IL
(Page du texte 121)
On lit dans le Correspondant du 25 août 1871, dans un article qui n'est pas signé, mais dont il est, suivant nous, facile de reconnaître l'auteur :
« Tous ceux qui ont voulu manger du pape en sont morts, a dit familièrement un grand historien.
« Ce n'est pas une opinion, c'est un fait ; un fait tellement répété et tellement constant, qu'on peut dire qu'il a atteint le caractère de loi, et que le plus lointain avenir le verra se reproduire comme l'a éloquemment auguré M. Macaulay.
« Qu'on en juge par le relevé suivant que la force des coïncidences a dicté aux journaux les plus indifférents à la question et dont tout le monde peut aisément vérifier la rigoureuse exactitude :
« 1. Vers la fin du dixième siècle (972), Crescentius voulait absorber Rome. A deux reprises il s'empara de l'autorité souveraine, il opprima les souverains pontifes et les exila ; enfin il conçut le dessein de restaurer dans la ville sainte l'autorité des empereurs grecs. Mais finalement il fut pendu, par ordre non du pape Grégoire V, mais de l'empereur d'Allemagne Othon III, et sa tête fut exposée sur les créneaux du château Saint-Ange.
« 2. Au xne siècle, Arnaud de Brescia parvint à chasser le pape Eugène III et les cardinaux de Rome, où il domina pendant dix ans, mais il fut pris par l'empereur Frédéric Barberousse ; il fut mis en prison, et de là condamné à la peine du feu. Ses cendres furent jetées dans le Tibre.
« 3. L'empereur Othon, surnommé le Grand, voulut absorber Rome; il chassa de son trône Jean XII, de qui cependant il venait de recevoir la couronne impériale. Bientôt après il fut emporté par une attaque d'apoplexie.
« 4. En 1209, Othon de Saxe, au mépris des lois de la justice et de ses promesses solennelles, envahit le patrimoine du Saint-Siège, dans le dessein d'absorber Rome. Le pape lança sur lui une excommunication ; quelque temps après, Othon fut vaincu à Bouvines par les Français, et les Allemands le dépouillèrent de sa couronne.
« 5. Frédéric Ier Barberousse, jaloux de posséder Rome, chercha à l'absorber. Le pape Alexandre III résista si bien, qu'il fut obligé de lui faire amende honorable. Ce prince se noya en traversant le Cydnus en Cilicie, et sa famille éprouva toutes sortes d'infortunes.
« 6. L'empereur Henri IV assiégea Rome trois fois, y établit un antipape et trôna lui-même quelque temps au Capitule ; mais il dut s'enfuir à l'approche du Normand Robert Guiscard, qui rétablit le véritable pape saint Grégoire VII, et il alla plus tard mourir de misère à Liège.
« 7. L'empereur Henri V persécuta le pape Pascal II, et voulut aussi absorber Rome ; il eut à lutter contre de grands troubles qui lui firent perdre sa couronne.
« 8. Frédéric II conspira contre le pape et songea à absorber Rome ; il mourut empoisonné par son propre fils.
« 9. Philippe le Bel persécuta Boniface VIII et se. proposait d'absorber Rome ; il mourut d'une chute de cheval à 46 ans.
« 10. En 1798, la première République française ordonna au général Kellermann d'absorber Rome, et de la délivrer du joug des prêtres. Elle fut elle-même absorbée par le général Bonaparte.
o 11. Le même général Bonaparte, devenu l'empereur Napoléon Ier, fit à son tour absorber Rome, et y établit le département du Tibre. Il perdit son sceptre dans ce même château de Fontainebleau, où il avait tenu prisonnier le vicaire de Jésus-Christ. (C'est Napoléon I" qui avait dit que l'excommunication du pape ne ferait pas tomber les armes des mains de ses soldats).
0 12. Joachim Murât envahit en 181 5 les Etats pontificaux et chercha à absorber Rome. Trois mois après il fut condamné à mort et fusillé. (Traduit par ordre du roi Ferdinand devant
une commission militaire, il fut condamné à mort et fusillé le i3 oct. i8i5.)
« i3. Napoléon II avait reçu de son père le titre de roi de Rome, et quoiqu'il n'eût pas contribué à l'absorption de cette ville, il alla mourir jeune dans ce même palais où fut signé le décret de la déchéance temporelle de Pie VII.
« 14. Louis Napoléon, frère du suivant, entra dans la société des Carbonari, se révolta contre le pape Grégoire XVI... mais il mourut bientôt à Forli. » (Voyez le Correspondant du 25 août 1871.)
Le même article cite encore : les Cavour, Farini, Fanti, Pepoli, Persano, puis l'empereur Napoléon III, lui qui disait à M. de Tocqueville : « Mon oncle est tombé pour avoir touché au pape, mais il y a une manière de s'y prendre » ; puis il termine par ces mots : la liste reste ouverte et elle ne sera pas close de longtemps.
