des siècles, a le désir formel, certain, de rester unie à la France, à laquelle elle appartient légitimement depuis Louis XIV et Louis XV; qu'il vaut mieux renoncer noblement et généreusement à leur conquête, afin d'amener une réconciliation complète et solide avec la France, afin d'amener le désarmement qui sera une source d'inestimables bienfaits pour l'Europe et pour l'Allemagne elle-même.

Toutes ces raisons peuvent être excellentes; il n'y a qu'un malheur, c'est qu'on ne voit personne pour les faire accepter.

Et cependant il est certain que la solution n'est pas ailleurs.

Un grand évêque français, Alsacien d'origine, Mgr Freppel, était l'écho de la France catholique, on pourrait dire de la France entière, lorsque au mois de mars 189 1, dans une sorte d'enquête faite par un Allemand sur les moyens d'amener un rapprochement entre les deux nations, il répondait que tant que l'Al-

sace-Lorraine ne serait pas redevenue terre française, il y aurait en perspective « une guerre terrible, absolument stérile pour les deux pays, car la France et l'Allemagne étant nécessaires toutes deux pour l'équilibre général, l'Europe ne laissera exterminer ni l'une ni l'autre, et qu'alors le duel ne manquera pas de recommencer dans un délai plus ou moins court. » « Il n'y a pas d'autre solution, déclarait-il, que la réincorporation de l'Alsace-Lorraine à la France. Un traité de paix et d'alliance venant sceller cette œuvre, élèverait la France et l'Allemagne au plus haut degré de leur prospérité, et assurerait à jamais l'union de ces deux nations qui marchent à la tête de la civilisation ; car il n'y a aucun intérêt qui les divise sur aucun point du globe. »

Nous le répétons sans crainte d'être démenti, il n'est pas douteux que la France, nation fière, belliqueuse à la vérité, parfois vaincue, plus souvent victorieuse, mais avant tout chevaleresque, fidèle à l'honneur, ne se laissera jamais vaincre en générosité, puisque la générosité comme la franchise est justement un des caractères particuliers de la race. C'est donc une calomnie de la croire incapable de comprendre la noble action d'un adversaire, c'est une calomnie de croire qu'elle refuserait de désarmer complètement, loyalement, matériellement et moralement, sans aucune arrière-pensée.

Est-ce donc aussi une utopie de croire l'Allemagne capable de renoncer librement, généreusement à sa conquête pour amener le désarmement de l'Europe,

consolider son unité récente, éteindre les haines internationales, et assurer la paix et l'alliance de deux grands pays peut-être pour des générations?

Nous ne le croyons pas.

Mais qui voudra proposer de telles choses? qui surtout pourra le faire avec chance de les obtenir? Il faudrait de toute nécessité ou un arbitrage que personne ne propose jusqu'ici, ou un Congrès qui parlera avec autorité et imposera ses décisions dans un intérêt général.

Et ainsi en est-il des autres questions en litige.

S 6. Un Congrès composé des représentants des grandes Puissances civilisées, nous ne disons pas seulement des Puissances européennes, puisqu'aujourd'hui l'Europe n'a plus le monopole de la civilisation, puisque de grandes et chrétiennes nations se sont formées dans les autres parties du monde (i); un Congrès ayant à sa tête l'homme qui serait jugé le plus capable de diriger ces glorieux travaux ; un tel Congrès formerait la véritable Sainte Alliance des Gouvernements contre la Révolution antichrétienne; ii entreprendrait la vraie lutte pour la civilisation, le vrai Kulturkampf.

Si donc il est vrai qu'il faille chercher la diminution

(1) Il est clair que les représentants de ces nations auraient à s'abstenir dans les questions qui ne les concerneraient pas, qui ne seraient pas d'un intérêt général universel.

des maux qui pèsent sur notre société contemporaine, dans le relèvement du respect de toutes les autorités sociales, dans l'apaisement des haines de peuple à peuple, de classe à classe, dans l'alliance de l'Allemagne et de la France et le désarmement qui en sera la conséquence, il nous paraît que c'est un Congrès qui pourra le mieux obtenir ces résultats et former efficacement la ligue des vrais principes contre l'alliance universelle des révolutionnaires sans Dieu et sans patrie. Il nous paraît que l'union des grandes Puissances, quoique bien tardive, peut encore tout sauver.

Qui prendra l'initiative de cette ligue trois fois sainte, dont l'annonce seule fera rugir la franc-maçonnerie, et dont l'acte au fond le plus important, le plus bienfaisant, sera le règlementde la question italienne? Nous l'ignorons, mais ce dont nous sommes absolument certain c'est que celui qui le fera méritera d'attacher à son nom une gloire au-dessus de celle que donnent les batailles victorieuses et pourra bien être compté parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité.

Nous croyons que personnellement ce ne serait pas le jeune Empereur d'Allemagne, si ardemment désireux de réformes, qui y serait opposé. Il paraît audessus des préjugés; le nom de clérical ne lui fait pas peur, puisqu'on l'a vu combattre les principes xévolutionnaires, visiter le Pape, s'occuper de la classe ouvrière, faire insérer la dernière encyclique au journal officiel. Il importerait de connaître son opinion sur le Congrès, lui dont les décisions auront tant de poids dans la balance où se pèsent les destinées du monde.

Son père, le pacifique Empereur qui n'a régné que peu de jours, avait formé, croit-on, de généreux projets : la Papauté recouvrant son domaine neutralisé; l' Alsace-Lorraine rendue à la France, dût-elle accepter de subir quelque sacrifice du côté de l'Italie ; un désarmement général et la paix conclue plus solidement que par le traité de Francfort. C'était pour le père un beau rêve; sera-ce pour le fils une glorieuse réalité?

