ID
déployé, un instrument d'une construction infernale, dont le manche a huit pieds de long, et dont chacune des neuf queues est armée de neuf pentagones d'acier fortement trempé. La victime destinée à ce supplice aurait probablement marché sans hésiter sur une batterie de cipayes, mais en ce moment, la honte trouva le soldat sourd et rebelle au commandement de son officier. Il refusa respectueusement, mais fermement de se dépouiller de ses habits. C'était un bel homme, d'une bonne famille, poussé sans doute à s'enrôler par la dissipation et des revers de fortune, mais qui avait conservé les sentiments d'un gentleman. Son refus ne fit que l'exposer à de plus dures indignités. Seize des plus robustes soldats reçoivent l'ordre de sortir des rangs. Ils le précipitent la face contre terre sur le pavé de la cour et lui arrachent ses habits. En vain le malheureux conjure ses officiers de le condamner à mort plutôt qu'au déshonneur du chat. Il est attaché aux triangles et un des plus grands tambours se saisit de cet instrument neuf fois horrible que nous avons décrit. Ici notre cœur défaille à raconter ce qui va suivre.
« Au premier coup du chat, un cri perçant, et qui n'a rien d'humain, est poussé par la victime dans son agonie. Sa chair s'entr'ouvre sous la flagellation, et à chaque nouveau coup les lambeaux de chair enlevés de son dos sanglant vont se coller aux murs de la cour et se suspendre aux uniformes des assistants. L'inflexible colonel, forcé d'être le témoin de cette scène, se détourne et, s'appuyant sur le bras de son major, non moins affecté que lui, il se couvre le visage de son mouchoir, pendant que de profonds soupirs soulèvent sa poitrine. Le chirurgien, un être vraiment humain, est obligé d'être soutenu par le sergent de l'hôpital, lequel fait respirer des sels au docteur ainsi qu'au patient. Homme après homme tombent des rangs, et on les emporte en faiblesse. Des pleurs baignent les visages de presque tous les officiers, et enfin la pauvre victime est détachée de son lit de torture pour être portée à l'hôpital. L'épine dorsale est entièrement à nu, la gangrène s'y est mise et le malheureux gît dans un telétat que tout chrétienpeut seulement espérer de voir la mort, qui ne peut pas tarder, le délivrer bientôt de ses souffrances. » Le journal anglais ajoute avec raison : « Les
émotions qui bouillonnent dans le cœur après un récit pareil, sont trop fortes et trop confuses pour être exprimées. L'on a peine à croire que de telles atrocités aient pu être commises par des créatures humaines, par des officiers et des soldats chrétiens, sur un de leurs compatriotes et de leurs camarades. Nous supposons qu'on trouvera une excuse dans ce mot qui couvre tant d'autres iniquités : le système. Mais nous voudrions savoir si c'est le système qui a chargé le chat de quatre-vingtune armes tranchantes; si le système défend à l'officier d'intervenir quand un soldat est taillé en pièces sous ses yeux (1)... » Nous demanderons, nous, ce qu'on eût dit au Parlement anglais, si c'eût été dans l'armée pontificale que cela se fût passé ; si la loi des Etats de l'Eglise eût permis, ce que permettait la loi anglaise, de donner à un soldat cinquante coups de ce terrible fouet dont un seul coup inflige au patient quatre-vingt-une blessures ?
{Page du texte 102)
Ce n'était pas seulement à l'abri de certaines ambassades étrangères de Rome que l'on tramait le renversement du pouvoir temporel du Pape, ce n'était pas seulement lord Minto qui travaillait à cette œuvre coupable. Ecoutons le témoignage d'un homme sincère, mais trop complaisant pour les révolutionnaires qui réussissent et pour les viveurs de haut parage, M. Henri d'Ideville, dont nous avons déjà cité le journal diplomatique.
'1) V. \' Univers, mars i858.
