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QUELQUES FAITS RELATIFS A LA SPOLIATION DES ETATS DU SAINT-SIÈGE

bus ne voulons point donner le re'cit des faits par lesquels s'est accomplie la spoliation progressive des Etats du Saint-Siège. Les principaux e've'nements sont connus de tout le monde. A quoi bon reproduire des documents vingt fois livrés à la publicité? Il semble que tout ait été dit (les faits, du reste, parlaient d'euxmêmes), et sur la fourberie du gouvernement piémontais, et sur les rôles funestes joués par la France, par l'Angleterre et par l'Allemagne dans cette déplorable question; disons plutôt par les gouvernements de ces pays, car il ne paraît pas que les peuples aient toujours été complices de leurs gouvernements.

Nous ne parlerons pas de l'armée d'occupation, de la légion d'Antibes, de l'héroïque petite troupe de soldats Pontificaux. Nous ne parlerons pas des grands défenseurs du pouvoir temporel, de ce noble Mérode, qui ajouta le plus beau des fleurons à la couronne

d'une famille illustre depuis tant de siècles; de La Moricière, ce guerrier fameux qui sut faire à ses convictions religieuses le sacrifice d'une gloire militaire peut-être sans égale de son vivant, et qui consentit à marcher au-devant d'une défaite inévitable, lui qui n'avait jamais été vaincu ; n'avait-il pas dit à M. de Corcelles : « ... C'est là une cause pour laquelle je serais heureux de mourir ? » Nous ne parlerons pas des Pimodan, des Kantzler, des Charette..., de ceux qui se sont tant illustrés dans la défense des droits temporels du Saint-Siège. D'autres l'ont fait ailleurs bien mieux que nous ne le saurions faire ici.

Nous voulons seulement mettre en lumière certains faits historiques oubliés de plusieurs, inconnus d'un grand nombre, et qui donnent à cette entreprise de la destruction du pouvoir temporel son véritable caractère, caractère qu'on a cherché à dénaturer, nous l'avons vu, de la façon la plus audacieuse. Les intéressés veulent les cacher pour induire les peuples en erreur; n'est-ce pas une raison de plus pour les mettre en relief et rétablir ainsi la vérité ?

Dans l'histoire des peuples comme dans la vie des individus, il importe de bien distinguer ce qui est de ce qui paraît être, car souvent ces deux choses diffèrent du tout au tout. Mais, si l'on parvient à cacher la vérité, il n'en résulte pas qu'elle ait perdu ses droits ; et parce qu'un homme arrive à dissimuler ses vices, à leur donner même l'apparence de la vertu, il n'en reste pas moins vicieux et méprisable, tout comme un gouvernement, qui obtiendrait le silence sur des méfaits

sans nombre, ou trouverait le moyen de les pre'senter sous un jour trompeur, ne cesserait pas pour cela d'être criminel.

En parlant comme nous l'avons fait, nous n'avons eu d'autres préoccupations que celle de demeurer fidèle à la vérité. Nous ne nous sommes pas demandé si c'est ainsi que les parties intéressées racontent les faits, si c'est ainsi que les politiciens et les journalistes raisonnent, si c'est ainsi que les foules jugent. La vérité doit tout dominer. Mais il n'est pas toujours facile de la connaître, tant on la cache, tant on la travestit, tant on met à sa place d'impostures et de mensonges !

§ 2. Nous avons vu que c'était de longue main, avec un acharnement étrange et tout à fait spécial, que les chefs révolutionnaires de tous pays, ces hommes qu'à juste titre Pie IX appelait les ennemis de la société humaine, avaient préparé dans leurs conciliabules la destruction du pouvoir temporel du Pape.