La Reine d'Angleterre s'opposerait-elle au Congrès? elle quial'esprit large et n'aplus pourpremier ministre un sectaire comme Palmerston. Que le chef du cabinet soit, comme aujourd'hui lord Salisbury, un conservateur qui doit certes apprécier la prudence de Léon XIII dans la question irlandaise; que ce soit encore le grand vieillard, le vieux chef de l'opposition, Gladstone, qui a fait bien du mal au Vatican, mais qui est un esprit trop élevé et de trop bonne foi pour persévérer dans une erreur qu'expliquent l'éducation et les milieux, le Gouvernement anglais acceptera volontiers un Congrès d'où sortira le désarmement général, et il apportera dans les délibérations le poids de son expérience séculaire.

L'adhésion du noble et malheureux Empereur d'Autriche ne saurait faire doute un seul instant.

La catholique Espagne applaudirait avec enthousiasme à la réunion du Congrès. Elle est acquise d'avance à la lutte contre l'impiété révolutionnaire et à la solution de la question romaine dans le sens de la restauration de la souveraineté temporelle du Pape. On se rappelle que c'est un de ses ministres qui, en.

1884, se déclarait audacieusement partisan du pouvoir temporel, et faisait jeter les hauts cris à l'Italie officielle qui de suite se précipitait éperdument sur le télégraphe et rédigeait des notes diplomatiques. On sait que c'est elle qui toujours offre avec le plus d'ardeur et peutêtre avec le plus de chance d'être acceptée une royale hospitalité au Pape indignement persécuté.

La France, bien qu'en République à demi maçonnique, avec un Présidentdontles fonctions sont surtout honorifiques, la France, en voie de transformations étranges, si dévoyée qu'elle puisse paraître, ne mentirait pas complètement à sa mission providentielle; elle est trop foncièrement catholique, et son Gouvernement, quel qu'il soit, serait bien obligé sous la pression de l'opinion publique de se faire représenter au Congrès. Il importerait beaucoup de la faire entrer dans l'alliance des grandes puissances chrétiennes, où elle a sa place toute marquée. Nous sommes convaincu que cela serait aussi facile qu'avantageux, soit qu'elle demeure en république, soit qu'elle rentre en monarchie ; et cela certes serait plus honorable que de la pousser, pour l'affaiblir, dans les voies irréligieuses et révolutionnaires qui sont un danger pour elle-même et pour les autres.

L'Empereur de Russie, qui, il y a peu d'années, fit remercier le Pape Léon XIII de l'appui qu'il donnait par ses encycliques à ceux qui combattent l'action funeste des sociétés secrètes verrait-il avec défaveur la réunion d'un Congrès? Ferait-il la moindre opposition à la formation d'une ligue dont le but principal sera

de terrasser la re'volution antisociale et les sectes malfaisantes qui pullulent aussi dans son Empire, et qui sont parvenues, il y a quelques années, à assassiner son père?

§ 7. Si les chefs des principaux Etats n'étaient pas opposés à cette ligue, si même ils la voulaient, plusieurs parmi les penseurs et les hommes politiques jugent qu'il est maintenant trop tard pour la faire réussir. Les chefs de Gouvernements, disent-ils, moins que jamais peuvent faire ce qu'ils veulent; ceux dont la révolution n'est pas encore entièrement maîtresse sont entourés par elle plus ou moins largement dans ses circuits : « elle les contraint à faire prévaloir dans le droit public de leurs Etats les principes destructeurs de toute autorité... elle les pousse à battre en brèche par la persécution sourde ou avouée de l'Eglise les plus solides boulevards de l'ordre chrétien; elle lance dans leurs peuples, avec les sociétés secrètes et la presse inféodée au judaïsme maçonnique, un tel souffle de démagogie socialiste que, s'il n'est arrêté, il fera crouler leur trône infailliblement. » La révolution, en se servant activement de la maçonnerie, est devenue une puissance formidable; elle ne permettra jamais la formation d'une ligue dont le but avoué serait de fortifier l'autorité et de la défendre partout énergiquement et efficacement. Elle s'efforcera suivant ses expressions d'opposer la ligue de la liberté h la ligue de la réaction... elle se servira de ces mots puissants et

menteurs qui répétés sans cesse et de tous côtés séduisent les peuples et leur donnent le vertige -, elle opposera habilement les peuples aux rois, les hommes de progrès, d'avenir, de liberté, aux chevaliers du moyen âge pour lesquels l'histoire n'existe pas et le temps n'a pas marché, qui n'ont rien appris et rien oublié... En soulevant l'opinion qui souvent se contente de mots, en se servant ici des ministres qui lui -sont vendus, là des chambres sans lesquelles les ministres ne peuvent rien, elle fera échouer le Congrès, la ligue et ses projets, et verra bientôt les chefs de Gouvernements venir humblement lui demander aide et protection. Elle pourra bien alors leur accorder un sursis de quelques jours; mais elle ne perdra pas de vue son but final que nous connaissons : « faire la guerre au .Christ et à César »,

Et des boyaux du dernier prêtre , Serrer le cou du dernier roi,

suivant les vers infâmes de Diderot, l'un des précurseurs de la révolution française (1). Telle est l'opinion des pessimistes et certes on la comprend quand on voit les spectacles démoralisants devant lesquels les pouvoirs publics restent indifférents, quand ils ne sont pas eux-mêmes auteurs ou complices.

Telle n'est pas absolument la nôtre. Sans nous dis-

(1) V. La Civiltà caitohca.

simuler ce qu'il y a de très grave dans la situation, nous croyons, quant à nous, que non seulement on ne doit pas désespérer, mais qu'il y a dans la grandeur même du danger pour les cœurs généreux une raison de plus d'organiser fortement la résistance et de précipiter l'action. Plus le péril est grand et pressant, plus il importe de prendre des mesures énergiques et promptes. Qu'on se hâte.

Il faudra sans doute que les chefs d'Etats trouvent des ministres et des auxiliaires capables de les suivre jusqu'au bout dans la voie du salut, malgré ses dangers et avec une indomptable force de caractère; il leur faudra peut-être prendre des hommes jeunes et nouveaux; mais s'ils les cherchent soigneusement et parmi ceux qui auront été élevés dans l'admiration des principes de l'Evangile plutôt que dans celle des principes de 1789, ils trouveront bien encore, Dieu merci ! des ministres à idées justes et qui n'auront pas peur du poignard.