a Sir James Hudson est depuis plusieurs anne'es à Turin; c'est dans son salon qu'a été préparée, de longue main, la révolution italienne. Les exilés de Naples, de Modène, tous les personnages compromis le plus gravement dans les événements politiques, trouvaient, à l'hôtel du ministre anglais, un asile sûr, une large hospitalité, souvent même d'importants subsides. Plus d'une fois il s'est trouvé en relation avec Mazzini. A ce sujet, un des secrétaires de la légation d'Angleterre, lord Hubert de Burgh, me disait souvent en riant :
« Je viens de dîner chez sir James, nous étions dix à table ; « excepté mon ministre et moi, tous les convives étaient des « condamnés à mort. J'en tremble encore. »
« En dépit de l'exagération de ses idées italiennes, idées qui, après tout, ne sont peut-être chez le ministre anglais que l'expression exacte de la politique de son pays, sir James Hudson est le gentilhomme anglais le plus accompli, le grand seigneur le plus sympathique que l'on puisse rencontrer. Fils naturel de Georges IV, sir James ressemble d'une manière frappante à son père. »
{Page du texte 1 o5)
a Pendant que M. de Cavour était encore président du conseil, notre ministre reçut un certain jour, du comte Walewski, une dépêche destinée à être lue et communiquée au comte de Cavour. Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur les intentions de la cour des Tuileries. Le langage était clair, précis, et, en présence des troubles et de l'agitation fomentés par le cabinet sarde dans les duchés et dans l'Italie centrale, le gouvernement français, par l'organe de M. Walewski, décla-
rait sans ambages, au cabinet de Turin, que toute tentative d'annexion de sa part serait considérée comme une atteinte aux traités, enfin, que c'était à ses risques et périls et au mépris de nos conseils, que le roi se jetait à l'aventure dans des entreprises dont l'issue pouvait lui être fatale.
« Le prince de la Tour d'Auvergne mit à s'acquitter de sa mission auprès du comte de Gavour un empressement d'autant plus grand, que les intentions de son ami, le comte Walewski, exprimaient parfaitement sa pensée et se trouvaient conformes au langage qu'il ne cessait de tenir au gouvernement sarde.
« Comme toujours, M. de la Tour d'Auvergne se conduisit en honnête homme, mais il ne lui était pas permis de suivre ses inspirations comme il l'aurait désiré. Muni de sa dépêche, il se rendit chez le président du conseil. Arrivé dans son cabinet : « Mon cher comte, lui dit-il, je regrette d'avoir aujour- « d'hui une tâche pénible à remplir; mais mon gouvernement, « comme je vous l'avais maintes fois fait pressentir, désap- « prouve avec énergie votre attitude, et voici ce que le comte « Walewski m'invite à vous communiquer. »
« Gavour, la tête dans ses mains, écouta, sans l'interrompre, la lecture de la dépêche du quai d'Orsay ; puis, lorsque le ministre de France eut achevé : « Hélas ! vous avez raison, « mon cher prince, reprit-il d'un air confus; ce que vous écrit « M. Waleski n'est pas fait pour encourager nos espérances, je « l'avoue ; nous sommes vertement blâmés ; mais que diriez-vous, « si, de mon côté, je vous lisais ce qui m'arrive directement des « Tuileries, cette fois, et de certain personnage que vous con- « naissez ? » En même temps, d'un air narquois, il tirait de sa poche une lettre portant la même date que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle M. Mocquart l'assurait confidentiellement, de la part de l'Empereur, que les projets d'annexion étaient vus d'un bon œil, et qu'il n'eût pas à se préoccuper des complications qui pourraient survenir.
« Sur ce, M. de la Tour d'Auvergne replia sa dépêche et prit congé du très heureux comte de Cavour. Tous les incidents de cette scène, remplis d'enseignements, m'ont été textuellement racontés par un de mes amis, dont je pourrais citer le nom,
secrétaire particulier du comte de Cavour, lequel n'avait pu s'empêcher de lui conter l'aventure » (i).
(Ji
(Page du texte 1 1 1 )
Nous lisons dans la Perseveranqa, le texte (français) de la
lettre suivante adressée au roi Victor-Emmanuel par M. de
Cavour :
« Baden, 24 juillet i858.
« Sire,
« La lettre chiffrée que j'ai expédiée à Votre Majesté, de Plombières, n'a pu donner à Votre Majesté qu'une idée fort incomplète des longues conversations que j'ai eues avec l'empereur. Je pense qu'elle sera par conséquent impatiente d'en recevoir une relation exacte et détaillée. C'est ce que je m'empresse de faire à peine après avoir quitté la France, par cette lettre que j'expédierai à Votre Majesté par Tonitz, attaché à la légation de Berne.
a L'empereur, dès que je fus introduit dans son cabinet, aborda la question, cause de mon voyage. Il débuta en disant qu'il était décidé à appuyer la Sardaigne de toutes ses forces dans une guerre contre l'Autriche, pourvu que la guerre fût entreprise pour une cause non révolutionnaire, qui pût être justifiée aux yeux de la diplomatie et plus encore de l'opinion publique en France et en Europe.
« La recherche de cette cause présentant la principale diffi.
(1) Journal d'un diplomate, p. 20 et suiv.