Depuis, Victor-Emmanuel est mort en quelques jours, à la force de l'âge, dans cette ville de Rome qu'il avait usurpée et qu'il ne pouvait se décider à habiter d'une manière fixe ; le prince Napoléon est venu aussi mourir, en 1891, repentant peut-être? dans un hôtel de voyageurs de cette ville même de Rome qu'il avait tant contribué à arracher au pape.
Pour notre part, sans vouloir exagérer la portée de ces remarques, nous ne pouvons cependant ne pas rappeler un autre article du célèbre rédacteur en chef de YUniîà cattolica, dans lequel, plusieurs années à l'avance, il prédisait la chute certaine du gouvernement de Napoléon III, infidèle à la mission historique de la France. « J'envoie, disait-il, un numéro de ce journal aux Tuileries; je prie les personnes qui liront cet article de le conserver, elles pourront vérifier si je me suis trompé dans mon affirmation. »
Si, en sens inverse, on examinait les périodes de paix et la prospérité qui maintes fois sont venues récompenser les bienfaiteurs de la papauté, ceux qui l'ont rétablie dans ses droits, on verrait que la Providence a souvent des bénédictionsmême temporelles, des privilèges très particuliers pour ceux qui aiment et défendent son Eglise et ses ministres.
{Page du texte i54)
EXTRAIT DE L'ALLOCUTION PRONONCÉE LE 21 SEPTEMBRE l8ç)0, PAR S. EM. LE CARDINAL LAVIGERIE DANS L'ÉGLISE SAINT- SIILPICE, A PARIS, POUR L'OUVERTURE d'un CONGRÈS ANTI- ESCLAVAGISTE.
Il y a deux ans, je montais dans cette même chaire, par ordre du Vicaire de Jésus-Christ, pour y commencer une croisade pacifique contre l'esclavage africain.
J'y rappelais alors que l'Eglise avait eu déjà, à deux reprises dans l'histoire, à triompher d'un semblable fle'au.
La première fois, la lutte dura des siècles. Elle trouvait, comme je vous l'ai dit, le monde païen en proie aux passions d'un petit nombre de maîtres cruels, qui tenaient le genre humain comme un bétail sous le joug. Mais, quoique seule et sans autre puissance que celle de la justice et de la vérité, l'Eglise naissante ne craignit pas de jeter à ces multitudes opprimées le cri de la délivrance. Elle leur enseigna que le nom d'esclave devait disparaître de la langue des hommes, parce que, comme l'expliquait plus tard saint Augustin, ce nom est un nom de châtiment, et si le genre humain était livré à tant de cruautés et d'infamies, c'est qu'il avait abandonné la voie de la justice ; mais Jésus-Christ, en expiant nos crimes et nous obtenant le pardon du ciel, nous a rendus libres de l'esclavage de l'homme en nous délivrant de l'esclavage du péché.
C'est l'écho fidèle de la parole de l'Apôtre des nations que nous transmet air\si le grand évêque d'Afrique : « Vous êtes libres ; le Christ vous a délivrés. »
Mais, si la vérité fut proclamée dès les premiers jours du christianisme, les passions furent lentes à céder leur proie
sacrilège. Ce ne fut que peu à peu que la justice, l'abnégation, la charité triomphèrent. Douze siècles après Jésus-Christ, l'Eglise poursuivait encore, par la voix de ses pontifes, de ses saints, de ses plus grands hommes, les cupidités expirantes qui maintenaient encore la servitude.
Cette lutte avec le paganisme terminée, une autre, en un sens plus odieuse parce qu'elle se livrait entre des chrétiens, commença après la conquête du nouveau monde. Elle a duré trois siècles et vient de finir, de nos jours, par l'abolition de l'esclavage dans le Brésil.
Mais au moment où nous recevions les assurances de cette dernière victoire, dans la mémorable encyclique de Léon XIII aux évêques de cette nation, une troisième croisade a commencé.
Cette fois elle était dirigée contre l'esclavage africain.
C'est dans cette même chaire que j'en ai donné le signal public, au nom et par l'ordre du Vicaire de Jésus-Christ
Quelques semaines avant celle où je vous parlais ici pour la première fois, une voix s'est fait entendre. C'était, à la vérité, la voix d'un vieillard parvenu aux extrémités de l'âge, mais c'était celle du Vicaire de Jésus-Christ. Au moment où il adressait son encyclique aux évêques du Brésil pour se féliciter avec eux de l'abolition de l'esclavage et leur recommander l'œuvre de pères et de pasteurs qu'ils devaient à leur tour accomplir, pour prévenir les désordres d'une révolution sociale, le Pape apprenait, par une voix lointaine, les horreurs qui ensanglantaient, avec les esclavagistes musulmans, tout l'intérieur de l'Afrique. Son âme en fut émue, et, reprenant la lettre qu'il venait d'adresser aux évêques de l'Amérique, il dénonça avec une rare vigueur de style et de pensée, aux missionnaires, aux évêques, aux princes, aux peuples, au monde tout entier, des crimes sans nombre, qui frappèrent l'univers d'étonnement et d'effroi. Avec une énergie qui n'avait jamais été surpassée par ses prédécesseurs, il déclarait l'esclavage africain contraire à la loi de la nature non moins qu'à celle.de la religion; il suppliait, il ordonnait à tous, avec la triple autorité de son suprême ministère, de sa vieillesse, de son autorité sociale, de combattre, de supprimer un tel fléau.