§ 8. Et maintenant quelle devra être la condition nouvelle de l'Italie et comment pourra-t-on l'accorder avec le rétablissement du pouvoir temporel? C'est là un point qui doit être traité avec beaucoup de prudence et de me'nagement; non pas qu'il y ait le moindre doute sur les droits du Saint-Siège, non pas que la spoliation n'ait été patente ; mais parce que les Italiens ont été trop souvent traités avec injustice et mépris par les autres peuples, parce qu'ils ont été en proie aux convoitises séculaires de leurs voisins, enfin parce qu'ils sont malheureux : les uns ont été entraînés, séduits, trompés par ceux-là mêmes qui auraient dû les guider, par leur propre Gouvernement; les autres ont été contraints et forcés d'adhérer au nouveau régime; on les a conquis et annexés. Est-ce la faute, en effet, des habitants du duché de Parme, est-ce la faute des Napolitains si leur Gouvernement est tombé ? quand les Piémontais fusillaient les paysans par centaines et par milliers alors qu'ils voulaient le défendre et lui rester fidèles? est-ce leur faute si Victor-Emmanuel s'est emparé de Rome ?

Donc vis-à-vis des Italiens il faut beaucoup de modération, d'autant plus qu'ils seraient en droit de

dire aux peuples même les plus catholiques : que celui d'entre vous qui n'a pas pe'che' contre la Papauté, qui ne l'a jamais insulte'e et dépouille'e nous jette la première pierre!

Vis-à-vis de l'Eglise, il n'y a pas à se le dissimuler, les peuples sont comme les individus : il faut qu'ils aient le courage de faire leur mea culpa. Qui donc, dans ses rapports avec elle, n'a jamais e'te' fautif? qui, en remontant le cours de son existence, pourrait en toute justice se rendre ce te'moignage? L'Eglise lésait bien; elle sait de quelle boue est pe'trie la pauvre humanité; elle sait que l'homme pèche et qu'il se repent, qu'il tombe et qu'il se relève, que Pierre, le fondement de l'Eglise, a renié trois fois son Maître et qu'il s'est fait crucifier pour lui la tête en bas, que Paul a été persécuteur, et qu'il est devenu l'apôtre des nations et qu'il est mort martyr. Elle sait qu'il y a pour les peuples, comme pour les individus, des courants malsains, des tentations terribles, auxquels ils ont le pouvoir et le devoir de résister, sans doute, mais auxquels beaucoup succombent; et elle suit le conseil de son divin Fondateur, elle accueille l'enfant prodigue avec une telle tendresse et avec tant d'indulgence, que véritablement on aurait envie parfois de s'en scandaliser.

Donc que les Italiens soient traités par tous avec respect et ménagement, mais avec fermeté. Qu'ils s'organisent chez eux comme ils l'entendront, pourvu qu'ils ne nuisent à aucun droit, pourvu qu'ils ne prétendent pas détruire ou empêcher de relever ce que la

Chrétienté avait établi, ce que le monde civilisé et les Italiens, tout les premiers, ont intérêt à conserver ou à restaurer.

Pour la question romaine on devrait donc leur dire, ainsi que nous l'avons déjà indiqué :

Ou vous tenez à l'unité d'Etat, vous voulez obéir en tout à un Gouvernement unique ; c'est votre affaire. Mais dans ce cas vous ne pouvez avoir avec vous Rome et la portion de territoire jugée nécessaire au Saint- Siège ; ils vont être neutralisés dans un intérêt général universel ; nul n'y pourra toucher, ni vous, ni nous, ni personne. Rome appartient au monde et est sacrée pour tous. Organisez-vous comme vous l'entendrez, choisissez votre capitale, gardez le roi de Piémont, prenez-en un autre, mettez-vous en république; les autres nations n'ont rien à y voir et ne s'en occuperont pas autrement.

Ou bien, tout en voulant rester un peuple grand et fort, capable de se défendre contre les agressions étrangères, vous déplorez une unité trop stricte, démentie par votre histoire, peu favorable à vos libertés, contraire à vos intérêts si divers, qui vous met sous les pieds du Gouvernement subalpin; formez alors cette fédération qui a toujours été le rêve de vos grands hommes : plusieurs Etats confédérés, solidaires dans la défense des frontières italiennes, et gardant chacun son indépendance dans l'exercice de sa souveraineté particulière (i).

(i) V. L'Empereur Napoléon III et V Italie. Paris, 1859.

COMMENT SON RÉTABLISSEMENT EST POSSIBLE 3oi

Le Pape, mais seulement si vous le désirez et s'il y consent, pourra entrer dans cette combinaison, et alors Rome pourrait être votre capitale. Choisissez pour Pre'sident de la confédération celui qui vous plaira : le roi Humbert, le Pape ou un autre; formez chez vous trois, quatre Etats... Encore une fois, c'est votre affaire. Tout ce qui est exigé, c'est que le Saint- Siège ait son territoire indépendant.

Ainsi voilà qui est clair. L'indépendance italienne, dont tout le monde doit être partisan, dont les Papes du reste ont toujours été les meilleurs défenseurs, les plus sûrs protecteurs, témoin les longues querelles des Guelfes et des Gibelins... les batailles de Jules II... etc., l'indépendance italienne peut parfaitement se concilier avec le Principat civil de la Papauté.

L'unité d'Etat, chose discutable, mais qui ne regarde que les Italiens, est parfaitement acceptable, du moment que le territoire Pontifical est mis en dehors.

L'unité fédérative qui semble mieux dans les traditions et dans les intérêts de l'Italie peut aussi se concilier aisément avec le pouvoir temporel du Saint- Siège.

Les Allemands, les Anglais, les Autrichiens, les Espagnols, les Français, les Russes.... en dehors de la question de Rome, n'ont rien à voir aux affaires des Italiens.