35o LE POUVOIR TEMPOREL
culte à résoudre pour se mettre d'accord,"j'ai cru devoir traiter cette question avant toutes les autres. J'ai proposé d'abord de faire valoir les griefs auxquels donne lieu la peu fidèle exécution de la part de l'Autriche de son traité de commerce avec nous. A cela, l'empereur a répondu qu'une question commerciale de médiocre importance ne pouvait donner lieu à une grande guerre destinée à changer la carte de l'Europe.
« Je proposai alors démettre en avant de nouveau les causes qui nous avaient déterminés, au congrès de Paris, à protester contre l'extension illégitime de la puissance de l'Autriche en Italie, c'est-à-dire le traité de 47 entre l'Autriche et les ducs de Parme et de Modène ; l'occupation prolongée de la Romagne et des Légations; les nouvelles fortifications élevées autour de Plaisance.
« L'empereur n'agréa pas cette proposition. Il observa que, puisque les griefs que nous avons fait valoir en i856 n'avaient pas été jugés suffisants pour amener l'intervention de la France et de l'Angleterre en notre faveur, on ne comprendrait pas comment maintenant ils pourraient justifier un appel aux armes.
« D'ailleurs, a-t-il ajouté, tant que nos troupes sont à Rome a je ne puis guère exiger que l'Autriche retire les siennes d'Ana cône et de Bologne. »
« L'objection était juste. Il fallut donc renoncer à ma seconde proposition; je le fis à regret, car elle avait quelque chose de franc et d'audacieux qui allait parfaitement au caractère noble et généreux de Votre Majesté et du peuple qu'elle gouverne.
0 Ma position devenait embarrassante, car je n'avais plus rien de bien défini à proposer. L'empereur vint à mon aide, et nous nous mîmes ensemble à parcourir tous les Etats de l'Italie pour y chercher cette cause de guerre si difficile à trouver. Après avoir voyagé dans toute la Péninsule sans succès, nous arrivâmes presque sans nous en douter à Massa et Carrara, et là nous découvrîmes ce que nous cherchions avec tant d'ardeur. Ayant fait à l'empereur une description exacte de ce malheureux pays, dont il avait d'ailleurs déjà une idée assez précise, nous convînmes que l'on provoquerait une adresse des habitants à Votre Majesté pour demander la protection et réclamer même l'annexion de ces duchés à la Sardaigne.
« Votre Majesté n'accepterait pas la pétition proposée, mais, prenant fait et cause pour les populations opprimées, adresserait au duc de Modène une lettre hautaine et menaçante. Le duc, fort de l'appui de l'Autriche, y répondrait d'une manière impertinente. Là-dessus, Votre Majesté ferait occuper Massa, et la guerre commencerait. Comme ce serait le duc de Modène qui en serait la cause, l'empereur pense qu'elle sera populaire non seulement en France, mais également en Angleterre et dans le reste de l'Europe, vu que ce prince est, à tort ou à raison, considéré comme le bouc émissaire du despotisme. D'ailleurs, le duc de Modène n'ayant reconnu aucun des souverains qui ont régné en France depuis i83o, l'empereur a moins de ménagements à garder envers lui qu'envers tout autre prince.
« Cette première question résolue, l'empereur me dit : « Avant d'aller plus loin, il faut songer à deux graves difficul- « tés que nous rencontrerons en Italie : le Pape et le roi de « Naples; je dois les ménager : le premier, pour ne pas soule- « ver contre moi les catholiques en France, le second pour « conserver les sympathies de la Russie, qui met une espèce de « point d'honneur à protéger le roi Ferdinand, o
a Je répondis à l'empereur que, quant au Pape, il était facile de lui conserver la tranquille possession de Rome au moyen de la garnison française qui s'y trouvait établie, quitte à laisser les Romagnes s'insurger; que le Pape n'ayant pas voulu suivre à leur égard les conseils qu'il lui avait donnés, il ne pouvait trouver mauvais que ces contrées profitassent de la première occasion favorable pour se délivrer d'un détestable système de gouvernement que la cour de Rome s'était obstinée à ne pas réformer (i), que, quant au roi de Naples, il ne fallait pas s'occuper de lui, à moins qu'il ne voulût prendre fait et cause pour l'Autriche; quitte toutefois à laisser faire ses sujets si, profitant du moment, ils se débarrassaient de sa domination paternelle.
(i) On sait ce qu'il faut penser de ces fameuses réformes, et surtout de la sincérité de ceux qui les demandaient.
« Cette réponse satisfit l'empereur, et nous passâmes à la grande question : Quel serait le but de la guerre?