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Mais une lettre ne suffisait point. Nous l'avons vu dans l'histoire du monde, dans celle même de la religion. Nous savons ce qu'avaient fait les prophètes, qui écrivaient pourtant au nom de Dieu ; leurs enseignements n'avaient point franchi les limites d'Israël. Il fallut que Dieu se fît homme et parlât lui-même pour changer les cœurs. Le Saint-Père voulut donc, à côté des accents de son encyclique, une voix vivante, un cœur de chair, comme parlent les Ecritures, et il les chercha là où il pouvait espérer les trouver, je veux dire parmi ceux que le spectacle de tant de larmes, l'écho des cris de tant de fils arrachés à leurs mères, les lamentations de tant de Rachels déchiraient depuis si longtemps, jusqu'au fond de l'âme. Et, pour mieux montrer qu'il n'obéissait qu'à une inspiration surnaturelle, ce vieillard magnanime fit choix, pour un tel ministère, d'un autre vieillard dont la voix et les forces étaient déjà à demi brisées par les fatigues.
C'est ainsi que je suis venu.
J'ai commencé parmi vous, pour honorer mon pays par les prémices de mes prédications, pour répondre ainsi, comme on a bien voulu le reconnaître alors, aux plus anciennes aspirations de la France vers la liberté et la justice.
De Paris je suis allé à Londres, où le terrain n'était pas moins bien préparé par les traditions de l'Angleterre. Sa société contre l'esclavage y a donné le touchant spectacle de deux cardinaux de la sainte Eglise romaine parlant au milieu d'une assemblée en majorité formée de protestants qui acclamaient leurs paroles. Ce sont eux qui, après nous avoir entendus, ont sollicité le gouvernement de leur pays d'obtenir de tous les gouvernements de l'Europe, comme j'en avais proclamé la nécessité, de s'associer pour réprimer et détruire l'esclavagisme africain. Il suffit pour s'en convaincre de relire le texte même de la résolution qu'adopta le meeting de Princess Hall sous la présidence de lord Grandville.
A Bruxelles, où règne la foi catholique, le succès n'était pasmoins sûr. Il l'a été partout où ma voix a pu se faire entendre : en Hollande, à Rome, à Milan. Les catholiques d'Espagne et du Portugal, ceux d'Allemagne, n'ont pas tardé, non plus, à faire écho à la voix du Vicaire de Jésus-Christ.
C'était lui, en effet, qui parlait par ma voix, qui dirigeait mon action, qui encourageait mes actes par ses lettres, par ses brefs, par les marques de sa ge'nérosité souveraine.
Depuis plus de deux ans, il n'a pas oublié un seul jour cette grande oeuvre, et il m'adressait encore récemment un bref public pour se féliciter de ce que venaient d'accomplir les puissances à la conférence de Bruxelles ; pour nous encourager à continuer notre action sur l'opinion publique en faisant appel aux lettres humaines pour la composition de l'ouvrage le plus propre à hâter l'abolition de l'esclavage africain.
N'avons-nous pas, en ce moment même, un nouveau gage de ses bénédictions paternelles, dans la présence au milieu de nous de son éminent représentant en France ?
Mais, cette sollicitude constante du Saint-Père, quel but pratique se proposait-elle d'atteindre et m'a-t-elle chargé de poursuivre ? Un but à coup sûr digne de sa sagesse et de son grand esprit politique. Dans l'audience dernière qu'il me donna pour confirmer ma mission, il me dit : a L'opinion est, plus que jamais, la reine du monde, c'est sur elle seule qu'il faut agir. Vous ne vaincrez que par l'opinion. »
L'épiscopat, surtout celui de la France, ne tarda pas, dans la même pensée, à faire écho à la voix du Vicaire de Jésus- Christ. J'ai reçu et publié les lettres de l'adhésion la plus chaleureuse à la croisade ordonnée par le Saint-Père, de la part de tous les cardinaux, de tous les archevêques de France, de presque tous leurs vénérables suffragants. Quelques-uns avec une haute éloquence, tous avec l'accent de la charité et de l'indignation apostoliques, déclarent qu'ils s'associent à l'initiative, aux exhortations de Léon XIII.
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{Page du texte 197)