La seule chose qu'on demande à ces derniers, comme on la demande à tous, c'est de respecter ce petit territoire à part, où des intérêts supérieurs internationaux

sont engagés, et où les caprices, nous dirons même si l'on veut les avantages particuliers d'un peuple, ne doivent jamais prévaloir sur les intérêts moraux du monde entier.

Qu'il y ait eu des abus dans le passé, que la protection de la Papauté n'ait été parfois qu'un prétexte qui couvrait d'ambitieux desseins, d'injustes prétentions, nous sommes les premiers à le déplorer, et c'est justement pour empêcher le retour de ces inconvénients que, quant à nous personnellement, nous préférerions actuellement pour l'Etat pontifical la neutralisation absolue, franche, nette, garantie par les peuples chrétiens, à une protection si puissante soit-elle, protection dont parfois les Gouvernements cherchent à tirer un profit égoïste, au détriment même de ceux qu'ils veulent soutenir.

§ 9. La neutralité du territoire pontifical s'imposerait au même titre que celle de la Suisse ou celle de la Belgique ; et même à un titre bien supérieur, puisque la neutralité de ces pays est établie dans un intérêt européen, tandis que celle des Etats du Saint-Siège le serait au profit de l'humanité et dans un intérêt universel.

Déjà au xvme siècle, Montesquieu écrivait, dans YKspritdes lois : « Rendez sacré et inviolable l'ancien et nécessaire domaine de l'Eglise; qu'il soit fixe et éternel comme elle » (1).

(1) V. Montesquieu, Esprit des lois, LXXX, ch. 5.

COMMENT SON RÉTABLISSEMENT EST POSSIBLE 3o3

« L'idée de l'inviolabilité des Etats du Saint-Siège, fondée sur leur neutralité perpétuelle, garantie par l'Europe, a depuis longtemps saisi les meilleurs esprits», écrivait en 1868 l'ancien ministre du Gouvernement de Juillet que nous avons souvent cité. « Les plus habiles diplomates l'ont soutenue, la réflexion l'a chaque jour fortifiée, et on peut dire qu'elle est entrée dans la conscience publique. L'inviolabilité extérieure repose sur les principes les plus sacrés du droit des gens. Protection au faible désarmé contre l'ambition armée des forts, c'est un cri de justice qui trouve des échos partout, sans distinction de nationalité et de culte. Les puissances non catholiques pourraient prendre part elles-mêmes à une telle protection. Il s'agirait pour elles non de propagande, non de police intérieure, mais de la sûreté extérieure des Etats, de l'équilibre des territoires et de la paix du inonde... Quant à l'armée qui doit protéger la sûreté de la personne du Pape et garder les ports et les forteresses, elle n'a pas besoin d'être considérable. Il suffit qu'elle puisse mettre le pays à l'abri d'une surprise. La garantie européenne sérieusement stipulée préviendra jusqu'à la pensée d'une révolte. Que le trône de saint Pierre soit assuré par une reconnaissance de neutralité, et par une déclaration solennelle de garantie européenne, et le péril disparaîtra avec la cause du péril même. Une telle garantie sérieusement contractée et énergiquement maintenue fera plus pour la sécurité du Saint- Père que toutes les occupations de territoire. Lorsqu'on saura que nul ne peut toucher à sa personne et

à ses possessions sans encourir l'intervention de l'Europe, on peut être sûr que la crainte fera tenir tranquilles les voisins ambitieux ou tracassiers, les révolutionnaires étrangers ou nationaux. On l'a dit : toutes les passions vivent d'espérances, toutes les révolutions de succès ; nul ne voudra s'exposer à des entreprises sans portée, à des émeutes sans résultats. Ceux dont on égare l'imagination donneront à leur ardeur un but honorable, au lieu de la consumer en agitation stérile, et la masse paisible qui ne veut jamais attaquer et qui sait rarement se défendre, retrouvera enfin le calme de ses habitudes et le cours de ses travaux » (j).

Quant aux objections que l'on peut faire contre la neutralité, nous ne voyons pas qu'elles aient arrêté pour les autres pays les hommes d'État les plus intelligents et les plus scrupuleux. Ici le droit et l'intérêt sont plus évidents que partout ailleurs. Tout incroyant qu'il fût, M.Thiers disait, parlant de la souveraineté temporelle du Pape : « C'est là un intérêt de premier ordre qui doit faire taire les intérêts particuliers des nations, comme dans un Etat l'intérêt public fait taire les intérêts individuels. »

Au reste il est permis de se demander si l'on trouverait encore des individus assez niais pour plaindre les sujets temporels du Saint-Siège, lorsqu'ils savent que ce peuple aura peu d'impôts, point de conscription militaire, le régime d'une paix constante; lorsqu'ils savent que dans la Rome pontificale et dans les

(i) V. Sauzet, Rome devant l'Europe, page 425.

COMMENT SON RÉTABLISSEMENT EST POSSIBLE 3o5

possessions de l'Eglise toutes les misères humaines ont été soulagées à un degré qu'aucun peuple ne peut se flatter d'atteindre ; lorsqu'ils savent que les Romains auront dans la personne du Pape le seul prince électif qu'il y ait en Europe, la seule couronne qui puisse décorer un front plébéien (i); lorsqu'ils savent enfin que si, au lieu d'être à l'état de ruines, Rome vit encore, pleine de grandeur et de gloire, elle le doitàla Papauté que le monde civilisé protège et qui protégera Rome, peut-être jusqu'à la fin des temps. Sans doute on cessera de nous présenter une Italie d'opéra comique, suivant le mot de cet ambassadeur français, quand on verra que le même jeu ne fait plus de dupes, et que ce sont là de ces comédies qu'on ne joue pas deux fois.

Il est très vrai que les Romains ne feront pas souvent la guerre : « La condition de ceux qui font la guerre, a dit un profond génie, est quelquefois nécessaire; mais la condition de ceux à qui la guerre est épargnée et qui l'épargnent aux autres est sans contredit la plus heureuse. » Au reste, qui empêchera les mécontents de partir? et si une vocation irrésistible appelle certains hommes sur les champs de bataille, ils pourront toujours prendre du service à l'étranger; et puis le maintien de l'ordre à l'intérieur, la sûreté des citoyens, la défense des frontières ne demanderont-ils pas toujours des hommes d'action et de courage?