« L'empereur admit sans difficulté' qu'il fallait chasser tout à fait les Autrichiens de l'Italie, et ne pas leur laisser un pouce de terrain en deçà des Alpes et de l'Isonzo.
« Mais enfin, comment organiser l'Italie? Après de longues dissertations, dont j'épargne le récit à Votre Majesté, nous aurions à peu près convenu des bases suivantes, tout en reconnaissant qu'elles étaient susceptibles d'être modifiées par les événements de la guerre. La vallée du Pô, les Romagnes et les Légations auraient constitué le royaume de ja haute Italie, sur lequel régnerait la maison de Savoie. On conserverait au Pape Rome et le territoire qui l'entoure. Lé reste des Etats du pape avec la Toscane formerait le royaume de l'Italie centrale. On ne toucherait pas à la circonscription territoriale du royaume de Naples ; les quatre Etats italiens formeraient une confédération à l'instar de la confédération germanique, dont on donnerait la présidence au pape pour le consoler de la perte de la meilleure partie de ses Etats.
« Cet arrangement me paraît tout à fait acceptable. Car Votre Majesté, en étant souveraine de droit de la moitié la plus riche et la plus forte de l'Italie, serait souveraine de fait de toute la Péninsule.
« Quant au choix des souverains à placer à Florence et à Naples, dans le cas probable où l'oncle de Votre Majesté et son cousin prendraient le sage parti de se retirer en Autriche, la question a été laissée en suspens : toutefois l'empereur n'a pas caché qu'il verrait avec plaisir Murât remonter sur le trône de son père; et, de mon côté, j'ai indiqué la duchesse de Parme comme pouvant occuper, du moins d'une manière transitoire, le palais Pitti. Cette dernière idée a plu infiniment à l'empereur, qui paraît attacher un grand prix à ne pas être accusé de persécuter la duchesse de Parme en sa qualité de princesse de la famille de Bourbon.
a Après avoir réglé le sort futur de l'Italie, l'empereur me demanda ce qu'aurait la France, et si Votre Majesté céderait la Savoie et le comté de Nice. Je répondis que Votre Majesté, professant le principe des nationalités, comprenait qu'il s'en-
suivait que la Savoie dût être re'unie à la France; que par conséquent elle était prête à en faire le sacrifice, quoiqu'il lui en coûtât excessivement de renoncer à un pays qui avait été le berceau de sa famille et à un peuple qui avait donné à ses ancêtres tant de preuves d'affection et de dévouement; que quant à Nice, la question était différente, car les Niçois tenaient par leur origine, leurs langues et leurs habitudes, plus au Piémont qu'à la France, et que par conséquent leur accession à l'empire serait contraire à ce même principe qu'on allait prendre les armes pour faire triompher. Là-dessus, l'empereur caressa à plusieurs reprises ses moustaches, et se contenta d'ajouter que c'était là, pour lui, des questions tout à fait secondaires, dont on aurait le temps de s'occuper plus tard.
« Passant ensuite à examiner les moyens à employer pour que la guerre eût une issue heureuse, l'empereur observe qu'il fallait tâcher d'isoler l'Autriche et de n'avoir affaire qu'à elle; que c'était pour cela qu'il tenait tant à ce qu'elle fût motivée par une cause qui n'effrayât pas les autres puissances du continent et qui fût populaire en Angleterre. L'empereur a paru convaincu que celle que nous avions adoptée remplissait ce double but.
« L'empereur compte positivement sur la neutralité de l'Angleterre; il m'a recommandé de faire tous nos efforts pour agir sur l'opinion publique dans ce pays, pour forcer son gouvernement qui en est l'esclave à ne rien entreprendre en faveur de l'Autriche. Il compte également sur l'antipathie du prince de Prusse envers les Autrichiens, pour que la Prusse ne se prononce pas contre nous.
« Quant à la Russie, il a la promesse formelle et plusieurs fois répétée de l'empereur Alexandre de ne pas contrarier ses projets sur l'Italie : si l'empereur ne se fait pas illusion, ainsi que je suis assez porté à le croire d'après tout ce qu'il m'a dit, la question sera réduite à une guerre entre la France et nous d'un côté et l'Autriche de l'autre.
« L'empereur toutefois considère que la question, même réduite à ces proportions, n'en a pas moins une extrême importance et présente encore d'immenses difficultés. L'Autriche, il ne faut pas se le dissimuler, a d'énormes ressources militaires.