L'homme des sociétés secrètes, le grand prêtre du poignard, ainsi qu'on l'a appelé, Mazzini, dès 1846, avait déclaré que « le Piémont entrait dans la voie par la perspective de la couronne d'Italie ». Dans un rapport qu'il adressait de Paris au comité central révolutionnaire de Londres, et que nous trouvons reproduit dans le Journal des Débats du i5mai i85i, il s'exprimait ainsi : « Nous devons compter, nous comptons avec certitude sur le gouvernement éclairé

qui est établi à Turin. Ce gouvernement a le sentiment de sa mission, et il est tout prêt à recommencer ses glorieux combats, aussitôt que les circonstances prépues auront porte' dans les pays voisins les hommes de l'avenir à la tête des affaires. » Toutefois, le fameux démagogue ne croyait pas qu'un roi, quel qu'il fût, put achever complètement l'œuvre coupable, il comptait encore une fois sur la République. En septembre 1 858, il écrivait dans son journal : « Rome, notre capitale, notre ville sacrée, est interdite à la monarchie. Un roi peut-il enlever Rome à la Papauté ? Une autorité dérivée, secondaire, peut-elle détruire, en s'opposant résolument à la Papauté, la source de toute autorité dans l'Europe gouvernementale, en consommant le plus grand acte révolutionnaire que l'on puisse actuellement concevoir ? Et parmi les hommes qui se disent monarchistes y a-t-il un utopiste assez osé pour l'affirmer? La seule manière avec laquelle le principe monarchique pourrait tenter de faire l'Italie une serait en tentant de la soumettre tout entière d'un bout à l'autre à la domination du Pape. Y en a-t-il qui le croient possible et désirable?» Mazzini se trompait : un roi, poussé par l'ambition et entraîné par des sectaires, devait arracher au Pape son domaine temporel, et l'Europe, par suite de ses divisions, de ses luttes armées, et surtout par suite des influences occultes qui depuis longtemps agissaient sur elle de toute part, l'Europe a fermé les yeux sur ce qui se passait, et, tout en réservant l'avenir, elle a laissé l'iniquité s'accomplir jusqu'au bout.

L'Europe paie sa faute : le principe d'autorité' qu'elle a laissé fouler aux pieds dans la personne de son représentant le plus auguste vadiminuant chaque jour; et en sens inverse se développe avec une effrayante rapidité un socialisme sauvage, si bien qu'avant peu les plus incrédules seront convaincus que les principes sont solidaires, et que, suivant le mot de Leibnitz : quiconque toucheau pouvoirtemporeldu Pape ébranle tous les droits en Europe.

S 3. Lorsque au congrès de Paris, au mois de mars 1 856, on vit celui qui devait être l'agent principal de l'œuvre révolutionnaire par excellence, de ce que l'on peut appeler le chef-d'œuvre de la franc-maçonnerie, de ce que Mazzini lui-même, nous venons de le voir, appelait « le plus grand acte révolutionnaire que l'on puisse actuellement concevoir », lorsqu'on vit M. de Cavour se faire tout à coup l'accusateur du gouvernement Pontifical, qui n'avait rien à voir au congrès, qui n'y avait point de représentant, qui ne pouvait s'y défendre, on comprit dans quel but, resté secret jusqu'alors, le Piémont était venu se joindre à la France et à l'Angleterre pour faire la guerre de Crimée. Au congrès on pourrait élever la voix et commencer à préparer l'opinion et les cabinets européens à envisager sans trop de surprise la tortueuse conquête méditée depuis si longtemps.

Si au fameux « mémorandum » de M. de Cavour qui assurément n'avait pas pour but de pacifier les

esprits, mais qui tout au contraire devait donner de solennels, de publics encouragements aux passions anarchiques, on ajoute les articles violents et véritablement incendiaires des journaux politiques, les brochures remplies d'accusations fausses et de sophismes spécieux, les émeutes réitérées, les assassinats, les bombes lancées dans les foules... et tout cela payé avec de l'or qui ne venait pas uniquement d'Italie ; si l'on ajoute l'intervention directe, continuelle et plus ou moins déguisée de la police et des troupes du Piémont, les complots se tramant à Rome même, sous le couvert des ambassades étrangères (i), on comprendra sans peine que le pacifique gouvernement du petit Etat Pontifical ne pouvait par lui-même résister victorieusement à des attaques de cette nature. Quel gouvernement au monde eût pu triompher dans de telles conditions? Il ne pouvait dans son impuissance que protester, que faire appel à tous les défenseurs de la justice et du droit opprimés; enfin, s'il n'était pas secouru, il devait fatalement succomber dans une lutte inégale. Un honnête homme seul, assailli par une nombreuse troupe de brigands, appelle au secours et se défend ; mais sa défense ne peut guère être qu'un simulacre, une protestation du droit contre la force.

