FIN
(i) V. Œuvres de Mgr Pie, tom. V, p. 208. 21
(Page du texte 2 y) CIRCULAIRE MAÇONNIQUE DU GRAND-ORIENT ITALIEN
Aux V.'. V.\ FF.', des LL.\ de la Haute-Italie.
i° En attendant le jour où notre champ d'action sera suffisamment délimité, grâce au groupement de toutes les forces italiennes sous la direction d'un Grand-Orient général qui centralisera toutes les énergies individuelles des F.*, des Loges déjà existantes ou encore à créer, le Grand-Orient s'adresse aux F.-, et aux L.\ de l'Italie du Nord. En faisant cela, il a en vue le triomphe du naturalisme en lutte avec les errements sortis de ce fatal instinct qui pousse les peuples vers les théocraties, vers les religions surnaturelles et surtout vers la plus opiniâtre de toutes, la religion catholique.
Vous vous souvenez encore de tous les efforts qui, en son temps, ont été faits, au nom de la politique et sous prétexte d'unifier et de fortifier l'Italie, pour répandre et faire passer en pratique le naturalisme : j'entends surtout la suppression des ordres religieux, la sécularisation des biens de l'Eglise et la destruction du pouvoir temporel. — Ce sont là les trois grands événements historiques qui forment la base granitique
du mouvement maçonnique en Italie. — Ii faudra faire agir dans ce sens la presse et l'e'cole; pour arriver jusqu'au peuple, il faudra de plus recourir à des manifestations publiques, convoquer des meetings et fonder des associations anticléricales.
2° Mais ceci ne suffit pas. La bonne volonté dont fait preuve le gouvernement dans le but de répandre les théories les plus irréfutables du naturalisme en opposition avec la révélation, ne saurait du jour au lendemain donner tous ses effets ; les exigences de la politique intérieure et extérieure condamnent au contraire souvent le gouvernement à prendre en considération les préjugés surannés des peuples, et à tenir compte des manières de voir des cabinets européens qui prennent part à la grande œuvre de destruction des puissances catholiques. Le bien général de la franc-maçonnerie tant italienne qu'européenne demande une marche en avant pleine de prudence. Mais ces réserves imposées aux hommes d'Etat n'entravent en rien l'action personnelle et privée des F.*, et cette action peut se développer de telle façon que le ministère lui-même parvienne à avoir les coudées plus franches, afin de pouvoir nous soutenir de toute la puissance dont il dispose et qui est indispensable si nous voulons voir triompher le naturalisme dégagé de toute superstition. — Il faudra pour cela profiter des circonstances actuelles, aussi bien qu'exploiter les conquêtes du passé de manière à réaliser nos vues, et marcher en avant avec ardeur, avec calme et avec décision.
3° Avant tout cherchons à bien persuader au peuple que la franc-maçonnerie ne poursuit pas de but politique, qu'elle ne se laisse guider que par des idées de bienfaisance, qu'elle ne travaille que pour la paix et la liberté, qu'elle ne vise qu'à affranchir les esprits de la servitude à laquelle les réduisent les dogmes et les présomptions de l'Eglise catholique. En second lieu, essayons de faire comprendre que la tranc-maçonnerie ne combat nullement les catholiques, mais les cléricaux qui déshonorent et ruinent l'Eglise en la mêlant à la vie publique et aux luttes politiques. Il ne faut jamais manquer de dire que la religion est plus libre et plus florissante là où, comme dans les Etats-Unis, existe la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et
d'ajouter que les Etats ne devront plus se ravaler à l'avenir jusqu'à signer des concordats avec l'Eglise.
4° L'enseignement et l'éducation des e'coles devront tout particulièrement préoccuper les F.'.. Ils veilleront à ce que les catholiques soient exclus des chaires aussi bien que de toutes les fonctions publiques, à ce que les écoles des villes, les collèges, les lycées et les établissements techniques se montrent ou indifférents ou hostiles vis-à-vis du catholicisme, à ce que tout l'enseignement s'y donne en dehors de toute préoccupation religieuse, sur un terrain purement rationaliste.