Les guerres de l'Empire l'ont bien prouvé. Napoléon a eu beau la battre pendant quinze ans en Italie et en Allemagne, il a eu beau détruire un grand nombre de ses provinces, lui enlever des provinces et la soumettre à des taxes de guerre écrasantes, il l'a toujours retrouvée sur les champs de bataille prête à recommencer la lutte. Et l'on est forcé de reconnaître qu'à la fin des guerres de l'Empire, à la terrible bataille de Leipzig, ce sont encore les bataillons autrichiens qui ont le plus contribué à la défaite de l'armée française. Donc, pour forcer l'Autriche à renoncer à l'Italie, deux ou trois batailles gagnées dans les vallées du Pô et du Tagliamento ne seront pas suffisantes; il faudra nécessairement pénétrer dans les confins de l'empire, et l'épée sur le cœur, c'est-à-dire à Vienne même, la contraindre à signer la paix sur les bases arrêtées d'avance.
« Pour atteindre ce but, des forces très considérables sont indispensables. L'empereur les évalue à 3oo.ooo hommes au moins, et je crois qu'il a raison. Avec 100.000 hommes, on bloquerait les places fortes du Mincio et de l'Adige et l'on garderait les passages duTyrol; 200.000 marcheraient sur Vienne par la Garinthie et la Styrie.La France fournirait 200.000 hommes. La Sardaigne et les autres Etats de l'Italie 100.000. Le contingent italien paraîtra peut-être faible à Votre Majesté ; mais si elle réfléchit qu'il s'agit des forces qu'il faut faire agir, des forces en ligne, elle reconnaîtra que, pour avoir 100.000 disponibles, il en faut i5o.ooo sous les armes.
« L'empereur m'a paru avoir des idées fort justes sur la manière de faire la guerre et sur les rôles que les deux pays devaient y jouer. Il a reconnu que la France devait faire de la Spezzia sa grande place d'armes et agir spécialement sur la droite du Pô, jusqu'à ce qu'on se fût rendu maître du cours de ce fleuve en forçant les Autrichiens à se resserrer dans les forteresses.
« Il y aurait donc deux grandes armées, dont l'une commandée par Votre Majesté et l'autre par l'empereur en personne.
« D'accord sur la question militaire, nous l'avons été également sur la question financière, qui, je dois le faire reconnaître à Votre Majesté, est celle qui préoccupe spécialement
l'empereur. Il consent toutefois à nous fournir le matériel de guerre dont nous pourrions avoir besoin, et à nous faciliter à Paris la négociation d'un emprunt. Quant au concours des provinces italiennes en argent et en nature, l'empereur croit qu'il faut s'en prévaloir, tout en les ménageant jusqu'à un cer. tain point.
« Les questions que je viens d'avoir l'honneur de résumer à Votre Majesté aussi brièvement que possible, furent l'objet d'une conversation avec l'Empereur qui dura de onze heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi. A trois heures, l'empereur me congédia en m'engageant à revenir à quatre heures pour aller avec lui faire une promenade en voiture.
« A l'heure indiquée, nous montâmes dans un élégant phaéton traîné par deux chevaux américains, que l'empereur guidait lui-même, et suivi d'un seul domestique ; il me conduisit pendant trois heures au milieu des vallons et des forêts qui font des Vosges une des parties les plus pittoresques de la France.
« A peine étions-nous sortis des rues de Plombières, l'empereur entama le sujet du mariage du prince Napoléon, en me demandant quelles étaient les intentions de Votre Majesté à cet égard. Je répondis que Votre Majesté s'était trouvée dans une position fort embarrassante lorsque je lui avais communiqué les ouvertures que Bixio m'avait faites, car elle avait eu des doutes sur le prix que lui, empereur, y attachait; que, se rappelant certaine conversation que Votre Majesté avait eue avec lui à Paris, en i855, au sujet du prince Napoléon et de ses projets de mariage avec la duchesse de Gênes, il ne savait trop à quoi s'en tenir. J'ajoutai que cette incertitude avait augmenté à la suite de l'entrevue de Votre Majesté avec le docteur Gonneau, qui, pressé de toute façon à ce sujet par elle, par moi, avait déclaré n'avoir non seulement aucune instruction, mais encore ignorer complètement ce que l'empereur pensait à cet égard.