(i) V. Sauzet, Rome devant l'Europe, page 425.

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§ io. Maintenant, en quoi consistera le pouvoir temporel ? sur quel territoire, sous quelles formes s'exercera la souveraineté politique du Pape? questions délicates et peut-être prématurées. Malgré notre incompétence, nous en dirons quelques mots, qui, après tout, n'engagent personne.

Y aura-t-il in integrum restitution ou une restitution partielle : Rome avec un lambeau de terre allant jusqu'à la mer, ou l'ancien territoire Pontifical avec quelques modifications, quelques échanges dans le nord le long de l'Adriatique, afin de ne pas couper l'Italie une en deux parties? On a parlé de tout cela.

Au commencement de l'année 1887, après l'entrevue de M. de Bismarck et de M. Crispi, alors que l'on croyait à une intervention diplomatique de l'Allemagne reconnaissante envers le Pape, qui sur sa prière avait obtenu des députés catholiques un vote favorable au Gouvernement, il fut beaucoup question de l'établissement d'une zone libre allant du Vatican jusqu'à la mer par Ostie et par Civitta-Vecchia. Le Gouvernement italien eût acheté avec l'argent de la dotation, qui d'après la loi des garanties doit être accumulé, cette portion de territoire, et

l'eût remis au souverain Pontife comme un commencement de réparation; sur ce patrimoine le Saint- Père aurait joui du droit de propriété' et d'exterritorialité. C'est sans doute à ceci que faisait allusion M. Crispi dans un bruyant article à la Contemporary Revieiv (août 1891) lorsqu'il prétendait avec plus ou moins de vraisemblance que l'Italie était alors sur le point de conclure un modus vivendi avec le Pape, mais que le Gouvernement français avait tout fait rompre en conseillant à Léon XIII de quitter Rome et en s'engageant à proposer diplomatiquement à l'Europe la restauration du pouvoir temporel.

Il nous semble, quant à nous, que l'origine du rétablissement de ce pouvoir, le fait qui donnera naissance à sa restauration aura une grande influence sur la solution plus ou moins large de la question. Si la restauration devait être le résultat d'une guerre qui aurait détruit l'unité italienne, la situation ne saurait être la même que s'il survenait un accord amiable, un arrangement entre le Quirinal et le Vatican; dans cette dernière hypothèse en effet la Papauté pourrait peutêtre se contenter provisoirement d'un minimum, permettant à l'Italie de continuer ses expériences unitaires. Dans le cas d'un Congrès des Puissances, c'est lui qui prendrait la responsabilité des divisions territoriales.

Su. Quant à la nature du gouvernement politique que le Saint-Siège établirait sur le domaine qui lui serait rendu, nous en sommes réduità des conjectures.

3o8 LE POUVOIR TEMPOREL

Le gouvernement serait-il autoritaire, représentatif ou sui generis? Le Pape re'gnerait-il et gouverneraitil comme son pre'de'cesseur ? Mettrait-il l'armée et la police aux mains d'un laïque énergique, comme l'eût voulu Pie IX? déléguerait-il son pouvoir à un gouverneur civil de ses Etats, Prince, Patrice, Sénateur, nommé par lui et toujours révocable? Ce gouverneur serait-il un Romain, un Italien, un étranger, un simple particulier, un membre d'une des grandes familles régnantes en Europe, toutes situations qui se sont rencontrées déjà dans le cours de la longue histoire du Pontificat?

Nous n'en savons absolument rien; mais s'il nous est permis de dire toute notre pensée, nous dirons que nous ne serions point" étonné (et cela nous paraît même vraisemblable étant donné le caractère du Pape Léon XIII, qui aime à tenir grand compte des courants d'opinions), nous ne serions point étonné, si la restauration a lieu de son vivant, que le gouvernement nouveau eût un caractère laïque très prononcé, que la forme en fût très moderne, avec des chambres, des élections fréquentes, le contrôle des deniers publics, et presque tout l'appareil de ce qu'on est convenu d'appeler les libertés modernes.

Les questions qui touchent au Gouvernement des nations sont sujettes à de nombreuses modifications, et nous croyons qu'on peut aller fort loin dans la voie de l'autorité ou dans celle des libertés populaires sans rencontrer la moindre opposition dans la Foi catholique. On revient en arrière, si toutefois on le peut,

COMMENT SON RÉTABLISSEMENT EST POSSIBLE 3oO,

lorsqu'on s'est trompé dans la mesure d'autorité' ou de liberté qu'on a cru une nation capable de porter. La science politique est là tout entière; maison ne va pas contre l'enseignement orthodoxe, ici parce qu'on a été trop autoritaire, parce que, pouvoir trop absolu, on a refusé d'admettre quelqu'un des tempéraments reçus dans le gouvernement des peuples du xixe siècle ; là au contraire parce qu'on a été trop libéral, parce qu'on a trop désarmé le pouvoir, parce qu'on a donné aux populations des moyens faciles, des occasions fréquentes de désobéissance aux lois et de révoltes contre l'autorité.

Il nous paraît que l'Eglise, destinée à vivre sous toutes les latitudes et à faire dans tous les temps le bonheur des peuples, abandonne les questions purement politiques aux discussions des hommes, et n'intervient que pour établir les grands et vrais principes d'autorité et de liberté et pour faire régner partout la charité; il nous semble même qu'à notre époque il y aurait maladresse, inconvenance, abus véritable à faire intervenir à tout propos les décisions ecclésiastiques et à crier à chaque instant que la Foi est en danger.

Ce qu'il y a de plus funeste dans les constitutions écritesdes Etats modernes, c'est bien moins les libertés plus ou moins étendues, plus ou moins réelles qu'elles accordent, que les déclarations de faux principes, que les théories religieuses et politiques erronées qu'elles étalent imprudemment, et d'où l'on peut à un moment donné tirer très logiquement les conséquences les plus désastreuses.