La France, la fille aînée de l'Eglise, qui réclamait parfois comme une sorte de monopole la protection temporelle de la Papauté, la France catholique eût

(i) V. Pièce justificative H.

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voulu secourir Pie IX comme elle l'avait fait en 1848. Mais elle avait pour chef un homme, e'tonnant mélange de scepticisme et de superstitions, d'utopies et d'ide'es pratiques, qui tâchait de s'appuyer sur les révolutionnaires et sur les conservateurs ; elle avait pour chef Napoléon III, et ce n'était point un nouveau Charlemagne.

§ 4. Louis Napoléon avait été élevé par le fils du conventionnel Lebas, et par Vieillard, l'admirateur de Robespierre. Affilié dès sa jeunesse aux sociétés secrètes par le comte Orsini, entre les mains duquel il avait juré la destruction du pouvoir temporel et l'abaissement de l'Autriche, on le voit en 1 83 1 , à l'âge de 23 ans, marcher sur Rome à la tête d'une petite troupe d'insurgés, oubliant avec une souveraine ingratitude que c'était dans les Etats du Pape que sa mère, que son frère, que lui-même, que presque toute la famille des Bonaparte était venue chercher un refuge dans le malheur et avait trouvé une hospitalité vraiment paternelle et qu'on pourrait appeler magnanime, si l'on se souvient de Savone et de Fontainebleau.

Folies de jeunesse, dira-t-on, sur lesquelles il faut jeter un voile; soit, mais elles devaient coûter cher à l'ancien affilié de la Vente de Césène, car un jour devait venir où on le sommerait d'exécuter ses serments d'autrefois.

La conduite de Napoléon III dans la question romaine manqua toujours de franchise et de décision, et

cela précisément à cause de ses engagements antérieurs qui s'élevaient comme un obstacle en face de résolutions meilleures. Prince Président, il s'abstient dans le vote de l'expédition romaine; mais pour atténuer l'effet produit sur les conservateurs et sur le clergé par cette abstention calculée, il se déclare, dans une lettre au nonce, partisan du pouvoir temporel « dont le maintien, disait-il, était intimement lié à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie ».

Au début de l'expédition, la mission si louche de M. Ferdinand de Lesseps qui avait pour but de tout arrêter, mais qui échoua devant l'indignation du général Oudinot ; plus tard, après la prise de Rome, la lettre à Edgar Ney que le général Rostolan refusa formellement de laisser publier à Rome, n'étaient-ce pas là autant de gages donnés à la Révolution, dans le but évident de se faire pardonner les coups que nos vaillantes troupes venaient de lui porter au nom de la France chrétienne? Ces braves généraux comprenaient mal le double jeu de Napoléon et refusèrent noblement de s'en faire les complices. S'ils y perdirent le bâton de maréchal, ils y gagnèrent à coup sûr, avec l'approbation de leur conscience, l'admiration, l'estime supérieure des honnêtes gens qui prisent le devoir bien plus haut que le succès.

On l'a remarqué : durant presque tout son règne, l'entourage politique de l'Empereur ne fut composé presque que d'ennemis du Pape. Un jour Fould, ministre des finances, en faisait l'observation au

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maréchal Randon, ministre de la guerre : « Nous ne sommes au sein du conseil, disait-il, que deux défenseurs du Pape, vous et moi qui suis Israélite. Tous les autres acharnés contre le souverain Pontife sont catholiques. Demeurez protestant ; si vous vous faisiez catholique, vous diminueriez votre crédit, et vous affaibliriez notre cause » (i).