« J'ajoutai que Votre Majesté, bien qu'attachant un prix immense à faire ce qui pourrait lui être agréable, avait une grande répugnance à marier sa fille à cause de son jeune âge et ne savait imposer un choix auquel elle se résignerait ; que
quant à Votre Majesté, si l'empereur le désirait beaucoup, elle n'avait pas d'objections invincibles à faire au mariage, mais qu'elle voulait laisser une entière liberté à sa fille.
o L'empereur répondit qu'il désirait vivement le mariage de son cousin avec la princesse Clotilde ; qu'une alliance avec la maison de Savoie serait, de toutes, celle qu'il préférerait ; que, s'il n'avait pas chargé Conneau d'en parler à Votre Majesté, c'est qu'il croyait ne pas devoir faire des démarches auprès d'elle sans être certain d'avance qu'elles seraient agréées. Quant à la conversation avec Votre Majesté, que je lui avais rappelée, l'empereur a eu l'air d'abord de ne pas s'en souvenir, puis, au bout de quelque temps, il m'a dit : Je me rappelle fort bien avoir dit au roi que mon cousin avait eu tort de demander la main de la duchesse de Gênes, mais c'était parce que je trouvais fort inconvenant qu'il lui fit parler de mariage peu de mois après la mort de son mari.
« L'empereur revint à plusieurs reprises sur la question du mariage. Il dit en riant qu'il était possible qu'il eût dit quelquefois du mal de son cousin à Votre Majesté, car souvent il avait été en colère contre lui, mais qu'au fond il l'aimait tendrement parce qu'il avait d'excellentes qualités, et que depuis quelque temps il se conduisait de manière à se concilier l'estime et l'affection de la France. Napoléon, ajouta-t-il, vaut beaucoup mieux que sa réputation ; il est frondeur, aime la contradiction ; mais il a beaucoup d'esprit, pas mal de jugement et un cœur très bon. Ceci est vrai : que Napoléon ait de l'esprit, Votre Majesté a pu en juger, et je pourrais le certifier d'après les nombreuses conversations que j'ai eues avec lui. Qu'il ait du jugement, sa conduite depuis l'exposition qu'il a présidée le prouve. Enfin que son cœur soit bon, la constance dont il a fait preuve soit envers ses amis, soit envers ses maîtresses, en est une preuve sans réplique. Un homme sans cœur n'aurait pas quitté Paris au milieu des plaisirs du carnaval pour aller faire une dernière visite à Rachel, qui se mourait à Cannes, et cela quoiqu'ils se fussent séparés quatre années plus tôt.
« Dans mes réponses à l'empereur, je me suis toujours étudié à ne pas le blesser, tout en évitant de prendre un enga-
gement quelconque. A la fin de la journée, au moment de nous séparer, l'empereur me dit : Je comprends que le roi ait une répugnance à marier sa fille si jeune; aussi je n'insisterai point pour que le mariage ait lieu tout de suite ; je serais tout disposé à attendre un an et plus s'il le faut. Tout ce que je désire, c'est de savoir à quoi m'en tenir. Veuillez, en conséquence, prier le roi de consulter sa fille et de me faire connaître ses intentions d'une manière positive. S'il consent au mariage, qu'il en fixe l'époque ; je ne demande d'autre engagement que notre parole réciproquement donnée et reçue. Là-dessus, nous nous sommes quittés. L'empereur, en me serrant la main, me congédia en me disant : Ayez confiance en moi comme j'ai confiance en vous.
« Votre Majesté voit que j'ai suivi fidèlement ses instructions. L'empereur n'ayant pas fait du mariage de la princesse Clotîlde une condition sine quâ non de l'alliance, je n'ai pas pris à ce sujet le moindre engagement, ni contracté une obligation quelconque.
« Maintenant, je prie Votre Majesté de me permettre de lui exprimer, d'une façon franche et précise, mon opinion sur une question de laquelle peut dépendre le succès de la plus glorieuse entreprise, de l'œuvre la plus grande qui ait été tentée depuis bien des années.
« L'empereur n'a pas fait, du mariage de la princesse Clotilde avec son cousin, une condition sine quâ non de l'alliance, mais il a clairement manifesté qu'il y tenait beaucoup.
« Si le mariage n'a pas lieu, si Votre Majesté refuse sans raison plausible les propositions de l'empereur, qu'arriverat-il? L'alliance sera-t-elle rompue? C'est possible, mais je ne pense pas que cela ait lieu. L'alliance se fera. Mais l'empereur y apportera un esprit tout différent de celui qu'il y aurait apporté, si, pour prix de la couronne d'Italie qu'il offre à Votre Majesté, elle lui avait accordé la main de sa fille pour son plus proche parent. S'il est une qualité qui distingue l'empereur, c'est la constance dans ses amitiés et dans ses antipathies.