Quoi qu'il en soit, pour ce qui regarde le pouvoir temporel du Pape, la question de re'gime inte'rieur qui inte'resse les sujets Pontificaux et dont pourra avoir à s'occuper la diplomatie, importe assez peu aux catholiques. Ce qui les touche c'est la restauration même de ce pouvoir. La forme qui leur paraîtra la meilleure, c'est sans doute celle qu'ils verront le mieux acceptée et qui présentera le plus de chance de durée. Là comme ailleurs on ne peut espérer établir quelque chose d'immuable. Ce qui doit être immuable c'est le pouvoir lui-même, parce qu'il est nécessaire au monde, et non pas sa forme qui est chose relative et variable.

Dans quelles limites le Pape pourra-t-il, en face du droit canon, en face de ses serments, accepter des transactions, opérer des modifications provisoires ou perpétuelles sur des points aussi graves? encore une question qu'il serait imprudent à nous de vouloir trancher. Cela regarde surtout la conscience du Pape»

Il doit suffire aux 25o millions de catholiques répartis sur la surface du globe de savoir qu'ils peuvent compter sur la sagesse de l'admirable Pontife qui occupe le siège de saint Pierre, et les Chefs d'Etat peuvent bien être assurés que ce n'est pas au sein de l'Eglise catholique, la plus grande école de respect qu'il y ait au monde, suivant le témoignage du protestant Guizot, qu'on trouvera des révoltes contre les décisions du Vicaire de Jésus-Christ.

iv ans la longue étude à laquelle nous venons de nous livrer, nous avons vu qu'une souveraineté territoriale est indispensable à la Papauté pour lui permettre de remplir convenablement sa mission, et que c'est précisément pour l'en empêcher que cette souveraineté a été détruite. Nous avons vu que c'est en trompant l'opinion, en employant la ruse et la violence, en ne reculant devant aucun crime, que les révolutionnaires et les impies sont arrivés à leur fin.

Nous avons constaté que les Souverains, qui ont laissé s'accomplir par l'un d'entre eux la spoliation sacrilège, se trouvent plus que jamais pressés par les flots montants de la révolution qui menace d'engloutir toute autorité, et il nous a paru que le moyen le plus sûr pour échapper à ce danger imminent et pour sauver la civilisation, était quecesmêmesGouvernements, au lieu de tenir l'Eglise catholique en suspicion, et d'enchaîner sous divers prétextes son action dans leurs Etats, lui rendent la liberté de travailler, de concert avec eux, à l'apaisement de toutes les discordes, de

3l2 LE POUVOIR TEMPOREL

tous les conflits politiques, sociaux et internationaux. Nous avons dit que de même que le renversement du pouvoir temporel a e'té, suivant Mazzini, l'acte le plus révolutionnaire que l'on pût concevoir, sa restauration, avec les modifications jugées nécessaires, sera l'acte le plus réparateur et le plus fertile en conséquences bienfaisantes.

En définitive, depuis plus de vingt ans la Papauté a étécriminellement dépouilléedu petit Etatqui pendant douze siècles, sous une forme ou sous une autre, a assuré ses ressources, sa dignité, son indépendance. La révolution depuis plus de vingt ans fait les derniers efforts pour que l'acte accompli par elle prenne les apparences du droit, pour que l'usurpation de Rome soit désormais ratifiée juridiquement. La diplomatie européenne jusqu'à ce jour s'y est sagement refusée; mais rien n'a encore été fait dans le sens d'une réparation.

Aujourd'hui un revirement paraît se faire dans les esprits; le voisinage de l'abîme semble avoir éclairé, et l'on commence à se tourner du côté où est le salut.

Les sectaires eux-mêmes sentent que leurs ruses sont dévoilées, qu'on voit à quel épouvantable despotisme, à quelle navrante misère ils conduisent les peuples. Vainement ils font dire à M. Crispi, une de leurs âmes damnées : « Il n'y a plus de question romaine » ; comme ils faisaient dire, il y a quelques années, à M. Gambetta : « Il n'y a pas de question sociale. » Les mensonges les plus audacieux ne trompent pas toujours. Elles existent, ces questions, et de toute

nécessité il les faut résoudre, si l'on ne veut pas laisser périr la civilisation. Il faut les résoudre l'une et l'autre, et l'on ne peut les résoudre que l'une par l'autre.

D'un côté, le monde civilisé est rempli d'associations malfaisantes, fruits de l'incrédulité, qui partout tendent à prévaloir au détriment de la liberté des peuples et de l'honneur de leurs chefs, qu'ils s'appellent Rois, Empereurs, ou Présidents. Dans toute l'Europe les grandes puissances entretiennent d'innombrables armées absolument ruineuses; soit pour se défendre contre les agressions d'une démagogie qu'on ne sait plus contenir autrement, puisque les idées pernicieuses qu'on encourage en provoquent sans cesse l'accroissement; soit pour se déchirer de nations à nations dans des guerres sans fin, puisque la victoire d'un peuple appelle la revanche de l'autre.

D'autre part, la plus grande partie du globe reste encore couverte des ténèbres les plus épaisses. En Afrique, en Asie, dans quelques parties de l'Amérique et de l'Océanie régnent l'esclavage, l'idolâtrie, les sacrifices humains, tous les crimes et tous les vices du paganisme.

La Papauté est toujours ce qu'elle a été dans le passé, le plus puissant porte-lumière.