Napoléon III ne fut donc pour le pouvoir temporel qu'un appui très peu solide et très peu sincère, puisqu'il flottait incertain entre les conservateurs et les révolutionnaires, donnant des gages tantôt aux uns tantôt aux autres, et puisqu'il empêchait d'autres nations chrétiennes d'intervenir d'une manière plus efficace. Mgr de Mérode dans sa brusque originalité avait parfois des mots profonds : « L'Empereur, disait-il un jour, nous soutient comme une maison qu'on étaye pour la démolir. »

S 5. Les sociétés secrètes qui n'avaient jamais cessé entièrement de correspondre avec Napoléon (2), pardessus la tête de ses ministres, sentaient bien qu'elles avaient barre sur lui, et elles surent le lui rappeler d'une manière tout à fait impérieuse.

(1) V. Page d'histoire contemporaine : Le maréchal Randon, par Rastoul. Les luttes du maréchal, au sein du conseil, en faveur de Rome et du souverain Pontife, étaient notoires. 11 ne s'en vantait pas, mais ne s'en cachait pas non plus, et il expliquait ses sentiments. — Si je prends en toute occasion la défense du Pape, disait-il, c'est, religion à part, qu'il est souverain indépendant comme les autres, et «a faiblesse n'est pas un motif de le dépouiller.

(2) V. Pièce justificative I.

Après les nombreuses et vaines tentatives d'assassinat queMazzini suscita contrelui, un dernier attentat devait réussir et contraindre l'Empereur à l'exécution du plan juré dans sa jeunesse. Ce fut le comte Orsini, le fils précisémentdeceluiquiavaftreçules serments de carbonaro de Louis Napoléon, qui fut désigné pourêtre l'instrument des vengeances de la secte. Nous croyons utilepour l'instruction desgouvernants que l'on sache bien que dans les loges de la franc-maçonnerie française, cette institution soi-disant philanthropique, reconnue et protégée par l'Etat, certains membres connaissaient à l'avance le motif, le but, l'heure même de l'assassinat projeté. Nous pouvons donner ce détail historique que le prétet delà Drômeen fut averti d'avance. Il télégraphia à Paris ; mais le préfet de police, M. Piétri, ne tint nul compte de l'avis donné, et l'attentat eut lieu le 14 janvier, à l'entrée de l'Opéra, dans les conditions annoncées. M. Piétri dut donner sa démission et il prétendit l'avoir donnée parce qu'il n'avait pu obtenir la grâce d'Orsini. Nous tenons ces détails inédits de la bouche même de celui qui eut le grand couraged'aller prévenir à l'avance le préfetde la Drôme.

On connaît les événements qui suivirent : Napoléon, échappé sain et saufaux éclats des bombes, était moralement vaincu. Il accepta de faire la guerre à l'Autriche; la dernière lettre d'Orsini, qu'on a pu appeler son testament politique, était, chose étrange ! insérée à Paris au Journal officiel ; des membres du parlement anglais adoptèrent bruyamment les enfants de l'assassin.

Nous ignorons s'il est exact, ainsi qu'on l'a affirmé, que les révolutionnaires secrètement consulte's aient donné i5 mois de répit à l'Empereur pour faire naître le conflit, pour préparer cette guerre à jamais déplorable qui allait commencer la destruction du pouvoir temporel, et, en écrasant l'Autriche, faciliter la prépondérance de la Prusse. L'Empereur, disons-le en passant, avait toujours eu pour cette dernière nation d'imprudentes et d'étranges sympathies, puisque dès 1849 il travaillait à la reconstitution de l'empire d'Allemagne au profit de la Prusse, qui représentait d'après lui l'avenir, tandis que l'Autriche représentait le passé (i).

