C. Cavour
(Page du texte n5)
L'amiral de Gueydon commandait en chef l'escadre de la Me'diterranée, depuis le de'part de l'amiral Bouët-Willaumez en 1866. Or, en apprenant l'invasion des Etats pontificaux, qui était une violation formelle de la fameuse convention du i5 septembre, le gouvernement de Napoléon III, poussé par les manifestations du sentiment catholique en France, avait résolu une seconde expédition de Rome. Une division, sous les ordres du général de Failly, avait été embarquée à bord de la flotte, qui attendait de jour en jour le signal du départ. Déjà plusieurs fois on avait appareillé, mais pour revenir toujours au mouillage, lorsque, le 28 octobre, l'escadre gagna définitivement le large. « On est étonné, écrit le commandant de Plas, le 7 novembre, alors qu'il ne connaissait pas encore le mot de l'énigme, quand on sait combien le gouvernement et ses conseillers aiment peu le Pape et ses défenseurs, de voir une division française transportée presque magiquement à Rome, pour sauver Pie IX et sa petite armée. »
Que s'était-il donc passé d'extraordinaire ? Voici sur cet épisode une version inédite, dont nous garantissons l'authenticité. Nous l'avons entendu raconter par le commandant de Plas, qui la tenait de la bouche même de l'amiral, son ami.
A mesure que Garibaldi s'avançait vers Rome, les regards anxieux des catholiques se tournaient vers la France, vers la flotte qui stationnait en rade de Toulon, toujours prête à partir et ne partant jamais. Au signal souvent répété d'appareiller succédait presque immédiatement le signal de rester au mouillage. On se jouait évidemment de l'opinion publique, pour laisser aux Italiens le temps d'invoquer le fait accompli. Mais on avait compté sans la loyauté de l'amiral de Gueydon, qui, ennuyé de tant d'ordres et de contre-ordres, résolut d'en finir avec toutes ces tergiversations, en prenant sur lui la responsabilité d'une décision irrévocable.
Le 28 octobre, au matin, il reçut un nouvel ordre de de'part qui, comme les pre'cédents, allait être sans doute suivi d'un nouveau contre-ordre. Voulant l'e'viter à tout prix, il choisit un officier de confiance qu'il e'tablit au banc de quart, lui recommandant d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût perdu de vue lesse'maphores, etne deteniraucun comptedes signaux. Comme l'escadre était depuis plusieurs jours sous vapeur, elle ne tarda pas à se mettre en marche, conduite au large par le vaisseau amiral. A peine a-t-on franchi les premières passes que le matelot de veille vient avertir qu'un se'maphore attaque pour communication. « Bien, répond l'officier de quart, retournez à votre poste. » Un peu plus loin, nouvelle attaque d'un autre sémaphore ; et le matelot de prévenir, selon son devoir ; et l'officier de quart de répondre encore : « Bien, retournez à votre poste. » Croyant que leurs signaux n'ont pas été aperçus, les sémaphores renouvellent leurs attaques ; mais l'officier répond invariablement au veilleur : « Retournez à votre poste. » Bientôt l'escadre se trouva hors de la portée des sémaphores, et l'amiral, craignant d'arriver trop tard, fit chauffer à toute vitesse vers les côtes d'Italie.
La brise, qui avait été très belle toute la journée, fraîchit vers le soir ; la mer moutonna, et l'on put craindre un gros temps pour la nuit. Cependant il fallait continuer de marcher, car on n'avait pas un moment à perdre. L'amiral laissa donc liberté de manœuvre à tous ses bâtiments, avec un ordre de se retrouver le lendemain matin à Civita-Vecchia. Une tempête, comme on l'avait prévu, se déchaîna pendant la nuit ; mais pas un navire ne manqua au rendez-vous, et comme l'écrivait M. de Gueydon au commandant de Plas, la mer se calma et le débarquement put s'opérer sans dangers (1).
(i) V. Univers, 3 septembre 1890.