Les écoles supérieures ne devront se trouver qu'entre les mains des F.*, ou de leurs alliés, les libéraux et les libres-penseurs ; plus la lutte a été jusqu'ici faible dans ce sens, plus il est temps de la mener dorénavant avec énergie et avec audace. Pour dominer plus sûrement l'enseignement nous nous servons surtout de deux moyens :
Le premier consiste à provoquer un mouvement tendant à enlever aux autorités des villes leurs écoles, dans le but de les mettre directement dans les mains de l'Etat. Pour parvenir à ce résultat, il faut reprocher aux administrations communales leur manque de maîtres diplômés, et prouver que par suite de leurs luttes pour des intérêts de clocher les communes ne sont pas à la hauteur de la mission éducatrice.
Le second moyen consiste à promettre aux instituteurs que l'Etat augmentera leurs traitements; en même temps il faudra discréditer aux yeux du peuple les maîtres et les maîtresses qui ne veulent pas renoncer à leurs préjugés religieux démodés, afin de les forcer à se démettre de fonctions qu'ils remplissent d'une façon si préjudiciable au progrès de l'humanité. — Reste un troisième moyen qui consiste à prôner dans les familles les avantages d'une éducation rationaliste et à exagérer le plus possible tout ce qu'on pourra trouver à la charge du clergé et des maîtres catholiques.
5° On n'arrivera qu'à des résultats médiocres, en fait d'éducation, aussi longtemps qu'on n'imposera pas silence au clergé. Dans ce but, il faudra mettre l'Etat à même de détruire le clergé officiellement et par une loi, et de le condamner à l'inaction en lui enlevant son influence sur le peuple : voilà
pourquoi il est nécessaire de représenter les prêtres comme autant de fourbes et de dupeurs qui prêchent des vertus auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes, qui sont sans aucune culture et ne spéculent que sur la bêtise du peuple ; en même temps, il faudra bien persuader au clergé que les fonctionnaires sont ses amis en même temps que les protecteurs de l'Eglise, afin qu'il renonce enfin à son opposition et rende les armes. De plus il faudra lui faire croire que le gouvernement ne demande pas mieux que d'améliorer son sort au point de vue financier, et de le rendre indépendant des évêques et du Pape.
De même on ne devra négliger aucun moyen pour répandre l'opinion que le peuple a le droit d'administrer les biens de l'Eglise, de nommer les curés, et que c'est uniquement par ambition que les évêques et le pape se sont arrogé ce droit.
6° De cette façon on préparera les voies à la sécularisation de la religion, à la destruction de la hiérarchie ecclésiastique et à un ensemble de lois qui donneront à l'Etat un pouvoir absolu.
Pour répandre ces doctrines salutaires dans les masses, on aura besoin de la presse, des associations, des cercles ouvriers (surtout socialistes), des sociétés de secours mutuels, des sociétés coopératives, de réunions fréquentes, des discours et de toute l'activité de chaque F.-, en particulier.
Que tous les membres de notre association observent ponctuellement ces instructions, et c'est ainsi qu'on hâtera l'arrivée du jour où, sur les ruines de la Religion et de la Révélation, le naturalisme entonnera le chant de la délivrance; alors l'homme et l'humanité marcheront sans entraves sur le chemin du progrès sans limites et il ne s'agira plus que de leur assurer ici-bas le bonheur que certains rêveurs se promettent dans une autre vie.
7° Incinération, mariages et enterrements civils, baptême des enfants.
Nous recommandons tout particulièrement aux F.-, de ne jamais perdre de vue les prescriptions maçonniques au sujet de l'incinération des corps, des mariages et des enterrements civils ; autant que possible, il faudra interdire le baptême des
enfants. — En général, dénigrons et discréditons tout ce quia un caractère religieux, mais principalement la presse catholique; soutenons exclusivement les journaux qui appartiennent, au moins quant à leur esprit, à la franc-maçonnerie, ou qui font espérer qu'ils lui appartiendront un jour.
Publié par YArco de Palerme (octobre 1889).
(Page du texte 4g)
La vie privée des ennemis de la religion présente ordinairement un tableau peu édifiant. M. Jacques de Fontenelle a publié, dans la Patrie, à propos du monument en l'honneur de Garibaldi, les lignes suivantes :
Menotti Garibaldi et Ricciotti Garibaldi sont fils du « héros », mais seulement selon la nature ; ils portent son nom au Parlement, mais ils n'ont pas le droit de le porter, leur mère, Anita, ayant un légitime époux à l'époque de leur naissance.