« Il n'oublie jamais un service, comme il ne pardonne jamais une injure. Or, le refus auquel il s'est exposé serait une injure sanglante, il ne faut pas se le dissimuler. Ce refus aurait un
autre inconvénient. Il placerait dans le conseil de l'empereur un ennemi implacable. Le prince Napoléon, plus Corse encore que son cousin, nous vouerait une haine mortelle, et la position qu'il occupe, celle à laquelle il peut aspirer, l'affection, je dirais presque la faiblesse que l'empereur a pour lui, lui donneront des moyens nombreux de la satisfaire.
« Il ne faut pas se le dissimuler, en acceptant l'alliance qui lui est proposée, Votre Majesté et sa nation se lient d'une manière indissoluble à l'empereur et à la France.
a Si la guerre, qui en sera la conséquence, est heureuse, la dynastie de Napoléon est consolidée pour une ou deux générations ; si elle est malheureuse, Votre Majesté et sa famille courent d'aussi graves dangers que son puissant voisin. Mais ce qui est certain, c'est que le succès de la guerre, les conséquences glorieuses qui doivent en résulter pour Votre Majesté et son peuple, dépendent en grande partie du bon vouloir de l'empereur, de son amitié pour Votre Majesté.
« Si, au contraire, il renferme dans son cœur contre elle une véritable rancune, les conséquences les plus déplorables peuvent s'ensuivre. Je n hésite pas à déclarer, avec la plus profonde conviction, qu'accepter l'alliance et refuser le mariage serait une faute politique immense, qui pourrait attirer sur Votre Majesté et notre pays de grands malheurs.
« Mais, je le sais, Votre Majesté est père autant que roi; et c'est comme père qu'elle hésite à consentir à un mariage qui ne lui paraît pas convenable, et n'être pas de nature à assurer le bonheur de sa fille.
a Que Votre Majesté me permette d'envisager cette question, non avec l'impassibilité d'un diplomate, mais avec l'affection profonde, le dévouement absolu que je lui ai voué.
« Je ne pense pas qu'on puisse dire que le mariage de laprincesse Clotilde avec le prince Napoléon soit inconvenant.
« 11 n'est pas roi, il est vrai, mais il est le premier prince du sang du premier empire du monde. Il n'est séparé du trône que par un enfant de deux ans. D'ailleurs, Votre Majesté doit bien se résoudre à se contenter d'un prince pour sa fille, puisqu'il n'y a pas en Europe de rois ni de princes héréditaires disponibles. Le prince Napoléon n'appartient pas à une an-
cienne famille souveraine, il est vrai; mais son père lui ie'guera le nom le plus glorieux des temps modernes, et par sa mère, princesse de Wurtemberg, il est allié aux plus illustres maisons princières de l'Europe. Le neveu du doyen des rois, le cousin de l'empereur de Russie, n'est pas tout à fait un parvenu auquel on ne puisse sans honte s'allier.
« Mais les principales objections qu'on peut faire à ce mariage reposent peut-être sur le caractère personnel du prince et sur la réputation qu'on lui a laite. A ce sujet, je me permettrai de répéter ce que l'empereur m'a dit avec une entière conviction : qu'il vaut mieux que sa réputation. Jeté tout jeune dans le tourbillon des révolutions, le prince s'est laissé entraîner à des opinions fort exagérées.
« Ce fait, qui n'a rien d'extraordinaire, a excité contre lui une foule d'ennemis. Le prince s'est fort modéré ; mais ce qui lui fait grand honneur, c'est qu'il est resté fidèle aux principes libéraux de sa jeunesse, tout en renonçant à les appliquer d'une manière déraisonnable et dangereuse, c'est qu'il a conservé ses anciens amis, bien qu'ils eussent été frappés par les disgrâces. Sire, l'homme qui, en arrivant au faîte des honneurs et de la fortune, ne désavoue pas ceux qui furent ses compagnons d'infortune et ne désavoue pas les amitiés qu'il avait dans les rangs des vaincus, n'a pas mauvais cœur. Le prince a bravé la colère de son cousin pour conserver ses anciennes affections, il ne lui a jamais cédé sur ce point, il ne cède pas davantage aujourd'hui.
« Les généreuses paroles qu'il a prononcées à la distribution des prix à l'exposition de Poitiers en sont une preuve évidente.
« La conduite du prince en Crimée est regrettable. Mais s'il n'a pas su résister aux ennuis et aux privations d'un long siège, il a pourtant montré, à la bataille de l'Aima, du courage et du sang-froid.
« D'ailleurs, il pourra réparer sur les champs d'Italie le tort qu'il a pu se faire sous les remparts de Sébastopol ; mais elle n'a jamais donné lieu à de graves reproches.
a II a toujours été bon fils, et avec son cousin, s'il l'a fait plus d'une fois enrager dans les questions sérieuses, il lui est toujours demeuré fidèle et attaché.