Quoi qu'il en soit, on vit l'Empereur des Français se rapprocher immédiatement du prince Napoléon, ce mauvais génie de l'empire, cet ennemi acharné du Catholicisme, du Pape et de l'Autriche. Franc-maçon avancé, instigateur avec Sainte-Beuve des dîners gras du vendredi saint, décrié pour ses mœurs, le prince Napoléon avait, bien autrement que son impérial cousin, la haine de l'Autriche, et si ce dernier était hésitant, lui du moins était un sectaire, heureux de penser que par l'unité italienne et par la destruction du pouvoir temporel, le Catholicisme, suivant l'expression d'Enfantin, un des habitués du Palais-Royal, « le Catholicisme allait enfin entrer dans sa dernière phase de dissolution ».

(1) Voir dans le Correspondant du 10 novembre 1882 un article du duc de Broglie.

Non seulement l'Empereur se rapprocha du prince Napoléon, mais il négocia son mariage avec la princesse Clotilde, la seconde fille de Victor-Emmanuel, et chercha, de concert avec M. de Cavour, sous quel prétexte il pourrait bien déclarer la guerre à l'Autriche. Car, enfin, il fallait présenter au public un motif plausible pour attaquer cette noble nation ; on ne pouvait dire tout haut que la franc-maçonnerie universelle, d'accord avec les sociétés secrètes italiennes, avait décidé que les puissantes armées de la France seraient employées au renversement du pouvoir temporel ; que par conséquent la France allait obéir, en y mettant toutefois certaines formes, certaines réserves provisoires, et en demandant quelque compensation pour prix de ses services. C'était cependant là la vérité.

S 6. Il est très curieux de lire la lettre même par laquelle M. de Cavour rendait compte au roi Victor- Emmanuel de ses conversations avec l'Empereur sur cette question. Nous donnons ici la première partie de cette pièce, parce qu'elle est peu connue et parce qu'elle démontre, bien mieux que tout ce que nous pourrions dire, combien sont faux les motifs de violation de traité, de démonstrations menaçantes que l'on présenta au public français pour lui cacher la véritable cause de la guerre.

« Baden, 24 juillet 1 858.

« Sire,

« La lettre chiffrée que j'ai expédiée à Votre Majesté, de Plombières, n'a pu donner à Votre Majesté qu'une idée fort incomplète'des longues conversations que j'aie eues avec l'Empereur. Je pense qu'elle sera, par conséquent, impatiente d'en recevoir une relation exacte et détaillée. C'est ce que je m'empresse défaire, à peine après avoir quitté la France, par cette lettre que j'expédierai à Votre Majesté par M. Tonits, attaché à la légation de Berne.

« L'Empereur, dès que je fus introduit dans son cabinet, aborda la question, cause de mon voyage. Il débuta en disant qu'il était décidé à appuyer la Sardaigne de toutes ses forces dans une guerre contre l'Autriche, pourvu que la guerre fût entreprise pour une cause non révolutionnaire, qui pût être justifiée aux yeux de la diplomatie et plus encore de l'opinion publique en France et en Europe.

« La recherche de cette cause présentant la principale difficulté à résoudre pour se mettre d'accord, j'ai cru devoir traiter cette question avant toutes les autres. J'ai proposé d'abord de faire valoir les griefs auxquels donne lieu la peu fidèle exécution, de la part de l'Autriche, de son traité de commerce avec nous. A cela l'Empereur a répondu qu'une question commerciale de médiocre importance ne pouvait donner lieu à une guerre destinée à changer la carte de l'Europe.

« Je proposai alors de mettre en avant de nouveau les causes qui nous avaient détermine's, au congrès de Paris, à protester contre l'extension ille'gitime de la puissance de l'Autriche en Italie, c'est-à-dire le traité de 1847 entre l'Autriche et les ducs de Parme et de Modène ; l'occupation prolongée de la Romagne et des Légations ; les nouvelles fortifications élevées autour de Plaisance.

« L'Empereur n'agréa pas cette proposition. Il observa que puisque les griefs que nous avons fait valoir en 1 856 n'avaient pas été jugés suffisants pour amener l'intervention de la France et de l'Angleterre en notre faveur, on ne comprendrait pas comment maintenant ils pourraient justifier un appel aux armes.