La marquise Raimondi est légalement la veuve de Garibaldi; elle figure comme sa femme dans les actes de l'état civil. En réalité, elle n'a jamais été son épouse. Son fils, qui n'est pas le fils de Garibaldi, est le seul qui, légalement, ait le droit de porter le nom du condottiere.
L'ex-nourrice du petit Canzio, la Francesca, est la femme de Garibaldi, en réalité, et même en vertu de la Galette officielle, par suite de l'acte criminel de bigamie rédigé par le signor Placentini. Mais, légalement, elle ne peut être son épouse légitime, puisqu'elle était déjà mariée et que son époux légitime vivait lorsqu'elle a rencontré Garibaldi.
Elle a eu de Garibaldi quatre enfants :
i° Clélia, âgée de 23 ans aujourd'hui, mariée à 16 ans à M. Vittorio Grazziadei, professeur à Florence ;
2° Rosa, née pendant la guerre de 1870, morte à 18 mois;
3° Fortunato, né en 1872 ; son père l'a ainsi dénommé parce qu'il eut la chance de mourir en naissant ;
40 Enfin, Manlio, le plus jeune, le Benjamin de la maison.
Tous ces enfants de Francesca ne pouvaient légalement porter le nom de Garibaldi, puisqu'ils ne pouvaient légalement être reconnus comme enfants du susdit, qui était marié avec la marquise Raimondi.
En résumé, le client de M. Jules Simon, philosophe austère, avait :
Deux femmes vivantes : il était bigame ;
Des enfants naturels, avant son mariage avec la marquise ;
Un fils légitime, qui n'est pas le sien ;
Quatre bâtards, qui sont de lui, mais légalement ne peuvent pas être de lui :
Deux bâtards qui sont de lui, mais qu'il n'avait pas le droit de reconnaître, puisque leur père légal vivait lorsqu'ils sont nés.
En cherchant un peu de côté et d'autre, on trouverait peutêtre encore quelques petits rameaux garibaldiens ; mais c'est assez pour un canevas qui doit tenter la plume si fine du moraliste dont le nom figure en tête de la souscription au monument de Garibaldi.
(Page du texte 5g)
L'inconduite du roi Victor Emmanuel était chose tout à fait notoire ; il ne prenait pas même la peine de le cacher ; à l'occasion il s'en vantait.
PIÈCES JUSTIFICATIVES ?2g
« La reine Adélaïde, archiduchesse d'Autriche, écrit M. d'Ideville, était une véritable sainte; son nom et sa mémoire sont vénérés dans tout le Piémont. Le roi lui-même, bien qu'égoïste, dur et brusque, avait pour son épouse un respect qui ne s'est jamais démenti. Il est vrai d'ajouter, toutefois, que les sentiments que lui inspiraient les vertus de la reine, sa douceur, n'empêchaient pas le royal époux d'accorder à d'autres femmes des gages de sa tendresse.
« Ses relations avec Rosine existaient déjà du vivant de la reine. Rosine était la fille de l'un des gardes du palais, sorte de compagnie qui a de l'analogie avec les trabans d'Autriche et les cent-gardes de France. Elle avait seize ans, était belle et fort sage, lorsque le roi la remarqua. Suffisamment adroite et intelligente, elle sut, dès le début, captiver Victor-Emmanuel. Parmi toutes ses maîtresses, c'est la seule qui ait jamais réussi à prendre sur lui une véritable influence.
« Le père reçut, peu de temps après le départ de sa fille de la maison paternelle, un brevet de capitaine, et depuis ce jour la jeune Piémontaise fut comblée des faveurs royales.
« Le château de Stupinigi servait alors, pendant l'été, de résidence à la famille royale, et la reine venait s'établir avec ses enfants dans cette charmante demeure, dès que les chaleurs de Turin devenaient insupportables. A Stupinigi, pas plus qu'à Turin, la reine n'était garantie contre les infidélités du roi. Celui-ci, sans aucun ménagement et sans scrupule, avait établi sa maîtresse Rosine à l'extrémité du parc, dans un pavillon où il faisait de fréquentes visites a sa seconde famille. On m'a raconté que, dans une de ses promenades au milieu des bois, la reine rencontra un jour un des enfants de Rosine. Elle s'arrêta pour le questionner, puis l'embrassa en silence, sans chercher à dérober ses larmes! jamais un reproche, jamais une plainte amère ne s'échappa de l'âme de cette charmante et pieuse créature, qui mourut à trente et un ans, après avoir été cinq fois mère, victime résignée de son amour conjugal.