« Malgré tout ce que je viens de dire, je comprends que Votre Majesté' hésite et craigne de compromettre l'avenir de sa fille bien-aimée. Mais serait-elle plus tranquille en unissant son sort à un membre d'une vieille famille princière ? L'histoire est là pour nous prouver que les princesses sont exposées à une bien triste existence, lors même que leurs mariages ont lieu d'accord avec les convenances et les vieux usages. Pour prouver cette vérité, je n'irai pas chercher bien loin : je mettrai sous les yeux de Votre Majesté ce qui s'est passé de ses jours dans le sein de sa propre famille.
a L'oncle de Votre Majesté, le roi Victor-Emmanuel, avait quatre filles, modèles de grâces et de vertus.
« Eh bien ! quel a été le résultat de leurs mariages ? La première, et elle fut la plus heureuse, épousa le duc de Modène, et a associé son nom à celui d'un prince universellement détesté. Votre Majesté ne consentirait certes pas à un pareil mariage pour sa fille.
« La seconde de ses tantes a épousé le duc de Lucques. Je n'ai pas besoin de rappeler le résultat de ce mariage. La duchesse de Lucques fut et est aussi malheureuse qu'on peut l'être dans ce monde. La troisième fille de Victor-Emmanuel monta, il est vrai, sur le trône des Césars; mais ce fut pour s'unir avec un mari impotent et imbécile, qui dut en descendre ignominieusement au bout de peu d'années. La quatrième enfin, la charmante et parfaite princesse Christine, épousa le roi de Naples. Votre Majesté connaît certainement les traitements grossiers auxquels elle fut exposée et les chagrins qui la conduisirent au tombeau avec la réputation d'une sainte et d'une martyre. Sous le règne du père de Votre Majesté, une autre princesse de Savoie a été mariée : c'est la cousine de Votre Majesté, la princesse Philiberte. Est-elle plus heureuse que les autres, et est-ce que Votre Majesté voudrait que sa fille eût un même sort ?
« Les exemples que je viens de mettre sous les yeux de Votre Majesté prouvent qu'en consentant au mariage de sa fille avec le prince Napoléon, il y a bien plus de chances de la rendre heureuse que si, comme son oncle et son père, on la mariait à un prince de la maison de Lorraine et de Bourbon.
PIECliS JUSTIFICATIVES 36 1
« Mais que Votre Majesté me permette une dernière réflexion. Si Votre Majesté ne consent pas au mariage de sa fille avec le prince Napoléon, avec qui veut-elle la marier? L'Almanach de Gotha est là pour prouver qu'il n'y a pas de princes qui lui conviennent, et c'est tout naturel. La différence de religion s'oppose aux alliances avec les familles de la plupart des souverains qui régnent sur des pays à institutions analogues aux nôtres. Votre lutte avec l'Autriche, vos sympathies pour la France rendant impossible celle avec des membres de familles tenant aux maisons de Lorraine et de Bourbon, ces exclusions réduisent le choix de Votre Majesté au Portugal et à quelque petite principauté allemande plus ou moins médiatisée.
« Si Votre Majesté daigne méditer sur les considérations que je viens d'avoir l'honneur de lui soumettre, j'ose me flatter qu'elle reconnaîtra qu'elle peut, comme père, consentir au mariage que l'intérêt suprême de l'Etat, l'avenir de sa famille, du Piémont, de l'Italie tout entière lui conseillent de contracter.
« Je supplie Votre Majesté de me pardonner la franchise et la longueur de mes récits. Je n'ai pas su, dans une question si grave, être plus réservé ni plus bref.
« Les sentiments qui m'inspirent, les mobiles qui me font agir sont une excuse que Votre Majesté voudra bien agréer.
« Ayant dû écrire cette éternelle épître sur le coin de la table d'une auberge sans avoir le temps de la copier, ni même de la relire, je prie Votre Majesté de vouloir bien la juger avec indulgence, et excuser ce qu'il peut y avoir de désordre dans les idées et d'incohérence dans le style. Malgré ces défauts que je viens de signaler, cette lettre contenant l'expression fidèle et exacte des communications que m'a faites l'empereur, j'ose prier Votre Majesté de vouloir bien la conserver afin de pouvoir, à mon retour à Turin, en extraire des notes qui pourront servir à la suite des négociations qui peuvent avoir lieu.
a Dans l'espoir de pouvoir, à la fin de la semaine prochaine, déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage de mon profond et respectueux dévouement, j'ai l'honneur d'être de Votre Maiesté, Sire, le très humble et très obéissant serviteur et sujet.