« D'ailleurs, a-t-il ajouté, tant que nos troupes sont à Rome, je ne puis guère exiger que l'Autriche retire les siennes d'Ancône et de Bologne. L'objection était juste. Il fallut donc renoncer à ma seconde proposition ; je le fis à regret, car elle avait quelque chose de franc et d'audacieux qui allait parfaitement au caractère noble et généreux de Votre Majesté et du peuple qu'elle gouverne.

« Ma position devenait embarrassante, car je n'avais plus rien de bien défini à proposer. L'Empereur vint à mon aide, et nous nous mîmes ensemble à parcourir .tous les Etats de V Italie pour y chercher cette cause de guerre SI DIFFICILE A TROUVER. Après avoir voyagé dans toute la Péninsule sans succès, nous arrivâmes presque sans nous en douter à Massa et

Carrara, et là nous découvrîmes ce que nous cherchions avec tant d'ardeur. Ayant fait à l'Empereur une description exacte de ce malheureux pays, dont il avait déjà d'ailleurs une idée assez précise, nous convînmes que l'on provoquerait une adresse des habitants à Votre Majesté pour demander sa protection et réclamer même l'annexion de ces duchés à la Sardaigne. Votre Majesté n'accepterait pas la dédition proposée ; mais, prenant fait et cause pour les populations opprimées, adresserait au duc de Modène une note hautaine et menaçante. Le duc, fort de l'appui de l'Autriche, 3' répondrait d'une manière impertinente. Là-dessus Votre Majesté ferait occuper Massa, et la

guerre commencerait (1).

« C. de Cavour. »

Toute la suite de cette lettre fort longue, fort instructive, et écrite avec une habileté incontestable, roule sur l'organisation future de l'Italie et sur le mariage que l'on voulait faire contracter à la princesse Clotilde avec le prince Napoléon, mariage qui rencontrait de sérieux obstacles dans l'inconduite du prince et dans son irréligion notoire. Le roi de Piémont, Victor- Emmanuel, pouvait être ambitieux, violent, viveur, mais au fond il n'était pas un impie et il avait encore du cœur; il lui en coûtait de dépouiller le Pape et de sacrifier sa fille. Cavour, Mazzini et d'autres encore surent bien l'y amener.

Si quelques rares personnes connurent exactement,

(1) V. la suite de la lettre, pièce justificative J.

à cette époque, les véritables causes de cette funeste guerre d'Italie; si en France un seul homme politique, M. Keller, osa les proclamer du haut de la tribune dans un discours que l'Europe a lu et qui demeurera le principal titre d'honneur de celui qui l'a prononcé, les hommes intelligents de tous les pays avaient bien compris quelles conséquences allaient suivre.

Des officiers supérieurs que nous pourrions nommer, et qui ne nous démentiraient pas, partant pour l'Italie, s'écriaient avec douleur : Nous allons détrôner le Pape; est-ce un rôle digne de notre pays, digne de l'armée française ? L'épiscopat presque entier, d'un bout de la France à l'autre, jetait le cri d'alarme. Vainement, le gouvernement cherchait à imposer le silence, à rassurer les consciences, suivant son expression ; vainement, dans des proclamations officielles mais trompeuses, il s'écriait : « Nous n'allons pas en Italie pour fomenter le désordre, ni pour ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône, mais pour le soustraire à cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la péninsule. » La vérité se faisait jour : la grande voix des évêques' de Poitiers et d'Orléans dominait tout; méprisant les promesses, dédaignant les menaces, de courageux et nobles journalistes leur faisaient merveilleusement écho.