« La reine morte (janvier i855), le roi reconnut et légitima les enfants de Rosine, et leur mère reçut, avec une dotation, le titre de comtesse de Millefiori. C'est le nom d'une ferme royale située près de Turin. Aujourd'hui encore, et malgré de
33o LE POUVOIR TEMPOREL
nombreuses infidélités qu'il ne prend pas la peine de dissimuler, Victor-Emmanuel est toujours sous le charme de la favorite. C'est une femme ordinaire, sans éducation; le roi la redoute, mais ne cherche pas à se dérober à l'ascendant qu'elle exerce sur lui. Le comte de Gavour essaya, à plusieurs reprises, de faire rompre cette chaîne. A une certaine époque, le roi ayant manifesté le désir d'épouser secrètement sa maîtresse, il en résulta entre le faux Henri IV et son Sully une explication très vive et fort orageuse, à la suite de laquelle le crédit du ministre faillit être ébranlé. Le roi, toutefois, abandonna pour le moment son projet, sauf à le reprendre plus tard.
« Il est facile, du reste, de s'expliquer l'empire que cette femme a pris sur le roi, esprit facile à dominer. Auprès d'elle, en effet, lui qui par-dessus tout hait l'étiquette et la gêne, il trouve une entière satisfaction à ses goûts d'indépendance et de laisser-aller. Aussi rentre-t-il toujours avec joie dans cet intérieur, où il est bien le maître ; et quoi qu'on fasse, nulle considération politique ne parviendra à lui faire abandonner ses chères habitudes. D'autre part, les enfants nés de cette union, et pour lesquels le roi affecte une grande tendresse, sont devenus entre lui et sa maîtresse un lien sacré ; il est, en effet, certain que, dans le désir de légitimer son union, il entrait chez lui, roi très superstitieux, comme on le sait, des scrupules religieux, qui le croirait ? des remords de conscience.
« La comtesse de Millefiori, ou pour mieux dire Rosine, comme chacun la nomme en Piémont, habite constamment Turin ou la Mandria; elle sort rarement de l'ancien royaume; cependant, lors de son premier voyage dans les provinces méridionales, le roi la fit venir à Naples. A Turin, elle a un petit cercle composé d'avocats et de quelques officiers subalternes. Elle fréquente les petits théâtres, et je l'y ai rencontrée plusieurs fois. C'est une femme belle encore, mais sans grâce et sans aucune distinction. La dernière fois que je la vis, c'était au théâtre Alfieri; elle portait un chapeau rehaussé de plumes, sa poitrine était couverte de diamants, impossible d'être vêtue avec un mauvais goût plus complet. On la dit charitable et inoffensive. Le bon peuple de Turin, indulgent
pour son roi jusque dans ses e'carts, respecte ou du moins feint de respecter la favorite; celle-ci, de son côté, fort modeste, évite d'étaler, ailleurs que dans les avant-scènes des petits théâtres, sa grandeur et son faste. Toute autre femme, d'une intelligence supérieure, ou d'une classe plus élevée, eût certainement joué un grand rôle et mis à profit les faiblesses du souverain; mais la comtesse de Millefiori s'occupe fort peu des destinées de l'Italie. Sauf Ratazzi, qui du vivant de Gavour, s'est lié avec Rosine, personne ne la voit à Turin et ne la traite en maîtresse royale. C'est même grâce à cette intimité que Ratazzi est parvenu à conserver l'amitié du roi, au moment où le comte de Cavour était le plus puissant et le plus écouté...