Pour éclairer et civiliser les peuples sauvages ou barbares; pour maintenir la civilisation et l'élever encore chez les peuples qui la possèdent; pour travailler à détruire les erreurs, à calmer les passions, ces deux ennemis de la liberté humaine; en un mot pour

remplir sur terre leur divine mission, les Papes, représentants de Dieu, réclament non d'immenses possessions territoriales, mais ce qui est nécessaire à l'indépendance de leur personne, ce que les siècles passés leur ont assigné pour qu'ils puissent être libres, pour qu'ils puissent tenir un rang convenable au milieu des grands de la terre et avoir des ressources suffisantes. Ils le réclament suivant la parole de Léon XIII, non par esprit d'ambition, mais poussés par les devoirs de leur charge, par les engagements de leur serment; ils le réclament « parce qu'une principauté civile leur est nécessaire pour défendre et conserver la pleine liberté du pouvoir spirituel... et parce qu'il est parfaitement constaté que lorsqu'il s'agit du principat temporel du siège apostolique, c'est la cause même du bien public et du salut de toute la société humaine qui est en question. » Le savant de Haller proclamait cette vérité au siècle dernier, lorsqu'il écrivait : « L'indépendance temporelle qui est nécessaire au crédit de la religion pour l'exercice libre, assuré et impartial de l'autorité spirituelle est moins avantageuse à son possesseur qu'au monde. »

Si donc les peuples comprenaient que c'est dans la Papauté que les droits des faibles ont toujours trouvé et continueront à trouver leur meilleur patronage, leur plus puissante protection; que c'est elle qui toujours encourage de la manière la plus efficace les œuvres propres à soulager et à consoler toutes les misères humaines, lorsqu'elle n'en a pas pris ellemême l'initiative;

Si les chefs de gouvernement comprenaient également que c'est dans la Papauté qu'ils trouveront le guide le plus sûr, l'auxiliaire le plus utile pour le bien qu'ils doivent vouloir accomplir dans leurs Etats ; que c'est en elle qu'ils trouvent aussi le meilleur défenseur de leur légitime autorité ;

Tous, peuples et gouvernements, l'entoureraient de respect, écouteraient ses enseignements malgré ce qu'ils ont de gênant pour les passions des uns et des autre, et sans accroître outre mesure son pouvoir matériel, ils lui rendraient du moins ce qui est nécessaire et ce qui est convenable.

La restauration de ce petit trône, qui paraît si peu de chose, aura, si elle a lieu dans les circonstances présentes, une portée incalculable pour le bonheur de l'humanité, puisque ce sera chez les peuples ignorants une plus grande et plus facile expansion de lumière, et quechezles peuplescivilisés ce sera quelque chose comme la mort de l'esprit révolutionnaire, ou du moins son affaiblissement pour longtemps ; ce sera le prestige de la force morale relevé, le principe d'autorité consolidé, et ce principe, quoiqu'on feigne de l'ignorer, est encore plus vital pour les sociétés que celui de la liberté elle-même.

Oui! ou nous nous abusons, ou la restauration du pouvoir temporel avec l'assentiment et la garantie des grandes Puissances serait pour la révolution et les sectes malfaisantes qu'elle a produites le coup le plus fatal qu'elles puissent recevoir, et comme le signal de leur défaite définitive. Ce serait à nos yeux le com-

3l6 LE POUVOIR TEMPOREL

mencemcnt d'un nouvel ordre de choses. Le xixe siècle, s'il voit cet événement, finira dans la lumière et le xxe s'ouvrira plein d'espérances.

Et de même que les nations chrétiennes, il y a trois cents ans, à l'instigation de la Papauté, ont vaincu pour jamais l'Islamisme conquérant, de même les nations modernes, à la fin du xixe siècle, auront vaincu la Révolutionnes sectes maçonniques et le socialisme qui en dérive, en se serrant autour de la Papauté, centre d'autorité légitime et de force morale.

Qu'on ne croie pas à l'impossibilité d'un tel résultat; s'il est difficile il n'en sera que plus glorieux; mais il est nécessaire pour le salut de la société ; il sera donc possible un jour ou l'autre.

Vainement on objectera qu'il est trop tard maintenant, que les peuples, vieillis et gangrenés, que les gouvernements composés d'hommes sans principes et sans mœurs, ne comprennent plus rien à la religion, à la vertu, à la grandeur morale.

Nous répondrons que plus on nous montrera la gravité de la maladie dont souffrent les nations, mieux on établira par là l'importance et l'urgence du remède qui les peut guérir; nous répondrons que les pessimistes ne se doutent peut-être pas de tout ce que la vieille Europe renferme encore dans certaines parties de lumière et de vertu ; forces latentes et merveilleuses qui n'attendent pour apparaître et pour produire tout leur effet, qu'un énergique excitateur. Nous ne connaissons pas l'avenir, nous n'affirmons pas que les flots montants du socialisme ne vont

pas submerger tout l'ancien continent, mais nous affirmons que le salut est là où nous l'avons montre' et qu'il n'est pas ailleurs. Nous affirmons que les peuples et les gouvernements avec la grâce de Dieu peuvent se sauver, s'ils le veulent, et sauver avec eux la civilisation en danger.

Quant au pouvoir temporel, il a traverse' dans le passe' bien d'autres pe'ripéties, et toujours il a survécu.

Tantôt au cœur de l'Italie, à Rome même, ce sont les seigneurs et les grands vassaux, dont la licence et l'orgueil aristocratique supportaient mal le frein des lois, qui se sont souleve's contre les Papes et les ont renverse's de leur trône ; mais toujours leur usurpation a e'te' éphe'mère.

Tantôt c'est la Re'publique démocratique qui, évoquant les vieux souvenirs de l'antiquité, a réussi à s'asseoir au Capitole; mais toujours elle est venue s'abîmer à la roche Tarpéïenne. Cela s'est vu au xue siècle, au xive, au xvme, et même au xixe.

Les armes victorieuses des plus fameux conquérants n'ont pas eu plus de succès : un Henri IV, un Barberousse, un Frédéric II, un Napoléon Ier ont bien pu s'emparer de Rome et porter dans ses murs le carnage et l'incendie; jamais ils n'ont pu s'y établir d'une manière définitive, toujours l'heure de la restitution a sonné (1).