L'empereur Napoléon qui ne voulait pas, suivant ce qu'il disait à Cavour, soulever contre lui l'opinion des catholiques de France, fut plus d'une fois embar-

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rassé. Nous croyons même que, par motif de conscience et voyant de quel côté étaient les plus honnêtes gens, il eût désiré conserver au Pape, qu'on allait dépouiller, tout ou partie de ses Etats, et qu'il fit dans ce sens quelques efforts sincères ; mais les faux raisonnements, les engagements antérieurs, les anciens amis, dont on venait d'expérimenter l'audace, l'entraînaient d'un autre côté.

Ainsi s'explique, nous l'avons dit, ce double courant, cette politique à deux faces qui était de nature à ne contenter ni les catholiques, car ils comprenaient que par d'insignes faiblesses, que par des compromissions coupables, on perdait le pouvoir dont on se glorifiait d'être le défenseur, ni les révolutionnaires, qu'après tout on ne voulait pas suivre franchement jusqu'au bout de leurs abominables projets.

S 7. Après la guerre d'Italie, où les troupes françaises furent vaillantes comme toujours ; après la paix de Villafranca et le traité de Zurich qui ne fut jamais exécuté, on vit bien encore l'Empereur faire une certaine opposition au système d'annexion employé par le Piémont.

Quand l'armée sarde envahit les Etats du Saint-Siège et écrasa la petite armée Pontificale, à Castelfidardo et à Ancône, l'Empereur venait-il de dire, dans l'entrevue de Chambéry, à Cialdini, le fameux : « Faites, mais faites vite » qu'on lui attribue? nous ne pourrions l'assurer absolument, quoique cela paraisse très vrai-

semblable. Mais, ce que nous savons, c'est qu'officiellement son gouvernement faisait dire par M. de Gramont: « L'Empereur a écrit au roi de Sardaigne que si les troupes piémontaises pénètrent sur le territoire Pontifical, il sera lorcé de s'y opposer; des ordres sont déjà donnés pour embarquer des troupes à Toulon..... le gouvernement de l'Empereur ne tolérera pas la coupable agression du gouvernement sarde... » ; et qu'en fait il a toléré cette agression.

Ce que nous savons, c'est que, quelques jours plus tard, Cialdini, à qui on opposait cette dépêche, répondait : « Nous avons vu votre Empereur il y a quinze jours, à Chambéry, et nous savons à quoi nous en tenir mieux que votre ambassadeur ; ce que nous faisons se fait avec sa permission. »

Ce qu'il nous faut bien constater c'est que la France, tandis que l'Europe restait encore hésitante, fut une des premières grandes puissances qui reconnurent le royaume d'Italie ; elle ne fut précédée dans cette voie que par l'Angleterre dont le rôle dans toute la question romaine fut si déplorable.

En 1864, on voit le gouvernement de l'Empereur stipuler certaines garanties pour ce qui restait des Etats du Saint-Siège. La convention de septembre obligeait la France à retirer ses troupes dans le délai de deux ans; l'Italie s'engageait de son côté à transporter sa capitale à Florence et à ne laisser commettre aucune agression, ni directe, ni indirecte, contre le restant des Etats du Pape.

On sait comment le gouvernement italien tint ses

engagements; on se rappelle comment, au milieu des tergiversations impériales, le commandant de la flotte de la Méditerranée, l'amiral de Gueydon, prit sur lui la responsabilité d'une décision irrévocable.

La France, dont l'honneur était engagé, intervint vigoureusement à Mentana. En ne tenant aucun compte des contre-ordres qu'il recevait, l'amiral avait été un audacieux, mais dans son cœur battait le vrai sang de la France (i).

Le maréchal Pélissier, dont la brutalité était proverbiale, obéissait au même sentiment généreux et français, le jour où il fit à l'empereur Napoléon cette réponse typique. C'était après Castelfidardo, l'Empereur parlait de la sottise de La Moricière, l'illustre guerrier, qui était venu se faire battre par je ne sais quel général italien, et il demanda à Pélissier ce qu'il en pensait : « Je pense, répondit le maréchal, qu'à la place de Goyon, je n'aurais pas été aussi.... (2), et je n'aurais pas laissé écraser des Français à deux lieues de nos avant-postes. »

Après la bataille de Mentana, la chute de l'empereur Napoléon était décidée au sein des sociétés secrètes.