« Le roi Victor-Emmanuel a pour les enfants de la comtesse Millefiori une vive affection, autant du moins que sa nature lui permet d'éprouver un sentiment de tendresse. Il est surtout fier de leur robuste santé et de leur bonne mine. A ce propos, il disait à un diplomate reçu par hasard à la Mandria (M. Tourte, ministre de Suisse):
« Voyez, mon cher, quel beau sang! quelle vigueur! Voilà ce « que produit l'alliance avec une fille du peuple, tandis que les « enfants que m'a donnés l'archiduchesse d'Autriche sont loin, « hélas ! d'être aussi vigoureux ! »
Journal d'un diplomate en Italie, p. 5o. et suiv. — Paris, 1875.
(Page du texte 5g)
a Le ministre de France (1) a reçu aujourd'hui son audience de congé. Il en a profité pour me présenter au roi. De là nous
(1) M. de la Tour d'Auvergne.
nous sommes rendus chez le prince de Carignan, qui habite une aile du palais royal.
J'accompagnai mon ministre, et, selon l'usage, j'attendis avec les aides de camp, dans le salon précédant la pièce où se tenait le roi, que l'entretien fût terminé. Vers la fin de l'audience, M. de la Tour d'Auvergne, qui m'avait prévenu, entr'ouvrit la porte et me fit signe d'entrer. Le salon dans lequel je fus introduit était fort simplement décoré et de style empire; il n'avait pour ornement que plusieurs portraits, en pied, de princes et de princesses de la maison de Savoie ; parmi eux on remarquait des cardinaux, des évêques, des saints.
Le roi, en uniforme, se tenait debout près d'une fenêtre. 11 me tendit la main lorsque je m'approchai en m'inclinant devant lui et me demanda aussitôt si je me plaisais à Turin : « Séjour que vous devez trouver bien triste, dit-il, en arrivant de Paris. » Après quelques questions banales, le roi reprit sa conversation avec le prince.
Le futur roi d'Italie semblait être ce jour-là de fort bonne humeur; c'était la première fois que j'approchais une tête couronnée, et j'avoue que l'émotion qui m'avait saisi en passant le seuil de la porte fut promptement dissipée. Sa Majesté sarde témoigna au prince le vif regret qu'elle avait de le voir partir, et lui demanda plusieurs renseignements sur son successeur, le baron de Talleyrand-Périgord, et sur la parenté de ce dernier avec le prince de Bénévent; enfin, au moment où le ministre de l'empereur allait se retirer, le roi lui prit chaleureusement les mains :
a Quand nous reverrons-nous, maintenant, mon cher prince ? Vous allez à Berlin, moi je reste ici, où j'ai encore tant de choses à faire.
— De grandes et de bonnes choses, assurément, sire, dit le prince.
— Sans doute, fit le roi, mais quoi qu'il arrive, mon cher ministre, je ne veux pas que vous me quittiez sous de mauvaises impressions. Je suis sûr que vous aussi me prenez pour un impie, pour un mécréant, comme on veut le dire. C'est à tort, je ne suis pas un mauvais chrétien! Si j'ai des rois parmi
mes ancêtres, je compte aussi des saints dans ma famille. Tenez, regardez autour de vousl »
Et en même temps, Victor-Emmanuel montrait avec animation les portraits qui tapissaient les murs.
« Eh bien, pensez-vous que là-haut tous ces saints qui m'appartiennent aient d'autre occupation que de prier pour moi! Puis, soyez tranquille, ajouta-t-il, comme s'il eût voulu répondre à une question que l'ambassadeur ne s'était pas permis de lui poser, mais que le ton de la conversation amenait assez naturellement, si jamais il s'agissait d'aller un jour à Rome, c'est à Humbert seul, je vous le. jure, que je laisserai cette tâche. Pour rien au monde, je ne veux y mettre les pieds. Je respecte le pape Pie IX et je sais qu'au fond du cœur, il m'aime beaucoup, moi; n'en doutez pas. D'ailleurs, que puisje souhaiter de plus? n'ai-je pas fait assez pour l'Italie? »
Ces paroles, que je rapporte textuellement, furent répétées par le roi à plusieurs reprises et à d'autres personnes qu'au ministre de France. »
V. d'Idevillè, Journal d'un diplomate en Italie, p. 16 et suivantes.
(Page du texte 6 y)
Un homme d'Etat autrichien, célèbre voyageur, le comte Alexandre de Hubner, a publié récemment (mai 1891), à Leipzig, un ouvrage intitulé Une Année de ma vie : un épilogue daté du mois d'août 1890 et ajouté à la première partie traite de la révolution en Lombardie ; il contient l'intéressant passage que voici :
a On invoque le droit de nationalité pour justifier la spoliation dont le Saint-Siège est la victime. Personne ne contestera que les liens de race sont ceux qui sont les plus solides et les plus durables entre individus qui forment une nation.