Le pouvoir temporel a triomphé de la licence

(i) V. La Civiltà cattolica, 6 gennaio 1877, p. 48.

démagogique et de la licence des grands; il a triomphé de la puissance des empereurs et de celle des rois; nous croyons qu'il triomphera de même de l'impiété révolutionnaire et de la franc-maçonnerie.

C'est quelque chose comme le 172e orage qu'il subit à cette heure; il en sortira, et peut-être bientôt, comme il est sorti de tous les autres, aux applaudissements des gens de bien, et aux cris de joie des Romains délivrés.

Telle est notre espérance; elle est fondée sur les raisons les plus sérieuses, sur les inductions historiques les plus solides. Si nous ne parlons pas de certitude absolue, c'est que les promesses divines faites à l'Eglise catholique regardent seulement sa vie et sa puissance spirituelle. Mais nous croyons qu'il arrivera ce qui est toujours arrivé, que ce qui s'est vu se verra.

Le trône Pontifical sera relevé, et des événements du passé il sortira, pour l'instruction de nos descendants, la grande et double leçon que voici :

Quand les peuples s'éloignent de la Religion, principalement quand les peuples catholiques tournent en dérision son plus auguste représentant, parce qu'il n'est qu'une force morale, parce qu'il leur enseigne le respect et la soumission dus aux autorités, ils travaillent sans s'en douter à humilier, à amoindrir leur meilleur protecteur, le plus désintéressé défenseur de leurs droits; ils nuisent à leur propre bonheur, ils se forgent des chaînes pour l'avenir.

Aussi bien quand les hommes qui président au gouvernement des nations ne savent pas respecter la

Religion, spécialement quand ils se rient de l'impuissance de la Papauté' qui, n'ayant que de faibles ressources matérielles, ne craint pas néanmoins de les reprendre de désordres publics et de faire valoir auprès d'eux les droits méconnus de leurs sujets, ils travaillent à diminuer leur propre autorité; ils préparent des révolutions.

Pour les peuples italiens, les premiers intéressés à la question du pouvoir temporel, ils nous permettront de leur rappeler ici le noble aveu d'un de leurs grands hommes, de César Balbo qui, le 28février 1849, du haut de la tribune de la chambre des députés du Piémont, s'honorait par cette solennelle déclaration :

« Il y a4o ans, en 1809, j'eus le malheur, jecommis la faute de participer à la chute du pouvoir temporel d'un autre grand pape, de Pie VIL La gigantesque puissance de Napoléon, devant laquelle tremblaient les potentats de l'Europe, pourrait peut-être me servir d'excuse, parce que je n'étais alors qu'un adolescent. Quoi qu'il en soit, les exemples de courage civil, le seul qu'eût l'Italie à cette époque, que je pus contempler, cette résistance, cette protestation du Pape que rien ne put faire céder, ces cardinaux, ces prélats, ces prêtres, alors si méprisés et cependant si courageux; voilà ce qui me révéla la vigueur d'une institution que l'on croyait renversée : voilà quelle fut pour moi la semence de ces doctrines papales qu'on m'a tant reprochées et qu'on me reproche encore, mais dans

lesquelles je m'affermis davantage à mesure que je les étudie. — Ce fait peut servir de leçon, d'une souveraine importance pour tous, pour l'Italie et pour le monde : Napoléon, au sommet de la puissance et de la gloire, n'a pu re'ussir à humilier que pendant cinq ans cette puissance temporelle des Papes, si petite, si méprisée. Et cescinq années ont été pour lui des années de faiblesse, d'erreur, de décadence et de chute. »

Une parole plus importante encore a été prononcée par celui qui est à tant de titres le Père Saint et vénérable des Italiens : elle peut leur servir en quelque sorte d'axiome politique, ils devraient constamment l'avoir sous les yeux, et la mettre sous les yeux de leurs enfants pendant des générations :

« Avec le Pape, a dit Léon XIII, l'Italie est grande et respectée; sans le Pape elle est privée de sa meilleure gloire; contre le Pape elle est exposée à tous les malheurs. »

Que les Italiens soient donc fiers de leurs Papes, qu'ils soient heureux de posséder chez^eux l'homme revêtu de la plus haute dignité qu'il y ait au monde. Qu'ils ne se laissent plus séduire par les phrases à effet des sectaires impies de la Révolution. Il y a quelques années, le prédécesseur de M. Crispi, le premier ministre Depretis, annonçait la résolution prise par Yltalie régénérée « de consigner l'Eglise catholique dans l'Enfer du Dante » (sic). Où est-il M. Depretis? où sera demain M. Crispi? où seront bientôt ses successeurs ?

Et l'Eglise catholique, elle, continue et continuera

sa bienfaisante et glorieuse mission. « Tout ce qui est aujourd'hui debout sera renversé. Les siècles auront rongé jusqu'à la dernière pierre de notre sépulcre, et Pierre sera encore debout et il sera encore le fondement de l'Eglise » (i).

Ainsi s'exprimait le grand évêque français que nous avons plus d'une fois cité; et il ajoutait ces paroles auxquelles nous sommes heureux en terminant cette étude de donner l'adhésion la plus complète de notre esprit et de notre cœur :

« O Siège sacré de Pierre, vous êtes béni non seulement de tous vos fils, de tous les croyants, mais de tous les gens de bien : hors de votre lumière il n'y a que ténèbres ; hors de votre sphère d'action et d'attraction, il ne se remue que misère et désordre. Aussi même en dehors de l'unité, tons ceux qui ont le sens droit vous apprécient, vous aiment... O Pasteur suprême, que ceux-là seuls vous maudissent qui maudissent le jour; que ceux-là vous détestent qui détestent la lumière... Oui, que ceux-là maudissent la Papauté, qui veulent la conflagration générale, le renversement universel, qui appellent les tempêtes et les catastrophes, qui aiment à se jouer parmi les destructions et les ruines. »

Pour nous qui aimons la lumière et qui voulons la paix, nous vous bénissons, nous vous aimons, nous demandons qu'on vous traite avec la justice, avec le respect, avec la reconnaissance, avec l'amour qui vous sont dus.

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