Pour lui, il continua de donner des gages tantôt aux catholiques, tantôt aux francs-maçons ; voulant

(0 V. Pièce justificative K.

(2) Ici un qualificatif qui rime richement avec le nom du général de Goyon, qualificatif que les soldats connaissent bien, mais que le dictionnaire de l'Académie française n'admet pas, du moins dans le langage de la bonne société.

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servir deux maîtres, il les mécontentait tous deux. En autorisant son premier ministre, M. Rouher, celui qu'on a appelé le vice-empereur, à prononcer solennellement son fameux jamais, il semblait avoir dit son dernier mot dans la question, et ce mot était encore chrétien et digne de la France.

« Nous le déclarons, avait dit le ministre d'Etat le 5 décembre 1866, l'Italie ne s'emparera pas de Rome ! Jamais!... Non, jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la Catholicité... L'Italie trouvera la France sur le chemin de Rome le jour où elle voudrait envahir les Etats Pontificaux. »

Mais ce n'était point là le dernier mot de l'Empereur, ce n'était que l'avant-dernier; le dernier fut dit trois ans plus tard. La guerre venait d'être déclarée à la Prusse. Pie IX, sentant que la France aurait besoin de toutes ses forces pour la lutte formidable qui allait s'engager, demandait à Napoléon de laisser seulement sur le territoire Pontifical le drapeau français, quatre hommes et un caporal; il lui fut répondu : non. Il ne peut malheureusement rester aucun doute sur le sens de ce refus, puisque nous avons la note adressée le 3o juillet 1870, par M. de Gramont, à M. de Banneville, ambassadeur de France, dans laquelle on lit : « Ce n'est pas par une nécessité stratégique que nous évacuons l'Etat romain, mais la nécessité politique est évidente. Nous devons nous concilier les bonnes dispositions du gouvernement italien. »

Mazzini a prétendu que Napoléon III s'était réservé

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depuis longtemps de livrer Rome à Victor-Emmanuel, au dernier moment, pour s'en faire un allié. Nous ignorons s'il fit jamais ce calcul odieux, et nous en doutons ; en tout cas le succès n'eût pas suivi ses espérances.

§ 8. Il eût été juste cependant de ne pas oublier que Pie IX venait de faire proposer à l'Empereur de servir d'arbitre entte lui et le roi de Prusse, afin d'arrêter la guerre terrible qui venait d'être déclarée. Nous ne connaissons pas le texte de la lettre du Pape, ni celui de la réponse de l'Empereur ; on ne les a pas publiés ; mais nous savons que cette offre si respectable fut repoussée par Napoléon. Si elle eût été acceptée, comme le fut quelques années plus tard l'arbitrage de Léon XIII entre l'Espagne et l'Allemagne, que de larmes, que de sang, que de honte eussent été épargnés à la France ! et dans l'avenir que de complications, que de luttes, que de souffrances de moins!... On n'ose penser à ces choses; on frémit d'indignation, quand on songe que tant de maux auraient pu être évités. Voici la lettre que Pie IX adressait en même temps au roi protestant Guillaume : « Majesté,

« Dans les graves circonstances où nous nous trouvons, il vous paraîtra peut-être insolite de recevoir une lettre de moi ; mais, Vicaire du Dieu de paix sur la terre, je ne puis faire moins que de vous offrir ma médiation. Mon désir est de voir disparaître les pré-

paratifs de guerre et d'empêcher les maux qui en sont la conséquence inévitable. Ma Médiation est celle d'un souverain qui, comme roi, ne peut inspirer aucune jalousie, en raison de l'exiguïté de son territoire, mais qui pourtant inspirera confiance par l'influence morale et religieuse qu'il personnifie. Que Dieu exauce mes vœux, et qu'il exauce aussi ceux que je forme pour Votre Majesté, à laquelle je désire être uni par les liens de la même charité.

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