Mais vouloir en faire la règlesuprême, ce serait vouloir renverser toutes les frontières territoriales, provoquer la guerre de tous contre tous et rejeter l'Europe dans la barbarie de l'époque des invasions. Quant à l'Autriche, ce serait signer son propre arrêt de mort que d'admettre comme principe une pareille chose.
Jusqu'ici je n'ai parlé que du pouvoir temporel et du prince souverain italien, dépouillé de sa capitale et de ses Etats, au nom des droits de la nation italienne.
Mais ce prince souverain est en même temps, et surtout, le chef ecclésiastique de l'Eglise catholique et s'appelle le représentant de Jésus-Christ sur la terre. Jamais l'importance du magistère du Pontife romain n'a été reconnue, depuis la réforme, autant que sous le grand Pape qui aujourd'hui est assis sur le siège apostolique. L'école de l'expérience et la grande publicité de nos jours ont appris aux hommes ce qu'autrefois ils ont à peine deviné : l'influence énorme exercée par le chef de la catholicité sur des millions d'âmes.
Du temps que M. Thiers était président de la République, il me dit un jour ce qui suit :
Comment peut-on vouloir chercher la guerre avec Rome ? ce serait plus qu'audacieux, ce serait fou ; c'est moi, vieux voltairien, qui vous le dis. Qu'avons-nous à promettre, nous autres chefs d'Etats? des diminutions d'impôts, des économies de budget, la protection à l'industrie, au commerce et à l'agriculture (à condition que les représentants nous laissent le temps de tenir nos promesses). En somme nous ne pouvons promettre que des avantages incertains, et même, si nos promesses se réalisent, ces avantages cessent pour chacun avec sa mort. Nous avons encore nos préfets et nos sous-préfets, nous avons les fonds secrets avec lesquels nous payons des journaux, bien moins lus et répandus que ceux de l'opposition. Regardez maintenant un peu ce que le Pape peut faire et ce qu'il fait. Il console ceux qui souffrent; il fait entrevoir un bonheur sans fin: il tire ses traites sur l'éternité.
Il a des organes jusque dans le moindre hameau; ses agents, ses philosophes officiels, parlent partout et toujours, et en chaire et au confessionnal, le même langage. Quelle puissance énorme !
C'est ainsi que parlait Thiers, qui lui-même se qualifiait de vieux voltairien ! Eh bien, cette grande communauté qui croit et espère la même chose, s'étend sur le globe tout entier et n'a lait que croître énormément en nombre et en influence ces vingt dernières années. J'en appelle à tous ceux qui, comme moi, ont visité les deux hémisphères. Je n'ai pas l'intention de discuter ici à fond la si grave question du pouvoir temporel, et je veux encore moins donner des conseils en vue d'en précipiter la solution. Je sais seulement que par ces temps où l'opinion publique exerce une si grande influence sur les décisions des gouvernements, l'heure sonnera aussi un jour pour le triomphe de l'opinion catholique.
En Italie, pays exclusivement catholique, il y a, même abstraction faite de ceux qu'on appelle parfois les boudeurs et les neri, qui cherchent leur mot d'ordre au Vatican, beaucoup de patriotes zélés, de chauds partisans de VItalia unita, fidèles partisans de la maison de Savoie — spoliatrice du Saint- Siège, malgré le conseil de ses meilleurs amis, spoliatrice par peur des partis extrêmes — qui qualifient cette spoliation de méfait inouï et de lourde faute politique.
Des millions de catholiques, écrasante majorité de ceux qui confessent la religion catholique, sont unanimes à flétrir le méfait du 20 septembre 1870. Tous sont inébranlables sur les trois points suivants :
i° Le Pape a besoin de son indépendance politique pour le libre exercice de son ministère spirituel; 20 Seuls l'exercice et la possession du pouvoir temporel sauront garantir ce libre exercice ; 3° la place du Pape est à Rome. »